Les Colonies françaises en 1852

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Les Colonies françaises en 1852
Comte Bouët-Wuillaumez



LES


COLONIES FRANCAISES


EN 1852.




La France a, sur la situation de ses colonies, des notions fort incomplètes. Ces établissemens lointains, qu’elle croit voués à une irrémédiable décadence, font, depuis plusieurs années déjà, de notables progrès dans la voie du développement commercial et industriel. Le moment est venu peut-être de montrer les colonies françaises sous leur vrai jour et d’opposer quelques faits, quelques documens précis, aux déclamations dont elles ont trop souvent fourni le thème. La situation coloniale, telle qu’on peut l’observer aujourd’hui, est d’autant plus digne d’attention, qu’on a droit de la regarder comme plus stable. Avant 1848, une grande question était pendante ; l’abolition de l’esclavage ne se présentait encore qu’à l’état de redoutable problème. Des hommes prévoyans et sages, M. le duc de Broglie à leur tête, avaient fait de nobles efforts pour opérer cette transformation sans secousses et sans désastres ; mais, soit excès de prudence chez les uns, soit excès de scrupule financier chez les autres, soit enfin aveuglement et obstination de la part du plus grand nombre, la solution menaçait de se faire indéfiniment attendre, quand éclata la crise imprévue qui devait couper court à toutes les résistances. Aujourd’hui l’abolition de l’esclavage est un fait accompli, c’est une épreuve terminée, et les causes partielles qui se rattachent à cette brusque transformation sont déjà loin de nous. Les conditions dans lesquelles nous trouvons le travail colonial en 1852 ne semblent plus exposées à aucune modification essentielle, et n’ont guère qu’un écueil à craindre : la concurrence de l’industrie sucrière de la métropole. Nulle époque ne saurait donc être plus favorable pour étudier ce qu’a produit l’activité industrielle et commerciale dans nos colonies quatre années après l’abolition de l’esclavage.

Nous pouvons dire tout de suite, et non sans quelque orgueil, que, quatre années après l’émancipation de leurs travailleurs noirs, les colonies anglaises étaient loin d’avoir obtenu des résultats aussi satisfaisans. Ce succès, si honorable pour les colonies françaises, est dû à quatre causes principales : d’abord à l’énergie des mesures prises, tant par les autorités locales que par la métropole, pour couper court à l’esprit de désordre et de vagabondage qui cherchait à se faire jour parmi les nouveaux émancipés, ensuite à l’acquittement régulier des indemnités dues aux propriétaires d’esclaves. Il faut aussi en faire hommage à l’activité et à l’esprit de bienveillance qui se sont manifestés parmi nos colons pendant cette période critique, bienveillance naturelle au caractère national, et qui attire les noirs autant que la morgue anglaise leur est insupportable. Enfin, comme une cause dernière et non moins efficace de cette situation inespérée, il faut noter la bonne nature des noirs eux-mêmes, infiniment plus dignes de la liberté qu’on ne l’a prétendu. C’est grace à tant d’influences favorables que la transformation sociale de nos colonies a pu s’opérer sans malencontre et ne laisser après elle aucune des traces fâcheuses qui ont suivi la suppression du travail servile dans les possessions anglaises.

Pour montrer à la France ce que valent ses colonies, ce que vaut son système colonial, il ne faut que tracer un tableau rapide et précis de nos divers établissemens d’outre-mer. Il y a un siècle, on le sait trop, ce dénombrement eût flatté notre orgueil infiniment plus qu’aujourd’hui : il y a cependant, aujourd’hui même encore, quelque intérêt à l’aborder. Dans le cours de cent années, nous avons successivement perdu : en Asie, les points les plus importans de nos colonies de l’Inde, et, dans la mer des Indes, les Seychelles et l’Ile de France ; — en Amérique, l’Acadie, le Cap-Breton, le Canada, les rives du Saint-Laurent ; — dans la mer des Antilles, la Dominique, Saint-Vincent, la Grenade, Tabago, Sainte-Lucie, Saint-Eustache, Saint-Domingue, si digne de son nom de Reine des Antilles. Durant la même période, de nombreux traités conclus par l’Europe sous l’inspiration de l’Angleterre n’ont eu d’autre but que de frapper au cœur notre marine et notre commerce. Il n’est donc pas étonnant que la dure loi des vainqueurs ait surtout pesé sur ces contrées lointaines, dont les produits alimentaient notre commerce d’échange et par suite notre navigation. Toutefois la France est si prompte à se relever de ses échecs, sa situation géographique lui impose si naturellement une flotte marchande comme aliment nécessaire à l’activité de ses enfans du littoral, que le petit nombre de colonies dont elle a pu rester maîtresse n’a pas tardé à devenir pour sa marine marchande et sa population maritime, après 1815, les bases d’un développement salutaire. Ces colonies ont donc d’incontestables droits à l’intérêt, à la reconnaissance même de la métropole.

Les établissemens coloniaux de la France peuvent se partager en trois groupes principaux. Il y a les colonies essentiellement vouées à la culture et à l’exploitation des richesses du sol : — la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion. — Il y a ensuite les colonies où l’activité commerciale remplace et domine parfois l’activité agricole : — le Sénégal et les comptoirs de l’Inde. — Il y a enfin les colonies qui intéressent moins pour le moment la prospérité matérielle que la grandeur militaire ou la sécurité morale du pays ; les unes, comme l’Algérie, sont trop étroitement rattachées au cercle d’activité de la métropole pour que nous ayons à nous en occuper ici ; les autres, comme la Guyane, sont appelées à une destination spéciale, dont nous dirons quelques mots, ou doivent servir, soit de points de ravitaillement pour notre marine militaire, comme Taïti, Mayotte et Sainte-Marie de Madagascar, soit de stations pour nos bateaux pêcheurs, comme Saint-Pierre et Miquelon. C’est sur ces divers points, l’Algérie exceptée, que nous voudrions montrer où en est le travail colonial, pour décider ensuite si la France doit ou non persister dans le système dont ce travail subit l’influence.


I. — LA MARTINIQUE. - LA GUADELOUPE. - LA REUNION.

L’île de la Martinique, d’une circonférence de 40 à 50 lieues, présente une superficie d’environ 100,000 hectares ; un tiers de l’île est en plaines, le reste en montagnes. Ces montagnes s’élèvent dans la partie centrale, couronnées par des forêts presque impénétrables, où le fromagier gigantesque entrecroise ses branches avec le balata, le courbaril avec le figuier sauvage. En dehors de ces forêts, la végétation de l’île n’est pas moins riche, ni moins variée : les palmiers élancés, les bananiers au fruit savoureux, les lianes grimpantes, les goyaviers aux feuilles d’un vert sombre, s’offrent tour à tour près des habitations créoles. L’ombre et la verdure ne manquent donc pas au voyageur ou au chasseur qui veut se reposer près de ces milliers de ruisseaux dont le sol de l’île est entrecoupé, au bruit de l’onde et des longues flèches du palmier agitées par la brise.

Ce sol, déchiré par les éruptions de cinq ou six volcans éteints aujourd’hui, se montre tantôt découpé de mornes, de pitons et de vallées, tantôt arrosé : par plus de soixante rivières dont les cours servent de moteurs à beaucoup de moulins à sucre ; cinq de ces rivières sont navigables pour des caboteurs. Parmi les rades et baies qu’offre le littoral de la Martinique aux navigateurs, les plus fréquentées sont la rade de Saint-Pierre et la baie du Fort-Royal, dit aujourd’hui Fort de France ; mais les bâtimens mouillés à Saint-Pierre s’empressent, aux approches de l’hivernage, de se réfugier au Fort-Royal, lequel offre à la fois un bassin très abrité, mais resserré, connu des marins sous le nom de Cul-de-Sac, et, en dehors de ce bassin, une vaste et profonde baie, d’une excellente tenue, qui pourrait au besoin recevoir des flottes entières : Au fond du Cul-de-Sac est l’arsenal maritime de la colonie.

La population de la Martinique, comme celle de toutes nos colonies, se compose de blancs ou créoles, lesquels sont Européens d’origine ; de noirs de race africaine ; de gens de couleur, race mélangée des deux autres à des degrés différens. Les premiers, au nombre de 9,000 environ, sont possesseurs de la majeure partie des terres et des capitaux ; ils ont en main le haut commerce et les industries les plus riches. Aussi, malgré les révolutions égalitaires de la métropole, le préjugé de la couleur, bien qu’il se soit amoindri, élève-t-il encore ses barrières entre la race créole et la race africaine ; il est à supposer que ce préjugé perdra chaque jour de ses exigences à mesure que les gens de couleur et les noirs acquerront de plus en plus des lumières, de l’instruction et des richesses.

Les gens de couleur habitent les villes pour la plupart : les uns y sont établis comme négocians ou commis de négocians ; les autres exercent des professions manuelles, telles que celles de charpentier, menuisier, tailleur ; d’autres trouvent des moyens d’existence dans la pêche ou dans la préparation des vivres de table ; d’autres enfin sont employés à la culture du sucre et du café sur les habitations mêmes. À peu près au nombre de 37,000, les gens de couleur étaient libres en presque totalité avant la révolution de 1848, soit qu’ils fussent issus d’affranchis, soit qu’ils eussent été affranchis par leurs maîtres, soit enfin qu’ils eussent eux-mêmes acheté leur liberté.

Les noirs, presque tous esclaves naguère encore, constituent le gros de la population de la Martinique ; ils sont au nombre de 75,000, ce qui porte le chiffre total de cette population à 121,000 ames. C’était une des prescriptions des lois sur l’esclavage, que chaque colon concédât dans sa propriété, à ses esclaves des deux sexes, un terrain qu’ils cultivaient pour leur usage respectif, et dans lequel ils élevaient des volailles, des porcs, quelquefois même du gros bétail. Les plus industrieux parmi les noirs s’y logeaient et s’y meublaient parfois avec recherche. Cette règle, aussi humaine que politique, a produit l’excellent effet d’attacher la plupart des esclaves au sol de leurs maîtres, et, quand l’heure de la liberté a sonné, de grouper des travailleurs libres sur les habitations où les retenaient leurs propres intérêts, les souvenirs de leur aisance, et souvent aussi les bienfaits de leurs anciens possesseurs. De là de grandes raisons pour continuer, par contrat, avec ces maîtres, les travaux de culture auxquels les noirs se livraient forcément jadis.

Ces cultures sont, en première ligne, celle du sucre, puis celle du café et d’un peu de cacao ou de coton ; mais ces trois dernières denrées réunies ne représentent pas le quart de la production sucrière. La culture du sucre exige d’ailleurs, dans le système actuel d’exploitation, l’emploi d’un personnel de travailleurs considérable ; aussi une trop grande subdivision des propriétés sera-t-elle défavorable aux intérêts agricoles de nos colonies tant qu’on n’aura pas séparé la culture de la fabrication, en concentrant cette dernière dans des usines centrales. Dans l’état actuel des choses, pour faire dix barriques de sucre par exemple, il faudrait en bêtes de somme et de trait, en moulins, chaudières et autres ustensiles, à peu près la même dépense d’installation et d’entretien annuel que pour en faire cent. Il en résulte qu’il devient à peu près impossible d’exploiter comme sucrerie une propriété qui n’a pas au moins 50 arpens.

Pendant les dix années qui précédèrent 1848, la production sucrière de la Martinique présentait en moyenne un chiffre de 27,209,000 kilogrammes de sucres exportés. La révolution de février fit éclater dans l’île de graves désordres, le sang fut versé à la lueur de l’incendie ; mais le mot de liberté, jeté aux masses en effervescence, les calma et prévint de nouveaux désastres ; l’émancipation des esclaves y devança l’arrivée des ordres de la métropole, qui venait de la proclamer elle-même. Enivrés de la liberté, les nouveaux affranchis la considérèrent tout d’abord comme synonyme de l’oisiveté : ils quittèrent les ateliers de culture sur un grand nombre de points. Bientôt, malgré les louables efforts que déploya le nouveau gouverneur, né lui-même à la Martinique et homme de couleur, pour ramener au travail les nouveaux affranchis, la production sucrière subit une baisse énorme, et les documens de douane n’accusent, à la fin de l’année 1848, qu’une exportation de 19,731,392 kilogrammes de sucre.

L’année 1849 s’annonça sous de meilleurs auspices. Le gouvernement de la métropole montra une certaine vigueur et prit d’excellentes mesures, dont la plus importante était de désigner pour gouverneur-général des Antilles, forces de terre et de mer réunies, un amiral aussi actif que capable et résolu, l’amiral Bruat. De leur côté, les colons, dont la ruine était imminente, organisèrent le travail libre de leurs esclaves de la veille en les associant à des bénéfices communs ; ce mode de rémunération, confondant les intérêts des travailleurs et des propriétaires, relevait le travail de la culture aux yeux des premiers et stimulait leur amour-propre. Malgré les inconvéniens d’un pareil système d’exploitation, les colons, dépourvus du numéraire qu’eût nécessité un travail salarié, furent trop heureux d’y avoir recours ; quant au système lui-même, qui de nous n’a présente à la mémoire la triste expérience qui en fut faite à Paris après 1848 ? On ne s’étonnera donc pas d’apprendre qu’aux Antilles le travail par association à bénéfices communs donna les résultats qu’on lui verra engendrer toujours et partout jusqu’à ce que la nature humaine se transforme complètement. Le faible et le paresseux furent comme des types que l’atelier imita instinctivement. Aussi ce mode de rémunération, auquel succéda plus tard le travail à la tâche sur un grand nombre d’habitations, s’il fut excellent tout d’abord pour sauvegarder les travaux d’intérieur, ne put-il aboutir, à la fin de 1849, qu’à un chiffre d’exportations de 19,521,513 kilogrammes de sucre. En 1850, la production sucrière atteignit à peu près le même chiffre, bien que l’exportation du sucre, à cause de la cherté du fret, n’accusât à la douane qu’un chiffre de 15,068,168 kilogrammes.

Cependant les mesures d’ordre et de vigueur adoptées de plus en plus par l’autorité devaient finir par ramener le travail dans les voies régulières d’où il s’était écarté depuis -1848. La production de 1851 accusa un total de 23,406,690 kilogrammes de sucre exportés à la fin de cette année, et le premier trimestre de 1852 promet de plus heureux résultats encore pour l’année courante, puisque dans ce trimestre il a été exporté 5,712,869 kilogrammes de sucre, tandis que le premier trimestre de 1851 n’accusait qu’un total de 4,157,590 kilogrammes. On le voit donc, la production de la Martinique marche d’un pas rapide dans la voie du progrès ; arrivera-t-elle au chiffre de 27 millions de kilogrammes qu’elle avait atteint, en moyenne annuelle, avant l’émancipation ? On est vraiment tenté de le croire.

Le mouvement des importations annuelles de la Martinique a passé par les mêmes phases que celui des exportations. Ainsi, du chiffre de 22,841,089 francs, qui avait été atteint un 1847, ces importations sont tombées, à la fin de 1848, à celui de 13,753,734 francs ; elles ont remonté en 1849 au chiffre de 16,524,306 francs, et en 1850 à celui de 17,930,076 francs. Quant à l’année 1851, elle a offert des résultats plus satisfaisans encore, puisque les trois premiers trimestres de cette année, les seuls dont on puisse encore connaître les résultats, accusent en marchandises importées dans la colonie le chiffre de 15,445,933 fr., tandis que la période correspondante de 185.1 n’avait fourni que celui de 13,472,933 francs. En présence de ces résultats, n’a-t-on pas lieu de se féliciter de la transformation sociale qui s’est opérée à la Martinique ?

L’île de la Guadeloupe [1], située à vingt-cinq lieues au nord de la Martinique, est divisée en deux parties par un bras de mer très étroit ; l’une de ces parties prend spécialement le nom de Guadeloupe, l’autre celui de Grande-Terre. Le petit détroit qui coupe ainsi l’île en deux, connu des marins sous le nom de Rivière Salée, n’est accessible qu’à des embarcations calant un mètre et demi d’eau. Son utilité est grande toutefois pour le transport des denrées des quartiers qui l’avoisinent.

À l’ouest de la Rivière Salée, la Guadeloupe proprement dite se présente, avec ses chaînes de montagnes volcaniques, parmi lesquelles la Soufrière vomit souvent de la fumée et des étincelles des flancs de son cratère couvert de soufre. La pente de ces montagnes s’adoucit généralement et se termine de manière à laisser entre leur base et le rivage de la mer des étendues de terre plus ou moins considérables. C’est dans cette espèce de ceinture et sur les flancs praticables des mornes que sont établies les cultures et les habitations. La végétation y est aussi riante qu’à la Martinique, et se détache en mille nuances diverses. La seconde moitié de l’île, la Grande-Terre, située à l’est de la Rivière Salée, ne présente au contraire, par un singulier contraste de la nature, qu’une vaste plaine, dont le sol s’élève à peine de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. La circonférence totale des deux parties de la Guadeloupe est d’environ 70 lieues.

Ces différences géologiques en entraînent naturellement d’autres dans la topographie de ces deux îles jumelles : ainsi, grace à ses montagnes couronnées de forêts, à ses ravines profondes, la Guadeloupe proprement dite compte une vingtaine de rivières ou grands ruisseaux, cours d’eau peu considérables, mais qui, dans la saison des pluies, deviennent des torrens souvent impétueux. La Grande-Terre, au contraire, n’est arrosée par aucune rivière ; à peine quelques sources y fournissent-elles l’eau nécessaire à la consommation des habitans et des bestiaux ; les pluies y sont aussi bien moins fréquentes que dans l’autre partie de l’île. Malgré cette rareté des pluies, comme presque tous les points de son étendue sont susceptibles de culture, que la terre en est d’ailleurs grasse et fertile, le sol de la Grande-Terre est plus fécond et mieux exploité que celui de la Guadeloupe ; on n’y trouve aucune forêt. C’est aussi le littoral de la Grande-Terre qui offre les meilleurs abris aux navigateurs : le port de la Pointe-à-Pître entre autres, situé à l’embouchure méridionale de la Rivière Salée, est l’un des plus sûrs et des plus commodes des Antilles ; 200 bâtimens peuvent y trouver abri pendant la saison de l’hivernage, et, s’ils ne sont pas de grande dimension, mouiller à quais et s’y décharger de même. Le petit port du Moule renferme aussi un bon abri sur la côte orientale de la Grande Terre. Quant aux côtes de la Guadeloupe proprement dite, elles n’offrent aux marins que la rade de la Basse-Terre, à l’occident de l’île, rade ouverte à tous les vents, notamment à ceux de l’ouest, les plus dangereux pendant l’hivernage.

Les productions du sol de la Guadeloupe consistent, comme celles de la Martinique, en sucre d’abord, puis en café, et en quelque peu de coton et de cacao. Le chiffre total de la population de la Guadeloupe et de ses dépendances s’élève à environ 129,000 ames, dont 11 à 12,000 blancs et 15 à 20,000 gens de couleur ; le reste se compose de noirs, affranchis pour la plupart depuis 1848. Les différences dans les mœurs locales de la Martinique et de la Guadeloupe sont d’ailleurs peu sensibles et ne peuvent trouver place dans un aperçu général : c’est toujours la même classification sociale, due à l’aristocratie de la couleur. Cependant nous devons faire remarquer, en passant, qu’à la Guadeloupe l’esprit de désordre a trouvé plus de facilité à s’infiltrer dans les masses, quoique la transition de l’état d’esclavage à l’état de liberté n’ait pas été marquée, comme à la Martinique, par les massacres et l’incendie. On se rappelle que M. le capitaine de vaisseau Layrle, apprenant que la liberté venait d’être proclamée à la Martinique, n’hésita pas à prendre l’initiative d’une mesure analogue à la Guadeloupe, et sut ainsi prévenir bien des désordres qu’il se tenait prêt d’ailleurs à réprimer vigoureusement.

Pendant les dix années qui précédèrent 1848, la production de la Guadeloupe avait atteint en moyenne le chiffre de 33,225,000 kilogr. de sucre ; en 1848, elle tombe à 20,454,739 kilogrammes ; en 1849, à 17,708,830 kilogrammes, et, en 1850, sa décadence toujours croissante est telle que le relevé des douanes de cette année n’accuse que 12,831,917 kilogrammes. Il est vrai qu’à cette époque l’esprit de désordre fermente à tel point dans la colonie, que le gouverneur la déclare en état de siège : cette mesure fait renaître la sécurité et ramène à la culture un assez grand nombre de nouveaux affranchis qui vagabondaient dans les villes. En 1851, nous voyons cette colonie exporter 20,046,368 kilogrammes de sucre. La Guadeloupe annonce des résultats bien plus remarquables encore pour 1852, puisque le premier trimestre de la présente année a déjà fourni 5,111,233 kilogrammes de sucre exporté, tandis que le premier trimestre de 1851 n’avait atteint que 1,905,878 kilogrammes. On le voit donc, la Guadeloupe, comme sa sœur la Martinique, s’est remise au travail, et au travail libre, avec une certaine persévérance ; espérons que la sécurité dont elle jouit ne tardera pas à lui rendre sa prospérité première.

Quant aux importations de marchandises opérées dans la colonie de 1848 à 1852, elles ont subi à peu près les mêmes variations qui ont affecté les exportations. Ainsi le mouvement d’importations, qui montait en 1847 à 21,339,187 fr., tombe, à la fin de 1848, à 11,981,681 fr. et se maintient, à la fin de 1849 et de 1850, à peu près au même chiffre, puisqu’au terme de la première année il accuse un total de 12,485,117 fr. et au terme de la seconde un total de 12,770,029 francs ; mais en 1851 il se relève d’une manière assez sensible. Les marchandises importées dans la colonie pendant les trois premiers trimestres de cette année 1851 montent à la somme de 13,035,135 francs, tandis que la période correspondante de 1850 n’accusait qu’une valeur de 10,827,370 francs.

Telle est aujourd’hui la situation des Antilles françaises, possessions nationalisées jadis par le courage de leurs habitans, qui souvent mêlèrent leur sang au sang de nos soldats et de nos marins pour conserver le pavillon de la métropole. Que de choses glorieuses ont vues les palmiers centenaires qui couronnent ces oasis de la mer des Antilles ! Ils ont vu les brillans combats de d’Estaing contre Byron, ceux plus brillans encore de Guichen contre Rodney ; ils ont vu Lamothe-Piquet lutter héroïquement contre les forces supérieures de l’amiral Hyde Parker. Plus récemment, les eaux du golfe du Mexique, dont elles avoisinent l’entrée, ont été témoins d’un fait d’armes non moins glorieux, l’attaque et la prise de la formidable citadelle de Saint-Jean d’Ulloa par l’amiral Baudin, fait d’armes que les Américains, lors de leur dernière guerre, n’osèrent jamais tenter avec des forces navales presque doubles des nôtres. Nos Antilles, qui, en temps de paix, abritent par centaines les bâtimens marchands porteurs des produits de notre industrie, seraient donc en temps de guerre ce qu’elles ont été déjà, d’excellens points de relâche et de ravitaillement pour nos escadres et pour nos croiseurs chargés d’opérer dans ces mers contre le commerce ou les établissemens de l’ennemi.

Au groupe de ce que j’appellerai nos colonies de production se rattache une île dont le premier aspect laisse dans toute ame de marin d’ineffaçables souvenirs. C’est en 1826 que je contemplai pour la première fois les splendides paysages de l’île Bourbon. J’étais alors embarqué comme aspirant sur une corvette, et c’était par une de ces belles soirées si communes sous les tropiques que notre bâtiment faisait le tour de l’île charmante dont les derniers rayons du soleil illuminaient la riche végétation. De temps en temps, nous distinguions à la longue-vue des habitations créoles qui se détachaient au milieu de la verdure ; en quelques endroits, ces riantes maisons se groupaient sur le plateau d’une colline, et un petit : clocher les dominait. Le son argentin de l’angelus arrivait jusqu’à nous, et nous apercevions la famille créole se dirigeant vers l’église, suivie de la foule des esclaves dont quelques-uns, attardés par l’ouvrage, traversaient en courant les plantations de cannes. Si, de la rive, notre regard se dirigeait vers le ciel, il traversait un amphithéâtre de mornes et de pitons dont la nature s’assombrissait de plus en plus de la base au sommet. Tel se découvrait à nous le seul joyau qui reste encore à la France au milieu de l’Océan Indien, joyau imparfait, hélas ! car la nature a refusé un port, une rade même passable à Bourbon.

L’île de Bourbon ou plutôt l’île de la Réunion [2], car telle est sa dénomination nouvelle depuis 1848, est traversée du nord au sud par une chaîne de montagnes escarpées qui la divise en deux parties, celle de l’est ou partie du vent, celle de l’ouest ou partie sous le vent. Des défrichemens successifs ont déboisé toute la zone inférieure des montagnes, mais la partie centrale de l’île est encore couverte de sa végétation primitive. Le tiers de cette île environ est cultivé : dix-sept rivières, dont aucune n’est navigable, descendent de ses montagnes et se jettent dans la mer. À vrai dire, ce sont des torrens plutôt que des rivières, et ces torrens, par suite de leur pente rapide, de leur lit encaissé, offrent même peu de ressources pour l’irrigation.

Les rades de Saint-Denis et de Saint-Paul, les deux villes principales de la Réunion, sont les plus fréquentées de l’île, mais ce ne sont que des rades foraines. Les bâtimens mouillés sur ces rades doivent donc les quitter au plus vite, sous peine de s’y perdre à l’ancre corps et biens, dès que la baisse du baromètre annonce l’ouragan. La prophétie du mercure est alors appuyée d’un coup de canon parti de la direction du port, afin que les retardataires gagnent le large le plus tôt possible. Souvent même cette fuite au large ne préserve pas les navires de la fureur des violens ouragans de la mer des Indes : quantité de bâtimens de commerce en ont été les victimes. Le Berceau, corvette de guerre, n’a plus reparut depuis plusieurs années, engloutie sans doute par les vagues monstrueuses de ces mers tropicales, d’ordinaire si bleues et si tranquilles. Dans cette même tempête ; la frégate la Belle-Poule fut aussi sur le point de trouver un tombeau. D’autres souvenirs, à la fois tristes et glorieux pour la France, planent sur ces parages. On sait à quels efforts d’héroïque résistance donna lieu la conquête de l’île de France, cette sœur de Bourbon ; on sait le combat du Grand-Port où le commandant Duperré, secondé par MM. Bouvet et Morice, fit amener ou brûla, avec deux frégates et une corvette, les 4 frégates anglaises : le Sirius, la Néréide, l’Iphigénie et la Magicienne ; c’était après que les capitaines Surcouf, L’Hermitte, Bergeret, Tréhouart, Bourayne, s’étaient illustrés dans l’Inde même, que l’île de France, au moment de devenir anglaise, était le théâtre des exploits des Duperré, des Hamelin, Le Marant, Moulac, Motard, et de tant d’autres braves officiers qui disputèrent jusqu’au dernier jour le seul poste de l’Océan Indien où flottât encore notre drapeau.

Les produits de culture de la Réunion sont les mêmes que ceux des Antilles ; il faut y ajouter toutefois le girofle, qui vient après le café dans le chiffre de la production de l’île : le sucre y est toujours la denrée la plus abondante et représente trois ou quatre fois la valeur de toutes les autres réunies. La population y est de 103,000 habitans, dont 30,000 blancs, 10,000 hommes de couleur ; le reste se compose de noirs. Contrairement à ce que nous avons vu dans les Antilles, la race blanche est ici bien plus nombreuse que la race de couleur, et cette particularité a suffi pour y faire moins redouter de désastreux conflits aux diverses époques révolutionnaires que la colonie a traversées. Il se trouve en outre à Bourbon un élément de population que l’on ne rencontre pas aux Antilles : ce sont les coulis ou travailleurs indiens. Ces cultivateurs nomades quittent les rives de l’Asie pour venir chercher à Bourbon, comme à l’île de France, des salaires bien supérieurs à ceux qu’ils reçoivent chez eux. Depuis l’émancipation surtout, les travailleurs asiatiques y ont fait concurrence à la race africaine et l’ont supplantée sur un assez grand nombre d’habitations. On en compte en ce moment dans la colonie 21,000 en présence de 60.000 noirs émancipés. Peut-être est-ce un fait regrettable que l’on n’ait pas cherché davantage à employer la population noire affranchie, laquelle, en quelque sorte rivée au sol, immobilise dans la colonie même les profits du travail ; mais on ne peut méconnaître non plus que l’emploi des coulis, en stimulant la concurrence, a dû empêcher les salaires d’atteindre des taux parfois exorbitans, comme cela est arrivé ailleurs.

Les débuts de l’émancipation ont été plus heureux à la Réunion qu’aux Antilles : non-seulement l’esprit d’anarchie et de désordre n’y a pas trouvé d’ardens apôtres comme dans ces îles, mais encore les ateliers y ont été, dans les premiers temps, moins abandonnés par les nouveaux affranchis. On s’accorde généralement à attribuer une bonne part de ces résultats au gouverneur chargé d’aller y proclamer l’émancipation. Prenant sur lui de restreindre tout d’abord la liberté dont il venait doter les travailleurs noirs, il les a obligés à continuer leurs travaux, et n’a pas hésité à punir comme vagabonds ceux qui les interrompaient pour mener une vie oisive, ceux enfin qui, dans leur enivrement, n’avaient pas compris, soit ignorance, soit paresse instinctive, que le travail est le premier devoir d’un homme libre.

Pendant la période décennale antérieure à 1848, la moyenne annuelle de la production du sucre à la Réunion avait accusé un chiffre de 25,631,000 kil. : en 1848, cette production tombe à 22,070,590 kil., et même en 1849 à 18,748,971 kilogrammes ; mais là s’arrête la progression décroissante, et, plus abondante que celle des Antilles, la production sucrière accuse à la fin de 1850 un chiffre de 20,893,444 kil. exportés. Quant aux résultats de la campagne de 1851, ils ne sont pas encore complètement parvenus en France, mais tout annonce que la moyenne du temps de l’esclavage sera atteinte, sinon dépassée. Les importations de marchandises opérées dans l’île de la Réunion présentent un mouvement de progrès non moins satisfaisant : ainsi la somme de ces importations, qui atteignait en 1847 15,736,096 francs, tombe en 1848 à 10,479,375 fr., remonte en 1849 à 11,502,746 fr., et en 1850 s’élève à 15,715,084, c’est-à-dire presque au chiffre de 1847.

En présence de ces résultats mis en regard de ceux que nous a offerts l’émancipation anglaise, plus facile à effectuer cependant tant à cause de la sécurité politique dont jouissait l’Angleterre que par suite de l’élévation comparative du chiffre des indemnités qu’elle avait accordées à ses colons, n’est-on pas amené forcément à reconnaître d’abord que la France et ses enfans comprennent mieux leurs possessions lointaines qu’on ne le pense généralement, et qu’ensuite, abstraction faite de toute cause révolutionnaire, l’heure avait sonné en 1848 pour l’abolition de l’esclavage dans ces possessions ?


II. - LE SENEGAL. - LES COMPTOIRES DE L’INDE;

La colonie du Sénégal ne ressemble pas à celles dont nous venons de parler : ce n’est plus la culture qui y domine, c’est la troque ou commerce d’échange. Ce n’est pas aux travaux de la terre que nous y avons dressé la race indigène : nous avons tourné son activité soit vers le trafic, soit vers la navigation des fleuves et de leurs affluens ou marigots, tous autant de chemins qui marchent et permettent à ces courtiers africains, devenus français, de transporter sur leurs nombreuses flottilles les marchandises de nos manufactures dans les escales ou marchés de l’intérieur de l’Afrique. Parmi les produits que les Maures ou les noirs leur livrent en échange se remarquent l’or, les cuirs, la cire, les plumes d’autruche, les arachides et surtout la gomme connue en France sous le nom de gomme arabique, le seul produit colonial pour lequel les Anglais soient nos tributaires. On doit comprendre combien ils nous envient cette possession, dont le produit principal est de nécessité première dans la confection de tous les tissus manufacturés.

La colonie du Sénégal et dépendances se compose plutôt de points commerciaux et maritimes clair-semés sur une vaste étendue du territoire de l’Afrique que du territoire même, et en effet à une colonie d’échanges ce qu’il faut d’abord, c’est un très grand nombre de marchés d’échange qui lui permettent de multiplier ses transactions commerciales dans l’intérieur et sur le littoral. Saint-Louis est le chef-lieu et le plus important de ces points ; il est situé à l’embouchure même du fleuve le Sénégal, cette grande artère de l’Afrique qui promène nos bateaux troqueurs jusqu’à 200 lieues dans le cœur de ce mystérieux continent ; sur ses rives sont situés les fortins de Dagana, Richard-Toll, Mérina-Ghène, Bakel, Senoudébou, autant de points d’appui militaires et commerciaux pour nos opérations sur le fleuve.

Les dépendances extérieures du Sénégal sont échelonnées dans le sud de ce fleuve, sur près de 800 lieues de côtes : ce sont d’abord Gorée, îlot escarpé, jeté en pleine mer devant le Cap-Vert, et que l’amiral Duperré avait l’habitude d’appeler la clé de la côte occidentale d’Afrique. Il faut y joindre le petit comptoir d’Albréda, enclavé dans le fleuve anglais de Gambie, lequel a été si souvent précurseur d’orages politiques, et le sera sans doute encore par suite de sa position ambiguë. Parmi ces dépendances, on compte aussi le fort de Sedhiou, dans la Casamance, situé à une soixantaine de lieues au sud de Gorée ; les comptoirs du Grand-Bassam et d’Assim, sur la côte d’Or, 300 lieues plus au sud encore, et enfin le comptoir du Gabon, éloigné de SaintLouis de près de 800 lieues.

C’est une erreur assez généralement répandue en France que de confondre le Sénégal avec ses dépendances. On voit quelles immenses distances les séparent ; les différences du climat, du sol, des provinces, des populations, des mœurs, les séparent davantage encore. Tandis qu’au Sénégal on éprouve pendant huit mois de l’année une brûlante sécheresse accompagnée de vents d’est, qui font transsuder la gomme à l’acacia du désert, dans le fond du golfe de Guinée au contraire, près du Gabon, ce sont des pluies torrentielles de neuf mois, des tornades et des vents de sud-ouest qui fécondent la puissante végétation des palmiers, dont les noix sont si riches en substance oléagineuse. Quant aux variétés qu’on remarque dans les peuplades diverses qui bordent cette immense étendue de côtes, elles échappent à toute énumération. La population française qui habite les possessions que la France a ainsi échelonnées dans l’Afrique occidentale monte à 18,000 noirs ou Africains de race mélangée et à 250 Européens ; mais l’influence de notre pavillon s’exerce sur un chiffre bien autrement considérable d’Africains, chiffre qu’on peut évaluer à 800,000 environ sur les bords du Sénégal seulement. Sur ces 800,000, on compte 79,000 hommes [3] armés de fusils. Or, comme nos forces militaires mobilisables du Sénégal ne montent guère qu’à 300 soldats et artilleurs, à une cinquantaine de spahis et à trois petits navires à vapeur, on comprend que le gouverneur de ces possessions, s’il veut y dominer par influence, c’est-à-dire se borner seulement à empêcher les exactions que ces peuplades demi-sauvages sont toujours disposées à commettre, on comprend, disons-nous, que ce gouverneur doit passer presque tout son temps sur son cheval ou son steamer, malgré la chaleur et les fièvres. Il doit même pratiquer souvent à l’égard de ces nombreuses peuplades la fameuse maxime : « Diviser pour régner. » Aussi est-ce un rude apprentissage pour un gouverneur préoccupé de sa tâche que l’administration de cette colonie. M. Jubelin, ancien sous-secrétaire d’état de la marine, qui a gouverné successivement le Sénégal, la Guyane et la Guadeloupe, raconte souvent que c’est au Sénégal qu’il a fait le plus de cheveux blancs.

La colonie du Sénégal n’étant pas une colonie à culture, et l’esclavage n’y ayant eu, avant 1848, que le caractère de domesticité, de captivité assez douce, on comprend que l’émancipation n’y ait produit aucune interruption dans le mouvement commercial de la colonie. Seulement les bénéfices s’y sont déplacés : ainsi tel captif qui était loué jadis comme matelot ou comme artisan par son maître à tel négociant dispose seul de sa personne aujourd’hui, et garde tout entier le salaire mensuel dont il remettait jadis la moitié à ce maître. Celui-ci, bien peu indemnisé par la métropole, regrette fort le temps passé, et on le conçoit ; mais, au point de vue général de la production du pays, il n’y a pas là perturbation, il n’y a que déplacement dans les fonds de roulement de la colonie. Quant aux captifs de case, ils n’ont guère quitté le domicile de leurs anciens maîtres, dont la douceur était d’ailleurs proverbiale. Puis l’aristocratie de la peau, si vivace encore dans nos colonies à sucre, n’existe pour ainsi dire pas au Sénégal : le blanc y serre la main aussi volontiers au mulâtre qu’au noir. Pendant que nous étions gouverneur de cette colonie, nous avons cherché à nous rendre compte de cette différence si marquée entre les mœurs sénégalaises et les mœurs créoles. Après avoir interrogé les annales du passé, il nous a semblé que ce contraste devait provenir principalement des unions que, dans l’origine, avaient contractées les Européens avec les femmes indigènes. Ces femmes en effet, loin d’être des esclaves, étaient souvent des filles ou des sœurs de chefs, de rois, car tel est le titre pompeux dont ces chefs se décorent, et qu’on leur reconnaît même dans les transactions officielles.

Les registres de la douane attestent que le mouvement général d’importations et d’exportations du Sénégal et dépendances, — lequel, en moyenne décennale, de 1827 à 1837, équivalait à 7,042,809 francs, — avait atteint le chiffre de 14,604,427 francs, — c’est-à-dire avait presque doublé de 1837 à 1847. La plus récente moyenne quinquennale, comprise entre 1845 et 1850, avait atteint le chiffre plus remarquable encore de 19,539,762 francs !

Outre les relations commerciales qui ont leur centre dans nos possessions africaines, il en est d’autres que nos bâtimens troqueurs entretiennent avec les nombreux pays intermédiaires. Bien que moins élevé que celui de nos échanges avec nos possessions nationales, ce chiffre n’en est pas moins en voie de progrès, surtout depuis que l’huile d’arachides et l’huile de palme récoltées dans ces pays sont employées avec tant de faveur en France. Qu’on en juge : le mouvement commercial de ces contrées intermédiaires, qui, de 1831 à 1836, était, en moyenne annuelle, de 819,976 francs, a atteint, de 1837 à 1845, la moyenne quinquennale de 4,147,257 francs, et, de 1845 à 1850, celle de 11,042,568 francs !

Plût au ciel que, sur tous les autres points du globe, nous pussions constater un pareil progrès dans le mouvement de notre commerce maritime ! De pareils résultats sont dus quelque peu à la sécurité que notre station navale a su procurer à notre commerce sur ces plages encore à demi barbares. Il a fallu souvent garantir cette sécurité à coups de fusil, en opérant des descentes à travers les barres de brisans du littoral. C’était le devoir de notre escadre, comme c’est celui de la garnison du Sénégal de châtier les pillards dans l’intérieur de la Sénégambie : l’une et l’autre ont donc des droits à la reconnaissance de notre commerce maritime, qui d’ailleurs n’a jamais manqué une seule occasion de la leur témoigner fraternellement.

La métropole a fait de louables efforts pour répandre l’instruction morale et religieuse parmi les populations du Sénégal. La race blanche n’est pas représentée dans cette colonie, comme aux Antilles, par des propriétaires en quelque sorte fixés au sol, mais par des colons de passage, fort empressés de quitter ces bords malsains dès qu’ils ont pu amasser quelques dizaines de mille francs. La race mulâtre n’est point non plus, au Sénégal, sourdement hostile à la race blanche. Grace aux efforts de l’administration locale et du clergé, des mariages réguliers ont remplacé presque généralement les mariages dits à la mode du pays, qui n’étaient qu’un concubinage plus ou moins déguisé. Quant à la race noire, elle n’a pu encore malheureusement secouer l’influence de ses coutumes et de ses superstitions traditionnelles. À la voir exécuter chaque soir, dans les rues mêmes de Saint-Louis, ses danses nationales, on sent qu’au Sénégal elle se regarde comme chez elle. Presque tous les nègres pratiquent l’islamisme. C’est à l’autorité locale qu’il appartient de continuer parmi eux l’œuvre de moralisation si heureusement commencée parmi les mulâtres.

C’est encore l’intérêt commercial que nous retrouvons en première ligne dans nos établissemens de l’Inde. On sait qu’avant la guerre de 1758, ces établissemens comprenaient une étendue de pays considérable, dont les revenus n’étaient pas inférieurs à 18 millions ; maintenant ils sont réduits à quelques comptoirs. Bien que précaires, ils apportent cependant un certain contingent de navigation dans le chiffre de nos armemens maritimes, et les tissus qu’ils produisent, ceux connus sous le nom de guinées principalement, sont même de première nécessité dans nos échanges avec les peuplades africaines.

L’esclavage n’y existait pas même avant 1848. Les divisions fondamentales des castes indiennes n’ont pas cessé d’ailleurs de séparer les 160,000 lndo-Français de nos divers établissemens. L’on retrouve toujours parmi eux la caste sacerdotale ou celle des brahmanes, la caste militaire et royale ou celle des kchatryas, la caste commerçante et agricole ou celle des vaysias, et la caste domestique ou celle des soûdras, indépendamment des parias et des Maures ou musulmans, qui ne sont d’aucune caste. L’islamisme, comme le christianisme, ne compte du reste qu’un petit nombre de sectateurs parmi les Indiens ; l’immense majorité est adonnée aux cultes idolâtres.

Pondichéry, le chef-lieu de nos établissemens, est une assez jolie ville, divisée en deux parties par un canal : la ville blanche et la ville noire. La première est habitée par les Européens, au nombre de 7 à 800 ; la ville noire renferme environ 3,000 cases, qu’habitent à peu près 20,000 indigènes. Pondichéry ne possède malheureusement ni port ni rade, car on ne peut donner le nom de rade à un mouillage en pleine côte, où la mer brise sans cesse et rend les communications généralement difficiles. Le nom de cette ville rappelle une foule de souvenirs glorieux pour la France. À l’époque où notre commerce y était dans sa splendeur, Dupleix força les Anglais à en lever le siège, bien que ses forces fussent bien inférieures à celles de l’ennemi. Non loin de Pondichéry est situé Madras, dont La Bourdonnais s’empara avec une escadre composée d’un seul vaisseau et de cinq transports ; Madras où, quarante ans plus tard, Suffren attaqua l’escadre de l’amiral Hugues, dont il désempara l’arrière-garde. Un peu plus au sud que Pondichéry, c’est l’île Ceylan, c’est Trinquemalé, dont le même amiral Suffren s’empara après un siége qu’il dirigea en personne, comme l’eût fait un officier de génie expérimenté ; Trinquemalé, théâtre peu après d’un nouveau combat livré par l’infatigable amiral français à l’escadre de l’amiral Hugues, laquelle prit chasse après la lutte, en septembre 1782.

Comme témoignage palpable de notre splendeur éclipsée dans l’Inde, et en échange de quelques privilèges relatifs à la vente du sel et de l’opium, la compagnie anglaise des Indes paie encore à notre trésor une somme d’un million, connue en langage budgétaire sous le nom de rente de l’Inde. Ce million couvrait autrefois une partie des dépenses de celles de nos colonies dont les revenus étaient insuffisans pour subvenir à leurs besoins.


III. – LA GUYANE. – ETABLISSEMENS DE L’OCEANIE ET DE TERRE-NEUVE.

Nous arrivons à des colonies qui doivent être considérées surtout soit comme points de relâche pour notre marine militaire ou marchande, soit comme établissemens d’utilité sociale. Dans cette dernière catégorie se place la Guyane : c’est la seule de nos possessions où l’émancipation des esclaves ait ruiné le travail. Bien avant 1848, la Guyane languissait faute de bras ; ses immenses savanes, ses vastes forêts vierges appelaient et appellent encore des cultivateurs laborieux et des pionniers intelligens. Aujourd’hui la Guyane est au moment de se transformer en un vaste pénitencier. Il importe de savoir quelles ressources offre ce territoire à la classe de travailleurs qu’on se propose d’y acclimater.

Il est un fait que nous tenons d’abord à constater, en ayant recours non-seulement aux documens officiels, mais à des renseignemens encore inédits dus à un des officiers les plus éminens de notre marine c’est que l’opinion publique a été parfois trompée sur la Guyane française. Dans cette région, quoique voisine de l’équateur, le climat est chaud, mais supportable ; l’on y cultive la canne à sucre, le cacao, l’indigo, le café et le coton. Le sol de la Guayane est couvert dans certaines parties de magnifiques forêts ; mais, à mesure qu’on s’y enfonce, ces bois sont embarrassés par des lianes, des arbustes, des troncs déracinés, qui les rendent d’un accès difficile. Des cours d’eau assez étendus traversent ces solitudes ; malheureusement ils sont barrés dans leur partie supérieure par clés rochers qui s’opposent à la navigation. On ne peut douter que la grande étendue de plaines marécageuses qui bordent presque tout le littoral de la Guyane ne soit le produit de lentes alluvions faites par la mer. Ces terrains, souvent noyés, sont généralement couverts par la végétation des palétuviers, au milieu desquels de nombreux animaux trouvent asile. Les petites montagnes qui s’élèvent à quelques lieues dans l’intérieur, dans la direction de la plage, semblent indiquer que ces plaines ne sont elles-mêmes que l’ancien littoral, reculé par les lentes alluvions de la mer.

Dans son rapport du 20 février 1832, M. le ministre de la marine Ducos a indiqué les graves motifs qui l’avaient guidé dans le choix de la Guyane comme colonie pénitentiaire. Nous ferons remarquer qu’une des plus sages mesures proposées dans ce rapport consiste.à choisir les îles du Salut, îlots éloignés de quatre lieues du littoral de la Guyane, pour y déposer provisoirement les condamnés, afin de les acclimater peu à peu à leur nouvelle patrie. Nul doute que la vue des belles contrées de la Guyane, de ces forêts impénétrables où la nature déploie un luxe étonnant de végétation, ne séduise les nouveaux colons, comme elles nous ont séduit nous-même quand nous les avons parcourues pour la première fois. Cependant l’expérience des faits antérieurs est là pour démontrer que ce n’est pas impunément que l’on dépouille un sol quelconque de sa virginité primitive : cette végétation superbe, en effet, ne recèle que trop souvent des principes mortels d’empoisonnement miasmatique. C’est donc une mesure bien sage que de préparer d’abord, sur des îles isolées en pleine mer, les premiers fondemens de notre établissement pénitentiaire.

Si cette tentative de colonisation réussit, non-seulement la France se sera ainsi débarrassée de ses bagnes, vraie lèpre sociale qui entretenait les traditions de l’école du crime dans les bas-fonds de la population, mais encore elle aura utilisé son immense possession de la Guyane, laquelle, il faut bien le dire, se mourait rapidement après 1848, elle qui n’avait jamais été fort vivace avant cette époque. Voici en effet les tristes chiffres que nous donnent les relevés de douane relatifs au mouvement de production et de commerce de cette colonie : en 1847, le chiffre des exportations du sucre de cette colonie montait à 2,309,180 kilogrammes, et ne tombait même vers la fin de 1848 qu’à 2,080,493 kilogrammes ; mais peu à peu les nouveaux affranchis, qui avaient à leur portée tant de terres disponibles, abandonnèrent les habitations de leurs maîtres, ou s’y maintinrent dans une oisiveté presque absolue. Aussi la production du sucre de la Guyane tomba-t-elle en 1849 à 1,004,560 kilogrammes et en 1830 à 401,618 kilogrammes ; à la fin de 1851, elle n’accusait plus qu’un total de 320,543 kilogrammes de sucre exporté. Ces déplorables résultats ont fait agiter une question de première importance : après les énormes sacrifices que le gouvernement a faits pour cette colonie et la population qui l’habite, n’a-t-il pas le droit d’en maintenir les travailleurs dans le rayon des terres où il a jugé nécessaire de concentrer son administration ? Il est à désirer que cette question reçoive une solution favorable à la grande culture.

La population de la Guyane française se compose de 1,300 blancs, de 5,000 hommes de couleur et de 12,000 noirs affranchis ; cette population est presque toute concentrée dans l’île de Cayenne, laquelle n’est séparée du continent que par de simples cours d’eau et en fait en quelque sorte partie. Quand on songe que cette île n’a guère que douze lieues de pourtour, et que la Guyane française tout entière, grande comme le quart de la France, ne compte pas moins de 16 à 18,000 lieues carrées, on se prend à regretter amèrement qu’une aussi vaste possession tropicale ne soit encore qu’un désert de végétation.

Nos établissemens de l’Océanie ne sont guère, nous l’avons dit, que des points d’étapes maritimes et militaires. Près de Terre-Neuve, nous possédons une petite île dont le sol granitique se refuse à la culture. On n’y trouve qu’un bourg, chef-lieu de l’établissement ; mais dans les anfractuosités de ce rocher se creusent la rade et le barachois ou darse de Saint-Pierre, abri très sûr d’avril en décembre. Conséquemment pendant la saison de la pêche de la morue. On voit assez combien cette petite possession est précieuse pour nos bâtimens en pêche sur les bancs de Terre-Neuve, bancs de deux cents lieues de longueur, où foisonne la morue. Nos bâtimens y vont annuellement au nombre de 330, jaugeant 47,000 tonneaux, montés par 11,500 hommes. Les produits de leur pêche s’élèvent chaque année à 44 millions de kilogrammes de morue, dont 27 millions sont consommés en France, et 17 millions dans nos colonies et hors de nos frontières. C’est une école de matelots bien précieuse que cette pêche de la morue qui prépare à notre armée navale une partie considérable du contingent d’hommes de mer que la France aurait à réunir sous ses drapeaux au premier coup de canon.


IV. – DU SYSTEME COLONIAL ET DE SES RESULTATS.

On voit ce que sont les colonies de la France. À part les établissemens pénitentiaires ou militaires de la Guyane et de l’Océanie, ce sont surtout de précieux débouchés commerciaux, et de grands ateliers d’exploitation agricole. Ici se présente une grave question. Quel système doit suivre la métropole à l’égard de ces possessions lointaines ? Est-ce un régime de protection ou de liberté qui leur convient ? et laquelle des deux politiques favorise le mieux les intérêts de notre marine ? Il nous reste à répondre brièvement sur ces divers points.

Les systèmes colonisateurs peuvent se réduire à trois principaux ceux qui eurent la conquête pour but et pour résultat sans autre mobile que l’esprit de conquête lui-même, c’est-à-dire l’amour de la gloire et l’ambition militaire. Telles furent les colonies fondées par Alexandre-le-Grand, qui, après avoir dompté les nations pour se faire parmi les hommes la renommée d’un demi-dieu, opérait le partage des terres conquises entre les chefs et les soldats de ses légions congédiées ; mais ces partages n’avaient d’autre but que d’assurer au conquérant la possession des ressources matérielles des contrées que laissaient derrière elles ses armées actives. Le second des systèmes colonisateurs est celui qui eut pour cause première l’exubérance de populations trop à l’étroit chez elles. Par la force irrésistible des choses, ces populations émigraient dans des pays plus étendus et moins peuplés. Telles furent les colonies grecques, lorsque les races de l’Archipel se dirigèrent de leur sol natal sur les rives de la Sicile, de l’Italie, de l’Asie-Mineure, où elles transportèrent les connaissances agricoles, commerciales et même les arts de leur mère-patrie. Le troisième système de colonisation, fondé sur la prépondérance maritime et commerciale, fut, dans l’origine, pratiqué surtout par la race phénicienne. Ce peuple, essentiellement navigateur et commerçant, fut des premiers à comprendre dans l’antiquité que l’empire des mers pouvait donner l’empire du monde. Aussi voyons-nous les colonies phéniciennes s’échelonner sur presque tout le littoral de la Méditerranée : à Carthage, à Utique sur la côte d’Afrique ; à Carthage-la-Neuve (aujourd’hui Carthagène) ; à Barcelone, Port-Mahon, Gadès sur la côte d’Espagne ; à Panorma en Sicile ; à Mélite et à Cythère dans l’Archipel. Cette confédération de villes commerçantes et maritimes, qui eut d’abord Tyr et ensuite Carthage pour métropole, devint tellement puissante, qu’elle lutta un siècle contre Rome. Non-seulement les Phéniciens établirent ainsi leurs colonies sur le littoral et dans les îles de la Méditerranée, mais ils franchirent le détroit de Gibraltar et surent étendre leurs relations commerciales jusqu’à Madère et aux Canaries, qui sont restées bien des siècles après eux les bornes méridionales du monde connu.

Or, tout peuple qui a voulu être une puissance navale de premier ou de second ordre a plus ou moins adopté le système des Phéniciens, avec les différences qu’entraînait naturellement le changement apporté par une assez longue série de siècles dans les connaissances géographiques, les mœurs et le mode de trafic. Qu’on se rappelle en effet le rôle commerçant, colonisateur et par suite le rôle maritime qu’ont joué dans l’histoire moderne, et les Espagnols colonisant l’Amérique, et les Hollandais colonisant l’Inde, et les Anglais venant leur succéder sur ces deux continens. La France elle-même, vers le milieu du siècle dernier, avait le drapeau de ses colonies planté sur toutes les mers, et c’est de cette époque que date l’abondance de ses ressources en personnel maritime. Cependant l’exemple de l’Angleterre est plus décisif encore que celui de la France en faveur du système phénicien. Nul peuple n’a mis plus de persévérance à poursuivre le but de la puissance phénicienne que le peuple anglais, et non-seulement le but, mais la constitution politique de ces deux nations, alors qu’elles arrivent toutes deux au faîte de la prospérité, ont certains points de similitude fort remarquables. La constitution politique de Carthage, par exemple, admettait, comme celle de l’Angleterre, une aristocratie gouvernementale fondée à la fois sur la puissance et sur la richesse, quoique tempérée par la démocratie.

Qu’on interroge donc l’histoire ancienne ou l’histoire moderne, on ne tarde pas à reconnaître que toute nation qui a voulu avoir un commerce et une marine, cet élément indispensable de la puissance d’un état, a reconnu nécessaire de fonder des colonies lointaines, afin d’échanger ses richesses et d’entretenir un personnel permanent d’hommes de mer. — Et les États-Unis d’Amérique ? dira-t-on peut-être. Ils n’ont pas de colonies et ne veulent pas en avoir : peut-on nier cependant leur immense prépondérance maritime ? — A cette objection, la réponse est facile : pourquoi les États-Unis auraient-ils des colonies, puisque, grace à leur admirable position géographique, on y retrouve en même temps et le climat tempéré avec les productions de la vieille Europe, et les chaleurs brûlantes avec les denrées de la zone tropicale ; puisque, pour nous servir d’une expression qui rend bien notre pensée, ils sont à la fois métropole et colonie, ce qui fait abonder chez eux et le nécessaire en tout genre et même le superflu, superflu qu’ils vont transporter dans le monde entier ? Ajouterons-nous que, pour leur permettre d’opérer ces transports plus facilement, la nature a doté leur sol des végétaux et des minéraux les plus propres aux constructions des bâtimens ? Ce sont à chaque pas des mines de fer, de charbon, des forêts vierges. Qu’on s’étonne que, même sans colonies, les Américains soient devenus les premiers courtiers maritimes du globe !

Ces conditions ne sont nullement celles de notre vieille Europe, et dès-lors pourquoi chercher des points d’analogie entre les peuples de ces deux continens ? L’exemple des États-Unis ne peut nullement être invoqué contre la France. Il faut à celle-ci des colonies lointaines pour lui assurer un effectif constant d’hommes de mer ; il lui faut surtout des colonies protégées par des tarifs exceptionnels en faveur du pavillon national. Au point de vue maritime, nous ne pouvons donc accepter comme applicables, en ce moment du moins, les théories du libre échange. Il ne faut, pour se convaincre du danger présent de ces théories, que mettre en parallèle les résultats de notre navigation protégée et ceux de notre navigation de concurrence. Au 1er janvier 1851, la France possédait 14,354 navires marchands de tout rang, jaugeant ensemble 688,000 tonneaux, effectif qui ne s’est maintenu que grace aux privilèges accordés pour les bâtimens faisant la navigation coloniale et la pêche, grace aussi aux surtaxes qui frappent les bâtimens étrangers. Veut-on avoir la preuve de l’utilité de ces privilèges ? Dans le cours de cette même année, les transports que cette navigation protégée nous réservait exclusivement ont employé 433,000 tonneaux, c’est-à-dire les deux tiers du chiffre total, tandis que dans la navigation de concurrence nous nous sommes fait battre par les marines rivales.

Quelques personnes attribuent, nous le savons, cette victoire des marines rivales à la cherté de nos matériaux de construction, dont notre pays est assez dépourvu, cherté qui découle, dit-on encore, de notre système prohibitif ; elles l’attribuent à notre système prohibitif lui-même, qui est frappé de réciprocité chez l’étranger. Qu’en résulte-t-il ? ajoute-t-on. C’est que non-seulement nos navires coûtent plus cher de façon, mais encore ne peuvent se faire dans les pays lointains les courtiers maritimes des produits du globe. — Sans nul doute, un dégrèvement sur les matériaux étrangers de construction à leur entrée en France ne pourrait qu’abaisser le prix de notre navigation marchande, puisqu’elle abaisse le prix du capital de la première mise dehors ; mais de combien ? Un navire de 500 tonneaux construit en France coûte environ 200,000 fr. Dans cette somme, la différence résultant du prix du bois, du fer, et des droits sur l’entrée de ces matières, représente une somme de 15,000 fr. Or la portion de dépense annuelle consacrée à l’amortissement de ces 15,000 fr., c’est 1,500 fr. ; en vérité, qu’est-ce qu’une somme de 1,500 fr. auprès des frais d’armement de ce navire, qui montent annuellement à 60 ou 70,000 fr., et à ses revenus surtout, qui varient depuis 200,000 francs dans les bonnes années jusqu’à 40,000 dans les mauvaises ?

Si donc notre navigation est plus coûteuse que celle de nos voisins, on ne peut raisonnablement considérer ce faible surcroît de dépenses de 1,500 francs comme une des causes sérieuses de notre infériorité, et ce ne serait pas alors l’abaissement des tarifs d’entrée sur les matériaux de construction première qui pourrait nous en relever. Serait-ce l’ensemble de notre système prohibitif ? Mais, pour qu’une nation ait la prétention de faire de ses navires les courtiers du globe entier, il faut que ces mêmes navires aient les chances de succès de leur côté dans une lutte de concurrence ; or ces chances, il ne suffirait pas d’un coup de canif dans la législation des tarifs et le contrat colonial pour nous les rendre. Notre infériorité en navigation marchande tient à d’autres causes : pariai ces causes, les unes sont la conséquence de nos révolutions périodiques ou du caractère propre de nos marins ; les autres sont dues à la nature des produits de notre sol. Il faut bien le reconnaître, les révolutions, les crises politiques, les guerres que nous avons eu à traverser depuis la fin du siècle dernier, en nous chassant de la mer pendant de longues années, ont permis aux marines rivales d’accaparer des transports et une clientelle que la disparition de notre pavillon ne nous permettait plus de partager. Sous ce rapport, nous sommes distancés aujourd’hui, et nous payons cher les fautes de notre passé révolutionnaire.

Et nos gens de mer eux-mêmes, pense-t-on que cet interrègne dans la navigation d’échange n’ait pas nui à leurs traditions, à leurs habitudes de mer, qu’il n’ait pas rendu leurs exigences plus coûteuses ? Enfin, il faut le dire, quand un pays veut transformer ses marins en courtiers du globe, c’est qu’il est riche lui-même en produits encombrans, c’est-à-dire exigeant beaucoup de tonnage. Hélas ! c’est surtout là qu’est notre côté faible : pendant que les Américains se procurent, sur leur propre sol, des cotons, des bois, des céréales en abondance, pour composer les cargaisons aussi nombreuses que régulières de leur flotte marchande, pendant que les Anglais, avec leurs 2 millions de tonneaux de houille et leurs 500,000 tonneaux de métaux exportés, assurent du fret à leurs bâtimens de commerce, que pouvons-nous offrir aux nôtres en produits encombrans ? Moins de 200,000 tonneaux de vin et des tissus, des articles variés, des matières peu encombrantes de leur nature ; quant à nos sels et nos céréales, ils ne sortent guère des mers d’Europe. On voit dès-lors avec quels désavantages nous entrons dans la lice pour lutter avec ces marines rivales.

Reconnaissons-le : oui, les tarifs protecteurs sont encore nécessaires à notre flotte de commerce, si l’on veut maintenir et le chiffre de ses armemens et celui de son personnel marin ; or, parmi ces tarifs, le contrat colonial figure en première ligne. Que nos officiers ne l’oublient pas, le chiffre actuel de notre marine marchande n’est que suffisant pour alimenter le recrutement de notre flotte de guerre ; qu’ils ne séparent donc, dans leur pensée, ni la marine militaire, ni la marine marchande, ni le système colonial. Notre puissance navale est un édifice dont la marine militaire est la clé de voûte, comme la flotte marchande en est la base. Quant à notre système colonial, on a vu quelle influence il peut exercer sur les destinées de l’une et de l’autre ; les faits démontrent assez clairement combien il importe de le maintenir, et nous croyons inutile de rien ajouter à cet imposant témoignage.


Comte BOUËT-WILLAUMEZ,

Capitaine de vaisseau, ancien gouverneur du Sénégal.


  1. . À la Guadeloupe se rattachent administrativement quatre dépendances. L’île de Marie-Galante, — dont le parrain fut Christophe Colomb lui-même, qui lui donna le joli nom de la frégate qu’il montait, — est située à 5 lieues au sud de la Guadeloupe. Son sol est fertile ; elle est de forme circulaire et a 4 lieues de diamètre. Les Saintes sont la seconde dépendance de la Guadeloupe ; c’est un groupe de cinq îlots peu productifs situés à 3 lieues dans le sud-est de la Guadeloupe, et dont le principal avantage est d’offrir aux marins une des rades les plus belles et les plus sûres des Antilles. La Désirade, troisième dépendance, n’est guère plus productive ; c’est une petite île de 2 lieues de long sur une lieue de large, située à 2 lieues au nord-est de la Guadeloupe. Enfin la quatrième dépendance est l’île de Saint-Martin, laquelle est située à 45 lieues au nord-ouest de la,Guadeloupe, et dont nous possédons les deux tiers : l’autre tiers appartient aux Hollandais..
  2. De l’île de la Réunion dépendent Nossi-bé et Mayotte, deux îles occupées assez récemment, et la petite île de Sainte-Marie, jetée vis-à-vis et tout près de Madagascar.
  3. Voici les noms des peuplades armées :
    fusils
    Cayor 30,000
    Fouta 30,000
    Trarzas 12,000
    Bracknas 5,000
    Wallo 2,000
    Total 79,000