Les Confessions (Tolstoï)/06

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 44-55).
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VI

Tandis que je cherchais la réponse à la question de la vie, j’éprouvais exactement le sentiment qu’éprouve l’homme qui s’est égaré dans une forêt. Il débouche sur une clairière, grimpe sur un arbre, aperçoit très distinctement des espaces infinis, mais se rend compte qu’il n’y a point de maisons, qu’il ne peut y en avoir. Il s’enfonce dans les fourrés, où il n’y a que les ténèbres, sans nul abri.

J’errai ainsi dans la forêt des sciences humaines, parmi les lueurs des sciences mathématiques et expérimentales qui me découvraient des horizons éclairés, mais où ne se trouvait aucun refuge, et dans les ténèbres des sciences spéculatives, qui devenaient de plus en plus épaisses au fur et à mesure que je m’y enfonçais, jusqu’à ce que je fusse enfin convaincu qu’il n’y avait pas d’issue et qu’il n’en pouvait être.

En étudiant les côtés clairs de la science, j’avais compris que je ne faisais que détourner mes yeux de la question. Quelque attirant et lumineux que fût l’horizon qui se découvrait à mes yeux, quelque agréable qu’il fût pour moi de me plonger dans l’infini de ces sciences, je comprenais cependant que ces sciences m’étaient d’autant plus claires qu’elles m’étaient moins nécessaires et répondaient moins à la question.

« Eh bien ! me disais-je, je sais tout ce que la science veut savoir si obstinément, mais la réponse à la question du sens de ma vie ne s’y trouve pas. » Dans le domaine spéculatif, malgré ou précisément parce que le but de cette science est de donner une réponse à ma question, je compris qu’il n’existait pas d’autre réponse que celle que je m’étais donnée : « — Quel est le sens de ma vie ? — Néant. » Ou : « — Qu’est-ce qui sortira de ma vie ? — Rien. » Ou : « — Pourquoi tout ce qui existe existe-t-il, et pourquoi est-ce que j’existe ? — Parce que tout cela existe. »

De telles branches des connaissances humaines, je recevais une quantité infinie de réponses très exactes sur ce que je ne demandais pas : sur la composition chimique des étoiles, sur le mouvement du soleil vers la constellation d’Hercule, sur l’origine des espèces et de l’homme, sur les formes des parties infiniment petites et impondérables de l’éther. Mais dans ce domaine des sciences, je n’obtenais qu’une seule réponse à ma question concernant le sens de ma vie. C’était : Tu es ce que tu appelles ta vie ; tu es une agrégation provisoire, accidentelle, de molécules. L’action réciproque de ces molécules les unes sur les autres, leurs modifications, produisent en toi ce que tu appelles ta vie. Cette agrégation tiendra un certain temps, puis l’action réciproque de ces parties cessera, et avec elle cessera ce que tu appelles ta vie, ainsi que toutes tes questions. Tu es une petite masse formée par hasard, elle moisit, et la fermentation de cette masse s’appelle sa vie. La petite masse disparaîtra, la fermentation s’arrêtera, et avec elle toutes tes questions.

C’est ainsi que répondent les sciences positives. Et elles ne peuvent dire rien de plus, si elles ne s’écartent pas de leurs bases. Mais cette réponse n’est pas la réponse à ma question. Ce que j’ai besoin de savoir, c’est en quoi est le sens de ma vie ; le fait d’être une partie de l’infini ne lui donne pas de sens et détruit même tout sens possible.

Aussi vagues sont les réponses fournies par la science spéculative qui dit que le sens de la vie consiste dans le développement et la contribution à ce développement. Ces réponses sont trop inexactes et trop vagues pour être considérées comme telles.

D’autre part, la science spéculative, quand elle se tient strictement à ses bases et répond directement à la question, donne toujours et partout la même réponse : le monde est quelque chose d’infini et d’incompréhensible. La vie humaine est une partie de cet incompréhensible tout. De nouveau je laisse de côté tous ces accommodements entre les sciences spéculatives et les sciences expérimentales, qui forment le bagage des demi-sciences, qu’on nomme juridiques, politiques et historiques. Dans ces sciences également, on introduit à tort les concepts de développement, de perfectionnement, avec cette différence que, dans les sciences spéculatives, le développement, c’est le développement du tout, tandis que, dans les demi-sciences, c’est seulement le développement de la vie humaine. L’irrégularité est la même : le développement, la perfection dans l’infini, ne peut avoir ni but ni direction et ne répond à rien. Là où les sciences spéculatives sont précises, dans la vraie philosophie — non dans celle que Schopenhauer appelle la philosophie professorale, laquelle ne sert qu’à classer tous les phénomènes existants en de nouvelles cases philosophiques en leur donnant des noms nouveaux, — quand le philosophe ne perd pas de vue la question essentielle, la réponse est toujours la même, réponse donnée par Socrate, Schopenhauer, Salomon et Bouddha.

« Nous ne nous rapprochons de la vérité qu’autant que nous nous éloignons de la vie », dit Socrate, se préparant à mourir.

« Pourquoi nous, qui aimons la vérité, aspirons-nous à la vie ? Pour nous débarrasser du corps et de tout le mal qu’engendre la vie corporelle. Si c’est ainsi, comment ne nous réjouissons-nous pas quand la mort vient à nous ? Le sage, pendant toute sa vie, cherche la mort. C’est pourquoi la mort ne l’effraye pas. »

Et voici ce que dit Schopenhauer :

« Ayant compris l’essence intime du monde comme une volonté, et dans tous les phénomènes, depuis la tendance inconsciente des forces obscures de la nature jusqu’à l’activité pleinement consciente de l’homme, n’ayant compris que la réalité de cette volonté, nous ne pourrons éviter la conséquence suivante : avec la libre négation, avec la destruction de la volonté, disparaîtront aussi tous ces phénomènes, cette précipitation continuelle et l’attraction sans but ni repos, par tous les grades de la réalité dans laquelle et à l’aide de laquelle existe le monde. La diversité des formes successives disparaîtra, ainsi que tous ces phénomènes avec leurs formes générales, l’espace et le temps ; et finalement la dernière forme fondamentale : le sujet et l’objet. S’il n’y a pas de volonté, il n’y a pas de représentation, il n’y a pas d’univers. Devant nous il ne reste sans doute rien. Mais ce qui s’oppose à ce passage au néant, — notre nature, — n’est que cette même volonté de l’existence (Wille zum Leben) de laquelle nous dépendons comme notre monde. Le fait que nous avons si peur du néant, ou, ce qui revient au même, que nous tenons tant à vivre, signifie seulement que nous-mêmes ne sommes rien sinon ce désir de vivre, et que nous ne savons rien de plus. C’est pourquoi, après l’anéantissement absolu de la volonté, pour nous qui sommes encore pleins de volonté, il ne restera sans doute rien. Mais en revanche, pour ceux de qui la volonté s’est transformée et s’est niée elle-même, notre monde réel, avec tous ses soleils et ses voies lactées, n’est encore que le néant. »


« Vanité des vanités, dit Salomon, vanité des vanités, tout est vanité ! Quel avantage tire l’homme de tout le travail qu’il fait sous le soleil ? Une génération passe et l’autre vient, mais la terre demeure toujours ferme… Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui a été fait, c’est ce qui se fera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il quelque chose dont on puisse dire : « Regarde, cela est nouveau » ?… Il a déjà été dans les siècles qui ont été avant nous. On ne se souvient plus des choses qui ont précédé ; de même on ne se souviendra point des choses qui seront ci-après, parmi ceux qui viendront à l’avenir. Moi, l’Écclésiaste, j’ai été roi sur Israël, à Jérusalem, et j’ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder avec sagesse tout ce qui se faisait sous les cieux, ce qui est une occupation fâcheuse que Dieu a donnée aux hommes, afin qu’ils s’y consacrent. J’ai regardé tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà : tout est vanité et tourment d’esprit… J’ai parlé en mon cœur et j’ai dit : « Voici, j’ai grandi et accru en sagesse par-dessus tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et mon cœur a vu beaucoup de sagesse et de science, et j’ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse, et à connaître les erreurs et la folie ; mais j’ai connu que cela aussi était un tourment d’esprit ; car où il y a abondance de science, il y a abondance de chagrin : et celui qui s’accroît dans la science s’accroît dans la douleur.

« J’ai dit en mon cœur : Allons, que je t’éprouve maintenant par la joie, et jouis du bien ; mais voilà, cela aussi est une vanité. J’ai dit touchant le ris : Il est insensé ; et touchant la joie : de quoi sert-elle ? J’ai cherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que cependant mon cœur s’appliquât à la sagesse et comprît ce que c’est que la folie, jusqu’à ce que je visse ce qu’il est bon aux hommes de faire sous les deux, pendant les jours de leur vie. Je me suis fait des choses magnifiques ; je me suis bâti des maisons ; je me suis planté des vignes ; je me suis fait des jardins et des vergers, et j’y ai planté toutes sortes d’arbres fruitiers ; je me suis fait des réservoirs d’eau pour en arroser le parc planté d’arbres ; j’ai acquis des serviteurs et des servantes, et j’ai eu des serviteurs nés en ma maison, et j’ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem ; je me suis aussi amassé de l’argent et de l’or, et les plus précieux joyaux des rois et des provinces ; je me suis acquis des chanteurs et des chanteuses, et les délices des hommes, une harmonie d’instruments de musique, même plusieurs harmonies de toutes sortes d’instruments ; je me suis agrandi et me suis accru plus que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et avec cela ma sagesse est demeurée en moi. Enfin je n’ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu’ils ont demandé, et je n’ai épargné aucune joie à mon cœur… Mais ayant considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et tout le travail auquel je m’étais occupé pour le faire, voilà que tout était vanité et tourment d’esprit ; de sorte que l’homme ne tire aucun avantage de ce qui est sous le soleil. Puis je me suis mis à considérer tant la sagesse que les sottises et la stupidité mais j’ai bien connu aussi qu’un même accident leur arrive à tous. C’est pourquoi j’ai dit en mon cœur : Il m’arrivera comme à l’insensé. Pourquoi donc ai-je été alors plus sage ? C’est pourquoi j’ai dit en mon cœur que cela aussi était une vanité.

« La mémoire du sage ne sera point éternelle, non plus que celle de l’insensé, parce que dans les jours à venir tout sera déjà oublié. Et pourquoi le sage meurt-il de même que l’insensé ? C’est pourquoi j’ai haï cette vie, parce que les choses qui se sont faites sous le soleil m’ont déplu, parce que tout est vanité et tourment d’esprit. J’ai aussi haï tout mon travail qui a été fait sous le soleil, parce que je le laisserai à l’homme qui sera après moi…

«… Car, qu’est-ce que l’homme tire de tout son travail, du tourment de son cœur, dont il se fatigue sous le soleil ? Car tous ses jours ne sont que douleurs, et son occupation n’est que chagrin ; même la nuit son cœur ne repose point. Cela aussi est une vanité. N’est-ce donc point le bien de l’homme, qu’il mange et qu’il boive, et qu’il fasse que son âme jouisse du fruit de son travail ?…

«… Tout arrive également à tous ; un même accident arrive au juste et au méchant ; à l’homme bon, à l’homme pur et à l’homme souillé ; à celui qui sacrifie et à celui qui ne sacrifie point ; le pécheur est à cet égard comme l’homme de bien : celui qui jure comme celui qui craint de jurer. C’est ici une chose fâcheuse entre toutes celles qui se font sous le soleil, qu’un même accident arrive à tous, et qu’aussi le cœur des hommes est rempli de mal, et qu’ils ont des folies dans le cœur durant leur vie ; après quoi ils s’en vont vers les morts. Car il y a de l’espérance pour tous ceux qui sont associés aux vivants, et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Certainement les vivants savent qu’ils mourront ; mais les morts ne savent rien, ils ne gagnent plus rien, car leur mémoire est mise en oubli. Aussi leur amour, leur haine, leur envie ont déjà péri, et ils n’ont plus aucune part au monde dans tout ce qui se fait sous le soleil. »

C’est ainsi que parle Salomon ou celui qui a écrit ces paroles.

Et voici ce que dit la sagesse indienne.

Chakia Mouni, un jeune prince heureux, à qui on avait caché toutes les maladies, la vieillesse et la mort, va à la promenade et rencontre un vieillard affreux, édenté, la bouche baveuse. Le prince, à qui, jusqu’à ce jour, on avait caché la vieillesse, s’étonne et demande à son serviteur ce que c’est et pourquoi cet homme est en cet état misérable et repoussant. Lorsqu’il apprend que c’est le sort de tous les hommes et, que lui, jeune prince, sera un jour semblable à ce vieillard, il ne peut poursuivre sa promenade et donne l’ordre du retour pour réfléchir à ce qu’il vient d’apprendre. Et il s’enferme et réfléchit. Il trouve probablement une consolation quelconque, car, de nouveau gai et heureux, il part à la promenade.

Mais cette fois il rencontre un malade. Il voit un homme épuisé, les yeux troubles, tremblant et le teint presque bleuâtre. Le prince, à qui on avait caché la maladie, s’arrête et demande ce que c’est. Lorsqu’il apprend que c’est la maladie à laquelle sont sujets tous les hommes, et que lui-même, prince heureux et bien portant, peut en être atteint demain, de nouveau, il ne se sent plus de goût pour le plaisir, il retourne à son palais, et derechef cherche le calme. Et probablement il le trouve, car, pour la troisième fois, il part à la promenade.

Mais cette troisième fois, un nouveau spectacle s’offre à lui. Il voit qu’on porte quelque chose : — Qu’est-ce ? — Un homme mort. — Que veut dire mort ? demande le prince. On lui explique que mourir veut dire : être ce qu’est devenu cet homme. Le prince s’approche, soulève le linceul et regarde :

— Qu’adviendra-t-il de lui, après ? demande le prince.

On lui dit qu’on l’ensevelira dans la terre.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est certain qu’il ne sera plus jamais vivant et qu’il ne sortira de lui que vers et puanteur.

— Et c’est le sort de tous les hommes ? Ce sera la même chose pour moi ? On me mettra dans la terre ? Il ne restera de moi que puanteur, et les vers me mangeront ?

— Oui.

— Retournons, je ne veux plus me promener et n’irai plus jamais !

Chakia-Mouni ne peut trouver de consolation dans la vie. Il décide que la vie est le plus grand des maux, et, de toutes les forces de son âme, il essaye de s’en délivrer et d’en délivrer les autres, de telle sorte qu’après la mort la vie ne se renouvelle pas ; il extermine la vie dans sa racine même.

Voilà ce que dit la sagesse indienne.

Voici encore ce que dit la sagesse humaine, quand elle répond directement à la question de la vie : « La vie du corps est un mal et un mensonge. C’est pourquoi l’anéantissement de cette vie du corps est un bien, et nous devons le souhaiter », dit Socrate.

« La vie est ce qui ne devrait pas être : le mal ; et le passage au néant est l’unique bien de la vie », dit Schopenhauer. « Tout au monde, — stupidité, sagesse, richesse, pauvreté, joie, douleur — tout est vanité et sottise. L’homme meurt, et il n’en reste rien. Cela est absurde », dit Salomon. « Vivre avec la conscience de l’inévitabilité des souffrances, de la décrépitude, de la vieillesse et de la mort, est impossible. Il faut se délivrer de la vie, de toute possibilité de vie », dit Bouddha.

Et ce qu’ont dit ces esprits forts, des millions et des millions d’hommes semblables à eux, l’ont dit, pensé et senti. Et moi aussi, je le pense et je le sens.

Ainsi mes incursions dans les sciences, non seulement ne chassaient pas mon désespoir, mais l’augmentaient. L’une ne répondait pas du tout aux questions de la vie ; la réponse de l’autre confirmait mon désespoir en me montrant que les conclusions auxquelles j’étais arrivé n’étaient point le résultat de mon erreur ou d’une disposition maladive de mon esprit ; elle me confirmait que j’avais pensé juste et que j’étais arrivé aux mêmes conclusions que les plus puissants esprits de l’humanité.

Il n’y a pas à s’y tromper, tout est vanité. Heureux celui qui ne naquit jamais. La mort vaut mieux que la vie. Il faut se défaire de la vie.