Les Confessions (Tolstoï)/10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 78-84).
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X

Je comprenais cela, mais je n’en étais pas plus avancé.

J’étais prêt à accepter maintenant n’importe quelle religion à la condition qu’elle n’exigeât pas de moi le mensonge de la négation directe de la raison.

Je me mis à étudier le bouddhisme, le mahométanisme, d’après leurs livres, et surtout le christianisme tant par les livres que par les hommes qui m’entouraient.

Naturellement, je m’adressai avant tout aux hommes croyants de mon entourage, aux personnes instruites, aux théologiens orthodoxes, aux moines, aux théologiens d’une nouvelle école, et même à ces néo-chrétiens qui confessent le salut par la croyance en la Rédemption. Je m’attachai à ces croyants, je leur demandai comment ils croyaient et en quoi ils voyaient le sens de la vie.

Malgré toutes les concessions que je faisais, toutes les discussions que j’écoutais, je ne pouvais accepter la religion de ces gens. Je voyais que ce qu’ils faisaient passer pour la foi, n’était pas l’explication mais l’obscurcissement du sens de la vie, et qu’eux-mêmes affirmaient leur foi non pour répondre à cette question de la vie qui m’avait amené à la religion, mais en vue d’un but quelconque, qui m’était étranger. Je me rappelle le sentiment douloureux que m’inspirait la terreur du retour à l’ancien désespoir, après l’espoir que j’avais ressenti plusieurs fois à la suite de mes rapports avec ces personnes.

Plus elles m’exposaient en détail leurs conceptions, plus je voyais clairement leur erreur et sentais s’évanouir mon espoir de trouver dans leur religion l’explication du sens de la vie.

Ce qui me repoussait, ce n’était pas le fait que, dans l’exposé de leur doctrine, elles associaient aux vertus chrétiennes, qui toujours m’avaient été chères, maintes choses inutiles et déraisonnables. Non, ce qui me repoussait, c’est que la vie de ces gens était semblable à la mienne, avec cette seule différence qu’elle ne correspondait pas aux principes qu’ils exposaient dans leurs doctrines.

Je sentais clairement qu’ils se trompaient eux-mêmes, et qu’eux, comme moi, ne voyaient pas d’autre sens de la vie que celui-ci : vivre en acceptant d’elle tout ce qu’elle peut donner. Je voyais cela parce que, s’ils lui avaient donné cette signification qui détruit la peur des privations, des souffrances et de la mort, ils n’auraient pas eu précisément cette peur. Tandis que ces croyants de notre monde, comme moi, vivaient dans une aisance, une abondance, qu’ils tâchaient d’augmenter ou de conserver, avaient peur des privations, des souffrances, de la mort, et comme moi, comme tous les incrédules, vivaient en satisfaisant la chair, vivaient aussi mal sinon pire que les incrédules.

Aucun raisonnement ne pouvait me convaincre de la véracité de leur foi. Seuls auraient pu me convaincre des actes me montrant que leur sens de la vie était tel qu’ils ne redoutassent ni la maladie ni la mort si terribles pour moi. Mais de pareils actes, je n’en voyais pas parmi ces divers croyants de notre monde. Au contraire, il m’arrivait d’en rencontrer de pareils émanant d’hommes incrédules de ma classe, mais jamais de ceux qu’on tenait pour croyants.

Je compris que la foi de ces gens n’était pas celle que je cherchais, que leur foi n’était pas la foi mais une des consolations épicuriennes de la vie. Je compris que cette foi était bonne peut-être, sinon comme consolation, du moins comme distraction, pour un Salomon, se repentant sur son lit de mort, mais qu’elle ne vaudrait rien pour la grande masse de l’humanité, à qui il n’est pas donné de s’amuser en jouissant du travail des autres, mais qui doit travailler pour eux.

Pour que toute l’humanité puisse vivre, pour quelle continue la vie en lui donnant un sens, eux, ces milliards d’êtres, doivent concevoir une autre et réelle signification de la foi. Ce n’est pas parce que moi, avec Salomon et Schopenhauer, nous ne nous tuons pas, ce n’est pas cela qui me convaincra de l’existence de la foi, mais le fait que ces milliards d’êtres ont vécu et vivent, nous portant, nous et Salomon, sur les ondes de la vie.

Alors je commençai à me rapprocher des croyants parmi les hommes pauvres, simples, ignorants des pèlerins, des moines, des sectaires, des paysans. La religion de ces gens était aussi chrétienne que celle des prétendus croyants de notre monde. Bien des superstitions étaient mêlées aussi aux vérités chrétiennes, avec cette différence que les superstitions des croyants de notre monde leur étaient absolument inutiles, n’importaient pas à leur vie, n’étaient qu’une sorte d’amusement épicurien, tandis que les superstitions des croyants appartenant au peuple travailleur étaient si intimement liées à leur vie qu’on ne pouvait se l’imaginer sans ces superstitions. Elles étaient les conditions mêmes de cette vie. Toute la vie des croyants de notre monde était en opposition avec leur foi tandis que toute la vie des croyants appartenant au peuple était la confirmation de ce sens de la vie donné par la foi.

Je me mis donc à étudier la vie et la croyance de ces hommes.

Plus je les observais, plus j’étais convaincu qu’ils possédaient la vraie foi, que leur foi leur était nécessaire, qu’elle seule leur donnait le sens et la possibilité de la vie. Contrairement à ce que je voyais dans notre milieu, où la vie est possible sans la foi, où un sur mille, à peine, s’avoue croyant, parmi eux c’était au plus s’il y avait un incrédule contre des milliers de croyants. Contrairement à ce que je voyais dans notre monde, où toute la vie s’écoule dans l’oisiveté, les plaisirs et le mécontentement de la vie, je voyais que toute la vie de ces hommes se passait dans un dur labeur, et qu’ils étaient contents de la vie.

Contrairement aux hommes de notre monde, qui luttaient et protestaient contre le sort à cause des privations et des souffrance, les autres acceptaient la maladie, la douleur, sans aucun étonnement, sans aucune révolte, mais avec une confiance ferme et tranquille que tout cela était bien. Contrairement à ce fait que plus nous sommes intelligents moins nous comprenons le sens de la vie et voyons une ironie méchante dans la nécessité des souffrances et de la mort, ces hommes vivent, souffrent, s’approchent de la mort avec tranquillité, et le plus souvent avec joie. Tandis que la mort calme, sans frayeur ni désespoir, est une exception très rare dans notre milieu, la mort inquiète, réprouvée, révoltée, est une exception très rare parmi le peuple. Et il y a une innombrable quantité de ces hommes, qui, privés de tout ce qui pour nous et pour Salomon fait l’unique bien de la terre, connaissent cependant le plus grand bonheur.

J’élargis le champ de mes observations. J’examinai la vie des masses d’hommes disparues, et celle de mes contemporains.

Je vis des hommes qui avaient compris le sens de la vie, qui savaient vivre et mourir. J’en vis non pas deux, trois ou dix, mais des centaines, des milliers, des millions. Tous, intiniment différents par leurs mœurs, leur intelligence, leur instruction, leur position, tous connaissaient le sens de la vie et de la mort, travaillaient tranquillement, enduraient les privations et les souffrances, et vivaient et mouraient, voyant en tout cela le bonheur, non la vanité. Et j’aimai ces hommes. Plus je pénétrais leur vie, aussi bien celle des vivants que celle des morts, que je connaissais par des lectures ou des récits, plus je les aimais, et plus il me devenait facile de vivre.

Je vécus ainsi deux années pendant lesquelles s’accomplit en moi cette transformation qui se préparait depuis longtemps et dont le germe, de tout temps, avait été dans mon âme.

Il arriva non seulement que la vie de notre monde, des riches, des savants, me dégoûta, mais aussi qu’elle perdit tout sens pour moi. Toutes nos actions, nos raisonnements, nos sciences, nos arts, tout cela m’apparut sous un jour nouveau. Je compris que toutes ces choses n’étaient que des passe-temps, auxquels il ne faut pas chercher de sens. Et la vie du peuple travailleur, de toute l’humanité qui soutient la vie, se présenta à moi dans sa vraie signification. Je compris que c’était la vie elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité. Et je l’acceptai.