Les Cinquante (Ivoi)/p02/ch17

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 360-367).


XVII

Où est l’Empereur ?


— Mâtin, tu dors, l’enfant !

Ces mots, prononcés d’une voix rude, mais bonne tout de même, éveillèrent Espérat.

— Faut donc te tirer le canon aux oreilles. Eh bien, mon vieux, si tu étais soldat de l’Empereur, tu en attraperais de la salle de police. Il est vrai qu’en campagne la salle de police est à l’auberge de la belle étoile.

Le jeune homme se souleva sur son séant, se frotta les yeux.

Il était couché parmi des bottes de paille qui, sans doute, durant la nuit s’étaient rencontrées sous ses pas, avaient déterminé sa chute et le profond sommeil qui avait suivi.

Il faisait grand jour, bien que le ciel fût couvert de nuages bas qui interceptaient les rayons du soleil.

Une pluie fine tombait, et, debout devant Milhuitcent, un grand diable de hussard le considérait en riant.

— Eh bien, tu reviens du pays des songes, reprit ce dernier.

— Ma foi, oui, repartit Espérat complètement réveillé.

Et se levant tout à fait :

— J’étais las. Hier, prisonnier des Prussiens, à Ligny. Je me suis échappé, j’ai marché toute la nuit, et tout cela sans avoir rien à me mettre sous la dent.

— Tu n’as pas demandé à manger, ici ?

Le hussard, intéressé, interrogeait d’un ton paterne.

— Non, parce que, en arrivant, la maison était occupée par Blücher lui-même.

— Par ce vieux gueux.

— Oui. Alors j’ai dû rester en dehors et, la fatigue aidant,…

— Bonsoir la compagnie. Connu, conscrit. Écoute, je vais te donner de quoi te sustenter, et après je te conduirai au quartier général.

— Au quartier général… l’Empereur est donc ici ?

— Ah bien ouiche. Le Petit Tondu est quelque part sur la route de Bruxelles, à frotter les côtes aux English. Nous autres, avec les généraux Grouchy et Vandamme, trente mille lapins, nous sommes détachés pour donner la chasse aux Prussiens et les empêcher de revenir vers leurs amis, les habits rouges. Hein ? Ça va ? Je t’offre à déjeuner, et après tu dégoises au quartier général ce que tu as vu, histoire d’apprendre aux grosses épaulettes que nous sommes dans le bon chemin.

— Cela va, fit allègrement Espérat.

Le besoin de manger était à cette heure plus fort que tout. Privé de nourriture depuis plus de trente-six heures, soumis à des exercices violents, le jeune homme se tenait avec peine sur ses jambes amollies.

Sa tête vide pesait lourdement sur ses épaules.

Une sorte de vertige lui donnait l’impression que le sol était agité de petits sursauts, que les objets environnants dessinaient des oscillations continues.

Aussi saisit-il avec avidité le pain noir et le morceau de lard que lui remit le soldat.

— Ça, expliqua celui-ci, c’est le résultat d’une reconnaissance dans une ferme des environs. Je cherchais des Prussiens, j’ai rencontré du lard. C’est toujours du porc, aussi je l’ai fait prisonnier sans hésiter.

Il riait. Et Espérat, la bouche pleine, riait aussi.

Avec une rapidité prodigieuse, pain et lard furent expédiés. Alors le hussard, voyant qu’une teinte rose revenait aux joues de l’adolescent, que ses yeux reprenaient leur regard clair et assuré.

— Ça va mieux ?

— Mieux ? C’est-à-dire que je ne me souviens plus de la fatigue.

— Alors, tu es en état de causer aux chefs.

— Certes.

— En ce cas, mon brave, en route.

Glissant sans façon son bras sous celui du jeune homme, le soldat lui fit traverser la cour, pénétrer dans la rustique maison, suivre un long couloir, et ressortir dans l’unique rue du hameau.

Au passage, Espérat avait entrevu deux paysannes qui se lamentaient sur le désordre causé par ces invasions successives de militaires.

La propreté flamande est proverbiale, et en voyant les carrelages rouges maculés de boue, les meubles couverts de poussière, éraflés par le contact des armes, les dignes fermières unissaient sûrement Français et Prussiens dans une même malédiction.

Dans la rue, le hussard se dirigea vers une maison voisine, à la porte de laquelle un factionnaire se promenait, arme au bras.

Sur le seuil un officier se montra un instant.

— Mon capitaine, appela le compagnon d’Espérat.

— Qu’est-ce ?

L’interpellé s’était retourné.

— Voilà, mon capitaine. C’est un jeune garçon de chez nous qui a vu Blücher hier soir. Alors j’ai pensé que ça conviendrait peut-être au général de l’interroger.

— Et tu as bien fait de l’amener. Attends, je vais prévenir le général.

L’absence de l’officier fut courte.

— Entrez, dit-il.

Et il introduisit les visiteurs dans une pièce où se tenaient déjà deux hommes, qu’à leur costume Espérat reconnut être des officiers supérieurs.

C’étaient, en effet, Emmanuel, marquis de Grouchy, maréchal de France et Dominique-René Vandamme, comte d’Umbourg, général de division.

Dans la salle à manger où ils se tenaient, adossés à un grand bahut de poirier verni, ils formaient un contraste frappant.

Du même âge à peu près, le maréchal ayant vu le jour en 1766 et Vandamme en 1770, le premier semblait beaucoup plus vieux. Ses traits tirés, ses cheveux, ses favoris clairsemés, indiquaient la fatigue. Sa physionomie avait ce je ne sais quoi de naïf et de vaniteux que l’on retrouva plus tard chez les bourgeois nés de la plume de Nodier.

Vandamme, au contraire, était resté jeune. Tout en lui respirait la vigueur. Ses cheveux frisottants, ses favoris fournis, le regard ferme, le menton volontaire.

D’un coup d’œil, Espérat embrassa les personnages et, durant l’entretien, fixa constamment son regard sur le général de division.

Celui-là lui inspirait confiance. Lui décidé, actif, il reconnaissait en Vandamme l’être d’activité et de décision.

Sans embarras, il conta brièvement ses aventures depuis l’avant-veille, son arrivée au milieu de la nuit, la conversation de Blücher et de d’Artin. Par une pudeur compréhensible, il évita de nommer son frère. Il le désigna comme un gentilhomme inconnu de lui.

Grouchy écoutait avec une oscillation de tête lasse.

Vandamme approuvait de temps à autre par un :

— Très bien !

Et sa voix sonore emplissait la salle.

Quand l’adolescent eut achevé, ce fut lui qui prit la parole.

— Sois tranquille, Blücher ne gênera pas l’Empereur. Pour aller au secours des « Wellington », il devra nous passer sur le ventre,… et ce ne sera pas aussi commode qu’il l’imagine. Au surplus tu le verras, car tu nous accompagnes.

Milhuitcent se récria :

— Non, je veux rejoindre l’Empereur.

Les généraux se prirent à rire :

— Gourmand, va ; c’est la grande bataille qu’il te faut. Va donc. Seulement, à pied, tu risques fort de n’arriver qu’après la représentation.

Une émotion soudaine empourpra le visage du jeune homme.

— Après, il sera trop tard.

— Trop tard, dis-tu ?

— Oui, général, un devoir à remplir, pour ne vous rien cacher, ma sœur, prisonnière, à délivrer…

— Je comprends. Après la défaite, tu ne la trouverais plus dans sa prison.

— C’est cela, général.

— Eh bien, je vais te faire donner un cheval.

Comme Espérat remerciait, Vandamme l’interrompit et s’adressant à son chef.

— Pour nous, maréchal, en selle. Vous voyez l’importance de notre mission. Il faut nous attacher à l’armée de Blücher en retraite, ne pas lui accorder une heure de répit.

Puis revenant à Milhuitcent :

— Va à ton devoir, et si tu approches Sa Majesté, dis-lui que nous ferons tout le nôtre.

Un quart d’heure plus tard, l’adolescent, après une vigoureuse poignée de main au hussard devenu son ami, sautait sur un grand cheval qu’on lui avait amené sur l’ordre de Vandamme et s’éloignait du hameau.

Comme le temps était différent de celui de la veille.

À la chaleur accablante avait succédé une température presque froide. Un voile épais de nuées sombres couvrait le ciel et distillait sur la terre une pluie abondante, interminable.

Les champs se transformaient en marécages. Les chemins avaient l’aspect de rivières.

Pourtant Espérat gagna Ligny.

Dans la plaine, dans les villages, des équipes de paysans entassaient les morts dans des charrettes, les portant ensuite dans de grandes tranchées creusées tout autour du plateau. Les médecins militaires assistaient à la lugubre opération, s’assuraient que des vivants n’étaient point mêlés aux morts. Et dans la clarté grise, sous les stries de l’averse, où les objets, les êtres, semblaient des masses noires ; c’était un tableau endeuillé d’où montait la désespérance.

L’adolescent pressait son cheval. Il avait hâte de fuir cette région funèbre. Toute la philosophie de la vie terrestre s’était déroulée devant ses yeux durant ces deux journées. Le champ de bataille, plein de cris, de bruit, de mouvement. Le champ de mort, silencieux et fatal.

Et il poussa un soupir de soulagement quand, ayant laissé en arrière la plaine de Fleurus, il parvint à la route de Namur à Bruxelles.

Maintenant, il trouvait enfin un terrain solide. Il pouvait presser l’allure de son cheval. Trempé, ruisselant, il excita sa monture, atteignit le carrefour des Quatre-Bras. À partir de ce point, la chaussée était de nouveau bordée de cadavres.

On avait donc délogé les Anglais des Quatre-Bras, et maintenant l’armée française marchait sur Bruxelles, chassant devant elle les troupes de Wellington en retraite.

Du coup, Espérat retrouva sa confiance. Grouchy et Vandamme immobilisant Blücher, Napoléon poursuivant Wellington, la victoire n’était pas douteuse.

Il allait donc pouvoir penser à Lucile. Il fallait à tout prix joindre l’Empereur, découvrir la Maison Carrée, indiquée par d’Artin comme son abri, délivrer sa sœur.

Le succès était une simple question de vitesse.

Les talons du jeune homme battirent les flancs de son cheval, qui accéléra encore son allure.

Voici des traînards, une arrière-garde.

Au passage, Espérat interroge les soldats qui s’avancent péniblement sous l’inlassable averse.

Il apprend que, les champs boueux étant impraticables, toute l’armée défile sur les chaussées de Namur et de Charleroi à Bruxelles, lesquelles se confondent près de Mont-Saint-Jean, dans la plaine de Waterloo.

L’Empereur est à l’avant-garde, avec une batterie de vingt-quatre canons, qui tirent sans cesse sur l’ennemi en retraite.

C’est l’artillerie qui a bordé la route de morts anglais.

De nouveau Milhuitcent talonne son cheval.

Bientôt il ne peut plus avancer ; la route est encombrée. Fantassins, cavaliers, sont mêlés sur la bande étroite du chemin, d’où l’on ne peut s’éloigner, sous peine d’enfoncer jusqu’à mi-jambes dans les terres grasses, détrempées par la pluie diluvienne.

Par des prodiges d’adresse, de patience, de volonté, l’adolescent réussit cependant à se frayer un passage à travers cette cohue.

Les détonations du canon d’avant-garde deviennent plus distinctes. Espérat se rapproche du but.

Allons bon ! voilà une troupe qui marche en ordre parfait, mais qui barre entièrement la route.

C’est la Garde.

C’est le bataillon confié au général Cambronne, le bataillon où ont été incorporés les Cinquante.

Et une angoisse filiale arrache un instant le cavalier à son idée fixe. M. Tercelin, l’abbé Vaneur, les camarades sont-ils là ? Ne se trouvaient-ils pas parmi les morts qu’il a vu ramasser à Ligny ? Il approche haletant. Lui aussi est reconnu. Des voix affectueuses appellent :

— Espérat ! Mon enfant !

Il est enlevé de sa selle, un grognard empoigne la bride de sa monture, et le vaillant jeune homme se trouve dans les bras de son père adoptif.

Les questions se croisent, se pressent : — D’où viens-tu ? Qu’est-il arrivé ?

L’abbé Vaneur, les partisans de Stainville et de Saint-Dizier se sont groupés autour de lui, et les grognards ont de bons rires, sachant que ce « petit bonhomme » est aimé de leur Empereur.

Milhuitcent répond à l’un, répond à l’autre. Puis il s’informe. La Garde a-t-elle souffert à Ligny ?

Peu. Cependant, parmi les Cinquante, les projectiles ont creusé des vides. Le joyeux Capeluche a eu la tête emportée par un boulet, au beau milieu d’une plaisanterie dont personne ne saura la conclusion.

Le petit Jacob Gœterlingue a été embroché par la baïonnette d’un grenadier prussien, mais il s’est vengé et a tué d’une balle dans la bouche celui qui venait de le frapper à mort.

Le citoyen Paunier, le poète, a eu le bras droit broyé. On l’a amputé. Ce fils des Muses n’a rien perdu de son sang-froid. L’opération terminée, il a dit au médecin : Docteur, faites-moi donner du papier et de quoi écrire. Après l’assaut de la fièvre, je veux m’exercer à écrire de la main gauche. J’ai sacrifié la droite à la Patrie, il ne faut pas cependant que Phœbus Apollo en souffre.

Renseigné, Milhuitcent exprime la volonté de continuer sa route, mais Tercelin l’en dissuade.

— Tu n’arriveras pas jusqu’à lui. Ce soir, au contraire, il te sera facile de gagner son quartier général. La bataille se livrera demain. Des prisonniers ont avoué que l’armée anglaise se concentrait sur Mont-Saint-Jean.

Un grenadier, Flamand d’origine, déclara connaître la Maison Carrée.

— À l’ouest du Mont-Saint-Jean, dit-il, coule la rivière la Senne, qui plus au nord, va arroser Bruxelles. Il faut la traverser au pont de Steenhove [1], descendre le courant jusqu’à Bellevue d’Hal, franchir à gué le ruisseau de Mollenbecke, affluent de la Senne. La Maison Carrée, briques et ardoises, est en face du gué.

Cependant la soirée s’avançait. L’armée déboucha dans la plaine de Waterloo. Des officiers d’état-major, postés sur la route, indiquaient aux diverses fractions l’emplacement de leurs bivacs.

Désireux d’attaquer le lendemain, Napoléon faisait camper ses soldats à leur poste de bataille.

Les fractions commandées par Ney, Drouet d’Erlon, Jérôme Bonaparte, Lobau, s’étendaient en face du Mont-Saint-Jean, sur la pente duquel se dessinaient le bois d’Hougoumont, la Haie-Sainte.

À son tour la Garde s’arrêta. Il faisait nuit noire. Les hommes, transis, traversés par la pluie de la journée, allaient coucher dans la boue avant de livrer le terrible combat. Mais la gaieté régnait. Surexcités par la victoire de Ligny, les soldats considéraient les régiments de Wellington, du duc de Nassau, comme proies assurées. On riait, on plaisantait.

Des paris s’engageaient entre les diverses armes ; à qui mettrait la première le pied dans les positions anglaises.

Gagné par la confiance générale, Espérat avait oublié ses pressentiments de la veille. Il allait surprendre d’Artin, le réduire à l’impuissance, lui enlever Lucile. Dans son enthousiasme, lui aussi cessait de mesurer les obstacles, de supputer les difficultés. En hâte, il partagea « la soupe » de ses amis, et réchauffé, réconforté, il se mit à la recherche de l’Empereur.

  1. Ce pont, démoli en 1831, fut reporté deux kilomètres plus haut. C’est un exemple fort rare de passage d’eau disparaissant.