Les Colonies de l’empire britannique et le self-government dans les possessions anglaises

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Les colonies de l’empire britannique
Henri Blerzy


LES COLONIES
DE
L'EMPIRE BRITANNIQUE

LE SELF-GOVERNMENT DANS LES POSSESSIONS COLONIALES ANGLAISES.

Review of Colonial policy, by Right Honorable sir Charles Adderley.

L’usage s’est établi de désigner sous le nom d’empire britannique le vaste ensemble d’îles et de territoires dont la reine d’Angleterre est souveraine. Le mot empire est compris ici dans le sens historique ; il s’entend de même quand on parle de l’empire de Charlemagne : il exprime une sorte de suzeraineté dont le chef, modérateur suprême, regarde de haut parce qu’il doit voir de loin, et dédaigne de s’occuper des petits intérêts de localité. L’empire britannique est bien le plus hétérogène qu’il y ait au monde. On y rencontre des hommes de toutes les couleurs, vivant sous les climats les plus opposés de l’un et l’autre pôle à l’équateur, régis par les constitutions les plus diverses depuis le libre exercice du suffrage universel, qui est la loi de l’Australie, jusqu’au despotisme militaire de Malte et de Gibraltar. Cette excessive variété n’en est pas le seul caractère remarquable. En l’étudiant de près, on s’aperçoit qu’un souffle de vie anime ce grand corps ; tantôt il abandonne certaines provinces dont l’utilité est devenue contestable, ce qui se fit pour les îles ioniennes il y a huit ou neuf ans. Plus souvent, il s’accroît avec une rapidité telle que des changemens sensibles se produisent dans le cours d’une seule génération. Quiconque aurait appris, il y a trente ans, la géographie des colonies anglaises et s’en serait tenu là devrait aujourd’hui recommencer son éducation. Par la diversité, de même que par l’étendue, le tableau de l’empire britannique mérite donc d’attirer l’attention. Cette étude se recommande encore d’un autre côté. Étant donné que les grandes nationalités sont le régime politique actuel du monde civilisé, la Grande-Bretagne ne jouerait qu’un rôle secondaire, si elle était réduite à ses possessions européennes, tandis qu’avec ses dépendances coloniales elle exerce une influence considérable en Amérique et en Asie aussi bien qu’en Afrique et dans l’Océanie. Seulement, comme cette grandeur cosmopolite n’a de précédent dans l’histoire moderne que la grandeur coloniale de l’Espagne au XVIIIe siècle, qui s’est écroulée, il est naturel de se demander si la prospérité présente est durable, quels sont les rapports entre la Grande-Bretagne et ses dépendances, quel lien les rattache, si ce lien se resserre ou s’il se relâche avec le temps.

Le nom de colonie ne devrait en toute justice être appliqué qu’aux groupes d’émigrans qui se transportent dans une contrée déserte avec les mœurs et les lois de la mère-patrie. Ces émigrans ont un droit incontestable à ne pas être gouvernés autrement qu’ils ne le seraient sur la terre natale. C’est ainsi que le comprennent les Anglais qui s’expatrient. Lorsque sir Walter Raleigh entreprit de fonder un établissement en Amérique, la reine Elisabeth garantit par lettres-patentes aux compagnons de cet aventureux chevalier qu’ils continueraient à jouir sur la terre étrangère de tous les privilèges qui leur appartenaient en Angleterre. Cependant il est d’usage de comprendre aussi sous ce nom de colonies les provinces d’outre-mer conquises sur des souverains de race inférieure, de même que les stations militaires que les nations maritimes ont besoin d’entretenir sur les côtes lointaines pour la protection de leurs intérêts commerciaux. La Grande-Bretagne s’abstient avec raison d’appliquer le même régime politique aux unes et aux autres. Sous le rapport de l’organisation sociale, les possessions anglaises se divisent ainsi en deux catégories : d’une part celles à qui des institutions parlementaires ont été octroyées, ce sont les provinces de l’Amérique du Nord, l’Australie avec la Nouvelle-Zélande et le cap de Bonne-Espérance ; de l’autre, ce qu’on appelle les établissemens de la couronne (crown settlements), soit qu’ils possèdent des conseils de gouvernement à moitié électifs, comme les Indes occidentales et Maurice, soit que le pouvoir militaire y règne absolu comme à Malte et aux Bermudes. Je laisse à dessein de côté dans cette étude l’Inde anglaise, qui forme à elle seule un état puissant, vivant sur ses propres ressources, et qui d’ailleurs n’est pas comprise en Angleterre dans les attributions du ministère des colonies.

I

Suivant sir Ch. Adderley, l’histoire de la politique coloniale de la Grande-Bretagne se décompose en trois périodes bien distinctes. Dans la première, les colonies se gouvernaient elles-mêmes ; le gouvernement de la métropole ne s’en occupait que pour régler les relations de commerce avec les autres nations, car c’était l’époque où le trafic d’outre-mer était monopolisé au profit de la mère-patrie. Les premiers Anglais qui émigrèrent en Amérique emportèrent avec eux l’amour des libertés et le souci de remplir les devoirs sociaux dont ils avaient l’habitude sur la terre natale. Il en advint que les états de la Nouvelle-Angleterre étaient en réalité, bien avant l’émancipation, des démocraties parfaitement autonomes, mais des démocraties, car le caractère aristocratique de la société dont ils étaient sortis n’avait pas subsisté en Amérique, faute d’élémens. C’étaient des républiques gérant avec succès leurs propres affaires, pourvoyant à leurs dépenses avec les ressources qu’elles se créaient et se défendant elles-mêmes contre les ennemis dont elles étaient entourées. Elles se révoltèrent et se proclamèrent indépendantes dès que l’Angleterre voulut leur imposer des taxes pour couvrir des dépenses d’un intérêt commun. L’empire exotique de la Grande-Bretagne fut alors presque entièrement anéanti ; ce fut une éclipse de courte durée, car il se reconstituait à nos dépens pendant les guerres contre Napoléon. De cette époque date aussi la seconde période du régime colonial. Les Anglais, se croyant instruits par l’expérience, imaginèrent de ne plus accorder à leurs possessions lointaines une constitution politique indépendante, et, par une compensation naturelle, de prendre à la charge du budget métropolitain, en même temps qu’ils s’attribuaient la gestion des affaires, les frais de défense et d’administration. Ce régime avait un double inconvénient, d’enrayer l’activité des colons et de surcharger outre mesure le peuple anglais. A vrai dire, la Grande-Bretagne se constituait par là tributaire de ses dépendances. Il serait difficile de décider qui souffrait le plus d’un tel état de choses, de la métropole ou des colonies ; cela ne fut pas de longue durée : les provinces où l’esprit de la race anglaise dominait acquirent de jour en jour plus d’indépendance administrative. Enfin, depuis une vingtaine d’années, on a proclamé une troisième doctrine qui s’affirme à la fois en fait et en principe : c’est que les colonies doivent vivre en liberté et se suffire à elles-mêmes, sans être rattachées à la mère-patrie par d’autres liens que le souvenir d’une origine commune et le respect pour un souverain commun. Nulle part, la transition de l’un à l’autre de ces régimes ne fut plus sensible qu’au Canada. Cette belle province, que les Anglais nous enlevèrent en 1758, garda même après la conquête les mœurs, les lois et le langage de la France, tout au moins dans la partie orientale, où l’élément français était prépondérant. Donner aux habitans un gouvernement libre eût semblé aux ministres britanniques un encouragement à la révolte. On voulut donc faire leurs affaires à distance par l’intermédiaire d’un gouverneur qui recevait des bureaux de Londres le mot d’ordre en toutes choses. La situation se compliquait d’un antagonisme de races, car le Haut-Canada se peuplait d’émigrans anglais. Ces derniers réclamaient avec énergie le droit de s’administrer eux-mêmes, qu’ils prétendaient ne pas avoir perdu par le seul fait d’avoir franchi l’Atlantique. Ils obtinrent presque satisfaction par un acte royal de 1791 qui divisait la colonie en deux provinces, le haut et le bas Canada, et qui donnait à chacune de ces deux fractions un semblant d’institutions parlementaires, un conseil de législation composé de membres élus à vie par la couronne et une chambre des communes issue de l’élection. N’était-ce pas une concession suffisante ? Nullement ; le pouvoir exécutif continuait d’être indépendant du conseil de législation et de la chambre des communes, il ne relevait que du gouverneur général, qui lui-même était l’émanation du pouvoir royal. Le résultat fut une situation d’hostilité chronique entre les ministres et l’assemblée élective. Quand on parlait de concéder aux Canadiens le vrai régime parlementaire, c’est-à-dire la responsabilité du pouvoir exécutif devant les chambres, les hommes d’état anglais répliquaient que ce serait rompre toute connexion entre la métropole et la colonie.

L’Angleterre envoyait pendant ce temps ses meilleurs administrateurs au Canada. Le poste de gouverneur-général des possessions anglaises de l’Amérique du Nord, doté d’un riche traitement de 10,000 livres sterling, était à la hauteur de toutes les ambitions. Metcalfe, lord Elgin, lord Monck, s’y succédèrent et épuisèrent l’un après l’autre leur patience à réaliser un accord impossible entre les prétentions des colons et les prérogatives que la couronne s’efforçait de se réserver. L’un des partisans que les Canadiens comptaient déjà dans le parlement britannique définit cette situation ambiguë d’un mot un peu vulgaire, mais juste : c’est allumer du feu dans une chambre dont on a bouché la cheminée, et, ajoutait-il, cela peut durer plus ou moins longtemps, suivant l’intensité du feu. Les moins clairvoyans s’aperçurent à la longue qu’un tel système ne pouvait être éternel. L’opposition locale, ne pouvant s’en prendre aux ministres que le gouverneur-général soutenait contre la majorité des chambres, remontait plus haut, et révélait son intention de chercher un remède dans l’annexion aux états libres de l’Union américaine.

Cependant le Canada affirmait chaque année davantage son droit à l’autonomie, en prouvant qu’il pouvait payer ses dépenses avec ses ressources propres. Non-seulement l’administration civile et judiciaire n’était plus à la charge de la métropole, mais encore pendant la vice-royauté de lord Elgin le traitement du gouverneur-général commença d’être payé par le budget colonial, qui pourvut aussi à l’entretien des routes et des canaux et aux frais d’organisation de la milice. De longues lignes de chemins de fer furent entreprises avec les ressources locales. La colonie songeait à se défendre elle-même contre ses ennemis extérieurs. L’immense frontière qui la sépare au sud de son puissant voisin est ouverte à toutes les incursions des bandes armées qui s’organisent en liberté dans les états, comme il a paru plus d’une fois. Défendre cette ligne indéfinie avec des troupes régulières était une tâche impossible, même quand l’Angleterre à des momens de panique envoyait 15 ou 18,000 hommes en Amérique. Une bonne organisation de la milice était la meilleure des défenses. Vers 1862, on comptait 35,000 volontaires exercés, habillés et armés presque en entier aux frais du budget. On organisait une école d’officiers de milice dans chacune des garnisons qu’occupaient les régimens de la reine. Québec était protégé par des forts dont la métropole avait fait les frais ; les parlemens provinciaux offraient de fortifier Montréal et d’autres localités à la seule condition que la Grande-Bretagne fournirait l’armement, et garantirait l’emprunt nécessaire pour l’exécution dé ces travaux de défense.

A côté des deux Canada, dont la population dépasse 3 millions d’habitans, la Grande-Bretagne possède dans l’Amérique du Nord d’autres provinces de moindre importance : le Nouveau-Brunswick (300,000 habitans), qui n’est séparé de l’état du Maine que par une frontière fictive, théâtre d’empiétemens et de discussions ; la Nouvelle-Ecosse (375,000 habitans), dont les ports, Halifax et Sidney, sont les principales stations navales de ces parages ; l’île du Prince-Edouard (93,000 habitans), qui produit du grain en quantités considérables ; l’île de Terre-Neuve (145,000 habitans), célèbre par ses pêcheries. Chacune de ces provinces donnait le même spectacle d’une lutte incessante entre le représentant de la reine et les assemblées électives, avec les inconvéniens plus graves qui surgissent au sein de petits gouvernemens, où l’intérêt particulier d’une coterie prend aisément le dessus. N’y avait-il pas avantage à réunir ces 4 millions de citoyens anglais sous une règle commune ? L’ancien parti français, qui est encore en majorité dans le Bas-Canada, avait cessé depuis longtemps de se montrer hostile à la domination anglaise. Il y avait plus d’unité dans ces provinces que la diversité des origines ne l’eût fait supposer. Jusqu’à la nature du sol, tout conseillait une union effective entre elles : l’ouest produit des céréales en abondance, la région du centre est industrieuse et riche en produits métallurgiques ; les ports qui mettent cette portion du continent en relation avec le reste du monde sont situés sur la côte orientale. Sir Edmond Head, gouverneur-général, de 1854 à 1861, par là le premier de former une confédération qui donnerait aux possessions anglaises plus de cohésion en regard de la grande Union américaine ; mais le cabinet britannique préférait que le projet sortît de l’initiative des colons plutôt que de sembler leur être imposé. Quelques années plus tard eut lieu à Québec une réunion des délégués des provinces où les bases de la fusion furent discutées et arrêtées. En 1867, l’entente était complète entre le Canada, la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick. Le bill soumis au parlement britannique ne fit que confirmer l’existence de la Dominion of Canada, dont les législatures provinciales avaient arrêté les conditions. L’île du Prince-Édouârd et Terre-Neuve restaient pour le moment en dehors de cet arrangement, parce que l’une et l’autre ont leur avenir engagé par la mauvaise politique du temps passé.

L’île du Prince-Edouard n’a pris ce nom qu’il y a soixante ans en l’honneur du duc de Kent, père de la reine Victoria, qui s’en était fait le patron. Après la guerre de sept ans, le territoire avait été partagé en soixante-six lots, distribués, sous la condition d’une redevance annuelle de 2 à 6 shillings par 100 arpens, à des officiers de l’armée anglaise qui n’habitaient pas l’île, et sous-louaient leurs domaines en détail à des agriculteurs par baux de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans au taux d’environ 1 shilling l’arpent. Vu la longueur des baux, ces derniers se considérèrent comme les vrais propriétaires, et prétendirent s’affranchir du paiement des fermages. Il est de fait que l’absentéisme des premiers concessionnaires était préjudiciable à la prospérité de la colonie. Quelques-uns, qui ne payaient pas exactement leurs redevances, furent expropriés au profit des tenanciers, d’autres ont vendu leurs droits au gouvernement ; mais il reste encore un tiers de la surface arable entre les mains de propriétaires étrangers. Les colons prétendent que le gouvernement impérial, auteur des concessions primitives, est tenu de les racheter, — qu’en attendant ils ne doivent pas payer tous les frais de leur administration civile. En effet, le traitement du lieutenant-gouverneur est encore à la charge de la métropole. L’île ne veut pas entrer dans la Dominion avant d’être affranchie de la redevance que ses habitans paient à des étrangers. Quant à Terre-Neuve, la difficulté est d’une autre nature. A une époque où la pêche était le seul intérêt dans ces parages, les traités ont partagé le littoral entre la France et l’Angleterre, donnant à chaque nation le droit exclusif de pêcher et de s’établir sur la portion qui lui était assignée. Il n’était pas question alors de colonisation. Depuis, les Anglais ont occupé Terre-Neuve, ils s’en attribuent la souveraineté entière et ne peuvent cependant ni bâtir, ni cultiver, ni exploiter les mines dans une zone mal définie que les pêcheurs français laissent en grande partie à l’abandon. Les deux gouvernemens ont plusieurs fois tenté de s’entendre sur ce point sans réussir à concilier leurs prétentions respectives. Les habitans de Terre-Neuve, comme ceux de l’île du Prince-Edouard, n’ont donc pas encore la libre disposition de leur territoire.

Sans attendre l’accession de ces deux provinces, la Dominion of Canada s’est constituée en imitant autant que possible les institutions de la mère-patrie. Un sénat composé de membres nommés à vie par la couronne, une chambre basse dont la représentation est calculée sur la double base de l’étendue du territoire et du nombre des électeurs, un ministère responsable devant le parlement sous la haute impulsion du gouverneur-général, qui représente la reine, telles sont les bases de la constitution canadienne. Chaque province conserve son propre parlement pour les affaires d’intérêt local. Le gouverneur-général a droit de veto sur toutes les délibérations, à la condition d’en référer au gouvernement impérial ; ce titre appartint dès lors au gouvernement de Londres en tant qu’il agissait comme suzerain des provinces d’outre-mer. L’empire britannique s’établissait sans bruit ni proclamation. Ces institutions, qui ressemblent aussi à celles des États-Unis, en diffèrent par un point essentiel. Dans l’Union, ce que la constitution réserve au congrès est nettement spécifié, et le reste est du ressort des législatures locales ; au Canada, ce sont au contraire les attributions des assemblées provinciales que la constitution a pris soin de délimiter : l’imprévu appartient au parlement de la Dominion, sous la réserve que celui-ci ne se mette pas en contradiction avec les lois suprêmes de la métropole. L’unité de l’ensemble prime les droits des états.

Outre Terre-Neuve et l’île du Prince-Edouard, la Dominion compte encore s’étendre vers l’occident et ne s’arrêter qu’au Pacifique, où végète la Colombie britannique, si éloignée de l’Angleterre qu’elle semble prédestinée à devenir une annexe de l’Union américaine. La distance est grande du Saint-Laurent aux Montagnes-Rocheuses ; le pays intermédiaire est encore désert. Ce pendant le territoire de la baie d’Hudson, qu’une compagnie anglaise détenait depuis deux cents ans, fait maintenant partie de la Dominion. Ce serait le lien entre les membres isolés des possessions britanniques, si le projet un peu chimérique d’un chemin de fer de l’Atlantique au Pacifique se réalisait promptement vers le 52e degré de latitude. Il est permis de douter que l’extrême nord de l’Amérique acquière assez de cohésion pour se maintenir en entier à l’état de confédération indépendante. La Colombie britannique rentre dans le rayon d’activité des états de Washington et de l’Orégon. Les établissemens canadiens du Fort-Garry et de la Rivière-Rouge, n’ont d’issue que par le Minnesota. L’unité de gouvernement n’a sa, raison d’être qu’entre les provinces qu’arrose le Saint-Laurent. A moins que les défrichemens ne prennent dans l’ouest un essor inattendu, c’est à cela que doit se borner la confédération canadienne, et sans doute alors elle aura la force de résister à l’attrait d’une fusion intime avec l’Union américaine.

Le groupe de colonies que les Anglais ont créé depuis quatre-vingts ans dans les mers du sud est désigné par eux sous le nom d’Australasie, expression géographique nouvelle et peu connue. Cela comprend les six états de l’Australie et la Nouvelle-Zélande, en tout plus de 2 millions d’habitans d’origine européenne dans une région du globe où il n’y avait que des sauvages au siècle dernier. La transportation des criminels, dont les Australiens voudraient effacer aujourd’hui les moindres traces, fut, quoi qu’ils en disent, l’élément essentiel de la colonisation pendant les trente ou quarante premières années. La découverte de l’or, qui survint à l’époque où la transportation disparaissait, attira de nombreux immigrans ; mais ce ne fut pas la richesse des minerais aurifères qui les retint et qui doubla la population en peu d’années, ce fut une sage distribution des terres vacantes entre les nouveaux arrivés. On a vu plus haut que l’île du Prince-Edouard souffre encore des mesures agraires qui furent prises lors de la première occupation européenne ; on verra plus tard que des obstacles de ce genre s’opposent à la prospérité des Indes occidentales. En Australie, après quelques hésitations passagères, la question finit par être résolue en conformité de certains principes très sages que sir Ch. Adderley développe avec une netteté parfaite dans son ouvrage sur la politique coloniale.

Au début d’une colonie, la terre n’a pas de maître ; elle appartient à la couronne, qui peut en donner ou en vendre suivant qu’il lui paraît préférable. Le système des concessions gratuites fut vite abandonné ; il favorisait les spéculateurs, qui se faisaient délivrer plus de terrains qu’ils n’en pouvaient cultiver ; d’ailleurs il transformait chaque immigrant en petit cultivateur, ce qui laissait subsister la pénurie de main-d’œuvre, il privait enfin le pays d’une recette importante. Lord Grey, qui était ministre des colonies lorsque la question fut débattue, fit décider que les terres vacantes seraient vendues à un prix modéré, afin d’attirer les étrangers, et que le produit de la vente serait appliqué aux besoins locaux, une moitié étant toujours consacrée aux dépenses de l’émigration. Lord Grey disait avec assez de raison que les terres vacantes sont une partie du domaine de la couronne, mais que la couronne n’en peut disposer qu’au profit de la colonie. Personne au surplus n’admettait que l’on en pût tirer un revenu, si ce n’est pour payer le voyage des émigrans, pour subvenir aux dépenses d’exploration, d’arpentage et de travaux publics dans les régions nouvellement perlées. Seulement il arriva que bientôt les provinces australiennes voulurent disposer elles-mêmes des recettes que produisait cette branche du revenu public ; elles prétendaient que la métropole n’avait pas qualité pour choisir les immigrans qu’il leur convenait d’attirer chez elles, et que par exemple employer l’argent de la vente des terres à payer le voyage d’outre-mer aux plus pauvres gens des paroisses d’Angleterre serait plus nuisible qu’utile. Les gouvernemens locaux obtinrent, à force de réclamer, que la métropole leur laissât la libre disposition de cette source de revenus.

C’est que ces gouvernemens avaient obtenu à la longue tous les privilèges de la plus complète indépendance. La Nouvelle-Galles du Sud, qui fut peuplée la première, n’eut longtemps qu’une administration hybride, moitié autocratique, moitié représentative, avec un conseil législatif dont le gouverneur-général nommait Une partie des membres. En 1850, lord Grey fit voter par le parlement de la Grande-Bretagne une loi qui accordait aux provinces de l’Australasie, sauf à l’Australie occidentale, qui n’était pas encore en mesure de subvenir à toutes ses dépenses, le droit de modifier elles-mêmes leur constitution quand elles le jugeraient convenable.

Si l’on songe qu’à cette époque le Canada était encore tenu en tutelle, et qu’aucune des possessions anglaises n’était dotée d’un gouvernement libre, on comprendra que la question de savoir quelle organisation politique leur convenait le mieux était assez embarrassante. Fidèle aux traditions de la mère-patrie, lord Grey recommandait aux Anglais de l’Océanie de se donner deux chambres, l’une à la nomination de la couronne, l’autre élue par des censitaires. Ce fut en effet le type admis dans tous les établissemens de la Mer du Sud, sauf les variations qu’imposait l’esprit local. Ainsi, dans la Nouvelle-Galles du Sud, province agricole et pastorale où de grands propriétaires conservent l’influence, la chambre supérieure est nommée par le gouverneur-général, et renouvelée tous les cinq ans en même temps que l’assemblée élective ; on n’est électeur qu’à la condition de payer une taxe. Dans la province de Victoria, où le travail des mines donne la prépondérance à l’élément démocratique, les deux chambres, issues du suffrage universel, n’ont qu’une durée de trois ans. L’Australie du sud, pays agricole, n’accorde la franchise électorale qu’après trois ans de résidence. Un détail curieux de ces diverses constitutions est d’y voir adopter partout le vote au scrutin secret, que l’Angleterre n’a pas encore accepté chez elle. Dans chaque état, le pouvoir exécutif appartient à des ministres, au nombre de six à dix, responsables devant les chambres, sous la conduite du gouverneur-général, qui est la seule émanation de l’autorité impériale. Il ne paraît pas que le droit de veto réservé à la reine et en dernier ressort au parlement britannique soit fréquemment exercé.

En même temps qu’elles recouvraient le droit de se gouverner, de régler leur budget et de disposer à leur gré des terres vacantes, ces colonies s’engageaient à ne plus rien coûter à la métropole, et même à se défendre elles-mêmes contre les ennemis intérieurs ou extérieurs. Si elles voulaient une garnison britannique, cela leur était permis, pourvu qu’elles en payassent les frais, fixés une fois pour toutes à 40 liv. sterl. par an et par fantassin, et à 70 liv. sterl. par artilleur. Elles n’abusèrent pas de cette permission, qui leur coûtait trop cher ; la province de la Terre-de-la-Reine conservait en 1869 une compagnie d’infanterie, et celle de Victoria en avait cinq, que depuis elle a congédiées. Ce n’est pas à dire néanmoins que l’Australie soit dépourvue de forces armées. Elle a d’abord une gendarmerie bien organisée et bien payée, puis quelques pelotons d’artilleurs volontaires recrutés avec le plus grand soin, enfin de nombreux bataillons de miliciens que l’on exerce aux manœuvres par escouades à de fréquens intervalles, et que l’on réunit en corps, dans chaque province, une fois par an pendant huit jours. Les moyens employés pour remplir les cadres n’ont guère d’analogie avec les lois de recrutement de la vieille Europe. Après deux ans d’immatriculation, un volontaire apte au service est exempt du jury ; après cinq ans, il reçoit une concession gratuite de 50 arpens. Cette organisation, qui est presque complète dans la province de Victoria et dans la Nouvelle-Galles du Sud, laisse encore, il est vrai, quelque chose à désirer dans les états voisins, qui sont moins prospères. En somme, l’Australie possède quelques milliers de soldats présens sous les drapeaux ; elle a des cadres pour 40,000 volontaires, qui se lèveraient avec empressement devant le danger d’une invasion. Melbourne et Sydney, qui sont les points les plus vulnérables, ont été fortifiés avec soin. Que l’on songe aux prodigieux arméniens qu’exigerait de la part d’une puissance européenne l’expédition aux antipodes d’une force suffisante pour triompher en de telles conditions ! L’Australie se croit donc à l’abri de l’invasion dans le cas où la Grande-Bretagne serait en guerre contre une grande puissance maritime. Seulement il est admis jusqu’à présent que la protection de la marine commerciale en pleine mer est l’un des attributs du gouvernement impérial ; lui seul doit avoir des flottes de guerre et des armées navales. Victoria, dont le budget est toujours riche, s’est donné une école de matelots et entretient un navire cuirassé ; mais ce n’est qu’un des accessoires de la défense du port Philipp : ce serait, en cas d’hostilités, une médiocre ressource contre les poursuites des corsaires ennemis.

Les natifs que rencontrèrent les pionniers de l’Australie étaient des sauvages étrangers à toute notion de la vie civilisée ; faibles, ignorans, craintifs, ils s’enfuyaient loin des habitations ou s’apprivoisaient en peu de temps. Ils étaient au reste peu nombreux, et là même où, comme dans la Terre-de-la-Reine, ils eurent l’audace de faire la guerre aux Européens, leur résistance fut courte et sans gravité. Dans la Nouvelle-Zélande, la situation respective des Européens et des indigènes était bien différente. Les Maoris, —tel est le nom des barbares habitans de ces îles, — sont des hommes robustes, énergiques, capables de s’assimiler les idées de l’ancien monde. Ils ont appris l’usage des armes à feu, qu’un commerce de contrebande leur livre en aussi grande quantité qu’ils en ont besoin. Ils vivent en commun sous l’autorité de rois indigènes, et ils tiennent à conserver leurs terres autant que les colons désirent les acquérir. Ces peuplades belliqueuses étaient sans cesse en guerre les unes contre les autres avant l’arrivée des Européens, si bien que les Maoris de l’île méridionale avaient été presque complètement anéantis par leurs rivaux de l’île du nord. Ces derniers se réfugièrent, quand les Anglais étendirent leurs établissemens, dans le massif montagneux de Waikato.

Le premier sujet de discorde entre colons et natifs fut l’occupation d’un certain territoire qu’un chef maori avait vendu contre le gré de ses sujets. En présence de ces difficultés, la politique du gouvernement impérial fut dès le principe ferme et conciliante. Les hommes d’état anglais se sentaient en face d’une race vigoureuse qui, loin de sa laisser anéantir facilement comme les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord ou les nègres de l’Australie, montrait quelque disposition à se mêler aux Européens. Enrôler les indigènes les plus belliqueux dans l’armée et dans la police, employer les plus robustes aux travaux des routes, placer les hôpitaux, les maîtres d’école, les missionnaires et même les caisses d’épargne à leur portée, faire trancher par des magistrats les litiges auxquels donnaient lieu la vente et l’achat des terrains, enfin pensionner généreusement les chefs des tribus amies, telle fut la politique prescrite en 1849 au gouverneur-général de la Nouvelle-Zélande, après qu’une première guerre eut démontré ce que valait la résistance des Maoris. Les forces britanniques cantonnées dans l’île du nord étaient maintenues au chiffre de 2,500 hommes. En même temps on eut recours à l’utopie bien connue de la colonisation militaire. Cinq cents vieux soldats reçurent des concessions gratuites dans les territoires contestés, à la condition de cultiver et de se battre tour à tour suivant que besoin serait. Disons bien vite que cet essai ne fut pas plus heureux aux antipodes qu’il ne l’a été en Algérie. Ces soldats laboureurs disparurent au bout de quelques années sans presque laisser de trace et sans avoir rendu aucun service ni rien cultivé.

Quand le moment vint d’accorder un gouvernement représentatif à la Nouvelle-Zélande, de même qu’aux autres provinces australasiennes, on pensa qu’il était imprudent d’abandonner au parlement local la direction des affaires indigènes, puisque les frais de la guerre, en cas de mésintelligence, retomberaient sur le budget de la métropole. Cependant les tentatives de fusion des deux races qui avaient si misérablement échoué jusqu’alors ne pouvaient être un obstacle perpétuel à l’affranchissement des colons. Un acte royal de 1854 créait un conseil à vie de dix membres, une assemblée législative élue pour cinq ans, et divisait la Nouvelle-Zélande en six provinces pourvues chacune d’une assemblée délibérante. Le pouvoir exécutif appartenait à des ministres responsables ; le parlement possédait le droit de réformer sa propre constitution et de légiférer en toutes matières, sauf pour ce qui concernait les Maoris, dont le gouverneur-général s’occupait seul conformément taux instructions qu’il recevait de Londres. Cette réserve, dont on chercherait en vain l’équivalent dans les autres constitutions coloniales, prétendait se justifier par la subvention importante qu’accordait à la Nouvelle-Zélande le trésor impérial. L’entretien des troupes et l’amélioration des indigènes coûtaient 1 million de livres sterling par an à la Grande-Bretagne.

Néanmoins les difficultés s’aggravèrent au lieu de diminuer. Il fallut élever la garnison de l’île au chiffre de 7,000 hommes. On venait de découvrir des terrains aurifères dans la Nouvelle-Zélande ; la population s’accrut. L’Angleterre se fatiguait de payer si cher pour une colonie dont la prospérité était évidente, de même que le parlement local s’impatientait d’être tenu en tutelle par rapport aux affaires indigènes. En 1863, les Maoris du district de Waikato s’insurgèrent. Soldats réguliers et miliciens furent mis sur pied ; les dépenses de guerre dépassèrent toutes les prévisions. Le duc de Newcastle, qui était alors ministre des colonies, signifia nettement qu’elles devaient être payées en entier par ceux qui en profitaient. Le parlement voulut confisquer les terres des tribus rebelles ; on le laissa faire en lui notifiant que les troupes anglaises seraient rappelées en Europe, à moins qu’il n’en prît l’entretien à sa charge. Là-dessus survint un compromis : il fut convenu qu’un régiment resterait dans la Nouvelle-Zélande aux frais de l’Angleterre tant que la colonie voterait 50,000 livres sterling par an pour l’amélioration des indigènes ; mais cet arrangement fit naître une nouvelle difficulté. Ce régiment devait-il être sous les ordres du gouverneur-général ou du ministre de la guerre néo-zélandais ? Les colons déclarèrent que, si les troupes anglaises n’obéissaient pas au même chef que les miliciens, il valait mieux les rappeler en Europe. Le gouvernement impérial les prit au mot, il évacua la Nouvelle-Zélande jusqu’au dernier soldat. C’était cependant dans une période critique de la guerre. Il ne paraît pas que les colons aient eu lieu de le regretter. C’est qu’aussi ils sont devenus bien plus nombreux que les indigènes : ceux-ci ne sont plus guère que 40,000, tandis qu’il y a 80,000 Européens dans l’île du nord seulement et deux fois autant dans l’île du sud ; encore tous les Maoris ne sont-ils pas hostiles. L’abandon de la Nouvelle-Zélande par l’armée britannique en présence d’insurgés qui, pour être en petit nombre, n’en étaient pas moins très dangereux, a été sans contredit l’un des actes les plus audacieux de la nouvelle politique coloniale de l’Angleterre. Il était impossible de dire plus carrément aux habitans de toutes les possessions britanniques qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes. Il est bien vrai que la Nouvelle-Zélande sera plus tranquille maintenant, les colons ayant la certitude que toute guerre contre les natifs se ferait à leurs risques et périls ; mais ne peut-on pas craindre qu’en présence d’un danger sérieux ils ne réclament d’une autre nation européenne l’appui que leur refuse la mère-patrie ? Et puis n’y a-t-il pas quelque cruauté à laisser des immigrans maîtres absolus du sort des Maoris dont ils convoitent les terres ? Les hommes d’état britanniques ne s’abandonnent pas à une politique sentimentale. Sir Charles Adderley termine son chapitre sur les affaires de la Nouvelle-Zélande par la maxime des Romains : coloniœ non tam regendœ sunt quam colendœ, ce que M. Gladstone avait paraphrasé quelques années auparavant dans un de ses discours à propos de la constitution politique de cette même province : « Nous ne sommes pas encore arrivés dans notre législation à des rapports normaux entre les colonies et la métropole… Quand nos ancêtres voulaient fonder une colonie, il y a deux cents ans, ils ne se présentaient pas devant le parlement avec un devis, et ne demandaient pas tant pour un gouverneur, tant pour un juge, tant pour un secrétaire, tant pour les employés inférieurs. Ils se réunissaient un certain nombre d’hommes libres avec l’intention de créer dans l’autre hémisphère un état libre. Ils ne comptaient pas sur l’appui artificiel de la mère-patrie, et en conséquence ils avançaient avec une rapidité presque miraculeuse, eu égard à la lenteur des voyages à cette époque. » Coloniser vite, lorsqu’il s’agit de contrées comme la Nouvelle-Zélande ou le Canada, ce n’est pas seulement fonder des villes et défricher des terres, c’est aussi prendre sous le soleil la place des tribus indigènes par la force brutale. Qu’en diraient les sauvages, s’ils savaient se plaindre et se faire entendre ?

Passons aux possessions anglaises de l’Afrique méridionale : la province du Cap et celle de Natal. Ce qui les distingue de l’Australie est l’existence au milieu des Européens de nombreuses tribus natives de diverses races. Sur 700,000 habitans, il n’y en a qu’un tiers de race blanche ; encore sont-ils en partie des descendans des anciens cultivateurs hollandais qui se sont alliés à des indigènes. Le reste se compose de Hottentots et de Cafres assez peu soumis. La culture de la vigne et des céréales et l’élevage des troupeaux font la richesse de ces contrées situées sous un climat agréable dont le tempérament européen s’accommode à merveille. La découverte de terrains aurifères et de mines de diamans en a fait un centre d’attraction pour tous les aventuriers que tentent les gains aléatoires. Le régime politique des deux états n’est pas encore le gouvernement représentatif : Natal n’a qu’une assemblée dont quatre membres sur seize sont nommés par le gouverneur ; le Cap a un conseil et une chambre basse, tous deux nommés par des électeurs censitaires ; dans l’une comme dans l’autre, les ministres ne sont pas responsables devant les chambres et ne peuvent même en faire partie. Cette organisation transitoire, qu’explique la rivalité entre Européens et natifs, ne durera certainement qu’autant que les colons voudront bien s’y soumettre, car le parlement britannique ne leur a pas refusé le droit d’améliorer leur constitution. Sur la limite des établissemens anglais subsistent encore deux républiques précaires créées par les Boërs, d’origine hollandaise. Ceux-ci, que l’alliance avec des femmes indigènes avait ramenés à un état voisin de la barbarie, n’ont pas voulu se soumettre à la loi anglaise, qui abolissait l’esclavage. En 1835, ils émigrèrent avec leurs troupeaux au-delà du fleuve Orange, et un peu plus tard au-delà du Vaal, où ils eurent la prétention de rester indépendans. Le territoire situé sur les bords de l’Orange et du Vaal que ces réfractaires s’attribuaient n’était pas tout à fait désert. Il y existait une puissante tribu, les Bassoutos, et en outre celle des Griquas, métis de blanc et de noir que le voisinage des Européens n’effarouchait pas. Toutefois les Boërs ne vécurent pas en paix. La vie pastorale qu’ils menaient exigeant de vastes superficies, ils empiétaient sans cesse sur les cantons occupés par les indigènes. Une guerre s’ensuivit ; le gouvernement du Cap prit parti pour les Griquas contre les Hollandais, et, soit par ambition, soit par désir d’imposer la paix, il finit par déclarer la province de la Rivière-Orange partie intégrante du domaine britannique. Peut-être quelques-uns des Boërs souscrivirent-ils à cette annexion, qui leur garantissait la tranquillité ; mais il paraît plus probable que la majorité ne s’y voulut pas soumettre. En fait le duc de Newcastle, ministre des colonies en 1853, répugnait à étendre sans nécessité la surface des possessions anglaises ; après s’être assuré que cette nouvelle conquête ne pourrait être maintenue que par la force des armes, il prévint le gouverneur du Cap que la reine renonçait à tout droit de souveraineté sur la province de la Rivière-Orange. Les deux jeunes républiques continuèrent de lutter contre leurs sauvages voisins ; peu à peu, ceux-ci reculaient devant des adversaires mieux armés et mieux organisés : on pouvait prévoir déjà qu’ils n’auraient bientôt plus d’autre ressource que d’émigrer en masse vers les régions presque désertes au nord des établissemens européens.

Le gouvernement anglais se sentait d’autant moins enclin à s’étendre vers le nord que sa frontière orientale était le théâtre de luttes incessantes contre les Cafres. Les dépenses militaires atteignirent souvent le chiffre de 1 million sterling par an, ce qui devenait une charge exorbitante pour le budget de la métropole. Toutefois il y avait de ce côté un intérêt d’avenir assez évident, car la Cafrerie indépendante s’interposait entre le Cap et Natal. Après bien des années de guerre, les Anglais s’annexèrent la Cafrerie, qui avait encore pour eux l’avantage d’être une province maritime, les tenaient tant à être maîtres du littoral que, lorsque le président de la république de Transvaal fit connaître en 1868 l’intention d’occuper les bords de la mer au nord de Natal, le gouverneur-général du Cap, appuyé par son gouvernement, déclara s’opposer à cette extension de territoire. Dans cette Afrique méridionale, où il y a encore place pour tout le monde, il est en vérité fort étrange d’interdire à un peuple d’origine hollandaise l’accès de la mer : les Boërs sont faibles et les Anglais sont puissans ; aussi l’affaire n’eut-elle pas suite.

On a dit plus haut comment le cabinet britannique avait définitivement laissé la république de la Rivière-Orange à elle-même après avoir tenté un moment de la transformer en province tributaire. Un événement imprévu vint rappeler l’attention de ce côté ; ce fut en 1867 la découverte de diamans dans les territoires situés au confluent du Vaal et de l’Orange, sur le domaine des Griquas, qui imploraient dix ans auparavant la protection des Anglais contre les envahissemens des Boërs. Quoique les districts diamantifères soient à 1,200 kilomètres de la ville du Cap, la population européenne y accourut en foule. En septembre 1870, il y avait là 5,000 Anglais ; en juillet 1871, il y en eut 30,000. Ces nouveau-venus s’y installaient comme chez eux avec l’esprit d’organisation qui leur est propre. Les premiers arrivés constituèrent, à défaut de gouvernement, une société de défense mutuelle et maintinrent l’ordre avec assez de succès ; puis le gouverneur du Cap y envoya un délégué, que les mineurs reconnurent pour leur chef malgré l’opposition des Boërs. Les Griquas étaient enchantés de se voir ainsi soustraits à la domination des Hollandais, leurs anciens ennemis. Ces derniers protestèrent, mais en vain. Ils firent mine de repousser les intrus par la force ; on leur fit voir qu’ils n’étaient pas les plus forts. Ils proposèrent de soumettre le litige à l’arbitrage d’un souverain européen ; on leur répondit qu’ils étaient d’anciens sujets de la couronne d’Angleterre, et que la reine ne pouvait admettre d’arbitre étranger entre eux et ses sujets actuels. L’affaire en est là. Nous voyons bien de quel côté est la force ; nous ne voyons pas aussi bien, au milieu d’assertions contradictoires, de quel côté est le bon droit.

On le comprend, dans une période de transition remplie par les guerres des Cafres, par les querelles avec les Boërs et par la découverte des mines de diamans, les états de l’Afrique méridionale n’ont guère eu le temps de songer à leur organisation politique. Il semble admis au Gap aussi bien qu’en Angleterre que l’établissement du régime représentatif n’est plus qu’une question de temps. En attendant l’instant favorable, les habitans s’abstiennent de toucher à leurs institutions actuelles. Leur budget est à peu près en équilibre ; la dette publique est modérée, car elle ne monte pas à deux années du revenu. On parle déjà de créer dans ces contrées une vaste fédération dont les deux républiques de Transvaal et d’Orange seraient partie intégrante. On compte que les Boërs ne refuseront pas d’entrer dans une confédération libre qui leur offrira les débouchés dont ils ont besoin, la tranquillité dont ils ont souvent manqué, paraît-il, depuis l’époque de leur sécession, et l’autonomie provinciale qu’ils ont été chercher au-delà de la Rivière-Orange ; mais qu’en pensent les deux républiques ? il n’y a peut-être pas d’état au monde qui soit moins connu en Europe ; il n’y en a pas non plus qui soit plus complètement à la discrétion de l’Angleterre.

Trois fédérations autonomes, qui ne se relieraient à la mère-patrie que par la force de l’habitude et des souvenirs affectueux, la première dans l’Amérique du Nord, la seconde en Australie, la troisième dans l’Afrique méridionale, tel est l’avenir assez évident des possessions anglaises dont il a été question jusqu’ici. On s’explique que les Anglais veulent y voir trois groupes analogues aux États-Unis, moins l’aigreur qu’une séparation violente a laissée chez ceux-ci. Les pays dont il s’agit dans ce qui va suivre appartiennent à un autre ordre d’idées ; ce sont les stations navales ou commerciales et les provinces où des hommes de race inférieure se trouvent en majorité.


II

Les stations que la Grande-Bretagne entretient sur tous les rivages du globe dans l’intérêt de sa marine militaire ou marchande sont des dépendances plutôt que des provinces de l’empire britannique. Les droits du self-government leur sont refusés ou ne leur sont accordés qu’avec plus ou moins de restriction. Les pouvoirs que le gouvernement tient de la couronne ne sont balancés que par des conseils dont quelques membres seulement sont élus par les habitans ; comme de juste, la responsabilité croît avec l’autorité, et la dépense avec la responsabilité. Les budgets de ces petits établissemens ne se maintiennent en équilibre qu’avec les subventions que leur accorde la métropole. Par conséquent, chacun d’eux peut être l’objet d’un compte de profits et pertes dont le résultat, souvent négatif, suggère l’idée que beaucoup de ces postes secondaires devraient être abandonnés.

A quoi servent, par exemple, les stations de la côte occidentale d’Afrique ? La reine d’Angleterre possède là quatre colonies distinctes, réunies sous l’autorité d’un gouverneur-général qui réside à Freetown, capitale de Sierra-Leone ; on y compte 400,000 indigènes ou environ contre 200 ou 300 Européens. Le climat est mortel pour ceux-ci. Les Anglais s’établirent d’abord sur la côte de Guinée, au temps de la reine Elisabeth, pour y faire le commerce des esclaves et de la poudre d’or. Plus tard, convertis aux idées anti-esclavagistes, ils conservèrent leurs stations comme ports de relâche des escadres qui surveillaient la traite des nègres. A présent, le commerce des esclaves est à peu près éteint ; l’escadre des côtes occidentales d’Afrique se tient au cap de Bonne-Espérance ; les Anglais n’ont donc plus d’autre raison de se maintenir dans ces parages que le désir de protéger leurs nationaux qui trafiquent avec les indigènes ; mais on s’est aperçu que le commerce est bien plus prospère là où le pavillon britannique ne flotte pas en permanence ; les trafiquans s’appliquent davantage à éviter les querelles quand ils ne se sentent pas appuyés par une garnison. Les naturels eux-mêmes vivent plus tranquilles lorsque les Européens sont si loin qu’aucun des deux partis en lutte ne peut espérer leur appui.

Au fond, sir Charles Adderley convient que l’ingérence du gouvernement anglais dans les affaires intérieures des peuplades nègres n’a pas été heureuse, et que ses compatriotes n’ont pas un champ d’activité suffisant sous un climat qui leur est pernicieux au plus haut degré. Il abandonnerait volontiers cette région tout entière aux Français, qui, de son avis, y réussissent mieux. Selon lui, l’intérêt des stations de la côte occidentale d’Afrique se résume en une dépense annuelle de 3,300 livres sterling que paient sans compensation les contribuables de la Grande-Bretagne. La traite disparaît, parce qu’elle n’a plus de débouchés. Les nègres sont rebelles à la civilisation anglaise, et probablement aussi ce sont de mauvais consommateurs. Il n’y a qu’un parti à prendre : s’éloigner d’un littoral où l’esprit d’aventure et d’entreprise n’a rien à faire.

Aux Indes occidentales, la situation est plus favorable. Ce fut là que s’établirent les premiers Européens qui traversèrent l’Atlantique ; ce sont des îles fertiles, avec un climat chaud, mais non point insalubre. Ce sont les îles à sucre, et l’on peut comprendre que ce sont des possessions enviables rien que par le désir que les Américains du Nord semblent avoir de les posséder. L’Angleterre s’est attribué les plus gros lots dans les Antilles à la suite de nos désastres maritimes du premier empire. Les nombreuses colonies qui lui appartiennent maintenant dans l’Amérique centrale se groupent en six gouvernemens généraux, la Jamaïque et ses annexes, les îles du Vent, dont la principale est Antîgua, les îles sous le Vent, les Bahamas, la Trinité, la Guyane britannique, en tout 1,800,000 habitans, dont les sept huitièmes sont des nègres ou des métis. L’histoire politique de la Jamaïque en ces dernières années fera voir quel est l’état social de la plus belle des Antilles ; les autres sont en proie aux mêmes difficultés : la lutte entre les blancs et les nègres affranchis.

La constitution que Charles II avait accordée aux habitans de la Jamaïque au XVIIe siècle comportait un gouvernement libre avec des assemblées délibérantes élues par la population ; mais ce n’était au fond qu’une oligarchie dans laquelle les planteurs avaient toute liberté d’opprimer leurs esclaves, sans compter que le parlement impérial s’attribuait, en vertu d’un prétendu principe supérieur, le droit de taxer et régler le commerce à sa guise. En l’absence des grands propriétaires fonciers, qui séjournaient de préférence en Angleterre, l’autorité locale fut dévolue à des régisseurs et des contremaîtres dont le joug devint bientôt insupportable. Plus d’une fois les noirs se révoltèrent ; les esclaves marrons réfugiés dans les montagnes tinrent tête aux troupes régulières, et chacune de ces insurrections se terminait par le fouet, le feu et le gibet. L’état moral de la population noire était des plus fâcheux lorsque, après la révolte des marrons en 1798, les philanthropes de la Grande-Bretagne entamèrent avec un redoublement d’énergie leur grande campagne en faveur de l’abolition de l’esclavage. Ils prirent pour auxiliaires à la Jamaïque les missionnaires de la secte des baptistes, en qui les planteurs virent depuis lors des ennemis de l’ordre public, et les nègres des sauveurs. Il y avait alors plus de 300,000 esclaves dans l’île ; eux seuls cultivaient la terre. Aussi, quand fut votée en 1833 la loi d’émancipation, cette colonie reçut-elle 150 millions de francs d’indemnité sur les 500 millions que le parlement britannique attribuait aux propriétaires dépossédés. Une conséquence de l’affranchissement des nègres fut une loi électorale qui leur permit de s’introduire dans le parlement local. Cette mesure n’eut d’autre effet que de mettre plus en évidence l’hostilité des deux races. Vers cette époque commençaient à se manifester des vœux timides en faveur de l’annexion aux États-Unis. Les cultures étaient négligées, le commerce était en décroissance ; les nègres, devenus libres, étaient plus malheureux qu’au temps de l’esclavage, car ceux qui voulaient vivre de leur travail sans être soumis au joug de leurs anciens maîtres ne pouvaient s’établir que dans les cantons les plus stériles, toutes les terres de bonne qualité ayant été accaparées par les planteurs. Il semblait aux nègres qu’une loi agraire dût être le complément de la loi qui leur rendait la liberté. Une nouvelle insurrection était imminente, elle éclata sur un prétexte futile. Au mois d’octobre 1865, à la suite d’une petite contestation en justice de paix, les noirs s’ameutèrent contre les autorités d’une paroisse. Quand la police voulut arrêter les plus turbulens, la foule se rua sur les magistrats, mit le feu aux bâtimens municipaux, et se répandit dans la campagne, où diverses habitations furent incendiées et quelques blancs mis à mort. Il y avait alors environ un millier de soldats à la Jamaïque, disséminés en plusieurs garnisons. Les colons s’épouvantèrent, croyant que l’insurrection devenait générale ; le gouverneur proclama la loi martiale, en vertu de laquelle quantité de rebelles furent fusillés à mesure qu’ils étaient arrêtés. En réalité, les insurgés n’avaient ni les moyens ni peut-être la volonté d’exterminer les planteurs. La paix se rétablit si vite que l’on ne voulut pas croire en Angleterre à la gravité de la révolte, et que l’on fut surtout impressionné par l’implacable sévérité des magistrats qui l’avaient réprimée. A la suite de ces événemens, le cabinet britannique révoqua le gouverneur-général, et prescrivit à un comité d’enquête d’examiner l’affaire en tous ses détails ; les conclusions de cette enquête furent que la peine de mort avait été appliquée sans nécessité, que la punition du fouet avait été trop fréquente et en certains cas réellement barbare, enfin que l’incendie d’un millier de maisons était une représaille inutile et cruelle, quoique ces maisons brûlées fussent presque uniquement des huttes de bois et de feuillages.

Une autre conséquence de cette insurrection fut le retrait de la constitution libérale dont les blancs de la Jamaïque avaient joui depuis près de deux siècles. Ils sentirent eux-mêmes que le régime parlementaire ne leur réussissait pas, et se résignèrent à ne plus avoir qu’un conseil consultatif de douze membres, dont six sont des fonctionnaires nommés par la couronne et les six autres seulement sont élus par la population. Ce mouvement rétrograde est-il un indice que la liberté politique ne convient pas aux Antilles ? Il faut se garder d’une conclusion anticipée avant d’avoir examiné les faits. Est-ce bien une colonie que cette île de la Jamaïque, où quelques blancs avec leurs préjugés et leur orgueil sont en face de nègres trente fois plus nombreux, ignorans, superstitieux et pourvus cependant des mêmes droits politiques ? Supposer que deux peuples dont les mœurs et les aptitudes sont si opposées vivront en bonne intelligence est contraire à l’expérience de tous les temps. Même l’élément mulâtre, qui devrait être un lien entre eux, sert plutôt à les diviser. Aussi haï par le nègre que méprisé par le blanc, le mulâtre, mécontent de sa situation sociale, se mêle volontiers à une insurrection dont il espère être le chef et le moteur. De peur que l’on n’applique le même raisonnement à toutes les contrées où l’élément nègre est en majorité, hâtons-nous d’ajouter que le caractère hautain de l’Anglais paraît être le plus grave obstacle à ce qu’une telle situation s’améliore. Transplanté sur une terre déserte ou à peu près, comme l’Australie, il y prospère. Rencontre-t-il quelques indigènes, comme dans la Nouvelle-Zélande ou l’Amérique du Nord, il les chasse ou leur fait une guerre d’extermination ; mais aux Indes occidentales, en présence d’une population noire exubérante, il préfère s’éloigner. On assure que le nombre des blancs diminue d’année en année. La Jamaïque deviendra quelque jour un royaume nègre à l’instar de Haïti, à moins qu’elle ne tombe aux mains des Américains du Nord, dont l’activité dévorante et la politique brutale triomphent dans les états du sud de difficultés analogues.

La province de Honduras, située sur le continent américain sous la même latitude que la Jamaïque et comprise dans le même gouvernement-général, prouve jusqu’à l’évidence que c’est bien la population nègre et non le climat qui empêche les Anglais de réussir. Le Honduras, couvert de belles forêts d’acajou, ne fut d’abord qu’une exploitation forestière ; puis les bûcherons s’aperçurent que le sol est fertile et produit à peu de frais le coton, la canne à sucre et le tabac. Ce pays est en voie de devenir une colonie agricole. Les Européens se plaignent que la main-d’œuvre fait défaut, bon signe dans un établissement qui comptait déjà 25,000 habitans en 1861, date du dernier recensement ; mais le sentiment de la vie politique est encore endormi chez eux. Une assemblée législative de neuf membres, dont cinq sont membres de l’administration, un budget annuel qui ne s’élève pas à plus de 40 francs par tête, une garnison anglaise de quelques centaines d’hommes, dont la métropole fait les frais, la vente des terres réservée à la couronne, voilà les conditions d’existence de cette province à laquelle il ne manque qu’un plus grand nombre de citoyens pour devenir aussi prospère que le cap de Bonne-Espérance ou l’Australie.

Les autres possessions anglaises dans les Indes occidentales sont, de même que la Jamaïque, le fruit de l’ancienne politique coloniale, qui croyait s’enrichir en s’attribuant, après chaque guerre heureuse, les colonies appartenant aux vaincus. Quel profit retire la Grande-Bretagne de l’archipel des Bahamas, dont les habitans, autrefois pirates ou boucaniers, vivent principalement aujourd’hui en dépeçant les navires échoués sur leurs côtes ? A quoi sert-il, avec le libre régime commercial de notre époque, d’avoir en sa dépendance des îles telles que Montserrat, Tabago, Nevis, où l’émancipation des noirs a privé les Européens de leurs ouvriers sans éteindre la haine des nègres contre leurs anciens maîtres ? On a prétendu que ces petites Antilles sont des fermes tropicales qui approvisionnent la mère-patrie de sucre, de tabac et de café ; mais elles ne suffisent même pas à leurs dépenses locales. Veut-on par un exemple avoir idée de ce que sont les petits gouvernemens dans ces parages ? Tortola, qui faillit être submergée en entier dans un ouragan à l’automne de 1867, a 6,000 habitans, un revenu de 50,000 francs par an, un mouvement commercial de 200,000 francs. C’est la résidence d’un gros fonctionnaire qui reçoit un salaire annuel de 20,000 francs avec le titre de président ; on voit figurer sur son budget une somme de 900 francs pour dépenses militaires et une autre somme de 1,100 francs pour travaux publics. En 1865, grâce à un don magnifique de 15,000 francs accordé par le gouvernement impérial, on a pu construire un palais de justice, et cependant toutes ces îles, depuis la moindre jusqu’à la plus grande, possédaient des gouvernemens indépendans avec une ou deux chambres législatives. Ce n’étaient, à vrai dire, que de petites oligarchies où la masse de la population était opprimée par quelques individus. La tendance actuelle du cabinet britannique est de les réunir en quelques groupes plus importans, de façon à donner plus de consistance à leurs gouvernemens, à supprimer les petits emplois trop nombreux et trop peu lucratifs, à rendre plus de dignité aux fonctions publiques et à la magistrature ; mais en même temps il reconnaît que les élémens du régime parlementaire y font défaut, et il donne au gouverneur, comme à la Jamaïque, des pouvoirs presque absolus. Il est douteux que les Antilles britanniques redeviennent réellement prospères tant que leur population sera surtout composée de nègres et de mulâtres. Les planteurs s’efforcent d’y attirer les coulies de l’Hindoustan, de la Chine et de Ceylan. Quoique bons travailleurs sans contredit, ces hommes sont presque aussi incapables que les noirs d’entrer dans les voies de la civilisation. Ces dépendances resteront donc longtemps encore sans grande valeur politique. Peut-être le gouvernement anglais s’en débarrasserait-il, sauf quelques-unes où se trouvent des ports de relâche importans, Saint-Vincent, la Trinité, la Nouvelle-Providence dans l’archipel des Bahamas, s’il ne voyait les États-Unis avides de s’en emparer. En attendant, on diminue autant que possible les garnisons. Les petits détachemens disséminés dans les Indes occidentales sont décimés par le climat ; en cas de guerre, ils seraient incapables d’une longue résistance. On s’efforce donc d’organiser en chaque île une gendarmerie locale suffisante pour le maintien de l’ordre et de ne laisser à la charge du budget métropolitain que l’entretien de l’escadre qui veille sur nier à la sécurité du pavillon anglais.

Des côtes de l’Amérique centrale, passons à l’Océan indien. La plus importante des dépendances que le ministère des colonies possède de ce côté est Ceylan, avec 2 millions d’habitans natifs en face de 3,000 à 4,000 Européens. Ceylan est moins une colonie qu’un royaume indigène, à l’instar de ceux qui prospèrent dans l’Hindoustan sous la protection britannique. Aussi ne peut-il y être question d’institutions parlementaires, car quel moyen d’accorder la franchise électorale à des Cingalais, étrangers à toute notion de la vie européenne ? Le gouverneur-général y cumule tous les pouvoirs ; il a bien près de lui une assemblée législative, mais, sur quinze membres qui la composent, cinq sont les principaux fonctionnaires de l’île et les dix autres sont nommés par la couronne. Ajoutons qu’il n’existe de conseils municipaux que dans les principales villes, à Colombo, à Kandy et à Galles. Quand les résidens anglais voulurent obtenir un régime plus libéral, on leur répondit qu’ils ne constitueraient, vu leur petit nombre, qu’une oligarchie très restreinte, qui ne représenterait nullement la majeure partie de la population. Cependant le budget annuel de Ceylan est d’à peu près 1 million de livres sterling, dont 400,000 livres sont réparties par le gouverneur, sans contrôle d’aucune sorte, entre les services militaires et civils. Il faut convenir que l’île est devenue prospère sous ce régime absolu ; l’agriculture, le commerce, l’état social des indigènes, s’y sont améliorés d’année en année. On y a construit des ponts, tracé des routes et des chemins de fer, creusé des canaux d’irrigation qui favorisent la culture du riz. Les écoles se multipliant ; le pays est tranquille. La Grande-Bretagne entretenait jadis dans l’île un état militaire important dont la métropole faisait presque tous les frais. La garnison actuelle est payée par le budget colonial à raison de 2,850 francs par artilleur, 2,500 francs par fantassin européen et 1,600 francs par soldat indigène. Ceylan couvre aujourd’hui toutes les dépenses de son administration et de son armée ; c’est un établissement qui ne coûte rien à la mère-patrie.

Maurice, cette Ile-de-France que les Anglais nous enlevèrent en 1810 et qui est restée française dans sa population et dans ses mœurs, se trouve presque exactement dans les mêmes conditions politiques et financières. Sur 320,000 habitans, 80,000 sont Européens, 206,000 sont des coulies venus de l’Inde avec un engagement temporaire pour travailler aux plantations de canne à sucre, et qui s’en retournent la plupart dans leur pays natal à l’expiration de leur engagement ; le reste se compose de Chinois, d’Arabes et de Lascars. Il y aurait là sans aucun doute les élémens d’un gouvernement libre ; mais les ministres anglais se fondent sur ce que les colons sont Français pour leur refuser des institutions parlementaires. L’organisation municipale même y est encore en enfance. Tous les pouvoirs y appartiennent au gouverneur-général, à côté duquel siège l’assemblée législative, composée de huit fonctionnaires et de onze autres membres choisis parmi les propriétaires et les négociais notables. Il n’est pas sans intérêt de savoir que le code civil est encore en vigueur sur cette terre lointaine. Ce n’est pas au reste un pays bien prospère : le seul produit est le sucre ; la seule nourriture des Hindous, qui forment la majeure partie de la population, est le riz, qu’il faut faire venir du dehors. Presque tout le commerce d’exportation et d’importation roule sur ces deux articles, et, quand il y a disette de l’un ou de l’autre, la misère est grande.

Nous avons passé en revue toutes les colonies de la Grande-Bretagne ; elle possède en outre quelques stations maritimes qu’il convient d’examiner. Entre les colonies et les stations, il y a une différence facile à saisir ; les premières n’ont de valeur qu’autant. qu’elles ajoutent à la grandeur de la mère-patrie tout en lui coûtant peu de chose. Les secondes au contraire peuvent coûter beaucoup, ne rapporter guère et cependant être d’une importance capitale comme ports de relâche pour la marine commerciale ou comme base d’opérations en temps de guerre. Il est rare toutefois qu’une station ne devienne pas une colonie prospère, à moins que ce ne soit un îlot isolé au milieu de l’océan. Dans les mers de l’extrême Orient, l’Angleterre entretient trois stations maritimes, Singapour avec ses annexes de Penang et de Malacca, Labuan sur la côté de Bornéo et Hong-kong à l’entrée de la rivière de Canton. Singapour est, par sa position à la pointe de l’Asie méridionale, l’un des ports les mieux situés du globe ; aussi a-t-il acquis une activité extraordinaire depuis que la Chine et le Japon sont ouverts aux Européens. Ce fut longtemps, on ne sait trop pourquoi, une dépendance de l’Inde anglaise, car l’empire de l’Inde a ses colonies tout comme les états européens [1]. En 1867, Singapour, Penang et Malacca passèrent dans les attributions du ministère des colonies. La garnison n’est payée qu’en partie par le budget local, parce qu’elle a surtout pour mission de tenir en respect les pirates malais et que le devoir de protéger les établissemens coloniaux contre les attaques du dehors appartient au gouvernement impérial. En somme, sir Charles Adderley trouve que ces trois stations coûtent fort cher pour ce qu’elles rapportent, et que, si Singapour est utile au commerce anglais, Penang et Malacca sont d’une utilité très contestable. Du moins l’état-major de gouvernement qu’exigent ces dépendances pourrait être réduit à un chiffre plus en rapport avec leur importance réelle.

Cette observation s’applique mieux encore à Labuan, que les Anglais achetèrent en 1846 au sultan de Bornéo, avec le double but de développer le commerce en ces parages peu fréquentés et d’y répandre la civilisation chrétienne. Les négocians de Manchester, de Londres et de Glasgow avaient, dit-on, prié le gouvernement de leur ouvrir un débouché dans la partie de l’île de Bornéo que n’occupent pas les Hollandais. On y découvrit une mine de houille qui, bien exploitée, eût été fort avantageuse à la navigation à vapeur ; mais les gens qui en obtinrent la concession ne surent pas en tirer parti. La station de Labuan répondit alors si mal aux espérances que l’on avait conçues, que le ministère des colonies déclina l’offre de sir James Brooke, qui proposait de léguer à ses compatriotes le petit royaume de Sarawak, dont il avait été le fondateur dans le voisinage. Actuellement Labuan coûte 7,430 livres sterling par an et en rapporte 2,086 ; c’est donc une possession onéreuse. Il n’est pas bien démontré qu’une station intermédiaire entre Singapour et Hongkong soit utile aux navigateurs. Les indigènes de Bornéo se sont montrés rebelles à la civilisation anglaise. A tous égards, c’est un établissement qui coûte plus qu’il ne vaut et dont l’abandon ne causerait aucun préjudice au commerce britannique.

Hong-kong n’est pas dans le même cas, tant s’en faut. Après le traité de Naukin, qui livra cet îlot à l’Angleterre, on y fit de grosses dépenses afin d’y attirer les navires européens. Ce devait être un port franc, un lieu de relâche, un entrepôt pour le commerce entre la Chine et l’Europe. Ces projets ont réussi au-delà de toutes prévisions, car le mouvement annuel de la navigation y dépasse maintenant 3 millions de tonneaux. C’est aussi, quoique le climat en soit très malsain, la garnison des troupes de l’armée de terre que la Grande-Bretagne entretient sur le littoral du Céleste-Empire comme une réserve toujours prête à punir les agressions des Chinois. Ceux-ci abondent à Hong-kong : on en compte 150,000 contre 2,000 Anglais ou Américains. Cette nombreuse population permet de lever des impôts suffisans pour payer toutes les dépenses de l’administration civile. Le budget colonial supporte même une bonne partie des dépenses militaires. Au reste Hong-kong, de même que Labuan et Singapour, vit sous l’autorité absolue d’un gouverneur. Un conseil législatif, composé de fonctionnaires et de quelques membres nommés par la couronne, est plutôt fait pour donner des avis que pour exercer un contrôle efficace.

Les stations dont il vient d’être parlé sont des créations modernes qu’explique le prodigieux développement du commerce dans l’extrême Orient. Sainte-Hélène a joué un rôle analogue depuis deux cents ans sur la route maritime de l’Inde et du Cap en Europe. C’était un port de relâche précieux au temps des longues traversées ; ce n’est plus maintenant qu’un poste secondaire. La compagnie des Indes orientales, qui en était concessionnaire, en avait fait un établissement important, avec de nombreux états-majors d’officiers civils et militaires. Les choses sont restées depuis sur le même pied par habitude, quoique les besoins ne soient plus les mêmes. On y trouve une garnison de 450 hommes, avec quelques vieux canons, incapables de résister à une attaque sérieuse. Pour 6,000 habitans, il y a un gouverneur richement doté d’un traitement annuel de 50,000 francs, un juge qui reçoit 18,000 francs, un évêque anglican avec trois chapelains sous ses ordres. Est-il besoin d’ajouter que le budget local se solde toujours par un déficit que la métropole prend bénévolement à sa charge ? Les îles Falkland, moins peuplées encore, et qui ne sont guère plus utiles, possèdent le même luxe d’état-major. Elles sont situées sur la route des navires qui doublent le cap Horn ; mais tous les marins qui suivent cette route n’y relâchent pas. Ainsi en 1865 on n’y vit que 70 bâtimens, et en cette même année la dépense de la station s’élevait à 7,000 livres sterling, la recette à 1,100 livres. Quant aux Bermudes, qui complètent la série des stations hors d’Europe, c’est autre chose. Le climat est salubre, la mer y produit du poisson en abondance, le port y est magnifique et peut abriter une escadre entière. C’est une véritable forteresse que la Grande-Bretagne possède au milieu de l’Atlantique, à peu de distance du littoral américain. La population, qui n’est que de 12,000 âmes, vit dans l’aisance et paie bien les impôts ; le budget est en équilibre. L’archipel des Bermudes est sans contredit l’une des possessions les plus précieuses de la couronne britannique.

Pour terminer, il reste à dire quelques mots des trois stations situées dans les mers d’Europe, Gibraltar, Malte et Heligoland. Cette dernière ne vaut pas, sans contredit, les chances d’une guerre contre l’empire d’Allemagne. Située à 40 kilomètres de l’embouchure de l’Elbe, l’île d’Heligoland fut au temps des grandes guerres un repaire de contrebandiers. Aujourd’hui les 2 ou 3,000 habitans que l’on y compte vivent en hiver des épaves que la mer jette à la côte, en été de l’affluence d’étrangers qu’y attire un établissement de bains et de jeu. Cependant la population ne supporte pas aisément le joug anodin de l’Angleterre. Jusqu’en 1867, il y avait une assemblée délibérante dont moitié des membres élus par les habitans. Cette assemblée s’étant montrée rétive à l’occasion d’un nouvel impôt, le ministre des colonies fit un coup d’état ; il investit le gouverneur de pouvoirs absolus. Un garde-côte avec 16 hommes d’équipage est du reste la seule force armée que l’Angleterre entretienne sur ce coin de terre, qui lui est à peu près inutile.

Gibraltar est encore une forteresse que l’Angleterre occupe depuis cent cinquante ans, et dont l’importance a quelque peu décru depuis que la navigation à vapeur a fait tant de progrès. Le besoin d’une station intermédiaire entre Portsmouth et Malte ne se fait plus autant sentir qu’au commencement de ce siècle. Aussi les amis de l’Espagne nourrissent-ils l’espoir que la Grande-Bretagne consentira un jour à échanger Gibraltar contre Ceuta, situé de semblable manière de l’autre côté du détroit. Il n’y a pas que l’orgueil des Espagnols qui soit blessé de ce qu’une parcelle de leur territoire appartienne à l’étranger. Cette petite colonie anglaise est un nid de contrebandiers que la surveillance la plus vigilante a peine à réprimer ; mais le gouvernement britannique ne paraît nullement disposé à livrer un poste où l’ingénieur militaire, aidé par la nature, a multiplié les moyens de défense. Au surplus, cette station ne coûte rien à la métropole, les dépenses locales étant payées par l’impôt foncier, l’impôt des boissons et les droits de port perçus sur les navires de commerce. Le budget britannique ne prend à sa charge que l’entretien de la garnison, de 7,000 hommes environ, qui vit tristement sur ce rocher.

Quant à Malte, quoique la population native soit de 140,000 âmes, c’est tout à fait une place de guerre soumise au régime militaire le plus rigoureux. Cette île magnifique, où le coton croît à côté de l’oranger, où tout abonde, fruits, céréales, bestiaux, n’est pour les Anglais que le siège d’une garnison de 7 à 8,000 hommes, et le quartier-général de l’escadre de la Méditerranée. Eux qui se montrent si soucieux ailleurs de garantir à chacun les privilèges d’un citoyen libre et qui s’indignaient, il y a peu de temps encore, que les Romains fussent sacrifiés au pape, ils admettent sans hésiter, comme chose nécessaire, que les droits politiques des Maltais doivent être subordonnés à la sécurité militaire de la Grande-Bretagne. « Une constitution à Malte ! disait le duc de Wellington, autant faire des élections dans l’armée ou bien instituer un parlement à bord d’un vaisseau. » Ce qui montre qu’en Angleterre aussi bien qu’ailleurs l’intérêt étouffe quelquefois la logique. Et cette population, qui paie un budget de 4 millions de francs, ne possède même pas de franchises municipales. Tout ce qu’on a bien voulu lui accorder a été l’institution d’un conseil de dix-huit membres, dont huit sont élus par leurs concitoyens ; encore ce conseil n’est-il que consultatif, en sorte que le gouverneur, absorbé par les devoirs militaires dont il a la charge, décide en maître souverain dans toutes les affaires de l’administration civile, à laquelle il est le plus souvent étranger.

Pour résumer en quelques chiffres l’ensemble des colonies britanniques, on peut dire qu’elles se composent d’une quarantaine de gouvernemens grands ou petits et d’une population de 11 millions d’individus, dont les deux tiers environ d’origine européenne [2]. Au nombre des postes militaires ou commerciaux s’en trouvent quelques-uns, les îles Falkland, Saint-Hélène, Labuan, Heligoland, qui sont loin de valoir ce qu’ils coûtent, et dont l’utilité est si contestable que le ministre qui en proposerait l’abandon ne rencontrerait probablement qu’une faible opposition. Quant aux dépendances telles que les établissemens de la côte occidentale d’Afrique, les Indes occidentales, Ceylan et Maurice, où la race noire est beaucoup plus nombreuse que la race blanche, si, bien administrées, elles ne coûtent presque rien, elles ont perdu tout intérêt depuis l’abandon des anciennes doctrines économiques. Comme l’a fort bien dit Adam Smith, « le maintien du monopole commercial a été le principal ou, pour mieux dire, le seul but que la Grande-Bretagne poursuivait en conservant ces colonies, » et le même économiste conseillait à ses compatriotes d’abandonner les provinces qui étaient hors d’état de se suffire à elles-mêmes en temps de paix ou de se défendre en temps de guerre. Un homme d’état plus moderne, sir George Cornewall Lewis, a reproduit la même pensée sous une forme plus précise : « Une nation ne retire aucune gloire d’une possession qui ne profite ni à elle ni aux autres. Lorsqu’un état conserve une dépendance dont il ne tire ni revenu, ni force militaire ou navale, ni avantages commerciaux, ni facilités d’émigration qui lui échapperaient, si cette dépendance était indépendante, on ne peut dire que la possession en soit glorieuse. » Sous une forme différente, c’est la même idée qui revient : ne songer qu’à ce qui est utile et ne pas tenir à une vaine possession. Il importe peu d’avoir sur une plage lointaine des stations entretenues à grands frais, créations factices qui n’ont d’autre raison d’être que la volonté des gouvernemens dont elles dépendent. Posséder quelques points du littoral n’est rien, si l’on ne s’attache les habitans indigènes par les bienfaits du commerce et une bonne administration.

A ce point de vue, qui nous paraît juste, si l’on met à part cinq ou six stations dont l’importance militaire est incontestable, il ne reste plus à considérer dans le système colonial de l’Angleterre que les trois groupes principaux qui ont été décrits dans la première partie de cette étude, la Dominion du Canada, I’Australasie et le cap de Bonne-Espérance, et par une remarquable coïncidence ces provinces ne tiennent plus à leur mère-patrie que par un lien fragile, puisqu’elles se gouvernent et s’administrent à leur gré. A leur égard, le souverain de l’empire britannique n’exerce plus qu’une prérogative, il nomme les gouverneurs ; le parlement britannique ne conserve qu’un droit mal défini, il annule les décisions des parlemens locaux lorsque ceux-ci se mettent en contradiction ouverte avec les lois de l’empire. Telle étant la situation entre la métropole et ses colonies, le premier devoir de celles-ci est évidemment de pourvoir elles-mêmes à leur sécurité. On a dit plus haut quelle organisation militaire les colonies australasiennes se sont donnée. Le Cap est un peu en retard sous ce rapport en raison de son état transitoire. Quant à la Dominion du Canada, l’Angleterre vient d’en rappeler ses troupes jusqu’au dernier soldat. Ce n’est pas à dire que la confédération canadienne reste sans défenseur ; elle compte, dit-on, 45,000 hommes d’armée régulière, 600,000 miliciens embrigadés, 75,000 matelots, les meilleurs marins de l’Amérique, qui concourraient au jour du péril à la défense de la patrie commune. Ne serait-ce pas suffisant, même en face d’une attaque de l’Union américaine ? Certes ce serait assez, à moins toutefois que les colons ne fussent complices des assaillans. Ce sont les intérêts, non les garnisons ou les forteresses, qui font la prospérité des colonies ; ce sont aussi les intérêts qui les rendent fidèles à la mère-patrie et les protègent contre les puissances rivales. L’histoire nous le montre. Au XVIIe siècle, les flibustiers occupèrent Maracaïbo, Carthagène et la Vera-Cruz, sans porter une atteinte sérieuse à la domination des Espagnols, qui, cent cinquante ans plus tard, furent expulsés de l’Amérique par les créoles eux-mêmes.

En somme, il y a quelque chose de si bizarre dans la situation respective de la Grande-Bretagne et de ses colonies parlementaires qu’il vaut la peine de s’y arrêter un peu. Voilà des provinces peuplées de sujets britanniques qui supportent toutes les charges de leur gouvernement civil et de leur armement, qui répudient toute intervention de la mère-patrie dans leurs affaires d’administration, qui ne souffriraient pas qu’elle leur envoyât des émigrans pauvres ou vicieux, qui non-seulement s’imposent à volonté telles taxes intérieures qu’il leur convient, mais encore règlent leurs tarifs des douanes comme elles l’entendent, et qui, comme toutes les contrées où l’industrie est dans l’enfance, ont un penchant marqué pour les doctrines économiques de la protection, tandis que l’Angleterre arbore le drapeau du libre-échange le plus absolu. Quand l’Angleterre est en présence d’une nation étrangère où dominent les mêmes idées, elle en est quitte pour conclure un traité politique et commercial qui, en regard de charges onéreuses, stipule certains avantages ; mais quel traité peut intervenir entre la reine et ses propres sujets ? Les deux contractans ne discuteraient pas sur un pied de parité, car d’un côté on demande, on exige, de l’autre on ne peut qu’accorder ou refuser, et le refus est rarement sans danger. Cependant il y a matière à de fréquens contrats entre les deux parties ; tantôt il s’agit de conventions pour l’établissement de lignes de paquebots et de télégraphes à frais communs, tantôt il faut assurer l’état civil des émigrans qui reviennent dans la mère-patrie ou des enfans nés dans la colonie. Ces affaires se règlent entre étrangers par des traités internationaux, entre concitoyens par les lois d’un parlement auquel tous doivent obéissance ; comment faire dans ce cas-ci, puisqu’il n’y a pas place pour la diplomatie, et que les parties en cause sont régies par des parlemens indépendans les uns des autres ?

Si la situation est délicate en temps de paix, combien ne le serait-elle pas davantage en temps de guerre ? Étrangères comme elles le sont aux tiraillemens de la politique européenne, que diraient ces colonies, si elles se voyaient entraînées dans un conflit dont le but aussi bien que l’origine leur serait indifférent ? Leurs navires seraient exposés à la saisie, leurs ports au blocus ; des étrangers établis sur leur territoire seraient transformés en ennemis. Les flottes britanniques dispersées sur l’immense superficie des mers ne protégeraient pas mieux les marines coloniales que les croiseurs des États-Unis n’ont protégé le commerce américain contre les croiseurs confédérés pendant la guerre de la sécession. Assurément la tentation serait grande de répudier toute solidarité avec les belligérans et d’arborer le pavillon neutre. Les Anglais d’outre-mer seraient-ils retenus par des souvenirs de famille et de patrie ? On en peut douter, car l’aptitude à coloniser, dont ils sont si fiers, ne va pas sans une certaine insouciance de la famille et sans un certain dédain du pays natal.

Quelques hommes d’état ont imaginé que le seul moyen de sortir de cette position ambiguë est de créer une vaste confédération britannique dont la reine serait le souverain constitutionnel, — dont Londres serait le centre politique, sinon géographique, et que régirait un parlement impérial dans lequel chaque colonie serait, de même que les îles britanniques proprement dites, représentée à proportion du nombre de ses habitans ; organisation chimérique qui ne plaît à personne, ni à la métropole, ni aux colonies. La première ne veut pas admettre que des colons aient voix délibérative dans les affaires qui n’intéressent que le royaume-uni ; les colons, qui seraient une très petite minorité, ne renonceront jamais aux libertés locales qu’ils possèdent aujourd’hui. Au surplus, quelle source de conflits que ces parlemens à divers degrés échelonnés au-dessus les uns des autres !

Qu’on ne le perde pas de vue, la solution de ce problème n’est obscure que parce qu’il n’y a pas d’exemple dans l’histoire d’une nation européenne avec des colonies libres essaimées sur les points les plus éloignés du globe. Ce n’est pas qu’il y ait urgence à sortir d’embarras. Les relations actuelles entre la Grande-Bretagne et ses annexes lointaines sont cordiales, plutôt affectueuses. Il n’y a pas entre elles que le lien de parenté, il y a aussi des intérêts d’argent. La dette qui pèse sur le budget de la métropole est le fruit des guerres qui ont valu à l’empire ces possessions lointaines ; en revanche les colonies ont attiré depuis quarante ans les capitaux de la mère-patrie à tel point qu’on évalue maintenant à 2 milliards 1/2 de francs les biens d’outre-mer appartenant à des Anglais résidant en Europe. Le premier effet de la séparation serait donc de laisser au royaume-uni seul le poids entier de la dette publique et en même temps de rendre les colons tributaires, comme le sont les Irlandais, de propriétaires étrangers au sol. Cela n’empêche pas que le mot de sécession ne soit prononcé de temps à autre, et sans que de part et d’autre on ait l’air de beaucoup s’en effrayer. Quand les colonies voudront s’émanciper, disent les ministres de la reine, nous nous garderons bien de les retenir par force. En ce point, comme en bien d’autres, ils obéissent au sentiment d’inertie qui semble être leur règle de conduite habituelle. Quelques-uns vont même plus loin. « L’union entre nous et les Australiens, disait ces jours-ci une revue anglaise, est élastique ; nous ne gagnerons rien à la rompre ; nous n’avons non plus rien à y perdre. »


H. BLERZY. ZOE


  1. Aden, qui garde l’entrée de la Mer-Rouge, comme Gibraltar garde celle de la Méditerranée, est une dépendance de l’Inde anglaise. Un excellent port et des sources d’eau douce en font toute la valeur, car le commerce local est de peu d’importance, et la garnison y est décimée par le climat.
  2. Les colonies françaises comptent une dizaine de gouvernemens avec 5 millions d’âmes, Algérie comprise ; mais il faut convenir que la Grande-Bretagne possède certains postes, Malte, Singapour, Hong-kong, infiniment supérieurs aux nôtres, et que d’ailleurs nos colonies contiennent, proportion gardée, beaucoup plus d’habitans appartenant aux races inférieures.