Les Comitadjis ou le terrorisme dans les Balkans/07

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VII

L’antre


C’était là, à deux pas du palais royal. Si le roi montait à sa tour… Il n’a pas de tour, hélas ! c’est pourquoi, sans doute, il ne voit rien.

C’est entre l’avenue Marie-Louise et le boulevard Doudoukoff.

Là vivent les comitadjis.

L’Orim dispose de deux sortes de troupes. Les régulières et les clandestines.

Les régulières ne logent pas en ville. Elles se composent de milliers d’hommes qui obéiront au premier geste, mais qui, pour l’instant, cultivent plus ou moins leur terre en Macédoine bulgare. Ces comitadjis-là ne nous intéressent pas pour le moment. Regardons les autres.

Ils sont plus de cinq cents à Sofia.

Et voici l’antre. En plein dans le centre.

Un labyrinthe aux rues étroites dont quelques-unes courbées comme les morceaux d’une roue cassée. De petits restaurants, de petits cafés, de petits gagne-petit, serrés boutiques contre boutiques. C’est là. Il y fait clair juste ce qu’il faut.

Rien que des hommes les bras ballants, les uns le dos au mur, les autres en équilibre sur la bordure du trottoir, certains allant d’un cul-de-sac dans un passage.

Ils bâillent comme dans la cour d’une caserne. Ce sont nos assassins-amateurs.

Que ressent-on tout à coup ? Votre cœur bat normalement, votre pouls aussi ; cependant on n’est pas bien. D’où vient ce malaise ? Soudain la lumière se fait : on a un chapeau sur la tête ! De courir chez le vendeur de casquettes, on en coiffe une et l’on revient. C’était bien cela. L’indisposition est passée !

Tous ont une casquette, une veste de cuir et, autour des mollets, des bandes de drap. À gauche, entre les lèvres, une cigarette qui se fume toute seule.

Vous êtes Macédonien, vous avez vingt-cinq ans, vous venez de quitter les champs pour la grande ville et vous voici à Sofia. Un Macédonien est privilégié en Bulgarie, ses compatriotes occupent les hauts postes ; l’argonaute ordinaire trouvera donc rapidement du travail. Mais il est des cas d’espèce. Alors le déraciné est dirigé sur l’Orim. Est-ce un héros ? Un aspirant au martyre ? C’est un gars à son aise dans sa peau et dont seul le ventre crie au moment des repas. Le voïvode recruteur se gardera d’ausculter l’âme de l’affamé, l’estomac seulement l’intéressera : plus il sera vide, plus l’affaire ronflera.

Et c’est ici que nous allons apprendre comment on ravitaille une compagnie.

Le grand intendant de l’armée française n’a certes pas poussé l’invention aussi loin.

Mais Vantché se tient à sa disposition pour lui expliquer le système.

Les tenanciers de cafés, de restaurants, d’hôtels, les épiciers, les boulangers, les marchands de saucissons, tout forain ouvrant éventaire dans le quartier des conjurés, ces contribuables du gouvernement régulier bulgare, ne retireront leurs volets ou ne relèveront leur tente que s’ils payent, par surcroît, une dîme à M. Mikaïloff.

— Toi, l’hôtelier, dit Vantché, tu me réserveras cinq chambres dans ta maison, dont deux au premier étage, pour mes voïvodes, et toi, le boulanger, toi le charcutier, toi qui fais cailler le lait, et vous, tailleurs, casquettiers et bottiers, et toi le pharmacien, qui te caches derrière tes balances, écoutez. À vous tous, avis : tout homme qui se présentera devant vous muni d’une carte marquée de mon sceau aura droit au pain, à la viande, au fromage, aux habits et aux médicaments. Première sanction : les boutiques des réfractaires seront fermées un mois ; deuxième sanction : elles seront pillées ; troisième sanction : elles seront brulées ; quatrième sanction : le récalcitrant sera saisi bon gré, mal gré, et comparaîtra devant le tribunal de l’Orim.

Voila !

Porteur de la carte miraculeuse, notre jeune Macédonien va un certain temps le ventre sans souci. Mais le bonheur est court, ainsi que nous le savons bien. Le voïvode appelle le garçon. Il doit lui retirer le talisman. — Pourquoi ? — Tu ne fais pas partie de l’Organisation. — Je n’attends que ce moment — Alors, viens prêter serment.

On le conduit rue Pirot, dans une sorte d’épicerie-comptoir.

Poussons la porte du sanctuaire.

Une arrière-boutique formant équerre avec le magasin. Au mur, dans un cadre, le portrait de Todor Alexandroff, tiare en tête et sur les épaules ses bretelles de comitadji. Une table. C’est sur cette table, grasse de tous les fromages et de toutes les bières que l’on y consomma, que le voïvode installe l’évangile, le poignard et le revolver. Décadence ! La cérémonie, en 1893, se déroulait à l’église, le pope officiant ; elle s’expédie aujourd’hui dans ce caboulot, le marchand de pruneaux servant de témoin !

Explorons le labyrinthe.

Là, en flanc-garde, comme un bastion avancé, le bar Phœnix, bar chic, rendez-vous des intellectuels de la conjuration : avocats, journalistes, médecins, voïvodes. Vous pouvez leur serrer la main, eux ne tuent pas ; ordinairement, ils sont tués. Le Phœnix est quelque chose comme le bar-antichambre du cimetière de Sofia. Ces messieurs feraient mieux d’aller boire ailleurs. Mais les consommations y sont de premier choix !

Juste derrière, la rue Ardo.

Dans la rue Ardo est le cinéma Ardo. Il n’est pas public. Les membres du Comité seuls y ont accès. C’est un écran d’entrainement pour terroristes ; une école pour auteurs d’attentat. Les films que l’on y déroule ont pour mission de développer chez le spectateur le goût des armes à feu : scènes de fusillade, échange de balles à dix pas, guet-apens. Innocemment, j’ai pris le sale couloir qui y conduit. Pas de guichets à la porte. J’ai voulu la franchir, mais un gardien demanda ma carte. J’ai feint de croire qu’il réclamait le prix de la place ; j’ai tendu cinquante levas. Il a souri et m’a remis dans le droit chemin.

Le sous-sol de ce cinéma est-il la morgue de l’Orim ? Des cadavres décapités y blanchiraient. J’ai reniflé et n’ai rien senti.

Là, les volets sont mis. J’arrive trois mois trop tard : C’était la salle « Panah » ou les voïvodes toutes les nuits, jouaient au « chemin de fer ». Ils donnaient et tenaient les cartes d’une seule main ; l’autre, qu’ils avaient sous la table, serrait leur revolver. Ce spectacle, de plain-pied, démoralisait les simples soldats. On transféra le tripot rue Isker, sous les toits.

La, le café « Zagreb ». Ses habitués sont les « écouteurs » d’Ivan Mikaïloff. Ils se promènent du matin au soir pour surprendre le secret des conversations. On y conduit les néophytes, à qui l’on « confie » les suspects. Regardez-les bien, leur commande-t-on, fixez leurs traits dans votre mémoire, devenez familiers de leurs habitudes, sachez où les retrouver à toute heure.

« Makedonska », un grand café. Dix-sept clients occupent treize tables. Pauvre patron ! Pas un ne consomme. Sur l’une des vingt-deux tables du local, un unique pyrogène. Il est vide. C’est tout. Muets comme des pions, ces hommes donnent à cette salle la triste mine d’un échiquier où la partie serait abandonnée. Ils attendent qu’on les appelle. Un signe d’un voïvode, aussitôt ils se lèveront. On les enverra voyager en Yougoslavie ou bien assassiner les derniers amis de Protoguéroff.

Voici le « Lido ». Voici l’ « Italie ». L’Italie a du succès dans ce quartier ! L’ « Italie » est un restaurant situé à l’angle de Maritza et de Serdika. L’ « Italie » — le restaurant — est l’un des arsenaux de Vantché. N’y demandez pas l’emploi de caviste, on vous le refuserait. Vos qualités de sommelier ne seraient pas mises en doute, mais la cave de l’ « Italie » ne contient pas de bouteilles. C’est un dépôt d’armes, de bombes et de Paklena-Machina. Doux nom ! Paklena-Machina est la dernière invention des révolutionnaires macédoniens : une jolie petite boîte ressemblant à une caisse de phono. On peut, sans attirer l’attention, la poser sur le quai de la gare de Nish, par exemple. Ce phono n’est pas musical, mais explosif. Ceux de cinq kilos soufflent un grand bâtiment, le temps d’y voir.

Tandis que j’examinais les lieux, un phonographe se mit à tourner sur le comptoir. Est-ce un vrai, au moins, me demandais-je d’une voix toute changée ?

Passons dans l’autre camp. L’antre révolutionnaire macédonien abrite les deux frères ennemis. Ce que nous venons de voir est à Vantché. Là, rue d’Isker, est « Zlatitza », quartier général de Protogueroff, revivant dans ses disciples. C’est un café-restaurant. Les malheureux ont lutté pour conserver ce dernier bien de famille. La tente des vaincus étant toujours plus bruyante que celle des vainqueurs, c’est fort animé. Les uns sont pour la paix, les autres pour la bataille. Chacun, autour des tables, développe son raisonnement. Les chefs fouettent les courages défaillants. L’alcool raisonne la peur. Des chansons retendent les nerfs. À la fin, les vaincus rechargent leurs revolvers contre Vantché !


Huit heures et demie. Les établissements se vident et les rues se peuplent. Nos vieux amis, ceux qui de leur dos étayaient les murs, les équilibristes de bordure de trottoir, les poètes de cul-de-sac, les non-buveurs des cafés, les étudiants du cinéma Ardo, les artificiers de l’ « Italie », tous se dispersent, se hâtent, s’envolent. Où courez-vous, jeunes gens ? Ralentissez, que je vous suive. C’est bien mon tour, vous en suivez assez d’autres. La moitié du lot cingle vers l’avenue Marie-Louise, l’autre moitié vers le boulevard Doudoukoff. Ils ont faim. Les conjurés vont faire leur marché.

Ce grand-là s’appelle Todor, puisque le boulanger en le voyant lui a dit : « Dobrovétché Todor. » C’est un goinfre. Ayant mis un pain d’une livre sous son bras, il entra chez le charcutier, qui lui laissa prendre une queue de cochon. Du charcutier il passa chez le marchand de lait caillé, qui lui en plia dans un journal. Cette manne ne lui suffit pas ; il saisit deux boulettes de hachis chez un traiteur. Il pénétrait dans les boutiques, envoyait un salut, se servait et partait sans payer.

Tous les autres en faisaient autant.

Que n’ai-je prêté le serment !

Les poches rebondies de victuailles, les voici revenus au cœur de l’antre. C’est l’heure du repas. Ils sont tassés dans leurs cafés au risque d’en faire éclater les vitres. Les patrons leur doivent la chaise et l’eau à volonté. Comme le contrat ne prévoit ni assiette ni fourchette, les pensionnés de la Terreur mangent avec leurs doigts et lèchent les papiers !

Messieurs, bon appétit !