100%.png

Les Confessions de John Stuart Mill

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
LES CONFESSIONS
DE
JOHN STUART MILL

Aulobiography by John Stuart Mill. Londres, 1 vol. in-8°, 1873.

Il y a deux sortes de politiques : ceux qui font agir les hommes, ceux qui les font penser. Aux premiers appartient le pouvoir, la popularité, la puissance visible, — aux seconds l’influence durable et profonde, lente à s’établir, mais lente à disparaître, la gloire modeste qui n’éclate pas en applaudissemens bruyans, qui a son empire invisible dans les âmes. La grandeur d’un ministre, d’un Richelieu, d’un Cavour, a toujours quelque chose de brutal, elle a forcément des impuretés et des ombres; le politique agissant a besoin de la force, il use des instrumens, vils ou non, qui sont à sa portée, il est comme le potier qui se salit les mains aux plus beaux ouvrages, il fait violence au temps, aux résistances vertueuses ou criminelles, il n’a pas le choix des alliances, il va au plus pressé, appelle tout à son aide. Il ne peut vivre aux étages les plus élevés de la pensée, il en épouse une, et la mène avec lui dans la mêlée des affaires humaines, des appétits grossiers, des préjugés triomphans, des médiocrités bruyantes et tyranniques. Il est ainsi fait que rien ne lui paraît bon que ce qui est possible, et que toute chose possible a chance de lui sembler bonne. Il est comme la résultante naturelle de toutes les forces qui à un moment donné sont en jeu dans une nation. Il domine le présent, et ne prépare l’avenir qu’en bouleversant les faits, sans convertir ni modifier les esprits autrement que par les enseignemens muets de l’histoire.

Il est une autre classe d’hommes qui sont les guides et les conducteurs-nés de l’esprit, qui ne voient dans le passé et dans le présent qu’une préparation à un avenir meilleur; il semble que les faits les blessent, les gênent, ils ne se courbent pas docilement sous les grands vents d’opinion qui passent sur les peuples. Ils servent à la fois de Cassandres trop souvent dédaignés, de guides trop souvent méconnus. Une sorte d’intuition profonde leur montre au loin des écueils et des dangers que le vulgaire ne peut apercevoir, des horizons encore inconnus. Ils ne se livrent jamais, restent sur la défensive en face des idées générales, banales, de ces notions communes que Bacon appelait les idoles du théâtre ; ils construisent eux-mêmes des idoles nouvelles pour l’avenir, leur pensée, indocile aux doctrines du présent, rétive, soupçonneuse, s’abandonne pourtant presque sans défense à toute sorte d’espérances et d’illusions. Novateurs timides, ils craignent le connu plus que l’inconnu, ils tiennent à la fois du réformateur et du critique, du croyant et du sceptique. Simples fanatiques, égarés un moment par quelque vaine théorie, ils ne laisseraient aucune trace; mais cette trace peut devenir extrêmement profonde, si leur critique est inspirée par une foi, et si, à travers les troubles, les inquiétudes, les tourmens d’un temps agité dont nul mieux qu’eux ne comprend les misères, ils voient se dégager quelque vérité nouvelle, quelque pensée conductrice et souveraine.

Personne de notre temps n’a mieux réalisé ce type que Mill en Angleterre et que Tocqueville en France. On s’étonnera peut-être de voir associés ces deux noms : bien des points assurément les séparent; pourtant que de caractères communs ne peut-on trouver entre eux! Personne n’a analysé plus profondément les caractères de la démocratie moderne. Mill, surtout à ses débuts, l’a contemplée avec moins d’appréhension, mais sa sincérité l’a conduit à des confessions où Tocqueville aurait reconnu ses propres pensées. Tous deux ont bien compris ce qu’avait d’irrésistible le mouvement qui pousse les sociétés à remettre le pouvoir politique aux mains de la démocratie; cependant Tocqueville n’a jamais aperçu plus clairement que le philosophe anglais tout ce qu’il y a de redoutable dans la tyrannie brutale du nombre. On peut dire qu’ils ont usé leur vie à chercher des garanties contre ce despotisme nouveau ; s’ils n’ont pas trouvé les mêmes, s’ils ont scruté l’avenir en des sens différens, ils sont restés tous deux fidèles au principe de la liberté et de la personnalité humaine. Tocqueville veut surtout refaire le citoyen, et Mill l’homme; mais ils reculent avec le même dégoût devant le peuple-roi, maître de toutes les libertés, supérieur à tous les droits, mené par sa passion, tyran sans culture, sans conscience et sans responsabilité. Ils veulent faire contre-poids au nombre par l’intelligence, organiser les associations, les groupes humains, les minorités. Ils n’ont rien de commun avec ces démocrates qui sautent sur la meule populaire pendant qu’elle écrase tout dans sa rotation, et qui tournent gaîment avec elle.

Les angoisses d’esprit se peignaient sur le visage de ces philosophes politiques, tous deux petits, de santé frêle, presque souffreteux. Leur admirable sincérité allait presque jusqu’à la candeur; ennemis du lieu-commun, de la phrase, délicats et on pourrait dire dégoûtés en matière intellectuelle, sans cesse rentrés et repliés en eux-mêmes, ils n’étaient guère faits l’un plus que l’autre pour la vie publique. Sans petite ambition, ils s’y sentaient attirés par l’espoir de corriger quelques erreurs, de faire du bien; cependant l’habitude de la solitude morale, une fierté délicate, un dédain invincible des médiocrités, qui naturellement ont toujours une grande place dans les assemblées, tout devait contribuer à leur assurer le respect plutôt que l’influence. Je n’ai jamais vu M. de Tocqueville dans nos assemblées; mais j’ai plus d’une fois aperçu M. Mill à son banc de la chambre des communes : avec sa figure fine, inquiète et plissée, pâle, petit et mince, il semblait presque un étranger au milieu des robustes représentans de l’Angleterre, familiers, bruyans, pressés, de belle humeur. Son éloquence, nette et didactique, était trop voulue ; elle n’avait ni éclat ni chaleur, ni vibrations puissantes, — et pourtant parmi ceux même qui ne lui prêtaient qu’une attention respectueuse, il y avait peu d’hommes qui, à leur insu, n’eussent dès longtemps subi son influence. Mill a été plus heureux que Tocqueville; ce dernier n’a été bien compris qu’après sa mort. Mill a été une puissance de son vivant, non pas comme député, mais comme philosophe, comme économiste et comme politique. C’est que Tocqueville, tout en se sentant entraîné vers la démocratie par la chaleur de sa foi chrétienne, par son généreux amour des hommes et par l’activité de sa lumineuse intelligence, tenait encore par toute sorte de fibres au passé; il était comme égaré parmi ses contemporains. Mill aussi était égaré dans le présent, mais il ne représentait rien du passé, et tout ce qui tendait à l’avenir devait aller naturellement à lui. Tocqueville a renoué la chaîne morale entre la France issue de la révolution et la France ancienne, sortie de la nuit de l’histoire; il a fait honte à la révolution de sa stérilité, et a démontré que, pendant qu’elle s’appelait le progrès, elle n’avait été souvent que la routine.

Ce joug de la routine, que tous deux ont porté si impatiemment, est plus facile à soulever en Angleterre qu’en France, car les révolutions, en provoquant des mouvemens en sens divers à la surface des sociétés, protègent d’ordinaire ce fonds obscur, impénétrable, où dorment les traditions. Un pays pourrait être conquis et reconquis plusieurs fois sans qu’on eût le temps de rien changer à son administration, à ses municipalités, à la procédure de ses tribunaux. Or les révolutions ne sont quelquefois pas autre chose que des conquêtes du pouvoir exécutif. Mill, en suivant le cours de ses pensées et sous des influences que sa biographie nous permettra d’analyser, s’est laissé entraîner aux extrémités les plus hasardeuses en matière de morale sociale; cependant il faut lui rendre cette justice qu’il n’a jamais désiré des réformes qui ne fussent l’œuvre consentie de la raison et de l’intelligence : il avait une horreur sincère pour la force, dont les œuvres ne sont le plus souvent qu’éphémères. Il était mécontent, et plus que de raison, de son temps, de son pays, de ses contemporains; pourtant il n’avait rien d’un révolutionnaire vulgaire. Il était beaucoup plus irrité de la stupidité des hommes que de leur méchanceté; son opposition était plutôt du désenchantement que de la révolte. Il n’avait pas l’esprit de parti, se croyant naïvement supérieur en sagesse à tous les partis. Il aimait l’ouvrier, l’homme fort, fruste, inculte, comme beaucoup de mélancoliques aiment les enfans, qui caressent en eux l’espérance, l’humanité en fleur, la promesse de fruits plus doux que ceux qu’ont connus leurs lèvres ; mais il ne lui fût jamais venu à l’esprit d’exciter les ouvriers à la guerre sociale, de les mener à l’assaut de la royauté, de la vieille constitution. S’il y avait eu en lui un tribun, le logicien l’aurait tué; tout en s’irritant contre le lent mouvement des affaires humaines, il comprenait bien que la cause de cette lenteur est dans l’entendement. Ce n’était pas un homme d’esprit; c’était un esprit, et il ne parlait qu’aux esprits. On comprendra mieux ce génie bizarre, disproportionné, rempli de lacunes, et en même temps si profond, si puissant, quand on verra sous quelles influences il s’est développé. Sa biographie, écrite par lui-même et publiée récemment par sa belle-fille, nous en donnera pour ainsi dire la clé.


I.

Le premier mérite d’une confession est la sincérité : il n’y a peut-être pas d’homme, si humble qu’il soit, qui ne réussirait à nous intéresser, s’il nous racontait l’histoire de son âme et nous faisait assister au drame complet de sa vie. Nous vivons les uns au milieu des autres sans presque nous connaître, acteurs toujours affairés, toujours remplis de nous-mêmes. Qu’un homme nous montre en lui-même un miroir fidèle de nos passions, de nos incertitudes. de nos faiblesses, de nos ambitions déçues, de nos espérances toujours renaissantes, et nous ne pouvons nous empêcher de. lui accorder une sorte de curiosité égoïste. Saint Augustin restera toujours le modèle de ces écrivains qui ont pris l’humanité pour confesseur; sa sincérité n’est point orgueilleuse comme celle de Rousseau, il ne tire point gloire de ses faiblesses, il se fait petit devant Dieu et reste grand devant les hommes, parce qu’il veut les corriger plutôt que les séduire. La sincérité de Mill est d’autre nature; elle n’est pas un hommage de la faiblesse humaine à Dieu : elle a sa source dans une sorte de fierté stoïcienne qui dédaigne le mensonge et dans la rectitude philosophique. Spinoza l’a dit depuis longtemps : le mensonge, le non-vrai n’est qu’un non-être, et ce qui n’est pas ne peut porter aucun fruit, ne peut rien produire.

A l’époque où M. Mill sollicitait pour la première fois les suffrages des électeurs de Westminster pour entrer au parlement, il dut assister à plusieurs réunions publiques et y subir des sortes d’interrogatoires. Un de ses adversaires avait découvert dans ses ouvrages une phrase où Mill, se lamentant sur l’ignorance du peuple, disait que les ouvriers sans éducation, défians à l’endroit de leurs supérieurs, sont enclins à mentir. On lui posa, devant un auditoire de plusieurs milliers de gens du peuple, cette question perfide et brutale : « Avez-vous écrit que les ouvriers anglais sont des menteurs? » Il réfléchit un instant et dit simplement : « Je l’ai écrit. » Un tonnerre d’applaudissemens salua cet aveu fait sans explication, sans réserves. On oubliait l’injure, on saluait le courage. Ce trait fait bien connaître le caractère de Mill : on peut dire de lui qu’il n’était pas seulement sincère, il était la sincérité. Il lui eût été aussi impossible de mentir que de voler ; c’était, dans toute la force du terme, le galant homme anglais. Cette qualité donne un prix rare à ces révélations d’un esprit dont la conscience morbide était toujours en action, qui assistait comme un témoin à son propre développement et qui jouissait de la faculté d’analyser avec finesse ses moindres impressions.

Son éducation fut une véritable expérience entreprise par un père sur son fils. Ce père était lui-même un homme éminent, d’une trempe très vigoureuse. Élevé pour l’église, il avait, avant d’entrer dans le saint ministère, perdu toute créance dans les vérités religieuses. Il trouva en 1819 un emploi dans les bureaux de la compagnie des Indes, se maria, bien que fort pauvre et obligé, pour ajouter quelque chose à ses appointemens, d’écrire dans des revues, et il eut une nombreuse famille : « conduite, dit Mill, qui était on ne peut plus opposée, au point de vue du bon sens et du devoir, aux opinions qu’il soutint énergiquement, du moins pendant une période postérieure. » Il faut savoir que James Mill, le père du philosophe, était un malthusien passionné, un de ces économistes qui veulent régler la production de la population pour régler les salaires.

Il est singulier que, dans le long récit qu’il fait de son enfance, Mill ne parle pas un seul instant de sa mère : silence accablant, d’autant plus significatif que nous verrons plus tard se développer dans son cœur une sorte de culte pour la femme; sa nature, un peu raide, ne se détend que lorsqu’il parle de celle qui devint la compagne de sa vie. Il a, en parlant de celle-ci, des accens qui étonnent et qui font penser à ces amans célèbres qui ont chanté leur maîtresse. II y a toute une partie de son livre qui aurait, ce nous semble, dû être écrite en vers, à moins que l’auteur n’ait cru que la muse poétique avait la réputation d’être trop menteuse, et n’ait voulu laisser aucun doute sur la sincérité d’un amour sans bornes, enthousiaste, à la fois sévère et chevaleresque.

Il faut croire que cette âme, si encline naturellement à la tendresse, ne connut point les joies si douces de l’amour maternel. Il fut élevé à la maison pourtant, mais uniquement par son père. Il était l’aîné; le système qui fut adopté à son égard était celui-ci : transporter dans l’enfance toutes les études de l’adolescence, forcer en quelque sorte l’intelligence, construire un homme du premier coup, lui donner sur ses contemporains une avance de vingt-cinq ans. Avec un enfant ordinaire, on risquait de ne produire qu’un monstre. Un penseur vigoureux pouvait seul appliquer un tel système; le père ne s’attacha qu’à développer dans le fils les facultés du raisonnement, sans s’occuper jamais de la mémoire ni de l’imagination. A l’âge de sept ans, il avait lu, sous les yeux de ce père, un grand nombre de livres grecs, tout Hérodote, les six premiers dialogues de Platon, sans grammaire, sans dictionnaire. Il ne commence le latin qu’à huit ans, et, pendant qu’il l’apprend, on le force à l’enseigner à une jeune sœur. De dix à douze ans, il lit Virgile, Horace entier, six livres de Tite-Live, tout Salluste, Térence, Lucrèce, Cicéron, l’Iliade, l’Odyssée, tout Thucydide, une grande partie de Démosthène, Anacréon, Polybe, la Rhétorique d’Aristote; j’en omets beaucoup d’autres. Il apprend en même temps l’histoire, mais comme une simple récréation; on lui donne peu de poètes anglais : son père détestait Shakspeare, et ne sacrifiait pas aux grâces.

A douze ans, l’éducation philosophique commence par l’Organum de Bacon, des ouvrages de scolastique, la Logique de Hobbes. Les leçons se continuaient à la promenade : chaque jour le père et l’enfant faisaient des excursions à pied; le professeur questionnait le fils sur ses lectures, le forçait à de longues expositions, l’embarrassait, lui posait des problèmes qu’au retour il devait résoudre par écrit. C’est de la même façon qu’il lui apprit l’économie politique, la science qui était sa passion, car il travaillait en ce temps à ses Élémens d’économie politique ; ils discutaient ensemble les idées de Ricardo, d’Adam Smith. « Le sentier était épineux, dit Mill, même pour mon père, et je suis bien sûr qu’il l’était pour moi, malgré le vif intérêt que je prenais au sujet. Il était souvent, et plus que de raison, irrité quand je ne réussissais pas dans un travail où il n’aurait pas fallu attendre le succès; mais en somme la méthode était bonne, et elle réussit. » James Mill apprit à son fils à penser de bonne heure, ne prenant les livres anciens ou modernes que comme un texte de dialectique. L’enfant, toujours en lutte, dut perdre incontestablement quelque chose de sa grâce; le raisonneur fit tort au rêveur, au poète qui chante au fond des âmes en fleur. On le forçait à discuter sur tout, à tout analyser; un enfant de quatorze ans devait définir rigoureusement des termes comme idée, théorie, etc. Il travaillait ainsi, sans camarades, ignorant qu’il fût différent des autres enfans; il admirait, et d’une certaine façon aimait son tyran; il grandissait pourtant dans une sorte de terreur, sans caresses, sans plaisirs, sans jeux; ses mains restèrent toujours maladroites : il vivait sur les livres comme un ver.

Ce n’était pas assez d’isoler cet enfant du monde extérieur : son père l’isola de Dieu. Il n’avait gardé de l’église presbytérienne écossaise qu’un certain fanatisme et le goût de la controverse. Il rejetait comme une erreur non-seulement le christianisme, mais la religion naturelle. Son esprit n’avait ni trouvé, ni même cherché le repos dans un déisme vague et sans contours précis. Le Dieu de la nature lui semblait tout aussi terrible que celui de la révélation et de l’Ancien-Testament, et ce qui l’offusquait dans le déisme comme dans la foi chrétienne, c’était qu’un créateur tout-puissant, infiniment bon, infiniment juste, infiniment prévoyant, pût être regardé comme l’auteur d’un monde où la douleur et le mal ont tant de place. Il supprima tout enseignement religieux dans l’éducation de son fils, l’habituant à regarder le christianisme comme quelque chose de purement objectif, comme le paganisme ou le bouddhisme. On a quelque peine à comprendre cet état franchement négatif : la religion entre pour ainsi dire dans l’âme par les yeux chez les catholiques; mais le jeune Mill, élevé en pays protestant, à la campagne, dans la familiarité des grands esprits de l’antiquité, par un père incrédule, ennemi de toute religion positive, se trouvait à l’âge d’homme comme un gentil parmi les premiers chrétiens.

Le sens religieux lui manqua : jamais la pensée de Dieu n’enveloppa, ne transfigura son esprit. Il regarda toujours la religion avec une sorte de défiance et je dirai presque d’aversion instinctive. Le mot est de lui. « Son aversion contre la religion, dit-il en parlant de son père, dans le sens habituellement attaché à ce mot, était du même ordre que celle de Lucrèce : il la regardait avec les sentimens qu’on doit, non pas à une simple illusion mentale, mais à un grand mal moral. Il la considérait comme le plus grand ennemi de la moralité : d’abord en ce qu’elle crée des excellences fictives, — croyance en des dogmes, sentimens de dévotion, cérémonies, qui n’ont aucun rapport avec le bien de l’humanité, — et en ce qu’elle les fait accepter comme des équivalens de vertus véritables, enfin par-dessus tout parce qu’elle vicie radicalement l’idéal de la moralité, en la faisant consister dans l’obéissance aux volontés d’un être sur lequel elle épuise sans doute toutes les phrases de l’adulation, mais que la froide raison montre qu’elle peint comme éminemment haïssable. » Le fils a cent fois entendu dire au père que les hommes ont conçu d’âge en âge des dieux de plus en plus méchans; quand il arrivait au dieu chrétien, « imaginez, disait-il, un être qui a fait un enfer, qui a créé la race humaine avec la prévision infaillible, et par conséquent avec l’intention que la plupart des hommes seraient condamnés à d’horribles et éternels tourmens. » On sent dans ces paroles la révolte du presbytérien écossais contre la doctrine de la prédestination, quelque chose de plus encore, la révolte de l’homme contre le monde, de l’orgueil contre la fatalité. Se figure-t-on bien cet enfant élevé à penser, comme l’a dit un blasphémateur, que « Dieu, c’est le mal? » Comprend-on ce qui se passe dans cette âme encore candide, point mauvaise, droite au contraire et nourrie sans cesse des enseignemens des moralistes? Son père, nous dit-il, était à la fois un stoïque et un cynique, surtout un stoïque. Il apprenait à son enfant le dédain des plaisirs, la tempérance en toutes choses, le mépris de la chair, lui enseignait que les émotions sont une sorte de folie, que la sentimentalité est une faiblesse. Il lui faisait honte de toute manifestation trop vive d’une pensée, d’un désir.

Mill, dans ses Mémoires, ne parle qu’avec une sorte d’admiration presque timide de ce rude instructeur qui l’a façonné, nourri de lui-même, qui lui a donné son temps, sa science profonde en mille matières, le rayonnement de son ardeur dévorante, son ambition, ses espérances, ses haines. Il le remercie même de sa sévérité, ne croyant pas à l’éducation aisée, et convaincu « qu’apprendre ce qui n’est qu’agréable, c’est falsifier l’éducation. » Il reconnaît que le sentiment du respect, de la terreur, n’est pas plus inutile aux enfans qu’aux hommes. Il sait gré à son père de l’avoir souvent arrêté devant les viri socratici, devant les héros, devant les forts, de ne l’avoir pas nourri de maximes commodes et relâchées, de l’avoir jeté dans la vie comme dans un combat, d’avoir raidi son cœur contre toutes les faiblesses, et avant toute chose contre le mensonge, qui est la pire des faiblesses. Est-ce à lui de blâmer ce père? Comme il glisse vite quand, parlant de ses frères et sœurs plus jeunes, il écrit : « Ils l’aimaient tendrement, et si je ne puis pas en dire autant de moi-même, je lui suis toujours resté loyalement attaché. » Voilà le cri du cœur! C’est la tendresse qui a manqué à cette jeune âme, — la tendresse du père, et cette autre tendresse que son œil aveuglé n’a jamais su deviner dans la religion, celle qui ignore les dogmes, les formules, les symboles, qui a des consolations pour toutes les douleurs, un baume pour toutes les blessures.

C’est assumer une responsabilité redoutable que de murer en quelque sorte de certains côtés l’intelligence enfantine. On peut admettre qu’un père n’enseigne point à son fils ce qu’il ne croit point lui-même; mais doit-il l’écarter entièrement du train ordinaire du monde, l’isoler, en faire un étranger dans son pays? On comprend bien, en lisant le curieux récit que Mill fait de son enfance, comment se forma ce caractère si remarquable à tant d’égards et pourtant toujours disproportionné, dissonant, marqué par une droiture sans justice, une logique sans tolérance, une rectitude éprise de chimères. Il est impossible à un homme supérieur de vivre entièrement pour soi : il lui faut un objet, un but, un idéal. Il fallait bien montrer un Dieu à cette âme active : on lui donna comme Dieu l’humanité; mais ce Dieu ne lui suffit pas toujours, et nous verrons qu’il en trouva un autre dans la personne d’une femme.

Deux adorations divisent en effet logiquement sa vie : la première fit de lui un économiste et un démocrate, la seconde un homme de sentiment, un socialiste, car c’est par le socialisme que Mill devait finir. Nous commencerons par l’économiste : nous l’avons vu à l’âge de douze ans étudiant avec son père la science qui doit renouveler les sociétés humaines; il vit dans la familiarité de Ricardo, de Bentham; il va avec son père faire de longs séjours dans la maison de ce dernier, à Ford-Abbey, dans le Somersetshire. La seule influence nouvelle qui s’exerce sur lui est celle de la France. A quatorze ans, il va passer un an dans le midi de notre pays avec le frère de Bentham, visite les Pyrénées, suit quelques cours à Montpellier. Toute sa vie, il devait rester sous le charme de la France : il se réjouit d’avoir pu respirer de bonne heure l’air chaud et léger du continent. Il se sentit toujours un peu étouffé dans son propre pays; l’urbanité, la sociabilité françaises l’enchantaient. Il se trouvait plus heureux au milieu de gens qui expriment naïvement leurs émotions, qui n’ont pas peur d’eux-mêmes. A ce propos, il a des mots d’une dureté terrible pour ses compatriotes : « chacun en Angleterre se conduit comme si tous les autres hommes étaient des ennemis ou des fâcheux. » A Paris, il passa quelque temps chez M. Say, le célèbre économiste; il aperçut Saint-Simon, qui ne lui sembla à ce moment qu’un « original, » il s’échauffa pour les libéraux de la restauration, et, retourné en Angleterre, il continua de prendre intérêt à leurs efforts.

Ce voyage avait interrompu ses études; il les recommença avec une nouvelle vigueur. Les Élémens d’économie politique de son père étaient sous presse; il les annota, lut Condillac, étudia la révolution française; « la plus haute gloire que je fusse alors capable de concevoir était de me figurer que j’étais, heureux ou malheureux, un girondin dans une convention. » L’Angleterre n’a encore eu, heureusement pour elle, ni girondins, ni montagne, et la tête de Mill devait rester sur ses épaules. Bentham eut à ce moment une influence maîtresse sur son esprit : il l’étudia dans ses écrits, dans ses conversations, dans celles de son père, qui le premier avait deviné le théoricien du principe d’utilité, et qui avait peut-être mieux aperçu que lui-même toutes les conséquences de ce principe. Ce qui frappe surtout le jeune Mill dans les écrits de Bentham, c’est son horreur pour les mots mal définis qui servent de couvert et de bouclier à toute sorte de doctrines, sens commun, loi naturelle, raison, sens moral. Il admire aussi la classification des actions humaines au point de vue de leurs résultats plus ou moins heureux ou malheureux, il accepte l’utilité comme base de la moralité. Il s’enthousiasme, il croit saisir le fil conducteur qui mènera l’humanité au bonheur; il rêve le progrès indéfini, un renouvellement complet de la morale, de la législation. « Je me sentais maintenant des opinions, une foi, une doctrine, une philosophie, et, dans un des meilleurs sens de ce mot, une religion. » Il prend la résolution de devenir un des apôtres de cette religion nouvelle; l’être intérieur, la vie cachée, le sentiment intime, ont fait leur temps; il ne faut plus s’occuper de l’homme que dans ses rapports avec l’humanité. Ce qui est utile à l’humanité sera proclamé bon, ce qui lui est inutile mauvais. L’humanité est le Dieu visible qui a seul droit à nos efforts, à nos hommages, à nos sacrifices.

Signalons tout de suite ce qui sera l’énigme perpétuelle et la contradiction forcée dans toute la vie intellectuelle et morale de Mill. Il débute avec des utilitaires économistes, convaincu que la liberté est l’instrument le plus puissant du progrès, qu’il n’est permis d’opposer aucune force au développement spontané de l’individu ou au groupement des associations; il finira avec les socialistes, qui, loin d’être des contempteurs de l’état, veulent donner à l’état outre la primauté politique une primauté morale et presque religieuse. Il n’ira jamais aux extrémités de cette dernière tendance, mais, en lisant attentivement ses mémoires, on voit que, même quand il était encore sous le joug de Bentham et de son père, il cherchait déjà et en tout sens des échappées, des sorties hors de ce principe utilitaire, qui aboutit à la bataille des intérêts, et qui ne laisse pas une place assez grande à la science, à la pure intelligence. Ce règne de l’intelligence, il le rêve dès l’enfance : il cherche à le préparer en affinant l’arme du raisonnement, La philosophie se résume pour lui dans la logique, dans la méthode, la classification, la dissection des idées. « La sèche argumentation est la seule chose à laquelle je fusse propre et je prisse plaisir. » Dès seize ans, il fonde avec quelques amis une « société utilitaire, » où l’on s’exerce à la controverse.

En 1823, âgé de dix-neuf ans, il obtint, par la protection de son père, une place dans les bureaux de la compagnie des Indes; il devait y rester pendant trente-cinq ans. Il y apprit les grandes affaires du gouvernement et du gouvernement qui était le plus fait pour lui plaire, car la compagnie des Indes était une association ; son empire colonial si vaste, embrassant tant de races, de communions religieuses, était un terrain sur lequel l’école utilitaire, économique et administrative, pouvait tout tenter. Mill resta toujours fidèle à la vieille compagnie, à cette royauté bourgeoise, obscure, invisible, qui ne demandait aucun hommage et qui n’était qu’une simple gérance. Il la vit tomber à regret, et refusa d’entrer dans la nouvelle administration coloniale.

Si la compagnie prit le meilleur de son temps, elle lui donna l’indépendance et lui permit de travailler à des ouvrages de longue haleine. Il ne voulut pas être journaliste : « les écrits dont on vit ne vivent pas. » Il ne fit jamais que des livres ou des articles de revue. Au moment où il entra, si jeune encore, dans les bureaux de la compagnie, les benthamistes prirent possession de la Revue de Westminster, alors bien inconnue. James Mill y commença l’attaque contre la vieille école libérale. Il dénonça les whigs comme des complices secrets des tories. Les grandes familles aristocratiques s’étaient attribué le monopole du gouvernement; seulement elles s’étaient divisées en deux camps pour être certaines de se succéder au pouvoir, elles donnaient à la nation et au monde le vain spectacle de leurs luttes, bien que les deux partis rivaux fussent également décidés à maintenir le pouvoir aristocratique et l’ascendant des classes gouvernantes. C’était là sans doute une façon un peu vulgaire de juger les affaires d’un grand pays, et il y avait quelque injustice à présenter comme une grossière complicité ce qui était l’expression inconsciente des traditions, des instincts les plus profonds en même temps que les plus légitimes. Il faut se souvenir pourtant que ces attaques avaient quelque excuse avant la réforme parlementaire et l’abandon du système protecteur. La Revue de Westminster devint l’organe des « radicaux philosophes, » c’est le nom qu’on leur donna. James Mill était l’âme vivante de ce groupe nouveau ; Bentham se contentait d’écrire; James Mill parlait, agissait, animait tout son parti.

Quelles étaient au juste les opinions des philosophes radicaux? Ils se proclamaient malthusiens, et professaient que le meilleur et le plus sûr moyen d’élever les salaires est de restreindre l’accroissement de la population. Ils se donnaient pour modèles les philosophes français du XVIIIe siècle; toutefois, quand ils prêchaient les droits de l’homme, ils les envisageaient moins comme l’expression de la justice abstraite que comme des gages de paix et de sécurité pour les sociétés. Ils avaient une foi ardente dans le gouvernement libre, dans la raison humaine, dans l’amélioration indéfinie de l’homme par l’éducation. Indifférens à la forme du gouvernement (Bentham faisait exception par sa défiance des rois, qu’il appelait des corrupteurs-généraux), ils abhorraient l’aristocratie, l’église établie, le privilège. Leur zèle pour l’humanité était plus intellectuel que moral : leurs adversaires dénonçaient la philosophie utilitaire, l’économie politique, les idées de Malthus, comme des doctrines sans âme et sans cœur; ces accusations mêmes les poussaient à protester contre toute sentimentalité stérile. Ils se flattaient de régénérer l’humanité par l’égoïsme intelligent : ils voulaient faire de leurs contemporains des machines raisonnantes; ils avaient plus que du mépris, de l’horreur pour l’idéal, pour les chimères, pour les mensonges de l’imagination et du désir. Moralistes rigides et presque puritains, ils dédaignaient pourtant toutes les lois morales qui ont une origine religieuse. En exposant les opinions de son père, Mill écrit : « Il s’attendait à voir établir des relations beaucoup plus libres entre les deux sexes sans prétendre définir exactement ce que seraient ces relations ni ce qu’elles devraient être. Cette opinion ne tenait chez lui à aucune sensualité ou théorique ou pratique. Il pensait au contraire qu’un des résultats de cette liberté plus grande serait d’empêcher l’imagination de se complaire aux relations physiques des sexes et à ce qui y touche, d’en faire une des préoccupations principales de la vie; il regardait cette perversion de l’imagination et du sentiment comme une des maladies les plus profondes et les plus contagieuses de l’esprit humain. »

James Mill méprisait la poésie, tous ses adeptes n’allaient pas aussi loin : son fils sentait toujours repousser dans son cœur la fibre du sentiment à mesure que le père l’en arrachait. Il osait admirer les beaux vers qui contiennent des sentimens justes, et ne disait pas, comme Bentham : « toute poésie est une fausse représentation. » Il se souvient, à l’époque de son grand fanatisme utilitaire, d’avoir goûté l’Essai sur l’homme de Pope, d’avoir eu le culte de quelques héros, des héros de la philosophie, il est vrai, de Socrate, de Condorcet. Il travaille sans relâche, collabore avec Bentham, édite le Traité des preuves judiciaires, fournit des articles à l’Histoire et la Revue parlementaire, écrit sur la question catholique, sur les crises commerciales, sur la réciprocité commerciale. Il s’exerce à la parole dans de petites réunions où il rencontre Grote, Macaulay, Samuel Wilberforce, qui devint évêque d’Oxford, les deux Bulwer, Romilly et d’autres.


II.

Quels vont être les premiers fruits d’une jeunesse qui n’a été qu’un long entraînement, qui n’a respiré qu’une atmosphère de polémique et de rixes intellectuelles? Cette âme, bandée comme un arc, ne risque-t-elle pas de se briser, et le premier souffle d’un monde sans pitié n’éteindra-t-il pas la flamme du juvénile réformateur? Laissons-le raconter lui-même, avec sa sincérité habituelle, la grande crise de sa vie mentale.

« Le temps était venu où j’allais m’éveiller comme d’un rêve. C’était dans l’automne de 1826. J’étais dans un état d’inertie nerveuse (a dull state of werve), ce qui peut arriver à tout le monde, — incapable de plaisir ou d’excitation agréable, — dans un de ces états où ce qui est un plaisir en d’autres momens devient insipide ou indifférent, — l’état, ce me semble, dans lequel se trouvent habituellement ceux qui se convertissent au méthodisme quand ils sont frappés par la conscience de leur état de péché. Dans cet état d’esprit, il m’arriva de me poser à moi-même directement cette question : « suppose que tous les objets de ta vie se réalisent, que tous les changemens dans les institutions et dans les opinions que tu désires soient complètement accomplis dans cet instant même, serait-ce pour toi une grande joie et un grand bonheur? » Ma conscience me répondit directement et irrésistiblement ; « Non. » A cette réponse, mon cœur défaillit; toutes les fondations sur lesquelles ma vie était construite s’abattirent. »

Un sentiment de désespérance s’empara de lui, les livres ne lui disaient plus rien, son esprit ne servait plus qu’à lui montrer toute l’étendue de son mal. Il se trouvait, suivant son expression, au commencement du voyage de la vie, avec un vaisseau bien gréé, un bon gouvernail, mais sans voiles. La voile, c’est le désir, et l’analyse avait tué le désir ; toutes les sources de la vie morale étaient taries. L’humanité, le seul dieu qu’on lui eût appris à connaître, n’est qu’une collection d’hommes, et qui mieux que lui savait ce qu’il y a dans l’homme individuel de misère, de faiblesse, d’incohérence, de stupidité? Il y a peu d’âmes un peu libres qui n’aient à un certain moment éprouvé une sorte de tremblement souterrain et senti chanceler l’édifice de leur foi; cependant la hautaine douleur de celui qui s’écriait : « Tout est vanité, » la tristesse du chrétien, le morne dédain du savant qui voit le néant de l’homme dans la nature infinie, ne sont pas comparables à ce désenchantement d’une jeune âme qui voudrait s’éprendre de quelque chose et qui se sent indifférente au seul bonheur qu’on lui ait appris à concevoir. On avait fait de Mill un égoïste, et cet égoïsme devenait un supplice. Il lit accidentellement les Mémoires de Marmontel, et, arrivé au passage où Marmontel, devant le lit de mort de son père, se promet de devenir le protecteur des siens, il verse des larmes. Il se sent soulagé, son poids est devenu plus léger. Il a découvert, il a senti plutôt qu’il faut vivre non pour soi, mais pour autrui. Il a vu toute la scène en pensée, il a été un moment le jeune Marmontel, prêt à travailler, à vivre, à souffrir, non pour une humanité qui n’est qu’un mot, pour des êtres connus, aimés, aimans, en chair et en os. Il est arrivé par l’expérience à la théorie chrétienne du renoncement; toute sa vie, Mill fera de ces étranges découvertes, il enfoncera, comme on dit vulgairement, des portes ouvertes; ce que l’enfant apprend dans le catéchisme, ce qui eût semblé banal à un solitaire de Port-Royal, il le trouvera par un effort douloureux; il aura en quelque sorte toujours vécu sa pensée.

Une nouvelle existence, on peut le dire, commence pour lui; le joug paternel est secoué, aussi bien que celui des philosophes utilitaires. La crise de la jeunesse est toujours une révolte; à l’inverse de la plupart des hommes, Mill va aller du dogmatisme au doute et de l’analyse au sentiment; son âme d’abord glacée semble se fondre, elle est comme un cristal qui perd lentement ses arêtes et ses angles. Il se fait une nouvelle philosophie de la vie : il estime que rien ne supporte l’examen. « Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l’être. » Il en conclut qu’il faut prendre pour objet non point son bonheur propre, mais quelque chose d’extérieur; il faut s’oublier; il essaie de jouir des arts, de la musique, de la poésie. Il ne peut cependant supporter encore Byron, ce génie audacieux le trouble; il préfère Wordsworth, le moins poète des poètes, un sage qui lui parle des champs, des Pyrénées qu’il aime et regrette; mais il prend tout comme en passant, il s’applique à maintenir une sorte de balance dans ses facultés. Il vit encore un peu mécaniquement. Il n’est pas sceptique, il ne le sera jamais, pourtant il est ébranlé; un fossé se creuse entre son père et lui, entre ce maître raisonneur qui abhorre les poètes et ne voit dans les œuvres de Carlyle que les rhapsodies d’un fou et ce fils qui commence à chercher ses inspirations un peu au hasard. II prend parti secrètement pour Macaulay, qui écrit au sujet de James Mill [1] : « Cet écrivain, dans certains de ses livres, semble considérer la politique non comme une science expérimentale et conséquemment progressive, mais comme une science dont tous les problèmes peuvent être résolus par de courts argumens synthétiques tirés des vérités les plus notoires et les plus vulgaires. » Il se sépare des « radicaux philosophes, » qui veulent construire la science politique de toutes pièces, comme les théoriciens de la révolution française. Il la regarde comme une science déductive, c’est-à-dire comme une science où les forces ne s’ajoutent pas simplement, mais se marient pour engendrer des forces nouvelles.

La pensée de Mill, toujours exprimée dans les termes les plus clairs, n’en est pas moins souvent subtile et obscure. Il a sans cesse insisté sur la différence entre les sciences expérimentales et les sciences déductives, prenant pour type des premières la mécanique, où les forces s’ajoutent, se retranchent, produisant le mouvement sans produire des êtres nouveaux, et la chimie, où les atomes en s’unissant composent des sortes d’espèces matérielles nouvelles. Cette distinction, au point de vue scientifique, n’a pas grande profondeur; elle a été utile à Mill en lui montrant le caractère complexe des phénomènes sociaux et politiques: il a compris de bonne heure que l’esprit humain subit la loi d’un lent développement, qu’il y a dans l’histoire une continuité cachée, effleurée seulement par les constitutions et par les lois, mais indestructible. Les questions politiques ne lui semblent plus absolues, elles ne sont que relatives. S’il y a quelque chose qui ne puisse changer, c’est que le gouvernement des hommes va toujours au plus fort, et la force dépend peut-être moins des institutions que les institutions n’en dépendent.

Cette sereine impartialité ne le pousse pas cependant dans les rangs des conservateurs; elle l’incline au contraire à chercher derrière les réformateurs politiques des réformateurs nouveaux, plus obscurs, dédaignés des politiques, mais occupés à lutter contre ces forces qui constituent en quelque sorte la fatalité historique. Il tend l’oreille aux enseignemens des saints-simoniens français, il étudie la Philosophie positive de Comte, il admire la fameuse division de l’histoire de l’humanité en période théologique, période métaphysique et période scientifique ou positive. Quand Carlyle dénonce l’âge présent comme un âge incrédule et soupire après un âge de foi, il commence à le mieux comprendre. Lui aussi pourrait se dire :

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.


Cette âme de sensitive est secrètement blessée, fatiguée du bruit des partis, de la fatuité des économistes, de l’importance des libéraux. Il aspire à je ne sais quel avenir nouveau; il voudrait appartenir à une époque organique et non critique. Les saints-simoniens surtout l’ont convaincu « de la valeur limitée et temporaire de l’ancienne économie politique, qui regarde la propriété privée et l’hérédité comme des faits indestructibles, et la liberté de la production et des échanges comme le dernier mot du progrès social. » Il admire l’idéal de Saint-Simon, la communauté heureuse, sans le croire réalisable. Le gouvernement représentatif ne lui semble plus qu’un mode de gouvernement contingent, propre à certaines circonstances politiques. Il reste cependant enrôlé dans les rangs des ennemis de l’aristocratie et de l’église anglicane; il applaudit à la révolution de 1830, court à Paris, se fait présenter à Lafayette, aux chefs du parti populaire, à Enfantin, à Bazard aussi.

L’économie politique ne lui suffisait plus, et comme son père était pour ainsi dire l’économie politique vivante, leurs relations intellectuelles étaient devenues de plus en plus difficiles. « Mon père n’était pas un homme de qui l’on pût attendre des explications calmes et complètes sur des points fondamentaux de doctrine, surtout avec quelqu’un qu’il pouvait regarder, d’une certaine façon, comme un déserteur. » Dure épreuve pour un père, mais châtiment mérité d’un amour paternel trop avide! Le fils se taisait, il ne discutait plus avec celui qui avait si longtemps pétri sa pensée, il se dérobait; leurs voies étaient désormais différentes.

Nous arrivons à une deuxième crise dans la vie de Mill, à l’événement qui eut l’influence la plus durable sur toute sa carrière. Nous l’avons vu à vingt ans perdre tout d’un coup courage et se poser, en pleine floraison de la vie, ces terribles questions que l’homme désabusé ne se fait guère que quand le sang commence à courir moins vite dans les veines. « Que fais-tu? Tu luttes pour l’impossible. Et cet impossible deviendrait vrai par un miracle, en serais-tu plus heureux? » Il avait alors cherché le bonheur ou un semblant de bonheur hors de soi; il avait deviné que le grand secret pour l’homme est de s’oublier. Ce n’était pas encore assez : à des âmes comme la sienne, il ne suffit pas de s’oublier, il faut cesser de s’appartenir. Un Dieu lui manquait en qui il pût s’abîmer, à qui il pût offrir, avec une sorte de douloureuse volupté, son être fragile, changeant, ému de vains désirs, faire confidence de ses faiblesses, de ses désillusions, de ses erreurs; il trouva ce Dieu dans la personne d’une femme. C’est à dessein que je me sers de ce mot, car pour un cœur jusque-là vide, pour un esprit qui était en face du mystère divin comme un aveugle en face des couleurs, l’amour devait être une religion, un culte, et l’objet aimé une idole. Il avait vingt-sept ans quand il la rencontra, elle en avait vingt-trois. Disons-le tout de suite : après une période d’amitié de vingt ans, Mme Taylor, devenue veuve, consentit, le mot est de lui, à devenir sa femme. « Bien que ce fût seulement des années après ma présentation à M. Taylor que nos rapports devinrent tout à fait intimes et confidentiels, je sentis vite qu’elle était la plus admirable personne que j’eusse jamais connue. »

M. Taylor, le mari, nous est représenté comme un homme honorable, bien élevé, mais dénué « des goûts intellectuels et artistiques qui auraient fait de lui un compagnon digne d’elle; » c’était un ami, et rien de plus. Entre Mme Taylor et M. Mill commence bientôt le long mariage intellectuel qui finira par le mariage complet. Le philosophe a trouvé un guide vivant. Il lui donne sa foi; son esprit soupçonneux se livre tout entier. Il aime, il admire tout en elle; il nous peint aussi complaisamment cette âme, émancipée de toute superstition, vivant aux plus hauts étages, inspirée, créatrice, qu’un peintre les yeux et les cheveux de sa maîtresse. Sa passion spirituelle a quelque chose de naïf; il ne doute pas un instant que nous admirerons comme lui tant de merveilles; il fait penser involontairement au bon chevalier de la Manche. « Je l’ai souvent comparée, quand je l’ai d’abord connue, à Shelley; mais pour la raison, pour l’intelligence, Shelley, dont, il est vrai, la puissance ne put se développer que pendant une courte vie, n’était qu’un enfant comparé à ce qu’elle devint plus tard. » Elle avait tout ce qui fait « l’artiste consommé, » le « grand orateur, » et, si la politique active était permise aux femmes, elle eût tenu une « place éminente parmi les maîtres de l’humanité. »

On a pu remarquer chez plusieurs grands esprits modernes, surtout chez ceux qui ont été insurgés contre les doctrines courantes, une manière toute nouvelle de parler de la femme; Auguste Comte au cœur sec parle cependant quelquefois d’une sorte de déesse qu’il adorait en esprit. Il devient alors presque mystique. Ces nouveaux Abélards ne prennent plus Héloïse dans leurs bras, ils la chantent comme une muse de la pensée. Ils n’ont rien à lui apprendre, c’est elle, la devineresse, qui leur apprend le monde, l’avenir caché, la souveraine science. Ce que je lui dois, dit Mill en parlant de Mme Taylor, est « infini. » A travers l’auréole dont il l’entoure, il semble qu’on aperçoive un caractère où il y a plus de force que de grâce, disposé à l’enthousiasme, bien que capable de retenue; elle le trouve mécontent, inquiet, défiant de ses forces : elle l’astreint à des tâches immédiates, lui enseigne la tempérance dans l’ambition et dans l’espérance, elle lui permet les pensées les plus téméraires, mais lui apprend à ne point prêcher toute sa pensée, à se défendre du dogmatisme. Elle a, comme beaucoup de femmes dans son pays, des passions libérales; elle lui montre néanmoins les dangers de la démocratie, la pesante tyrannie du nombre sur l’esprit. Mill sent que l’aristocratie anglaise maintient surtout son influence en empêchant la centralisation administrative ; ses amis attaquent sans relâche l’oligarchie des comtés, des paroisses; lui-même s’enrôle parmi les défenseurs de la loi des pauvres en 1834, qui centralise l’assistance publique; mais il rame en quelque sorte à égale distance des deux rives, il redoute de voir disparaître les petits gouvernemens locaux et l’Angleterre devenir un pays d’intendans et de préfets. Mme Taylor contribue à le retenir dans cette région moyenne. Il a vu d’ailleurs tomber les ardeurs qui ont préparé la grande réforme électorale; cette réforme a porté à la chambre des communes ses amis, Grote, Rœbuck, Molesworth, les Romilly; cependant il ne peut se dissimuler que les radicaux philosophes font petite figure auprès de ceux qui ne se piquent pas de philosophie, Hume, O’Connell. Le centre de gravité parlementaire retournait lentement aux conservateurs, et les radicaux, entrés si bruyamment en scène, étaient réduits à n’être que l’aile gauche des whigs.

Mill se sentait découragé, un peu dégoûté de ses instrumens, il n’était plus guère suivi. Il s’usait à écrire dans la Revue de Westminster et de Londres (Molesworth avait créé la Revue de Londres et l’avait fondue dans celle de Westminster). Son père tomba malade en 1835 et mourut l’année suivante, le laissant le seul protecteur d’une nombreuse famille. Le vieux radical garda jusqu’au bout toute son ardeur, sa foi dans l’humanité; il tomba en gladiateur, ne regrettant qu’une chose de la vie, le combat. Il y a des tournans soudains qui changent les horizons de l’homme ; Mill était arrivé à un de ces tournans. Il échappait à jamais à l’influence de son premier maître, il allait en trouver un nouveau, et l’on peut se demander si, en dépit de ses défauts, le premier n’était pas le guide le plus sûr. James Mill appartenait encore par l’esprit au XVIIIe siècle; il croyait avec passion au bien, au progrès; il avait appris à son fils les rudes devoirs de la vie, lui avait donné un métier, il ne l’avait pas brouillé avec son temps, avec la société ; il avait plus de force que de profondeur ; son courage presque animal ne connaissait ni la langueur ni le doute, et une sorte de robuste bon sens l’avait préservé des maladies les plus dangereuses de l’esprit.

On peut se figurer avec quelles délices Mill, jusqu’alors sevré de toute émotion tendre, plaça sa faiblesse naturelle sous un joug tout nouveau, léger et à peine senti d’abord. On le voit à cette époque de sa vie, avec un plaisir nouveau, mener toute sorte d’études et de recherches en même temps que se livrer à ses amours chastes et discrètes, abritées sous la philosophie. Il voudrait nous persuader qu’à partir de ce moment il ne sait plus au juste ce qui lui appartient en propre dans ses ouvrages. Il met la statue de sa divinité sur le monument qu’il élève. Il a retrouvé la santé de son esprit; il achève la Logique, et, après avoir étudié l’Histoire des sciences inductives de Whewell, il écrit les chapitres sur l’induction et sur la logique dans les sciences morales, historiques et sociales. Il lui semble de plus en plus clair que le monde moral n’est pas soustrait à des lois certaines, uniformes, et que les méthodes qui ont servi à découvrir les lois du monde physique peuvent devenir l’instrument des doctrines morales et des codes politiques. C’est à ce moment qu’il tombe sur la Philosophie positive de Comte. Il lit avec avidité cet ouvrage et fait quelques emprunts au philosophe français. Il l’abandonna plus tard quand Comte, ayant terminé son œuvre critique, entreprit de fonder les lois d’un nouvel ordre social, car Mill, en dépit de certaines tendances socialistes, resta toujours individualiste. Son père avait mis en lui un germe libéral que rien ne put détruire. Il se révolta toujours, si démocrate qu’il fût, contre la tyrannie des masses; il était séduit par la pensée de donner une part directe à l’intelligence dans le gouvernement des sociétés; mais la papauté scientifique de Comte, aussi intraitable que la papauté catholique, l’effaroucha tout de suite; il redouta une sorte de tyrannie plus dangereuse que celle de la force. Comte, enfermé dans sa chambre de la rue Monsieur-le-Prince, vivait hors du monde; il se croyait naïvement le grand-prêtre d’une église invisible qui étendrait un jour son empire sur toutes les consciences et qui ne connaîtrait plus l’hérésie. Mill était plus près de la terre. Il comprenait que le gouvernement des hommes appartient aux plus habiles et aux plus forts : tous les temps, tous les siècles ont eu une science qu’ils ont crue parfaite; les savans n’ont pas plus aujourd’hui qu’autrefois le droit de prétendre à la puissance temporelle. Mill repoussait donc l’idée de la nouvelle hiérarchie, du mandarinat, que Comte voulait fonder. Il ne laissait pas toutefois de soupirer après des temps nouveaux où la politique serait moins grossière dans ses moyens, moins impure dans ses objets. Il n’eut jamais de rapports personnels avec Comte; ils furent quelque temps en correspondance; quand parut le Système de politique positive, il y avait déjà longtemps qu’ils ne s’écrivaient plus. Ce livre est, suivant les expressions de Mill, « le système le plus complet de despotisme temporel et spirituel qui soit jamais sorti d’un cerveau humain, sauf peut-être celui d’Ignace Loyola, — un système dans lequel le joug de l’opinion générale, manié par un corps organisé de professeurs et de maîtres spirituels, pèserait sur toutes les actions et, autant qu’il est possible, sur toutes les pensées de chaque membre de la communauté. »

Mill était devenu, après la mort de son père, le directeur de la Revue de Westminster ; il essayait en vain de faire du groupe des radicaux un parti puissant, un parti de gouvernement; il cherchait des hommes et n’en trouvait pas. La Revue le ruinait : il se résigna à la quitter en 1840 et à écrire dans la Revue d’Edimbourg, où il débuta par un article sur la Démocratie en Amérique, de Tocqueville. Il se décida aussi à publier enfin la Logique, à laquelle il travaillait depuis des années. L’apparition de ce livre fut un événement; le succès dépassa toutes ses espérances; on ferait des volumes avec les articles dont cet ouvrage a été l’occasion en Angleterre et dans tous les pays. Nous n’entreprendrons pas ici de le critiquer. Il sera intéressant de savoir quel jugement Mill lui-même porte sur son livre dans ses confessions. Il avoue n’avoir jamais compris la popularité de son œuvre; il ne se flatte point qu’elle ait laissé une trace profonde dans le monde philosophique. «La vue a priori, dit-il, des connaissances humaines ou des facultés de la connaissance continuera sans doute pour quelque temps à prédominer parmi ceux qui s’occupent de telles recherches en Angleterre et sur le continent; mais le Système de logique fournit ce qui positivement manquait, un traité de la théorie rivale, celle qui dérive toute connaissance de l’expérience, et toutes les qualités morales et intellectuelles de la direction donnée aux associations (d’idées ou de faits)... La notion que des vérités extérieures à l’esprit puissent être connues par l’intuition ou par la conscience, indépendamment de l’observation et de l’expérience, est, j’en suis persuadé, dans ces temps-ci le grand support intellectuel des fausses doctrines et des mauvaises institutions. A l’aide de cette théorie, toute croyance invétérée, tout sentiment intense dont l’origine est oubliée, peuvent se dispenser de l’obligation de se justifier par le raisonnement, et se garantissent, se défendent directement. Il n’y a jamais eu d’instrument plus propre à légitimer les préjugés profonds. Et la force principale de cette fausse philosophie en morale, en politique, eu religion, est empruntée à l’appel qu’elle est accoutumée à faire à l’évidence des mathématiques et des branches alliées des sciences physiques. »

Mill est allé chercher la philosophie intuitive sur le terrain où elle se croyait inexpugnable, et a tenté de démontrer que les axiomes, les vérités nécessaires, dites innées, n’ont pas d’autre source que l’expérience. Sans approfondir ici la théorie des axiomes, — et Mill confesse lui-même que la question de savoir « s’il a en réalité rempli son programme reste encore sub judice, » — voyons bien quel est son but lointain. Il veut déraciner ce qu’il nomme les préjugés, montrer que le sens intime, la conscience, ne valident aucune croyance. Tirez les conséquences de ce principe : le sentiment religieux puise sa force dans les faits religieux, mais ne les justifie pas; le sentiment national résulte de la division géographique des nations, il n’a aucune valeur intrinsèque, aucune vertu propre; le sentiment de la propriété personnelle, individuelle, ne prouve rien en faveur de ce genre de propriété. On peut aller loin dans cette voie. Mill ne pousse rien à l’extrême; mais pour lui, dans le lent mouvement des affaires humaines, il n’y a rien d’absolument durable, l’humanité est un être organisé qui se développe en vertu de certaines lois, et la science sociale n’est que la découverte de ces lois. L’état passé détermine l’état présent, et l’état présent l’avenir. Les idées, les caractères, les passions, sont les forces variables qui entretiennent sans cesse une sorte d’équilibre mobile. Ces idées sont peut-être devenues banales; au moment où parut la Logique, la théorie allemande du développement n’avait pas encore fait beaucoup de chemin dans le monde, le mot de sociologie était nouveau : on crut avoir trouvé le secret de l’humanité. Nous sommes devenus aujourd’hui un peu plus défians et un peu plus modestes. La Logique de Mill est maintenant classique dans les universités anglaises. Un Français peut bien confesser un faible pour celle de Port-Royal, si simple, si honnête, on pourrait presque dire si paternelle, mais il n’y trouvera presque rien sur l’induction; Mill a fortifié cette seconde partie de la Logique, il en a tracé les règles avec une grande sûreté, et introduit dans la philosophie quelque chose de la rigueur scientifique.


III.

Le succès de la Logique mettait Mill hors de pair : si affamée d’argent, de satisfactions matérielles qu’on se plaise quelquefois à représenter la société anglaise, on est obligé de reconnaître que l’esprit ne perd pas ses droits dans un pays où l’on accueille avec enthousiasme des livres comme la Logique de Mill, l’Histoire de la Grèce de Grote, l’Histoire de la civilisation de Buckle. Il ne dépendait que de Mill de devenir un des favoris d’une société qui comble ceux qu’elle adopte; mais il ne se sentait pas seulement séparé du monde par sa fierté timide, il appartenait désormais complétement à Mme Taylor. Pour elle, il se condamnait à un isolement volontaire, et, vivant hors du monde, il se croyait obligé de le détester. On comprendrait à peine, si l’on ne songeait à ces liens que le monde ne pouvait reconnaître, l’âcreté de ses jugemens sur une société qui ne lui offrait que des caresses. « La société, telle qu’on la voit aujourd’hui en Angleterre, est chose si insipide, que ceux même qui en font ce qu’elle est y restent pour tout autre chose que pour le plaisir qu’elle donne. Toute discussion sérieuse sur les matières où. l’on diffère d’opinion est considérée comme une marque de mauvaise éducation, et notre pauvreté nationale en gentillesse et en sociabilité a empêché qu’on ne cultive l’art de parler agréablement sur des riens, où excellaient les Français le siècle dernier; le seul attrait de ce qu’on nomme la société est, pour ceux qui ne sont pas au haut de l’arbre, l’espérance qu’on les aidera à monter sur une branche un peu plus haute; pour ceux qui sont déjà au sommet, elle n’est qu’une habitude et un devoir supposé de leur état. Pour peu qu’on ne soit pas de l’ordre le plus commun comme intelligence ou comme sentiment, une telle société, à moins qu’on n’y poursuive quelque objet personnel, est au suprême degré dénuée d’attrait, et à l’époque présente la plupart des gens qui ont une intelligence un peu haute ont avec elle des contacts si légers et si rares qu’on pourrait presque dire qu’ils s’en retirent absolument. Les personnes qui ont une supériorité mentale et qui se conduisent autrement s’y détériorent grandement, sauf de rares exceptions. »

Ces plaintes ont, qu’on me passe le mot, quelque chose de féminin. Le monde ne mérite pas des reproches aussi sérieux ni une haine si mêlée de regrets. Avant de vous plaindre de ce qu’il vous donne, demandez-lui ce que vous lui donnez vous-mêmes. On y trouve toutes les vertus et tous les vices, car il n’est qu’un abrégé de l’humanité; mais le vice est du moins contraint d’y porter le fard de la politesse. Mill nous semble particulièrement injuste pour la société anglaise, car la frivolité même y garde du sérieux; on ne s’y pique pas de rien connaître, on y honore, outre le rang et la richesse, la vertu et le mérite ; il n’est pas impossible d’y apprendre quelque chose; c’est une sorte d’école où il n’est pas permis au ministre d’essayer son discours, au solliciteur de se pousser, mais où on peut parler d’autre chose que de meutes et de théâtre. Si l’esprit y est moins fluide que dans la société française, moins répandu dans toute la conversation, il y est plus acéré, plus condensé, parfois plus profond. La Bruyère, qui avait eu tant d’occasions d’observer les grands, écrivait : « Qui dit le peuple dit plus d’une chose; c’est une vaste expression, et l’on s’étonnerait de voir ce qu’elle embrasse, et jusques où elle s’étend; il y a le peuple qui est opposé aux grands, c’est la populace et la multitude ; il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles et aux vertueux, ce sont les grands comme les petits. » Mill était de cette aristocratie des sages, des habiles et des vertueux, et il ressentait peut-être trop de mépris pour les aristocraties reconnues de la naissance et de la richesse. Il fermait de plus en plus son horizon, et en réalité il n’existait plus guère que pour une personne. « Elle vivait principalement, écrit-il, avec une jeune fille, dans une campagne tranquille, et accidentellement seulement en ville, avec son premier mari, M. Taylor. Je lui faisais des visites à la ville et à la campagne, et j’avais beaucoup d’obligation à la force de caractère qui lui permettait de dédaigner les fausses interprétations auxquelles pouvaient donner lieu les fréquentes visites que je lui faisais tandis qu’elle vivait généralement séparée de M. Taylor et les voyages que nous faisions quelquefois ensemble, bien que sous tous les autres rapports notre conduite pendant ces années ne donnât pas le moindre fondement à supposer, contrairement à la vérité, que notre lien à cette époque fut autre chose que celui d’une vive affection et d’une intimité parfaite, car, bien que nous ne considérions pas les règles de la société comme valables dans un sujet si absolument personnel, nous nous sentions tenus à ne pas laisser notre conduite jeter quelque discrédit sur son mari et par conséquent sur elle-même. »

Mill a le droit d’être cru sur parole, mais il est permis de dire que la spiritualité même de ce singulier mariage devait contribuer à rendre l’influence de Mme Taylor de plus en plus dominante. Pendant cette période, que Mill appelle la troisième de son progrès mental en empruntant peut-être un peu trop ouvertement la phraséologie positiviste, il se laisse entraîner de plus en plus loin de ses opinions premières. Elle et lui sont désormais deux rebelles, ils se croient des griefs, leurs pensées deviennent mystiques comme leurs amours. Cet esprit, bandé par la logique, armé autrefois contre toutes les illusions, se fond et s’attendrit sous le souffle d’une femme; elle le promène dans un nouvel Éden. Il ne croit plus que la propriété et l’hérédité soient le dernier mot de la législation; l’abolition du droit d’aînesse et des substitutions ne lui semble plus qu’une timide réforme. Jadis il n’avait eu d’autre ambition que de mitiger les maux causés par l’inégalité nécessaire des conditions; « en un mot, j’étais démocrate, mais point du tout socialiste. Nous étions maintenant bien moins démocrates que je ne l’avais été, parce qu’aussi longtemps que l’éducation continue à être misérablement imparfaite nous craignions l’ignorance et surtout l’égoïsme et la brutalité des masses; mais notre idéal de futur développement allait bien au-delà de la démocratie, et devait nous classer décidément sous ce nom commun de socialistes. Nous répudiions, il est vrai, avec la plus grande énergie cette tyrannie de la société sur l’individu que la plupart des systèmes socialistes sont supposés comporter, mais nous portions les yeux en avant vers un temps où la société ne sera plus divisée en oisifs et en travailleurs, où la règle qui refuse la nourriture à celui qui refuse son travail sera appliquée non pas seulement aux pauvres, mais à tout le monde impartialement, où la division des produits du travail, au lieu de dépendre, comme elle dépend principalement aujourd’hui, de l’accident de la naissance, sera mise en harmonie avec un principe reconnu de justice. » Nous voilà, on le voit, en plein socialisme. Mill cherche les moyens de concilier la plus grande liberté individuelle possible "avec la propriété indivise de ce qu’il nomme « la matière première du globe, » et avec l’égale participation de tous dans les produits du travail commun. Il comprend toutefois que la législation ne peut seule préparer l’ordre de choses nouveau. C’est le législateur qu’il faut changer d’abord, c’est l’homme. Il espère qu’une culture prolongée pendant plusieurs générations déracinera l’égoïsme, l’envie, l’ambition. Il ne partage pas l’illusion des sectaires qui veulent renouveler en quelques années la face de l’humanité; mais il ne regarde les institutions, les lois sociales de son temps et de son pays que comme des expédiens provisoires. Il applaudit à toutes les expériences socialistes.

Cette nouvelle tendance se dévoile dans la troisième édition des Principes d’économie politique. La première, qui avait paru un peu avant la révolution de 1848, était antisocialiste. Ce livre, il nous l’apprend, avait été écrit beaucoup plus rapidement que la Logique : il fut achevé entre 1845 et 1847; c’est pourtant un traité complet où rien absolument n’est oublié. La troisième édition parut en 1852; elle portait la trace de la transformation qui s’était faite chez l’auteur. On la trouve surtout dans le cinquième livre intitulé de l’Influence du gouvernement et dans le chapitre final, où sont marquées les limites du principe du laisser-faire ou de la neutralité de l’état. Mill abandonne ouvertement les théories des utilitaires; il montre dans quels cas nombreux l’individu n’est pas le meilleur juge de ses intérêts, et dans chacun de ces cas il substitue à l’action individuelle l’action de l’état. « Ceux qui ont le plus besoin d’être rendus plus sages et meilleurs désirent généralement le moins le devenir, et, s’ils le désiraient, ils seraient incapables de se guider par leurs propres lumières. » L’éducation du peuple est donc une des nécessités qui justifient l’action et l’intervention de l’état; il lui donne aussi la tutelle des enfans et des femmes employés dans les manufactures, il ne reconnaît pas à l’individu le droit de se lier par des engagemens perpétuels, et accorde à l’état le droit de délier des chaînes de ce genre, celle du mariage en particulier par le divorce. L’état ne doit jamais donner à des compagnies des concessions perpétuelles et a un droit de surveillance sur les concessionnaires. Il doit centraliser l’assistance publique, régler les conditions de la colonisation, encourager directement les sciences, aider et protéger tous ceux qui travaillent pour les générations futures autant que pour la génération présente. Dans le chapitre sur l’avenir des classes ouvrières, Mill se montre très sympathique à tous les essais de coopération; il avertit pourtant les socialistes que toutes leurs déclamations contre le principe de la concurrence sont vaines; il faut choisir entre la concurrence et le monopole, et les maux de la concurrence lui semblent encore les moindres.

La plupart des idées que Mill a développées dans cet ouvrage sont entrées chez nos voisins dans le domaine public. L’Angleterre n’est pas devenue encore un pays de grande centralisation, mais, en matière d’assistance publique, d’hygiène, d’éducation, de patronage des arts et des sciences, les fonctions de l’état tendent à s’élargir. Le traité de Mill est devenu populaire; il a fait infiniment plus de bien que de mal, car, pour quelques pages où le socialiste se devine plus qu’il ne se montre, il y en a un millier où l’économiste enseigne les plus utiles vérités. L’auteur, au milieu de son triomphe, était toujours mécontent; il voyait entreprendre d’utiles réformes, mais il se convainquait de plus en plus que les esprits ne se réforment pas. Il raconte naïvement les tourmens de son esprit; il sentait que les législateurs, les administrateurs, les réformateurs pratiques, n’ont guère de prise sur le fonds même de la vie humaine, sur les âmes, les consciences. Il était choqué de voir cette vieille société, qu’il jugeait sans foi, si peu occupée de se créer une foi nouvelle, si insoucieuse et si relâchée. « Je suis maintenant convaincu, écrivait-il, qu’il n’y a pas de grands progrès à espérer dans le sort de l’humanité, tant qu’un grand changement ne sera pas opéré dans les modes de penser. » Il rêvait une humanité de conscience morbide, comme était la sienne, travaillant à son salut, élevant son âme, non pas seulement imbue de l’esprit de vérité, mais aussi de l’esprit de charité, — une sorte de christianisme sans Christ, sans promesses célestes, n’offrant d’autre récompense à la vertu que la vertu même.

M. Taylor mourut en 1849; au bout de deux années de veuvage, Mme Taylor devint Mme Mill. Les grandes félicités se cachent : après son mariage, Mill continua de murer sa vie; bien peu de personnes ont eu le privilège de pénétrer dans cet intérieur, où régnait l’union la plus parfaite des esprits et des cœurs. Les amours tardives, longtemps gênées, qui ne fleurissent qu’à l’automne de la vie, sont craintives et comme frileuses. Mill était devenu un homme public, il ne s’appartenait plus tout entier; il était d’autant plus jaloux du temps qu’il pouvait donner à la vie domestique. Il voudrait nous persuader qu’il ne faisait plus que travailler sur les pensées que lui donnait son inspiratrice; pour la grandir, il se fait petit : il n’a jamais été autre chose que l’interprète de quelques grands esprits, de Coleridge, de Carlyle, de Comte, des Allemands, un médiateur; ses derniers ouvrages sont de sa femme plus que de lui ; il n’est qu’un raisonneur, elle a l’esprit intuitif, le génie original, divinateur. C’est elle qui a inspiré le fameux chapitre sur l’Avenir probable des classes ouvrières, elle qui lui a fait bien saisir que les lois de la production des richesses sont des lois fatales, mais que les lois de la distribution des richesses sont subordonnées à l’état social, à des institutions changeantes, — elle qui a mis le souffle socialiste dans les Principes d’économie politique.

Il était marié depuis cinq ans lorsqu’en 1856 il fut nommé, après trente-trois ans de services, examinateur de la correspondance indienne, la fonction la plus élevée, après celle de secrétaire, dans l’administration de la compagnie des Indes. Il ne garda ses fonctions que pendant deux ans, et prit sa retraite quand la compagnie des Indes perdit son indépendance. Il profita de sa liberté pour aller passer un hiver dans le midi de la France, et il eut la douleur d’y perdre sa femme à Avignon, où elle fut atteinte d’une congestion pulmonaire.

Ce malheur le laissait comme un corps sans âme, tout plein encore cependant des pensées que depuis tant d’années, mais surtout pendant une union de sept ans, ils avaient échangées, nourries et caressées. Ils avaient travaillé ensemble au traité sur la Liberté, qui est certainement l’ouvrage de Mill où court le souffle le plus généreux et où l’on sent le plus de chaleur. Le livre est dédié à « la mémoire chère et déplorée de celle qui a été l’inspiratrice et en partie l’auteur de ce qu’il y a de meilleur dans mes écrits, — l’amie, la femme dont l’amour exalté de la vérité et du droit a été mon plus fort aiguillon, et dont l’approbation était ma meilleure récompense. » Il ajoute un peu plus loin : « Si j’étais capable d’interpréter pour le monde la moitié des grandes pensées et des nobles sentimens qui sont ensevelis dans son tombeau, je servirais à lui rendre un plus grand bienfait qu’il n’a chance de recevoir jamais de tout ce que je pourrai écrire, maintenant que je suis privé de l’impulsion et de l’appui de sa sagesse sans rivale. » Jamais Mill n’a secoué plus hardiment le joug des opinions banales. A une société protestante, il ose dire : « Il vaut peut-être mieux être un John Knox qu’un Alcibiade, mais il vaut mieux être un Périclès que l’un ou l’autre. » Il prêche les droits du génie, de l’originalité; il ose attaquer l’opinion publique. « La tendance générale dans le monde entier est de donner à la médiocrité le pouvoir dominant dans l’humanité. » A ceux qui veulent trop attribuer à l’état, il dit : « La valeur de l’état, à la longue, n’est que la valeur des individus qui le composent, et un état qui subordonne les intérêts de leur expansion, de leur élévation morale à un petit progrès en finesse administrative, ou à ce semblant de finesse que donnent la pratique et le détail des affaires, un état qui fait des hommes des nains, afin qu’ils restent des instrumens plus dociles, trouvera, même si ses desseins sont généreux, qu’avec de petits hommes rien de grand ne peut être accompli, et que la perfection de la machine à laquelle tout a été sacrifié ne servira à la longue de rien, faute de cette force vitale qu’on a préféré détruire pour que la machine puisse travailler avec moins de bruit. »

Nous sommes assez près de partager l’opinion de Mill, qui estime que sa Liberté survivra à ses autres ouvrages. Ce livre n’est pas encore d’un intérêt pressant pour l’Angleterre, où les caractères, les projets, les systèmes, croissent comme une forêt touffue; mais Mill devinait que les progrès de la centralisation suivraient les réformes électorales, que l’idée impersonnelle de l’état se substituerait quelque jour aux réalités vivantes, changeantes, qui pendant longtemps ont été les idoles du pays. Il écrivait surtout pour cette démocratie dont les premières volontés se manifestent dans les grèves et dont les ambitions montent en grondant comme une marée. Il n’avait que des sympathies pour la cause populaire; mais le peuple à ses yeux restait une collection d’hommes pauvres, sans culture, ignorans, faciles à entraîner. Il avait horreur de toute compression, de toute puissance anonyme, sans responsabilité, sans conscience.

Partisan d’une réforme parlementaire, il osa toujours parler et écrire contre le vote secret, et il cherchait les moyens de donner aux minorités une représentation proportionnée à leur importance numérique. Dans ses premières Pensées sur la réforme parlementaire, Mill était allé jusqu’à soutenir le principe de la pluralité des votes, c’est-à-dire qu’il voulait donner aux votes des poids différens, créer des catégories électorales fondées non sur la richesse, mais sur la culture intellectuelle. Nous retrouvons dans ce projet chimérique l’influence indirecte des idées d’Auguste Comte : plus tard, Mill épousa chaudement le système de M. Hare, qui permettait à des électeurs répandus dans tout le royaume, en unissant leurs voix sur le même individu, de lui assurer une place dans les communes. Il voyait dans cette découverte, c’est le mot dont il se sert, un correctif à la toute-puissance des opinons banales, à la tyrannie du nombre, le moyen de représenter dans le parlement national les opinions indépendantes. Il était sans cesse poursuivi par cette pensée, que l’intelligence n’a pas assez de percées dans la politique.

Dans ses Considérations sur le gouvernement parlementaire, cette préoccupation revient encore. Il voudrait voir à côté du pouvoir législatif une commission composée des esprits politiques les plus exercés, chargée d’élaborer, de rédiger les lois, une sorte de conseil d’état; il exprimait souvent, dans ses conversations, son admiration pour le conseil d’état français. Il publia peu de temps après, en 1869, son traité sur la Sujétion des femmes. De tout temps il avait pensé que les femmes avaient droit à être représentées : son culte pour celle qu’il avait perdue s’était changé en une sorte de religion pour cette moitié du genre humain qui selon lui était injustement privée de droits politiques. Le système de la représentation moderne lui semblait une arithmétique trop grossière : même perfectionnée et corrigée par la représentation des minorités, c’était encore une algèbre assez informe; en donnant aux femmes une part de représentation, il croyait naïvement ennoblir la politique, la renouveler, la tirer de ce qu’il nommait avec Bentham les intérêts sinistres, c’est-à-dire les égoïstes préoccupations de classe. Il amenait les femmes sur le champ de bataille des partis comme ces Sabines qui se jetèrent entre leurs parens et leurs ravisseurs. Après avoir émancipé les esclaves, les juifs, les catholiques, les dissidens, l’Irlande, il invitait l’Angleterre à donner un exemple nouveau au monde en émancipant les femmes et en leur permettant d’être quelque chose d’autre dans l’état que des reines.

Il semble qu’il ait cherché dans un travail acharné un remède à sa grande douleur, et qu’il se hâtât en quelque sorte de bâtir à sa femme des monumens philosophiques, en même temps qu’il commençait à Avignon ce mausolée de marbre qui étonne par sa royale splendeur notre temps oublieux et mesquin. Il avait au déclin de la vie une sorte d’ardeur froide et audacieuse : un des premiers, il fait honte à l’Angleterre des sentimens qu’elle laisse éclater au commencement de la guerre de la sécession; il aperçoit du premier coup les vrais caractères de la lutte engagée entre le nord et le sud. « Je n’avais jamais senti à ce point, dit-il, combien il y avait peu de progrès réel accompli dans le sein des classes influentes de mon pays, et de quelle faible valeur étaient les opinions libérales qu’elles ont l’habitude de professer. Aucun des libéraux du continent ne commit la même déplorable erreur. » Mill comprit que le succès du sud serait le triomphe de l’esclavage, la suprématie d’une caste militaire, la destruction sanglante d’un gouvernement démocratique qui, par le système fédératif, a su garantir les droits de la liberté. Sa courageuse conduite dans cette circonstance lui ouvrit les portes du parlement. Il avait eu raison contre tout le monde ou presque tout le monde, et l’Angleterre, souvent aveuglée par la passion, n’est pas encore atteinte de cette cécité sans remède des nations qui, se sachant trompées, n’aiment pourtant plus que ceux qui les trompent. Ce n’est pas l’auteur de la Logique, ni le critique de sir William Hamilton (l’Examen de la philosophie de sir William Hamilton parut à cette époque), qu’allèrent chercher les électeurs de Westminster, c’est le politique qui avait aperçu les dangers d’une rupture entre les États-Unis et l’Angleterre, et qui avait voulu en préserver son pays. Mill fit ses conditions; il déclara qu’il ne dépenserait pas d’argent pour se faire nommer, qu’il ne s’occuperait jamais des intérêts de paroisse et de clocher, et qu’il demanderait le droit électoral pour les femmes. « Avec ce programme, dit un des chefs du parti tory. Dieu lui-même ne serait pas nommé. »

Il le fut pourtant ; ses amis payèrent les frais très considérables de son élection, et la croisade qu’il avait entreprise contre la corruption électorale ne fut pas suivie. Il tint une place honorable à la chambre des communes pendant trois sessions; il y jouait un peu ce rôle de moraliste politique qui déplaît toujours aux assemblées. Attaché au parti libéral, il y demeurait solitaire; on l’écoutait avec déférence, mais ce respect ressemblait un peu à celui qu’on montre aux étrangers. Il n’était jamais au cœur de la politique quotidienne et des questions pressantes, il se tenait dans une région trop éloignée, trop froide; il manquait de bonne humeur, il récitait ses discours comme des leçons. Il n’y avait même pas chez lui cet excès d’audace qui plaît à force d’étonner : ses idées, depuis longtemps popularisées par ses livres, étaient comme diffuses dans tous les rangs de la chambre ; les chefs des conservateurs comme ceux des libéraux avaient tiré profit de ce qu’il avait écrit sur l’Irlande, sur le gouvernement colonial, sur le gouvernement municipal, ils s’étaient assimilé tout ce qui pouvait être pratique, utile, possible. Les opinions de Mill n’étaient donc pas à l’état de combat, on le regardait plutôt comme un professeur, comme un guide qu’il faut suivre d’un peu loin. Il semble que ce respect lointain et cette admiration économe aient fini par l’irriter; ils le poussèrent à des sortes de saillies et d’entreprises trop hardies pour la chambre et pour ses électeurs. Sa popularité avait été très grande un moment, car il raconte dans ses mémoires que ce fut lui qui empêcha les ouvriers de Londres de se réunir de nouveau dans le parc où ils étaient une fois entrés de force et où la police avait reçu l’ordre d’empêcher toute réunion publique. « Je fus invité avec plusieurs autres députés radicaux à une conférence avec les membres principaux de la ligue de la réforme, et on me chargea de les persuader d’abandonner le projet de Hyde-Park et de tenir leur réunion ailleurs. M. Beales et le colonel Dickson (deux chefs de la ligue) n’avaient pas besoin d’être persuadés; au contraire il était évident que ces messieurs avaient déjà essayé leur influence dans ce sens, mais sans succès. C’étaient les ouvriers qui tenaient bon, et ils s’obstinaient tellement à leur idée première que je fus forcé d’avoir recours aux grands moyens. Je leur dis qu’une détermination qui amènerait certainement une collision avec l’armée ne pouvait se justifier qu’à deux conditions : si l’état des affaires était tel qu’une révolution fût désirable et s’ils se croyaient capables de l’accomplir. Après une longue discussion, ils cédèrent enfin à cet argument, et je pus informer M. Walpole (le ministre de l’intérieur) qu’ils avaient déjà renoncé à leur projet. »

En 1867, M. Mill traita la question irlandaise dans un pamphlet, l’Irlande et l’Angleterre. Il déplut aux Anglais sans satisfaire les fenians. Il ne voulait pas rompre les liens politiques entre l’Angleterre et l’ile sœur, et croyait leur union nécessaire; son remède était une révolution agraire. Suivant lui, la tenure précaire des occupans actuels du sol devait être changée en tenure permanente, à la charge pour l’occupant de payer au propriétaire un cens, une rente déterminée par l’état. Mill se flatte que cette proposition prépara les voies à la loi que fit voter peu après M. Gladstone, « car, dit-il, c’est le caractère du peuple anglais, ou du moins des classes élevées et des classes moyennes qui représentent le peuple anglais, que, pour le décider à un changement, il est nécessaire qu’on le fasse envisager comme une transaction, » Il se défend au reste d’avoir demandé une expropriation du sol au profit de l’état; il voulait simplement donner aux propriétaires l’alternative ou de vendre ou d’accepter les conditions nouvelles. Même réduit à ces termes, son plan était encore tout à fait inacceptable, et violait ouvertement le droit de propriété.

La popularité de Mill commençait à décliner; les électeurs de Westminster n’étaient pas gens à s’enthousiasmer beaucoup pour le député qui traînait devant les tribunaux M. Eyre, le gouverneur de la Jamaïque, pour n’avoir pas su protéger la population noire de l’île contre des fureurs sans excuse. Le duel du comité qui poursuivait l’ancien gouverneur et des tribunaux dura deux ans : en vain, dans la cour du banc de la reine, le lord chief-justice, sir Alexander Cockburn, donna-t-il une opinion motivée contraire à M. Eyre : le grand-jury d’Old-Bailey arrêta les poursuites. « Il était clair, dit M. Mill avec quelque amertume, que d’amener à la barre d’une cour criminelle des fonctionnaires anglais pour abus de pouvoir commis sur des nègres et des mulâtres était un acte qui ne pouvait plaire aux classes moyennes anglaises. » Ces mêmes électeurs n’étaient pas disposés à s’enflammer pour des mesures dirigées contre la corruption électorale. L’élection de Westminster avait coûté, si mes souvenirs sont bien exacts, environ 50,000 francs aux amis de Mill et plus de 150,000 francs à M. Smith, le candidat conservateur : Mill aurait voulu enlever aux élections anglaises le caractère d’agapes politiques; mais les mœurs sont plus difficiles à changer que les lois, et l’espèce de pureté et de sobriété électorale qu’il désirait restera longtemps sans doute un rêve.

Il étonna encore bien plus ses électeurs quand il fit sérieusement en pleine chambre des communes la proposition d’abolir la distinction des sexes en matière de droit électoral. Il se trouva pourtant quatre-vingts députés pour l’appuyer, et M. Bright était du nombre. Depuis cette époque, on a nommé quelques femmes membres des comités des écoles (school boards) : on est assez enclin en Angleterre à leur laisser une place dans la discussion des affaires municipales, dans ce qui touche à l’assistance publique, à l’éducation primaire; cependant la pensée de leur ouvrir la chambre des communes n’a pas encore fait de progrès, et quand elle se formula pour la première fois, elle choqua l’opinion publique. La politique, surtout dans les pays parlementaires et soustraits aux révolutions, vit de petites victoires, de conquêtes modestes; il ne faut pas lui demander, du jour au lendemain, une révolution sociale; malheureusement Mill était de ces hommes qui ne savent pas, qui ne veulent pas être satisfaits, qui ne consentent jamais à dire : Ma tâche est finie. Il ne lui suffisait pas de voir les deux grands partis de gouvernement convertis aux mêmes idées, portés à résoudre dans un esprit presque semblable les grandes questions politiques et sociales. La chambre des communes poussait le goût des nouveautés jusqu’à essayer dans quelques grandes villes la représentation des minorités. De toutes les assemblées du monde, sans en excepter le congrès américain, la chambre des communes, où siégeait Mill, était la moins routinière, la plus ouverte à l’esprit des temps nouveaux. Elle touchait à tout, à l’administration, à la religion établie, à l’Irlande, à l’éducation ; sa main n’était jamais brutale, mais elle était curieuse et impatiente. La vieille Angleterre était morte avec lord Palmerston. M. Gladstone était le ministre d’une Angleterre nouvelle, et M. Disraeli, lord Stanley (aujourd’hui lord Derby), semblaient plutôt ses émules que ses ennemis.

Aux élections générales de 1863, Mill ne fut pas renommé. Il ne comprit rien à sa défaite ; voici en quels termes il cherche à l’analyser : « Si je n’avais jamais été élu, il n’y aurait aucune explication à donner; mais ce qui excite la curiosité, c’est que j’aie été élu une première fois, et qu’ayant été élu en ce moment j’ai été battu plus tard. La plupart des personnes qui avaient les sentimens des tories étaient individuellement bien plus aigries contre moi la seconde fois que la première; beaucoup de ceux qui d’abord m’avaient été favorables ou étaient restés indifférens s’opposèrent avec véhémence à ma réélection. » Les libéraux étaient refroidis : Mill n’avait jamais accepté tout leur programme; il n’était partisan ni du vote secret, ni du suffrage universel. Il était tantôt en-deçà, tantôt au-delà du parti libéral, et au résumé trop indiscipliné pour qu’il dût s’étonner beaucoup de se voir abandonné. Cet abandon le confondit pourtant, il l’accepta avec hauteur, refusa de devenir candidat dans d’autres collèges, et revint à la vie privée. Il passa presque toute la fin de son existence dans le sud de la France, plongé dans ses souvenirs, et vivant dans l’ombre froide de ce tombeau où était enseveli ce qu’il avait le plus aimé.

De tous les ouvrages écrits par Mill, ses confessions seront sans doute celui qui laissera la trace la plus profonde et la plus durable; elles seront lues par l’Angleterre entière : chacun revivra en quelque sorte cette vie singulière, qui est une critique continuelle du temps présent, des opinions à la mode, des croyances séculaires. Les Anglais, naturellement défians, enclins au doute, difficiles, entreront avec une sorte de plaisir dans le secret des doutes, des changemens, des tristesses d’une âme rebelle et mécontente. Ce n’est pas un vulgaire tribun qui leur parle, un orateur de carrefour, un déclamateur, c’est un ami discret, un compagnon de souffrance, un maître plus sévère pour lui-même que pour autrui, un amant sincère du vrai, un homme de bien. Comment s’en défier? Quels soins minutieux n’emploie-t-il pas pour se défendre contre l’erreur? Qui s’est mieux gardé contre les entraînemens de la foule, contre les illusions des castes, contre tous les mensonges? On reconnaîtra volontiers qu’il n’était pas fait pour se mêler à la troupe des politiques; mais ce reproche même nuira-t-il beaucoup à sa mémoire? A Oxford, à Cambridge, les jeunes générations liront ses livres et se croiront meilleures pour les avoir lus. L’influence déjà si visible de Mill grandira encore; il est difficile de la définir au juste et d’en marquer les limites. Il n’a pas donné, à proprement parler, à l’Angleterre un nouveau code politique et social; il lui a appris à ne pas se méfier des nouveautés, à les accepter comme le naturaliste reçoit une espèce nouvelle, avec une joie curieuse, à chercher quelque chose de juste, de vrai, de nécessaire dans toute nouvelle doctrine, à se méfier de ses méfiances, à combattre ses instincts, à aimer l’avenir et l’inconnu plus que le passé et le connu. Il a été injuste, on peut le dire, pour toutes les grandeurs d’imagination; il ne comprenait pas la poésie de l’histoire, il n’en voyait que les horreurs, ni la poésie de la patrie, il n’en apercevait que les défauts. Il avait trop de scrupules, trop de finesse en même temps que trop d’étroitesse. Il finit par avoir des illusions à rebours, car son analyse n’épargnait rien dans le passé, et il attendait trop du noir avenir. Si l’Angleterre en vient à douter d’elle-même, si une curiosité un peu maladive l’entraîne vers les révolutionnaires avant de la précipiter jusqu’à la révolution, la faute n’en sera sans doute pas seulement à Mill, mais il aura contribué pour une grande part à faire regarder comme une marque de supériorité l’éclectisme politique, l’ingratitude envers le passé, le dédain des traditions, le goût des utopies. Il servira longtemps de modèle et de guide à tous les esprits qui tiennent à se flatter d’être raisonnables au sein des chimères et conservateurs au milieu des ruines.


AUGUSTE LAUGEL.

  1. Essai sur l’Histoire de la révolution de sir James Mackhintosh.