Les Cinquante (Ivoi)/p02/ch18

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 368-378).


XVIII

La suprême veillée de l’Aigle


Il est dix heures. La nuit est sombre.

Mais la cour de la ferme du Caillou s’étend lumineuse comme en plein jour. Des lanternes l’éclairent et, par les portes, les fenêtres des constructions, des clartés jaillissent.

La ferme sera désormais historique. Napoléon y a établi son quartier général.

Un peloton de hussards, prêt à partir, attend auprès de trois chevaux sans cavaliers.

Voilà ce qu’aperçut Espérat, quand, après s’être égaré plusieurs fois dans l’obscurité, il arriva à la métairie.

À l’horizon, le Mont-Saint-Jean apparaissait couronné de feux. On eût cru qu’un gigantesque incendie consumait la hauteur.

Les Anglais, parfaitement approvisionnés, se gorgeaient de nourriture et faisaient sécher leurs vêtements mouillés, tandis que l’armée impériale passait la nuit dans la boue, et devait se contenter de vivres insuffisants.

Mais Milhuitcent n’était pas en humeur de récriminer. Tout à l’espérance de la victoire définitive, il était dans cet heureux état d’esprit, partagé du reste par tous les Français, où le souci du confortable, des petites nécessités de l’existence, tient une place minuscule.

À qui se nourrit de gloire, la qualité de la soupe est indifférente.

— Tiens, fit-il, en entrant dans la cour du Caillou, un piquet d’escorte ; la selle de l’Empereur, il va sortir, j’arrive mal.

Ces réflexions avaient été faites à haute voix.

— Juste, Monsieur le comte de Rochegaule, répondit un organe rieur.

Espérat regarda le nouveau venu qui entrait si cavalièrement dans sa pensée. Il reconnut un des pages de Napoléon.

— Gudin ! s’exclama-t-il.

— Lui-même.

En effet, Milhuitcent avait devant lui ce gentil garçon de dix-sept ans, dont le père, ami dévoué de l’Empereur, était mort, en 1812, à Valoutina.

— D’où venez-vous donc ? continua le page. On prétendait que vous aviez passé à l’ennemi avec de Bourmont.

— Je veux parler à l’Empereur.

— Pour le moment, n’y comptez pas. Sa Majesté va reconnaître elle-même les abords de la position anglaise.

Espérat eut un geste d’impatience.

Depuis deux jours, il semblait que le destin s’acharnât après lui. Petites ou grandes causes se multipliaient, ayant pour effet de le retarder sans cesse. Il eut une idée.

— Je pourrais l’accompagner.

— À pied ? plaisanta le page.

— Non, vous me feriez prêter une monture.

Gudin sans doute allait protester quand l’organe vibrant de l’Empereur se fit entendre.

— Qu’un des hussards mette pied à terre et confie son cheval à mon ami, le comte de Rochegaule.

Le jeune homme se retourna.

Debout au seuil de la ferme, la silhouette de Napoléon se dessinait sur le quadrilatère éclairé, ainsi que sur une gloire.

— Oh ! Sire, commença l’adolescent.

Mais l’Empereur lui coupa la parole.

— Pas de discours. En reconnaissance d’abord. Tu me conteras tes aventures au retour.

Déjà l’un des soldats avait sauté à bas de son cheval. Espérat le remplaça sur le dos de l’animal. Au ton de son impérial interlocuteur, il avait compris que l’heure n’était pas aux paroles.

En effet, Napoléon était préoccupé.

Bien que toutes ses mesures fussent prises, bien que la victoire parût ne pouvoir lui échapper, il était en proie, à cet instant suprême, à une inquiétude inaccoutumée. Pour la chasser, pour se rassurer, il allait reconnaître les positions ennemies, se convaincre de visu qu’il n’avait rien omis pour triompher.

C’est qu’aujourd’hui, en sa clairvoyance géniale cela apparaissait lumineusement, la défaite serait irréparable.

Elle marquerait la chute, non seulement du souverain, mais de la France.

Silencieux et pâle, il se mit en selle, poussa son cheval vers la porte charretière de la cour. Le général Bertrand, le page Gudin, Espérat le suivirent. Derrière eux le piquet d’escorte s’ébranla.

À un trot allongé, la petite troupe traversa les bivacs. La flamme des feux l’éclairait, et les soldats saluaient l’impérial promeneur d’acclamations incessantes :

— Vive l’Empereur !

Avec une admiration tendre, Espérat remarqua que celui-ci souriait maintenant.

Aux reflets pourprés des foyers, son visage apparaissait illuminé par la confiance et la joie. Ce n’était plus l’homme préoccupé de la responsabilité pesante du lendemain, le joueur de la grande partie dont le destin tient les enjeux ; non, c’était le général assuré de vaincre, semant autour de lui la foi.

Et les soldats murmuraient :

— Le Petit Tondu est ravi, donc les Anglais sont dans la nasse.

Seuls peut-être, Bertrand, Gudin et Espérat soupçonnaient l’anxiété cachée sous le front rayonnant de l’Empereur.

Maintenant les lignes étaient franchies. On avait gagné les terres basses qui avoisinent le pied des pentes du Mont-Saint-Jean.

Le sol détrempé cédait sous les pieds des chevaux.

Des salves d’artillerie ébranlaient l’atmosphère. Napoléon avait ordonné, en effet, que le feu ne s’interrompît pas.

Ce lui était un moyen de s’assurer que l’armée de Wellington restait sur ses positions, et ne profitait pas de l’obscurité pour effectuer sa retraite.

Étrange nuit de l’esprit humain ! Le général prédestiné n’avait qu’une crainte ; voir les régiments anglais se replier vers le nord, s’efforcer de rejoindre les débris des troupes prussiennes au delà de Bruxelles. S’ils demeuraient à Mont-Saint-Jean, le sort de la campagne lui semblait assuré.

La fatalité voile la vue de ceux dont elle a décidé la perte.

— Halte, commanda soudain l’Empereur.

Tout le monde s’arrêta.

— Mes braves, reprit-il en s’adressant aux cavaliers d’escorte, retournez au Caillou. Depuis un instant les boulets anglais tombent autour de nous. À cheval, ils nous aperçoivent et notre marche lente dans la boue leur permet de repérer leur tir.

Sans observation, les soldats prirent en main les chevaux de Napoléon et de ses amis qui avaient mis pied à terre, puis au petit trot, retournèrent vers les feux français.

— Allons, fit gaiement Napoléon, pataugeons avec entrain. Il faut qu’avant une heure, la position anglaise n’ait plus de secrets pour nous.

Personne ne répond.

Accompagné seulement du grand maréchal Bertrand, de Gudin et de Milhuitcent, l’Empereur parcourt la plaine, enfonçant à chaque pas dans la glèbe.

Il s’appuie tantôt sur le bras de l’un, tantôt sur le bras de l’autre, mais son regard, ce regard qui si souvent a deviné les pensées des adversaires, ne quitte pas les lignes anglaises.

L’œil au regard étrange, hypnotiseur, semble commander à tous ces feux qui embrasent le pays entre la forêt de Soignes, Braine-l’Alleud, la Haie-Sainte, Belle-Alliance.

À chaque instant, des boulets anglais tombent autour de ces quatre hommes, errant dans la nuit.

Les lourds projectiles s’enfoncent, avec un claquement sinistre, dans la boue épaisse qu’ils font jaillir en fusées.

L’un d’eux couvre le petit groupe de fange.

L’Empereur qui, à cette heure, donne le bras à Gudin et à Espérat, sent le premier frissonner.

— Tu n’as jamais assisté à pareille fête, mon pauvre enfant, lui dit-il. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus vite.

Et désignant Milhuitcent :

— Regarde Rochegaule, cela lui est devenu indifférent.

Comme toujours il affecte de donner à son jeune ami le nom auquel il a véritablement droit.

Cependant la reconnaissance s’achève. Crottés jusqu’à l’échine, l’Empereur et ses compagnons rentrent à la ferme du Caillou.

Vite, Napoléon envoie plusieurs officiers dans la plaine, avec mission d’élucider différentes choses qu’il a, soit remarquées, soit pressenties.

Bertrand, Gudin, écoutent stupéfaits.

Ils n’ont rien vu, eux, dans ces ténèbres. Napoléon a lu dans la nuit comme en plein jour.

Puis ce soin pris, le grand Capitaine entraîne Espérat près du grand feu qui flambe dans la cheminée et tout en faisant sécher ses bottes.

— À présent, qu’as-tu à me dire ?

Pour la troisième fois de la journée, le jeune homme raconte son odyssée. L’Empereur écoute, frappant de petits coups amicaux l’épaule de son interlocuteur.

— Bien ! Tu es la bravoure française même. Tu le vois, j’ai pris mes précautions. Grouchy déjouera les projets de Blücher et, si le Prussien réussit à me joindre, ce que je souhaite, ce sera seulement après la destruction de l’armée anglaise.

Milhuitcent écoute charmé ces paroles confiantes :

— Sire, demande-t-il, vous exprimez bien toute votre pensée ?

— Avec toi, mon brave et fidèle enfant, je pense tout haut.

L’adolescent s’incline, ému jusqu’aux larmes par cette réponse.

— Merci.

Puis d’une voix qui tremble légèrement :

— Alors deux combattants ne feront pas faute à Votre Majesté ?

Napoléon accueille la question par un geste étonné.

— Deux combattants. De quels combattants s’agit-il ?

— De moi, Sire, et du commandant Marc Vidal.

— Ah !

Et secouant la tête en homme étonné de ne pas comprendre le sens de la requête qui lui est adressée, l’Empereur reprend :

— Tu veux déserter la bataille, tu veux que Marc Vidal cède à un autre le commandement de son bataillon ?

— Et vous nous y autoriserez, Sire.

— Parbleu ! Voilà une plaisante assurance.

— C’est que je crois en la parole de Votre Majesté.

Napoléon frappa du pied :

— Ma parole à présent. Voyons, explique-toi, si tu tiens à ce que je te comprenne.

Avec une tendresse passionnée, l’adolescent saisit les mains de l’Empereur.

— Sire, vous m’avez promis de me rendre ma sœur Lucile, le jour où la victoire de la France serait certaine.

— C’est vrai, eh bien ?

— Vous venez de m’affirmer la certitude de vaincre.

— Oui encore.

— Or, en dehors de votre aile gauche, sur le ruisseau de Mollenbecke, se trouve la Maison Carrée, prison de Lucile. Ses gardiens sont là ; ils ont certainement préparé leur fuite au cas où Wellington plierait. Si j’attends la fin du combat, ma sœur sera loin ; de nouveau je l’aurai perdue. Oh ! à tout autre moment, mon père adoptif, mes amis, me prêteraient leur concours. Aujourd’hui, je ne vous demande que Marc. À nous deux nous délivrerons la captive, tandis que vous délivrerez la France.

Affectueusement l’Empereur pinça l’oreille du jeune homme.

— Oui, oui, j’aurais dû deviner de suite que si tu ne donnais pas du dévouement d’un côté, c’est que tu en donnais d’un autre. La nuit, tu risquerais de tomber dans une patrouille ennemie, tu partiras demain matin. Je vais faire avertir Marc Vidal. Toi, va te reposer.

Le jeune homme baisa la main de l’homme de génie qui, à cette heure capitale, savait compatir à la souffrance d’un de ses serviteurs. Après quoi, obéissant, il se retira.

Un moment plus tard, dans une grange attenante à la ferme, enfoui au milieu d’un tas de paille, le petit comte de Rochegaule dormait.

Au jour il se leva.

Dans la cour, Marc Vidal fut la première personne qu’il aperçut. Courir à lui, échanger une cordiale étreinte, en répliques pressées apprendre que le commandant, mandé à la ferme du Caillou, avait été mis au courant par Napoléon, tout cela dura dix secondes.

— Alors, tu es prêt à partir ?

— Oui, mon cher Espérat.

— Partons donc.

— Auparavant, il nous faut prendre congé de Sa Majesté.

— Et la réveiller, fit Milhuitcent avec un éclat de rire. L’Empereur attendait des reconnaissances, il a dû se reposer fort tard.

— L’Empereur ne s’est pas couché.

C’était vrai. Napoléon avait passé la nuit debout.

À plusieurs reprises, il était descendu dans la plaine boueuse. Dans les intervalles de ces sorties, il recevait les rapports des officiers qui, incessamment parcouraient le terrain entre les avant-postes ennemis et la ferme du Caillou.

À quatre heures, des coureurs lui avaient amené un paysan qu’une brigade de cavalerie anglaise avait réquisitionné comme guide et qui avait conduit les escadrons occuper leurs positions près du village d’Ohain.

À six heures, Napoléon avait voulu interroger lui-même deux déserteurs belges, qui confirmèrent ses renseignements précédents, à savoir que l’armée de lord Wellington se préparait au combat.

Espérat courba la tête. Alors que lui-même se livrait aux douceurs du sommeil, l’Empereur veillait pour le salut de son armée endormie.

Un nouveau contre-temps l’attendait.

La pluie venait de cesser, mois la terre détrempée rendait impossible les manœuvres de la cavalerie et de l’artillerie.

Vers neuf heures les troupes se déploient en onze colonnes : Reille en face du bois, du château et de la ferme de Hougoumont ; Drouet d’Erlon au-delà de la chaussée de Bruxelles ; Lobau formant une première réserve. Enfin la Garde rangée des deux côtés de cette chaussée.

À dix heures, l’Empereur appelle Marc et Espérat qui, impatients se tenaient dans la cour, regardant la plaine où évoluaient les régiments.

— Je vais établir mon quartier général à la ferme de Belle-Alliance ; vous m’y retrouverez. Toutes les patrouilles anglaises doivent être rentrées maintenant, en prévision de l’attaque que mes dispositions annoncent. J’espère donc que vous arriverez sans encombre à votre destination.

Le cœur de ses auditeurs bat de gratitude.

Le chef suprême, en ce matin de bataille, a songé à eux. Il a pensé à leur éviter la malechance d’être capturés par un parti ennemi.

Ils bredouillent des remerciements. L’Empereur les interrompt :

— Bonne chance, mes amis.

Ils répondent avec toute leur âme :

— Bonne chance, Sire, à vous surtout.

Il accueille le vœu d’un bon sourire.

— Oui, pour la France, pour la Liberté.

Il a un adieu de la main. Pour eux, ils s’éloignent. D’un pas allongé, ils prolongent la ligne de bataille française. Ils dépassent les dernières fractions attendant le signal de l’attaque. Puis des arbres, des buissons leur masquent la plaine où le sang va couler à flots. Les bruits diminuent d’intensité, s’effacent.

Nul ne croirait que deux cent mille hommes sont sur le point de s’entrechoquer.

La route suivie par les piétons décrit de nombreuses sinuosités, des feuillages épais la bordent et l’isolent.

Elle est déserte. On dirait que sous le ciel, Espérat et Marc Vidal sont seuls vivants.

Ainsi ils atteignent la rive de la Senne.

La jolie rivière coule entre des rives basses, frangées de roseaux, au-dessus dessus desquels se poursuivent des libellules rapides, aux reflets métalliques.

Le pont de Steenhove est là, avec ses deux arches basses.

Ils le traversent.

Un chemin bien entretenu suit la rive gauche de la rivière, escalade le flanc de la colline de Bellevue d’Hal.

Les deux amis arrivent au sommet. Ils regardent vers Waterloo.

De ce point, Mont-Saint-Jean, Hougoumont, la Belle-Alliance, les corps d’armée en masses sombres leur apparaissent.

Et comme ils observent, des fumées blanches jaillissent de cent endroits différents, bientôt suivies de détonations assourdies.

Vidal consulte sa montre. Il est onze heures trente-cinq du matin. La bataille de Waterloo commence.

Personne ne le soupçonne encore, mais le destin a accompli son œuvre. La pluie diluvienne de la veille a retardé le choc de cinq heures. En dépit des fautes commises, ces cinq heures eussent encore permis l’écrasement de Wellington avant l’arrivée de ses alliés, mais il importait à la réalisation des desseins inexplicables du destin que la France fût victime. Quelques nuages se résolvant en ondée, suffirent à vaincre l’Invincible.

Mais ces pensées mornes ne vinrent pas aux deux amis.

— L’Empereur engage sa bataille, s’écria Espérat, engageons la nôtre. Sans cela, il aura triomphé d’une armée avant que nous ayons eu raison d’un homme.

À ses yeux, rapide, fulgurant, passa le souvenir de ce qu’était cet homme. Mais il le chassa bien vite :

— En avant.

Le chemin continuait sur la pente opposée. Quelques pas encore et le sommet leur cacha la plaine de Waterloo. Leurs oreilles seules les avertirent désormais que l’attaque des positions anglaises devenait générale.

Après un dernier détour, le commandant s’arrêta brusquement. Espérat l’imita. Une émotion poignante les paralysa un instant.

Le but de leur expédition était là sous leurs yeux.

À quelques mètres, le ruisseau de Mollenbecke courait vers l’est, où il allait confondre ses eaux avec celles de la Senne.

Des blocs de rochers, des cailloux, jetés en travers de son cours, indiquaient de quelle façon le franchissaient les piétons, arrivant par la sente de Bellevue d’Hal.

Sur l’autre rive une maison de briques, au toit d’ardoises, se dressait, longée par la route qui se continuait dans la direction du nord.

C’était cette maison qui avait bouleversé le frère, le fiancé de Lucile.

— La Maison Carrée, put enfin prononcer Espérat.

Marc Vidal approuva de la tête.

D’un mouvement instinctif, tous deux s’assurèrent que leurs pistolets étaient en place, puis ils eurent un même :

— Allons !

Et au pas de course ils s’élancèrent, bondirent de pierre en pierre au-dessus du ruisseau et se trouvèrent devant l’entrée de la prison de Lucile.