Les Commencemens d’une conquête/01

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Revue des Deux Mondes tome 67, 1885
Camille Rousset

Les commencemens d’une conquête


I. LE GÉNÉRAL CLAUZEL EN ALGÉRIE. — SEPTEMBRE 1830 — FÉVRIER 1831.


I

Le vendredi 9 juillet 1830, le canon des Invalides avait annoncé aux Parisiens la prise d’Alger, et les Parisiens avaient illuminé ; mais, tout en applaudissant à ce glorieux succès de l’expédition d’Afrique, ils confondaient dans une même défiance le gouvernement qui l’avait ordonnée, le général qui l’avait conduite, et les sol¬dats qui l’avaient faite. L’armée d’Afrique était suspecte et impopu¬laire. Trois semaines plus tard, la révolution était triomphante ; loin d’apaiser ses soupçons et ses haines, le triomphe ne fit que les exaspérer. Les imputations les plus ridicules, les accusations les plus odieuses, propagées par les journaux, étaient acceptées sans contrôle et, traversant la Méditerranée, venaient atteindre les conquérans d’Alger au sein même de leur conquête. Si les gens de cœur avaient pu mépriser d’abord ces calomnies lointaines, il ne leur fut plus permis de s’en tenir au dédain quand ils se virent en face de juges prévenus. Le 2 septembre, Alger eut en raccourci, mais au rebours, le spectacle étrange qui avait surpris les Parisiens au mois d’avril 1814 : ce fut le débarquement du général Clauzel et de son état-major, tous anciens officiers de l’empire, bariolés de rubans tricolores et, selon la fine remarque d’un témoin oculaire, aussi fiers de leur inaction de quinze ans que les émigrés de leurs vingt-cinq ans d’absence. Il y en eut même un, le colonel Marion, qui, nommé au commandement du 20e de ligne, ne voulut jamais prendre l’uniforme du corps et parut devant ses hommes stupéfaits avec l’habit glorieux, mais démodé, qu’il portait à Waterloo.

Cette première entrevue de l’armée d’Afrique avec ses nouveaux chefs fut médiocre et froide. L’impression générale, qui n’était point bonne, devint tout à fait mauvaise, lorsqu’on connut les deux ordres du jour publiés successivement par le général en chef. Le premier notifiait aux troupes la révolution qui venait de s’accomplir en France : pas un mot, pas une allusion n’avait trait à la conquête d’Alger. Le second réparait, il est vrai, cette omission étrange, mais d’une façon si injurieuse que le silence eût encore mieux valu. Ce qui n’eût été qu’ingratitude se changeait en insulte. « La France, disait ce second ordre, a été fière du succès de son armée d’Afrique, mais, il faut le dire avec la même vérité, elle a été indi¬gnée de bruits fortement accrédités de soustractions coupables. Justice doit être faite à tous et de tous : à l’armée, si ces bruits sont faux et malveillans ; des spoliateurs, si malheureusement il en existait, de la fortune publique et de la fortune des particuliers. »

Une commission d’enquête, venue de Paris à la suite de l’état-major, était constituée pour rechercher les auteurs et complices de ce qu’on était convenu d’appeler le pillage de la Kasba. Elle entra immédiatement en fonctions, appela une centaine de témoins, siégea pendant vingt jours et, après avoir essayé d’inspirer la crainte, finit platement dans le ridicule. « Une chose qui va assez plaisamment, écrivait, le 12 septembre, un officier d’état-major, c’est la commission d’enquête. Elle est présidée par le général Delort, qui en a bien vite senti l’inutilité et qui n’y va presque jamais. Les membres sont : M. Fougeroux, inspecteur général des finances ; M. Cadet de Vaux, qu’on veut nommer maire d’Alger ; M. Flandin, ancien commissaire des guerres ; M. Debit-Pillaut, ancien procureur, soi-disant magistrat. On y a adjoint un M. Descalonne, ancien homme de police, qui est le grand faiseur de ques¬tions. Malheureusement pour la commission, elle a trouvé parmi ceux qu’elle interroge plus de disposition à se moquer d’elle qu’à lui fournir les renseignemens qu’elle cherchait, et cela parce qu’elle est arrivée avec toutes les idées des journaux de Paris, avec toutes les histoires qui courent les cafés, et que ses membres ont débuté par des questions absurdes à nos yeux. Elle cherche des centaines de millions où il n’y a eu que quelques milliers de francs, des spo¬liations où il n’y a eu que du gaspillage. Elle s’est mal annoncée ; toutes les bouches se sont fermées ; elle a voulu voir ce qui n’était pas, elle ne verra même pas ce qui est. Ce qui a achevé de tuer la commission, c’est que le général en chef ayant couché la première nuit chez le général Tholozé, sa suite a bu le vin, emporté des matelas, des rideaux, des fusils, enfin pillé plus que nous ne l’avions vu faire dans aucune maison habitée. » L’enquête fut close le 24 septembre ; la commission désappointée mit plus de temps qu’il n’aurait convenu à conclure ; enfin, pressée par le général en chef, elle fut réduite à constater qu’à part l’enlèvement de quel¬ques armes et de quelques bijoux abandonnés par le dey et les officiers de sa maison, il n’avait rien été soustrait des trésors de la Kasba. Le 21 octobre, un ordre du jour porta cette déclaration à la connaissance du public. L’armée avait pu être sensible à la calomnie, mais elle se sentait au-dessus de cette prétendue réhabi¬litation ; elle la laissa tomber avec une dédaigneuse indifférence.

Les conquérans d’Alger et leur nouveau chef n’avaient d’ailleurs pas attendu, pour se juger réciproquement et s’apprécier à leur vraie valeur, la conclusion de la commission d’enquête ; peu de temps avait suffi pour dissiper la fâcheuse impression des premiers jours. Le général Clauzel arrivait avec une belle réputation mili¬taire ; quinze ans de retraite ne lui avaient rien enlevé de son acti¬vité ni de sa vigueur. « Beau profil, notait un observateur qui le voyait pour la première fois ; il n’a rien de vieux, de cassé ; les che¬veux seulement gris, les yeux vifs, le mouvement prompt. » Il avait cinquante-huit ans, mais il paraissait jeune à côté de gens qui n’avaient ni plus ni même autant d’âge : le général Delort, « che¬veux blancs, tête carrée ; » le général Boyer, exactement son con¬temporain, a gros homme, vieux, figure dure ; » le général Cassan, ou Cassé, comme disaient les soldats, un « exhumé de la retraite. » Tels étaient les trois principaux compagnons qu’il avait amenés de France pour seconder et partager sa fortune. Le général Delort fut chef d’état-major général ; le général Boyer remplaça le duc Des Cars à la tête de la 3e division ; quant au général Cassan, qui n’était que maréchal de camp, le bon vouloir du général Clauzel tenta, pour l’aider à gagner sa troisième étoile, une innovation qui ne fut heureuse ni pour lui ni pour le service. Une décision du 14 sep¬tembre constitua sous son commandement une quatrième division, faite d’emprunts à la deuxième et à la troisième. Le pauvre homme était dans un tel état d’affaissement physique et moral qu’il lui fut impossible de s’acquitter de son emploi ; moins de deux mois après, la 4e division fut dissoute. Dans l’ignorance où l’on était à Paris du véritable état des choses en Afrique, le général Clauzel avait reçu des pouvoirs très étendus, entre autres celui de pourvoir aux vacances produites par une cause quelconque dans tous les corps, jusqu’au grade de chef de bataillon inclusivement ; ce fut un de ses premiers soins. Ainsi purent être reconnus, au moins dans la partie la plus nombreuse de l’armée, des services et des mérites qui, à tous les degrés de la hiérarchie, attendaient depuis la prise d’Alger leur légitime récompense. Il y avait d’ailleurs urgence à reconstituer les cadres au profit du bon ordre et de la discipline.

La création d’une 4e division avait été d’autant plus étrange que le général Clauzel était arrivé avec l’ordre de renvoyer en France une partie de l’armée. Le mouvement commença, le 23 septembre, par l’embarquement du 1er régiment de marche ; le 2e suivit bien¬tôt, puis le 3e de ligne, le 48e, le 49e. Le général Berthezène s’em¬barqua le 22 octobre ; il ne fut pas remplacé dans le commande¬ment de la 1re division. Soit pour combler en partie ces vides, soit pour s’éclairer dans un pays inconnu, le général Clauzel entreprit de former un corps de troupes indigènes. C’était un projet que le maréchal de Bourmont avait conçu, mais que le temps et les événemens ne lui avaient pas permis de mener à fin. Déjà, par ses ordres et par les soins de l’agha, quelques centaines de volontaires s’étaient présentés à la fin du mois d’août, gens de toute origine et de toute condition, coulouglis, nègres, Arabes, Biskris, Kabyles ; entre ceux-ci, les plus considérés étaient des Zouaoua, qui pas¬saient pour les meilleurs fantassins de la régence ; ils eurent l’hon¬neur de donner leur nom au corps improvisé par le général Clau¬zel. Ranger, plier à la discipline française des hommes habitués à l’indépendance, totalement étrangers à nos usages et à notre langue, la tâche était rude, mais faite pour exciter les ambitions géné¬reuses. Les candidats ne manquèrent pas ; il en vint de toutes les armes. L’avantage fait aux élus n’était pas sans importance ; ils obtenaient immédiatement le grade supérieur à celui qu’ils avaient au moment de leur nomination, et avec la promesse de le conserver si, après deux ans de service aux zouaves, ils demandaient à ren¬trer dans leurs anciens corps. Cette clause ne passa pas sans diffi¬culté ; elle ameuta les compétitions, irrita les jalousies, souleva des discussions orageuses. Le calme était loin d’être rétabli lorsque parut, à la date du 1er octobre, l’arrêté du général en chef portant création du corps des zouaves. Un premier bataillon, A la tête duquel était appelé le capitaine d’état-major Maumet, devait être constitué à huit compagnies ; mais il n’y en avait que trois de formées ; une quatrième était en formation. Formation sur le papier, répétaient les esprits chagrins ; nulle solidité, nul avenir ; bien fous les aven¬tureux qui, pour s’y fourvoyer, ont quitté leurs corps ! ils appren¬dront bientôt à leurs dépens ce que c’est que de lâcher la proie pour l’ombre. De fait, quand on voyait à l’exercice ces recrues étranges, aux vêtemens sordides, aux haillons disparates, et la peine que se donnaient les instructeurs pour leur apprendre le maniement d’armes, toutes les apparences semblaient autoriser les critiques ; et cependant tout d’un coup les critiques tombèrent ; un petit événement survint qui leur donna tort.

Le lendemain même du jour où avait para l’arrêté qui était en quelque sorte l’acte de naissance des zouaves, le 2 octobre, des bruits inquiétans se répandirent dans Alger ; on annonçait l’ap¬proche du bey de Titteri avec des forces considérables ; déjà, disait-on, il campait au milieu de la Métidja ; le lendemain, on ver¬rait ses drapeaux sur l’Harrach. Aussitôt le général en chef donna l’ordre de pousser dans la direction indiquée des reconnaissances en force. Deux colonnes furent constituées, chacune de deux régimens d’infanterie, d’un escadron de chasseurs et d’une section d’artillerie ; la première sous le général Boyer, la seconde sous le général Hurel ; c’était avec celle-ci que devaient marcher les zouaves. Le 4 octobre, une heure avant le jour, les deux généraux commencèrent leur mouvement, Boyer droit vers l’Harrach, Hurel à travers les collines par le chemin de Blida ; après avoir débouché chacune de son côté dans la plaine, les deux colonnes devaient marcher l’une vers l’autre, de manière à prendre l’ennemi entre deux feux. Arrivés sur l’Oued-Kerma, les zouaves, qui étaient en pointe en avant de la brigade Hurel, couronnèrent les collines au-delà du pont ; quand la tête de la colonne fut à bonne distance, on leur donna l’ordre de joindre une vingtaine de cavaliers arabes qu’on apercevait en avant d’eux ; ils se lancèrent à travers les broussailles avec une ardeur qui étonna le général et son état-major ; on n’avait de peine qu’à les contenir. La fusillade pétillait ; les Arabes se repliaient sur un groupe d’une centaine de chevaux soutenus eux-mêmes par un gros de trois ou quatre cents cavaliers rassemblés auprès d’une maison connue sous le nom de Ferme du bey d’Oran. Deux obus bien dirigés suffirent à mettre tout ce monde en retraite. Quand les derniers burnous eurent disparu à l’horizon, on fit halte ; puis on vint à la rencontre du général Boyer, qui n’avait pas vu apparence d’ennemis. Ceux qui s’étaient montrés devant le général Hurel étaient bien les coureurs du bey de Titteri ; de sa personne il était à Blida ; quand il sut que les Français étaient en mesure de lui tenir tête, il renonça prudemment à leur faire visite et rentra dans ses montagnes.

A dater de cette petite expédition, l’opinion, d’abord injuste et dédaigneuse, tourna tout d’un coup à l’enthousiasme pour les zouaves ; il y eut, suivant le mot d’un observateur, un accès général de « zouayomanie. » Ce n’était plus un bataillon qu’il s’agissait de compléter ; c’étaient des bataillons qui allaient sortir de terre. S’ils en étaient sortis, d’un coup de baguette, tout babilles, tout équipés, tout armés, comme en rêvaient les imaginations ardentes, rien n’eût été ni mieux ni plus simple. Malheureusement la réalité donnait un démenti à ce rêve. On avait bien dessiné pour cette troupe indigène un costume pittoresque, d’une fantaisie tout orientale, celui des soldats tel à peu près que nous le connaissons, celui des officiers tel que l’a décrit et porté quelque temps La Moricière : turban tricolore avec aigrette, veste bleue à la turque, culotte rouge à la mamelouk, ceinture garnie de pistolets, sabre courbe ; ces beaux dessins restaient en portefeuille. En attendant, les zouaves n’étaient ni vêtus, ni chaussés, ni payés même, au moins de tout ce qu’on leur avait promis. Ils n’en faisaient pas moins le service aux avant-postes, et ils le faisaient bien jusqu’au jour où il leur prenait fantaisie d’aller chez eux voir leurs femmes ; alors ils partaient le soir ; quelques-uns revenaient le lendemain ou deux jours après, d’autres beaucoup plus tard ; il y en avait qui, rebutés par les exigences de la discipline, ne revenaient pas du tout. Ceux qui n’avaient fait que s’absenter et qui étaient punis au retour, ne comprenaient pas comment ils pouvaient l’être pour une chose si simple ; à la première occasion, ils désertaient tout de bon, le plus souvent avec leurs armes. On usa de la der¬nière rigueur : au milieu du bataillon formé en carré, un conseil de guerre spécial au corps jugeait les coupables, et l’arrêt sans appel était exécuté sur l’heure. La désertion ne cessa pas. On continuait à recruter, néanmoins, mais péniblement. C’était à travers le pre¬mier bataillon comme un courant qui renouvelait et entretenait l’effectif, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous du niveau moyen. Il y en avait un second dont le cadre, exceptionnellement remarquable, comptait le capitaine du génie Duvivier pour commandant et parmi les capitaines le lieutenant du génie de La Moricière ; le malheur était que ce cadre demeurait à peu près vide ; et cependant ces officiers d’élite ne négligeaient aucuns soins, aucun effort pour se mettre en état d’être compris de leurs hommes et de les com¬prendre ; ils étudiaient leur langue, leurs coutumes, leur tour d’esprit, leur caractère. Ces difficultés qui retardaient l’organisation des zouaves, on les retrouvait contrariant aussi l’essai d’une cava¬lerie indigène auquel s’était dévoué corps et âme le capitaine d’ar¬tillerie Marey, commandant l’escadron bien chétif des chasseurs algériens. Admirateur passionné des choses de l’Orient, ce n’est pas lui qui, avec l’irrévérence de La Moricière, aurait traité de costume de mardi-gras sa tenue fastueusement ridicule. Il était tout naturel que l’armée eût attiré les premiers regards du général Clauzel, mais elle ne les avait ni absorbés ni trop long¬temps arrêtés même. Tandis qu’en France, à commencer par les gouvernans, les triomphateurs de juillet, fort peu soucieux d’Al¬ger, n’acceptaient que sous bénéfice d’inventaire, et comme une charge embarrassante, cet héritage de la restauration, le général Clauzel était arrivé en Afrique très décidé, non-seulement à garder la conquête, mais encore à l’étendre, d’une façon plus ou moins directe, jusqu’aux dernières limites de ce qu’il appelait le royaume d’Alger. La première besogne urgente avait été d’établir quelque chose qui ressemblât à une administration régulière dans la capi¬tale. De là une foule d’arrêtés toujours incohérens, parfois contradictoires, souvent inexécutables, mais qui témoignaient au moins d’une grande activité et d’un grand zèle. C’est dans ce chaos qu’il faut démêler, trier, classer un petit nombre de mesures plus impor¬tantes que les autres. Après avoir, pendant six semaines, essayé de tout régler et de tout décider lui-même, le général en chef prit le parti, le 16 octobre, d’instituer sous la présidence de l’intendant en chef de l’armée, M. Volland, un comité de gouvernement com¬posé de l’ancien consul de France, M. Deval, de l’inspecteur géné¬ral des finances, M. Fougeroux et de M. Cadet de Vaux, commissaire du roi près la municipalité d’Alger. Le premier était chargé de la justice, le second des finances, le troisième de l’intérieur. Celui-ci, qui était en réalité le maire de la ville, avait fort à faire, car les mesures de police d’un côté, de l’autre les démolitions ordonnées par l’autorité militaire, exigeaient à chaque instant son intervention. Dans les voies les moins étroites, celles qui aboutissaient à Bab-el-Oued et à Bab-Azoun, à peine pouvait-on circuler, il fallut les élargir ; les autres n’étaient que des ruelles ; il fallut multiplier les communications, se donner de l’air, du jour et de la place ; on fit de nom¬breuses trouées, surtout dans la partie basse de la ville. On donna des noms aux rues, des numéros aux maisons ; le premier de ces soins fut confié à l’érudition historique du commandant Filhon, des ingénieurs-géographes, et du capitaine Sol, de l’état-major ; Didon, Syphax, Jugurtha, Juba, d’autres célébrités anciennes et modernes reçurent ainsi les honneurs du parrainage.

C’était bien de démolir ; mais il n’eût été qu’honnête de désin¬téresser les propriétaires. Le général Clauzel, dans un esprit d’équité, avait rendu, le 26 octobre, un arrêté qui affectait à leurs créances, à titre d’indemnité ou de gage, des maisons ou des terrains apparte¬nant au beylik, c’est-à-dire au domaine de l’état ; mais à Paris l’ar¬rêté fut déclaré illégal. Puisqu’on voulait soumettre à toute force les habitans d’Alger aux règles de la législation française, puisqu’on leur imposait le principe de l’expropriation pour cause d’utilité publique, encore fallait-il le faire suivre de son corollaire immédiat, l’indem¬nité juste et préalable ; n’est ce qu’on négligea de faire ; on crut s’acquitter pour le moment avec des promesses dont les malheureux expropriés durent se contenter en guise de paiement et qui, à peu d’exceptions près, ne furent jamais tenues. II y eut là, pour la popu¬lation mauresque, un grief légitime et une cause permanente de ressentiment contre les Français. Il y en avait bien d’autres, à commencer par un des premiers arrêtés du général Clauzel, daté du 8 septembre, qui, contrairement à la capitulation du 4 juillet, déclarait réunies au domaine les propriétés du dey, des beys et des Turcs déportés. Cette confiscation sommaire fut suivie, le 7 dé¬cembre, d’un acte qui attribuait au domaine la gestion des biens considérables, provenant des fondations pieuses ou charitables faites en faveur des villes saintes de La Mecque et de Médine, des mosquées, des fontaines publiques et des pauvres. L’état sans doute ne faisait ici que se substituer aux administrateurs musulmans, car il devait pourvoir en leur lieu et place aux dépenses que les revenus de ces biens devaient couvrir ; mais les agens du domaine comptaient sur un excédent de recettes dont bénéficierait le trésor. Il en fut tout autrement, au moins pour les fontaines, qui naguère, sous l’administration de l’amin-el-aïoun, étaient admirablement entretenues à peu de frais, tandis qu’entre les mains des agens français, elles coûtèrent beaucoup plus, tout en donnant moins d’eau à la ville.

L’administration de la justice fut réglée par un arrêté du 22 oc¬tobre qui dénotait chez son auteur plus de bon vouloir que de connaissances juridiques. Les musulmans et les juifs conservaient leurs juges naturels, ceux-là le cadi maure, ceux-ci le tribunal des rabbins. Pour les Français, il était institué une cour de justice et un tribunal de police correctionnelle ; en matière criminelle, l’ac¬tion de la cour était limitée à l’instruction des affaires ; les pré¬venus devaient être renvoyés en France pour y être jugés. Le législateur ne prévoyait pas que les cours d’assises des Bouches-du-Rhône et du Var allaient se refuser à connaître de faits commis hors du territoire affecté à leur compétence. La juridiction des consuls des diverses puissances à l’égard de leurs nationaux et celle des conseils de guerre sur les indigènes prévenus de délits ou de crimes contre les personnes et les propriétés des Français étaient maintenues. Avec tous ses défauts, l’arrêté du 22 octobre répondait à un si grand et si pressant besoin qu’il fut accueilli avec satisfaction et que les décisions judiciaires furent acceptées sans trop de plaintes, chose encore plus étonnante quand on voit par quels hommes elles étaient en ce temps-là rendues. La cour se composait d’un président qui était M. Deval, l’ancien consul de France, d’un vice-président, l’ancien vice-consul, et de deux juges, l’un, ancien con¬trôleur au théâtre de la Porte-Saint-Martin, l’autre, interprète attaché à l’armée. Quant au tribunal de police correctionnelle, M. Roland de Bussy, commissaire général de police, président, avait pour assesseurs un ancien agent du service des douanes et un jeune négociant qui, ayant fait à Paris de mauvaises affaires, était venu chercher fortune en Afrique ; des trois c’était le seul que l’opinion tint pour capable.

Après tout, les juges étaient proportionnés aux justiciables. Il est certain que le personnel d’aventure qui avait suivi l’armée en Afrique n’était pas fait pour donner aux indigènes une grande idée de la nation française. Il appartenait en général à la catégorie peu estimable qui, dans ce jargon des ports de la Méditerranée qu’on appelle la langue franque, était désignée par le mot de mercanti. Les cantiniers, les cabaretiers, les brocanteurs y tenaient la plus grande place. Vingt jours après la prise d’Alger, dans la rue Bab-el-Oued on pouvait trouver un restaurateur, un hôtel de Malte dans la rue de la Marine ; dans la rue des Consuls, un hôtel des Ambassadeurs ; sur des toiles flottantes, on lisait ici l’enseigne d’un débit de vin, là celle d’une boutique de charcutier, plus loin l’annonce d’un dépôt des excellentes conserves d’Appert, etc. Ces prémices de la civilisation n’étaient pas précisément celles que le général Clauzel s’était flatté d’apporter aux Algériens ; la seule vraie colonisation, la colonisation agricole, était son rêve. A son instigation, le commissaire du roi, maire d’Alger, M. Cadet de Vaux, travaillait à la formation d’une société qui aurait à exploiter, sous le nom de ferme expérimentale d’Afrique ou de ferme modèle, un domaine de 1,000 hectares à prendre sur les bords de l’Harrach.

Le 26 septembre, à la pointe du jour, une petite expédition se mit à la recherche de cette terre promise. L’agha Hamdan daigna s’y joindre. Ce riche négociant maure, très mal choisi pour imposer le respect aux Arabes, — car il était d’une race et d’une profession qu’ils tenaient en petite estime, — n’en était pas moins, aux yeux des Européens, un curieux personnage. Très bel homme et bon cava¬lier, il montait un cheval superbe, harnaché comme son maître était vêtu, avec la dernière magnificence. Le velours de la selle turque, le drap des fontes disparaissaient sous l’éclat des brode¬ries d’or ; les étriers, longs et larges, étaient dorés ; le fourreau du yatagan était en or ; les crosses des pistolets, garnies en argent, étaient incrustées de pierres précieuses en cabochon. Cinq cavaliers marchaient devant lui, portant ses drapeaux ; six autres le suivaient, le long fusil en bandoulière ; cinq serviteurs l’entouraient, chargés du soin de sa pipe, de son eau, de sa cuisine, de ses tapis de voyage. Précédée d’une avant-garde de cavalerie, la colonne des explorateurs arriva, par la route de Constantine, au pont de pierre de l’Harrach. Au-delà se trouvait une grande construction rectangulaire en assez mauvais état, qu’on appelait vulgairement la Maison-Carrée. C’était là qu’on avait l’intention d’établir la ferme expérimentale ; mais le sol des environs, sec, sablonneux, n’ayant pas convenu aux agriculteurs, on fut d’avis de continuer d’un autre côté les recherches. Elles furent reprises quelque temps après en remontant le cours de l’Harrach ; enfin, sur la rive gauche, au-dessous du confluent de l’Oued-Kerma, la ferme dite du dey, Haouch-Hassan-Pacha, parut réunir les conditions requises pour une bonne exploitation. La construction principale mesurait 100 mètres de long, 80 de large ; un bâtiment secondaire avait 25 mètres de côté. Entre des berges hautes, sans végétation, le fleuve écoulait lentement ses eaux. On fit des essais de labour ; le terrain était couvert d’asphodèles, en certains endroits, de joncs ; néanmoins l’expérience fut jugée satisfaisante. Enfin, le 30 octobre, fut publié un arrêté qui reconnaissait et investissait la Société de la Ferme-Modèle ; 1,000 hectares lui étaient concédés en location, au prix annuel de 1 franc par hectare, pour une durée de neuf, dix-huit ou vingt-sept ans, avec faculté de résiliation pour les preneurs, non pour l’état. La société émit cinq cents actions de 500 francs, qui obtinrent d’abord une certaine faveur ; cependant, il s’en fallait de beaucoup qu’elles fussent toutes placées ; à l’engouement des pre¬miers jours succéda bientôt une période de découragement qui n’eut pas de réaction. On s’aperçut que la position était insalubre, qu’elle était exposée aux attaques des Arabes, bref, que l’affaire était mauvaise. Les premiers souscripteurs perdirent leur argent, et la ferme modèle ne fut plus qu’un poste avancé, utile pour sur¬veiller le débouché du chemin d’Alger à Blida dans la plaine.

Il n’était pas prudent de s’aventurer hors des murailles d’Alger sans escorte ; des soldats isolés, des officiers, avaient été assaillis en-deçà même des lignes françaises. Il n’avait pas été malaisé de désarmer les Maures citadins ; mais les assassins venaient évidem¬ment du dehors. La seule précaution qu’on pût raisonnablement prendre fut d’exiger des gens de la campagne qui voulaient entrer en ville qu’ils déposassent leurs armes dans des postes expressé¬ment désignés ; tout indigène armé encourait la peine de mort s’il était pris dans l’intérieur des lignes.
II

Pour rendre au pays l’ordre et aux Européens la sécurité, il y avait mieux à faire que de promulguer des arrêtés qu’éludaient, en se moquant, les indigènes ; c’était dans son repaire qu’il fallait aller chercher et atteindre l’instigateur des meurtriers, le fauteur de la sourde hostilité et des folles espérances que ne cessait pas de nourrir la population algérienne ; c’était à Médéa qu’il fallait châ¬tier l’insolent bey de Titteri, Moustafa-bou-Mezrag. Mais, d’abord, avait-on une idée suffisamment exacte du pays qu’on allait avoir a traverser, des populations qu’on aurait sans doute à combattre ? Ce n’était pas la malheureuse excursion du maréchal de Bourmont à Blida qui avait pu fournir à l’état-major, sur cet important sujet, des informations concluantes. On interrogeait les gens du pays, on comparait, on essayait de faire concorder leurs réponses, qui étaient souvent contradictoires ; là-dessus, on traçait un itinéraire probable, on rédigeait des notes où la statistique du pays était établie avec, une approximation très large. Essayons de résumer ce qu’on pouvait connaître à peu près à cette époque.

Le matin, au lever du soleil, et le soir, après son coucher, un brouillard bas, épais, couvrait habituellement le vaste espace de la Métidja. C’est ce brouillard qui, le 20 juin 1830, avait un moment égaré l’armée française dans la dernière étape de sa marche sur le fort l’Empereur. Aujourd’hui que la plaine est cultivée et assainie, le phénomène est beaucoup moins fréquent et intense. Quand il se produit, le massif au flanc duquel s’appuie Alger émerge au-dessus comme une île montueuse ; cette lie apparente est le Sahel, dont l’étendue et le contour sont ainsi bien délimités. La moitié orien¬tale du massif, le tiers tout au moins, portait le nom d’El-Fhas ; c’était proprement la banlieue d’Alger, un pays qui avait été le plus riant du monde, qui devait un jour retrouver tout son charme, mais dont les combats et l’occupation militaire avaient pour un temps fait une solitude ruinée. Le reste du Sahel appartenait à l’un des outhane, ou divisions administratives, dont nous aurons à dire un mot.

En confiant à des beys le gouvernement de la plus grande partie du territoire algérien, à l’ouest, à l’est et au midi de la régence, les deys s’étaient réservé l’administration directe de la Métidja, en y comprenant le versant septentrional des montagnes qui lui servent de limites au sud. Partout ailleurs, dans les trois beyliks d’Oran, de Titteri et de Constantine, la population était séparée en deux grandes fractions, très distinctes par l’origine, par les habitudes de la vie, par les mœurs : les Arabes pasteurs et nomades, les Kabyles agriculteurs et sédentaires. Dans l’intérieur de la Métidja, la diffé¬rence entre les races était beaucoup moins tranchée ; confondues par les Français sous le nom de Bédouins, elles avaient en quelque sorte influé l’une sur l’autre, et, sans qu’on puisse dire qu’elles se fussent pénétrées mutuellement, il n’en est pas moins vrai qu’elles s’étaient singulièrement rapprochées. Par exemple, les Arabes n’y étaient plus, en majorité, nomades ; s’il y en avait qui vivaient encore sous la tente, c’était l’exception ; le plus grand nombre avaient des demeures fixes, non pas sans doute des maisons soli¬dement bâties, mais, par une sorte de compromis entre la vie sédentaire et la vie errante, des habitations aussi faciles à con¬struire qu’à détruire : des branchages, des joncs, des roseaux, quelquefois enduits de boue, une couverture de chaume, en fai¬saient les frais. Ces huttes, ces gourbis, comme on les nommait, on les retrouvait, à très peu près pareils, dans la montagne voisine comme dans la plaine. En vrai pays kabyle, il y avait de vraies maisons, groupées en vrais villages, de même qu’en vrai pays arabe il n’y avait que des tentes réunies en douars. Chez ces Kabyles et ces Arabes de la Métidja, sinon dégénérés, au moins transformés par un contact de tous les jours, les habitudes, comme les habitations, se ressemblaient. Çà et là, dans la plaine maréca¬geuse, inculte, dénudée, des gourbis étaient groupés autour de quelqu’un de ces bâtimens rectangulaires, du nom générique de haouch, construits sur un plan plus ou moins étendu, mais tou¬jours, comme on l’a vu par la Maison-Carrée, par la Ferme modèle, d’après un type identique. Ces haouch ou fermes appartenant, soit aux deys, soit aux chefs de la milice turque, soit aux plus riches des Maures d’Alger, soit aux grands des tribus, étaient spéciale¬ment destinés à recueillir les nombreux troupeaux qui paissaient l’herbe de la plaine ou à recevoir le produit des morceaux de terre ensemencés par endroits au milieu de la jachère ; quelques bou¬quets d’arbres, quelques têtes de palmiers les signalaient au loin. Des caravanes de bêtes de somme, ânes, mulets, chameaux, con-duites par des cavaliers armés, en assez grand nombre pour se défendre contre les maraudeurs, se croisaient, allant vers Alger ou s’en retournant ; agriculteurs, pasteurs, marchands de la ville, se rencontraient et commerçaient en des endroits désignés par le jour de la semaine assigné à tel ou tel marché ; tous s’y rendaient en armes, et souvent il y éclatait des rixes qui se seraient généralement terminées par un échange de coups de fusil, sans la présence et l’intervention des chefs chargés de la police et du maintien de l’ordre. Toute l’étendue de la Métidja était divisée en outhane, sorte de districts administratifs où la prudence des deys avait réuni les deux races, arabe et kabyle. Chaque outhane était administré par un kaïd turc, qui avait sous ses ordres les cheikhs des tribus, avec une sorte de force publique dont le nom collectif, marzen ou maghzen, s’appliquait à tous les cavaliers, dits mrazni, qui étaient employés, pour la rentrée des impôts, par exemple, au service du gouvernement. La partie occidentale du Sahel non comprise dans le Fhas appartenait à l’outhane de Beni-Khelil, qui se prolongeait du nord au sud, entre l’Harrach et la Chifla, en remontant jus¬qu’aux Beni-Sula, dans la montagne ; à l’est, on trouvait l’outhane de Beni-Mouça, le moins étendu, mais le plus riche de tous, avec une centaine de haouchs ; puis l’outhane de Khachna, jusqu’au Boudouaou, limite orientale de la Métidja. A l’ouest de la Chiffa, il n’y avait que le vaste outhane d’Es-Sebt, qui comptait les tribus les plus nombreuses comme les plus guer¬rières : dans la plaine, les Hadjoutes ; dans la montagne, les Mouzaïa, voisins des Beni-Sala, les Soumata, les Beni-Menad. C’était de ceux-ci, rudes fantassins, que le bey de Titteri attendait l’effort qui devait rejeter les Français sous le yatagan de ceux-là, cavaliers incomparables.

Le 15 novembre, le général Clauzel prononça solennellement la déchéance de Moustafa-bou-Mezrag ; il lui donna pour successeur un parent de l’agha, comme lui négociant et Maure, Moustafa-ben-Omar. On ne savait pas encore à quel point de tels choix devaient irriter et humilier la fière aristocratie arabe, et ce n’étaient assurément pas les Maures, à la fois ennemis des Français et flattés de l’honneur insigne fait par eux successivement à deux des leurs, qui auraient eu intérêt à éclairer le général Clauzel sur l’effet assuré de ces erreurs fatales. Le 12, un ordre avait arrêté la composition du corps expéditionnaire. Chacun des régimens d’infanterie de l’armée devait fournir un bataillon de cinq cent vingt hommes : les 14e, 37e, 20e, 28e, à la première brigade, sous le général Achard ; les 6e, 23e, 15e, 29e, à la deuxième, sous le général Monck-Duzer ; les 17e, 30e, 34e, 35e, à la troisième, sous le général Hurel ; l’ar¬tillerie faisait marcher une batterie de campagne et une batterie de montagne ; le génie détachait deux compagnies de sapeurs. Toutes ces troupes formaient une division sous les ordres du général Boyer. Il y avait en outre une réserve composée d’un bataillon du 21e ; de quatre compagnies du 1er bataillon de zouaves et de deux escadrons de chasseurs ; cette réserve devait être sous la main et à la disposition constante du général en chef, qui emme¬nait avec lui ses aides-de-camp, le chef et les officiers de l’état-major général, le chef et les ingénieurs de la brigade topographique, l’état-major de l’artillerie et du génie, l’agha, le nouveau bey de Titteri et leur suite. Deux sous-intendans, assistés de trente-trois officiers d’administration, dirigeaient le service admi¬nistratif, subsistances, ambulances et campement. Le train des équipages conduisait vingt et une prolonges et trois cents mulets de bât. Un détachement de soixante-dix gendarmes, sous les ordres du grand-prévôt, constituait la force publique. L’effectif réel de cette petite armée était de huit mille hommes environ. Les troupes avaient l’ordre d’emporter des vivres pour quatre jours. Le four¬rage, excepté pour les deux premiers jours, devait être fourni par les soins de l’agha. Les bataillons qui n’étaient point appelés à marcher étaient placés sous le commandement du général de Loverdo.

Le 16, avant la nuit, l’artillerie et les prolonges du train des équipages s’établirent en avant de Bab-Azoun ; le 17, au point du jour, toutes les troupes quittèrent leurs cantonnemens et s’engagè¬rent sur la route de Blida par Birmandraïs et Birkhadem, à l’excep¬tion de la brigade Achard, qui, partie des environs du fort Y Em¬pereur, marcha par Dely-lbrahim et Douera. Vers midi, la colonne principale déboucha des collines dans la plaine ; ceux qui, comme le général Hurel, avaient accompagné, quatre mois auparavant, M. de Bourmont, avaient peine à se reconnaître. Ils n’avaient sous les yeux qu’un vaste marécage, une sorte de jungle envahie par le débordement de l’Harrach. Les soldats marchaient dans l’eau ; le sol détrempé cédait sous le poids des voitures. Enfin, à deux heures, on atteignit la Ferme du bey d’Oran, lieu désigné pour la grande halte. Ce fut là qu’on vit arriver le général en chef.

Dans sa nombreuse et brillante escorte, un jeune musulman atti¬rait tous les regards : beaux traits, œil vif, physionomie ouverte, intelligente. Le costume bleu de ciel, brodé d’argent et de perles, les armes damasquinées, l’admirable cheval blanc harnaché de velours et d’or, tout pouvait soutenir la comparaison avec la magnifi¬cence de l’agha. Ce jeune homme, destiné à jouer un rôle brillant dans la guerre d’Afrique, s’appelait Jusuf. Son histoire, telle du moins qu’il se plaisait à la raconter, était un roman, un épisode des Mille et une Nuits. Il se croyait né, en 1808, à Livourne, d’un père français, employé supérieur de la police dans cette ville, et qui aurait suivi, en 1814, Napoléon à l’île d’Elbe. L’enfant, resté seul, aurait été, cette année-là même, enlevé par des Tunisiens et vendu à leur bey. Élevé au Bardo, favori de son maître, il aurait noué avec une de ses filles une intrigue dont un Grec aurait surpris et vendu le secret. Avant de chercher asile au consulat de France, il aurait commencé par arracher au traître les yeux et la langue, et il aurait déposé ce sanglant hommage aux pieds de sa maîtresse en lui disant : « Voilà les yeux qui nous ont vus et la langue qui nous a trahis. » A dater de ce moment, nous passons du romanesque au réel. Il est certain qu’embarqué à Tunis au mois de juin 1830, il prit terre à Sidi-Ferruch en même temps que l’armée française, et que M. d’Aubignosc, qui l’avait amené, l’employa dès lors comme interprète. Son patron ayant été remplacé à la suite de la révolu¬tion de juillet, il fut dénoncé au général Clauzel et arrêté comme entretenant avec Tunis une correspondance interlope qui se trouva être, au contraire, toute dans l’intérêt de la politique française. A ce propos, le général en chef eut l’occasion de le voir ; il le prit en gré et l’attacha comme mamelouk à sa personne.

Tandis que la colonne se remettait en marche, on apercevait sur la droite la brigade Achard descendant de la montagne ; retardée par la difficulté des chemins, elle ne put joindre qu’au bivouac de » Bou-Farik. Avant d’y arriver, le corps expéditionnaire avait eu à traverser, sur une suite de petits ponts en briques, un marais formé par l’expansion d’un ruisseau sans profondeur et presque sans cou¬rant ; c’est ce passage qu’on a nommé le défilé des Dix-Ponts. Bou-Farik était, à cette époque, un lieu inhabité, désert au moins six jours par semaine ; le lundi seulement, il s’y tenait un marché d’une assez grande importance. Ce fut sur l’emplacement de cette réunion hebdomadaire, un peu au-dessus du niveau des terres humides, que le bivouac fut installé, chaque brigade occupant une face d’un carré dont le quatrième côté était fermé par la cavalerie ; le quartier-général, l’artillerie et les bagages au centre. Il plut toute la nuit ; le silence ne fut troublé que par le glapissement des cha¬cals.

Le lendemain, 18, les feux de cuisine eurent de la peine à s’al¬lumer sous la pluie ; les hommes ne purent manger la soupe que très tard, de sorte qu’il était déjà midi quand la marche fut reprise dans l’ordre suivant : la cavalerie en tête, un bataillon de la bri¬gade Achard, une section d’artillerie, les trois autres bataillons de la brigade, une compagnie de sapeurs. Après cette avant-garde venaient le reste de l’artillerie, la brigade Duzer, la seconde com¬pagnie de sapeurs, les bagages, escortés par la gendarmerie, la brigade Hurel, le bataillon du 21e en arrière-garde. Les zouaves marchaient en éclaireurs sur les flancs de la colonne. De distance en distance, on rencontrait des troupeaux et des groupes d’Arabes qui regardaient passer les troupes ou qui s’approchaient même pour leur vendre de la volaille, des œufs, du lait, du beurre. L’at¬titude de ces gens-là était absolument pacifique. Déjà on apercevait au pied de l’Atlas, au-dessus de la forêt d’orangers qui sert de ceinture à Buda, les minarets de ses mosquées, lorsque, sur l’autre bord d’un ravin, à 3 kilomètres environ de la ville, la route apparut barrée par une longue ligne de cavaliers et de fantassins, irrégulièrement distribués sur un front de plus de 2,000 mètres depuis la montagne où s’appuyait leur droite jusqu’au grand mur blanc qui marquait l’emplacement projeté de la Nouvelle-Blida. II était deux heures ; l’avant-garde fit halte ; le général en chef fut prévenu. Aus¬sitôt on vit Jusuf, le mamelouk, partir de toute la vitesse de son cheval, seul, parlementer avec les Arabes, en ramener quelques-uns. Quand ceux-ci eurent rapporté aux autres que le général des Français voulait entrera Blida, il y eut une grande clameur. Jusuf, qui n’avait pas voulu quitter les parlementaires, fut injurié, traité de renégat, couché en joue ; avec un sang-froid imperturbable, il obtint que deux des grands chefs vinssent conférer encore avec le général. On ne put pas s’entendre davantage ; l’un des deux Arabes, droit sur les étriers, brandissant au-dessus de sa tête son long fusil, s’écria que les vrais croyans ne se soumettraient jamais aux infi¬dèles et que l’heure était venue de faire parler la poudre. A peine se furent-ils éloignés que, du côté des Arabes, deux coups de fusil retentirent.

Précédés par une ligne de tirailleurs, les quatre bataillons de la brigade Achard, ployés en colonne serrée, l’artillerie en batterie, la cavalerie sur les flancs, occupaient la crête du ravin ; la fusillade s’engagea. Bientôt la brigade Duzer vint se former à leur gauche ; le ravin fut franchi, l’ennemi culbuté, poussé, poursuivi à travers les broussailles jusqu’au milieu des vergers clos de murs et de haies qui entouraient la ville. Là, sur un terrain favorable à la défense, la résistance fut vive ; mais tandis que le 28e, soutenu par la brigade Duzer, pénétrait dans le cimetière en avant de la porte d’Alger, le général Achard, avec ses autres bataillons, contournait la ville et s’attaquait à la porte de Médéa. Impatient du retard, le lieutenant d’Hugues, du 37e, escalada le mur, quelques voltigeurs de sa compagnie sautèrent après lui, la porte fut ouverte et les défenseurs de la ville s’enfuirent dans la montagne. A la chute du jour, le général Clauzel fit sortir les troupes, à l’exception des postes laissés à la garde des portes, et les fit bivouaquer, la brigade Achard en avant de Blida, les deux autres en arrière. De sa per¬sonne, il s’établit dans la grande maison près du cimetière, qui avait été occupée naguère par M. de Bourmont. La nuit fut pluvieuse. Le lendemain 19, dès l’aube, des groupes d’Arabes et de Kabyles, embusqués à petite distance sur les pentes boisées de l’Atlas, commencèrent à tirailler ; leur feu rendait particulièrement dangereux l’accès d’une fontaine, qui était, de ce côté, la seule où les chevaux pussent s’abreuver. En même temps, Blida était mise au pillage ; malgré la défense du général, des maraudeurs s’y étaient glissés dans l’ombre ; soldats, zouaves, Kabyles, juifs, confondus, défonçant les portes, éventrant les boutiques, s’injuriant, se mena¬çant, se disputant le butin, tous ces pillards poussaient de telles clameurs qu’au quartier-général on crut d’abord que l’ennemi était rentré dans la ville. Le grand-prévôt et ses gendarmes, l’agha et ses chaouch eurent beau intervenir : le désordre ne cessa pas de tout le jour.

Au dehors, le général Clauzel avait donné l’ordre de balayer les environs de la place. Dans la plaine, à droite de la route de Médéa, une charge des chasseurs, soutenus par le 14e, dispersa les Arabes ; dans la montagne, le 20e, le 37e et deux compagnies du 28e s’engagèrent par petites colonnes sur le territoire des Beni-Sala, brû¬lant tout, détruisant tout : c’était l’ordre. Tous les hommes armés saisis, soit dans la ville, soit aux alentours, étaient amenés au grand-prévôt et fusillés sans merci. Le soir venu, tandis que, sur une étendue de 3 kilomètres, les flammes éclairaient en rouge les grands bois et les jardins, les chênes verts et les oliviers, les oran¬gers et les myrtes, tandis que tambours et clairons rappelaient au bivouac les colonnes qui avaient allumé l’incendie, on vit des groupes de fugitifs, précédés d’un drapeau blanc, sortir des gorges, les enfans en tête, et demander grâce. Bientôt le moufti et les notables de Blida se présentèrent au quartier-général, faisant leur soumission, maudissant les Kabyles qui les avaient contraints à se battre. Le général Clauzel leur permit de rentrer dans leurs maisons dévas¬tées. Comme il ne voulait pas laisser derrière lui sans garde une ville qui venait d’inaugurer avec une telle audace la résistance aux Français, il y établit le colonel Rullière avec le 34e, le 35e et deux pièces d’artillerie.

Le 20 novembre, à six heures du matin, l’armée, diminuée de la garnison de Blida, se remit en marche. Elle s’avançait au sud-ouest, côtoyant l’Atlas, dans un pays inculte, obstrue de brous¬sailles, de buissons d’épines, de genêts, de palmiers-nains ; vers onze heures, elle s’arrêta sur la crête orientale d’une large et pro¬fonde coupure aux berges escarpées, ancien lit d’un puissant fleuve qui roulait, entre des rives distantes de 400 mètres, ses eaux main¬tenant abaissées, réduites, comme perdues dans ce vaste espace, cédant aux envahissemens des lentisques et des lauriers-roses les neuf dixièmes de leur antique domaine, presque toujours et presque partout guéables, célébrées cependant encore comme une des plus importantes rivières de l’Algérie : c’était la Chiffa. Les fantassins n’eurent pas les genoux mouillés. A deux heures, l’avant-garde atteignit une grande ferme nommée Haouch-Mouzaïa, ou encore Haouch de l’agha d’Oran. C’était là que le sentier suivi depuis Blida tournait brusquement et se dirigeait droit sur la montagne. On fit halte ; toutes les troupes reçurent une distribution de vivres et de vin. L’état-major délibérait. Quelle était la nature du terrain et quels étaient les obstacles qu’on allait avoir à franchir ? Les renseignemens fournis par les indigènes étaient contradictoires ; néan¬moins, comme les plus vraisemblables étaient ceux qui donnaient le plus à réfléchir, le général Clauzel décida qu’on n’irait pas plus loin ce jour-là, sauf la brigade Achard, qui alla prendre son bivouac à 3 ou 4 kilomètres en avant, dans un bois d’oliviers, sur le versant de l’Atlas. Des cheikhs de Mouzaïa et de Soumata vinrent annoncer que le bey de Titteri se préparait à défendre le Ténia ou col qu’il fallait traverser pour descendre à Médéa, mais que, pour eux, ils se tiendraient paisibles si on leur donnait des burnous ; on leur donna des burnous. Comme les voitures de l’artillerie et du train ne pouvaient pas aller plus avant, faute de route, elles furent par¬quées dans la grande cour de la ferme ; l’agha profita de cette dis¬position pour s’y arrêter pareillement et dresser ses tentes sous la protection du 21e chargé de garder l’artillerie et les bagages. Les pièces de montagne, les munitions de guerre et de bouche allaient suivre, portées par les mulets de bât, la colonne combattante.

Le 21 novembre, après la diane, l’ordre du jour qui suit fut lu à toutes les troupes : « Soldats, nous allons franchir la première chaîne de l’Atlas, planter le drapeau tricolore dans l’intérieur de l’Afrique et frayer un passage à la civilisation, au commerce et à l’industrie. Vous êtes dignes, soldats, d’une si noble entreprise ; le monde civilisé vous accompagnera de ses vœux. Conservez le même bon ordre qui existe dans l’armée ; ayez le respect le plus grand et le plus soutenu pour les populations partout où elles seront paisibles et soumises ; c’est ce que je vous recommande. Ici, j’emprunte la pensée et les expressions d’un grand homme, et je vous dirai aussi que quarante siècles vous contemplent. »

On se mit en mouvement ; quand on eut rejoint la brigade Achard, elle prit la direction de la marche, le 14e en tête. Derrière elle venait la batterie de montagne, puis la brigade Duzer, la cavalerie, les mulets, enfin la moitié de la brigade Hurel, l’autre moitié ayant été laissée avec le colonel Rullière à Blida. Du haut des mamelons dont l’armée côtoyait la base, des groupes de Kabyles, sans armes apparentes, regardaient passer la colonne qui s’allongeait et s’amincissait à mesure que le sentier devenait plus étroit et plus abrupt. Après deux heures de marche, l’avant-garde déboucha tout à coup sur un large plateau d’où le regard émerveillé embrassait la vaste étendue de la Métidja et découvrait à l’horizon le bleu profond de la mer. En avant des bataillons massés face au nord, le général Clauzel fît saluer la France d’une salve de vingt-cinq coups de canon. Pendant que l’avant-garde se reformait, les généraux prenaient ensemble le repas du matin ; depuis ce jour-là, ce ressaut de l’Atlas a gardé le nom de plateau du Déjeuner.

L’ascension continuait, de plus en plus rude ; à droite, la colonne longeait un ravin étroit, profond, un abîme d’où montait le fracas d’un torrent ; à gauche se dressait une montagne dont les flancs mamelonnés, rongés par les eaux, semblaient refuser place au sen¬tier qui les contournait. A midi, la marche fut arrêtée par une coupure au-dessus de laquelle une passerelle était jetée la veille encore ; on en voyait les débris fraîchement abattus. Dès que les sapeurs du génie eurent à peu près rétabli le passage, une compagnie du 14e se porta en avant. Un coup de feu retentit ; c’était le premier. A ce signal, tous les Kabyles paisibles, qui sem¬blaient venus comme pour un spectacle, se dressent le fusil en main ; ces Soumata, ces Mouzaîa, dont les cheikhs s’étaient si bien fait donner des burnous, commencent à tirailler, sur les flancs et sur les derrières. En même temps, les gens du bey se massent contre l’avant-garde. Contenir l’ennemi de front, débusquer l’ennemi de gauche en s’élevant résolument sur les mamelons qu’il occupe, c’est l’unique manœuvre que permette la nature du terrain. Gar¬dant ce qu’il faut bien nommer par convention la route avec le 37e, le général Achard donne au 20e, au 28e, au 14e, sous les ordres du colonel Marion, les mamelons pour objectif. Le ravin de droite, plus voisin de son origine, est à cet endroit-là moins inaccessible ; avec des peines infinies, une compagnie du 37e, conduite par le capitaine Lafare, descend au fond de l’abîme, escalade l’autre berge et, surgit devant les Soumata qui, ayant un tel fossé devant eux, se croyaient à l’abri de toute attaque ; cependant, quand ils ont compté le petit nombre de braves qui viennent à eux, ils se rassu¬rent et s’efforcent par un feu soutenu de les rejeter dans le préci¬pice ; le capitaine tombe glorieusement percé de plusieurs balles ; le sous-lieutenant est grièvement blessé ; mais un obus passe en sifflant au-dessus de sa tête ; il éclate au milieu du gros des Kabyles ; un second le suit avec une précision égale ; c’est une section de la batterie de montagne qui tire de l’autre côté du ravin ; la compa¬gnie du 37e est dégagée, l’ennemi fait retraite, et désormais le flanc droit de la colonne a cessé d’être inquiété. De l’autre côté, les batail¬lons détachés par le général Achard ont eu grand’peine à s’élever jusqu’aux sommets, dont les défenseurs font pleuvoir sur eux une grêle de balles. Pour animer ses hommes qui lentement gravissent les pentes, le colonel Marion fait battre la charge ; à ce signal qui fait vibrer son cœur de vieux soldat, le général Achard s’imagine les voir sur les crêtes, et ne voulant pas rester en arrière, il donne au 37e l’ordre d’attaquer : « En moins d’une demi-heure, dit-il, je serai là-haut. » Pour arriver là-haut, au col où se tient avec l’élite de ses troupes et deux pièces de canon le bey de Titteri, il faut passer et repasser par les replis du sentier dont les lacets se multi¬plient à mesure que l’escarpement devient plus sauvage. Le bataillon a mis les sacs à terre ; conduit par le général Achard et le comman¬dant Ducros, il monte ; des pierres, des quartiers de roc, des volées de balles font à chaque instant leur trouée dans les files, le bataillon monte toujours ; le voilà au niveau du col, devant cette entaille, cette brèche qui s’entr’ouvre de deux mètres à peine à travers la montagne ; la charge bat ; les deux pièces ont à peine le temps de tirer une dernière salve ; le bey, ses Turcs, ses Arabes, ses Kabyles sont abordés, refoulés, culbutés. Le premier Français qui est arrivé au col est un jeune officier d’état-major, aide-de-camp du général Achard, le lieutenant de Mac-Mahon. Quelque temps après, les batail¬lons du colonel Marion apparaissent sur la gauche et saluent de leurs acclamations les braves du 37e. Désormais la route de Médéa est ouverte ; le général en chef établit son bivouac sur le versant méridional de l’Atlas. C’était à quatre heures que le col avait été conquis ; à minuit, l’extrême arrière-garde y arrivait à peine.

Tel a été ce premier passage du Ténia, théâtre prédestiné pour des luttes sanglantes. Celle-ci coûtait au vainqueur deux cent vingt hommes hors de combat, dont vingt-sept morts et quatre-vingts blessés atteints grièvement ; le 37e comptait soixante-dix des siens sur cette liste glorieuse. Le soir même, à dix heures, le général Clauzel fit lire à toutes les troupes la proclamation suivante : « Sol¬dats ! les feux de vos bivouacs qui, des cimes de l’Atlas, semblent dans ce moment se confondre avec la lumière des étoiles, annon¬cent à l’Afrique la victoire que vous achevez de remporter sur ses fanatiques et barbares défenseurs, et le sort qui les attend. Vous avez combattu comme des géans et la victoire vous est restée. Vous êtes, soldats, de la race des braves et les véritables émules, des armées de la révolution et de l’empire. Recevez le témoignage de la satisfaction, de l’estime et de l’affection de votre général en chef. »

Après cette rude journée, les troupes avaient besoin de repos. Dans la matinée du 22, quelques compagnies seulement allèrent incendier les gourbis des gens de Soumata. A onze heures, la brigade Achard reçut l’ordre de se porter en avant ; la brigade Duzer était laissée au col ; les blessés étaient confiés à sa garde. La colonne ne se composait donc plus que de six bataillons, des zouaves, de la batterie de montagne et de la cavalerie. La descente se présentait presque aussi malaisée que la montée ; le sentier toujours rocailleux était un peu moins étroit, de sorte qu’au lieu d’être obligés de défi¬ler par deux ou trois, les hommes pouvaient marcher quatre ou cinq de front ; les pitons étaient moins dénudés ; mais aussi l’en¬nemi pouvait s’embusquer plus sûrement derrière les arbres. II essaya, en effet, d’inquiéter l’avant-garde, sans parvenir toutefois à ralentir sa marche. Il y eut cependant un incident douloureux sur la gauche, où le colonel Marion, fourvoyé dans une gorge latérale avec le 20e, eut quelque peine à se dégager ; cinq blessés étaient tombés aux mains des Kabyles qui suivirent longtemps la colonne en agitant leurs têtes sanglantes. Au pied de la montagne s’étend un plateau couvert d’oliviers sauvages ; c’est un lieu que les indi¬gènes nommaient Zeboudj-Azara. Ils y étaient en assez grand nombre, cavaliers et hommes de pied ; quelques obus les en délogèrent, puis les chasseurs les poursuivirent jusqu’au bord d’un ravin qui arrêta la charge. Ce fut le dernier engagement sérieux ; on ne vit plus dès lors que de petits groupes qui, dans les passages difficiles, essayè¬rent de se jeter sur les mulets du convoi. La chaleur était forte ; au-delà de Zeboudj-Azara coulaient deux petits ruisseaux troublés par l’ennemi. La route, plus large, contournait une suite de hauteurs dominées par le Djebel-Nador, Tout à coup, sur un rocher isolé, escarpé du côté de l’ouest, apparut Médéa. Le soleil, déjà bas, éclairait d’une lumière dorée le mur d’enceinte, les minarets et les lignes brisées du haut aqueduc qui amène les eaux du nord-est à la ville. L’avant-garde en était encore à 2 kilomètres lorsqu’on entendit soudain le bruit d’une fusillade nourrie, mêlée de quelques coups de canon : c’étaient les gens de Médéa qui, pour faire accueil aux Français, tiraient sur les bandes vaincues de leur maître. Peu d’instans après, trois cavaliers de bonne mine se présentaient devant le général en chef ; ils apportaient la soumission de leurs conci-toyens. Des hommes et des enfans groupés en avant de l’aqueduc, regardaient en silence, mais sans crainte, le défilé des premiers pelo¬tons. L’état-major seul entra dans la ville ; les troupes établirent leurs bivouacs, la brigade Hurel en-deçà, sur la route même, la bri-gade Achard un peu au-delà.


III

L’aspect de Médéa était tout autre que celui d’Alger ; sauf les minarets des mosquées, il n’avait presque rien d’oriental, on eût dit plutôt une petite ville du midi de la France ; au lieu de cubes de maçonnerie d’une blancheur éclatante, des maisons aux murs bruns ; au lieu de terrasses, des toits inclinés couverts en tuiles creuses ; des rues plus larges, surtout moins tortueuses, toutes bordées d’un petit trottoir. De même au dehors. On est ici à plus de 900 mètres au-dessus de la mer, plus d’agaves, plus de cactus, ni d’orangers, ni de grenadiers, ni même d’oliviers ; des baies d’épine autour des jardins ; de grands enclos plantés de vignes ; une végé¬tation tout européenne. La ville avait cinq portes ; les deux prin¬cipales, l’une près de l’aqueduc, l’autre à l’extrémité opposée de la grand’rue, étaient surmontées chacune d’une batterie de lon¬gues coulevrines à l’écusson d’Espagne. A l’intérieur, outre les mos¬quées, il y avait une caserne de janissaires, une Kasba qui ne paraissait être qu’un grand magasin, et le palais du bey, où fut installé le quartier général. C’était une grande construction carrée, d’une assez beau style moresque, doublée d’une autre moins élé¬gante et plus petite ; toutes deux avaient été démeublées ; mais dans plusieurs pièces, il était resté de vieux tapis, des peaux de mouton, de gros écheveaux de laine, et surtout d’énormes tas d’orge et de blé, avec des sacs de couscoussou et de grandes jarres rem¬plies de viande de mouton conservée dans la graisse. La population de Médéa ne dépassait pas six ou sept mille âmes, dont un millier de Turcs et de coulouglis ; les autres étaient Maures, les Juifs peu nombreux. Ces gens-là paraissaient braves et charmés d’être débar¬rassés de la domination turque. Dans la matinée du 23 novembre, une centaine de cavaliers se montrèrent à deux kilomètres environ au sud-est, avec le dessein évident de s’établir dans un grand haouch qui était la maison de campagne du bey ; aussitôt, les hommes de la ville sortirent en armes et allèrent s’embusquer dans les jardins pour tenir les maraudeurs kabyles à distance. Peu après, les volti¬geurs du 14e, soutenus par le 37e, se portèrent sur l’haouch au pas de course et eurent bientôt fait d’en déloger l’ennemi ; celui-ci, toute¬fois, avait eu le temps de tout piller ; mais il restait beaucoup d’orge et surtout une grande quantité de paille, trouvaille précieuse, car dans ce pays il y avait disette de fourrage. Les positions des troupes furent rectifiées ; la brigade Hurel se rapprocha de la ville, et le général Achard établit son quartier dans le Versailles du bey ; de fait, c’était plus qu’un haouch ; il y avait d’assez belles chambres, de belles cours entourées d’arcades, partout de l’eau en abon¬dance ; dans les jardins, quelques oliviers, les seuls qui existassent alors aux environs de Médéa.

Le général Clauzel avait l’imagination vive, ardente, non pas rêveuse, mais toujours en rêve ; il était optimiste comme la jeu¬nesse, et, comme la jeunesse aussi quand elle n’est pas timide, car c’est tout l’un ou tout l’autre, confiant à l’excès en lui-même. Un événement non prévu vint comme à point pour justifier sa confiance. On ne savait trop où était Moustafa-ben-Mezrag, lorsque, désespérant de sa fortune en vrai fataliste et redoutant les Kabyles en vrai Turc, il vint se mettre volontairement à la merci d’un vain¬queur qu’il supposait plus généreux que ses anciens sujets ; il ne se trompait pas : le vainqueur lui fit bon accueil. Dans la même jour¬née, les cent cinquante janissaires qui tenaient garnison dans Médéa se rendirent à la discrétion de l’autorité française. Tout était pour le mieux ; le plan du général Clauzel s’agrandissait avec une facilité merveilleuse. Voilà le nouveau bey, Moustafa-ben-Omar, bien et dûment installé dans son beylik de Titteri ; on lui laissait provisoi¬rement l’assistance du colonel Marion avec les bataillons du 20e et du 28e, les zouaves et une section d’obusiers de montagne ; le géné¬ral Monck-Duzer, qui était au col de Mouzuïa, n’avait qu’à se por¬ter de quelques lieues au sud-ouest pour occuper la vallée du Chétif et s’établir à Miliana ; rien de plus simple : pour ce qui est d’Oran et de Constantine, le général en chef avait des projets dont nous aurons bientôt la confidence. En attendant, voici ce qu’écri¬vait à Paris un de ses officiers d’ordonnance : « La France sera contente, j’espère, de cette campagne de sept jours : le drapeau tricolore, planté sur les remparts de Médéa, signale d’une manière brillante notre nouvelle ère de liberté. Il s’agit maintenant d’obte¬nir le même résultat à Constantine, et l’Afrique est soumise. Au reste, qu’on ne craigne pas que le poste de Médéa soit une imprudence ; il est soutenu par la position de l’Atlas, où l’affaire du 21 a eu lieu et que le général va faire occuper par deux blockhaus ; la ferme où nous avons campé le 20 et que le général a fait fortifier sera ensuite un point intermédiaire jusqu’à Blida, où le général se propose de laisser le lieutenant-général Boyer, qui sera commandant supérieur de la province. On ne peut, comme vous voyez, ajouter plus de pru¬dence à une combinaison aussi hardie ; l’avenir de l’Afrique était tout entier dans ce plan. »

Le singe de la fable n’avait oublié que d’allumer sa lanterne ; le général Clauzel n’avait oublié que d’emporter en assez grande quan¬tité trois petites choses : des munitions, de l’argent et des vivres. Pour former à Médéa une réserve de vingt mille cartouches, on fut obligé de vider les gibernes ; chaque homme n’en garda pas plus de vingt, ce qui suffisait à peine aux incidens possibles du retour. D’autre part, vingt mille cartouches pour Médéa c’était bien peu de chose ; il n’y avait qu’à en faire venir d’Alger deux cent mille ; au gré du général en chef, rien n’était plus facile. Un détachement de cinquante canonniers conducteurs ou de soldats du train, de ceux qui étaient restés à la Ferme de l’agha, n’aurait qu’à partir, sous les ordres du capitaine Esnaut, en prenant pour objectif le sommet de la Bouzaréa ; cinquante hommes d’infanterie lui serviraient d’escorte un peu plus loin que Blida. En vingt-quatre heures, avec un peu de diligence, il pourrait être à Alger. Le retour, plus lent, puisque les hommes auraient à ramener en main les chevaux chargés de cartouches, se ferait sous la protection du second bataillon du 20e appelé à rejoindre le premier à Médéa. Quand le général Clauzel fit connaître ce dispositif au lieutenant-colonel Admirault, commandant l’artillerie de l’armée, celui-ci fut frappé du danger qu’allait inévitablement courir au milieu de la Métidja un détache¬ment si faible : « Puisque vos artilleurs ne sont bons à rien, lui dit avec humeur le général, vous n’avez qu’à vous en aller avec eux. » Des observations furent faites par quelques officiers au général Delort, qui refusa de les transmettre à son chef. L’ordre fut dépêché tel quel au capitaine Esnaut. En fait d’argent, les officiers du corps expéditionnaire vidèrent leurs bourses comme les soldats avaient vidé leurs gibernes ; mais cette espèce de cotisation ne suffisant pas aux dépenses probables de Médéa, on fut obligé d’emprunter à l’ex-bey Bou-Mezrag tout ce qu’il avait de boudjous pour une valeur de neuf à dix mille francs. Enfin, quant aux vivres, comme il ne s’était trouvé dans les magasins du beylik que du biscuit avarié et quelques sacs de couscoussou, on fit fabriquer tant bien que mal du pain d’orge où la paille ne manquait pas ; le seul produit abon¬dant était un vin blanc très agréable dont les soldats se régalaient au prix de neuf sous le litre.

Le 26 novembre, à la pointe du jour, la colonne, réduite à quatre bataillons, se mit en marche, le général Hurel d’abord, puis l’état-major à la suite duquel venaient Bou-Mezrag, ses enfans et ses janissaires, entourés de gendarmes, puis le convoi, puis le général Achard ; la cavalerie à l’arrière-garde. Les hommes emportaient six rations de vivres, trois pour eux-mêmes, trois pour les camarades de la brigade Duzer, qui, laissés depuis cinq jours au Ténia, devaient mourir de faim ; les rations se composaient de vieux bis¬cuits, de gros pain d’orge et d’un peu de viande cuite. La colonne n’eut pas un seul coup de fusil à tirer ; partout, sur son passage, les Kabyles avaient arboré de petits drapeaux blancs. A midi, on arriva au col : depuis deux jours, la brigade Duzer ne vivait guère que de glands doux cuits dans la cendre ; on n’avait pu se procu¬rer que quelques poules dont on avait fait du bouillon pour les blessés. Après deux heures de halte, la marche fut reprise. Inébran¬lable dans son optimisme, le général Clauzel prescrivit au général Duzer de garder la position en se préparant à partir pour Miliana le lendemain matin. A la nuit tombante, la colonne atteignit la Ferme de l’agha. Les nouvelles qu’on y trouva étaient mauvaises : la garnison de Blida avait eu de rudes combats à soutenir, et le détache¬ment de canonniers avait dû rencontrer beaucoup d’obstacles sur son chemin. Trois compagnies du 21e l’avaient escorté bien au-delà de Blida ; comme on apercevait un grand nombre d’Arabes dans la plaine, le commandant de l’escorte avait engagé le capitaine Esnaut à se replier avec lui sur la ferme, mais l’officier d’artillerie s’y était absolument refusé ; tandis qu’il prenait le trot avec ses hommes, dont les uns n’avaient que leurs sabres, les autres des mousquetons, l’in¬fanterie, qui venait de faire demi-tour, était assaillie par une ava¬lanche de cavaliers ; il avait fallu former le carré plus d’une fois, et, en fin de compte, battre en retraite sur Blida en attendant la nuit pour regagner la ferme. Ces nouvelles tombèrent comme une goutte d’eau froide sur le cerveau bouillant du général Clauzel ; à l’instant même, il dépêcha au général Duzer l’ordre d’évacuer le col et de rejoindre l’armée. Le 27, de grand matin, on prit le chemin de Blida. A 2 kilomètres environ de la ville, on aperçut l’ennemi, la gauche couverte par le lit encaissé de l’Oued-el-Kébir, la droite, surtout formée de cavalerie, en partie dissimulée par les brous¬sailles de la plaine. Le général Clauzel le fit attaquer aussitôt ; mais la charge était commencée à peine que les cavaliers arabes avaient déjà tourné bride et que les fantassins avaient disparu, qui dans les fourrés, qui dans le ravin. En entrant dans Blida, le plus affreux spectacle glaça les survenans d’horreur : des flaques de sang coa¬gulé remplissaient les ruisseaux ; les rues étaient jonchées, les maisons remplies de cadavres ; partout les marques d’une lutte impitoyable. Voici ce qui s’était passé.

Dès le 20 novembre, le colonel Rullière avait arrêté ses disposi¬tions défensives ; la porte d’Alger s’ouvrait sous une voûte qui sup¬portait la grande salle d’une mosquée dont le colonel avait fait un hôpital ; les deux compagnies de grenadiers du 34e et du 25e en avaient la garde ; les autres portes et les minarets étaient gardés par des détachemens. Le 21, la journée avait été assez calme ; le 22, des Kabyles étaient venus attaquer en avant de la porte d’Al¬ger une maison qu’occupait une compagnie du 35e. Le 23, le 24, le 25, il n’y avait rien eu d’extraordinaire, si ce n’est le dernier jour, beaucoup de mouvement dans la ville. Des trouées faites dans le mur extérieur, qui était en pisé, avaient livré passage à beaucoup de Kabyles qui se tenaient cachés dans les maisons. Le 20, dès la pointe du jour, on vit des bandes nombreuses descendre de l’Atlas et d’autres arriver par la plaine ; celles-ci appartenaient aux contingens amenés par Benzamoun des montagnes qui ferment à l’est la Métidja. La porte du côté des hauteurs fut la première attaquée ; mais presque en même temps le détachement qui la défendait se vit menacé par derrière ; c’étaient les habitans eux-mêmes et les alliés cachés dans leur logis qui venaient de sortir en armes dans les rues. Bientôt les postes répartis dans la ville furent obli¬gés de se replier les uns sur les autres et de se porter vers la mos¬quée de la porte d’Alger, qui était le point de ralliement général et le réduit de la garnison. Sous la voûte, une pièce de huit était en batterie, la gueule tournée contre le débouché de la grand’rue ; mais la confusion était si grande que les canonniers, craignant de tirer sur les Français en même temps que sur l’ennemi, n’osaient pas mettre le feu à la charge ; on se battait corps à corps. Il y eut un moment critique : deux Kabyles avaient sauté à cheval sur la volée même de la pièce, tandis qu’un troisième plantait son dra¬peau devant la bouche vis-à-vis du drapeau du 34e qu’un officier tenait près de la culasse ; tout à coup, un adjudant d’artillerie s’élance, abat d’un coup de sabre les deux Kabyles et abaisse la mèche sur la lumière en criant : « En avant sur la mitraille ! » Le coup dégagea la voûte ; les cadavres abattus en obstruèrent l’en¬trée comme une barricade. Dans le même temps, le colonel Rullière venait d’ordonner aux deux compagnies de grenadiers de se porter rapidement de l’autre côté de la ville en longeant les jar¬dins, de rentrer soit par la porte de Médéa, soit par les brèches ouvertes dans le mur d’enceinte, et de tomber à la baïonnette sur l’ennemi pris à revers. C’était en petit la manœuvre de Richepance à Hohenlinden. La fusillade continuait de part et d’autre ; tout à coup, au milieu des détonations retentissantes, on commença d’en¬tendre des clameurs lointaines, puis le rythme de la charge battue à la française ; alors, à travers les assaillans surpris, les voltigeurs du 35e débouchèrent de la voûte à la rencontre de leurs camarades ; le combat dès lors changea de face ; mais il fallut emporter d’as¬saut les maisons l’une après l’autre, poursuivre l’ennemi dans les cours, dans les ruelles, de terrasse en terrasse. C’est dans le tumulte de cette dernière crise que furent malheureusement enve¬loppés des vieillards, des femmes, des enfans. En voyant les corps de ces tristes victimes, le général Clauzel entra dans une indigna¬tion dont le colonel Rullière reçut les premières atteintes ; cepen-dant, si quelques-unes étaient tombées sous la baïonnette des sol¬dats exaspérés par l’acharnement de cette lutte, le plus grand nombre avait péri par la main des Kabyles. On en eut la preuve dès le len¬demain, lorsque le général en chef, encore une fois déçu dans ses rêves, eut décidé de retirer la garnison de Blida. On vit alors une foule de gens éperdus demander à suivre les Français plutôt que de rester sous le coutelas de leurs féroces voisins.

Le 28 novembre, la retraite se fit en deux colonnes ; l’une, formée de la brigade Achard, du 34e, du 35e, d’un escadron de cavalerie et de deux pièces de campagne, devait marcher, sous les ordres du général Clauzel, dans la direction de Koléa ; l’autre, comprenant le reste des troupes, le convoi, les blessés, les prisonniers, les fugi¬tifs, sous le commandement du général Boyer, avait ordre de gagner Alger directement. La première, arrêtée dans sa marche par des marais qu’elle ne put traverser, fut forcée de se rejeter à droite ; le soir, elle vint prendre ses bivouacs à Sidi-Haïd, à côté de l’autre colonne. Celle-ci avait marché lentement, obligée de régler son allure sur le pas traînant des fugitifs de Blida. Ils étaient quelques centaines, Maures et juifs, les riches avec des mulets de bât, les pauvres leur petit bagage sur l’épaule ; des vieillards, des femmes, des enfans étaient entassés sur les caissons de l’artillerie, sur les prolonges du train ; mais il n’y avait pas de place pour tous ; des Mauresques, des juives, jambes nues, pieds nus, déchirées par les ronces, un enfant dans les bras, d’autres accrochés à leur vête¬ment, se traînaient plus qu’elles ne marchaient ; trébuchant, tom¬bant, n’ayant plus la force de se relever ; alors, émus de compas¬sion, les officiers, les cavaliers mettaient pied à terre et hissaient sur leurs chevaux ces pauvres créatures. Seuls, impassibles comme le fatalisme, Bou-Mezrag et les prisonniers de Médéa, l’agha et ses chaouch, passaient à côté de toutes ces misères mornes et silen¬cieux. Ce soir-là et le lendemain, dans les premières heures du jour, incertaine jusqu’à ce moment du sort des cinquante canon-nière qui, sur l’ordre du général en chef, s’étaient aventurés dans la plaine, l’armée acquit la preuve de leur épouvantable fin. Au-delà des ponts de Bou-Farik, avant d’arriver au marabout de Sidi-Haïd, on avait rencontré les premiers cadavres, nus, sans tête, sans pieds, sans mains, percés, hachés, à demi dévorés par les hyènes et par les chacals. On retrouva successivement, semés sur la route, tous les autres : le capitaine Esnaut fut relevé le dernier, un peu plus loin que Birtouta. Les massacreurs étaient des Arabes de Beni-Khelil ; à Sidi-Haïd, ils avaient commis un crime encore plus atroce : aux branches d’un olivier était pendu par les pieds le corps d’une cantinière.

Le 29 novembre, au milieu du jour, les troupes rentraient dans leurs cantonnemens. La population juive d’Alger s’était portée à leur rencontre, avec des acclamations pour les vainqueurs et des injures pour les vaincus ; Bou-Mezrag, la tête haute, promenait sur les insulteurs un regard méprisant. Au contraire des juifs, les Maures, à très peu d’exceptions près, s’étaient renfermés dans leurs maisons ; le triomphe des roumi était un deuil pour tout bon musulman. Depuis le départ du corps expéditionnaire jusqu’à son retour, les marchés d’Alger avaient été déserts ; ceux des indigènes qui n’avaient pas pris les armes contre les infidèles auraient eu honte de trafiquer avec eux. Dès le lendemain, ils reparurent : les infidèles avaient montré qu’ils étaient les plus forts.

Que devenait cependant la garnison de Médéa, presque sans munitions, presque sans vivres ? Plus inquiet d’elle qu’il ne lui con¬venait de paraître, le général en chef trouva un ingénieux moyen de lui faire passer des cartouches : on en fit des ballots qu’on char¬gea sur douze mulets, et, comme si c’eût été des marchandises expédiées par les commerçans d’Alger, on confia, selon la coutume, à des muletiers arabes le soin de les conduire ; de sorte que le précieux convoi, grâce à l’ignorance de ceux qui le conduisaient et de ceux qui le voyaient passer, finit par arriver à bon port. Convoi bien pré¬cieux, en effet, car bien des coups de fusil avaient été tirés autour de Médéa pendant trois jours.

La ville, occupée par le 20e, protégée par son mur d’enceinte et par les quelques pièces de canon qu’elle possédait, avait moins à craindre d’une attaque des Kabyles que la Ferme du bey. Celle-ci, où s’étaient établis le bataillon du 28e et les zouaves, fut mise par les sapeurs du génie qu’on leur avait adjoints en état de défense ; les murs furent crénelés, des tambours en pierre sèche élevés pour cou¬vrir les portes et flanquer les points les plus faibles de son enceinte. Dès le 26, peu d’heures après le départ du corps expéditionnaire, des cavaliers étaient venus reconnaître la position et les travaux des Français ; le soir, des feux avaient paru dans la montagne. Le 27, dès le matin, des bandes nombreuses en descendirent ; à onze heures commença l’attaque, d’abord un peu molle, puis de plus en plus sérieuse. L’intention évidente des Kabyles était de couper les communications entre la ville et la ferme ; une sortie, vivement exécutée sur leur flanc par deux compagnies du 20e, que guidaient des habitans armés de Médéa, et secondée par un mouvement analogue du 28e et des zouaves, déjoua la tentative de l’ennemi et le refoula dans ses ravins. La nuit fut tranquille, mais le nombre des feux s’était notablement multiplié. Le 28, l’affaire s’annonça chaude, surtout autour de la Ferme. Les avant-postes d’abord, puis deux compagnies de soutien, durent se replier ; aussitôt des tirail¬leurs kabyles se jetèrent dans les maisons qui venaient d’être éva¬cuées et se servirent avec intelligence des créneaux qu’y avait prati¬qués la défense. Un capitaine du 28e, qui voulut les reprendre se fit inutilement tuer avec quelques hommes. Le commandant Delannoy tenait sa petite troupe embusquée, partie derrière les berges des chemins, partie derrière des épaulemens élevés à la hâte ; mais, de temps à autre, il en fallait sortir pour rouvrir la communication, trois fois coupée, entre la Ferme et la place. Dans ces occasions, c’étaient les zouaves du commandant Maumet qui étaient assaillis avec le plus de fureur : leur conduite, leur courage, leur sang-froid, furent au-dessus de tout éloge ; ils eurent un de leurs capi¬taines tué, deux officiers blessés, soixante hommes hors de com¬bat. Le 20e et le 28e en avaient soixante-six, dont trois officiers atteints grièvement. Dans la soirée, le colonel Marion fit faire le compte des cartouches ; il n’en restait plus qu’une trentaine par homme ; les gens de Médéa en réclamaient, il n’était pas possible de leur en donner. Le commandant Delannoy, abandonnant les dehors, se renferma dans les bâtimens de la Ferme. Le 29, les meilleurs tireurs, placés aux créneaux et ne faisant feu qu’à coup sûr, suffirent à repousser et à tenir à distance les Kabyles, beau¬coup moins nombreux que la veille et découragés évidemment par l’inutilité de leurs attaques. Une forte pluie qui survint acheva de leur conseiller la retraite. Ces hommes, qui ne reçoivent ni solde, ni munitions, ni vivres, capables, à un moment donné, d’un grand effort, sont hors d’état de tenir plus de quatre ou cinq jours la campagne. C’est une loi très simple, très naturelle, une loi géné¬rale, une loi constante, que les guerres d’Afrique n’ont pas cessé de vérifier. Si parfois certaines agglomérations d’indigènes ont paru tenir plus longtemps, c’est que de nouveaux contingens étaient venus combler le vide qu’avait fait le départ des autres. Le 30 novembre, après une vaine démonstration des Kabyles du côté de l’aqueduc, ils s’éloignèrent ; le lendemain, les derniers avaient disparu. Il était difficile d’apprécier leurs pertes, qui avaient dû être grandes ; celles de la garnison française étaient de vingt-sept tués, dont trois offi¬ciers, et de cent soixante-cinq blessés ; les gens de la ville comp¬taient treize blessés et six morts.

Lorsque la nouvelle de ces graves événemens fut arrivée au général Clauzel, il décida de renforcer la garnison de Médéa. Une division fut organisée sous le commandement du général Boyer, en deux brigades, sous les ordres des généraux Achard et Duzer ; l’infanterie comptait neuf bataillons français et un demi-bataillon de zouaves, la cavalerie cent chasseurs et l’artillerie une batterie de campagne. Chaque homme emportait quatre-vingts cartouches et trois jours de vivres dans le sac ; six autres jours étaient chargés sur les prolonges du train ; la cavalerie s’était approvisionnée de fourrage pour neuf jours ; les caissons de l’artillerie contenaient une réserve de deux cent cinquante mille cartouches ; les mulets de l’intendance étaient chargés de barils de vin et d’eau-de-vie ; enfin le trésor envoyait un payeur avec une forte somme d’ar¬gent comptant. Le général Danlion, nommé gouverneur de Médéa, s’était joint à l’état-major. Depuis le 29 novembre, une pluie tor¬rentielle, la pluie d’Afrique, n’avait pas cessé de tomber. Après avoir attendu vainement une embellie, la colonne expéditionnaire commença son mouvement, le 7 décembre ; elle vint bivouaquer à Bou-Farik ; le 8, elle gagna directement la Ferme de l’agha. Il lui avait été interdit de s’approcher de Blida, qui commençait à se repeupler sous l’autorité du marabout Ahmed-ben-Iusuf, décoré du titre de khalifa, c’est-à-dire de lieutenant du général en chef. Les voitures de l’artillerie et du train furent laissées à la Ferme, leurs charges ayant été réparties sur les mulets de bât. Le 9, la colonne traversa le Ténia sans autre cause de retard que l’âpreté du terrain, et, d’une seule traite, la brigade Achard atteignit l’aqueduc en avant de Médéa. Le jour tombait ; les troupes arrivaient en désordre, confondues, pêle-mêle ; pour rallier leur monde, des tambours bat¬taient la marche de chaque régiment. Les hommes, exténués, se plaignaient de cette allure forcée « dans un satané pays, s’écriait l’un d’eux, où l’on ne trouve pas seulement un cabaret sur la route : il faut être possédé du diable pour y faire la guerre. » Le général Achard, qui était très aimé du soldat, ranimait les courages, promet¬tait monts et merveilles. « Allons, mes amis, disait-il, vous n’avez plus que dix minutes à marcher ; vous allez loger dans des maisons où vous serez bien. — Oui, mon général, répondait un grenadier voguenard, nous trouverons la soupe faite, un bon feu allumé, des lits délicieux et un domestique pour tirer nos bottes. » Pour comble de malheur, la nuit était noire, le vent soufflait en tempête et la pluie tombait à torrens, mêlée de grêle et de neige ; il n’y avait plus moyen de se reconnaître et force fut à ceux qui avaient fait halte de bivouaquer sur place, dans la boue. La brigade Duzer et le convoi, plus malheureux encore, s’étaient égarés parmi les oliviers de Zeboudj-Azara et, çà et là, erraient en désespérés sur les pentes du Nador. Des mulets roulaient dans les ravins ; presque tous avaient perdu leur charge. Il faut rendre cette justice aux employés du tré¬sor qu’ils ne songèrent à prendre du repos qu’après avoir retrouvé leurs précieuses caisses jusqu’à la dernière.

L’état-major, sauf les généraux Duzer et Danlion, avait pu entrer à Médéa ; on était attablé chez le colonel Marion devant des perdrix de l’Atlas, des miches de pain d’orge et des cruches de vin blanc, quand l’ordonnance du colonel vint en hâte lui dire : « Il y a à la porte un homme qui vous demande, — Qu’il entre ! » Et l’on vit entrer, ruisselant, crotté jusqu’à l’échiné, le visage à moitié couvert par l’aile ramollie de son chapeau à plumes, le gou¬verneur, le général Danlion, furieux contre le colonel, dont il venait prendre la place : « J’ai failli me perdre, me casser le cou, disait-il tout en colère ; je suis morfondu, et je n’ai pas trouvé à la porte un adjudant de place pour me conduire à mon logis ! » On l’apaisa, on le fit manger et boire, et il reprit sa bonne humeur. Le général Duzer n’arriva que le lendemain matin, à la tête de sa brigade, qu’il était parvenu à rallier. Pendant deux jours encore, le temps fut hor¬rible ; enfin, le 12 au matin, la pluie parut cesser. Les vivres dimi¬nuaient ; le général Boyer avait hâte de partir. Il laissait au général Danlion le 20e et le 28e, reconstitués chacun à deux bataillons, le bataillon de zouaves au complet, un personnel proportionné d’ad-ministration, un matériel d’hôpital, deux obusiers de montagne, quelques centaines de fusils pour armer les gens de Médéa, un gros approvisionnement de poudre et de cartouches.

La colonne se mit en marche, la brigade Duzer en tête, les bagages au milieu, la brigade Achard derrière. L’avant-garde, arri¬vée au col vers quatre heures, s’y arrêta pour passer la nuit ; les autres s’établirent au-dessous. Tout à coup, la bourrasque éclate, vent furieux, pluie et grêle ; le thermomètre tombe à 2 degrés ; on entend les anciens, comme le général Achard, rap¬peler les souvenirs de Russie, de Moscou, de la retraite ; les feux s’éteignent ; les hommes, les chevaux ont sur le dos deux pouces de neige. Dès la pointe du jour, le 13, on s’empresse de quitter cet odieux bivouac ; mais le sentier est plus que jamais glissant et scabreux ; les chevaux, les ânes, les mulets n’ont plus le pied sûr. « Ces coquins de Bédouins, dit un officier, pourraient bien profiter de la circonstance pour nous faire beaucoup de mal. — Soyez tran¬quille, mon capitaine, répond un voltigeur ; leurs fusils ne partiront pas mieux que les nôtres, et s’ils osent remuer, nous nous char-geons de les enfoncer à la baïonnette. » Les bagages mirent quatre heures à défiler ; pendant ce long temps, la brigade Achard demeu¬rait l’arme au bras, attendant son tour ; elle ne put arriver à la Ferme de l’agha qu’à la nuit tombante. Le lendemain, on s’attendait à rencontrer dans la Chiffa un obstacle infranchissable ; à peine l’eau y était-elle un peu plus haute que naguère, au 20 novembre. Le dernier incident du retour fut le plus douloureux : au bivouac de Sidi-Haïd, on trouva les tombes des malheureux canonniers fouil¬lées, bouleversées par les fauves ; il fallut enterrer plus profondé¬ment ces tristes restes, lamentable témoignage de la férocité des Arabes et de la voracité des chacals.


IV

Les illusions du général Clauzel allaient recevoir une nouvelle atteinte. En Europe, la révolution de septembre à Bruxelles, succédant à la révolution de juillet à Paris, menaçait d’entraîner à sa suite la guerre générale. Pour faire tête à l’orage, le gouverne¬ment français avait besoin de toutes ses forces ; le rappel de l’ar¬mée d’Afrique, sauf une dizaine de mille hommes, était décidé. Instruit de cette grande résolution, le général essaya de suppléer à la réduction imminente des troupes régulières par l’institution d’une force locale. Les zouaves avaient prouvé qu’ils étaient capa¬bles d’un bon service ; mais le recrutement lent et difficile avait peine à maintenir le niveau du premier bataillon ; le second n’avait toujours qu’une existence nominale. Malgré le zèle et les belles promesses de Jusuf, nommé par le général en chef capitaine aux chasseurs algériens, l’escadron du commandant Marey, qui avait atteint un moment le chiffre de quatre-vingts cavaliers, était misé¬rablement retombé à trente. Cependant le général Clauzel ne déses¬pérait pas ; son idée favorite était d’organiser en garde nationale algérienne tous les hommes valides, Français, étrangers, musul¬mans, juifs même. A l’exécution, l’entreprise ne dura guère ; un essai de scrutin pour l’élection des officiers la fit tourner en ridi¬cule ; il n’en fut plus parlé qu’en moquerie, et, morte avant d’être née, elle s’abîma dans une fin piteuse.

Quels qu’aient été les rêves du général Clauzel, ses mécomptes et ses fautes, c’étaient, — il n’est que juste de lui en faire un titre, — les rêves d’un patriote convaincu que l’honneur commandait à la France de garder Alger et d’étendre sa souveraineté sur toute la régence. Longtemps avant d’avoir reçu les ordres qui, réduisant des deux tiers ses moyens d’action, le mettaient hors d’état de faire des conquêtes, il croyait avoir trouvé dans son imagination un moyen sûr et facile de résoudre le problème. Il savait qu’à un certain moment le gouvernement de Charles X n’avait pas été loin de con¬fier le soin de sa vengeance au pacha d’Egypte, Méhémet-Ali, qui se serait volontiers chargé de conquérir l’Algérie et de la gouver¬ner, comme son pachalik, à titre de vassal et de tributaire du sultan. A Méhémet-Ali le général Clauzel entendait substituer le bey de Tunis, dont l’autorité se serait étendue sur les parties du territoire algé¬rien que n’auraient pas occupées effectivement les Français, à la condition d’être le vassal et le tributaire, non pas de la Porte, mais de la France. De bonne heure, le général avait envoyé à Tunis, comme en reconnaissance, un de ses aides-de-camp, le capitaine du génie Guy, lequel avait trouvé, dans le consul-général de France, M. de Lesseps, un auxiliaire ardent et empressé. A l’insu du dépar¬tement, des affaires étrangères comme du département de la guerre, une correspondance active s’établit entre le consul-général et le chef de l’armée d’Afrique. Il fut convenu que trois Tunisiens de distinction, sous couleur d’apporter au général les complimens du bey, viendraient négocier avec lui des affaires plus sérieuses. Un brick de la marine royale les amena, le 29 octobre, dans le port d’Alger ; on leur fit voir les troupes, les établissemens militaires, tout ce qui pouvait exalter à leurs yeux la grandeur de la France. Le plus autorisé des trois, Sidi-Hassouna, se mit d’ac¬cord avec le général. Clauzel, qui chargea M. de Lesseps de donner à l’entente la forme diplomatique. Après être retourné à Tunis avec ses collègues, le plénipotentiaire du bey revint seul à Alger le 0 décembre. Le 15, un arrêté du général en cher prononçait la déchéance de Hadji-Ahmed, bey de la province de Constantine ; le 16, un second arrêté nommait à sa place Sidi-Moustafa, prince de Tunis, frère du bey ; le 18, le général signait avec l’envoyé tuni¬sien une convention par laquelle Sidi-Moustafa s’engageait, sous la garantie de son frère, à payer à la France, comme bey de Con¬stantine, une redevance annuelle d’un million, exceptionnellement réduite à huit cent mille francs pour l’année 1831. On eût dit qu’il suffisait d’un trait de plume pour déposséder Ahmed.

Après Constantine, Oran. De ce côté, la difficulté n’était pas aussi grande ; dès le temps de M. de Bourmont, le bey Hassan avait reconnu la souveraineté de la France ; mais il était vieux, faible et riche ; tout ce qu’il souhaitait, c’était d’aller jouir de sa fortune et d’achever ses jours en Asie ; tout ce qu’il demandait, c’était d’avoir un successeur, et, en attendant, un protecteur ; car ses sujets turbulens n’avaient plus aucun respect pour son autorité. Le 12 décembre, un détachement composé du 21e de ligne, de cinquante chasseurs à cheval, d’une batterie de campagne et d’une section de montagne, de cinquante sapeurs du génie et de vingt-cinq gendarmes, s’em¬barqua pour Mers-el-Kébir ; il y arriva le lendemain, prit posses¬sion de la place et quelques jours après, du fort Saint-Grégoire. La mission du général de Damrémont, qui le commandait, n’allait pas au-delà jusqu’à nouvel ordre ; attentif et prudent, il n’avait qu’à surveiller les événemens et à renseigner le général en chef. On savait que des agens marocains intriguaient dans le beylik en faveur de leur maître, avec un tel succès déjà que les habitans de Tlemcen avaient député à Fez pour faire acte de soumission au sultan de Maroc et que cinq cents hommes de ses troupes, sous les ordres de Mouley-Ali, son beau-frère, étaient venus occuper cette ville importante. Au reçu de ces nouvelles, le général Clauzel avait dépêché, de son propre mouvement, à Tanger, le lieutenant colonel d’état-major Auvray, avec ordre de pénétrer jusqu’au sultan et de lui faire des représentations sérieuses ; c’était pour appuyer sa mission que le général de Damrémont était en même temps envoyé à Mers-el-Kébir. Le lieutenant colonel Auvray, retenu à Tanger par le pacha gouverneur de ce port, né put ni se rendre à Fez ni même faire parvenir une lettre au sultan ; il fut obligé de se rembarquer. Ce fut pour le général Clauzel un échec d’un nouveau genre et qui devait avoir des suites.

Le rappel précipité d’une grande partie de l’armée en France avait jeté la panique dans Alger ; closes les boutiques des brocan¬teurs, clos même les cabarets ; on ne voyait que mercanti faisant leur paquet à la hâte et courant au port chercher passage sur quel¬que navire en partance ; les juifs tremblaient de peur ; les Maures relevaient la tête. La terreur des uns, l’arrogance des autres, n’eurent plus de limites, lorsqu’ils apprirent l’évacuation prochaine, l’abandon de Médéa, mesure fatale dans tous les sens du mot ; mais qu’y faire ? Ce n’était pas lorsque les troupes françaises allaient être réduites à moins de dix mille hommes, qu’on en pouvait laisser deux mille cinq cents si loin, au-delà de ces rudes montagnes, avec l’obligation de les ravitailler sans cesse. Et ces deux mille cinq cents, à quelles extrémités devaient-ils être déjà réduits, après un seul mois de séjour, puisque le général Danlion, inquiet pour sa retraite, demandait qu’on vînt à sa rencontre, au moins jusqu’au Ténia ? Était-ce la guerre qui les avait décimés ? Non, car l’action du général au dehors s’était bornée au saccagement au moins fâcheux d’une tribu peu fautive, mais qui avait payé pour une autre, parce que celle-ci, très coupable, avait eu la précaution de se mettre hors d’atteinte. A l’égard des Arabes et des Kabyles, le principe de la responsabilité collective peut être utile et même considéré comme juste : encore faut-il qu’il soit équitablement appliqué ; c’est de quoi ne s’était pas inquiété le général Danlion. En fait, la garnison de Médéa succombait à la misère ; mal abritée contre la pluie et le froid, n’ayant ni le vivre ni le coucher, ni pain ni paille, elle était en proie à la dyssenterie.

Le 29 décembre, une brigade de quatre bataillons partit d’Alger, sous les ordres du général Achard ; elle arriva le 31 au Ténia. Tout était nouveau pour les Européens sous ce climat bizarre ; il pleuvait et il neigeait dans la montagne et en même temps un vent du sud, sec et chaud, la traversait par bouffées violentes. Le 1er janvier 1831, dans l’après-midi, on vit arriver le général Danlion et ses troupes ; transportés sur des mulets, sur des brancards, sur des couvertures tenus aux quatre coins par les camarades, les malades étaient nom¬breux. Les gens de Médéa qu’on abandonnait à eux-mêmes s’étaient bien conduits jusqu’au bout ; le génie avait réparé leurs brèches, l’artillerie mis leurs canons en état ; ils promettaient de se bien défendre. Au fond, ils n’étaient pas trop fâchés de voir partir une garnison qui les affamait et les gênait, mais ils n’avaient pas voulu permettre que leur bey partit avec elle.

Le 4 janvier, tout ce qu’il y avait de troupes françaises en Afrique, à l’exception de ce que le général de Damrémont avait à Mers-el-Kébir, était concentré autour d’Alger, dans des limites presque aussi étroites qu’au jour où, quatre mois auparavant, le général Clauzel était venu se mettre à leur tête. Chacun parlait de sa succession comme si elle était ouverte, et l’on ne disputait que sur le nom du successeur : serait-ce Damrémont ? serait-ce Boyer ? serait-ce Delort ? Lui, cependant, ne paraissait pas prêt à quitter la place ; il ne cessait pas, il ne négligeait aucune occasion de faire acte de commandant en chef et de gouvernant. Du fond d’Alger, au lendemain de l’aban¬don de Médéa, il affichait la prétention de régenter les Arabes. L’agha Hamdan était allé faire une tournée dans l’ouest de la Métidja ; habile à flatter les illusions du général en chef, il lui avait dit merveille de ce qu’il venait de voir ; tout était paisible, soumis, docile à l’autorité française. Malheureusement pour lui, il y avait autour du général des gens qui lui étaient peu favorables ; l’in¬tendant Volland remarquait que 18,000 francs donnés à cet inutile personnage, c’était beaucoup d’argent ; le jeune Jusuf convoitait la place ; bref, il se trouva contre lui des témoins qui déposèrent de ses exactions pendant cette même tournée qu’il faisait valoir à son avantage ; traduit devant le comité de gouvernement, il répon¬dit qu’il n’avait fait, par les réquisitions qu’on lui reprochait, qu’exercer les droits de sa charge. Il est vrai que ces droits, comme ceux de tous les chefs indigènes, étaient singulièrement abusifs ; mais, dans l’état des choses, sa défense pouvait être admise ; elle l’eût été peut-être si l’occasion n’avait pas paru favorable, de se débarrasser de lui. Un arrêté du 7 janvier déclara supprimée la fonction d’agha. Hamdan, dont l’influence sur les Maures d’Alger était grande, reçut du général en chef le conseil d’aller rejoindre à Paris l’ex-bey de Titteri Bou-Mezrag.

Peu de temps après, on vit arriver l’ex-bey d’Oran ; celui-ci du moins ne regrettait pas’ sa déchéance ; car la sienne était volontaire. Sur ses instances, le général de Damrémont avait obtenu d’Alger l’autorisation de faire entrer dans sa capitale les troupes françaises ; l’occupation avait eu lieu le 4 janvier. Aussitôt son palais démeublé, ses magasins vidés et ses coffres remplis, il avait eu hâte de partir avec son harem, une partie de ses janissaires et ses esclaves, lais¬sant la ville désertée par les musulmans, abandonnée aux juifs, et menacée du dehors par les longs fusils arabes. Huit jours après lui, débarquaient dans le port d’Alger deux cent cinquante hommes de bonne mine, amenés de Tunis par un bâtiment de l’état ; c’était la garde de son futur successeur. Enivrés par leur premier succès dans l’affaire du beylik de Constantine, le général Clauzel et M. de Lesseps avaient entrepris immédiatement de faire au beylik d’Oran la même application de leur principe ; mais ils avaient trouvé les négociateurs tunisiens moins favorables. De Tunis à Constantine, on communiquait aisément ; de Tunis à Oran, c’était une affaire ; on allait de plus se heurter au Maroc. Dans son impatience, le général Clauzel pressait, poussait, insistait ; il savait que la première con¬vention, enfin rendue publique, avait déplu fortement à Paris, et il aurait voulu, en donnant à la seconde l’autorité du fait accompli, les consolider l’une par l’autre. Enfin les Tunisiens se rendirent. Le 4 février, un arrêté du général en chef nomma bey d’Oran Ahmed, prince de la maison de Tunis. Le 6, l’intendant Volland et Kérédine-Agha, khalifa du nouveau bey, signèrent une convention stipulant, comme la précédente, le paiement annuel d’une redevance de 1 million, réduite pour l’année 1831 à 800,000 francs ; la seule exception était que la France, qui ne prétendait rien dans le beylik de Constantine, se réservait dans le beylik d’Oran la possession pleine et entière de Mers-el-Kébir. Le 8 février, le bâtiment à vapeur Sphinx, battant pavillon de Tunis au mât de misaine, et pavillon français à la corne d’artimon, emportait à Oran le khalifa Khérédine et la garde du nouveau bey.

Quelques précautions qu’eût prises le général Clauzel et quoi qu’il pût dire, ses conventions furent condamnées à Paris : elles devaient l’être. Si grands que fussent les pouvoirs qu’il avait reçus à son départ, il ne lui était permis de se substituer ni au ministre des affaires étrangères, ni au ministre de la guerre, ni de négocier à leur insu, ni de conclure sans leur aveu une affaire de cette importance. Dans une dépêche du premier au second de ces ministres, en date du 31 janvier, le général Sébastiani, laissant à l’arrière-plan les questions de prérogative et de forme, insistait sur une considération capitale : l’acte du général Clauzel préjugeait une question sur laquelle le gouvernement du roi ne s’était pas pro¬noncé encore, à savoir si la France garderait indéfiniment et dans quelle mesure le royaume d’Alger. Par une argumentation subtile, mais qui n’était rien moins que satisfaisante, le général Clauzel essayait de se défendre d’avoir empiété, à Tunis comme à Tanger, sur le terrain diplomatique ; il soutenait que le remplacement de deux beys par deux autres n’était qu’un acte de l’autorité militaire. Il fut désavoué, les conventions lurent déclarées nulles, et pour avoir prêté son concours à cette négociation interlope, M. de Les¬seps fut sévèrement, et justement blâmé par son ministre.

Tandis que le sort d’Alger demeurait incertain et que le rappel d’une grande partie de l’armée le rendait plus douteux encore, les optimistes comme le général Clauzel s’attachaient, pour remonter les courages, aux moindres indices, quand ils n’étaient pas trop défavorables. Le 9 février, les curieux qui venaient chaque jour assister aux embarquemens et aux débarquemens, furent tout ébahis en voyant descendre à terre, avec les troisièmes bataillons des régimens qui devaient rester en Afrique, environ trois cents individus familièrement désignés sous le nom de Parisiens ou d’industriels, et décorés des costumes les plus étranges ; c’était une vraie mascarade. Pour habiller cette cohue où tous les âges étaient repré¬sentés depuis seize ans jusqu’à soixante et plus, il semblait qu’on eût vidé tous les vieux fonds de magasin de la guerre depuis qua¬rante ans et récolté toute la friperie militaire du Temple ; garde nationale de 1780, garde impériale, garde royale, gardes d’hon¬neur, gardes du corps, garde suisse, infanterie, cavalerie, artillerie de toutes les époques, tous les uniformes qui avaient brillé dans l’épopée militaire et politique de la France étaient là, sur le quai, dans une mêlée grotesque ; puis tous ces figurant qui auraient fait merveille dans un cirque, drapeau en tête, tambour battant, chan¬tant la Parisienne, entrèrent par la porte de la Marine, défilèrent dans Bab-Azoun et s’en allèrent peupler les masures de Moustafa-Pacha.

Qu’était-ce que cette avant-garde ? Car on annonçait de pareils et prochains arrivages. C’étaient, en grande partie, des combattans de juillet qu’un aventurier belge, nommé Lacroix, qui s’était attribué le titre de baron de Boëgard et le grade de lieutenant-général, avait réunis d’abord sous le nom de volontaires de la charte. Quand l’ordre eut commencé à se rétablir, le premier soin du gouverne¬ment fut de licencier ce rassemblement dangereux et coûteux. Alors, le soi-disant général Lacroix fit annoncer à sa bande qu’elle trouverait à Orléans et à Montargis des bureaux d’enrôlement desti¬nés à recruter des colons pour l’Afrique. Indépendamment des héros de barricade, une foule d’ouvriers sans travail et de vagabonds qui n’en cherchaient pas, affluèrent. On les dirigeait par détachemens, avec des officiers de leur choix, sur Toulon ; là, ils signaient un acte d’engagement collectif et on les embarquait pour Alger. Quelle était la valeur de cet acte ? Beaucoup étaient venus pour être colons, comme on leur avait dit, non pour être soldats ; beaucoup, par leur âge ou par leurs infirmités, étaient impropres au service militaire. Ce qu’il y avait de pire dans le nombre, c’étaient les officiers. « On fera quelque chose d’une partie des soldats, écri¬vait un sagace observateur de l’état-major ; le reste n’est bon à rien ; les officiers, pour la plupart, sont au-dessous de rien. Le plus curieux est un tailleur, qui s’est fait chef d’escadron en vertu des services rendus dans la grande semaine, services dont il apporte des certificats signés des marchands de vin de son quartier. On a mis les meilleurs dans les diverses compagnies ; le surplus est ici, courant les cafés, sans liaison avec l’armée, qui ne les aime pas. » Un ordre du 12 février mit les premiers arrivés à la suite des bataillons de zouaves ; quinze jours après, on en avait déjà formé neuf compagnies. Au sujet précisément des zouaves, une fâcheuse nouvelle était arrivée en même temps que les Parisiens, c’était que les nominations faites dans ce corps et aussi dans l’état-major par le général en chef n’avaient pas été approuvées au ministère de la guerre, de sorte que les promus devaient redescendre à leur ancien grade ; la seule grâce qu’on leur faisait était de laisser entre leurs mains, à titre de gratification, la solde indûment perçue. Ferme et décidé, au milieu de la consternation générale, le général Clauzel n’abandonna ni son droit, qui était cette fois indéniable, ni les inté¬rêts de ses subordonnés ; il réussit à maintenir l’un et à faire don-ner satisfaction aux autres ; il fit, chose rare, plier les bureaux du ministère. C’était La Moricière qui disait : « Je crains les bureaux ; les employés, pour moi, sont pires que les Kabyles. »

Tout le monde savait que le général Clauzel allait être remplacé ; les Arabes du dehors ne l’ignoraient pas plus que les Maures de la ville : aussi le prestige qu’il s’était flatté d’exercer sur les uns et sur les autres pâlissait-il un peu plus tous les jours. Le khalifa qu’il avait donné aux gens de Blida fut chassé par eux ; il est vrai qu’ils envoyèrent au général en chef une députation pour justifier leur conduite. Leurs griefs sont curieux à connaître : « Nous vous informons que notre gouverneur est cause de la révolution de Blida. Il a pris un mouton aux Beni-Sala sans le payer, et il a voulu faire tondre ce mouton pour rien ; il s’est disputé pour cela avec le cheikh de Beni-Sala. Il a donné une fête où il ne recevait que ceux qui lui donnaient de l’argent ; tous ceux qui n’étaient pas en état de lui en donner passaient la fête en prison. Il poussait le liberti¬nage jusqu’à envoyer chercher les femmes par force, et, à cet effet, il employait six hommes dévoués. Il envoyait prendre tout ce dont il avait besoin sans payer. Nous avons entendu dire que vous aimez la tranquillité et la justice et que vous voulez que tout le monde soit heureux ; c’est pourquoi nous vous prions de nous renvoyer un homme juste, car celui-ci a causé la révolution. » Le général Clauzel n’envoya personne à des gens qui refusaient non-seulement de se laisser tondre, mais même de laisser tondre gratuitement un mouton volé : il abandonna ce problème délicat aux méditations de son successeur ; mais, pour faire acte d’autorité jusqu’à la dernière heure, il rétablit la fonction d’agha, non pas d’ailleurs au profit d’un Arabe ni d’un Maure, mais en faveur d’un chef d’esca¬dron de gendarmerie, le commandant Mendiri, grand-prévôt de l’armée. Cette nomination in extremis ne fut pas très heureuse, et les indigènes, au lieu d’en être terrifiés, s’en moquèrent.

Enfin, le 20 février, les troupes reçurent communication de l’ordre suivant : « Demain, 21 février 1831, à midi, l’armée d’Afrique n’exis¬tera plus sous cette dénomination ; l’état-major général sera dissous et les troupes restant dans le royaume d’Alger prendront le nom de Division d’occupation, dénomination qui leur a été donnée par décision ministérielle. » Ce même jour, la corvette Perle amena le commandant de la division d’occupation, général Berthezène. Le général Clauzel s’embarqua le lendemain sur la frégate Armide. Les généraux Delort et Boyer, tous les officiers qu’il avait amenés et qu’il appelait lui-même « la fournée d’août, » rentrèrent en France quelques jours après lui.

La popularité qui l’avait accueilli au début et qu’il devait retrou¬ver plus tard semblait alors l’avoir abandonné avec la fortune. Des bruits injurieux, calomnieux, couraient sur son compte ; on l’accu¬sait d’avoir tiré au moins 500,000 francs du bey de Tunis et du bey d’Oran, des Arabes, des juifs et des Maures. On l’accusait de s’être adjugé gratuitement ou d’avoir acquis à vil prix d’immenses pro¬priétés, même des terres du beylik, et cela au mépris de son propre arrêté du 8 novembre, qui interdisait l’aliénation des biens du domaine et n’en permettait la location que pour trois ans. Sur ce second grief, la vérité est qu’en décembre, il avait acheté des héritiers d’Yaya-Agha la Maison-Carrée, mais que le domaine reven¬diquait cet haouch comme ayant fait partie du beylik ; c’était une question à débattre devant la justice civile. Dix jours avant de par¬tir, enfin la veille et le jour même de son départ, pour bien marquer sa confiance dans l’avenir de la conquête, il avait acheté à des pro¬priétaires maures, Haouch Baba-Ali, près de la Ferme modèle, et dans le faubourg Bab-Azoun, le palais mauresque avec le Foudouk de l’agha.

Le plus triste pour lui, c’était le démenti que les événemens d’Europe infligeaient à ses grandes espérances. Ce n’était pas en Afrique que se réglaient les destinées de l’Algérie : de même que la révolution de juillet avait arrêté le maréchal de Bourmont, la révolution belge venait d’arrêter le général Clauzel.


CAMILLE ROUSSET.