Les Confessions (Tolstoï)/16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 116-121).


XVI

Je cessai de douter, mais j’acquis la conviction profonde que la doctrine de cette foi, à laquelle je m’étais attaché, n’était pas toute vérité. Auparavant j’aurais dit qu’elle était entièrement fausse, maintenant je ne le pouvais plus.

Le peuple avait la connaissance de la vérité, c’était indubitable, puisqu’autrement il n’aurait pu vivre. En outre, cette connaissance de la vérité m’était déjà accessible. J’en vivais déjà, je la sentais. Mais dans cette même connaissance, il y avait aussi du mensonge. Je n’en pouvais douter. Tout ce qui, auparavant, m’avait rebuté, maintenant était vivant devant moi. Je voyais bien que dans le peuple il y avait moins de ce mélange du mensonge que parmi les représentants de l’Église, néanmoins je voyais que dans les croyances du peuple le faux se mêlait au vrai.

Mais d’où venait le mensonge et d’où venait la vérité ? Le mensonge ainsi que la vérité existent dans la tradition, dans ce qu’on appelle la sainte Tradition et les Écritures. Le mensonge ainsi que la vérité sont transmis par ce qu’on appelle l’Église.

Malgré moi j’étais ainsi amené à l’étude, à l’examen, de cette Écriture et de cette Tradition, examen que j’avais tant redouté jusqu’à ce jour.

Je m’adressai donc à l’étude de cette même théologie que jadis j’avais rejetée avec mépris, comme inutile. Alors elle me paraissait n’être qu’une série d’absurdités ; alors, de tous côtés, j’étais entouré par les phénomènes de la vie, qui me paraissaient clairs et pleins de sens, tandis que maintenant, j’aurais été content de rejeter ce qui ne rentrait pas dans mon cerveau sain. Mais je ne savais où aller. Sur cette doctrine religieuse est basée, ou du moins liée indissolublement, l’unique connaissance du sens de la vie qui me soit révélée. Quelque bizarre que cela paraisse à ma vieille et ferme raison, c’est le seul espoir d’être sauvé. Il faut l’examiner prudemment et avec attention pour la comprendre, même moins bien que je ne comprenais les propositions scientifiques. Je ne cherche pas et ne puis chercher à la comprendre aussi parfaitement, sachant la bizarrerie de la science de la religion. Je ne chercherai pas l’explication de tout. Je sais que l’explication de tout, ainsi que le commencement de tout, doit se cacher dans l’infini. Mais je veux comprendre de façon à être amené à ce qui est inévitable et inexprimable. Je veux que tout ce qui est inexprimable le demeure non parce que les exigences de mon esprit sont injustifiées (elles sont justifiées, et je ne puis rien comprendre en dehors d’elles), mais parce que je vois les limites de ma raison. Je veux comprendre de façon que chaque proposition inexplicable m’apparaisse comme une nécessité de ma raison même et non comme une obligation de croire.

Que la vérité soit dans la doctrine, c’est indubitable, mais il est indiscutable aussi qu’elle renferme une part de mensonge, et je dois trouver le vrai et le faux et les séparer l’un de l’autre. Voilà ce que je vais entreprendre. Ce que j’ai trouvé de faux dans cette doctrine, ce que j’y ai trouvé de vrai, à quels résultats je suis arrivé, tout cela formera les parties suivantes de cet ouvrage, qui sera probablement publié quelque jour si quelqu’un juge qu’il en vaille la peine et qu’il soit nécessaire.

1879.

J’ai écrit ce qui précède il y a trois ans.

En parcourant maintenant ces pages, en suivant de nouveau cette marche de la pensée et des sentiments qui furent les miens durant cette époque, j’ai fait un rêve.

Ce rêve me présenta en raccourci tout ce que j’avais ressenti et décrit. C’est pourquoi cette description rafraîchira la mémoire de ceux qui m’ont compris, expliquera et coordonnera tout ce qui est raconté si longuement en ces pages. Voici ce rêve.

Je suis au lit ; je ne me sens ni bien ni mal, je suis allongé sur le dos. Mais je commence à me demander si je suis bien couché. Il me semble que quelque chose me gêne aux pieds. Est-ce trop court, ou inégal ? Je ne sais, mais il y a quelque chose qui ne va pas. Je remue les pieds, et en même temps, je commence à me demander sur quoi je suis couché, alors que jusqu’à présent je n’y avais pas songé. J’examine mon lit et vois que je suis couché sur des sangles fixées aux côtés du lit. Mes pieds s’appuient sur une de ces sangles, mes jambes sur une autre ; mes pieds sont mal à l’aise. Je sais, — pourquoi ? je l’ignore, — qu’on peut déplacer ces sangles et, par un mouvement des pieds, je repousse la sangle extrême, qui est sous mes pieds. Il me semble que je vais être mieux ainsi. Mais je l’ai repoussée trop loin. Je veux la rattraper avec mes pieds ; à ce mouvement, l’autre sangle glisse de dessous mes genoux, et mes jambes pendent. Je fais un mouvement de tout le corps pour me remettre d’aplomb, sûr que je vais m’arranger. Mais ce mouvement fait glisser et déplacer sous moi les autres sangles, et je vois que l’affaire se gâte…

La partie inférieure de mon corps reste pendante ; mes pieds n’atteignent pas le sol. Je ne suis soutenu que par le haut du dos, et non seulement cette position est incommode, mais je commence à avoir peur. C’est alors que je me demande ce à quoi, auparavant, je ne songeais pas. Je me demande : Où suis-je et sur quoi suis-je couché ? Je regarde autour de moi, et surtout en bas, où mon corps est suspendu et où je sens que je vais tomber bientôt. Je regarde en bas et ne puis en croire mes yeux. Je suis sur une hauteur, non seulement sur une hauteur pareille à la plus haute tour ou à la montagne la plus élevée, mais je suis sur une hauteur que je n’aurais jamais pu imaginer.

Je ne puis même me rendre compte si véritablement je vois quelque chose, en bas, dans ce précipice sans fond au-dessus duquel je suis suspendu et qui m’attire. Mon cœur se serre, la terreur m’envahit. C’est effrayant de regarder en bas. Je sens que si je regardais je glisserais tout de suite de la dernière sangle et périrais. Je ne regarde pas. Mais ne pas regarder est pire encore, car je pense à ce qui m’arrivera, à l’instant, quand je glisserai de la dernière sangle. Et je sens, dans mon effroi, que je perds mon dernier appui et que, lentement, je glisse sur le dos, de plus en plus bas. Encore un mouvement, et rien ne me retiendra plus !…

Et voici ce qui me vient en tête : Non, il est impossible que ce soit vrai. C’est un rêve. Éveille-toi.

J’essaye de m’éveiller ; je ne puis. Que faire, que faire ? me demandé-je, et je regarde en haut. Là haut c’est aussi l’abîme. Je regarde cet abîme céleste et m’efforce d’oublier l’autre. J’y parviens. L’infini d’en bas me repousse et m’horrifie ; l’infini d’en haut m’attire et me réconforte. Je reste suspendu au-dessus de l’abîme, sur la dernière sangle. Je le sais, mais je ne regarde qu’en haut, et ma peur disparaît. Comme il arrive souvent dans les rêves, une voix quelconque me dit : Fais attention. C’est cela ! Je plonge mon regard de plus en plus loin dans l’infini d’en haut, et me sens devenir calme. Je me rappelle tout ce qui était ; je me souviens comment tout est arrivé : comment j’ai remué les pieds, comment je fus suspendu, comment je fus terrifié, et comment j’ai échappé à l’horreur en regardant au-dessus de ma tête. Et je me demande : Eh bien ! Maintenant, pourquoi suis-je suspendu de la même façon ? Ce n’est pas que je regarde autour de moi, mais je sens de tout mon corps ce point d’appui sur lequel je me tiens. Et je vois que je ne suis plus suspendu, que je ne tombe pas, mais que je me tiens solidement. Je me demande comment je me tiens, je me tâte, je regarde alentour, et je vois qu’il y a sous moi, juste au milieu de mon corps, une sangle, et qu’en regardant en haut, je me trouve couché sur elle dans l’équilibre le plus stable, et que ce n’était qu’elle seule qui me tenait auparavant.