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Les Chiens de garde/IV. Situation des philosophes

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Maspero (p. 45-99).


IV

SITUATION DES PHILOSOPHES


Ne quittant la lecture de Stuart Mill que pour celle de Lachelier, au fur et à mesure qu’elle croyait moins à la réalité du monde extérieur, elle mettait plus d’acharnement à chercher à s’y faire, avant de mourir, une bonne position.
M. PROUST.

(Sodome et Gomorrhe, II. 2, 104)

Ce n’est pas l’usage que les privilégiés des richesses perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves philosophiques faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a déshérités des biens de la terre.

A. DUMAS.
(Le Comte de Monte-Cristo, III, 10)


D’autre part, il existe des oppresseurs et des opprimés. Et des gens qui profitent de l’oppression et d’autres qui ne sont pas tranquilles lorsqu’ils savent qu’elle existe.

Dans un temps, dans un monde où il est possible de dénombrer des banquiers, des industriels, des rentiers, et des manœuvres, des chômeurs, des soldats, il ne se peut pas que la Philosophie soit univoque. La philosophie que les premiers adoptent ne saurait être sans efforts reconnue et embrassée par les seconds. M. Homberg, M. Motte, adopteront avec beaucoup de réticences la philosophie qu’implique l’action des ouvriers communistes.

Lorsqu’il en est ainsi dans le monde, la Philosophie comporte une division. Elle est même grossièrement divisible. Je dois penser grossièrement cette division initiale, bien que les bourgeois installés aux postes du commandement spirituel répètent que la grossièreté des divisions est un péché contre l’Esprit, et condamnent enfin à l’invalidation toutes les pensées qu’on forme ou qu’on conclut en partant de ces divisions vulgaires.

Mais les bourgeois seuls ont véritablement besoin de subtilité dans leurs divisions, et de profondeur visible dans l’esprit, parce qu’ils ont seuls quelque chose à cacher et que la grossièreté est un moins bon masque que l’esprit de finesse et que les nuances. Ils doivent se dissimuler derrière une belle nuée comme les Éternels dans Homère : M. Wahl, M. Brunschvicg, M. Marcel se déplacent au sein d’un nuage, comme les dieux, ou encore comme les seiches. L’épaisseur, la forme du nuage témoignent de la profondeur de la philosophie : d’aucuns trouvent que M. Rey n’est pas profond, son nuage n’est qu’un léger brouillard matinal, on voit ses malices du premier coup. Celui de M. Fauconnet n’est qu’une ombre. Mais M. Marcel est profond : on ne voit pas derrière son nuage le filet de ses malices.

Ainsi les philosophes se sentent à l’abri de tous les ennuis, par exemple de l’ennui des classifications grossières, ainsi ces Olympiens font leurs affaires dans leurs ombres humides favorables aux mystères et aux transmutations magiques. Si nous ne comprenons pas, ils murmurent : nuage, mon beau nuage…

Mais il n’est plus l’heure pour personne de cacher le vrai jeu joué. Il est l’heure de dire simplement qu’il y a une philosophie des oppresseurs et une philosophie des opprimés, sans aucune ressemblance réelle, bien qu’on les puisse toutes deux nommer Philosophie. C’est là l’équivoque de la Philosophie en général, ou du moins la première, la plus pressante de toutes les équivoques qu’il faut dénombrer et mettre à nu.

Cette situation est plus claire que jamais elle ne fut. Mais les hommes s’y embarrassèrent toujours. Il n’y a jamais eu une philosophie indifférente, une philosophie vraiment incapable de prendre, clairement ou obscurément, consciemment ou inconsciemment, un parti. Faisons à Kant notre premier adieu : il disait :

« Que les rois et les peuples rois… n’obligent pas les philosophes à se taire ou à disparaître, mais qu’ils les laissent parler publiquement, c’est ce qui est indispensable pour que leur gouvernement soit éclairé ; cette classe d’hommes est en effet par sa nature incapable de cabale et de menées de club et elle n’est pas suspecte d’esprit de prosélytisme. »[1]

Sans doute tous les philosophes d’aujourd’hui prennent-ils à leur compte tant de prudence ou une si naïve ignorance de soi. De M. Benda à M. Bergson, ces frères ennemis. Mais les philosophes sont justement des hommes qui font du prosélytisme. Il n’est pas besoin d’être membre d’un club pour répandre une propagande. Et sans doute les séances de la Société française de Philosophie, où M. Xavier Léon s’inquiète des fenêtres ouvertes, où le P. Laberthonnière introduit l’ombre de la Croix, et M. Valéry, l’esprit de la Nouvelle Revue Française et des conférences des Annales ne rappellent-elles point d’abord l’atmosphère ardente de la Société des Jacobins. Mais cette assemblée apparemment innocente est pourtant l’un des lieux où l’armement d’un prosélytisme est poussé.

Les philosophes sont même des gens qui ont plus de partis pris que les profanes dont ils traduisent méthodiquement l’esprit. Et il n’y a jamais eu que deux partis à prendre, celui des oppresseurs et celui des opprimés. La Philosophie bourgeoise au temps de son adolescence a pris elle-même un parti qui était celui des opprimés, qui était celui de la bourgeoisie opprimée. Tout le malheur vient de la propre distraction de ses représentants : aucun n’a vu se transformer en philosophie des oppresseurs ce qui avait été la philosophie des opprimés. Personne n’a vu Voltaire, personne n’a vu Kant passer de l’autre côté des barricades. Seul s’en est avisé le prolétariat devenu en cent ans le seul représentant et la seule masse des opprimés. Mais les philosophes continuent à affirmer que la Philosophie en général ignore les partis et les partis pris. Cette vierge aime la Vérité pour elle-même, comme sainte Thérèse aimait Dieu. Et même ils le croient. Ils ne prennent point garde qu’on a toujours mis la Vérité à la sauce qu’on voulait. Qu’il y a mille recettes pour l’accommoder.

Toute philosophie cherche à établir et à justifier des vérités spirituelles conformes à certains types d’existence temporelle, elle les exhibe méthodiquement au moyen de raisonnements et de concepts. Comme le même répertoire de concepts et de raisonnements peut entrer dans l’établissement de vérités fort diverses, il est facile de croire que les vérités ne sont que des parties de la Vérité unique en faisant fonds une fois encore sur la philosophie des vêtements.

La nature de la Philosophie comme de tout autre activité humaine est au vrai de servir des personnes et leurs intérêts. En apparence, les philosophes peuvent paraître purs de tout intérêt temporel, ils peuvent paraître des arbitres appuyés sur des sentences éternelles, et non des partisans : mais les plus immobiles des masques n’imitent pas longtemps un désintéressement inhumain. Les philosophes finissent toujours par laisser surgir les hommes qui les hantent.

Le désintéressement, la démission pratique mêmes sont des décisions de partisans. La volonté d’être un clerc et seulement un clerc est moins un choix de l’Homme Éternel que l’élection du partisan. L’abstention est un choix. Une préférence. Elle comporte un jugement général, rarement explicité sans doute, et la sélection d’une attitude définie. Le vulgaire le sent : c’est pourquoi il lui est difficile de croire à la pureté de la Philosophie. C’est pourquoi il la moque. Voici une demande qui est faite : les philosophes veulent-ils être des partisans et en même temps des hommes, ou bien des non partisans qui ne soient pas des hommes ? Il est clair que cette alternative est une production purement illusoire de la critique : accepter ses termes fait tomber au milieu de tous les pièges que la bourgeoisie nous tend. Simplement : les philosophes peuvent embrasser plus d’un parti, car la Philosophie n’a pas qu’un seul Destin. Car il n’existe pas de Vérité univoque, éternelle et connaissable telle que la Philosophie univoque, éternelle et connaissante puisse l’élire comme seul objet.

Parmi les philosophes, les uns sont satisfaits, les autres non.

Épicure n’était pas comblé, Spinoza n’était pas comblé, Rousseau n’était pas facile à satisfaire. Mais Leibniz jugeait que le monde allait assez bien. M. Brunschvicg n’est pas mécontent non plus.

Derechef, c’est que les philosophes ont pour envers des hommes : les uns possèdent donc des motifs de sentir que le monde est confortable, les autres n’arrivent point à s’y accoutumer. Les premiers se conforment au monde et ne voient point de raisons de le changer, ils n’aiment point les seconds qui n’acceptent pas le monde comme il va et veulent le changer. C’est pourquoi M. Brunschvicg n’aime pas Marx.

On ne fera jamais croire à personne qu’il suffise en tout temps, pour s’adapter au monde, de le regarder et de l’interpréter comme il faut. Cela exige un Dieu tout puissant, maître d’une sagesse sans défauts et quelque table des rétributions et des restitutions éternelles : il ne fallait pas se passer de Dieu si l’on voulait faire croire que l’opinion relève de la liberté du jugement, ou que la liberté naît de l’opinion droite. Je n’aime pas la Philosophie des écraseurs parce que je me suis senti écrasé : l’adaptation à l’écrasement me paraît bien moins un succès de je ne sais quel pouvoir intérieur de juger librement qu’une mutilation de la vie. Il a toujours paru plus facile à l’oppresseur qu’à l’opprimé de s’adapter à l’oppression.

Les philosophes qui sont confortables estiment que le progrès humain est arrivé à son terme ou est en bon chemin. Ils se croisent les bras et ils s’installent dans la paix du dimanche. Plus de travail sur la planche. Ils méditent dans le repos du septième jour. Tout n’est-il pas fait ? Les ancêtres n’ont-ils disposé le monde aux mieux des hommes ? Il ne reste plus que des compléments, que des embellissements, que la dernière main à mettre.

Mais pour quelques-uns déjà parmi les hommes, le dimanche n’est pas arrivé, ils ne connaissent pas cet apaisement qui suit les créations, ils voient tout ce travail qui n’est pas fait. Je trouve que le travail n’est pas fait. M. Lalande trouve que si. M. Bouglé, M. Thamin sont assis dans la paix du Seigneur. Comment la Philosophie ne serait-elle point achevée depuis le temps qu’il y a des hommes et qui pensent ? La machine de l’esprit est en marche, elle marchera seule jusqu’à la fin des temps ? N’ont-ils pas inventé le mouvement perpétuel de la Raison ? Et maintenant, Seigneur, rappelez à vous votre serviteur !

Cependant, la Philosophie ne marche point, elle ne fait plus un pas en avant, si déjà bien des signes annoncent qu’elle fera plus d’un pas en arrière. Personne ne songe à ouvrir de nouvelles voies, les thèmes sont classés, les programmes fixés jusqu’au bout de l’histoire. M. Parodi fait le point et relève la route : après demain, dans cent ans. Ces rentiers ont acheté la maison.

Cette démission a son sens. Lénine, du dehors, du milieu de la foule vulgaire des profanes, a mis la main sur l’argument. Bien qu’il ne pensât point alors à la Philosophie, sa pensée lui est exactement applicable :

« En politique, indifférent veut dire satisfait… l’étiquette de « sans parti » dans la société bourgeoise n’est que l’expression voilée, hypocrite, passive, de l’appartenance au parti des repus, au parti des gouvernants, au parti des exploiteurs. »

Il faudra dire : en philosophie, indifférent veut dire satisfait. « Sans parti » veut dire exploiteur. L’abstention, ce parti qui consiste à n’en avoir point, trouve ici tout son sens. Comme les grandes affaires des hommes laissent froide la Philosophie française et l’inquiètent, elle demeure enfoncée dans ses petites affaires d’idées. C’est pourquoi la nécessité de l’attaque nous presse. Bien qu’il paraisse, encore un coup, scandaleux de traiter la Vie de l’Esprit comme une activité, ou comme une passivité, politiques, de lui demander des certificats comme à un employé qui cherche un emploi. Scandaleux d’appliquer à M. Brunschvicg ou à M. Lalande un type d’attaques qui les sortira de leurs habitudes, qui ne leur étaient pas nommément destiné. Mais ce scandale est aujourd’hui beaucoup plus urgent que l’intuition de la durée, et que la théorie de la dissolution, et que la dialectique du monde sensible et que tout ce Talmud de la fausse histoire. Il est aujourd’hui inhumain de se refuser aux scandales philosophiques : nous aimons mieux les hommes que la Philosophie, si elle nous écarte de leur parti. D’ailleurs la Philosophie a toujours paru scandaleuse à certaines gens lorsqu’elle a ouvertement coïncidé avec des entreprises concrètes. La Sorbonne aura toujours du mal à regarder Marx comme un philosophe, mais non Lachelier et Boutroux, prêtres manqués.

À quoi sert enfin cette philosophie de maintenant qui s’enseigne dans des universités, des écoles et des livres. Ses auteurs disent qu’elle ne sert à rien et qu’elle ne sert personne, ni aucun intérêt temporel, mais seulement le Vrai, l’Humanité et l’Esprit. Ils pensent que, semblable à la poésie, elle ne saurait être utile, au sens bas des politiques, des gens du commun, des gens qui doivent, après tout, faire passer leur vie avant la pensée pure. Cette illusion fut trop longtemps inséparable de l’exercice de la pensée pour qu’ils ne la nourrissent point encore avec une certaine sincérité. Mais il n’y a aucune raison de croire que la Philosophie échappe aujourd’hui aux caractères qui furent toujours les siens, qu’elle a réellement cessé depuis l’avènement de la Trinité démocratique de prendre des partis.

On rencontre beaucoup de gens qui la détestent, mais disent qu’elle est morte, qu’on peut l’oublier sans arrière-pensée, qu’elle ne secourt sans doute personne, mais ne ferait pas de mal à une mouche, qu’elle est en effet si parfaitement pure et écartée de la vie qu’elle ne menace rien, qu’elle ne combat rien, que les hommes peuvent dormir tranquilles et ne point la craindre. Il est vrai, de nouveau, que les gardes mobiles, le Comité des Forges, les planteurs de caoutchouc sont plus menaçants pour le destin des hommes que les discussions des Congrès philosophiques et que les décades de Pontigny : congrès et décades ont quelques traits comiques qui inclinent à l’indulgence, qui retiennent de croire que M. Desjardins doive être combattu. Philosophie pour la Philosophie. Art pour l’Art. M. Bergson serait le Théophile Gautier de la Philosophie.

Mais il ne faut plus prendre des désirs pour des faits, des vœux pour leur satisfaction. Il ne faut pas être désarmé par cette indulgence, par cette fausse délivrance du rire.

Cette philosophie n’est pas morte, mais doit être tuée. Elle n’a de la mort que les apparences inoffensives, elle n’est pas encore un cadavre en décomposition. Ces mises à mort ont toujours eu lieu dans l’histoire de la Philosophie, comme dans celle de la politique et de l’économie. Une philosophie ne finit pas plus de son propre mouvement qu’un régime ne meurt sans ennemis. Une nouvelle philosophie ne triomphe pas avant que la philosophie précédente n’ait été détruite. Il faut travailler à sa dissolution. Ainsi Emmanuel Kant proclamait avec l’ardeur de l’antique révolution bourgeoise :

« Pour que la vraie philosophie renaisse, il faut que l’ancienne disparaisse… La putréfaction est la dissolution la plus entière qui précède toujours les débuts d’une nouvelle production… »[2]

Cette putréfaction ne se fera pas toute seule. La philosophie de notre temps vit. Mais de quelle vie ? Quelles sont les fonctions de sa vie ? Il existe bien des sortes de vies sur la terre : celle des vivants et celle de leurs parasites. Celle de l’homme. Celle de ses vers. Je demande si le philosophe de maintenant vit comme un homme vivant ou comme un ver. Il n’y a aucune raison d’écarter ce genre de questions. Il n’y a aucune raison de ne pas leur donner de réponses.

Sans doute ne s’est-il point constitué en France un corps de doctrine qui ait pris pour principes publics et proclamés les exigences de l’exploitation humaine, les formules mêmes de l’oppression. Aucune philosophie n’a pour contenu de pareilles demandes. Aucune philosophie ne fonde « loyalement » sur la reconnaissance des besoins temporels de la bourgeoisie l’existence de M. François-Poncet, de M. de Wendel, l’existence inhumaine des manœuvres. La bourgeoisie n’est pas encore en état de se passer de justifications spirituelles. Aucune thèse de doctorat n’a encore exprimé la lutte de classes que la bourgeoisie militante mène, la nécessité de l’esclavage industriel, la haine, la peur et la colère que le prolétariat inspire à la bourgeoisie.

Nos philosophes ne sont point cyniques. Ils n’ont pas encore proclamé que leur cléricature était hostile à l’avenir des hommes et il se peut enfin qu’ils ne le soupçonnent pas. Ils n’étalent pas un désir, scandaleux sans doute à leurs yeux mêmes, de voir se maintenir au profit de leur classe l’humiliation et l’écrasement des hommes. Ils doivent publiquement, officiellement se regarder comme des tenants du parti des hommes. Tombés les premiers dans le piège que leur classe tendit, ils doivent se garder le respect.

Ne parlent-ils pas de Liberté, de Justice, de Raison, de Communion ? Ne se mettent-ils point sans cesse dans la bouche les mots d’Humanisme et d’Humanité ? Ne savent-ils point que leur mission est d’éclairer et d’aider les hommes ? C’est ainsi qu’ils font la théorie de la pratique bourgeoise, qu’ils font la métaphysique de l’univers auquel le bourgeois tient : le bourgeois fut toujours un homme qui justifiait son jeu temporel par le rappel de sa mission spirituelle. Le bourgeois sait. Ses fonctions économiquement, politiquement dirigeantes exigent d’être complétées et garanties par des fonctions spirituellement dirigeantes. Directeurs d’entreprises. Directeurs de conscience. Guides dans les droits chemins. Le bourgeois connaît des secrets, comme un mage. Il connaît des recettes, comme une mère. Il se regarde comme un maître légitime, et en même temps comme une lumière et comme un foyer. Comme un médiateur et comme un médecin. Ce n’est pas en vain que la jeune bourgeoisie traça le portrait du despote éclairé : un Joseph II, une Catherine de Russie lui offrirent en leur temps le visage qu’elle souhaitait à ses représentants. Le bourgeois inclina toujours au type du bon tyran. Il donna des conseils aux gens sans aveu. C’est-à-dire sans répondants. Aux gens qui n’ont pas par exemple de compte en banque. Il est né pour conduire tous ceux qui naissent de l’autre côté de la barrière. Toute son éducation le doit préparer à cette tâche. Il est assuré de soi. Il ne doute ni de son pouvoir, ni de sa mission, ni de sa permanence. Il est appuyé sur l’histoire de sa classe. Un bourgeois authentique est un homme qui a une histoire, qui la connaît et qui l’aime. Il se complaît dans des détours où il reconnaît la part que ses pères ont prise à l’histoire générale de la société. Activement et non passivement. En maîtres et non en serviteurs. Il sent que ses pères ont été, comme dit le dicton, depuis longtemps du côté du manche. Un bourgeois frappé au titre véritable de la bourgeoisie trouve dans la mémoire familiale les traces d’un arrière grand-père conseiller général, officier, chef de bureau, juriste, avocat, notaire, professeur. Il connaît que ses ascendants ont été plusieurs générations durant, initiés au rituel social, détenteurs des positions temporelles qui confèrent le commandement et garantissent l’obéissance des commandés. Un bourgeois sait commander et conseiller par tradition. Il sait parler aux domestiques. Les mots du commandement, les sentences du bon conseil lui sont faciles, font partie de son héritage spirituel. Il redresse, il persuade, il avertit.[3] Il fait vraiment partie des « classes dirigeantes ».

Il sent aussi qu’il a charge d’âmes ; l’homme du peuple a besoin de lui pour se bien diriger dans le monde, pour éviter les maux qui l’accablent et que le bourgeois soupçonne confusément. Il est conseiller et il est protecteur. Il incline à la philanthropie. Il fonde des dispensaires. Des crèches. Noblesse obligeait. Bourgeoisie oblige. Il doit faire ce qu’il peut pour les hommes placés au-dessous de lui : cette mission, cette responsabilité qu’il éprouve sont le revers des pouvoirs de son commandement. Il connaît qu’il est seul à pouvoir conduire les hommes : ne sont-ils point encore dans leur minorité ? Le bourgeois feint de traiter le peuple comme l’ensemble de ses enfants ; il le reprend, l’avertit, le secourt, car il est assez clair que ce peuple ne saurait prendre lui-même en main ses destinées. Quand il punit le peuple, il le punit comme son propre enfant, pour son bien. Il dit : qui aime bien châtie bien. Les morts de la Commune furent tués pour le progrès du peuple. Il attend de lui des témoignages de gratitude, ou simplement de docilité. Il juge ingrat le peuple révolté.[4]

Il est vrai qu’il y eut un temps où les entreprises de la bourgeoisie coïncidèrent avec celles des classes qu’elle devait elle-même exploiter ; la Révolution française put croire avec une apparence de raison qu’elle travaillait pour le peuple. La bourgeoisie le croit encore.[5] Parce qu’il y eut dans son histoire un certain élan, une certaine ardeur généreuse imposés par la nécessité réelle où elle fut de se gagner des alliés, il lui reste de ce temps l’illusion qu’elle seule peut agir au bénéfice général.

Cette situation de la pensée bourgeoise s’exprime avec une force et une délicatesse nouvelles dans l’esprit du penseur spécialisé. Cette bourgeoisie tutélaire s’incarne dans ses penseurs. L’orgueil du clerc confirme et fortifie l’orgueil commun du bourgeois.

Des hommes accoutumés par leur genre d’activité à manier des idées séparées de leur contexte ne voient plus dans l’histoire que le jeu de forces spirituelles apparemment lancées par leurs pareils. La mission générale de la bourgeoisie se revêt en eux des grandes apparences de la pensée pure. L’illusion où ils vivent que la pensée toujours mena le monde se confond avec l’idée que les porteurs de la pensée furent les instruments du progrès.[6] Cela nous lance dans l’histoire. Cela rend un son qui a déjà été entendu, avant M. Brunschvicg, un son qui a toujours sonné dans le passé de la philosophie bourgeoise.

Dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire, prophète de l’émancipation bourgeoise, disait :

« On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies répandus en petit nombre… presque tous longtemps obscurs et souvent persécutés : ils ont éclairé et consolé la terre pendant que les guerres la désolaient. »

Plus tard, Saint-Simon :

« Le philosophe se place au sommet de la pensée : de là, il envisage ce qu’a été le monde et ce qu’il doit devenir. Il n’est pas seulement observateur ; il est acteur du premier genre dans le monde moral, car ce sont ses opinions sur ce que le monde doit devenir qui règlent la société humaine. »

Ainsi le philosophe de la bourgeoisie pense qu’il est en position de faire le bonheur de l’humanité. Ainsi est affirmée la portée de la grande partie que la cléricature joue. Ces affirmations conduiraient, selon leur lettre, les philosophes à descendre dans la rue pour rencontrer les hommes et pour oublier l’Homme, à ne plus se contenter de réfléchir dans la paix de leurs bureaux, dans le silence ciré de la bibliothèque Victor-Cousin, sur des idées placées en marge des vies que vivent effectivement les hommes. Mais ils sont précisément incapables de remplir le programme que leur assigne abstraitement leur orgueil et leur position héréditaires. L’intervention sans cesse promise céda la place au refus de descendre dans le monde vulgaire où nous vivons — et où nous vivons mal. Cette absence, et le sentiment que la direction des affaires humaines lui incombe, sont les deux bornes de la contradiction où s’enferme la Philosophie bourgeoise.

Les philosophes sont satisfaits. Ces hommes qui sont les productions de la démocratie bourgeoise édifient avec reconnaissance tous les mythes qu’elle demande : ils élaborent une philosophie démocratique. Ce régime leur paraît le meilleur des mondes possibles. Ils ont une peine infinie à penser qu’il puisse exister d’autres mondes — et leur contentement n’est point le résultat d’une comparaison et d’un choix. C’est ici l’achèvement de l’histoire des hommes : les méditations cardinales étant accomplies, Descartes, Rousseau et Kant ayant vécu, les grandes inventions étant faites, les continents explorés, les révolutions achevées, tout concourant à la perfection de la démocratie, ils sentent assez clairement qu’ils ont la bonne fortune de penser, d’enseigner et de vivre dans ce qu’ils appelleraient volontiers la société sociale par excellence. M. Bouglé approuve, justifie, du haut de la sociologie de son maître Durkheim, le progrès des idées égalitaires, il les asseoit sur la Science et flétrit comme il faut un régime des castes où ses pères et lui-même n’auraient point sans doute tenu une place si agréable. Ils dessinent tous cette célèbre et heureuse courbe qui part du Sage antique et aboutit au Citoyen. Cependant, si les philosophes dont je parle sont convaincus du succès final de la Raison qui les porte, s’ils sont assurés que les conditions des progrès humains sont définitivement remplies, ils éprouvent bien à la vérité que ce succès, que ces progrès ne sont point totalement garantis. Le contentement de leur état, la sérénité de ces longues vacances bien gagnées se mêlent du trouble obscur de savoir que leur mission cléricale n’est pas entièrement remplie. Il leur est impossible de juger que tout est bien dans le monde. Le confort, l’absence d’inquiétude où ils vivent eux-mêmes, l’état relatif d’équilibre qu’ils aperçoivent immédiatement autour d’eux, le destin à tout prendre réussi de leur classe ne sauraient les empêcher d’être atteints par une certaine rumeur d’irritation, de mécontentement et d’angoisse. Si éloignés qu’ils puissent être des faits vulgaires et offensants qui forment l’histoire particulière des hommes non bourgeois, il ne se peut pas qu’ils ne lisent jamais les journaux. Ils connaissent vaguement qu’il existe des êtres qui sont pauvres, qui sont fatigués, et qui sont révoltés par cette pauvreté et par cette fatigue. Ils entendent parler de grèves. D’émeutes. De suicides. Ils devinent que l’inquiétude du monde peut se tourner un jour contre le repos de la classe qu’ils aiment, et mettre en question sa puissance. Ils devinent que des hommes révoltés peuvent menacer ce qu’ils ont pour tâche de prouver et de défendre, les objets mêmes de leur foi, la liberté de leur méditation, la beauté des pensées qu’ils forment et des tableaux qu’ils admirent. La solidité de leurs revenus. La permanence des héritages qu’ils veulent léguer à leurs enfants.

Ainsi reprennent-ils sans fin leurs promesses et leurs bons conseils. Ainsi recommencent-ils à justifier leur existence et leur fonction, à commenter les maîtres mots de la philosophie de leur classe. Ils reparlent des progrès, des pouvoirs, des promotions de la Raison. Ils annoncent prophétiquement le développement pacifique de la conscience, l’enrichissement spirituel de la personne humaine, l’accomplissement de la Justice à l’intérieur de l’Homme et au sein des sociétés. Ils entretiennent l’espoir dans les ressources apparemment les plus faciles. Ainsi M. Brunschvicg conclut par ces lignes le Progrès de la Conscience dans la Philosophie Occidentale, ce bréviaire philosophique de l’Univers où tout est bien qui finit bien :

« Pour faire face aux dangers qui aujourd’hui autant que jamais le menacent dans son avenir terrestre, pour ne pas avoir à recommencer son histoire, il faut donc qu’il en médite sérieusement le cours, qu’il sache transporter dans le domaine de la vie morale et de la vie religieuse cette sensibilité au vrai défiante et délicate qui s’est développée en lui par le progrès de la science et qui est le résultat le plus précieux et le plus rare de la civilisation occidentale. La vérité délivre, à condition seulement qu’elle soit véritable. »

Mais tous ces mots ne recouvrent aucune réalité, ne traduisent aucun engagement réel, ne fournissent aucun moyen de salut, car ils ne visent rien que des Idées. Car ils visent simplement l’idée du Bonheur, ou l’Idée de la Liberté jointes à l’Idée d’Homme. Mais non le bonheur et la liberté terrestres de tel homme ou de telle femme. Ces sages annoncent l’incarnation des Idées que leurs pères leur transmirent : il ne faut point douter de cette venue : cela est certain, cela est déduit de la nature de la Raison et de la marche de l’Histoire. De l’Idée de Raison. De l’Idée d’Histoire. Ces prophètes du progrès spirituel et social ne posent de questions qu’aux idées éternelles. Ne dévoilons pas la réalité du monde. À l’abri de l’Éternel, complice des oppresseurs, se complotent tous les attentats.

Ils ont eux-mêmes toutes ces illusions qu’ils espèrent faire partager à ceux qui ne les possèdent point par nature ou naissance. Il y a en eux une confiance que les catastrophes mêmes n’ébranlent pas dans la valeur et l’avenir de leur raison : les catastrophes tournent à la plus grande gloire de cette Raison. Pangloss connaissait bien ces tours. Qui n’est pas content d’elle et le dit, ils voient en lui un traître. La forme de leur Raison, la forme même de leur société ne sauraient être remises en question : toute la hardiesse de leur philosophie consista à identifier la société humaine, toutes les sociétés humaines possibles avec la société bourgeoise, la raison humaine, toutes les raisons humaines possibles avec la Raison bourgeoise. La morale humaine, avec la Morale bourgeoise. De façon que les attaques contre la société, la pensée, la morale bourgeoises parussent des attaques contre la société, la pensée, la morale humaines. Quand la pensée bourgeoise résiste à la révolution, elle feint de croire et elle croit qu’elle défend la société humaine contre les agressions, contre les régressions des barbares. M. Brunschvicg n’a point dit qu’il n’aimait pas les ouvriers qui mettent en péril l’ordre social dont il vit, mais seulement que Marx trahissait la Raison en laquelle il faut croire. Comme toute cette philosophie avec ses protestations spirituelles traduit simplement une approbation générale du monde qui est son monde, les philosophes disent que tous ceux qui ne l’approuvent pas sont ennemis du Progrès, ou de l’Esprit, ou de la Raison. Ces monstres de la pensée bourgeoise sont décorés de plus d’un titre, s’incarnent en plus d’un symbole.

D’autre part, toutes ces promesses philosophiques ne sont jamais tenues. Jamais les philosophes ne s’occupent effectivement des hommes. Cette question-ci n’est pas simple. La démission pratique des philosophes demande un examen plus complexe que l’examen qui n’a pour fin que de fonder l’insulte : il existe plus d’un motif de ne point aborder les thèmes humains.

On peut n’en pas parler parce qu’on les ignore, parce qu’ils sont à la lettre comme n’étant pas ; si M. Lalande ne traite pas les effets psychologiques et moraux du travail à la chaîne de montage, il est possible d’imaginer en sa faveur qu’il ne la connaît pas, qu’il n’en a aucune notion : des méditations ne sauraient naître en lui sur des objets étrangers à ses jours. La pensée des locomotives ne trouble pas les sorciers esquimaux. Comment de pareils hommes pourraient-ils sortir de leur philosophie, renoncer à leur abstention, inverser soudain le sens où ils avaient accoutumé d’infléchir leur pensée ? On ne voit pas de raisons suffisantes à leur transformation. Nulle révélation ne saurait les atteindre.

Ils sont des bourgeois et ils sont des penseurs. Leur pensée bourgeoise et leur pensée spéciale les ont constamment, cruellement écartés des autres hommes qui ne se posent pas des problèmes bourgeois. Cet écart, cet éloignement sont assez simples : ils ont eu des vies bourgeoises et n’ont jamais eu de motifs d’en sortir. Ils sont restés où le sort les mettait. Je ne vois pas pourquoi M. Brunschvicg embrasserait le parti des hommes en abandonnant celui de la bourgeoisie. Il a lui-même une certaine clairvoyance, il reconnaît le prix de la prospérité. Nous avons cette bonne fortune que ce nouveau Diogène de Laërce ait pris le soin d’esquisser sa vie.[7]

Il a fait des études à Condorcet ; un jour, il a entendu parler de Spinoza et a formé le dessein de le mieux connaître, à l’âge des loisirs. Il avait pour amis Élie Halévy, Xavier Léon. Le dimanche matin, au bois de Boulogne où il était allé enfant, assis à côté d’un vieux cocher de sa famille, il projetait avec eux de fonder la Revue de Métaphysique et de Morale : ce qu’ils firent en effet. Ludovic Halévy traitait comme un fils cet adolescent bien doué. Par lui, Léon Brunschvicg touchait à Gréard, à Prévost-Paradol. Le mercredi, il allait aux soirées de Mme de Caillavet ; il y voyait Renan, Lemaître, Leconte de Lisle, France. Vers mil huit cent quatre-vingt-quatre, il rencontrait Marcel Proust dans les allées des Champs-Elysées. Puis il fut professeur, il fit des livres, il pensa « dans des conditions aujourd’hui presque exceptionnelles de santé, de loisir et d’indépendance ». Docile aux conseils que M. Lepic donnait à Poil de Carotte, M. Brunschvicg n’a guère composé que les ouvrages qu’il avait envie de lire. Il a poursuivi un long sillon, il s’approuve, il sent qu’il a bâti un monument philosophique. Il est légionnaire. Il est de l’Académie des Sciences Morales. Il parle en Hollande de Spinoza. Il est dans le Bottin Mondain. Il habite un hôtel particulier, avec des œuvres d’art. Carrière heureuse. Malgré la guerre. Sans elle, il incline à croire que sa génération eût été « une des générations humaines les plus favorisées ». Il a agi, il a eu une vie sociale : il fit des conférences à l’Université Populaire de Rouen — il faut bien éclairer le peuple. Il disait un jour :

« Si tous les philosophes sont attirés par l’Université Populaire, c’est qu’ils y trouvent réalisé l’idéal de la Vie spirituelle. »

Qu’en pensent les dockers de Rouen, les ouvriers de Maromme ?

Il enseigna aux côtés de MM. Belot, Parodi, Drouin, Pécaut, du pasteur Roberty, du rabbin Lévy, de l’abbé Dumont, une bonne morale aux protégées de dames bien pensantes, rue Amyot. En échange de cette philanthropie dont on sait le prix au regard de la liberté des hommes, il recevait des cadeaux, un sucrier de Saxe, une vierge de bronze.

On voit mal les raisons que M. Brunschvicg aurait eues de pencher vers des idées dangereuses.

Cette vie n’est point tragique ni difficile. Cette vie ne pose point les problèmes les plus sévères. On ne saurait faire grief à l’homme qui la mena, qui fut mené par elle là où il est, de n’avoir point pensé à défendre les hommes qui ne jouent pas aux Champs-Elysées.

Il est impossible à cette pensée bourgeoise d’aller droit au problème vulgaire. Elle ne l’aborde qu’à peine. Elle ne forme qu’une connaissance par ouï dire, une pauvre connaissance du premier genre. Elle ne l’éprouve point avec son exigence et son inquiétude et son poids. Elle ne cherche point à le posséder. Elle s’accommode passivement de sa lointaine présence.

Mais il se peut encore qu’elle évite à dessein et non plus seulement par ignorance et pauvreté d’information de faire entrer en jeu ces questions difficiles. Il se peut qu’elle redoute d’être emportée vers des eaux dangereuses et préfère le calme à l’exercice le plus éminent de la pensée. Elle a une certaine timidité. Elle n’ose aller chercher là où ils sont posés, des problèmes, capables finalement de la menacer. De tenir en échec sa puissance. Car elle sent que ces problèmes sont posés quelque part. Dans les quartiers où les philosophes ne résident pas. Dans les pays où leur sagesse ne s’enseigne pas. M. Benda qui juge ses confrères du fond d’une éternité peut-être moins suspecte que la leur sait que les philosophes redoutent les pensées dangereuses. E. Berl le sait aussi. Notre temps est une de ces époques denses où les pensées humaines engagent plus que la pensée. Quiconque veut penser aujourd’hui humainement pensera dangereusement : car toute pensée humaine met en cause l’ordre tout entier qui pèse sur nos vies.

La pensée bourgeoise, la philosophie bourgeoise sont donc condamnées à éviter les problèmes concrets, parce qu’ils sont inquiétants, tout en affirmant qu’elles sont capables de les résoudre, parce qu’il est nécessaire qu’elles inspirent la foi. Il se pourrait en effet que les philosophes s’abstinssent d’aborder les sujets dangereux en les jugeant irréductibles, réfractaires au maniement par la pensée, qu’ils fussent forcés d’admettre la fatalité des malheurs qui atteignent les hommes et posent les problèmes. La Justice, moins le travail forcé ; la Liberté, moins la prostitution, moins la chaîne. Mais comment accepter un pareil résidu de questions interdites à l’intelligence ? Cette impuissance tuerait leur Raison, le pouvoir de leur Esprit ; il leur est impossible d’avouer que, sur le moindre point, ils sont tenus en échec. Ils doivent garder le silence tout en affirmant qu’ils ne le gardent pas. Ils laissent alors les objets s’évanouir, en disant que ce qui importe, c’est la possession d’une méthode générale telle que tout homme, s’il l’acquiert, pourra résoudre tous les problèmes et comprendre tous les objets. Plus tard. Un jour. Quand il aura médité toutes les sciences, quand il possédera toutes les histoires. Au moment même de la mort. Car il faut tant d’années, de travaux, pour former cette méthode, pour la dominer assez bien, tant de critiques, de lectures, tant de prolégomènes, d’exercices spirituels, tant de commandements préparatoires, que le moment de l’appliquer n’arrive jamais, que le moment d’aborder l’objet est toujours repoussé par ces préparatifs, qu’il ne reste rien qu’une affirmation platonique des puissances de la méthode, des secrets de la Raison. Ils rêvent tous de je ne sais quelle science des sciences, quelle caractéristique universelle : quelle légèreté chez Descartes d’avoir osé appliquer sa méthode ! Ils sont presque aussi purs que M. Teste dont toute la force consiste à ne jamais franchir le pas de la pensée, le pas de l’action. Jamais il ne leur est possible d’atteindre les zones dangereuses, jamais il ne leur est possible d’attaquer de front une question humaine particulière, une situation singulière. Cette question qu’il faut trancher, cette situation qu’il faut dénouer, ici même et sur le champ. Ils aiment abstraitement la Liberté, et ils ont construit une scholastique de la Liberté ; mais ils détournent leurs regards de vierges du monde où se consomme réellement la ruine de la liberté. Ils transportent tous les débats dans un monde si pur, dans un ciel si lavé, que nul d’entre eux ne risque de s’y salir les mains. Et ils nomment cette hygiène Philosophie.

Sans doute le philosophe dirait-il que les rudes objets particuliers que j’ai en vue, la guerre, la prostitution, le travail dans les usines chimiques, dans les mines ne sont point philosophiques, que les lois du genre interdisent malheureusement de les aborder. Mais il faut s’obstiner. Car l’objet philosophique est justement l’objet dangereux, l’objet sur lequel les philosophes ne veulent point décider. Approuver, condamner, comme ces décisions entraînent loin, rendent difficile le repli ! Qu’il est plus simple de ne pas faire cas des objets dangereux, de travailler simplement à donner un dernier poli au bel outil universel de la Raison ! De reposer dans le silence, dans l’heureux demi-sommeil conformiste pendant lequel l’Esprit arrangera tout. Mais où s’arrêtera réellement le royaume de l’objet philosophique ? C’est ici le vieux problème du Parménide : le poil, la crasse, la boue ne sont-ils pas assez nobles ? Tout se passe encore comme s’il y avait des objets philosophiquement distingués, des objets philosophiquement vulgaires. Comme s’il était obscène et ridicule de parler des colonies.

Comme le drame de l’esprit serait clair si les bourgeois et leurs dociles clercs acceptaient publiquement et sans ruses les malheurs dont ils ne souffrent point et les excès dont ils vivent. S’ils proclamaient leurs objectifs avec cette franchise où paraissent les objectifs mêmes de la Révolution qui les menace.

La conscience de classe de la bourgeoisie n’est pas unanimement aiguë : elle n’est souvent encore qu’une conscience limitée et obscure. Elle ne saurait se passer de quelques déguisements. Elle s’efforce encore d’être justifiée selon la Raison et l’Éthique, aux yeux du monde et à ses yeux. Il faut voir enfin que la bourgeoisie ne se conforme pas unanimement à un ordre qu’elle saurait inhumain et nécessaire à sa domination, mais à un ordre qu’elle-même croit juste. Il peut arriver que certains bourgeois particuliers soient gênés par les cruelles réalités du colonialisme, sentent que les morts causées par le travail forcé et les bombardements de villages tonkinois ne sont pas directement défendables. Il leur arrive de soulager à peu de frais leur conscience par des pétitions qui mendient la clémence des pouvoirs. Mais comment aller au bout de ces pensées ? De ces esquisses d’indignation, de révolte ? Ils ne sauraient les pousser jusqu’à un refus radical qui les contraindrait peut-être de proche en proche à ne plus accepter ce qui fonde leur confort, leur sûreté, leur ordre, cela sur quoi repose leur vie même. À se refuser eux-mêmes. À souhaiter l’annulation de leur propre nature. Il est impossible à la bourgeoisie d’avouer ses fins véritables et son essence véritable. Ses penseurs sentent que ces objectifs sont à la lettre inavouables et que leur aveu n’est pas sûr. Elle ne peut pas accepter la publication des buts qu’elle vise et de l’avenir vers quoi elle tend.[8] Elle ne peut pas ne pas être touchée par la rumeur d’accusation qui monte autour d’elle, qui condamne ses ressources, sa domination, sa sûreté.

Quel fragile pouvoir que celui-là qui n’est fondé que sur la force : une autre force peut l’abattre. Nos clercs détestèrent toujours Bismarck et sa franchise d’homme fort qui fait peu de cas des justifications : ils refusèrent tous d’accepter ses dures paroles : « Celui qui a la force en main va de l’avant dans son sens. » La bourgeoisie devine que son pouvoir matériel exige le soutien d’un pouvoir d’opinion. Ne subsistant en effet que par le consentement général, elle doit inlassablement donner à ceux qu’elle domine des raisons valides d’accepter son établissement, son règne et sa durée. Elle doit faire la preuve que son confort et sa domination et ses maisons et ses dividendes sont le juste salaire que la société humaine lui consent en échange des services qu’elle rend. Le bourgeois mérite d’être tout ce qu’il est, de faire tout ce qu’il fait, parce qu’il entraîne l’Humanité vers son plus haut, son plus noble destin. La bourgeoisie ne peut se maintenir que si elle soutient cette thèse, que si elle paraît à tous les yeux bienfaisante et à tout prendre aimable. Travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui. M. Brunschvicg doit faire croire qu’il ne fabrique des idées que pour ménager enfin aux hommes un avenir facile, méditatif et radieux. Tous sont clercs de cette sorte-là, de l’officier qui ne punit ses hommes que pour leur bien et en raison même de l’amour paternel qu’il leur porte conformément au règlement sur la Discipline générale, au philosophe qui pense pour penser. M. Benda lui-même, qui annonce le jour où la pensée bourgeoise pleinement avertie enfin de son impuissance tirera un orgueil inquiet de sa démission et cessera de feindre une mission qui lui échappe, qui annonce le jour où les penseurs se livreront à l’onanisme de l’intelligence miroir, n’ose pas définitivement avouer que le sort des hommes non bourgeois lui est profondément étranger. Il n’arrive point à abandonner l’idée longtemps réchauffée de la mission bourgeoise.

« Je tiens le contemplatif pour le plus grand des clercs, non pas selon la pensée qu’on m’a souvent prêtée, parce qu’il ne servirait pas l’humanité, mais au contraire parce que, sans se donner pour but de la servir et peut-être précisément parce qu’il ne se donne pas ce but, il est celui qui la sert le mieux. »[9]

Ainsi M. Benda ne saurait se dispenser d’une certaine hypocrisie. Plus retors que ses confrères, il ne nie pas comme eux qu’il a cessé de s’intéresser aux hommes, mais il enseigne que c’est en les désertant qu’il les sert le mieux. Ainsi concilie-t-il le prestige éminent auquel un clerc ne saurait malgré tout renoncer, et l’absence finale par quoi il justifie le conformisme auquel il cède en secret.

Tous convaincus que sans les clercs, les hommes seraient enfin bien pauvres, les philosophes s’efforcent de maintenir grâce à la dignité des fins spirituelles qu’ils poursuivent, le respect, la confiance que le bourgeois doit inspirer.

Ces engagements vagues, répétés avec une grande abondance, une suffisante ardeur, constituent le fond de la propagande bourgeoise. Elle réussit longtemps : qui donc combattra la domination des bourgeois si tout le monde est d’abord persuadé que leur pensée saura résoudre à son heure et en son lieu l’un de ces inquiétants problèmes, toujours possibles, toujours pendants ? Mais les clercs ne feront pas éternellement illusion : dans la lumière sans pitié de la terre, tous les hommes sauront que leur pensée est une pensée pauvre et une pensée vaine, qui ne peut pas produire de fruits, parce qu’elle est nécessairement une pensée lâche.[10]

Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers.

La pensée bourgeoise consiste à accepter sommairement, sans s’attacher précisément aux détails, l’essentiel des faits contre quoi les hommes s’élèvent et à les justifier et à les effacer par de hautes raisons. Tout son effort consiste à découvrir des valeurs lointaines capables de transfigurer les apparences prochaines. De les oublier, de les détruire enfin. Elle lance des nuages de raisons comme un croiseur émet un écran de fumées. Cette philosophie est la philosophie qui a toujours quelque chose à cacher. Qui doit toujours faire croire que le monde n’est point tout ce qu’il paraît être. Le naïf croit voir Sosie. Mais Sosie était un dieu. Des distinctions les tirent de tous les mauvais pas où les engageraient des questions insidieuses. Sans doute la guerre fut-elle apparemment inhumaine, sans doute put-elle à bon droit paraître injustifiable à qui juge sur ses sens : mais il faut redresser le jugement, comme l’esprit doit redresser le bâton apparemment brisé dans l’eau. La guerre possédait un sens éthique qui rachète ses apparences. La guerre devenue Idée, l’objet guerre disparaît. La guerre ne fut point cette série de combats, d’incendies, cet entassement de morts répugnantes, de jours d’ennui et d’assassinats, ces vagues de gaz, ces couteaux des nettoyeurs de tranchées, cette vermine et cette crasse humaines que les combattants connurent, mais la lutte du Droit contre la Force, mais la bataille de Descartes contre Machiavel, de M. Bergson contre la machine allemande. Non point un jeu sanglant au profit des fabricants d’armes mais une croisade philosophique, mais une bataille d’esprits.[11]

Le colonialisme n’est pas un mal en soi. Son essence n’est pas révoltante : il vise de grands biens. Les déviations, les excès, les meurtres, les expropriations, les insultes attestent l’existence d’un mauvais colonialisme qui n’attente point à la dignité de la colonisation vraie. Les socialistes, derniers inventeurs des pensées bourgeoises, seront promptement les meilleurs maîtres de ces nuances. À dire vrai le système général d’exploitation qui embrasse la plus grande partie de la terre comporte encore certains maux — la nature de l’homme encore n’est pas toujours belle — mais enfin, pourvu que l’on sache voir, le bien des indigènes coïncide avec l’intérêt des colons, des administrateurs, des adjudants de coloniale, des missionnaires. Quel poids pèseront quelques erreurs coloniales au regard des grandes idées de « tutelle », de « libération », au regard de cette « mission d’une haute portée morale que les nations les plus avancées exercent au nom de l’Humanité tout entière ».[12]

De même la misère disparaît devant les idées de la Misère. La vie devant les idées de la Vie. Ce n’est pas vainement que le jury d’agrégation ne pose aux candidats philosophes que des questions sur des Idées. L’idée de Vérité. L’idée de Réalité. L’idée de Justice. L’idée de Progrès. L’idée d’État. Ne faut-il pas s’assurer que ces maîtres futurs des adolescents sont propres à remplir les devoirs de leur état de montreurs d’ombres ?

Ainsi les philosophes circulent avec une promptitude, une aisance trompeuses, entre l’apparence et la réalité. Dénonçons-nous un fait ? Il n’était qu’une apparence, un rêve, une ombre : pour tout dire, il n’existait pas. Avec quelle assurance dédaigneuse ces hommes nous reprennent et détournent nos pensées brutales. Nous ne savions point nous convertir au soleil du Vrai, nous arracher aux chaînes de la Caverne, nous ne savions point voir les mystères de la réalité cachée. Il ne fallait pas céder à l’impatience de la jeunesse, il fallait chercher mieux et plus longtemps, aussi longtemps qu’il était nécessaire pour oublier le monde contre lequel nous nous étions trop vite révoltés. De quelle hauteur ils regardent ces Fils de la Terre que nous sommes « essayant d’attirer sur la terre tout ce qui tient au ciel et à l’invisible, enserrant roches et chênes dans la seule étreinte de leurs mains ».[13]

Mais ce débat ne sera pas tranché si aisément. Les hommes qui sont victimes des apparences ne consentiront jamais à les regarder comme de misérables reflets. Mais comme la dure, comme l’unique réalité. Et ce que les penseurs nomment réalité, ils le regarderont au contraire comme une apparence et un songe. Comme la mystification qui ne se pardonnera pas.

Ainsi les philosophes, au milieu de leurs substitutions, de leurs métamorphoses, de ces trames de mirages qu’ils tendent, de ce jeu que l’idéalisme toujours jouera, prophétisent l’avènement des Idées salutaires. Exhortant à la Justice, à la Générosité, à l’Amour, ils fournissent moyennant le salaire que la bourgeoisie leur sert, les armes spirituelles, les justifications que requiert son maintien.

N’osant s’avouer ni avouer les fins qu’elle poursuit, la bourgeoisie, hantée par les craintes qu’elle éprouve et par les derniers scrupules d’un libéralisme éteint, arrange le désordre et les menaces qui la troublent, en cachant derrière les promesses qu’elle fait les activités qu’elle déploie. Ses effusions généreuses, elle sait bien qu’elles contribuent à son affirmation temporelle. Ainsi lisait-on dans un numéro du Temps colonial.

« La politique indigène ne doit pas oublier que son but principal est l’homme. Une grande politique nourrie d’humanité, loin de desservir les buts utilitaires, que nous ne devons pas perdre de vue, en rendra l’atteinte plus facile et plus sûre. »

On lit dans un sermon de Massillon :

« On voit prospérer tous les jours les familles charitables : une Providence attentive préside à leurs affaires et là où les autres se ruinent, elles s’enrichissent. »

Permanence de la philosophie bourgeoise.

Il n’est pas question de conclure de la situation, de la fonction de la Philosophie à je ne sais quelle responsabilité, quelle intention morale du philosophe. Je vois simplement certaines façons de philosopher : elles ne violent pas une Idée unique de la Philosophie. Une Idée éternelle de la Philosophie. Elles ne sont point des péchés contre cette Idée. Des tentations du Malin. On peut dire devant elles comme Hegel devant les montagnes : « C’est ainsi. » Seulement il y a des genres de montagnes que je n’aime pas, tout en sachant bien qu’elles ne pêchent pas contre une Morale des Montagnes. Les colères que nous avons, les haines qui nous tiennent n’ont pas besoin de justifications éternelles.

Il faut prendre les philosophies comme des événements : on n’a point accoutumé de demander des comptes théologiques aux événements. Il est vain de louer comme un saint, de réprouver comme un pécheur, un philosophe, selon qu’il embrasse le parti des hommes, ou qu’il le déserte. En gardant derrière la tête l’antique idée de Péché, de la Première Faute qui aurait pu n’être point commise : chacun sait bien que l’Esprit est libre. Je regarde M. Bergson comme un danger, mais non comme un pécheur, je vois en lui une existence dont je dois saisir la portée. Si je dis qu’il est avec la bourgeoisie contre les hommes, cela ne veut pas dire que je le regarde comme un ennemi, comme un parasite. Le bacille de Koch ne m’apparaît pas non plus comme un damné. Si nous cherchons à expliquer la production bourgeoise d’une philosophie inhumaine, nous commencerons à y voir un peu clair lorsque nous serons capables de prendre ses penseurs comme des objets, sans être tourmentés par la pensée de leur libre arbitre. Si je pense à la conscience morale de M. Brunschvicg, je pense comme lui, je suis vaincu par lui, je pense bourgeoisement au moment où je veux penser humainement. Impossible désormais de s’intéresser au caractère intemporel de M. Bergson, au choix d’un caractère intelligible qu’a pu faire M. Fauconnet. Oublions à grands pas Kant et nos catéchismes.

Seulement, je me heurte à l’existence de M. Bergson et aux masses de sa philosophie, comme elles sont, comme à des tables au coin desquelles je me heurte dans la nuit. M. Bergson m’empêcha d’aller aussi promptement, aussi sûrement que je voulais, là où j’avais dessein d’aller. Je demande aujourd’hui que M. Bergson soit jugé comme un obstacle et non comme l’Esprit du Mal est jugé par un prêtre. Quand serons-nous délivrés des chrétiens de leurs confessionaux, de leurs péchés et de leurs examens de conscience ?


M. Brunschvicg peut répondre à une attaque qu’elle n’est pas juste, qu’il fallait l’estimer sur ses intentions qui sont pures, sur sa probité intellectuelle qui est grande, sur son désintéressement qui n’a pas de limites. Et en effet, M. Gabriel Marcel, qui n’est pas brunschvicgien, m’approuvant de dénoncer « la pauvreté essentielle », « la carence tout ensemble métaphysique et humaine » de l’enseignement de la Sorbonne, me reprit de « diriger contre Léon Brunschvicg dont la probité et le profond désintéressement ne peuvent être contestés sans mauvaise foi, les attaques personnelles les plus basses ». Mais il faut que M. Marcel et ses semblables entendent que ces vertus personnelles, que ces intentions généreuses n’entrent précisément pas en ligne de compte. Leur présence ne transforme pas la fonction essentielle que M. Brunschvicg accomplit. Il n’y a aucune raison pour que je partage les illusions que les philosophes se font sur le sens de leur activité, à l’heure où il s’agit uniquement de l’effet de leurs écrits, de la conséquence de leurs productions, de cet effet, de cette conséquence qui n’émanent pas de leur être intérieur. Il est justement indifférent que M. Léon Brunschvicg se réveille chaque matin avec une bonne haleine et une bonne conscience : ses livres, ses enseignements et leurs suites réelles entrent seuls dans nos comptes.

Trop commodes morales de l’Intention. Il est temps de les envoyer rejoindre les antiques démons chrétiens. Das habe Ich nicht gewollt : et on lâche l’offensive de Verdun.

Le caractère intemporel de M. Chiappe est peut-être communiste. Dans l’intemporel, M. Pierre Renaudel prépare peut-être la Révolution. Il est possible de se coucher tous les soirs avec le contentement, avec l’approbation de soi de Titus, et avoir tout le jour, agi, pensé, respiré contre les hommes. Il est possible de se réveiller avec une bonne conscience et avoir été jusque dans ses rêves un ennemi des hommes.

Mais nous serons temporels jusqu’aux os. Nous demandons aux gens ce qu’ils ne font pas et ce qu’ils font, mais non les pensées qui se composent et se décomposent dans l’obscurité intime de leur âme où personne ne saurait entrer. N’importe quelle philosophie est un acte. M. Parodi lui-même sait bien que toute pensée est une action.

« Quant au reproche de discuter au lieu d’agir, il vaut ce qu’il vaut, mais il me semble que plus ou moins il nous atteint tous ici, nous qui croyant à la philosophie, croyons par là même que la pensée claire elle aussi est un acte. »[14]

Il se peut en effet que les philosophes n’aient aucune intention claire de tromper. Il se peut même qu’ils croient sincèrement et efficacement aimer les hommes. Je ne pense pas que M. Lalande et ses confrères se réjouissent de l’esclavage économique et moral de la plus grande partie de l’humanité : mais leur philosophie repose sur cet esclavage, l’accepte, et contribue finalement à son maintien. Les enseignements, les écrits de cette philosophie déçoivent en effet les esclaves et les égarent sur des voies où se dissipe leur révolte.

Il n’est pas nécessaire de croire pour le combattre que M. Brunschvicg est un perfide et un méchant. De croire qu’il a conçu avec toute la clarté possible, armé d’une ruse plus subtile encore que ses pensées, une philosophie telle qu’elle protège sa fortune personnelle et assure le pouvoir du Comité des Forges ou du Comité des Houillères. Il possède comme personne privée de plus efficaces, de plus brutaux moyens de protection que l’ensemble de ses livres. La composition de son portefeuille que je m’accommode aisément d’ignorer n’explique pas directement la formation de sa philosophie. Il est beaucoup trop simple de penser qu’un penseur propriétaire d’actions des Charbonnages du Tonkin liera au cours de ces actions une théorie spéciale de la Vérité, du Souverain Bien ou des représentations collectives. Les idéologues n’ont pas avec la vie économique bourgeoise des relations assez précises de direction pour se préoccuper d’abord de justifier directement un certain système économique. Cette justification incombe aux politiques. Les hommes qui justifieront le Comité des Forges seront plutôt M. François-Poncet ou M. Gignoux que M. Lalande ou que M. Roustan. Le métier de M. Parodi n’est pas de fournir ses preuves au Consortium Textile de Roubaix.

Il ne faut point se hâter de juger que l’attitude des clercs cache une connaissance distincte des fins que leur classe poursuit. Mais plutôt, comme il est moins commode de penser, une illusion difficilement séparable des conditions mêmes où s’exerce le travail de la pensée dans la tête du penseur.[15]

En effet, la réalité d’une classe ne se compose pas seulement de relations économiques. Elle produit à partir de ces relations un ensemble de préceptes, de jugements, de concepts juridiques et moraux. Un jeune bourgeois qui se prépare aux fonctions spirituelles puise autour de lui cette abondante production. Il les puise sans y même penser. Elles se déposent en lui. Il n’y a point pris garde. Les premiers efforts de sa réflexion technique trouvent cette matière et s’exercent sur elle. Il ne la met pas en doute. Il n’a aucune raison de la mettre en doute. Elle lui paraît à la lettre une production intérieure, naturelle, comme sa respiration. Il la regarde comme sa nature. Il l’accepte comme sa vie. Il a bien des chances de l’aimer comme elle. Il croit en elle. Il la regarde comme l’ensemble des créations spontanées de sa personne.[16]

Mais tout homme veut être assuré que ces productions sont inébranlables. Il leur cherche des garanties. Il les veut affermir contre tous les assauts. Toute affirmation conduit à une certaine dialectique, du moment que l’homme forme le souci de se persuader et de persuader autrui. Les idées s’affermissent au cours d’un dialogue imaginaire. Toute cette marche est assez décrite depuis Platon. M. Bouglé par exemple écrit :

« Il y aurait lieu de distinguer entre les obligations et les justifications. Il y a d’un côté les actes moraux et d’un autre côté le raisonnement justificatif. De ces justifications, le besoin est très inégalement ressenti : les raisonnements justificatifs ne prennent pas les mêmes formes suivant les individus, cela va de soi, et suivant les moments de la vie sociale. J’admettrais volontiers que pour certains esprits, il existe en effet un besoin de rationaliser la conduite et que pour qu’ils continuent à vivre avec la conscience tranquille, il faut qu’ils soient capables de trouver à leurs actes des raisons de valeur universelle. »[17]

C’est ainsi que le penseur bourgeois, depuis le temps qu’il existe un ensemble des valeurs bourgeoises, s’efforça de les bien lier, de les justifier, de leur trouver des principes supérieurs qui pussent leur conférer une certitude analogue à celle des démonstrations et des découvertes des sciences. Tout le travail du XVIIIe siècle, tout le travail du kantisme manifestent cet effort de la pensée bourgeoise cherchant à se donner des titres. Quand les idées bourgeoises furent regardées comme les productions d’une Raison éternelle, quand elles eurent perdu le caractère chancelant d’une production historique, elles eurent alors la plus grande chance de survivre et de résister aux assauts. Tout le monde perdit de vue les causes matérielles qui leur avaient donné naissance et les rendaient en même temps mortelles. La philosophie d’aujourd’hui poursuit cet effort de justification. Elle continue à employer à ses fins le mouvement des sciences. La fonction du kantisme fut de justifier la morale bourgeoise en faisant d’elle la fille d’une Raison législatrice de l’astronomie. La fonction de la philosophie de M. Brunschvicg est de justifier cette morale à l’aide des prestiges qui s’attachent à la mathématique d’Einstein. À l’abri de la science, la pensée bourgeoise justifie ses inventions et oublie qu’elles sont mortelles. Elle attend moins de la science des solutions directes que des allures et comme un déguisement. Elle cherche dans la science un pouvoir rationnel, capable de fonder les sciences et d’instituer les morales. Il n’est pas question de tirer de la science des impératifs qu’elle ne saurait donner, mais d’imiter son élan, de copier l’ardeur rationnelle manifestée par la pensée des savants. M. Parodi dit : « L’esprit humain est capable en droit de se rendre l’univers, comme la vie, pleinement intelligible ; de même que, allant du simple au complexe et par des énumérations complètes, il résout les problèmes du monde spatial, de même en ordonnant des principes évidents, il doit pouvoir définir son idéal de justice et de sagesse et concevoir une manière de vivre ou une organisation politique vraiment raisonnable. »[18] Parfois un aveu découvre les raisons secrètes de cette tactique, de cette confiance dans les imitations de la science : on lit dans les Études morales de F. Rauh : « Aujourd’hui on veut élever tout le monde à la pensée, propager l’éducation scientifique, mais il n’y a là qu’une nécessité d’un certain moment de l’histoire : tant qu’on peut craindre une réaction religieuse contre l’esprit laïque, il faut maintenir l’idée de la valeur de la science. »

Ainsi la philosophie fournit-elle au besoin des armes aux politiques. Mais son opération se déroule dans une ignorance commune des racines économiques des racines sociales des valeurs qu’elle justifie.

Les philosophes, ayant présentement des situations bourgeoises expriment et justifient la psychologie et la morale de leur classe, compliquées par la psychologie spéciale de leur groupe professionnel. Cette psychologie bourgeoise veut la paix. « L’ordre et la paix. »[19] Un progrès rationnel, raisonnable et facile. Une harmonie à l’intérieur des hommes et dans les relations des hommes. Tous ces éléments forment le style de la psychologie bourgeoise et celui de la philosophie qui fournit à la bourgeoisie ses justifications dialectiques.

F. Nieztsche avait déjà bien vu qu’une société commerçante doit fuir les occasions de vivre et de penser dangereusement :

« Mode morale d’une société commerçante — Derrière ce principe de l’actuelle mode morale : les actions morales sont les actions de la sympathie pour les autres, je vois dominer l’instinct social de la crainte qui prend un déguisement intellectuel : cet instinct pose comme principe supérieur le plus important et le plus prochain qu’il faut enlever à la vie le caractère dangereux qu’elle avait autrefois et que chacun doit aider à cela de toutes ses forces. C’est pourquoi seules les actions qui visent à la sécurité générale et au sentiment de sécurité de la société peuvent recevoir l’attribut bon. »

La sympathie, la paix entre les divers éléments de la société sont requises dans un régime qui ne se refuse pas à la guerre, mais ne l’envisage tout de même que comme un moyen relativement désespéré. M. Brunschvicg a trouvé de plus subtils moyens que l’impératif de la sympathie pour justifier la concorde entre les hommes.

« Xantippe était une femme désagréable qui parlait fort mal à son fils Lamproclès. Socrate fait comprendre à Lamproclès qu’il n’est pas un individu placé en face d’un autre individu réagissant à son égard suivant l’impulsion de la nature. Il est un fils qui réfléchit sur les bienfaits qu’il a reçus de sa mère et qui ne peut pas, une fois qu’il a compris cela, ne pas apercevoir et régler sa conduite du point de vue de la mère. Les progrès de l’intelligence spéculative et de la conscience morale vont de pair si l’on suit à travers les siècles le développement de cette fonction de relativité qui permet à l’homme de franchir les bornes de son individualité pour construire l’univers de la vérité et l’univers de la justice. »[20]

Il est clair que l’intérêt propre du clerc consiste à poursuivre en paix sa méditation comme celui de l’industriel vise à produire des marchandises en étant arrêté par le plus petit nombre possible de conflits. Le travail spirituel exige des conditions de tranquillité capables d’assurer un déroulement pacifique au mouvement progressif des idées. Les travaux spirituels paraissent particulièrement importants à des intellectuels orgueilleux de leur mission : ces opérations, ils les regardent eux-mêmes avec un certain sentiment religieux, comme des exercices qui méritent d’être protégés et garantis. Le régime social qui leur paraît spécialement heureux est celui où leur pensée est en mesure de se poursuivre sans accidents extérieurs à elle-même. L’État le meilleur est celui qui, du même coup, sanctionne leur situation bourgeoise et assure à leurs méditations des conditions de loisir, de silence, et de sérénité, celui enfin qui autorise et favorise une certaine sécession.

Les conclusions, les démarches, les attitudes mêmes de cette philosophie la réservent au service de la bourgeoisie. Elle ne peut servir que des bourgeois, elle ne peut être embrassée que par eux, elle ne peut satisfaire qu’eux. En dépit de ses apparences, de ces grands airs d’absence et de distance qu’elle sut prendre, elle est uniquement plongée dans l’actualité de la satisfaction passive qu’un bourgeois éprouve lorsqu’il se contemple. Elle n’est jamais atteinte par le désir de se transformer, de renoncer à ce qu’elle est. Elle se trouve bonne, comme la bourgeoisie se trouve bonne : ce vaste jugement la pénètre jusque dans les replis les plus secrets de ses raisons. Ce vêtement taillé par les bourgeois est à leur seule mesure et ne saurait déguiser qu’eux. On a pu voir comment cette philosophie alimentait, et justifiait l’orgueil public des bourgeois. Ce n’est point là son unique fonction : car elle comble encore les exigences intérieures de l’intelligence bourgeoise, les exigences spéciales de la solitude, de l’orgueil privé des bourgeois.

Le bourgeois est un homme solitaire. Son univers est un monde abstrait de machineries, de rapports économiques, juridiques et moraux. Il n’a pas de contact avec les objets réels : pas de relations directes avec les hommes. Sa propriété est abstraite. Il est loin des événements. Il est dans son bureau, dans sa chambre, avec la petite troupe des objets de sa consommation : sa femme, son lit, sa table, ses papiers, ses livres. Tout ferme bien. Les événements lui parviennent de loin, déformés, rabotés, symbolisés. Il aperçoit seulement des ombres. Il n’est pas en situation de recevoir directement les chocs du monde. Toute sa civilisation est composée d’écrans, d’amortisseurs. D’un entrecroisement de schémas intellectuels. D’un échange de signes. Il vit au milieu des reflets. Toute son économie, toute sa politique aboutissent à l’isoler. La société lui apparaît comme un contexte formel de relations unissant des unités humaines uniformes. La Déclaration des Droits de l’Homme est fondée sur cette solitude qu’elle sanctionne. Le bourgeois croit au pouvoir des titres et des mots, et que toute chose appelée à l’existence sera, pourvu qu’elle soit désignée : toute sa pensée est une suite d’incantations. Et en effet pour un homme qui n’éprouve pas effectivement le contact de l’objet, par exemple les malheurs de l’injustice, il suffit de croire que la Justice sera : elle existe déjà pour lui dès qu’il la pense. Il n’y a pas un écart douloureux entre ce qu’il éprouve et ce qu’il pense. Car sa vie n’est pas moins abstraite et solitaire que sa pensée. Un abîme ne sépare point son être privé et sa personne morale. Les Droits de l’Homme expriment assez complètement le peu de réalité qu’il possède. Marx a donné des descriptions admirables de cet Homme bourgeois « membre imaginaire d’une souveraineté imaginaire, dépouillé de sa vie réelle et individuelle et rempli d’une généralité irréelle ».[21]

Mais cette solitude, cette vanité de la vie bourgeoise inclinent cet homme perdu, cet homme fantôme, à l’orgueil de soi. Il doit se contenter de lui-même. Il doit trouver en lui-même, en lui seul les clefs, les preuves de sa vie de monade. Il ne se peut pas à la rigueur qu’un être s’accommode de n’être pas. Dans son univers où rien n’arrive réellement, il doit avoir, pour continuer à vivre, l’illusion qu’il se passe quelque chose. Mais l’intelligence est justement le seul élément de l’homme qui puisse se développer pour soi. La pauvreté réelle de la vie bourgeoise permit aux jeux de l’esprit une prolifération autonome. L’intelligence bourgeoise se développa comme un cancer. Ce que le bourgeois ne trouvait pas dans la pratique véritable de la vie humaine, il dut le remplacer par quelque chose qui était au dedans de lui, qui lui permettait malgré tout de s’affirmer qu’il vivait. Au temps où il combattait pour le pouvoir, le bourgeois se passa de son âme : l’établissement de son existence abstraite n’alla point sans combats, sans événements réels : la Révolution qui l’institua fut imposée par les actions et les violences, et non par le jeu facile des idées, bien que le bourgeois aujourd’hui installé dans le monde que ses pères établirent pour lui soit prompt à croire qu’il ne fut institué que par la force de la vérité qui était en eux.[22] Le 14 juillet n’est pour lui qu’un symbole du temps, comme Pâques, comme la Nativité, le dimanche des Rameaux. Le commencement des vacances. Mais il s’aperçut de son vide. Il eut le regret de l’âme chrétienne : sans pouvoir, sans vouloir la reconquérir, parce que cette reconquête l’eût mis entre les mains d’une Église qui fut l’appui des ennemis de sa classe. Il trouva mieux. Tout le courant de la philosophie bourgeoise vise au remplacement de cette âme. Kant assura à la bourgeoisie tous les bénéfices de l’âme chrétienne, tous ses prestiges, lorsqu’il substitua à la substance spirituelle le pouvoir abstrait du Je Pense. L’âme, fille de Dieu, servante de la grâce, céda la place à la Raison séculière et lui légua son antique grandeur. La présence et les propriétés de l’âme inclinaient la créature à une modestie, à une humiliation devant Dieu et ses prêtres, que l’orgueil bourgeois ne pouvait accepter. Mais quand tous les vieux pouvoirs de l’âme furent devenus le pouvoir d’un esprit intérieur à chaque homme, un pouvoir absolument autonome qui ne relevait de personne, le bourgeois solitaire trouva en lui comme une dignité essentielle qui le mettait à la place éminente de Dieu. Il put se réjouir dans l’orgueil d’une possession qui n’était qu’à lui. Il fut législateur dans l’univers de l’esprit comme il l’était dans l’univers du droit et de l’économie. Toute sa solitude fut divertie par cet orgueil, par l’exercice de son pouvoir et les combinaisons infinies d’idées qu’il permettait. Toute la philosophie des sciences de M. Brunschvicg s’efforce de manifester dans l’édification des systèmes, l’assurance de ce pouvoir et sa permanente dignité. Tout bourgeois peut être fier de sentir battre en lui un esprit capable de créer la physique newtonienne et la relativité généralisée. Tout bourgeois se sent élu.[23]

Mais la grande masse anonyme des hommes qui auraient réellement besoin d’une philosophie, c’est-à-dire d’une vision homogène de leur monde et d’un ensemble de jugements et de volontés claires, la grande masse des hommes qui auraient besoin d’un outillage intellectuel efficace pour réaliser les décisions de leur propre philosophie, sont privés par la bourgeoisie de ces établissements de pensée vers quoi ils tendent. On leur offre seulement cette philosophie multiple qui existe aujourd’hui. Qui affirme exister universellement, c’est-à-dire être bonne pour toutes les espèces d’hommes, pour toutes les conditions terrestres possibles. Mais cette affirmation, cette prétention sont complètement vides.

Car en vérité cette grande masse des hommes qui auraient particulièrement besoin d’y voir clair, qui auraient particulièrement besoin de savoir se reconnaître dans un monde dont ils subissent passivement les violences et les désastres, est tenue à l’écart de cette Philosophie même. La nature de la Philosophie présente la réserve à un certain nombre d’initiés. Elle n’est possédée qu’au terme d’une longue série d’études, de recherches, d’apprentissages, d’examens : à chaque pas, le jeune homme qui se jette dans cette philosophie est averti de la longueur, de la complexité, de la lourdeur de la tâche qui l’attend. La Philosophie est l’un des plus hauts sommets de cette culture que la bourgeoisie réserve à ses propres enfants. Une Sagesse nourrie par tous les déchets amoncelés de l’histoire, une Sagesse encombrée par toutes les éruditions de l’histoire, par toutes les branches mortes de l’histoire, une sagesse toujours soigneuse de s’abriter derrière le mouvement délicat des sciences, est affaire de longue haleine : elle exige ces loisirs, ces années de préparation à la fonction cléricale que le fils de la bourgeoisie seul est en position d’obtenir. Le public même des bourgeois non spécialistes est composé d’hommes et de femmes appuyés au moins sur les éléments alphabétiques de la culture secondaire et possédant assez de loisirs, de relâche, pour accorder une part de leur temps et de leurs soins aux méditations morales et aux justifications recherchées que la masse bourgeoise elle-même ne se soucie point d’expliciter, assurée que ses clercs travaillent quelque part pour elle. Que ses clercs répondront : Présents, au premier appel qu’elle lancera. Il faut infiniment de loisirs pour se poser des problèmes moraux et vouloir les justifier rationnellement. L’homme qui travaille ne moralise pas : il fait une morale.

La grande masse des hommes qui est pressée par une nécessité impitoyable que les philosophes ne soupçonnent même point ne saurait avoir accès à cette sagesse oisive. À aucun moment de leur vie, ils ne sont en position de la recevoir. De se poser les problèmes inhumains qu’elle se pose. Ils n’en ont que la monnaie : car il y a une philosophie bourgeoise ésotérique qui exprime le travail intime de la bourgeoisie, son opération de soi sur soi, par quoi elle édifie les modèles auxquels elle se doit conformer. Et il y a une philosophie bourgeoise exotérique, qui est tournée vers le dehors, qui exprime en quelques formules réduites ce qu’on doit savoir de la Philosophie. Et la seconde est comme une image d’Epinal de la première, comme une simplification à l’usage de ces déshérités de l’intelligence qui forment ce que la bourgeoisie appelle le Peuple. Cette image et cette simplification sont lancées par l’École primaire. Chaque Français de douze ans puise dans l’École, l’essence extraite pour lui de la Philosophie. Un catéchisme moral est enseigné. Un catéchisme où les démonstrations ne sont pas faites. Mais ce catéchisme est donné comme le résultat des méditations pénibles et consciencieuses et méritoires des hommes de bien qui fabriquent la Philosophie. Dans une région écartée, traversée des orages de la science, des éclairs de la Pensée, des sages élaborent avec mystère la Philosophie universelle. Les sentences simples qui sont transmises en leur nom paraissent reposer sur des fondations inébranlables de travaux, de science, de bonne volonté. La pensée bourgeoise dit toujours au Peuple : « Croyez-moi sur parole ; ce que je vous annonce est vrai. Tous les penseurs que je nourris ont travaillé pour vous. Vous n’êtes pas en état de repenser toutes leurs difficultés, de repasser par tous leurs chemins, mais vous pouvez croire les résultats de ces hommes désintéressés et purs. De ces hommes marqués d’un grand signe. De ces hommes qui détiennent à l’écart des hommes du commun pour qui ils travaillent, les secrets de la vérité et de la justice. » Ainsi le respect inspiré par le clerc était profitable au bourgeois.

Trop longtemps le Peuple a vécu dans une confiance, dans une sécurité enfantines. Trop longtemps il a cru que le mystère où se déroulait la formation de la science et de la Philosophie lui était interdit, n’appartenait qu’à un petit nombre d’hommes silencieusement voués au salut commun. Il y eut pour lui un pays lointain revêtu d’un prestige religieux où des penseurs plus parfaits qu’aucun de ses représentants vivaient au service de l’Esprit. Il crut ce que la bourgeoisie désirait justement lui faire croire : que le pouvoir temporel de la bourgeoisie était véritablement garanti, mérité en esprit par la valeur spirituelle de ses penseurs. Que les plus dignes de le commander commandaient. Que ce commandement était légitimé par la possession de valeurs qui lui étaient interdites, à cause de l’infériorité de sa nature physique, de sa nature naturelle, et non de sa situation sociale. Il se jugea avec la modestie qu’il fallait, il jugea la bourgeoisie avec le respect, avec la foi qu’il fallait. Il ne vit point qu’il était écarté de ces valeurs précisément par la volonté bourgeoise soucieuse de son monopole.[24]

Mais les hommes qui ne sont point bourgeois, mais le prolétariat, qui est en question depuis le commencement de cet essai n’a pas l’emploi d’une sagesse aussi vaine. Ces solutions fantômes ne sont d’aucun secours à celui dont la vie ne comporte pas le loisir des pensées vides. Il n’a point l’emploi de cette culture qui lui est montrée de loin comme une séduction, comme l’objet de ses vœux impossibles.

Nous ne poserons pas comme un objectif pratique la revendication de cette culture spirituelle et de cette Philosophie inapplicables au destin ouvrier. Cette fausse sagesse faite par la bourgeoisie ne séduit et ne justifie qu’elle. Le développement intérieur de la personne, le progrès de la Raison ordonnant les passions de l’homme, la communion imaginaire des êtres capables d’échanger des pensées raisonnables, le système harmonieux du monde, les justifications idéalistes, tous ces établissements de la Philosophie s’effondrent sous les chocs d’une vie mutilée et durement pressée. Enrichissement de la personne ? Pour un manœuvre qui travaille à la chaîne, qui chôme, qui est amputé par les machines auxquelles il est asservi ? Harmonie du monde, pour un homme dont les protestations sont étouffées par les gardes mobiles ? Justifications pour un homme qui n’a pas de comptes à rendre, car personne n’est au-dessous de lui ? En vain la Philosophie assure-t-elle que les valeurs qu’elle propose conviennent à tous les destins : la même « Sagesse », la même morale, la même vision du monde ne sauraient également satisfaire les maîtres et les serviteurs. Des hommes privés de toute satisfaction réelle n’ont que faire de ces inventions des mondes imaginaires bâtis par la pensée bourgeoise. Ces bulles de savon que gonflent les vieux penseurs éclatent au souffle du vent qui traverse la cour des usines et les boulevards désolés des faubourgs ouvriers. M. Brunschvicg a écrit :

« En tout cas, c’est à nos yeux, une absurdité manifeste de se faire contre la culture et l’intelligence, une arme de l’impuissance où les ont réduites jusqu’ici les apologistes de la nature primitive et de l’instinct : ni la culture ni l’intelligence n’ont promis de sauver, malgré eux, ceux qui n’ont ni l’énergie de se cultiver et de comprendre ; elles n’offrent de vérité qu’aux esprits capables de vérifier en eux-mêmes et par eux-mêmes que le salut de l’homme est en lui. »

Mais nous ne verrons rien dans une pareille phrase qu’un mélange de mépris, d’insulte, de suffisance bourgeoise. Et encore cette démission dénoncée à chaque pas. Comment cette promesse universelle apparemment si facile pourrait-elle être réalisée ? Cette universalité est chaque jour, pour chaque homme tenue en échec. Chaque homme voit que son salut n’est pas en lui. Chaque homme doit assurer un salut plus prochain, plus pressant que celui de son être intérieur. Combien d’hommes dans le monde présent doivent assurer leur vie avant leur âme ! Quelle amère et insolente dérision dans le propos de M. Brunschvicg pour cet homme par exemple qui disait au correspondant de l’Humanité :

« Je suis chômeur depuis quatre mois. Je reçois chaque semaine quarante-deux francs de secours de chômage. Je paie trente francs de chambre. Je dois vivre avec dix-sept francs pendant sept jours. Je n’ai pas tous les jours du pain. »

Ils peuvent bien parler de l’exaltation de la personne humaine, ordonner à l’homme d’être une Personne. Ils peuvent bien parler de la libération de l’âme et du dépassement de soi-même. « L’homme veut se réaliser comme un esprit dans un effort de libération croissante », dit M. Le Roy. Mais Marx disait : « Il n’est pas loisible à la masse de considérer les produits de sa propre aliénation comme des fantasmagories idéales, ni de vouloir anéantir l’aliénation matérielle par l’action spirituelle et purement intérieure.

…Pour se délivrer il ne suffit pas de se lever en esprit et de laisser planer sur sa tête réelle et sensible le joug réel et sensible qui ne se laisse pas détruire par de simples idées. La critique absolue a appris l’art de transformer les chaînes réelles, objectives et extérieures à ma personne, en chaînes purement idéales, subjectives et intérieures, et de muer toutes les luttes extérieures et sensibles en simples luttes idéales. »[25] Les hommes qui vivent sur la terre reconnaîtront les paroles de Marx, et non celles des fantômes.

M. Brunschvicg, dans le silence distingué de sa rue, peut rêver avec une molle et doucereuse inquiétude aux problèmes de son salut intérieur.

Un chômeur, un manœuvre, non. Mais ces hommes n’oublieront pas éternellement leur indigence, leur douleur et leur humiliation. Ils ne seront pas indéfiniment dupés par les grands appareils d’illusions, les décors artificiels à l’abri desquels la bourgeoisie maintient son impitoyable pouvoir.

Ainsi toute cette philosophie sert à voiler les misères de l’époque, le vide spirituel des hommes, la division fondamentale de leur conscience, et cette séparation chaque jour plus angoissante entre leurs pouvoirs et la limite réelle de leur accomplissement. Elle dissimule le vrai visage de la domination bourgeoise. Elle ne sert point le vrai qui n’existe pas, l’universel qui n’existe pas, l’éternel qui n’existe pas, mais la lutte contre une indignation et une révolte qui se font jour. Elle sert à détourner les exploités de la contemplation périlleuse pour les exploiteurs, de leur dégradation, de leur abaissement. Elle a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie les victimes du régime bourgeois, tous les hommes qui pourraient s’élever contre lui. Elle les dirige sur des voies de garage où la révolte s’éteindra. Elle sert la classe sociale qui est la cause de toutes les dégradations présentes, la classe même dont les philosophes font partie. Elle a enfin pour fonction de rendre claires, d’affermir et de propager les vérités partielles engendrées par la bourgeoisie et utiles à son pouvoir.

Toute cette vie parasitaire de la philosophie est dirigée contre les hommes placés par les hasards de leur naissance ou de leur vie en dehors des frontières bourgeoises. Les besoins humains, les destins humains sont désormais incompatibles avec les valeurs, les vertus, les défenses, les espérances bourgeoises. Qui sert la bourgeoisie ne sert pas les hommes.

Les philosophies produites par la bourgeoisie au pouvoir, par la pensée bourgeoise installée au pouvoir spirituel sont des philosophies incomplètes : car elles ne tiennent aucun compte de l’état de pauvreté, de l’état de servitude. C’est pourquoi elles ne conviennent, encore une fois, qu’aux oppresseurs.

Mais il faut derechef répéter que la loi de la Philosophie ne prescrit pas la défense pratique de la liberté pratique, de la richesse pratique. Une pareille loi est purement imaginaire. Aucun Dieu ne l’a jamais édictée. Aucun Esprit ne l’a jamais promulguée. Il suit de là qu’il n’existe pas de dialectique persuasive, de chaînes de raisons capables de contraindre les penseurs contemporains à prendre cette urgente défense au nom même d’une règle morale absolue de la Philosophie. Mise en perspective, comme dit M. Brunschvicg, la Philosophie considérée dans son développement ne comporte aucune nécessité intrinsèque, aucun principe intrinsèquement nécessaire qui la conduisent nécessairement à cette défense. Mais il existe, mais il a toujours existé un certain ensemble de volontés extrinsèques qui ont dirigé et qui dirigeront les étapes successives du développement de la Philosophie. Des volontés qui l’accélèrent, le ralentissent, le retournent, le font marcher au rebours de son sens antérieur.

Il n’est pas absurde, il n’est pas intrinsèquement irrationnel, c’est-à-dire contradictoire avec des principes fondamentaux, que la Philosophie préfère la pauvreté à la richesse, la servitude à la liberté. À la Société Française de Philosophie, il arriva à un philosophe de déclarer naïvement au milieu d’un entretien sur les fonctions de la Raison, que :

« La Raison ne saurait être choquée par la division d’une société en dirigeants et en dirigés, en riches et en pauvres. »[26]

Aucun outrage ne saurait offenser la Raison, cette rêveuse machine qui n’a rien à faire qu’à comprendre et à expliquer, mais dont la fonction n’est pas de décider ou de choisir. Si nous éprouvons la réalité d’un outrage, nous savons bien aussitôt qu’il n’est pas dirigé contre elle, mais contre de tout autres pouvoirs, de tout autres exigences que les siens, contre de tout autres personnes que les savants horlogers de la Raison. Aucune définition intime de la Philosophie ne contient initialement le secret de ce que doit être la suite de son progrès, de ses valeurs, de ses conséquences. Comme la définition du triangle contient dès l’origine le secret de toutes ses propriétés, et repousse d’abord toutes les absurdités possibles, que les angles du triangle par exemple ne valent pas deux droits. Il n’existe dans la Philosophie que des contradictions historiques. La philosophie n’est pas une figure dans l’espace dénudé des géométries.

Cependant, il se trouve que des hommes vivent. Des hommes qui revendiquent la richesse dont ils sont privés, et cette liberté qu’ils n’exercent pas de fait et sont contraints d’imaginer seulement. Il leur fallut provisoirement élaborer des rêves et des projets sur quelque état simplement possible de la vie humaine. Mais ils n’aiment point que les rêves restent rêves, et que les possibles demeurent indéfiniment sans actualité et sans matière.

Ils n’ont ni le temps, ni le goût ni les moyens logiques de démontrer aux philosophes de leur temps que leurs philosophies sont contradictoires avec une Philosophie Éternelle à laquelle ils ne sauraient croire. Ils n’ont aucunement conscience d’une pareille contradiction historique. Mais ils sont avertis de cette contradiction historique entre ce que la Philosophie bourgeoise promet et ce qu’elle tient. Mais ils donnent leurs huit jours aux philosophes qui sont faux, non au regard de la Philosophie mais des hommes, aux philosophes dont la fausseté n’est pas une défaillance technique intérieure à la Philosophie, mais un attentat réel contre la vie des hommes.

On en revient toujours à la grossière idée des Fils de la Terre qui jugent par les conséquences effectives et non par les principes et les engagements formels des Idées. La plus abstraite des pensées organisées au sein d’un système comporte, en dépit même de l’esprit qui la produit, des conséquences et des suites concrètes : elle ne fait pas partie de la Science qui décrit avec toutes les approximations, toutes les délicatesses possibles, son objet.

La biologie décrit les phénomènes du corps comme la physique fait ceux des pierres qui tombent. Elle ne souhaite point que son objet soit autrement disposé qu’il n’est, elle ne se réjouit pas non plus qu’il soit ce qu’il est, ni ne s’efforce qu’il devienne autre, elle ne réprouve ni n’approuve. Mais la Philosophie, si glacée que soit son apparence, si guindée que soit son allure fait toujours cela, elle dit précisément toujours : il faut que cela se fasse, tout est bien ainsi, tout est mal ainsi, l’homme ne peut plus continuer dans la voie où il est présentement engagé. Elle souhaite, elle craint, elle espère. Volontés prudentes, timides, hypocrites ou bien hardies, claires, violentes, mais toujours volontés. Espoirs, vœux, prescriptions.

Les Enfants de la Terre veulent actuellement que la Philosophie aide les hommes à s’enrichir. Ils ne décrivent point froidement leur état. Quand la géologie ne peut pas ne pas reconnaître ses vieilles pierres, quand la physique ne peut pas vouloir que ses pierres lorsqu’on les lance en l’air continuent éternellement à monter comme l’oiseau du malin Petit Tailleur, on peut bien vouloir au contraire qu’une nouvelle vie entraîne les hommes.

Comme il n’existe ni destination éternelle de la Philosophie, ni arbitre surhumain de la Philosophie, voici la situation où nous sommes : il y a des penseurs qui s’accommodent de l’esclavage présent de la plus grande partie de l’humanité et il y a déjà quelques hommes qui, n’aimant pas cet esclavage, entreprennent contre lui et contre ses soutiens une offensive théorique et une offensive pratique, des hommes qui pensent que l’esclavage pose des problèmes réels.

La lutte fut toujours entre ces deux sortes de gens : les uns persuadant que tout va bien ou que tout ira bien, les autres durs à se laisser persuader ; les amis de l’harmonie et ceux qui ne voient pas l’harmonie là où elle n’est point. Les uns bénéficiant finalement de la dégradation des hommes, les autres en souffrant. Les uns disant que la plénitude et que la perfection sont des songes, les autres exigeant temporellement et réellement leur réplétion et refusant les espérances faciles, les terres promises imaginaires et les consolations que les premiers proposent. Les uns voulant faire prendre les vessies pour des lanternes, les autres obstinés à prendre les vessies pour des poches à urine. On retombe toujours sur les exploiteurs ; on retrouve les exploiteurs à tous les carrefours de l’histoire. Aristote est un exploiteur, Épicure n’est pas du parti des exploiteurs.

On me dit que je conclus mal, que du fait qu’un penseur est opposé à la liberté réelle de l’homme, il est impossible de tirer qu’il soit son ennemi, le destin humain pouvant consister dans la liberté idéale et dans la servitude réelle. Mais je dis seulement que je n’aime pas la position de sujet : je ne demande pas à la Raison si j’ai raison. Bien que je croie que mes contradicteurs aient tort, objectivement tort comme ils disent dans leur jargon.

Je partage après tout l’intuition de la nature, des animaux. Je ne croirai jamais que le destin des hommes soit une vie où tous leurs pouvoirs naturels sont offensés, où sont étouffées toutes les tentations humaines. C’est ce que dit Marx dans le Manifeste, si ce livre est bien lu. Il le redit dans la Sainte Famille, bien que les austères savants bourgeois trouvent simplement amusante l’analyse du personnage de Fleur de Marie. C’est là la philosophie des exploités.

Nos maîtres dans les Écoles nous ont appris que toute suite de pensées débute par des positions de postulats. Nous ont-ils assez rebattu les oreilles avec le coup de génie d’Euclide sur le sujet des parallèles ? Nous sommes-nous assez émerveillés devant Riemann et Lobatchevsky ? Nous aurons donc notre postulat, et nous n’avons aucune envie de le démontrer : M. Brunschvicg lui-même nous a enseigné que le fin du fin consiste à ne pas essayer de telles démonstrations, mais nous le sentons jusque dans nos jambes et dans notre peau. Cette affirmation sort de nos corps et de la place que nous tenons dans ce monde ruiné, où le progrès de la Conscience ne nous fait plus désormais illusion, et non des tables de corrélation, des nombres transfinis et du calcul des matrices. Le pouvoir veut passer à l’acte ; ce qui peut être veut se réaliser. Nous nous sentons assurés que les philosophies présentes sont fausses, parce que celle qui leur est opposée nous est nécessaire de la même façon que notre respiration et que notre marche.

Démontrez-nous dialectiquement avec les armes de vos raisons raisonnantes et de vos raisons raisonnées, avec vos manies d’économes et d’actuaires que les hommes ont grandement tort de vouloir respirer, dormir, avoir chaud l’hiver, aimer les femmes qu’ils aiment, marcher où ils veulent, travailler, créer, être en paix. Prouvez-nous que nous sommes contre le courant de notre nature et de notre histoire et nous ne nagerons pas contre lui.

Le temps des démolitions est revenu. Tous les Szeliga, tous les Bauer, tous les Durhing ont repris du poil de la bête. Que leur philosophie reçoive les coups de trique de la Révolution.

  1. Kant, Ed. Hartenstein, VI. 436.
  2. Lettre à Lambert, 31 décembre 1765.
  3. Cf. note C.
  4. Cf. note D.
  5. Cf. note E.
  6. Cf. note F.
  7. Cf. F. Lefèvre. Une heure avec…
  8. Cf. note G.
  9. La trahison des clercs, pp. 73-74
  10. Cf. note H.
  11. Cf. note I.
  12. A. Cuvillier, Manuel de Philosophie, tome II
  13. Platon, Sophiste, 246 a.
  14. Bulletin de la Société Française de Philosophie, 1929.
  15. Cf. note J.
  16. Cf. note J.
  17. Bulletin de la Société Française de Philosophie, 1929.
  18. Bulletin de l’Union pour la vérité, fév.-mars 1919.
  19. E. Durkheim, Division du Travail Social, P. III.
  20. Cf. note K.
  21. La Question Juive.
  22. Cf. note L.
  23. Cf. note M.
  24. Cf. note N.
  25. La Sainte Famille, ch. VI.
  26. Bulletin de la Société Française de Philosophie, 1910.