Les Colonnes du Temple (René La Bruyère)

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Les Colonnes du Temple (René La Bruyère)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 863-871).
Les colonnes du temple


Des critiques sévères ont été adressées à la Marine, à l’occasion de la discussion du budget de ce département ; on l’a qualifié de budget de transition, de budget du moment, de budget d’abandon et d’oubli. Les honorables rapporteurs de la Commission des Finances, à la Chambre ou au Sénat, ainsi que les orateurs qui ont pris la parole au Parlement, ont tous été d’accord pour reconnaître que la Marine subit une crise grave, et que l’énormité de ses dépenses ne correspond point aux services qu’elle rend actuellement au pays. Ces critiques dépassent le cadre des chapitres budgétaires ; elles s’adressent à l’organisme lui-même. On sent que, derrière le budget de la Marine, il n’y a qu’inconsistance et gaspillage. Des voix autorisées, comme celle de M. Leygues, ont fait ressortir l’admirable effort accompli par nos marins au cours de la guerre. Il ne faudrait point toutefois que les plis glorieux du drapeau des fusiliers de l’Yser dérobassent les erreurs administratives, et qu’il suffit d’acclamer, au sein de la Chambre des députés, les noms de Ronarc’h et de Guépratte pour que l’écho de ces justes hommages couvrit la voix de ceux qui ont des comptes à demander aux bureaux de la rue Royale.

Nous ne saurions mieux faire, pour juger le budget de 1920, que de reproduire l’exergue du rapport de M. Henry Bérenger, rapporteur de la Commission sénatoriale des Finances : « Ce budget, dit-il, n’ouvre aucune vue d’ensemble sur l’avenir maritime de la France. Il n’amorce aucun programme technique pour les nécessités navales de demain. Il apparaît simplement comme un budget de liquidation et d’attente ; il se ressent de l’incertitude et de l’insécurité générale, en ce qui concerne l’état de guerre et l’état de paix dans le monde entier. » S’il est vrai que la Marine militaire a subi, du fait de la guerre, des transformations profondes, qui excusent l’incohérence de son budget, du moins ne saurions-nous admettre que, depuis l’armistice, aucune ébauche de réforme n’ait encore été réalisée. M. Landry a bien annoncé à un reporter du Petit Parisien l’imminence du dépôt d’un programme naval mais tout s’est passé jusqu’ici en discours et en promesses. Cependant, les problèmes qui se posent sont multiples et impérieux.


II est facile d’établir par doit et avoir le bilan de la Marine. Son budget, tel qu’il a été présenté par le département, se montait à 784 millions pour le budget ordinaire et à 121 millions pour le budget extraordinaire, soit un total de 905 millions. Encore, toutes les dépenses des arsenaux n’étaient-elles point incluses dans ce chiffre. Une partie des matières premières nécessaires à la construction des quelques navires marchands mis en chantier dans nos ports devait être fournie sur les fonds du Sous-secrétariat de la rue de Boccador. Si on compare ce budget à celui de 1914, seule façon de savoir quels enseignements on a retirés de la guerre, cette comparaison fait ressortir des résultats décevants. Tous les chapitres d’administration sont en voie d’accroissement notable, tandis que les chapitres de reconstitution des stocks de guerre, de construction neuve et d’outillage marquent une diminution très nette, sauf le chapitre de l’aéronautique dont on ignorait encore l’avenir en 1914. Quel aveu d’impuissance ! Les chapitres de l’administration centrale ont augmenté de 5 millions, ceux de la police maritime de 4 millions, du personnel des constructions navales de 9, millions ; ceux du personnel administratif de gestion et d’exécution, de 10 millions ; les salaires d’ouvriers des constructions navales figurent pour 28 millions, contre 7 millions seulement en 1914. En revanche, nous constatons que les dépenses relatives aux constructions neuves sont inférieures en 1920, par rapport à 1914, de 70 millions ; les dépenses incombant aux stocks de ravitaillement de l’artillerie navale ont diminué de 40 millions, alors que le prix des matières premières a augmenté. Ces chiffres sont assez suggestifs pour se passer de commentaires. Le ministère des Finances a bien fait subir au projet de budget de la Marine d’assez sérieuses compressions. Celui-ci a été ramené à 600 millions environ pour le budget ordinaire, et à 130 millions pour le budget extraordinaire ; soit, au total, une somme de 730 millions. Mais ces réductions ont été faites par des gens si peu avisés de la situation, qu’ils l’ont aggravée au lieu de l’améliorer, car elles ont porté sur les dépenses productives du département, et non sur les services parasitaires ; si bien que le budget de la Marine, tel qu’il est sorti des discussions, peut être comparé à un être rachitique, doué d’une vie somnolente et ralentie, incapable d’agir, incapable même de se mouvoir. Un des membres éminents de la Commission des Finances a qualifié devant nous le budget naval de « budget alimentaire ; » c’est bien en effet l’épithète qui lui convient. La seule philosophie qui s’en dégage, c’est qu’on a voulu ouvrir les crédits nécessaires pour satisfaire aux exigences d’un nombreux personnel aux prises avec les difficultés de la vie chère. Les réductions du Ministère des Finances conduisent à ce résultat que la Marine militaire prévoit des crédits importants pour des dépenses dont le caractère d’urgence n’est pas démontré, et, au contraire, ne demande pas les crédits indispensables pour achever dans des conditions de célérité voulue les travaux qu’elle a entrepris.

Nous connaissons maintenant le chiffre du débit de la Marine : 730 millions. Quel est maintenant son crédit ? Essayons de juger ce bilan, non en technicien, mais en financier soucieux de dégager les résultats effectifs d’une gestion qui, en somme, est comparable à toute gestion de société. Car la Marine a un but industriel. Ce but est de construire et d’armer des navires. Et tout d’abord, que construit-elle ?

Hélas ! la réponse est facile à donner. L’on se borne à achever les petites unités commencées avant la signature de l’armistice, savoir : l’Enseigne-Gabolde, trois sous-marins type O’Byrne, le sous-marin Pierre-Callot, et le sous-marin Paul-Chaillet. Il est vrai que l’on prévoit au budget extraordinaire l’achèvement de petits patrouilleurs. Nous n’en parlerons que pour regretter de voir ces navires sur le chantier.

La politique suivie par l’Etat-major général dans ces dernières années dénote à cet égard un véritable esprit d’incohérence. Alors que nous renoncions à la construction de navires ayant une valeur militaire sérieuse, nous construisions plus de six cents unités de patrouille. A quoi était destinée cette flotte ? A protéger des navires marchands alliés ou neutres. On ne nous accordait pas une tôle pour la reconstitution de notre marine marchande, qui a perdu 921 000 tonnes pendant la guerre par suite des torpillages ; mais l’Etat-major de la marine accaparait toutes les cales des chantiers pour la construction d’unités de patrouilles vouées à la protection des navires des autres ! Est-il admissible que, si nous n’avions ni tôles, ni ouvriers pour nos bâtiments de commerce, nous en ayons trouvé pour achever de pareilles unités, qui figurent encore au budget extraordinaire pour 36 millions ?

En dehors des constructions de petites unités dont nous venons de parler, et qui absorbent 17 millions au chapitre 52, et 36 millions au budget extraordinaire, l’amirauté a renoncé à toute espèce de construction. Faute de mieux, le service technique de la marine militaire a accepté la construction de bâtiments marchands. Certes, il est bon de donner du travail à nos arsenaux, mais il ne faudrait pas qu’à la faveur de ces commandes, la Marine se dérobât au devoir de réduire ses dépenses. Il s’agit de savoir si le département de la Marine a l’intention de se transformer en chantier de construction commerciale (et alors pourquoi ne pas le passer au Sous-Secrétariat d’Etat de la rue de Boccador ? ), ou s’il désire se consacrer exclusivement à sa tâche militaire. Nous nous refusons pour notre part à approuver cette politique de concurrence aux chantiers privés, dans la seule intention de donner une vie factice à des arsenaux périmés.

La Marine, qui ne construit pas, peut-elle du moins se flatter d’avoir un plan d’armement conforme aux besoins de la France ? Non, évidemment. Il est facile de s’apercevoir que la flotte française ne peut généralement mettre en ligne, quel que soit d’ailleurs le type du navire envisagé, que des unités inférieures à celles des autres puissances. Et ces unités sont en nombre trop restreint. Prenons d’abord les cuirassés. La France n’en possède que sept dignes de ce nom, dont trois seulement sont armés de pièces de 340 millimètres. Or, ce calibre est déjà insuffisant, puisque dix navires anglais en possèdent déjà de 381 millimètres, et que les Américains ont en construction des navires qui portent des pièces de 406 millimètres. Si nous passons maintenant aux croiseurs de bataille, nous nous apercevons que la France n’en possède pas un seul. Elle n’a pas davantage de croiseurs rapides. Les seuls croiseurs en service ne sont pas des navires de combat. Le Ministre de la Marine a déclaré, dans son discours à la Chambre, que nous n’avions pas un seul croiseur léger, pas un seul conducteur d’escadrille, pas un seul torpilleur-éclaireur, qui sont en réalité les contre-torpilleurs de l’heure présente. — Nous reproduisons les propres termes du discours de M. Landry. — Que reste-t-il donc à la Marine à nous offrir comme navires de combat, en dehors des sept cuirassés dont nous parlions plus haut ? Une force navale défensive : flottilles sous-marines, aéronautique et défense des côtes. Pas davantage. Prenons encore une phrase du discours de M. Landry. « Nous n’avons, a-t-il dit, qu’un « petit nombre de sous-marins, tout au moins en bon état et pouvant rendre de sérieux services. La puissance sous-marine de la France a diminué pendant la guerre. » Si l’on excepte les 10 sous-marins allemands, nous n’avons que 14 unités sous-marines qui soient susceptibles d’un bon service, 3 Bellone, 3 Atalante, 2 Joessel, 1 Néréide, 1 Daphné, et 4 Lagrange. Encore ces navires sont-ils signalés comme ayant des vices assez graves. Quant à l’aéronautique maritime et à la défense des côtes, elles sont loin de répondre aux besoins du moment ; la défense des côtes, notamment, qui vient déchoir à la Marine, reste à organiser.

Il serait dérisoire de comparer notre flotte à celles de la Grande-Bretagne et des États-Unis. La première comprend 10 cuirassés armés de pièces de 343 mm. et 6 croiseurs de bataille qui, tous, sont ou plus puissants, ou plus rapides que nos unités cuirassées. Quant aux États-Unis, quand ils auront achevé leur programme, ils posséderont 10 cuirassés armés de pièces de 406 mm. 11 armés de pièces de 356 mm. et 7 croiseurs de bataille armés de pièces de 406 mm. Mais, sans parler des puissances navales de premier rang, la situation du Japon est supérieure à la nôtre, avec 4 cuirassés et 4 croiseurs de bataille armés de pièces de 356 mm. L’Italie nous suit de très près avec 5 cuirassés modernes. Si l’on résume la puissance des flottes alliées dans Io tableau comparatif des bordées d’artillerie principale, on obtient pour les navires actuellement en service : 187 tonnes pour l’Angleterre, 102 pour les États-Unis, 53 pour le Japon, 35 pour l’Italie et 46 pour la France.

La disproportion qui existe entre les crédits relatifs au matériel et ceux qui sont votés pour le personnel a été mise en lumière par M. Henry Bérenger. Celui-ci a fait ressortir qu’en 1914 les dépenses votées par les deux assemblées pour le personnel s’étaient élevées à 447 millions contre 366 millions pour le matériel. En 1920, les dépenses du personnel s’élèvent à 385 millions, et les dépenses pour le matériel à 483 millions. Tandis que les dépenses du personnel ont augmenté de 238 millions, les dépenses du matériel se sont accrues de 116 millions. Le coefficient d’augmentation des dépenses ressort donc à 2,5 pour le personnel, et à 1,25 seulement pour le matériel. La vieille boutade maritime : « Vendons le matériel au profit du personnel, » cesserait d’être profitable à ce dernier. La valeur de la flotte ne suffirait plus à contenter les hypothétiques co-partageants.

Une autre remarque s’impose. Il y a disproportion entre l’intérêt de l’utilisation du matériel d’une part, et l’importance numérique du personnel navigant d’autre part. Il est prévu à notre budget un effectif moyen de 56 000 matelots, officiers non compris, soit plus du tiers de l’effectif total de la marine anglaise, qui n’atteint pas 150 000 hommes. Le coefficient numérique de l’effectif anglais et français est donc dans la proportion de 4 à 2,5 ; le coefficient de la valeur militaire des deux flottes est peut-être de 1 à 10. Nous employons nos marins à servir des unités démodées ; il est étrange de voir figurer sur la liste de la flotte, même pour servir de bâtiments-écoles, des bâtiments du type République.

Malgré l’armement de toutes ces vieilles coques, on ne parvient pas à utiliser nos officiers de marine. Le nombre des postes à terre croît sans cesse. Sur 2 039 officiers de marine figurant au projet de budget de 1920, il en existe, d’après les tableaux annexés à ce projet de budget, 1 063 seulement pourvus de postes à la mer, soit une proportion de près de 50 pour 100 pour les postes à terre.

Ce dont meurt notre Marine militaire, c’est la surabondance des services auxiliaires qui se sont développés au point d’étouffer les services combattants, et de paralyser leur action. Sur les 600 millions de crédit du titre premier, la partie relative à l’entretien de la Marine militaire, — officiers de marine, mécaniciens, équipages, approvisionnements de la flotte, subsistances et habillement (matières), — se monte à 325 millions environ. Il reste donc 275 millions employés en frais généraux d’administration ou affectés aux directions de travaux. Il importe de réaliser sans tarder des économies sur ces chapitres. Tout l’édifice naval est à reconstruire de fond en comble.

Au cours d’un article paru dans la Revue politique et parlementaire, M. Maugas, inspecteur général du Génie maritime, a proposé une réduction progressive de tous les cadres du personnel du département, réduction qui, d’après lui, devait aller jusqu’aux deux tiers de l’état actuel. C’est là une opération douloureuse, mais nécessaire. Tant que la Marine ne s’attaquera pas aux statuts des corps qui n’ont été accordés qu’à la suite d’une politique de surenchère, elle ne réalisera aucune réforme sérieuse. La guerre semble ne lui avoir rien appris. Le projet de 1920 est une aggravation du budget de 1914. Non seulement on ne réduit pas le personnel, mais sur certains points, les cadres, par rapport à 1914, ont subi des augmentations sensibles. Il y a moins de malades qu’en 1914, mais le budget prévoit 175 nouveaux médecins ! La Marine ne construit pas, et elle entretient 1 000 ouvriers de plus qu’en 1914 ! Une liquidation s’impose. Tout d’abord, celle des vieux navires sans valeur militaire, ainsi que de cette poussière navale, triste héritage de la guerre, que nous disséminons aux quatre coins du monde. Soyons bien persuadés que les peuples auxquels nous montrons notre pavillon sur des croiseurs vieux de vingt ans ou sur des sloops construits de bric et de broc, ne se font aucune illusion sur la valeur de ces navires, quelle que soit la gloire du pavillon qu’ils portent. Mais ce qui est essentiel, c’est la suppression des arsenaux et des établissements inutiles. Ce sont eux qui compliquent les rouages de la machine navale, eux qui encrassent ses organes essentiels, et en compromettent le rendement en absorbant inutilement de précieuses sources d’énergie humaine, en gaspillant la main-d’œuvre à une heure où notre pays a besoin de s’en montrer ménager.

Nous possédons en France 5 arsenaux : leur présence était utile du temps de la Marine à voiles. Ils constituent aujourd’hui un parfait anachronisme. Deux d’entre eux, Lorient et Rochefort, ne peuvent même point recevoir nos bâtiments modernes. « Ces établissements, dit le rapporteur du Sénat, comportent l’entretien onéreux d’un vaste matériel et d’un important personnel. Administrés par l’État aux frais des contribuables, les arsenaux, espoirs de la Marine, regorgent de bureaucratie et coûtent plus qu’ils ne rapportent. » Bien avant la guerre, la suppression de Lorient et de Rochefort s’imposait. En 1920, le Conseil Supérieur de la Marine, présidé par le vice-amiral Lacaze, a émis à l’unanimité l’avis que les arsenaux de Lorient et de Rochefort, ainsi que les Forges de Guérigny, fussent cédés à l’industrie privée. Cette cession est décidée en principe. M. de Kerguezec, rapporteur du budget, s’est attaché à la réaliser sans souci des contingences électorales. Nous attendons les actes du Ministère. Nous n’avons besoin que de deux ports de plein exercice ; Brest dans l’Océan, Toulon en Méditerranée, et de deux points d’appui : Cherbourg dans le Nord, Bizerte en Afrique. La France, qui subit une crise d’anémie financière si aiguë, ne pardonnerait pas à la Marine de laisser ouvertes les cinq plaies de ses arsenaux, par où notre épargne s’échappe goutte à goutte, comme le sang coule d’une blessure. Quant au personnel en surnombre, il n’y a pas d’autre issue pour lui que la non-activité par retrait d’emploi, — situation prévue par les règlements, — ou la permutation dans d’autres ministères. Il sera facile de sauvegarder les droits d’un personnel méritant, qui n’est pas responsable de cette situation. Deux chiffres feront saisir la portée du problème. La Marine dépense aujourd’hui 14 millions et emploie 1 753 personnes pour administrer ses arsenaux, non compris l’administration militaire, commissaires, fourriers, etc. les ingénieurs et tout le personnel à leur suite, moitié technique, moitié administratif, non compris enfin les ouvriers aux écritures. 1 753 personnes, voilà, le bilan de l’armée de la plume l Ses rangs sont aussi serrés que ceux des officiers de marine eux-mêmes, dont les effectifs ne comportent que 1 974 unités, avec 45 amiraux qui se partagent 7 cuirassés.


* * *

Après ce que nous venons de dire, s’étonnera-t-on que la Marine combattante subisse une crise morale ? M. Le Cour-Grandmaison en a dénoncé la gravité. Les officiers de marine sont des hommes d’action. Peut-on leur faire grief de se révolter contre la situation qui est faite à notre flotte active ? Cela explique l’exode des meilleurs d’entre eux vers les situations industrielles. Qu’on y prenne garde ! C’est au cœur même de la marine qu’on vient de toucher. Dans une conclusion que nous voulons retenir, M. Henry Bérenger a réclamé un programme technique où l’armement naval de la France soit réel, où l’administration maritime soit prévue en fonction des armements réels, et non pas les armements réels en prétexte de l’administration maritime. Il nous faut une marine agissante, c’est-à-dire une marine qui construise, une marine qui navigue, une marine qui manœuvre, et non une marine stagnante. Nous n’avons que faire d’arsenaux, d’ingénieurs, d’administrateurs ou de commis, si ce n’est pour les mettre, en proportion convenable, au service d’une flotte digne de porter notre pavillon. Contemplez, en passant, l’élégante loggia du ministère de la Marine. Cette façade harmonieuse, qui domine la place de la Concorde, vous apparaîtra comme un symbole. Derrière les colonnes qui soutiennent l’édifice, derrière les salons décorés de cartouches précieux, se cache un dédale de couloirs et de bureaux poussiéreux. Ils suffisaient, il y a quelques années, à contenir les services de la marine militaire^ ceux de la marine marchande et de l’armée coloniale ; autrefois, ceux des colonies elles-mêmes. Aujourd’hui, on vient d’en détacher les pensions, et les locaux sont trop étroits pour satisfaire aux exigences de locataires sans cesse plus nombreux. Ce personnel émigre-t-il à la rue de Suffren, il est aussitôt remplacé par voie d’augmentation d’effectif. Il est urgent de revenir à une plus saine conception du rôle de la marine militaire. C’est sur mer et non sur les bords de la Seine qu’elle subit son expression dernière, là qu’on la juge, là qu’elle se justifie. Quel sera le nouveau Samson qui viendra secouer les colonnes du Temple, quitte à s’engloutir sous ses décombres, car nous pensons bien que l’opération de liquidation ne s’accomplira point sans risques pour celui qui l’entreprendra.


RENE LA BRUYERE.