Les Chinois

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Œuvres complètes de Regnard, Texte établi par Charles Georges Thomas Garnier, E.A. Lequientome sixième (p. 1-62).

LES CHINOIS,

COMÉDIE


EN QUATRE ACTES.


AVERTISSEMENT SUR LES CHINOIS.

Cette pièce est la première que Regnard ait faite en société avec Dufresny : elle parut pour la première fois le 13 décembre 1692.

Regnard, qui n’avoit encore travaillé que pour le Théâtre italien, paroît avoir eu pour but principal de faire rire aux dépens des comédiens françois, et de faire consacrer l’ironie par le jugement du public. Mais l’objet du triomphe des Italiens n’est pas propre à exciter la jalousie de leurs adversaires, ni le motif de la décision du parterre propre à les affliger. Isabelle, adjugée à l’acteur italien, est une fille licencieuse dans ses propos, et qui s’annonce comme ne voulant pas être plus réservée dans sa conduite ; en sorte que celui à qui on la refuse semble plus heureux que celui qui l’obtient. Pour le parterre, il se décide en faveur d’Octave, parce que la troupe italienne ne lui fait jamais payer que quinze sous, et qu’elle lui a donné la comédie gratis à la prise de Namur. Des motifs aussi ridicules montrent assez que les comédiens italiens ne pouvoient prétendre à la préférence, ni par leurs talents, ni par les pièces de leur théâtre.

La fin de cette pièce a fait remarquer que les comédiens ne prenoient encore que quinze sous au parterre, et que l’usage de donner la comédie gratis dans les réjouissances publiques étoit déjà établi. On peut, d’après la même scène, ajouter à ces remarques, qu’aux loges et au théâtre il n’en coûtoit que trente sous, et que les Italiens ne doubloient pas le prix des places à leurs premières représentations.

PROLOGUE.

PERSONNAGES

APOLLON. Colombine

THALIE. Arlequin.

UNE PETITE FILLE. Pierrot.

UN AUTEUR. Mezzetin.

UN COMÉDIEN. Pasquariel.

UNE MUSE.


La scène est sur le Parnasse.


(Le théâtre représente le mont Parnasse, sur le sommet duquel est Pégase, sous la figure d’un âne ailé. On entend un concert ridicule, interrompu de temps en temps par l’âne qui se met à braire.)

Scène I.

APOLLON, THALIE.


Apollon.

Qui rend donc Pégase si hargneux ? Apparemment, mademoiselle Thalie, que vous avez oublié de lui donner son avoine aujourd’hui.


Thalie.

Ne vous souvenez-vous pas que ce n’est plus moi qui le panse ? Vous en avez donné la charge aux auteurs ; et depuis ce temps aussi, le pauvre animal, hélas ! Les os lui percent la peau.


Apollon.

C’est sa faute. Pourquoi se laisse-t-il monter par le premier venu ?


Thalie.

Il est vrai que c’est la monture banale de tous les regrattiers du Parnasse ; il n’y a pas jusqu’aux femmes qui le font trotter en vers alexandrins ; et je ne sais pas quel diable de train elles le font aller ; mais il ne revient jamais à l’écurie qu’il ne soit crevé de coups d’éperon.


Apollon.

Puisqu’on a mis Pégase sur le pied d’un cheval de louage, c’est aux auteurs qui le louent à le nourrir.


Thalie.

Et comment voulez-vous que les auteurs nourrissent un cheval ? Les pauvres diables ont bien de la peine à se nourrir eux-mêmes. Voyez-vous, dans le temps où nous sommes, on n’engraisse guère à mâcher du laurier.


Apollon.

Ils m’ont promis qu’ils ne feroient plus que de bonnes pièces : il faut espérer qu’ils seront plus gras cet hiver.


Thalie.

Il est vrai que les auteurs et les comédiens sont du naturel des bécasses ; ils n’engraissent point que le froid ne leur ait donné sur la queue. Franchement, ces messieurs-là nous barbouillent terriblement dans le monde ; car le public croit que c’est vous et moi qui leur inspirons toutes les sottises qu’ils mettent sur le théâtre.


Apollon.

Le public a tort. Mais, à propos de sottises, qu’est-ce qu’une pièce que les comédiens italiens ont affichée ? La Comédie des Comédiens Chinois ? Cette troupe-là est toujours magnifique en titres.


Thalie.

C’est pour l’ordinaire le plus beau de leurs pièces ; et, à vous parler franchement, je crois que celle-ci ne sera point meilleure que les autres : ce n’est pas que, si on se donne la peine de l’écouter jusqu’à la fin, ce qui est assez rare, on pourra peut-être s’y divertir.


Apollon.

Apparemment que le dernier acte est le meilleur de tous.


Thalie.

Je ne crois pas pour cela qu’il soit bon ; il peut être meilleur que les autres, et ne pas valoir grand’chose. Mais comme les comédiens s’y disent un peu leurs vérités, et se donnent par-ci par-là quelque petit coup d’étrille, il pourra être du goût du public, qui mord à la grappe quand il entend dauber un comédien.


Apollon.

Il est naturel de se réjouir des coups de dent que reçoivent ceux qui nous ont mordus, et je suis bien aise que les comédiens commencent à se rendre justice, et à tourner contre eux-mêmes les traits dont ils ont piqué les autres ; car enfin il n’y a point de profession qui ait échappé à leur satire ; procureurs, médecins, magistrats.


Thalie.

Vraiment, ils ont bien fait pis ; ils n’ont pas même respecté les empereurs romains ni les maîtres à danser.


Scène II.

APOLLON, THALIE, UNE MUSE.


La Muse.

Il y a une petite fille qui demande à parler à Apollon.


Scène III.

UNE PETITE FILLE, APOLLON, THALIE.


La Petite Fille.

N’est-ce pas vous, monsieur, qui êtes le seigneur de ce village-là, et qui vous appelez Apollon ?


Apollon.

Oui, belle mignonne. Qu’y a-t-il pour votre service ?


Thalie.

Voilà un tendron qui ne seroit pas mauvais pour remeubler le Parnasse, à la place de quelque Muse surannée.


La Petite Fille.

Je me suis échappée de chez nous pour vous faire une prière. J’aime la comédie italienne à la folie, et ma bonne maman ne veut pas m’y mener.


Thalie.

C’est une folle. Il faut y aller sans elle ; vous ne serez pas la première.


Apollon.

Votre mère a tort, ma belle enfant, de vous priver du plaisir le plus agréable et le plus innocent qu’il y ait aujourd’hui.


Thalie.

Assurément. Si j’étois mère, j’aimerois mieux que ma fille allât tout un hiver à la comédie, qu’une fois au bois de Boulogne pendant la sève du mois de mai.


La Petite Fille.

Oh ! Monsieur, je ne suis pas encore assez grande pour aller au bois de Boulogne ; je ne vais encore que sur le rempart.


Apollon.

La comédie forme l’esprit, élève le cœur, ennoblit les sentiments : c’est le miroir de la vie humaine, qui fait voir le vice dans toute son horreur, et représente la vertu avec tout son éclat. Le théâtre est l’école de la politesse, le rendez-vous des beaux esprits, le piédestal des gens de qualité. Une petite dose de comédie, prise à propos, rend l’esprit des dames plus enjoué, le cœur plus tendre, l’œil plus vif et les manières plus engageantes. C’est le lieu où le beau sexe brille avec le plus d’éclat.


La Petite Fille.

Oh ! Je prétends bien y briller comme une autre quand je serai grande.


Apollon.

Mais quelle raison votre mère a-t-elle pour ne pas vous mener aux Italiens ?


La Petite Fille.

Elle dit qu’il y a quelquefois des paroles un peu libres ; mais ce qui me fait endêver, c’est qu’elle ne laisse pas d’y aller tous les jours.


Thalie.

Il y a tout plein de mères de ce naturel-là ; ce sont des affamées qui n’en veulent que pour elles.


Apollon.

Je ne sais pas quels peuvent être ces mots libertins qui effarouchent tant la maman. Pour moi, je n’y vois que des mots tout pleins de sel, qui, à la vérité, sont quelquefois à double entente ; mais les plus belles pensées du monde ont deux faces : tant pis pour ceux qui ne les prennent que du mauvais côté ; c’est une vraie marque de leur esprit corrompu et vicieux. Mais ne vous a-t-elle pas dit quelques uns de ces vilains mots-là ?


La Petite Fille.

Oh, dame ! Elle ne les dit devant moi qu’à bâtons rompus : elle dit seulement que les Italiens sont des drôles qui nomment toutes les choses par leurs noms. Par exemple, elle dit qu’ils appellent un homme marié… d’un certain mot que je n’oserois dire.


Thalie.

Cocu, peut-être ?


La Petite Fille.

Vous l’avez dit.


Apollon.

Et votre mère se scandalise de ce mot-là ?


La Petite Fille.

Assurément. Oh, dame ! C’est qu’elle dit que c’est une injure qui regarde autant mon papa que les autres.


Thalie.

C’est que votre mère ne sait pas sa langue. Dans le nouveau dictionnaire, imprimé à Paris, ces mots-là sont synonymes, cocu marié, marié cocu, cela s’appelle jus vert, vert jus.


La Petite Fille.

Pour moi je n’entends point de mal là-dessous ; mais quoi qu’il en soit, je vous prie, monsieur Apollon, vous qui êtes le maître des comédiens, de leur dire qu’ils ne mettent plus de ces vilains mots-là, afin que les filles y puissent aller, et que ma mère n’ait plus de prétexte de me laisser au logis, tandis qu’elle va à la comédie. Écoutez, c’est l’intérêt des comédiens que nous allions à leurs pièces : ce sont de jolies filles comme moi qui font venir les garçons à la comédie.


Thalie.

Oh ! Pour cela, mademoiselle a raison : une femelle dans une loge attire les mâles de bien loin ; c’est l’appât dans la souricière.


Apollon.

Je vous assure, la belle, que désormais les mères seront contentes, et que je vais de ce pas vous mener avec moi chez les Italiens, où j’assemblerai les comédiens, et je leur ordonnerai de rayer de leurs comédies tous les mots trop éveillés, et notamment tous les cocus qu’il y aura.


Thalie.

Ne vous avisez pas de cela, monsieur. Si les comédiens rayoient de leurs comédies tous les cocus, ils balafreroient peut-être le père de mademoiselle, et pour lors ils auroient sur le dos deux personnes au lieu d’une.


La Petite Fille.

Ah ! Que vous me faites de plaisir ! L’hôtel de Bourgogne va regorger de monde ; et je vais annoncer ce changement-là à ma mère, et à toutes les femmes et filles du quartier.


Thalie.

Donnez-vous-en bien de garde. Pour une femme qui aime la réforme, il y en a mille qui ne la sauroient souffrir ; et au lieu de faire venir du monde, vous désachalanderiez le théâtre.


Scène IV.

THALIE, APOLLON, UN COMÉDIEN, UN AUTEUR.


L’Auteur, tirant par la main le Comédien qui est à moitié habillé.

Non, monsieur, vous ne jouerez pas ma pièce aujourd’hui, et je vais vous le faire défendre par la Muse de la comédie.


Le Comédien.

Il n’y a Muse qui tienne : la dépense est faite, l’argent reçu à la porte ; il faut sauter le bâton.


Scène V.

THALIE, APOLLON, L’AUTEUR.


L’Auteur, aux pieds de Thalie.

Ah ! Mademoiselle Thalie, miséricorde ! Ils veulent représenter aujourd’hui ma comédie malgré moi, et j’ai vu entrer plus de cent personnes dans le parterre qui la trouvent déjà mauvaise.


Thalie.

Cent personnes ! Pourvu que le reste la trouve bonne, les rieurs seront encore de votre côté.


L’Auteur.

Je ne demande que huitaine pour tout délai.


Thalie.

Mais dans huit jours, croyez-vous en être quitte à meilleur marché ?


L’Auteur.

Assurément : j’attends des amis de la campagne, qui m’ont promis de rire, même aux plus foibles endroits.


Thalie.

À vous entendre, monsieur l’Auteur, je parierois que votre pièce ne vaut pas grand’chose.


L’Auteur.

Hélas ! J’ai toujours cru jusqu’à présent que c’étoit la meilleure comédie du monde ; mais depuis que les chandelles sont allumées, j’y vois mille défauts que je n’y avois pas remarqués. Ah, ah ! Je n’en puis plus, le cœur me manque.


Thalie.

Allons, allons, courage ; serrez-vous le nez, et avalez la médecine.


L’Auteur.

Ma comédie n’est pas même achevée ; il n’y a que quatre actes de faits.


Thalie.

Pourvu qu’il n’y ait que ce défaut-là, vous n’êtes pas à plaindre. C’est moi qui fais les lois de la comédie, et j’ordonne que ce prologue-ci passera pour un acte.


L’Auteur.

Ah, maudite comédie ! Tu seras cause de ma mort !


Scène VI.

THALIE, au parterre.

Messieurs, vous voyez bien que ce poète-ci n’a pas besoin de fort hiver. Si vous le carillonnez selon votre bonne et louable coutume, je vous le garantis défunt dans un quart d’heure : c’est à vous de voir si vous voulez charger votre conscience d’un poéticide.


FIN DU PROLOGUE.

LES CHINOIS.

PERSONNAGES

ROQUILLARD, gentilhomme campagnard.

ISABELLE, fille de Roquillard.

OCTAVE, comédien italien, amant d’Isabelle.

COLOMBINE,

MARINETTE,

suivantes d’Isabelle.

PIERROT, valet de Roquillard.

ARLEQUIN,

MEZZETIN,

intrigants.

PASQUARIEL.


La scène est à la campagne, chez Roquillard


ACTE PREMIER.



Scène I.

ROQUILLARD, PIERROT.


Roquillard.

Certes, nul huissier, tant à verge qu’à cheval, n’oseroit avoir regardé la porte de ce mien château : il fut de tout temps le cimetière des sergents. Feu mon trisaïeul, Matthieu Roquillard, d’un seul coup d’arquebuse a mis bas cinq recors et deux procureurs fiscaux.


Pierrot.

Diantre ! Tout le pays lui eut bien de l’obligation ; car un de ces animaux-là fait plus de dégât dans une province que douze bêtes puantes dans une garenne. Mais que veut dire toute cette belle architecture ? Cela flaire diablement la noce. Au moins, ne vous avisez pas de faire cette sottise-là.


Roquillard.

Et la raison ?


Pierrot.

C’est que le mariage ne sied point à une carcasse décharnée comme la vôtre ; et tout franc, vous êtes trop vieux pour faire souche.


Roquillard.

Sais-tu bien que dans la famille des Roquillards les mâles n’entrent en vigueur que vers les soixante-dix ans ? Quand mon père me fabriqua, il en avoit septante-quatre, et ma mère octante-huit.


Pierrot.

On voit bien, monsieur, que vous avez été engendré de deux vieilles rosses ; vous avez des salières sur les yeux à y fourrer le poing.


Roquillard.

Tais-toi ; j’ai autre chose en tête que de répondre à tes sottises. C’est ma fille Isabelle que je veux marier aujourd’hui.


Pierrot.

Oh ! Pour ce mariage-là, j’y baille mon autorité, et le plus tôt c’est le meilleur : il ne faut pas garder une fille passé quinze ans ; il y a trop de déchet, et cette monnaie-là est diantrement sujette au décri.


Roquillard.

Tu vois aussi que je mets les fers au feu. J’attends journellement un gentilhomme de campagne, un docteur, un major et un comédien françois, tous partis sortables pour ma fille, selon qu’il m’a été raconté ; car je ne les ai point encore vus.


Pierrot.

Pensez, monsieur, que vous ne lui baillerez pas tous les quatre à la fois ; c’est trop pour une enfant.


Roquillard.

Outre ce, Isabelle a quelque bon vouloir pour un quidam nommé Octave, comédien italien de sa vacation.


Pierrot.

Fi ! Monsieur, ne donnez point votre fille à cette nation-là : avec eux les mariages ne tiennent point ; on dit qu’ils en font de nouveaux à chaque comédie qu’ils jouent.


Roquillard.

Ce néanmoins, je me sens de la propension pour le jeune homme ; et dès mon premier âge, j’ai pourchassé I’accointance de messieurs du théâtre, pour ce qu’ils sont volontiers courtois et joviaux.


Pierrot.

Si vous m’aviez averti seulement huit jours plus tôt que vous vouliez vous défaire d’Isabelle, je m’en serois accommodé avec vous ; mais j’ai commencé une fille d’un autre côté.


Roquillard.

Comment donc ?


Pierrot.

Oui, monsieur ; c’est une fille qui a plus de vingt mille écus, et je suis déjà à moitié marié.


Roquillard.

Est-il possible ?


Pierrot.

Assurément. Tenez, monsieur, pour faire un mariage tout entier, il faut, en premier lieu, que le garçon le veuille ; en second lieu, que la fille y consente : or, je suis garçon ; j’ai déjà baillé mon consentement ; ainsi, vous voyez que c’est un mariage à moitié fait.


Roquillard.

Certes, voilà une affaire bien avancée ! Mais va-t’en dire à ma fille qu’elle se prépare de son côté.


Scène II.

PIERROT, seul.

Il n’y a que faire de l’avertir ; une fille est toujours prête quand c’est pour le mariage.


Scène III.

OCTAVE, ARLEQUIN, MEZZETIN.

Octave est instruit qu’il doit arriver un chasseur, un capitaine et un docteur chinois, pour demander Isabelle en mariage ; il détermine Arlequin et Mezzetin à se déguiser en ces différents personnages, et à les tourner en ridicule, pour dégoûter le père, et faire tomber son choix sur lui. Cette scène est tout italienne.

Scène IV.

PASQUARIEL, PIERROT, MARINETTE.

Cette scène est encore italienne et étrangère au sujet de la pièce : elle consiste en jeux de théâtre et lazzis italiens entre Pierrot et Pasquariel, qui sont amoureux l’un et l’autre de Marinette. Leur rivalité et leurs querelles font l’objet de cette scène.


Scène V.

ISABELLE, COLOMBINE.


Isabelle.

Bon, bon ! Le mariage ! Voilà encore quelque chose de beau ! Ne me parle jamais de cette sottise-là. Dis-moi, Colombine, ai-je bien placé mes mouches ? Me trouves-tu coiffée du bon air ?


Colombine.

Il est bien question aujourd’hui de mouches et de fontanges ! Voyez-vous toutes ces pyramides-là, ce sont de beaux bouchons à un cabaret où l’on meurt de soif. L’essentiel pour une fille, c’est un mari, et un mari dans toutes ses circonstances.


Isabelle.

Ah, ah ! Que tu es folle ! Colombine, que tu es folle ! Tu crois donc que je me soucie d’un homme ? Je te jure que je n’ai pas la moindre envie d’être mariée. À la vérité, je suis bien lasse d’être fille ; mais j’espère que cela se passera.


Colombine.

Oui, cela se passera avec un mari. Franchement, le métier de fille est bien ennuyeux, quand on veut le faire avec honneur. Je sais ce qu’il m’en coûte tous les jours pour conserver le peu de réputation qui me reste.


Isabelle.

Que veux-tu donc dire ?


Colombine.

Mon Dieu ! Je m’entends bien. Il y a des saisons dans l’année terriblement rudes à passer. Quand j’entends chanter l’alouette, ma vertu est à fleur de corde ; et c’est une saison bien chatouilleuse que le printemps.


Isabelle.

Tu te moques, Colombine : c’est la saison qui me fait le plus de plaisir ; le beau temps revient.


Colombine.

Mais les officiers s’en vont à la guerre.


Isabelle.

La campagne rit…


Colombine.

Oui, et Paris pleure.


Isabelle.

Les arbres reverdissent.


Colombine.

Et les filles sèchent sur pied. Je parie que c’est dans ce temps-là que vous êtes le plus dégoûtée de votre emploi de fille.


Isabelle.

Si j’en suis dégoûtée, c’est que les femmes aiment naturellement le changement ; et si je me suis lassée d’être fille, je me lasserai encore plus d’être mariée.


Colombine.

D’être mariée ! Vous voulez donc l’être ?


Isabelle.

Je ne dis pas cela ; mais si l’envie m’en venoit par hasard (on dit que cela prend tout d’un coup), dis-moi, en conscience, comment faut-il qu’un mari soit fait pour être joli ? Tu sais que je ne me connois pas bien en hommes.


Colombine.

Si fait bien moi. Il faut qu’il soit pâle, fluet, débile et raccourci, comme ces petits échantillons de magistrature, qui n’auroient pas la force de porter leurs robes sans l’aide de deux grands laquais.


Isabelle.

Oh ! Fi, fi ! Cela est trop colifichet pour un mari.


Colombine.

C’est que vous ne vous connoissez pas en hommes. Vous voudriez peut-être de ces bourgeois renforcés de l’ancien collège, moitié noblesse, moitié roture, ou de ces gros commis… là… de ces ballots vivants qui entrent et sortent de la douane sans rien payer ?


Isabelle.

Pour ceux-là, je les trouve trop matériels.


Colombine.

La pauvre enfant, elle ne se connoît pas en hommes !


Isabelle.

Colombine, tu es une coquine. Tu ne me parles point de ce qui me paroît le plus fripon en amour. Est-ce que tu n’as jamais vu l’hiver, à la Comédie, ces jeunes officiers toujours brillants, qui font sans cesse le carrousel autour des actrices jolies ?


Colombine.

La pauvre enfant ! Elle ne se connoît pas en hommes !


Isabelle.

Pour ceux-là ils sont faits exprès pour mon humeur ; ils font toujours quelques singeries ; ils chantent, ils cabriolent, ils se battent quelquefois pour rire, et se baisent après devant tout le monde : enfin, quand je les vois sur le théâtre, ils me divertissent cent fois plus que la comédie.


Colombine.

Je vous en aurois bien proposé de cette manufacture-là ; mais…


Isabelle.

Quoi, mais !


Colombine.

Mais il vous faut un mari pour toute l’année, et ces messieurs-là ne servent que par quartier ; encore n’est-ce pas auprès de leurs femmes. (On donne du cor.) J’entends du bruit. Apparemment que voilà l’amant chasseur qui entre en danse.


Scène VI.

MEZZETIN, avec une bandoulière de gibier, un grand cor,
et traînant un bouc par les cornes ;
ISABELLE, COLOMBINE.


Mezzetin.

Mademoiselle, je suis l’écuyer de monsieur le baron de La Dindonnière ; il vous envoie cette bête-là, en attendant qu’il vienne ici lui-même.


Isabelle, à part.

Si le maître est aussi bien fabriqué que l’écuyer, voilà de quoi faire un bel attelage.


Mezzetin.

On dit comme ça qu’il doit bientôt chasser sur vos terres. La chasse sera bonne dans ce canton-là ; car je crois que personne n’y a encore chassé.


Colombine.

Ma maîtresse est une terre conservée ; j’en réponds, et je suis le garde des plaisirs.


Mezzetin.

Dame ! Mon maître est un cadet bien découplé. Vous me voyez… Il est encore… quasi mieux fait que moi. (On donne du cor.)Tenez, le voilà.


Scène VII.

ARLEQUIN, en baron de La Dindonnière ;
ISABELLE, COLOMBINE,
deux Valets de chiens, avec des cors.


Arlequin, Sonnant du cor.

Ho, ho ! Gerfaut, Briffaut, Miraut, Marmiteau ! Ho, ho, ho ! (À Isabelle.) Mademoiselle, quand on chasse une jolie bête comme vous, on n’a pas besoin de chiens pour découvrir où vous êtes ; il est aisé de vous suivre à la piste, et le fumet de vos appas porte au nez de plus de cinq cents pas à la ronde.

(Il sonne du cor.)

Isabelle.

Monsieur, je n’aime pas qu’on me fasse l’amour à son de trompe, et vous faites un peu trop de bruit pour prendre les lièvres au gîte.


Arlequin.

Vous moquez-vous ? Je suis le gentilhomme de France le plus discret ; je sais qu’il faut du mystère en amour, et c’est pour cela que j’ai laissé ma meute dans votre antichambre.


Colombine.

Ah ! Mes pauvres meubles ! Vraiment, je m’en vais bien faire sauter tous les chiens par la fenêtre.


Arlequin.

Ne t’y frotte pas, ma mie ; ce sont des gaillards qui n’ont aucune considération pour le sexe.


Isabelle.

Ah, mon Dieu ! Colombine, le vilain homme !


Arlequin.

Vous êtes charmée de ma personne, n’est-ce pas ? (Il montre un dindon qu’il porte sur le poing.) Quand j’ai ce compère-là sur le poing, je ne manque guère ma proie. Nous avons dans notre famille le vol des filles et du dindon.


Colombine.

Les filles de ce pays-ci ne se prennent pourtant pas avec des poulets d’Inde ; quelquefois avec une fricassée de poulets, donnée à propos, je ne dis pas que non.


Arlequin, à Isabelle.

Votre chambrière a de l’esprit ; je la retiens pour être mon premier piqueur.


Colombine.

Oh ! Monsieur, vous me faites trop d’honneur ; je ne sais pas piquer.


Arlequin.

Oh ! Que cela ne te mette point en peine, on te montrera.


Isabelle.

Mais, Monsieur, vous ne parlez que de chasse ; est-ce que vous n’avez pas d’autre occupation ?


Arlequin.

Oh ! Que si ; j’aime l’étude passionnément ; je me renferme tous les matins dans mon cabinet avec mes chiens et mes chevaux.


Isabelle.

La compagnie est savante.


Arlequin.

L’après-dînée, je monte ma jument poil d’étourneau, pour brossailler dans la forêt, et le lendemain, pour être de meilleur matin au bois, je me couche pour l’ordinaire tout botté et éperonné.


Isabelle.

Tout botté et éperonné !


Arlequin.

Oh ! Que cela ne vous mette pas en peine ; nous ne nous toucherons point : mon lit a vingt-cinq pieds de diamètre, et ce n’est pas trop pour coucher deux personnes et une meute de cinquante chiens courants.


Isabelle.

Quoi, monsieur ! Si je vous épouse, tous ces chiens-là coucheront avec moi ?


Arlequin.

Oh ! Non, pas tous : j’en choisirai une vingtaine des moins galeux.


Colombine.

Je suis votre très humble servante : la nuit, ils pourroient bien prendre ma maîtresse pour une biche, et la dévorer.


Arlequin, à Colombine.

Tais-toi ; j’ai bien plus de risques à courir qu’elle. Quand nous serons mariés, elle pourroit bien me changer en cerf comme Actéon ; et mes chiens ne feroient plus qu’un morceau de ma personne. (On donne du cor, les chiens viennent sur le théâtre, courant après un sanglier.)


Colombine.

Ah, mademoiselle ! Un sanglier qui est entré ici !

(Elles s’enfuient.)


(La chasse du sanglier fait le divertissement du premier acte.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE SECOND.



Scène I.

ARLEQUIN, MEZZETIN.

Cette scène est italienne, et consiste en jeu de théâtre. Les deux fourbes se réjouissent du succès de leur fourberie, et Arlequin se propose de reparoître bientôt déguisé en docteur chinois.


Scène II.

ROQUILLARD, COLOMBINE.


Colombine.

Hé bien, monsieur, n’êtes-vous pas charmé de votre prétendu gendre, monsieur le baron de la Dindonnière ? Par ma foi, il faudroit que vous fussiez fou pour lui donner votre fille : j’aimerois autant lui faire épouser un chenil tout entier.


Roquillard.

Certes, il est mal avenant de sa personne, et j’en ai regret ; car moi et mes ancêtres avons toujours chéri la chasse et les chasseurs. J’ai dans ma bibliothèque plus de cent bois de cerf, rangés par ordre chronologique ? Avec les relations historiques de la prise d’iceux.


Colombine

Diantre ! Voilà de beaux titres de noblesse, cent bois de cerf dans une famille ! Sans ceux qu’on y a introduits, et dont on n’a pas tenu de registre.


Roquillard

Le malencontreux visage que ce baron de la Dindonnière ! Encore faut-il à ma fille un peu d’accointance, et cet homme-là seroit toujours à brosser dans les bois.


Colombine

Ce ne seroit pas là le plus mauvais de l’affaire. Tandis qu’un mari court les bois, une femme peut chasser de son côté. Le meilleur gibier n’est pas toujours dans les forêts ; il y a telle bête à Paris que j’aimerois mieux avoir prise que vingt sangliers. C’est un friand morceau pour une femme qu’une hure de caissier bien gras.


Roquillard
s’adoucissant.

En sorte donc, Colombine, que cet homme-là n’est point de ton goût.


Colombine

Non, ma foi ; et toute servante que je suis, je n’en voudrois ni pour or ni pour argent.


Roquillard

Et moi, comment me trouves-tu ? M’aimerois-tu mieux que lui ?


Colombine
le caressant.

Mille fois. Vous êtes fleuri, mûr, belle barbe, le cuir doux et bien corroyé. Bon, bon ! Il y a bien de la comparaison !


Roquillard

La coquine ! Je l’aime, que j’en suis fou. Bai… bai… baise-moi, friponne.


Colombine

Oui, monsieur, que je vous baise ! Il y a je ne sais combien que vous m’amusez ; vous dites toujours que vous m’épouserez, et vous savez la peine que je prends à vous servir.


Roquillard

Il faut se donner patience, tu es encore jeune.


Colombine

Une fille, pendant ce temps-là, ne laisse pas de s’user ; c’est comme un carrosse qui dépérit autant sous la remise qu’à rouler.


Roquillard

Va, va, ma bouchonne, console-toi ; si je ne t’épouse pas, je te laisserai quelque chose en mourant.


Colombine

Dépêchez-vous donc, monsieur ; car j’ai bien de I’impatience de gagner une petite somme d’argent, afin d’avoir le moyen d’être honnête fille jusqu’à la fin de mes jours.


Scène III

Roquillard, Colombine Pierrot.



Pierrot

Monsieur, il y a là-dedans un homme qui est habillé comme la porte d’un jeu de paume. Il demande à épouser votre fille ; lui baillerons-nous ?


Roquillard

Doucement, doucement ; ces affaires-là demandent délibération.

À Colombine.

C’est apparemment le docteur dont je t’ai parlé.


Pierrot

Dame ! Monsieur, il faut que le mal le presse bien fort ; car il est venu en poste, et il dit qu’il veut se marier de même.


Roquillard

Il ne faut pas prendre la poste pour venir au mariage ; c’est un gîte où l’on arrive toujours assez tôt.


Pierrot

Cela est vrai ; et ceux qui vont si vite sont tout comme ces chevaux fringants, qui n’ont que la première journée dans le ventre.


Scène IV

Arlequin, Roquillard, Colombine.

On apporte un cabinet de la Chine, dans lequel est Arlequin en docteur chinois.



Arlequin
À la cantonade.

Taisez-vous, canaille ignorante et indocile ; je veux me marier, moi ; oui, je veux me marier. Ils n’ont autre chose à me dire : Monsieur le Docteur, prenez garde à vous ; vous êtes perdu si vous faites cette folie-là : la femme est le précipice de l’homme. Taisez-vous, vous dis-je ; vous êtes des ânes ; vous ne le savez que par expérience, moi je le sais par science : Quidquid utrique datur ; commune locatur. Je vous le prouve en françois. La lune est un astre commun ; Ce qui dépend d’elle est tout un : La femme dépend de la lune ; Ergo toute femme est commune. Je n’ai que faire de vos conseils : Jacta est alea. Le dé est sorti du cornet ; il y a longtemps que j’ai fait germer ce mariage-là sur ma tête. Sic volo, sic jubeo ; sit pro ratione voluntas.


Roquillard

Monsieur…


Arlequin

Je sais bien que le père est un sot ; mais je lui ai donné ma parole.


Roquillard

Hé ! Monsieur…


Arlequin

Je n’ignore pas que la fille ne soit une fieffée coquette ; mais dès le lendemain de la noce je la fais mettre aux Magdelonettes,


Colombine

Monsieur, monsieur…


Arlequin

Je suis persuadé que la suivante est une carogne ; mais je lui donnerai tant de coups d’étrivières…


Roquillard
et

Colombine

Monsieur, monsieur…


Arlequin
À Roquillard.

Ah ! Si vales, bene est ; ego quidem valeo. N’êtes-vous pas monsieur Roquillard ?


Roquillard

Oui, monsieur ; il y a plus de soixante ans.


Arlequin

S’il est ainsi, audite, plaudite, et reculate. Moi, le pot pourri de la doctrine, le pâté en pot des belles-lettres, et le salmigondis de toutes les sciences, salue très élégamment Christophe Roquillard, l’égout de l’ignorance, la cruche de la stupidité, et le bassin de toutes les impertinences.


Colombine
À Roquillard.

Monsieur, voilà un habile homme ; il sait toutes vos qualités par cœur.


Arlequin

Beau-père, avant que d’entrer en matière, combien avez-vous de filles à me donner ?


Roquillard

Comment donc ! Est-ce qu’il faut plusieurs filles pour faire une femme ?


Arlequin

Vous ne savez donc pas que je suis philosophe, orateur, médecin, astrologue, jurisconsulte, géographe, logicien, barbier, cordonnier, apothicaire ? En un mot, je suis omnis homo, c’est-à-dire un homme universel.


Colombine

Hé bien, monsieur, ne vous fâchez pas ; votre femme sera universelle.


Arlequin

Je sais tout ce qu’on peut savoir dans les sciences et dans les arts : je sais danser, voltiger, pirouetter, cabrioler ; jouer à la paume, au ballon ; lutter, escrimer, pousser d’estoc et de taille ; mais où j’excelle le plus, c’est en musique et en machines de théâtre.


Colombine

Quoi ! Monsieur le Docteur, vous savez aussi la musique ?


Arlequin

Bon ! Je compose des opéras il y a plus de cinquante ans : c’est moi qui ai fait le carillon de la Samaritaine. Je m’en vais vous faire voir un échantillon de ma science.



Scène V

Arlequin, Roquillard, Colombine, La Rhétorique, Mezzetin

Le cabinet de la Chine s’ouvre ; on en voit sortir la Rhétorique et une grosse Pagode.



Roquillard

Diable ! Voilà qui est joli ! Qu’est-ce que cela signifie, monsieur ?


Arlequin

Cela, monsieur ? C’est la Rhétorique chantante et la Rhétorique dansante, avec toutes les figures, les points, les virgules, les parenthèses et tout le reste.


Roquillard

Faites-la un peu venir : je serois bien aise de l’entendre.


Arlequin

La voici. Madame la Rhétorique, dites-nous qui est-ce qui persuade davantage en amour.


La Rhétorique, chante.

Par mes discours doux et flatteurs,
Je porte l’amour dans les cœurs,
Et j’attendris la plus cruelle.
Mais, à parler de bonne foi,
L’argent, pour réduire une belle,
Est encor plus puissant que moi.


Arlequin, Air : De mon pot, je vous en réponds.

Voulez-vous, en moins d’un jour,
Être heureux en amour ?
Laissez les fleurs de rhétorique ;
Le chemin en seroit trop long :
Avec l’or, je vous en réponds ;
Mais sans cela, non, non.

Dites-nous à présent où va coucher un mari, dans le zodiaque, la première nuit de ses noces.


La Rhétorique, chante.

Le soleil vagabond jamais ne se repose ;
Il va toujours de maison en maison.
Que de maris feroient la même chose,

S’il leur étoit permis de changer de prison !
Mais d’un mari la demeure est certaine ;
Quelque chemin qu’il prenne,
Qu’il aille ou qu’il vienne,
Son ascendant
Toujours l’entraîne
Loger au croissant.


Arlequin, Air : De mon pot, je vous en réponds.

Il va coucher tout de go
Au signe du Virgo :
Mais dès la seconde journée,
Le Capricorne est sa maison.
De cela je vous en réponds ;
Mais du Virgo, non, non.


Roquillard

Qu’est-ce que signifie cette figure là-bas ?


Arlequin

C’est une Pagode.


Roquillard

Une Pagode ! Qu’est-ce que c’est qu’une Pagode ?


Arlequin

Une Pagode est… une Pagode. Que diable voulez-vous que je vous dise ?


Roquillard

Mais à quoi est-elle propre ? Sait-elle faire quelque chose ?


Arlequin

Elle chante aussi. Je vais vous la faire venir.


Mezzetin, en Pagode, chante.

Je viens exprès du Congo, ho, ho, ho ! Pour boire à tire-larigot Du vin de Normandie : Car dans ce temps-ci, hi, hi, hi ! Rouen vaut mieux que Tessy. Quoique Paris soit charmant, han, han, han ! J’en partirois à l’instant, Si l’on vendoit les filles, Par faute de raisin, hin, hin, hin ! Aussi cher que le vin.

On remporte Mezzetin.

Scène VI

Arlequin, Roquillard, Colombine.


Roquillard

Voilà qui est admirable ! Et qu’est-ce que signifient toutes ces différentes figures-là ?


Arlequin

C’est la Rhétorique dansante. Je vais vous la faire danser avec toute sa suite.

La Rhétorique dansante, figurée par Pasquariel, accompagnée de quatre Sauteurs, fait un ballet de postures ; ce qui ferme le divertissement du second acte.

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME.



Scène I

Isabelle, Colombine.



Colombine

Je vous dis encore une fois, mademoiselle, que vous ne sauriez mieux faire, et qu’il faut nous en tenir à notre comédien italien.


Isabelle

Je crois que tu as raison. Je me sens toutes les dispositions à devenir bonne comédienne : j’ai l’esprit à toute main ; je serai prude quand je voudrai, coquette quand il me plaira, fière avec les bourgeois, traitable avec l’homme de qualité ; enfin, il y aura bien du malheur si je ne contente le public.


Colombine

Oh ! Le public est un compère qui n’est pas aisé à chausser : on ne sait pas comment faire aujourd’hui pour gagner sa bienveillance. Je sais bien qu’une jolie personne comme vous a plus de facilité qu’une autre à faire valoir les talents du théâtre,


Isabelle

Je crois que je me tirerai d’affaire dans ce pays-là. Je parois une fois davantage aux chandelles ; j’ai du teint, de l’enjouement. Pour de l’embonpoint et de la gorge, il n’y a guère de personne à qui je le cède.


Colombine

Tant mieux ; c’est l’essentiel pour une comédienne. La gorge est une partie à quoi les spectateurs s’attachent le plus, principalement messieurs du balcon, qui se mettent là exprès afin d’être plus à portée.


Isabelle

Je n’ai qu’un défaut pour le théâtre, c’est que je n’ai point de mémoire. Par exemple, Colombine, si j’aimois un homme aujourd’hui, je crois que je ne m’en souviendrois pas demain.


Colombine

La plupart des femmes sont comme vous : mais ce défaut de mémoire est une marque de leur jugement ; car les hommes d’à présent ne méritent pas qu’on les aime plus de vingt-quatre heures. Mais Octave va venir ; je vais me retirer. N’aurez-vous point peur de rester toute seule avec lui ?


Isabelle

Bon, bon ! Tu te moques, Colombine. Est-ce que je suis un enfant ? À l’âge que j’ai, on ne craint plus rien.


Colombine

Je sois aussi âgée que vous, et un tête-à-tête ne laisse pas quelquefois de me faire trembler. Un jeune homme veut vous persuader qu’il vous aime ; il se jette à vos genoux, il vous prend les mains. Quand une fille a les mains prises, elle ne sauroit pas bien se revancher.


Isabelle

D’accord, Colombine ; mais on peut crier.


Colombine

Et si le jeune homme vous ferme la bouche d’un baiser, où en êtes-vous ? Enfin, vous voulez bien en courir les risques, je m’en lave les mains.


Isabelle

Que veux-tu ? Puisque je suis destinée à être comédienne, il faut bien que je m’aguerrisse à faire toutes sortes de personnages.



Scène II

Isabelle, Octave.



Octave

Enfin, charmante Isabelle, me voilà seul avec vous, et je puis en liberté…

Il l’embrasse.

Isabelle

Oh ! Monsieur, point de libertés, s’il vous plaît. Comment ! Vous débutez par où les autres finissent !


Octave

C’est le privilège de notre profession, mademoiselle ; et la liberté du geste est la plus belle partie du comédien.


Isabelle

Une fille n’est donc pas en sûreté avec vous autres messieurs ?


Octave

Ne craignez rien, belle Isabelle ; nous n’avons que l’extérieur de dangereux : notre science se borne à ébranler les cœurs, d’autres les emportent ; et tel ne dit mot dans une loge, qui a tout le profit d’une tendresse que l’acteur s’efforce d’émouvoir.


Isabelle

Quand un comédien est fait comme vous, il a souvent la meilleure part dans la tendresse qu’il inspire.


Octave

Que je serois heureux, si vous aviez de pareils sentiments pour moi ! Et que votre coeur…


Isabelle

Mon coeur… Oh ! Mon cœur ne va pas si vite que vos paroles : je ne vous aime pas encore tout à fait, mais je sens bien que je ne vous hais pas.


Octave

Je suis le plus fortuné de tous les hommes. Mais pour gage de votre bonne volonté, il faut que vous me donniez votre main.


Isabelle

Ma main ? Oh ! Monsieur, je n’ai pas le geste si libre que vous.


Octave

Vous ne voulez pas m’accorder cette faveur ?… Ah ! Où suis-je ?…. Une vapeur me ferme les yeux ! Je n’en puis plus !

Il se laisse aller dans les bras d’Isabelle.

Isabelle

Ô ciel ! Quelqu’un ! Colombine, au secours !



Scène III

Isabelle, Octave, Colombine.



Isabelle

Comme vous criez ! Il faut que ce jeune homme soit plus dangereux que vous ne pensiez.


Colombine

Ah ! Colombine, il n’en peut plus ; il s’est évanoui dans mes bras.


Colombine

Un garçon qui s’évanouit dans les bras d’une fille ! Diantre ! Il court bien de ces maladies-là cette année.


Isabelle

Ah, Colombine ! Que veux-tu que j’en fasse ? Il va me demeurer dans les mains.


Colombine

Je vais chercher de quoi le faire revenir. Tenez-le toujours bien fort.



Scène IV

Isabelle, Octave.



Isabelle
pleurant.

Je crois qu’il est mort.


Octave

Pas encore tout à fait ; mais je mourrai bientôt, si vous ne me donnez votre main à baiser.


Colombine

Colombine dit que quand une fille a les mains prises, elle ne sauroit plus se revancher.


Octave

Vous ne le voulez pas ? Ah ! Je n’en puis plus !… Je rends le dernier soupir !… Je suis mort.

Il retombe.

Isabelle

Colombine ! Colombine !


Scène V

Isabelle, Octave, Colombine.



Colombine

Ouais ! Le mal est bien opiniâtre !


Isabelle

Ah ! Que je suis malheureuse ! Il étoit revenu.


Colombine

Hé bien ?


Isabelle

Il m’a demandé ma main à baiser.


Colombine

Hé bien ?


Isabelle

Je n’ai pas voulu la lui donner.


Colombine

Hé bien ?


Isabelle

Et le voilà retombé.


Colombine

Tant pis. Dans ces maux-là, les rechutes fréquentes sont dangereuses. Il ne faut pourtant pas laisser mourir un garçon pour une bagatelle.

À Isabelle.

Çà, votre main.

À Octave.

Çà, votre bouche. Cela ne vaut-il pas mieux que de l’eau de la reine d’Hongrie ?

On entend un hautbois.

Sauvez-vous ; voilà le Major qui arrive.


Scène VI

Roquillard, Isabelle, Colombine, Mezzetin.



Mezzetin

De la joie, de la joie, morbleu ! Vive la guerre !

À Isabelle.

Bonjour, la belle ; n’êtes-vous pas la fille de notre hôte Monsieur Roquillard ?


Roquillard

Oui, monsieur ; c’est ma fille, et je suis le maître.


Mezzetin
Allant sur lui.

Toi, le maître ? Par la mort ! Il faut que je t’assomme.


Colombine

Ce n’est point ici une hôtellerie, monsieur.


Mezzetin

Mon capitaine ? Le major de Bagnolet, va venir vous épouser par étape, et moi je prends déjà cette fille-là pour mon ustensile.


Colombine

Il n’est pas dégoûté. Un ustensile comme moi n’est pas à l’usage d’un grivois.


Mezzetin, chante.

Dans le combat, je suis un diable ;
Mon nom de guerre est la Fureur :
Mais chez un hôte un peu traitable,
Je suis, par ma bonté, surnommé la Douceur ;
Pourvu qu’il me laisse égorger sa volaille,

Vider sa futaille,
Emporter son manteau,
Je suis doux comme un agneau.
Lorsque mon hôte est raisonnable,
Je ne cherche que son profit ;
Si je passe la nuit à table,
C’est pour ne point user ni ses draps ni son lit :
Pourvu qu’il me donne pour mon ustensile
Sa femme, sa fille,
Sa servante Isabeau,
Je suis doux comme un agneau.
Mais j’entends nos équipages.



Scène VII

Arlequin, Isabelle, Roquillard, Colombine.



Arlequin

Ne soyez point surprise, mademoiselle, de voir un amant démantelé : la mousqueterie de vos yeux estropie les libertés les plus libres, et devant vous les cœurs les plus fiers ne marchent qu’en béquilles.


Isabelle

Je ne croyois pas, monsieur, que mes yeux fissent des effets si terribles ; et si vous n’aviez jamais été exposé qu’à leurs coups, vous marcheriez plus droit que vous ne faites.


Arlequin

J’avoue, mademoiselle, qu’il y a quelque chose à refaire à mon attitude ; mais quand on a été, comme moi, soixante ans exposé aux périls de Mars, on est bien heureux de n’avoir qu’une jambe de bois.


Roquillard

De pareilles incommodités sont lettres patentes de noblesse ; et tout le chagrin que j’ai, c’est de n’avoir pas laissé quelque jambe ou quelque bras à l’arrière-ban.


Arlequin

Vous étiez là, beau-père, dans un corps dont les membres ne courent pas grand risque, et où le vivandier a plus de pratiques que le chirurgien. Mais vous n’aurez pas plus tôt fait trente ou quarante campagnes dans mon régiment, qu’il ne vous restera pas une seule dent dans la bouche.


Roquillard

Il me semble aussi qu’il y a quelque chose à redire à vos yeux.


Arlequin

Oh ! Ce n’est rien ; c’est qu’au dernier siége il me tomba dans la prunelle gauche une bombe.


Roquillard

Une bombe !


Arlequin

Et cela a un peu dérangé l’économie du nerf optique. Mais quoique je n’en voie goutte, je ne laisse pas de m’en servir utilement.


Isabelle

Utilement ! Et à quel usage ?


Arlequin

Je m’en sers pour lire les mémoires de mes créanciers ; et aussitôt lus, aussitôt payés.


Pierrot

Vous étiez donc à Namur ?


Arlequin

Si j’y étais ? Oui, par la sambleu ! J’y étais ; j’en suis encore tout crotté.


Pierrot

Et en quelle qualité, monsieur, serviez-vous dans l’armée ?


Arlequin

Moi, servir ! Hé ! Pour qui me prenez-vous donc ? Je commandois en chef le détachement des brouettes qui enlevoient les boues du camp.


Pierrot

Vous aviez là, monsieur, un commandement digne de vos mérites.


Arlequin

Trop heureux, mademoiselle, si avec la brouette de mon amour je pouvois enlever la crotte de votre indifférence, et vous épouser à la tête de ma compagnie !


Isabelle

Franchement, monsieur le Major, je voudrois bien épouser un homme tout entier.


Arlequin

Que dites-vous, la majoresse de ma minorité ?


Roquillard, lui frappant sur l’épaule.

Elle a raison ; il lui faut un homme tout entier : un homme n’est déjà pas trop pour une femme, il n’en faut rien supprimer. Je ne veux pas la lui donner, moi.


Arlequin
allant fièrement sur Roquillard.

Parlez, parlez donc, barbe de chat ; avez-vous jamais été tué ? Savez-vous que quand un homme comme vous refuse sa fille à un homme comme moi, j’assiège la fille en forme comme une place de guerre ? Vous allez voir.

Des soldats de la suite du Major entourent Roquillard, en lui présentant de tous côtés la pointe de la hallebarde ; et pendant ce temps Arlequin emmène Isabelle. Les soldats et Roquillard forment une danse, qui sert de divertissement pour le troisième acte.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME.



Scène I

Octave, Colombine.



Colombine

Tour alloit le mieux du monde ; vous auriez épousé Isabelle aujourd’hui, sans cet impertinent de comédien françois qui vient d’arriver, et dont Roquillard s’est coiffé.


Octave

Est-il possible ?


Colombine

Dame ! Ces messieurs-là plaisent à l’ouverture du livre. Tout ce que j’ai pu obtenir, c’est qu’il suspendra son choix jusqu’à ce qu’il vous ait entendu sur la prééminence de vos conditions.


Octave

Comment veux-tu que je lui fasse entendre mes raisons ? Il ne sait pas l’italien ; et, comme tu vois, je parle assez mal françois.


Colombine

Si vous voulez, je parlerai pour vous, et dans la dispute une femme vaut toujours mieux qu’un homme. J’ai servi autrefois un comédien italien, et j’en sais assez le fort et le foible.


Octave

Ah, ma pauvre Colombine ! Il n’y a rien que tu ne doives attendre de moi, si, par ton moyen, j’épouse Isabelle.


Colombine

Allez, ne vous mettez pas en peine ; je vais tout préparer pour vous servir. Il y a ici plusieurs scènes italiennes.



Scène II

Tous les personnages de la pièce ; Colombine, Le Comédien Français ; Le Parterre.

L’orchestre joue une marche, et l’on voit entrer deux troupes de comédiens, l’une comique, à la tête de laquelle est Colombine, et l’autre héroïque, ayant à sa tête un comédien françois, habillé à la romaine. Ce rôle est joué par Arlequin.



Colombine

Vous voyez devant vous Octave, fidèle de nom, Vénitien d’extraction, amoureux de profession, et acteur sérieux de la troupe risible des comédiens italiens.


Le Comédien Français

Halte-là ; je m’oppose à ces qualités : dites bande de comédiens italiens, et non pas troupe ; c’est un titre qui n’appartient qu’aux comédiens françois. Vous êtes encore de plaisants Bohémiens !


Colombine

On voit bien que vous vous ressentez toujours de la fierté romaine ; vous aimez les titres ; et, si l’on n’y tient la main, vous vous mettrez de pair avec les mouleurs de bois, et vous prendrez dans vos affiches la qualité de conseillers du roi.


Un portier
à Roquillard.

Monsieur, il y a là-bas un gros homme qui fait le diable à quatre pour entrer ; il dit qu’il s’appelle le Parterre.


Le Comédien Français

Malepeste ! Il faut lui ouvrir la porte à deux battants ; c’est notre père nourricier. Qu’il entre, en payant, s’entend.

Le Parterre, habillé de diverses façons, ayant plusieurs têtes, un grand sifflet à son côté et d’autres à sa ceinture, prend Roquillard par le bras et le jette par terre.

À bas, coquin.


Roquillard

Le Parterre a le ton impératif.


Le Parterre
à Roquillard.

Qui vous fait si téméraire, mon ami, d’usurper ma juridiction ? Ne savez-vous pas que je suis seul juge, et en dernier ressort, des comédiens et des comédies ? Voilà avec quoi je prononce mes arrêts. Il donne un coup de sifflet,


Le Comédien Français, déclamant.

Prends un siége, Parterre, prends, et sur toute chose,

N’écoute point la brigue en jugeant notre cause :
Prête, sans nous troubler, l’oreille à nos discours ;
D’aucun coup de sifflet n’en interromps le cours.

On apporte un fauteuil au Parterre.

Le Parterre, repoussant le fauteuil.

Tu te moques, mon ami ; le Parterre ne s’assied point. Je ne suis pas un juge à l’ordinaire ; et de peur de m’endormir à l’audience, j’écoute debout.


Colombine

Le style impérial, l’attitude romaine et le clinquant héroïque de ce déclamateur, pourroient m’alarmer, si je parlois devant un juge moins éclairé que Son Excellence Monseigneur le Parterre.


Le Comédien Français

Ah, ah ! Son Excellence ! Monseigneur ! Ah ! Voilà bien les Italiens, qui tâchent d’amadouer l’auditeur dans un prologue, et font amende honorable pour demander grâce au Parterre.


Le Parterre

Ils ont beau faire, ils n’en sont pas quittes à meilleur marché que les Français : mes instruments à vent vont toujours leur train.


Colombine

Non, ce n’est point la flatterie qui me dénoue.la langue ; je rends seulement les hommages dûs à ce souverain plénipotentiaire : c’est l’éperon des auteurs, le frein des comédiens, le contrôleur des bancs du théâtre, I’inspecteur et le curieux examinateur des hautes et basses loges : et de tout ce qui se passe en icelles ; en un mot, c’est un juge incorruptible, qui, bien loin de prendre de l’argent pour juger, commence par en donner à la porte de l’audience.


Le Parterre

Hélas ! Je n’ai pas seulement mes buvettes franches ; demandez-le plutôt à la limonadière.


Colombine

Néron, empereur et comédien italien, fait assez voir la prééminence dont il est question. Tout le monde sait qu’il courut la Grèce dans une de nos troupes, et l’histoire ne fait point mention qu’il ait jamais monté sur le théâtre du faubourg Saint-Germain.


Le Comédien Français

Néron ? Voilà encore un plaisant farceur ! Nous ne l’aurions jamais reçu dans notre troupe. Il étoit trop cruel, et on n’est pas accoutumé à trouver de la cruauté sur nos théâtres.


Le Parterre

Si ce n’est à l’Opéra.


Colombine

En effet, pour donner à l’univers un comédien italien, il faut que la nature fasse des efforts extraordinaires. Un bon Arlequin est naturae laborantis opus ; elle fait sur lui un épanchement de tous ses trésors ; à peine a-t-elle assez d’esprit pour animer son ouvrage. Mais pour des comédiens françois, la nature les fait en dormant ; elle les forme de la même pâte dont elle fait les perroquets, qui ne disent que ce qu’on leur apprend par cœur : au lieu qu’un italien tire tout de son propre fonds, n’emprunte l’esprit de personne pour parler ; semblable à ces rossignols éloquents, qui varient leurs ramages suivant leurs différents caprices.


Le Comédien Français

Vous les rossignols ! Ma foi, vous n’êtes tout au plus que des merles, que le Parterre prend soin de siffler tous les jours.


Le Parterre

Cela n’est pas vrai. Les Italiens me donnent le mardi et le vendredi pour me reposer ; mais chez les François, je n’ai pas un jour pour reprendre mon haleine.


Colombine

Si l’on regarde I’intérêt, qui est le seul point de vue dans les mariages d’aujourd’hui, un comédien italien l’emportera toujours sur un françois. Il fait moins de dépense en habits, sa part est plus grosse, et il ne faut quelquefois qu’une médiocre comédie pour faire rouler toute l’année un comédien italien


Le Comédien Français

Je le crois bien : il est aisé de rouler quand on n’a qu’une moitié de carrosse à entretenir.


Colombine

Nos équipages seroient aussi superbes que les vôtres, si nous voulions faire des exactions sur le public, et mettre, comme vous, nos premières représentations au double.


Le Comédien Français

Est-ce qu’un bourgeois doit plaindre trente sous pour être logé pendant deux heures dans l’hôtel le plus magnifique et le plus doré qui soit à Paris ?


Colombine

Hé ! Ne nous vantez pas tant les magnificences de votre hôtel : votre théâtre, environné d’une grille de fer, ressemble plutôt à une prison qu’à un lieu de plaisir. Est-ce pour la sûreté des jeunes gens qui sortent de la Cornemuse ou de chez Rousseau, et pour les empêcher de se jeter dans le parterre, que vous mettez des garde-fous devant eux ? Les Italiens donnent un champ libre sur la scène à tout le monde ; l’officier vient jusque sur le bord du théâtre, étaler impunément aux yeux du marchand la dorure qu’il lui doit encore ; l’enfant de famille, sur les frontières de l’orchestre, fait la moue à l’usurier qui ne sauroit lui demander ni le principal, ni les intérêts ; le fils, mêlé avec les acteurs, rit de voir son père avaricieux faire le pied de grue dans le parterre, pour lui laisser quinze sous de plus après sa mort. Enfin le théâtre italien est le centre de la liberté, la source de la joie, l’asile des chagrins domestiques ; et quand on voit un homme à l’hôtel de Bourgogne, on peut dire qu’il a laissé tout son chagrin chez lui, pourvu qu’il y ait laissé sa femme.


Le Parterre

J’en connois qui laissent quelquefois leurs femmes seules au logis, et qui les retrouvent ici en fort bonne compagnie.


Colombine

Le tout mûrement considéré, je conclus qu’un comédien italien est préférable, par toutes sortes de raisons, à un comédien françois.


Le Comédien Français

Je déclame pour maître Titus de la Discorde, comédien d’heureuse mémoire, chevalier, seigneur du Cid, baron de Bérénice, Phèdre, Iphigénie, et autres pièces de sa dépendance ; François de nation, Grec ou Romain de profession.


Le Parterre

Voilà de belles qualités ; mais par malheur elles ne paraissent qu’aux chandelles, et s’en vont en fumée sitôt qu’elles sont éteintes.


Le Comédien Français

Qu’est-ce qu’un comédien italien ? Un oiseau de passage, un étourneau qui vient s’engraisser en France ; un vagabond sans feu ni lieu, et sans parents.


Colombine

Sans parents ? Rayez cela de vos papiers. Il n’y a point de comédien italien qui n’ait fait des alliances dans tous les quartiers de Paris.


Le Comédien Français

Ces alliances-là ne lui donnent pas le droit de bourgeoisie : il faut avoir, comme les François, pignon sur rue, un hôtel magnifique, bâti de leurs deniers, ou de ceux qu’ils ont empruntés. Peut-on faire quelque parallèle entre le mérite d’un comédien françois et celui d’un comédien italien ? Le premier est le maître des passions ; c’est le balancier qui fait mouvoir tous les ressorts de l’âme ; c’est un vieux fiacre routiné, qui tient à la main les rênes des passions : tantôt, faisant claquer son fouet, il excite le trouble et la terreur :

Paroissez, Navarrois, Maures et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants.

Veut-il inspirer la pitié ; il arrête sur le cul ses rosses fatiguées :

N’allons pas plus avant ; demeurons, chère Œnone ;
Je ne me soutiens plus, la force m’abandonne ;
Mes yeux sont éblouis du jour que je revois ;
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

Voilà ce qui s’appelle retourner un cœur comme une omelette ; et pour faire naître tant de différents mouvements dans l’âme des auditeurs, il faut qu’un comédien françois soit un Protée qui change de face à tout moment, et qu’il ait l’art de peindre toutes les passions sur son visage.


Colombine

Je ne sais quelle couleur les passions prennent sur le visage de vos comédiens ; mais sur celui de vos comédiennes, elles sont toutes peintes en rouge.


Le Parterre

Je crois que les deux troupes se servent du même peintre ; c’est à peu près la même manière.


Le Comédien Français

Quae cum ita sint, je conclus que Roquillard est un sot, s’il ne marie sa fille à la Discorde. En la donnant à un comédien italien, il lui donne tout au plus un homme. Arlequin est toujours Arlequin ; le Docteur toujours le Docteur : au lieu qu’un comédien françois est un mari en plusieurs hommes ; tantôt homme de robe et tantôt homme de guerre, aujourd’hui César et demain Mascarille. Ah ! Que c’est un grand plaisir pour une femme de tâter un peu de tout, et de pouvoir mettre un mari à toutes sauces !
Finis coronat opus.


Le Parterre, prononçant son jugement.

Pour reconnoître en quelque façon le désintéressement de la troupe italienne, qui ne m’a jamais fait payer que quinze sous, et qui m’a donné la comédie gratis à la prise de Namur, j’ordonne qu’Octave épousera Isabelle.


Le Comédien François, arrachant ses plumes.

Ô tempora ! ô mores ! J’appelle de ce jugement-là aux loges.


Le Parterre.

Mes jugements sont sans appel.


FIN DES CHINOIS.