Les Chouans : Épisodes des guerres de l’Ouest dans les Côtes-du-Nord/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

IV


Jugement du conseil de guerre (1798). — Liste des accusés et des condamnés. — Appel en révision. — Mémoire de MM. Lanjuinais et Legrand. — Notice sur Duviquet. — Il essaie de délivrer les prisonniers. — Il est pris et exécuté. — Rachat des prisonniers. — Mme Le Gris arrêtée de nouveau, conduite à Paris et à Rennes. — Son évasion (décembre 1798).

Le principal chef d’accusation dirigé contre les quarante personnes arrêtées était d’avoir donné asile aux nommés Le Nepvou de Carfort, Robinault de Saint-Régeant, Duviquet, dit Constant, et à ce Meraiss, considéré comme déserteur, qui fut mis au secret.

Cette arrestation de quarante personnes, et le jugement, rendu dix mois après, eurent un grand retentissement et furent l’origine d’événements presque romanesques.

Ces faits étranges, à peine croyables, s’ils n’étaient attestés par une foule de témoignages, ont été déjà relatés isolément, mais aucun des auteurs n’a indiqué leur liaison, très naturelle cependant, amenée par la force des choses. Je vais, en les racontant, faire saisir cette liaison, certain d’en augmenter l’intérêt. J’ai, pour me diriger dans ce récit, mes souvenirs personnels, ineffaçables, les notes des deux familles qui furent les plus en évidence dans ces circonstances ; enfin, le jugement de la commission militaire et les mémoires écrits à cette occasion par MM. Lanjuinais et Le Grand, avocats à Rennes.

Pour mettre le lecteur à même d’apprécier des faits qui préoccupaient très fortement l’opinion publique à cette époque, et ont encore laissé des souvenirs dont les derniers échos datent à peine de quelques mois, je vais d’abord reproduire les noms des personnes mises en détention le 21 vendémiaire, an VI (septembre 1797[sic]), et jugées le 16 messidor de la même année. Ce jugement, la seule pièce authentique existant aujourd’hui, probablement, est écrit en entier de la main du greffier du conseil de guerre, Laurent Poulain-Corbion, signé par lui et timbré du cachet de la commission militaire. Ce fut au bout de dix longs mois environ de captivité, nécessaires pour exalter l’opinion et la préparer aux exécutions perfidement méditées, que l’on consentit enfin à réunir le conseil de guerre pour juger les prisonniers de la grande conspiration des Côtes-du-Nord, découverte par la vigilance des grands patriotes chargés de l’administration du pays.

Voici des extraits de ce jugement :

« Ce jourd’hui, seize messidor, an VI de la République française une et indivisible, aux six heures du matin.

» Le premier conseil de guerre permanent de la 13e division militaire, armée d’Angleterre, créé en vertu de la loi de brumaire de l’an 5, composé, conformément à cette loi, des citoyens Perrin, sergent au 1er bataillon de la 24e ½ brigade d’infanterie légère ; Tromp, sous-lieutenant au 2e bataillon de la 13e ½ brigade d’infanterie légère ; Nona, lieutenant au 12e bataillon de sapeurs ; Martin, capitaine à la suite de la 106e ½ brigade de ligne ; Delair, capitaine au 1er bataillon de la 13e ½ brigade d’infanterie légère ; Debegues, chef du 3e bataillon de la 52e ½ brigade de ligne ; Palasne de Champeaux, chef de brigade au 15e régiment de chasseurs à cheval, commandant le 87e arrondissement maritime, président. Le citoyen Hébert faisant les fonctions de capitaine rapporteur, et le citoyen Veingarten, capitaine au 1er bataillon de la 13e ½ brigade d’infanterie légère, faisant celles de commissaire du pouvoir exécutif. Tous nommés par le général de division Michaud, commandant cette division, assisté du citoyen Poulain-Corbion, greffier nommé par le rapporteur.

» Lesquels, aux termes des articles 7 et 8 de la même loi, ne sont parents ni alliés ni entre eux, ni des prévenus au degré prohibé par la loi.

» Le conseil, convoqué par l’ordre du commandant, s’est réuni dans le lieu ordinaire de ses séances, en la cy-devant chapelle du collége[sic] de cette commune, à l’effet de juger les sus-nommés :

» 1° Élisabeth Hervé du Lorin, femme Huguet.

» 2° Joséphine Quintin de Kergadiou, femme Hervé du Lorin.

» 3° Pélagie Hervé du Lorin.

» 4° Mathurin-François Huguet.

» 5° Louis-Joseph Hervé du Lorin, père.

» 6° Louis-Joseph Hervé du Lorin, fils.

» 7° Maxime Regnault-Grangien.

» 8° Annette Hery, femme Gestin.

» 9° Renée Picot, femme Lahaye.

» 10° Françoise Chantard.

» 11° Marie Boishardy, femme Carlot.

» 12° Jacques Lahaye-Durand.

» 13° Marie Moizan, femme Lahaye-Durand.

» 14° Marie-Jeanne Pierre.

» 15° François Grosvalet.

» 16° Mathurin Anger.

» 17° Jacques Villemain, fils.

» 18° Pélagie Marcelot.

» 19° Yves Le Helloco.

» 20° Séverin, Thomas.

» 21° Quérot, Pierre.

» 22° Élisabeth Le Texier, femme Kerigant.

» 23° Goudelin, François.

» 24° Françoise Gallais, veuve Ballu.

» 25° Joseph Lamandé, dit La Minute.

» 26° Pierre Chevalier.

» 27° Louis Marot.

» 28° Jean Toudic.

» 29° Thebaut Presse.

» 30° Nicolas Gouedard.

» 31° Pierre Rault.

» 32° Dutertre, ex-chef de Chouans, contumace.

» 33° Guillaume-François Le Gris du Val, fils de Pierre et de Émilie Ollitrault, natif de Landerneau, département du Finistère, âgé de 29 ans, taille 5 pieds 5 pouces 6 lignes, cheveux et sourcils bruns, yeux gris, visage ovale marqué de petite vérole, nez ordinaire, menton rond, barbe brune.

» 34° François Hidrio, dit Capel, fils de feu Vincent et de Marie Poidevin, natif de Portbrieuc[sic], département des Côtes-du-Nord, laboureur de profession, taille de 5 pieds 1 pouce, âgé de 32 ans, cheveux et sourcils bruns foncés, front haut, yeux bleus, nez long, bouche moyenne, menton rond, figure pâle.

» 35° François Garnier, fils de François et de Marguerite Surcouf, natif de Quintin, sans profession, âgé de 36 ans, taille 5 pieds 5 pouces, cheveux et sourcils noirs, front haut, yeux bruns, nez aquilin, bouche moyenne, menton rond, figure ovale.

» 36° Marie Chantard, fille de Pierre et de feue Anne Gorvèle, native de Langast, département des Côtes-du-Nord, filandière, âgée de 23 ans, taille 4 pieds 7 pouces 6 lignes, cheveux et sourcils châtains, front bas, yeux bleus, nez épaté, bouche moyenne, menton rond, figure basanée et marquée de petite vérole.

» 37° Jeanne Chantard, fille de Pierre et de Anne Gorvèle, native de Langast, département des Côtes-du-Nord, filandière, âgée de 28 ans, taille de 4 pieds 8 pouces 3 lignes, cheveux et sourcils châtains, front bas, yeux bleus, nez pointu, bouche grande, menton rond, figure plate et colorée, ayant un signe sur le côté gauche du front.

» 38° Jacques Villemain, père, fils de feu Guillaume et de Mathurine Gallais, natif de Hénon, département des Côtes-du-Nord, aubergiste de profession, âgé de 63 ans, taille 5 pieds 3 pouces 6 lignes, cheveux et sourcils gris, front haut, yeux bleus, nez gros, bouche moyenne, menton pointu, figure longue.

» 39° Jean Le Coq, fils de Jacques et de Jacquette Boscher, natif du Bodéo, département des Côtesdu-Nord, laboureur de profession, âgé de 32 ans, taille 5 pieds 1 pouce, cheveux et sourcils noirs, front haut, yeux bleus, nez bien fait, bouche moyenne, menton rond, figure pleine et colorée.

» 40° Louise-Marianne Le Texier, femme Le Gris, fille de feu Pierre et de Marianne Ollitrault-Kermarec, native de Saint-Gilles-du-Mené, département des Côtes-du-Nord, vivant de ses rentes, âgée de 28 ans, taille 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils bruns, front haut, yeux noirs, nez pointu, bouche moyenne, menton rond, figure ovale.

» Tous accusés de chouannage et d’embauchage pour les rebelles.

» La séance ayant été ouverte, le président a fait apporter par le greffier et déposer devant lui sur le bureau un exemplaire de la loi du 13 brumaire de l’an V et a demandé ensuite au rapporteur la lecture du procès-verbal d’information et de toutes les pièces tant à charge qu’à décharge envers les prévenus, au nombre de quarante. »

Il est bon de faire remarquer que, parmi ces quarante accusés, se trouvaient quinze femmes, la plupart constamment au service de Mesdames Le Gris et de Kerigant. Ces Dames, entièrement consacrées à la défense de la cause catholique et royale, déployant une activité incessante, se faisaient toujours accompagner de plusieurs femmes ne les quittant jamais.

Marie Chantard et sa sœur Jeanne étaient au service de Mme Le Gris et furent, comme on le verra, condamnées à la déportation, afin, sans doute, d’intimider les autres ; or, cette rigueur n’intimida personne ; il n’y eut jamais de traîtres parmi elles.

Voici les conclusions du jugement :

« Après avoir entendu le commissaire du pouvoir exécutif en ses conclusions et y faisant droit, le conseil de guerre permanent condamne à l’unanimité le nommé Guillaume-François Le Gris du Val, ex-chef de division des rebelles, dits Chouans, dans le département des Côtes-du-Nord, et Dutertre, contumace, à la peine de mort. »

Après la répétition de la même formule :

« Le conseil condamne à l’unanimité à la déportation, jusqu’à la paix générale, les nommés Jacques Villemain, père, François Hidriot, dit Capel, Jean Le Coq, Jeanne Chantard, François Garnier-Kerigant, Marie Chantard et Louise Le Texier, femme Le Gris, conformément aux dispositions de la loi du 7 juin 1793, ainsi conçue, etc. »

« Le conseil de guerre, après avoir entendu le commissaire du pouvoir exécutif en ses conclusions et y faisant droit, le conseil de guerre permanent déclare que : Louis Hervé du Lorin père, Louis-Joseph Hervé du Lorin fils, Pierre Chevalier, Nicolas Gouëdard, Séverin Thomas, Jacques Villemain fils, Yves Lehelloco[sic], Marie Moizan, femme Lahaye-Durand, Françoise Gallet[sic], veuve Ballu, Marie Boishardy, femme Carlot, Mathurin Anger, François Grosvalet, Joseph Lamandé, Pierre Querrot, Thébault Presse, Pierre Rault, François Goudelin, Anne Hery, femme Gestin, Louise Marot, Marie-Jeanne Pierre, Élisabeth Le Texier, femme Kerigant, Françoise Chantard, sont acquittées[sic] des accusations dirigées contre eux, conformément aux articles 31 et 37 de la loi du 13 brumaire, an 5.

» Ordonne le conseil qu’ils seront de suite mis en liberté et rendus à leurs fonctions, et renvoyés en état de surveillance, sous les yeux de l’Administration municipale des communes où ils font leur résidence. »

« Après avoir entendu le commissaire du pouvoir exécutif en ses conclusions, et y faisant droit, le conseil de guerre permanent déclare enfin que les nommés Mathurin Huguet, Maximin Regnault Grangien, Renée Picot, femme Lahaye du Cartier, Élisabeth Hervé du Lorin, femme Huguet, Anne-Joséphine Quintin Kergadiou, femme Hervé du Lorin fils, Pélagie Marcelot, Pélagie Hervé du Lorin fille, sont acquittés des accusations dirigées contre eux, conformément aux articles 31 et 37 de la loi du 13 brumaire, an 5, etc.

» Ordonne en outre l’impression, l’affiche et la distribution du présent jugement, au nombre de deux mille exemplaires.

» Enjoint au capitaine-rapporteur de lire de suite le présent jugement aux condamnés, en présence de la garde assemblée sous les armes ; de les avertir que la loi leur accorde un délai de vingt-quatre heures pour se pourvoir en révision, et au surplus de faire exécuter le jugement dans tout son contenu.

» Fait et clos et jugé sans désemparer[1], en séance publique à Port-Brieuc les dits jours, mois et an que devant. Les membres du conseil ont signé avec le rapporteur et le greffier la minute du jugement, deux mots rayés nuls, un interligne, le tout approuvé, a été le présent prononcé le 17 messidor, au soir — 17 juillet 1797[sic]. »

La lecture du jugement étant terminée, les condamnés furent reconduits à la prison, et les autres accusés mis en liberté.

Quelques heures plus tard, le bruit se répandit dans la ville que les prisonniers, se sentant coupables, avaient renoncé à l’appel, et que le jugement allait recevoir son exécution le lendemain, probablement.

Sans doute, tel était le projet des instigateurs, convaincus d’avoir bien pris toutes leurs précautions pour empêcher les captifs d’appeler de ce jugement ; toutes les mauvaises passions avaient été d’ailleurs excitées contre les victimes de la perfidie révolutionnaire. Cependant les choses, grâces à Dieu, ne se passèrent pas comme l’avaient espéré les indignes meneurs républicains.

Le capitaine-rapporteur, conformément aux clauses du jugement, se transporta à la prison pour en donner connaissance aux condamnés, en présence de la garde sous les armes, commandée par deux officiers.

Aussitôt la lecture achevée, les condamnés interjetèrent appel. Mais comme on refusait de constater en aucune façon cet appel et de l’inscrire au bas du jugement, une lutte véritable s’établit entre les agents du conseil et les prisonniers. Ces derniers finirent par arracher le jugement au capitaine-rapporteur.

Vainement les misérables, impatients de commettre un crime de plus, se hâtèrent et invoquèrent le secours de la garde ; ils éprouvèrent, à l’honneur de l’armée, le refus le plus péremptoire. Force leur fut donc d’inscrire non-seulement l’appel, mais encore de donner aux prisonniers un reçu de leur déclaration que voulurent bien signer les deux braves officiers commandant la garde, et dont nous regrettons de ne pas connaître les noms. Il y avait en ce moment dans la prison de Saint-Brieuc un grand nombre de détenus politiques connus de ma famille et dont je parlerai plus loin.

Quant à l’infâme instigateur de tous ces événements, le Prussien Méraiss, il fut, comme je l’ai dit, mis au secret.

Pendant l’instruction, cet homme, confronté avec les prisonniers, les avait parfaitement reconnus et désignés par leurs noms. Cependant, à la suite de quelques observations des détenus, on avait ordonné une enquête à Kerigant, et les captifs ayant pu y faire parvenir un avis, il s’y produisit un fait trop à l’honneur des habitants et de ma famille pour que je ne le mentionne pas ici. Méraiss, dans ses dénonciations, avait donné les détails les plus précis sur le mobilier de la maison et sur les habitants du village, parmi lesquels il avait vécu longtemps, en montrant à lire à leurs enfants.

La commission chargée de l’enquête emmena Méraiss avec elle et ne put constater les faits du procès-verbal rédigé sur ses déclarations : non-seulement le mobilier n’était pas celui qu’il avait indiqué, il ne se trouvait pas non plus disposé comme il l’avait déclaré ; mais, en outre, aucun habitant, aucun enfant ne reconnut le dénonciateur, et ils s’en éloignèrent comme d’un imposteur, comme d’un pestiféré.

En présence de ces faits, cet homme fut mis de nouveau au secret le plus sévère. Il mourut dans la prison peu de temps après l’enquête à Kerigant, et l’on ne manqua pas d’accuser les prisonniers de sa mort, bien qu’ils n’eussent aucun rapport avec lui. On a dit, et ceci paraît exact, que ce misérable mourut à la suite de libations trop copieuses d’eau-de-vie.

Aussitôt après les incidents ci-dessus relatés, les prisonniers s’occupèrent de la révision du jugement. Une copie du dit jugement étant nécessaire pour constituer des avocats à Rennes, ma mère se chargea de cette mission délicate. Ses démarches au sujet de la copie ne furent pas longues ; ce fut l’affaire de cent louis. Dès le 19 juillet, au soir, elle partait pour Rennes, emportant la pièce indispensable. Elle choisit pour défenseurs MM. Lanjuinais et Le Grand, avocats très distingués du barreau rennais.

Comme la copie de ce fameux jugement, le mémoire des honorables avocats fut rédigé avec une remarquable célérité, sans recourir aux mêmes moyens qu’à Saint-Brieuc, car les dignes défenseurs ne voulurent rien recevoir.

Ce mémoire, que j’ai entre les mains, se termine ainsi : « Délibéré à Rennes, le 28 messidor, an 6, »[sic] c’est-à-dire, environ huit jours après la condamnation. Il est écrit par les deux avocats : M. Le Grand discute les faits, et M. Lanjuinais déduit les conclusions.

Ne pouvant reproduire ce mémoire de vingt-huit pages, je crois utile cependant de transcrire l’opinion de M. Lanjuinais à la suite de l’exposé de M. Le Grand :

… « Je soussigné, qui a vu ce mémoire et une expédition en forme du jugement du 17 messidor, présent mois, estime : 1° que, particulièrement à l’égard du citoyen Le Gris et de son épouse, et du citoyen Garnier-Kerigant, le moyen de révision tiré de l’incompétence est bien fondé. C’est ce qu’on va prouver pour chacun de ces trois accusés.

» Il est impossible à des Français dignes de la liberté d’aborder une pareille matière, sans rendre un vif hommage de respect à la Constitution que nous jurons sans cesse et qui n’en est pas mieux observée. En matière emportant peine afflictive ou infamante, elle n’admet que le jugement par jurés ; elle ne connaît d’exception que pour l’armée de terre et de mer, art. 237 et 290. Or, il s’agit d’une femme et de deux citoyens qui n’ont jamais fait partie de l’armée et qui sont jugés, sous la Constitution, par un conseil de guerre ! Ils sont jugés et condamnés : deux à la déportation, un à mort ; ils vont subir leur supplice, à moins qu’ils ne prouvent l’incompétence de leurs juges, d’après des lois de circonstance, et qui paraissent plus fortes que la loi des lois !

» Heureusement, cette tâche, accablante, pour des républicains, est, en elle-même, bien facile à remplir, surtout à l’égard de Louise Le Texier, femme Le Gris, et du citoyen Garnier-Kerigant. Il ne faudrait pour cela que lire le considérant du jugement qui concerne ces deux personnes, il parlera mieux que tout ce que l’on pourrait dire. “Considérant que les délits dont ils sont prévenus ne sont prévus par aucune loi, si ce n’est celle du 29 nivose[sic] dernier, postérieure aux faits dont ils sont convaincus. Considérant que dans les circonstances où se trouvent les départements de l’Ouest, il est urgent de prendre des mesures, condamne à l’unanimité à la déportation, jusqu’à la paix, suivant la loi créative du tribunal révolutionnaire du 10 mars 1793, répétée le 7 juin de la même année.

» Traduits sous cet affreux langage qui offense la nature et l’humanité, Louise Le Texier et Garnier-Kerigant ne sont prévenus d’aucun délit prévu par aucune loi antérieure. C’est avec fausseté que nous les disons dans le même jugement, accusés de chouanage[sic] et d’embauchage, car ces délits sont très exactement prévus par les lois, nous sommes donc incompétents ; car étant tribunal d’exception, nous ne pouvons connaître d’aucun délit que de ceux qui nous sont spécialement attribués ; nous le sommes encore, et les juges mêmes ordinaires le seraient comme nous, car depuis l’abolition de la tyrannie en 1793, il n’y a, comme auparavant, de délit punissable que l’acte défendu par une loi antérieure, art. 28 et 14 de la déclaration des droits, art. 223 de la Constitution, n° 1, art. 2 de la loi du 3 brumaire, an 4, sur les délits et les peines, article qui sert de fondement à tout le Code Pénal, à toutes les dispositions concernant la juridiction militaire et notamment l’art. 16, n° 2 de la loi du 18 vendémiaire. — Que nous importe ? Mettonsnous au-dessus des lois, faisons même des coups d’état ; prenons une mesure, celle qui fut arrachée à la Convention par l’attentat du 10 août 1793, sous les poignards et les pistolets ; celle qui fut répétée, étendue par le Comité décemviral, le 7 juin même année, après les attentats des 31 mai, 1er et 2 juin, ne nous paraît pas trop tyrannique. Non-seulement nous jugeons les prévenus sans loi qui nous attribue la connaissance de leur délit, sans loi qui puisse autoriser aucun tribunal à les punir, mais nous récréons[sic] pour eux la tyrannie détruite ; nous les déportons et nous proclamons notre exercice du pouvoir arbitraire. Ce développement trop fidèle est une démonstration rigoureuse : passons à ce qui concerne le citoyen Le Gris. »

Les limites que je veux donner à ce travail ne me permettent pas de continuer les citations de ce mémoire, dans lequel les républicains sont appréciés par un républicain intègre ; je n’en citerai pas d’autres fragments.

Sitôt que Mme de Kerigant eut le mémoire des deux courageux avocats qui devaient poursuivre l’appel, elle revint à Saint-Brieuc pour rendre compte aux captifs du résultat de ses démarches et se concerter avec eux sur ce qu’il y aurait ultérieurement à faire.

Ma famille, ne se fiant aucunement à des ennemis ayant désormais intérêt à la perdre, chercha d’abord à gagner du temps, et combla de cadeaux celle du président du conseil de guerre : des dentelles précieuses lui furent offertes, et aussi un huilier en vermeil artistement travaillé. Cet huilier figura plus tard dans une vente de mobilier et fut acheté à la famille Champeaux par celle de M. Varin, ancien procureur général à la Cour de Rennes sous la Restauration.

Mais bientôt, sous l’empire de vives appréhensions et de l’avis des prisonniers, ma mère tenta une délivrance immédiate et s’entendit à cet effet avec quelques-uns des chefs intransigeants qui n’avaient pas voulu déposer les armes. Elle vit particulièrement Le Nepvou de Carfort et Duviquet, ce dernier ancien officier au 104e de ligne, dont le régiment tenait encore garnison à Saint-Brieuc.

En racontant cet essai d’évasion, l’honorable auteur des Guerres de l’Ouest, M. Théodore Muret, a commis à l’égard de Duviquet une erreur que je crois devoir rectifier. Il suppose que la tentative faite par ce brave officier dans le but de délivrer les prisonniers avait pour mobile l’amour qu’il portait à une jeune fille du pays, Mlle Pélagie du Lorin. Or, celle-ci, j’en ai la conviction au moins, était en liberté depuis quelques jours, ainsi que le constate le jugement cité plus haut, et, dans tous les cas, Duviquet était, dans cette circonstance, le subordonné de Carfort, qui n’eût pas consenti à exposer la vie de ses soldats pour un tel sentiment, si honorable qu’il fût[2].

Cette erreur, mise en circulation par M. Habasque, qui s’est donné un démenti quelques pages plus loin, dans ses Notices Historiques sur les Côtes-du-Nord, cette erreur, disons-nous, répétée par M. Muret, prouve que l’un et l’autre ont écrit sur des renseignements très incomplets. Je ne sais vraiment où ces auteurs ont puisé le thème du roman absolument invraisemblable qu’ils ont propagé.

Duviquet pouvait connaître Mlle du Lorin, retenue captive pendant dix mois avec son père et son frère, servant dans la même légion que lui ; mais, je puis l’affirmer, rien dans les souvenirs de ma famille n’a justifié ce récit fantaisiste.

Duviquet, dit Constant, eut dans la région des Côtes-du-Nord une juste célébrité : il était étranger à la Bretagne ; il appartenait à une famille de cultivateurs de la Beauce. Parvenu fort jeune, par son courage et sa conduite, au grade de lieutenant, il était en garnison à Saint-Brieuc lorsqu’une circonstance très imprévue le jeta dans la Chouannerie.

Un jour, revenant d’une expédition contre les Chouans, il était entré au café Bailly[3]. Une conversation animée, devenue promptement une discussion violente, s’engagea entre lui et des jeunes gens de la ville ; elle décida de son sort. Le jeune officier, par son éducation religieuse et son caractère, n’avait pas sur les royalistes les idées des bourgeois briochins.

Mû par un noble sentiment, et pour l’honneur de l’armée dont il faisait partie, il provoqua, en rendant une éclatante justice au courage de ses adversaires, une clameur générale contre lui. Au lieu de s’incliner devant ce mécontentement, il accentua davantage son opinion, et fut obligé, pour se défendre des énergumènes auxquels il avait affaire, de mettre le sabre au poing. Dans ce moment, un homme d’une haute stature, et qui paraissait doué d’une force peu commune, brandit au-dessus de sa tête un tabouret et vint se placer à côté du jeune officier. Les assaillants, voyant ces deux hommes vigoureux disposés à les repousser par la force, reculèrent et laissèrent Duviquet sortir la tête haute, accompagné de son silencieux défenseur. Lorsqu’ils furent dans la rue, Duviquet tendit la main à son compagnon en le remerciant de sa généreuse intervention. — Il lui demanda son nom. — Le Gris du Val, le chef des Chouans, auxquels vous venez de rendre justice, fut-il répondu. À la suite d’une courte conversation entre ces deux hommes de cœur, le parti de Duviquet fut pris : il demanda à M. Le Gris, avant de l’accompagner, le temps nécessaire pour régler quelques affaires et envoyer sa démission.

Depuis ce temps, Duviquet vécut le plus souvent chez M. Le Gris, dont il devint un des lieutenants les plus intrépides et les plus intelligents. C’est ce jeune officier qui tenta la délivrance des prisonniers, conjointement avec Le Nepvou de Carfort, commandant la circonscription de Moncontour et de Saint-Brieuc.

Lorsque tout fut convenu entre Mme de Kerigant, Le Nepvou de Carfort et Duviquet, ma mère retourna à Saint-Brieuc, où, sur les indications de Duviquet, elle se procura douze uniformes du 104e, dont un de caporal, qu’elle fit déposer à l’une des extrémités de la rue aux Chèvres, je crois, chez les parents d’Hidriot, l’un des condamnés. Tout étant préparé pour le coup de main, Duviquet partit des environs de Plémet, avec vingt-cinq ou trente hommes, aux derniers jours de juin 1798. Il rallia dans la commune de Plédran Carfort, qui, désigné pour commander l’expédition, devait réunir une trentaine d’hommes choisis à ceux de Duviquet.

Cette troupe se dirigea le soir sur Saint-Brieuc et resta cachée aux abords de la ville jusqu’au moment d’agir[4]. Entre onze heures et minuit, douze hommes s’introduisirent chez les parents d’Hidriot, se revêtirent des uniformes de soldats du 104e et partirent de là, Carfort au milieu d’eux, vêtu d’une grande capote, les mains en apparence liées derrière le dos, et figurant un prisonnier. Cette patrouille, initiée au mot d’ordre, se dirigea vers la prison, sous prétexte d’y déposer un émigré arrêté.

Le factionnaire ayant crié : Qui vive ? les formalités d’usage furent remplies, et le chef de la patrouille put s’approcher du guichet de la prison et s’aboucher avec le geôlier.

Le guichetier lui dit de conduire le prisonnier au poste de la Préfecture, parce qu’il lui était formellement interdit d’ouvrir la prison pendant la nuit.

Duviquet ne se trouvant point en situation de forcer la prison et d’exécuter son coup de main, se retira avec sa patrouille et ne tarda pas à rejoindre le gros de la troupe.

On a écrit depuis que des gardes nationaux du poste de la prison avaient reconnu Duviquet. Cela était à peu près impossible, car ces hommes étaient dans l’intérieur de la prison ; d’autre part, ils ne firent aucune démarche pour le faire arrêter. Sans l’incident qui suivit cette tentative, on l’aurait toujours ignorée, j’en suis convaincu.

La patrouille des Chouans put donc aller déposer les uniformes dont elle était vêtue à la maison où elle les avait pris, traverser en partie Saint-Brieuc pour rejoindre, hors ville, le gros de la bande, sans provoquer la moindre alerte.

Les Chouans partirent vers trois heures du matin pour regagner leurs cantonnements.

Carfort et ses hommes restèrent dans les environs de Plédran, et le reste de la troupe, sous les ordres de Duviquet, continua sa route. Duviquet et ses compagnons arrivèrent de bonne heure aux abords d’une station de correspondance royaliste, située au hameau de la Tantouille, sur la route de Moncontour au Pontgamp, composé alors de deux feux seulement.

Mais, au moment où les Chouans, venant du côté de Plémy, allaient déboucher au hameau de la Tantouille, ils aperçurent dans la direction de Moncontour une colonne mobile composée de deux compagnies d’infanterie et d’un assez grand nombre de gendarmes à cheval. Supposant que cette colonne se bornerait à passer à la Tantouille, les royalistes se blottirent derrière des haies et des talus, afin de dissimuler leur présence en ce lieu. Cependant, contre leur attente, la troupe s’arrêta devant les maisons de la Tantouille ; le capitaine qui la commandait fit former les faisceaux, les gendarmes attachèrent leurs chevaux ici et là, et immédiatement une visite domiciliaire fut pratiquée dans les deux maisons. C’était le but de l’excursion.

Pendant cette fouille, qui fut longue, les soldats du détachement, s’écartant des maisons, se trouvèrent si près des royalistes que ceux-ci, craignant d’être découverts, résolurent d’attaquer à l’instant.

La troupe, surprise, voulut courir aux armes ; mais, décimée au fur et à mesure, elle finit par prendre la fuite du côté de Moncontour.

Au sujet de cette rencontre très imprévue de la Tantouille, dont l’influence sur les projets des Chouans fut fâcheuse, d’abord en faisant connaître leur tentative, puis en aggravant le sort des prisonniers, M. le président Habasque fait, selon son habitude, un récit dont l’invraisemblance est si manifeste que la moindre attention la lui eût fait éviter[5].

Écrivant sous l’empire des idées du gouvernement de Juillet 1830, M. le président Habasque a voulu flatter les passions dominantes, cela ressort de ses appréciations. Il imagine d’abord, après le départ de la patrouille Duviquet de la prison, un dialogue entre deux gardes nationaux dont il indique les noms, qui se trouvaient de garde et auraient reconnu Duviquet, tout en se dispensant de répandre l’alarme ; puis il ajoute : « Le chef de l’expédition, voyant son entreprise manquée, partit immédiatement pour Hénon, où, après avoir pris quelques heures de repos, il faisait faire l’exercice à ses soixante hommes dans le cimetière (c’était bien le moment et le lieu) de cette commune, quand une lettre lui est remise. Il fait aussitôt former le cercle. — Enfants, dit-il à ses gars, la fortune veut nous dédommager de l’échec de la nuit dernière. Les Bleus donnent dans le nouveau piège que je viens de leur tendre. Qu’ils soient passés au fil de l’épée, et que leur capitaine nous serve à racheter le digne général que des murs et une porte de fer nous ont seuls empêchés de rendre à la liberté[6]. »

Il suffit de citer ce passage des Notions Historiques pour donner une idée de l’imagination et de la véracité du grave magistrat, dont le livre, en l’absence de tout autre, a fait autorité et a été copié par les auteurs qui, plus tard, ont écrit sur le même sujet.

Cependant les royalistes, voyant les Bleus prendre la fuite, se précipitèrent sur les faisceaux, s’emparèrent des armes, des chevaux des gendarmes et du commandant du détachement, le capitaine L’Honoré, tombé blessé l’un des premiers.

Pensant bien que les fuyards ne manqueraient pas de jeter l’alarme à Moncontour, situé à peu de distance et rempli de troupes, sous le commandement du général Humbert, l’un des habiles lieutenants de Hoche, les Chouans se distribuèrent les chevaux, placèrent le capitaine L’Honoré sur l’une des montures et continuèrent leur route.

À peine la nouvelle de l’escarmouche fut-elle parvenue à Moncontour, qu’en effet, le général envoya de la cavalerie, avec des fantassins en croupe, à la poursuite des royalistes. Cette troupe les suivit à la trace des chevaux.

Arrivée sur le territoire de la commune de Langast, elle aperçut dans un champ voisin de la route un cheval de gendarme dont la bride était passée au bras d’un homme couché, profondément endormi et ayant ses armes près de lui. On s’en approcha prudemment, précaution presque inutile, car le dormeur était plongé dans un sommeil léthargique tel, dit M. Habasque, que l’on put presque le garrotter sans qu’il s’en aperçût. Cet homme était Duviquet ; accablé de fatigue, il avait quitté sa troupe pour prendre un repos dont sa forte nature n’aurait pas eu besoin s’il eût pu s’y livrer quelques heures auparavant. Espérant être réveillé par le mouvement du cheval, si quelqu’un s’approchait, il avait passé la bride à son bras.

Sitôt que Duviquet se fut nommé, la troupe revint à Moncontour, triomphante, comme si elle eût remporté une victoire. C’était un succès incontestable au moins, car l’homme dont elle venait de s’emparer était un chef loyal, intelligent et brave parmi les plus intrépides et les plus capables ; il honorait hautement la cause qu’il avait embrassée.

Toutefois, à la joie d’une capture si importante succéda bientôt à Moncontour la crainte d’être attaqué : on fit partir immédiatement le prisonnier pendant la nuit, sous une forte escorte. « Ce malheureux, dit M. Habasque, était chargé de soixante ou quatre-vingts livres de fer, et, en outre, attaché à la selle d’un cheval de gendarme. »

M. Habasque se trompe : ce ne fut pas à la selle d’un gendarme qu’on attacha le vaillant chef royaliste, mais à la queue d’un cheval de gendarme ; des centaines de témoins l’ont vu !

Aussitôt après son arrivée à Saint-Brieuc, un conseil de guerre se réunit et le condamna à être guillotiné, sans se préoccuper du commandant L’Honoré, qu’on savait être entre les mains des Chouans. L’infortuné Duviquet fut exécuté à deux heures de l’après-midi, le lendemain de son arrestation. Il marcha au supplice d’un pas assuré, sans bravade, en homme depuis longtemps familiarisé avec la mort. Lorsqu’il fut monté sur l’échafaud, il cria d’une voix forte : « Vive mon Dieu ! Vive mon Roi ! » C’était bien mourir pour les deux idées qui sont la base de l’ordre social : la Religion et l’Autorité !

Si les républicains mirent une fiévreuse activité à immoler le brave et honorable Duviquet, les Chouans n’en mirent pas moins à le secourir et à le venger.

À peine Carfort, campé aux environs de Moncontour, eut-il appris l’arrestation de Duviquet, et il la connut promptement, qu’il se hâta de réunir du monde ; cependant il fallut un certain temps, car les Chouans rentraient chez eux après chaque expédition. Il se porta néanmoins de très grand matin sur la route pour attaquer l’escorte ; mais il arriva trop tard. Alors il envoya un exprès à Saint-Brieuc avec une lettre proposant un échange de Duviquet contre le commandant L’Honoré.

La lettre de Carfort fut remise, je l’affirme, car je le tiens de lui-même, au président du conseil de guerre. Ce dernier en donna-t-il communication ? Je l’ignore. Il est certain en tout cas qu’on n’en tint pas compte, et, par représailles, le commandant L’Honoré fut fusillé.

Quelques jours après, un paquet contenant un anneau, des cheveux, un brevet de chef de bataillon et divers autres objets lui ayant appartenu, fut adressé aux autorités républicaines, avec une lettre indiquant les derniers vœux du commandant L’Honoré et le lieu où était déposé son corps.

Telle fut cette généreuse tentative, suivie de la mort de Duviquet. J’ai souvent entendu mon père et ma mère la raconter avec une douloureuse émotion. Si mes parents avaient été arrêtés et condamnés pour lui avoir donné asile, comme le porte le jugement, il mourut en essayant de les rendre à la liberté. Sa mémoire a toujours été honorée par ceux qui l’ont connu ; ils en faisaient le plus grand cas.

Après cette exécution, vue, du reste, avec dégoût par la population, le sort des prisonniers devint de plus en plus précaire. Les démarches des défenseurs étaient restées jusque-là sans effet. Ils craignirent même un moment que cet incident ne fit rejeter le pourvoi et n’occasionnât quelques nouvelles violences, toujours à redouter de la part des républicains, sous l’empire incessant des passions furibondes des clubs.

Dans cette crainte, ma mère, qui continuait d’habiter à Saint-Brieuc avec ses enfants, résolut, après un entretien avec les prisonniers, d’essayer d’un moyen souvent couronné de succès près des autorités révolutionnaires. Un jour, sous prétexte de faire une demande en faveur des détenus, elle se présenta, accompagnée de l’une des domestiques de Mme Le Gris, Julie Langourla, chez le président du tribunal révolutionnaire, le citoyen B… Dans la conversation, il fut particulièrement question de la sévérité avec laquelle on traitait les prisonniers. Ma mère lui fit observer que, dans la situation favorable où se trouvait l’opinion publique à leur égard, ce traitement pouvait être modifié, cette modification dépendant du président, ajouta-t-elle.

Celui-ci répondit de façon à faire supposer à Mme de Kerigant qu’il ne serait pas éloigné d’en finir, et d’en finir d’une manière bienveillante, avec une affaire dont la durée avait été déjà trop longue et avait attiré des désagréments à l’autorité. Quant à lui, dit-il, il était disposé à y mettre un terme.

Ma mère, en le remerciant, lui répliqua que la reconnaissance des prisonniers ne se bornerait pas à des paroles : ils seraient heureux, continua-t-elle, de lui offrir un don, il le fixerait lui-même.

Après quelques phrases banales, une rançon de vingt-quatre mille francs fut convenue : dix-huit mille devaient être versés contre l’ordre de mise en liberté ; les six mille autres ultérieurement.

Le lendemain, ma mère, accompagnée de la même personne et de mon frère aîné, alors âgé de sept à huit ans, compta au président dix-huit mille francs en or. Celui-ci, en échange, lui donna, signé par tous ses collègues, l’ordre de mise en liberté des neuf détenus compromis dans le procès de ma famille.

Ces prisonniers étaient, on se le rappelle, M. et Mme Le Gris du Val ; M. de Kerigant et son domestique, Jean Lecoq ; Hidriot, dit Capel ; Villemain père et les deux domestiques de Mme Le Gris, Jeanne et Marie Chantard. Il y avait encore en ce moment, dans les prisons de Saint-Brieuc, plusieurs personnes arrêtées pour des motifs divers de politique, entre autre, MM. Le Vicomte, de Kernen, de Crénol, émigrés ; de La Villecorhen, commandant la division de Saint-Méen ; Fœnel, chef d’un canton de Broons ; de La Roche ; du Boislongrais, père et fils ; de Gouyon ; Kerballanec, père et fils ; Penanster, chef de division ; Mlle Le Nepvou de Carfort ; Mme Le Frotter, condamnée à mort, ayant avec elle un de ses fils âgé de seize à dix-sept ans.

Devant reparler plus loin de ces détenus, je reviens aux prisonniers rachetés aux conditions ci-dessus indiquées. Ils quittèrent la prison assez tard et isolément, afin de ne pas éveiller l’attention : ils vinrent souper chez Mme Le Gris, rue des Bouchers, où les attendait ma mère.

Pendant qu’ils étaient à table, jouissant du bonheur d’être rendus à la liberté, un billet écrit au crayon, par une main inconnue, fut apporté furtivement à la porte. L’auteur anonyme de cette communication mystérieuse les engageait à se mettre, sans retard, en sûreté, les avertissant que l’ordre de les arrêter de nouveau venait d’être signé et envoyé à la police.

La table fut aussitôt abandonnée, et les proscrits, craignant de rencontrer dans la rue les gens chargés de les arrêter, sortirent par le jardin situé derrière la maison.

En effet, peu de temps après le départ des prisonniers, un commissaire de police et des agents se présentèrent à la demeure de Mme Le Gris, restée seule, et ne pouvant se croire menacée.

Elle fut cependant arrêtée et reconduite immédiatement à la prison, où une de ses fidèles servantes, déjà nommée, Julie Langourla, l’accompagna pour ne plus la quitter au cours des diverses péripéties que je vais raconter.

Par une rouerie bien digne de ces intègres magistrats, le lendemain, dès la pointe du jour, Mme Le Gris fut envoyée à Rennes, sous une escorte de gendarmes ; pour tromper le public, on affirma que les autres prisonniers l’y avaient devancée, par suite de leur appel en révision.

Mme Le Gris passa une nuit seulement à la Tour-le-Bât ; conformément à des instructions parties de Saint-Brieuc, elle fut envoyée à Paris, d’où elle ne devait plus revenir, espérait-on, d’après les calculs perfides du clan républicain.

Elle fut enfermée au Temple, dans la chambre où l’infortunée princesse de Lamballe était demeurée captive.

Comment se produisit le revirement du Comité révolutionnaire briochin ? On ne l’a jamais su positivement ; cependant ma famille a toujours pensé que le Comité, après avoir reçu les dix-huit mille francs, redoutant de voir son infamie découverte, voulut effrayer les prisonniers, et surtout les éloigner au plus tôt de Saint-Brieuc.

Divers bruits furent répandus, afin de dépister l’opinion : ils s’étaient évadés, disaient les uns ; ils avaient été appelés à Rennes, prétendaient les autres.

Mme Le Gris arriva donc à Paris. Son dossier éveilla non-seulement la curiosité des hommes du gouvernement, alors un peu moins féroces que leurs devanciers, mais aussi celle des femmes célèbres de cette époque, entre autres, de Mme Tallien et de Beauharnais (Joséphine Tascher de La Pagerie). Ces Dames allèrent la voir et s’intéressèrent vivement à son sort. Elles la visitèrent souvent, prenant même parfois le thé avec elle. De ces rapports naquit une bienveillance dont les effets ne tardèrent pas à se faire sentir. Ce fut grâce à leur bonne intervention, en effet, et non, comme l’a écrit M. Théodore Muret, en simulant la folie, que Mme Le Gris fut ramenée à Rennes et incarcérée à la Tour-le-Bât[7].

Aussitôt que ma mère fut instruite de l’arrivée de sa sœur à la Tour-le-Bât, elle se rendit à Rennes avec deux hommes sûrs, Jean Le Coq, l’un des condamnés de Saint-Brieuc, et Jean Langourla, neveu de la fidèle compagne de Mme Le Gris.

Mme de Kerigant et ses deux compagnons étaient allés à cheval à Rennes ; ils laissèrent leurs chevaux sous la garde de Jean Le Coq, sur la rive gauche de la Vilaine, en lui recommandant de porter une lettre à M. de La Prévalais, par laquelle on l’instruisait d’un projet d’évasion, sans savoir comment ni à la suite de quel incident elle pourrait être effectuée, le priant de laisser un certain nombre d’hommes aux abords de la ferme où étaient les chevaux.

À peine réunies, les deux jeunes femmes s’occupèrent sans relâche de trouver le moyen de sortir de prison.

Ma mère était descendue chez un des frères de son aïeule, M. Sevoy, qui s’était vu forcé de quitter son domicile de Lamballe, par suite des violences révolutionnaires, et de se fixer à Rennes[8].

Aussitôt son arrivée à Rennes, Mme Le Gris avait fait prier son éloquent défenseur, M. Lanjuinais, de venir la voir à la prison, ce qu’il fit avec un grand empressement, en se mettant de nouveau à ses ordres.

Il voyait souvent ces Dames et les secondait dans les démarches jugées nécessaires pour arriver à une heureuse solution.

Bientôt, l’opinion publique s’occupa beaucoup de la belle et spirituelle prisonnière : elle recevait de nombreux visiteurs, entre autres, M. le général d’Hédouville, commandant alors à Rennes. Il avait autrefois fait partie de la maison du Roi ; il appartenait à une famille aristocratique, dont il avait conservé les manières et en partie les sentiments, bien qu’il eût embrassé la cause de la Révolution.

Le voyant renouveler fréquemment ses visites à la prison et apporter une parfaite courtoisie dans ses rapports, ces Dames le recevaient avec plaisir.

Étant venu un jour à la Tour-le-Bât avec un de ses amis, qui ne partageait pas entièrement ses opinions républicaines, la conversation, devenue plus libre et plus animée qu’à l’ordinaire, tomba sur le séjour de Mme Le Gris à la tour du Temple. Elle raconta ses rapports avec Mme Tallien et de Beauharnais, qui, nonobstant leurs liens avec les révolutionnaires du temps, ne craignaient pas d’aller prendre le thé avec elle.

M. le général d’Hédouville, par politesse, se crut obligé de les louer, en souriant, de leur courageuse bienveillance.

Mme Le Gris lui dit alors, sur le même ton : — Ces Dames, en effet, étaient beaucoup plus braves que beaucoup d’hommes, qui, en pareil cas, n’oseraient en faire autant.

Comprenant l’allusion, il se récria : quant à lui, dit-il, il était très disposé à les imiter et ne croirait aucunement se compromettre en acceptant une invitation à la Tour-le-Bât.

— Vous n’oseriez pas, lui répliqua Mme Le Gris, accepter une invitation à dîner ?

M. d’Hédouville ayant répondu si, sans hésiter :

— Eh bien ! général, c’est convenu ; non-seulement je vous invite, mais aussi les Autorités, si elles veulent bien me faire l’honneur d’agréer mon invitation, et je vous prie de la leur transmettre.

Le jour du dîner fut fixé : ces Dames, de leur côté, prièrent plusieurs personnes de leur connaissance d’y assister, entre autres, M. du Plessis de Grénédan.

Les invités furent tous fidèles à leur promesse : on avait beaucoup parlé de ce dîner dans la ville, sans désapprobation. Après les présentations et politesses d’usage, les convives se mirent à table, et la conversation ne tarda pas à prendre une allure très animée et fort gaie ; sans les barreaux de fer qui garnissaient les fenêtres, on aurait pu se croire ailleurs que dans une prison d’État.

Cependant, après quelques instants, Mme de Kerigant, pour cause du service, quitta la salle à manger. Comme elle tardait à revenir, Mme Le Gris, feignant de croire sa sœur indisposée, sortit à son tour, sous prétexte de savoir à quoi s’en tenir, et, s’affublant aussitôt du costume de Julie Langourla, que le concierge était habitué à voir sortir à chaque instant, elle quitta la prison, un panier au bras, et rejoignit sa sœur, qui l’attendait à quelque distance.

Les deux fugitives, devenues libres, hâtèrent le pas et se rendirent d’abord dans une maison où leur arrivée était mystérieusement annoncée : les gens chargés de les recevoir ignoraient leurs noms et d’où elles venaient. Elles y changèrent vite de vêtements et sortirent immédiatement, afin de se réfugier dans un lieu plus sûr, où elles trouvèrent le courageux Jean Le Coq, auquel elles donnèrent la consigne de tenir une barque, arrêtée par lui en prévision du piquant et dramatique incident, sur la rive droite, vers l’extrémité du Mail, dans la direction de la ferme où il avait laissé les chevaux.

Cependant, le dîner continuait joyeusement à la Tour-le-Bât. Une demi-heure déjà s’étant écoulée et les Dames ne reparaissant point, le général demanda si elles ne reviendraient pas.

La réponse embarrassée du domestique éveillant soudain ses soupçons, il sortit pour se rendre compte de la situation ; mais, ne trouvant plus que le cuisinier et ses aides, il devina la vérité.

Honteux de s’être laissé mystifier, il donna aussitôt des ordres pour faire les recherches les plus minutieuses : la garnison fut mise sur pied ; on cerna la ville ; Mmes Le Gris et de Kerigant n’avaient pas eu le temps d’en sortir.

La police trouva leur premier refuge assez promptement et les vêtements laissés par les fugitives ; mais il fallut plus de temps pour chercher le second. Il fut aussi découvert pourtant ; toutefois, ce fut après le départ de ces Dames.

Enfin, elles purent sortir de Rennes, le troisième jour seulement après leur évasion, de grand matin, au mois de décembre 1798. Elles faillirent échouer au moment de la délivrance, par suite d’une imprudence de ma mère, qui, passant devant une boutique de jouets d’enfants dans laquelle on voyait de la lumière, s’y arrêta pour acheter une toupie organisée à l’intention de mon frère aîné. Les choses doublent souvent de prix en raison du souvenir qui s’y trouve attaché ; on m’excusera donc si je dis que cette toupie a fait mes délices dans mon enfance, et d’exprimer le regret de ne pouvoir la transmettre à mes petits-enfants.

Ce retard, si court qu’il fût, faillit coûter cher aux fugitives. La police était sur leurs traces, elles n’eurent que le temps de gagner la barque dans laquelle était déjà réuni leur monde, fort inquiet de ne pas les voir arriver.

Enfin, le bateau fut démarré au milieu de l’obscurité ; on avait jugé prudent de ne point allumer de lanterne : un brouillard épais et glacial couvrait la rivière ; par une triste fatalité, due à la précipitation, la barque alla se heurter contre des vases et des glaçons amoncelés dans l’eau. Après de vains efforts pour la dégager, Jean Le Coq et non Le Rey, comme l’a écrit M. Muret, sauta sur cet îlot décevant en poussant la barque, qui, par suite de cette vigoureuse impulsion, gagna l’autre rive ; mais ce fut aux dépens de sa vie que ce vaillant serviteur sauva celle de ses maîtresses : il disparut dans les ténèbres, sans pousser un cri, entraîné sans doute par le courant. Il y a de ces dévouements silencieux qui valent les actions les plus éclatantes !

Dieu sait les angoisses dont le cœur des pauvres fugitives fut serré en voyant sombrer leur courageux compagnon.

Il était temps d’arriver sur l’autre rive de la Vilaine, car on apercevait dans le lointain des lanternes, à travers la brume, et des hommes explorant les bords du fleuve. À quelques centaines de mètres, Mme Le Gris et Mme de Kerigant rencontrèrent les hommes de M. de la Prévalais, chargés de les accompagner jusqu’à la ferme, où trois chevaux les attendaient.

Le soir même, enveloppées dans de grands manteaux de serge qui leur servaient dans les temps de froid et de pluie, ces Dames arrivèrent au château de Boscenit, situé à environ vingt lieues de Rennes ; elles y surprirent très agréablement leurs parents et amis, informés de leurs projets d’évasion, mais fort inquiets sur la manière dont elles les réaliseraient.

Lorsqu’enfin Mme Le Gris fut chez elle, revenue de la surexcitation produite par les événements que nous venons de raconter, elle tomba gravement malade, et l’on remarqua dès lors les symptômes de l’affection de poitrine à laquelle elle succomba quelques années plus tard. Quant à ma mère, plus jeune que sa sœur, elle se ressentit moins des affreuses émotions qu’elles avaient éprouvées, et, après avoir pris un peu de repos, elle put aller rejoindre ses enfants à Kerigant.

Mme Le Gris avait toujours trouvé dans Mme de Kerigant l’interprète la plus fidèle de ses projets. Ma mère, sans posséder beaucoup d’instruction, était douée d’une mémoire remarquable, et, comme sa sœur, d’un esprit d’initiative que les événements mettaient rarement en défaut ; elle avait une confiance illimitée dans la raison de Mme Le Gris ; aussi les deux sœurs étaient-elles toujours d’accord. En les présentant comme deux femmes supérieures, je ne me laisse point égarer par l’amitié, et suis certain d’exprimer l’opinion de tous ceux qui les ont connues.


  1. Le mémoire de MM. Lanjuinais et Le Grand porte cette mention sur la conduite des juges pendant le jugement : « Enfin, le conseil de guerre, une fois réuni pour délibérer, ne pouvait plus désemparer sans avoir prononcé le jugement. Dans cette affaire, les membres du conseil se sont retirés dans la nuit du 16 au 17, ont passé une partie de la nuit dans leurs lits. Ils se sont encore séparés dans la matinée du 17, ont dîné dans leurs demeures respectives, même chez des particuliers ; ont été aussi au café Bailly jusqu’à deux heures, et y ont joué ; ont eu enfin des conférences secrètes et relatives à l’affaire avec les Administrations du département. »
  2. Les procès-verbaux républicains établissent que la tentative de Duviquet eut lieu dans les derniers jours de prairial (mai), et qu’il fut exécuté le 1er messidor (1er juin[sic]). — Mes notes et mes souvenirs, que je crois exacts, disent que la tentative de Duviquet eut lieu après le jugement, dans la dernière quinzaine de juin. La tentative de délivrance n’avait pas été jugée nécessaire avant la condamnation, parce qu’on avait toujours espéré un acquittement à Saint-Brieuc ou à Rennes. Dans tous les cas, cette différence de date ne change rien aux incidents qui la précédèrent et la suivirent.
  3. Depuis café Jouault.
  4. Le gros de la troupe se cacha, si ma mémoire est fidèle, dans la Cave au Loup, peu éloignée de la prison, afin d’être à même de porter secours à Duviquet. Les lieux étaient disposés tout autrement qu’ils ne le sont aujourd’hui.
  5. Habasque, Notions Historiques sur les Côtes-du-Nord, t. III, pages 63, 64, 65, et les notes.
  6. Il a oublié avoir attribué au brave Duviquet un autre but que celui de délivrer son général.
  7. Mme Le Gris était vraiment une femme d’un esprit supérieur, plus d’un homme distingué se plut à le reconnaître. À la suite de l’épisode de Kerigant, raconté plus haut, ma mère trouva dans la chambre où avait eu lieu la conférence une lettre écrite par Georges Cadoudal, sans adresse ni signature, dans laquelle il appréciait les différents chefs des Côtes-du-Nord. Il plaçait Mme Le Gris au-dessus de tous. Ma mère brûla cette lettre.
  8. M. Sevoy avait été enfermé avec les suspects de Lamballe. À sa sortie de prison, M. Duval Le Gris[sic] résolut de délivrer son oncle, sans le secours de personne. Connaissant parfaitement les habitudes et les habitants du pays, il se rendit une nuit à la maison du président du tribunal révolutionnaire, homme plutôt terrorisé que méchant, et frappa discrètement à la porte.
    La domestique du président ne tarda pas à paraître à une fenêtre.
    — Qui est là ? demanda-t-elle.
    — Un envoyé du Comité révolutionnaire du département, porteur d’une pièce de la plus haute importance à remettre au président, à lui seul ; cela ne demande aucun retard ; il faut qu’il me reçoive absolument.
    Après quelques lenteurs, M. Le Gris Duval fut introduit dans la chambre du président, dont il était parfaitement connu.
    Ce dernier était couché. À peine les rideaux du lit furent-ils entr’ouverts, que le brave homme recula épouvanté du côté opposé en s’écriant : M. Le Gris !
    — Je n’en veux nullement à votre vie, mais vous avez fait arrêter M. Sevoy, et, si vous ne le faites pas mettre en liberté demain, vous subirez la peine du talion, je vous le déclare : vous savez que je suis en mesure de le faire. Sur ce, que Dieu vous garde !
    Le lendemain, M. Sevoy fut mis en liberté, mais il jugea prudent de se retirer à Rennes.