Les Chiens de garde/I. Destination des idées

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Maspero (p. 11-20).


I

DESTINATION DES IDÉES


Les jeunes gens qui débutent dans la Philosophie, les amateurs qui se tournent vers la Philosophie seront-ils longtemps encore satisfaits de travailler dans la nuit, sans pouvoir répondre à aucune interrogation sur le sens et la portée de la recherche où ils s’engagent ?

Et encore : quel emploi feront-ils du vocabulaire philosophique ? Que vont-ils tous entendre par le vocable Philosophie ? Mettront-ils dans les vieilles outres le même vin que leurs maîtres, ou bien un vin nouveau ? Rejetteront-ils les vieilles outres et le vieux vin pour des outres nouvelles et pour un nouveau vin ?

Il est grand temps d’offrir à ces nouveaux venus une situation franche, de leur apporter les lumières les plus simples. Beaucoup d’entre eux sont emplis de bonnes intentions, beaucoup d’entre eux se sont engagés dans la Philosophie, ou simplement ont incliné vers elle un certain nombre de leurs pensées, justement parce qu’ils ont été troublés par le désœuvrement de ces bonnes intentions. Ils éprouvent, d’une façon peu claire sans doute, que la Philosophie en général est la mise en œuvre des bonnes intentions à l’égard des hommes, et qu’il suffit de s’enrôler sous la bannière de la Philosophie pour voir fructifier les inclinations généreuses et la paix se répandre parmi les hommes de bonne volonté.

Mais il faut enfin saisir et enseigner que la Philosophie ne se définit point éternellement comme la réalisation, comme l’opération, comme la victoire spontanées des bonnes volontés. Simplement parce que Socrate serait mort pour elles, que Voltaire aurait défendu Calas, que Kant aurait oublié, à cause de la victoire des Droits de l’Homme, son vieil itinéraire de Kœnigsberg.

Mais il faut enfin saisir et enseigner que certaines philosophies sont salutaires aux hommes, et que d’autres sont mortelles pour eux, et que l’efficacité humaine de telle sagesse particulière n’est pas un caractère général de la Philosophie.

On rencontre cependant tous ces gens, tous ces jeunes gens qui croient que tous les travaux formellement philosophiques amènent un profit à l’espèce humaine, parce qu’on leur a persuadé qu’il en va ainsi de toutes les tâches spirituelles. Avoir de bonnes intentions, c’est d’autre part, et pour parler gros, vouloir précisément ce profit. On a appris à tous ces gens depuis la classe de septième, depuis l’école laïque que la plus haute valeur est l’Esprit et qu’il mène le monde depuis l’éloignement de Dieu. À seize ans, qui donc n’a pas ces croyances de séminaristes ? J’eus par exemple ces pensées. Sous prétexte que je lisais tard des livres en comprenant plus facilement qu’un ajusteur n’eût fait le divertissement de Pascal et le règne des Volontés Raisonnables, je ne me prenais pas pour un homme anonyme, je croyais docilement que l’ouvrier dans la rue, le paysan dans sa ferme me devaient de la reconnaissance puisque je me consacrais d’une manière noble, pure et désintéressée à la spécialité du spirituel au profit de l’homme en général, qui comprend, parmi ses espèces, des ouvriers et des fermiers. Mes maîtres faisaient tout pour m’entretenir au sein d’une illusion si agréable pour eux-mêmes. Qui s’exerce à une philosophie — le contenu importait peu — comment ne l’aurais-je pas pris pour une façon de médecin ou de prêtre sauvant à chaque instant le monde par la vertu de ses maux de tête. C’est ainsi que bien des naïfs pensent passivement que la sociologie, l’histoire du criticisme ou la logistique méritent la gratitude des hommes. Cette croyance annonce le mythe de la cléricature.

Mais il est décidément impossible de croire plus longtemps qu’une thèse sur Modératus de Gadès, un livre sur l’invention mathématique doivent valoir à leurs auteurs la médaille de sauvetage et la reconnaissance des peuples : c’est assez que la Légion d’honneur récompense les tenants du spirituel comme elle fait les vieux capitaines d’habillement, les vieux acteurs, et les héros. Les hommes n’aiment point être dupés, ils n’ont pas tous une naïveté assez considérable pour croire qu’un agrégé de philosophie est en vertu de sa fonction un terre-neuve ou même une personne respectable.

La Philosophie-en-soi n’existe pas plus que le Cheval-en-soi : il existe seulement des philosophies, comme il existe des arabes, des percherons, des léonais, des anglo-normands. Ces philosophies sont produites par des philosophes : cette proposition n’est point si vaine qu’on a accoutumé de le croire. Comme il existe trente six mille espèces de philosophes, il existe autant de sortes de philosophies.

La Philosophie est un certain exercice de mise en forme qui réunit et ordonne des éléments de n’importe quel aloi : il n’y a point de matière Philosophique, mais une certaine coutume de réunir des affirmations au moyen de techniques complètement vides par elles-mêmes ; le Thomisme au même titre que le Kantisme fait partie de la Philosophie.

La Philosophie dit n’importe quoi, elle n’a point de vocation éternelle, elle n’est jamais, elle n’a jamais été univoque, elle est même le comble de l’activité équivoque. La Philosophie en général est ce qui demeure des différentes philosophies lorsqu’on les a vidées de toute matière et qu’il n’en subsiste plus rien qu’un certain air de famille, comme une atmosphère évasive de traditions, de connivences et de secrets. C’est une entité du discours.

Comme il ne se peut point cependant qu’une entité se constitue tout à fait sans raisons, on peut avancer que les philosophies possèdent une unité formelle de dessein : elles revendiquent, comme un titre, comme une prétention permanente, le pouvoir et la fonction de formuler des dispositions, des directions de la vie humaine. La Philosophie finit toujours par parler de la position des hommes, elle obéit toujours au programme que lui assigna Platon : « L’objet de la Philosophie, c’est l’homme et ce qu’il appartient à son essence de pâtir et d’agir. »

Mais comme il n’y a pas un ordre unique de la position humaine, une solution établie pour l’éternité du destin des hommes, une seule clef de leur situation, cette Philosophie demeure complètement équivoque. La première tâche qui est proposée à une entreprise critique, à une révision essentielle est la définition de l’équivoque présente du mot Philosophie.

Aucune vocation mystique, aucune prédestination théologique, aucune grâce n’enjoignent à la Philosophie de travailler réellement pour les hommes : lorsque les jeunes gens, lorsque les amateurs sincères des idées estiment que la Philosophie est la mise en œuvre de la bonne volonté, et comme l’exécution de sa promesse, ils admettent implicitement, sans critique préalable, cette vocation, cette prédestination et cette grâce efficace.

Mais, derechef, elles n’existent pas. On ne saurait juger aucune philosophie particulière en faisant appel, comme à un étalon invariable de mesure, à cette grande vocation et à ce grand pouvoir permanents de la Philosophie.

On peut trouver que la philosophie de M. Bergson est répugnante, que celles de Boutroux, de Leibniz l’étaient, avec bien des raisons limitées à ces objets, mais on ne peut pas dire qu’elles sont répugnantes parce qu’elles constituent des déviations passagères, des maladies accidentelles de la Philosophie Éternelle, qui n’existe pas. On ne trahit point un être de raison. M. Maritain croit qu’il y a une Philosophie Éternelle. Qui n’a point d’entretien, de commerce avec Dieu ou avec ses docteurs ne sentira jamais cette éternité. L’éternité même lui paraîtra condamner chaque homme à une existence, à une pensée de forçat.

Simplement, M. Bergson, M. Boutroux, appartiennent à une famille de philosophes de laquelle je suis l’ennemi : mais cette inimitié ne repose pas sur l’amour de la destination éternelle de la Philosophie en soi. Je ne suis pas confident du Destin.

De même, l’exploitation présente des ouvriers, l’anarchie de la terre, la corruption des politiques, la misère sentimentale dont tout le monde est en train de mourir ne sont pas des déviations actuelles d’une destinée béatifique de l’Humanité en soi.

Mais il y a certaines philosophies qui existent comme des choses dans l’espace : elles sont imprimées dans des livres et des revues, elles sont prononcées par des voix, elles sont singulières comme des objets, elles ne sauraient être regardées comme des émanations d’une unique essence, comme des processions d’un unique pouvoir. Elles n’ont pas de participations mutuelles. Pas plus qu’une jacquerie et un pogrome, bien que ces manifestations de la violence dirigée puissent présenter quelques ressemblances formelles.

Le malheur est que, dans l’état présent de la pensée, tout le monde se laisse encore duper par des ressemblances de cette sorte : l’apparence systématique, l’architecture et le style communs des diverses constructions de l’intelligence appliquée à la Philosophie permettent de prendre les méditations de M. Lalande pour une incarnation de la Philosophie au même titre que le Spinozisme, incarnation simplement plus pâle, plus modeste, plus anémique, mais rigoureusement comparable, de la même chair et du même sang. Cette comparaison n’est légitime que si personne ne se préoccupe des conséquences réelles, mais seulement de la conformité apparente à des préceptes formels de l’intelligence sans objet. Il faudrait accorder d’abord que l’emploi méthodique des divers outillages logiques suffit à repérer la présence de la Philosophie essentielle.

Classons autrement les philosophes qu’avec les lumières de l’intelligence. Elle sert à tout, elle est bonne à tout, elle est docile à tout ; cette passive femelle s’accouple avec n’importe qui. Intelligence utile au vrai, au faux, à la paix, à la guerre, à la haine, à l’amour. Elle renforce avec une indifférence d’esclave les objets auxquels tour à tour elle consent à s’asservir, la géométrie et les passions de l’amour, la révolution et la stratégie des états-majors. Cette grande vertu est simplement technique. Les gardiens de prison sont aussi intelligents que leurs prisonniers, les vainqueurs que les vaincus. L’intelligence peut servir sans révolte, sans mouvement, sans opération propres, des philosophies de la libération et des sagesses de l’écrasement, des philosophies réactionnaires et des philosophies démocratiques, en ce qui regarde l’existence concrète des humains. Intelligence contre l’homme. Intelligence pour l’homme. Elle n’est qu’un outil longuement compliqué et éprouvé : l’outil seul n’a jamais suffi à définir complètement le métier qui l’emploie ; la herse ne définit pas le travail du paysan. Ce n’est pas cette servante qui permettra de donner des définitions univoques de la Philosophie.

D’autre part, il existe des hommes, les hommes de qui la Notion est l’objet théorique de la Philosophie. Ils comprennent beaucoup plus de variétés qu’elle ne le pense.

Saisissons ici des pensées simples, des pensées immédiates, essentielles et comme primaires qu’on ne saurait trop répéter, de la façon que les maîtres d’école font les quatre règles et l’accord des participes. Ces pensées communes disent qu’il n’y a point Homo faber, Homo artifex et Homo sapiens. Homo economicus et Homo politicus. Homo nooumenon et Homo phenomenon, mais tous ces hommes particuliers qui naissent, qui ont certaines vies, qui engendrent, qui meurent, le manœuvre qui gagne vingt-cinq francs par jour et le politique qui habite villa Saïd, la fille qui va au cours Villiers et celle qui couche cité Jeanne d’Arc dans la même pièce que ses parents et que ses frères, le militant révolutionnaire et l’inspecteur de la Police Judiciaire. Il y a d’une part la philosophie idéaliste qui énonce des vérités sur l’Homme et d’autre part la carte de la répartition de la tuberculose dans Paris qui dit comment les hommes meurent. Ne sortons pas de ces chemins bornés plus tortueux que les grandes routes nationales des systèmes, aux carrefours décorés de gendarmes. Je ne rencontre jamais Homo nooumenon, je ne fais aucun usage des idées, des hypothèses, des décisions qui le concernent, mais je vois, dans les journaux, la photographie de M. Tardieu sur les champs de neige de Saint-Moritz et ensuite par chance je lis un rapport sur le travail forcé. La signification révoltante de l’existence de M. Tardieu, la signification différemment révoltante des statistiques du travail forcé me posent des questions véritablement philosophiques ; mais le conflit, si inquiétant, si pénible, si délicat pour M. Lalande, de la Raison Constituante et de la Raison Constituée me donne sur le champ envie d’aller rire à la campagne.

Alors même que les philosophes ne s’intéressent qu’aux incarnations de la Philosophie et non aux hommes, ces mauvais coucheurs s’occupent de la Philosophie. Il y a un manque scandaleux de réciprocité. Aucun d’eux ne saurait regarder la Philosophie avec détachement, lorsqu’il la rencontre, bien que les philosophes le regardent lui-même ainsi. Les simples têtes humaines ne sont pas à l’aise dans le ciel glacial des Idées. Les Lieux Intelligibles ne sont point ainsi faits qu’ils y respirent librement. Ils ont l’impudence de ne point exclusivement s’attacher à l’élégance d’un argument, à la subtilité technique d’une solution, à l’habileté de telle jonglerie : ils demandent qu’on leur explique ce que telle philosophie signifie pour eux, ce qui résulterait réellement pour eux de la mise en vigueur, du succès définitif de telle affirmation philosophique sur le destin des hommes. Certains d’entre eux qui parlent pour ainsi dire par délégation et mandat demandent des comptes à la Philosophie lorsqu’elle est contre eux, ou simplement lorsqu’elle ne s’occupe pas d’eux. Quand les philosophes traitent de l’Esprit et des Idées, de la Morale et du Souverain Bien, de la Raison et de la Justice, mais non des aventures, des malheurs, des événements, des journées qui composent la vie, ceux à qui les malheurs arrivent, qui éprouvent le poids des événements, qui courent les aventures et passent les journées et passent à la fin leur vie, n’aiment pas cette manière hautaine de philosopher. Ils jugent toutes les philosophies par rapport à leur propre mal et à leur propre bien, et non point par rapport à la Philosophie elle-même. Ils les approuvent de loin, ou ils les embrassent, ou ils se révoltent contre elles : ils ne sont jamais des objets passifs, indifférents à la connaissance qu’on a d’eux, aux jugements dont ils sont le sujet, aux destins qui leur sont assignés ou promis, aux conseils qui leur sont gratuitement donnés. Ils s’inquiètent de savoir si telle philosophie est leur alliée ou leur ennemie, ou si elle est contre eux simplement parce qu’elle ne s’occupe pas d’eux. Ils sont plus exigeants que les philosophes ne sauraient le soupçonner ; ils veulent que tout ce qui se fait dans le monde les serve, les machines et les livres, les discours et les pensées, les États et la poésie. C’est ainsi qu’est l’espèce : elle ramène tout à soi. On pourra toujours retrouver ce sens à la vieille sentence de Protagoras. C’est ainsi que les hommes vulgaires ont le dernier mot sur la Philosophie qu’ils ont d’abord jugée par ses conséquences. C’est ainsi qu’Anytos juge Socrate, que Lénine juge l’empiriocritisme. Il faut défendre enfin ces pensées de la foule contre la suffisance du penseur spécialisé.

Nous réclamons une situation nette : comme les nouveaux venus à la Philosophie vivent encore parmi les hommes, comme le lien qui les attache aux hommes n’est point encore complètement brisé, il leur appartient de mesurer les conséquences de la philosophie de leur temps. Le métier philosophique peut bien les attirer déjà à l’écart de cette poussière que soulève la vie humaine et de ce grand bruit et de cette rumeur de piétinement qu’elle fait entendre : il leur est encore possible de se refuser à temps aux voies polies, aux froides avenues de la Philosophie du ciel, de refuser les « soupes éclectiques que l’on sert dans les Universités sous le nom de Philosophie ».[1] Et la mesure de ces conséquences ne se passera point de la recherche des causes de cette philosophie.

Il n’y a point de questions plus grossières que celles qui sont posées ici, qui sont retournées ici. La philosophie présente qui dit et croit qu’elle se déroule au profit de l’Homme est-elle dirigée réellement et non plus en discours et croyances en faveur des hommes concrets ? À quoi sert cette philosophie ? Que fait-elle pour les hommes ? Que fait-elle contre eux ? Quelles peuvent être les relations de la Philosophie et des hommes ? C’est seulement en leur nom et de leur part que sera dissipée l’équivoque du mot Philosophie. Il ne faut point croire sur parole ses promesses abstraites et la générosité paresseuse qui coule dans ses mots.

  1. F. Engels : L. Feuerbach.