Les Cinquante (Ivoi)/p01/ch09

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 72-78).


CHAPITRE IX

Pourquoi la police était en mouvement.


Comment la force armée avait-elle été amenée à soupçonner la mystérieuse destination du Clos Noir ?

Au moment où maître Denis Latrague, enlevé par un inconnu à la barrière des Gobelins, arrivait dans la petite maison de la route de Montrouge, il avait remarqué, on s’en souvient, que, malgré qu’il fit grand jour, la chambre dans laquelle on l’avait introduit était éclairée par des bougies.

Il s’en était étonné.

Du regard il avait cherché la fenêtre. De forts barreaux se dessinaient derrière les vitres, et comme si cet obstacle avait paru insuffisant, d’épais volets pleins complétaient la clôture hermétique de la pièce.

— Ah ça ! prononça le rebouteur entre haut et bas. On dirait une prison.

Et ses yeux un tantinet effrayés interrogèrent le visage de l’homme qui continuait à le guider.

Celui-ci s’inclina et d’un ton léger.

— C’est en effet une prison, Maître Denis, mais une prison où l’on s’empressera de satisfaire tous vos désirs.

— Je suis captif, moi, alors ?

— Hélas oui. Mais je vous le répète, vos souhaits seront des ordres.

— Alors je souhaite sortir d’ici.

— Pourquoi demander la seule chose qui ne vous puisse être accordée.

— Parce que je ne désire que celle-là, hé donc !

L’inconnu sourit.

— Maître Denis, reprit-il d’un ton mi-grave, mi-badin. La politique a ses mystères, dangereux souvent, même pour un vieillard tel que vous.

— La politique ? répéta-t-il non sans émoi.

— Oui, cher Monsieur. Supposez qu’on ait voulu écarter de vous tout péril, et cette pièce, que vous avez qualifiée de prison, vous apparaîtra au contraire comme un asile où vous êtes en sûreté. Au surplus, votre captivité ne saurait être longue. Rendu à la liberté, vous aurez lieu de remercier ceux qui s’intéressent aujourd’hui à votre sort.

Latrague écoutait, le front plissé par un intense effort de réflexion.

— Je dois sans doute vous considérer comme mon geôlier ? questionna-t-il au bout d’un moment.

— Oh fi ! l’affreux mot ! Geôlier ! Non, je vous en prie, faites-moi l’honneur de voir en moi le plus obéissant de vos serviteurs.

— Oui, un serviteur qui m’empêchera de sortir.

— Jusqu’à ce qu’il me soit permis de vous ouvrir les portes. Croyez d’ailleurs que cet instant venu, je serai au désespoir de perdre un si docte compagnon. À cette heure, je vous supplie de bannir toute crainte. Sauf en ce qui concerne la faculté de quitter cette maison, vous serez obéi en tout.

Le visage du rebouteur s’était rasséréné.

— Je dois obéissance à M. de Rochegaule d’Artin, car c’est bien lui qui m’a fait conduire ici ?

— Lui ou un autre, qu’importe.

Il n’insista pas.

Sur un guéridon se trouvait servie une collation froide.

— Té, murmura-t-il, le mystère me porte à l’estomac. Rien ne s’oppose à ce que je déjeune.

— Permettez que je vous serve, Maître Denis.

— Pécaïre, non, mon bon Monsou, j’ai l’usage de me servir tout seul et je plaindrais votre peine.

— Vous préférez que je m’éloigne.

— Vous y êtes. On ne peut rien vous cacher.

Bien que le désir exprimé par le captif ne ressemblât en rien à un compliment, l’inconnu ne sembla aucunement froissé.

Il quitta la pièce et le rebouteur entendit une clef tourner dans la serrure.

On l’enfermait. Décidément il était bien réellement prisonnier.

Cette constatation ne lui inspira aucune crainte. À l’opposé de la plupart des hommes de son âge, le Provençal avait conservé toute la présence d’esprit, toute l’intelligence de sa prime jeunesse.

— Ceci est clair, se dit-il. Je suis séquestré. Du moment où ce n’est pas par ordre de M. de Rochegaule d’Artin, mon maître, c’est donc de par la volonté d’ennemis du comte. Pour lui il n’y a pas de milieu, ma caillette.

Il arpenta la chambre d’un air pensif.

— M’évader est peut-être difficile, cependant je dois essayer, car bien certainement M. le comte a besoin de moi ; per lou dieou, cela est évident, sans quoi ce noble seigneur ne m’aurait pas fait traverser toute la France pour le rejoindre, en me proposant un traitement aussi merveilleux, cinq louis par jour. On ne saurait avoir trop de dévouement pour un si digne seigneur !

Puis avec un sourire :

— Les anciens, ils disent : Pour que le foyer flambe, il faut y mettre du bois. Pour que les idées me poussent, il faut manger.

Il s’installa devant la table, dévora de bel appétit, but un verre de bordeaux, puis un autre de Xérès ambré.

Son visage ridé se colora de tons roses ; dans ses yeux flamba une malice diabolique.

— Là, reprit-il alors, je me sens d’aplomb comme une falaise, pécaïre, lou bon Dieou me pardonne, je crois que les idées me viennent.

Lentement il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit, et passant son bras à travers les barreaux, il appuya fortement sur les contrevents. Ceux-ci ne cédèrent pas.

— Té, ils ferment bien.

Toutefois en continuant son inspection, le captif remarqua qu’il existait un « jour étroit », entre l’une des planches de chêne et la muraille dans laquelle les charnières étaient scellées.

Ce défaut est presque inévitable. Le bois des volets, exposé aux variations de température, joue toujours un peu, et la clôture hermétique est irréalisable.

Denis appliqua l’œil à la fente.

— Oï turlure, murmura-t-il, la croisée donne sur une route !

Et réfléchissant :

— Sur une route, il passe du monde, peu ou beaucoup, mais il en passe. Bagasse, quelle joie si un brave homme pouvait porter un message à M. le comte.

Brusquement il referma la fenêtre, revint à la table, en débarrassa un coin, et fouillant dans sa blouse de velours gris, en sortit un vieux portefeuille jaune.

À l’intérieur, il y avait un carnet, des enveloppes. Pourquoi le Provençal s’était-il muni de ces objets, si faciles à se procurer à Paris ? Tout simplement parce qu’il ignorait Paris. Il avait obéi à son instinct d’être accoutumé à la vie des champs, habitué à considérer une lettre comme un événement d’importance, et les accessoires d’écriture comme des choses rares. Il se trouvait aussi, dans la pochette de cuir, un crayon taillé.

Latrague eut un regard triomphant.

— S’il apprend que je suis ici, il m’en tirera, prononça-t-il lentement.

Et il se mit à écrire. Pas longue son épître. Quelques lignes suffirent. Cela fait, il détacha la feuille du carnet, la plia proprement et la glissa dans une enveloppe, sur laquelle il traça ces mots.

À Monsieur le Comte de Rochegaule d’Artin.
En son hôtel de Paris.
Il y aura deux louis pour celui qui lui portera ce mot.

Un instant, il se gratta le menton.

— Deux louis, té, c’est beaucoup d’argent.

Mais haussant les épaules :

— Bah ! c’est moins que cinq. Et puis, il est riche, il me laissera pas payer ; d’ailleurs il faut bien promettre une récompense.

Tenant son enveloppe à la main, le rebouteur rouvrit la fenêtre, s’assura que la chaussée était déserte, puis fit glisser son épître par l’ouverture et l’abandonna dans le vide.

La chance voulut que le rectangle de papier tombât justement dans la zone que le regard du prisonnier pouvait explorer.

Un pâle soleil d’hiver éclairait la poussière grise de la route. Il faisait froid ; le vieillard se sentit grelotter. Il vint reprendre son manteau, emmitoufla ; après quoi, il retourna à son poste d’observation.

Combien de temps y demeura-t-il ? Il n’aurait pu le préciser. De temps à autre, une voiture, un cavalier, un piéton, passaient.

Chaque-fois, le prisonnier était sur le point d’appeler, mais il arrêtait le cri prêt à jaillir de ses lèvres. Les oreilles de son geôlier devaient être attentives et le bruit eût éveillé leur défiance.

Rageur, Denis laissait s’éloigner les voyageurs préoccupés, qui n’apercevaient même pas le parallélogramme blanc de l’enveloppe.

Une fois encore, un pas pesant sonna sur la terre.

Un jeune paysan parut. Celui-là vit la missive. Il se baissa, la ramassa.

— Tiens, fit-il, ça doit être une lettre. Il y a quelque chose d’inscrit dessus.

Le cœur de maître Denis battait à se rompre. Le passant retournait le papier dans ses doigts.

— Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, ce gribouillage, reprit-il curieusement ? Si je savais lire, parguenne, ça irait tout seul ; seulement j’sais pas.

Au risque de se trahir, le rebouteur allait pousser un cri, quand le paysan haussa les épaules :

— Je demanderai cela au père Pontois, l’aubergiste. On boira un verre en causant. Voilà ! En tout cas je ne me serai pas baissé pour rien.

Il s’éloigna sur ces mots, et le Provençal, transi mais radieux, referma sa fenêtre pour venir se blottir frileusement devant la cheminée.

Le soir même, en rentrant chez lui, après avoir présenté ses adieux au comte Walewski, lequel quittait Paris avec la conviction que le favori du roi appuierait la combinaison que lui-même lui avait indiquée, d’Artin trouva dans son antichambre un jeune gars de la campagne qui l’attendait.

C’était le passant entrevu par Denis. Selon son intention, le paysan s’était fait lire la suscription de l’enveloppe par M. Pontois, propriétaire de l’hôtellerie : Aux Armes de France, et alléché par la promesse des deux louis, il s’était rendu à l’hôtel Villardon. Depuis six heures, il espérait le comte.

Celui-ci parcourut la lettre, octroya au porteur la somme annoncée, et le renvoya sans écouter les bénédictions dont le rustre salua son aubaine.

Seulement il s’était fait indiquer l’endroit où la correspondance avait été ramassée.

Une fois seul, le comte eut un geste de fatigue :

— Je n’aurais pourtant pas été fâché de me coucher, grommela-t-il. Bah ! il faut y renoncer. Ceci est grave. Denis Latrague enlevé, prisonnier à Montrouge.

Alors, quel est ce rebouteur que mes gens ont reçu à l’arrivée de la diligence, que j’ai installé moi-même auprès de Lucile ?

Et avec une sourde colère :

— Tout cela m’énerve et m’ennuie. Ma parole, je regrette le temps de l’émigration.

Cependant il sortit et se fit conduire chez M. de Blacas. Le favori l’accompagna chez M. Dandré, préfet de police.

Ce fonctionnaire n’avait rien à refuser à l’ami du roi. Séance tenante, on réunit des agents, on gagna la route de Montrouge. La maison blanche fut envahie, le captif délivré.

Quant à son geôlier, il eut le mauvais goût de ne pas se laisser arrêter. Il résista à l’autorité, l’épée à la main. Et l’autorité, qui a horreur de la résistance, le punit sévèrement d’un coup de sabre, dont il eut la poitrine trouée à ce point que son âme s’envola par l’ouverture.

Une perquisition minutieuse amena la découverte d’une note, crayonnée en hâte sur un carnet que le pauvre défunt portait dans sa poche. Cette note était ainsi conçue :

« 24 décembre — minuit — Clos Noir. »

Un agent se souvint fort à propos que l’on désignait, sous ce nom de Clos Noir, une propriété abandonnée, sise aux environs de l’hôpital Saint-Louis.

Voilà pourquoi la police avait envahi le lieu de réunion des conspirateurs.

Elle ne trouva rien naturellement.

Après cette expédition infructueuse, M. d’Artin eut avec M. Dandré et le favori un entretien, à la suite duquel le comte revint prendre place dans la voiture qui l’avait véhiculé toute la soirée.

Dans un angle, la tête renversée sur les coussins, maître Denis sommeillait.

— Tu es fatigué, mon brave ? murmura le comte.

— Je puis le dire sans mentir, bagasse.

— Encore un peu de courage !

— J’en ai toujours beaucoup, Monsou lou comte.

— C’est ce que je voulais dire ; dans une heure tu pourras dormir à ton aise.

— Ah ! fit le rebouteur avec un soupir voluptueux ; dormir, il me semble que ça ne m’est pas arrivé depuis bien longtemps.

D’Artin ne l’écoutait plus.

Il s’était penché à la portière et s’adressant au cocher :

— À l’hôtel Villardon !