Les Confessions de Saint Augustin (RDDM)

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Les Confessions de saint Augustin
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 609-621).



LES CONFESSIONS


DE SAINT AUGUSTIN.

SANCTI AUGUSTINI OPERA OMNIA.[1]


Les livres qu’on lit le moins aujourd’hui sont ceux qu’on lisait le plus autrefois. Il y avait autrefois dans les familles des livres de lecture, livres de piété et de morale pour la plupart, qu’on lisait par devoir et par habitude, et qui devenaient, pour ainsi dire, le fonds commun des pensées et des réflexions de la famille. Parmi les protestans, c’était la Bible qui était le livre de lecture de la famille, et beaucoup de familles protestantes ont gardé cette salutaire habitude. Dans les familles catholiques, c’étaient les sermons de quelque prédicateur ou le Nouveau Testament, avec les réflexions du père Quesnel, ou les Traités de morale de Nicole, ou quelque traduction des ouvrages des saints pères. Parmi les ouvrages des pères, les Confessions de saint Augustin étaient peut-être l’ouvrage le plus lu et celui qu’on lisait avec le plus de plaisir. Dans les Confessions, en effet, saint Augustin s’accuse des erreurs de sa jeunesse ; mais en s’accusant, il raconte, et ce qu’il y a encore de passion dans ses récits plaisait, à leur insu, aux ames même les plus pieuses[2].

Ces livres de lecture qui se transmettaient, pour ainsi dire, de générations en générations, formaient peu à peu, dans les familles et dans la société, cet esprit grave et réfléchi qui est le ton général de la société au xviie siècle. Ils faisaient le sens commun de l’époque, sens commun qui, grace à son origine, n’était ni vulgaire ni trivial, et qui se tenait à une juste hauteur. De nos jours, au lieu de ces livres sérieux et graves, nous lisons des romans ou des pamphlets ; c’est là le fonds où nous puisons nos pensées, et de là la différence qu’il y a entre le sens commun du xviie siècle et le sens commun du xixe.

En parlant aujourd’hui des Confessions de saint Augustin, je ne dois point oublier ces différences. Les Confessions qui, aux yeux du père de Latour, étaient presqu’une lecture profane, sont aujourd’hui une lecture trop ascétique, et c’est pour en corriger la gravité que je me permets d’y mêler quelques souvenirs des Confessions de J.-J. Rousseau ; non que je me laisse aller à la ressemblance des titres. Il y a, entre le livre de saint Augustin et le livre de J.-J. Rousseau, quelle que soit la différence des temps, il y a une ressemblance plus intime, et c’est à celle-là que je m’attache.

Jean-Jacques, dans ses Confessions, n’a point craint de peindre le premier tumulte des sens, et je ne l’en blâme pas. Tout ce qui est de l’homme appartient à la littérature. Seulement Jean-Jacques, né dans un siècle de libertinage, Jean-Jacques destiné, il est vrai, à corriger son siècle, mais en l’imitant, prêche la réforme avec le style de son temps, c’est-à-dire avec un style qui manque souvent de chasteté et d’innocence. Au contraire, quand saint Augustin peint cette première insurrection des sens, j’admire la pudeur de sa parole ; et ne croyez pas que cette réserve devienne de la froideur : comme son repentir lui exagère l’idée de ses fautes plutôt qu’il ne les lui diminue, il les décrit avec une force singulière, mais avec une force qui ne coûte rien à la décence. Il est vrai sans être effronté ; il est hardi sans être cynique. Voyons un exemple ; j’ai pris à dessein les phrases les plus scabreuses :

« Ce que je voulais, ce que je souhaitais, c’était d’aimer et d’être aimé. Je ne m’arrêtais pas aux bornes de l’amitié ; mon cœur m’emportait plus loin. Il s’exhalait du fond de ma concupiscence je ne sais quels brouillards et quelles vapeurs de jeunesse qui troublaient toute mon ame, et me faisaient confondre l’aveuglement de la passion avec le pur bonheur de l’affection. C’est alors qu’il eût fallu donner le mariage pour digue au torrent de mon âge, mais mon père s’inquiétait bien plus de mon éloquence que de mes mœurs, et de mes succès de rhéteur que de ma conduite de jeune homme.

« C’est en vain que ma mère me détournait du péché, ses paroles me semblaient des paroles de femme, et je rougissais d’y obéir. Il y a plus, j’avais honte entre mes camarades d’être moins perdu qu’eux ; et comme je les entendais vanter leurs désordres, et que je les voyais d’autant plus fiers et d’autant plus applaudis qu’ils étaient plus libertins, j’avais hâte aussi de pécher, moins par plaisir encore que par vanité. Ordinairement le blâme suit le vice ; moi, pour éviter le blâme, je cherchais le vice ; et comme je voulais à tout prix m’égaler à mes camarades, je feignais les péchés mêmes que je n’avais pas faits, afin de gagner un peu de leur pernicieuse estime…

« J’arrivai à Carthage avec ces sentimens ; à peine entré dans cette ville, j’entendis partout retentir la joie des impures amours. Je n’aimais point encore, mais j’aimais à aimer. Je tombai enfin dans cet amour que je souhaitais si impatiemment. Dieu puissant ! Dieu miséricordieux ! de quel fiel ont été mêlées ces douceurs d’amour ! J’ai aimé, j’ai été aimé, j’ai joui ! Malheureux, quelles chaînes tissues de chagrins, et une fois garrotté, avec quelles verges de fer m’ont flagellé et les jalousies, et les soupçons, et les vanités, et les colères, et les ruptures ! »

Voilà ce que j’appelle la décence du style chrétien, qui n’est ni froid, ni faux, qui dit tout, sans que pourtant aucun mot puisse faire rougir la plus craintive innocence.

Et ce qu’il faut remarquer, c’est que la pudeur du style de saint Augustin ne tient pas à l’emploi de la périphrase. La périphrase est souvent plus indécente que le mot. Comme elle arrête plus long-temps l’esprit autour de l’idée, comme elle présente une sorte d’énigme à deviner et qu’elle éveille l’attention, la périphrase, loin d’être une précaution, est souvent un danger. La décence du style, de saint Augustin tient à une qualité plus intime ; elle tient à la tempérance même de sa pensée. Quoique dans ses récits la passion semble palpiter encore sous le joug du repentir, cependant son ame est maîtresse des émotions qu’elle raconte : il y a plus ; elle ne les raconte que pour les condamner, et ce sentiment épure son style. C’est ici que se vérifie la vieille maxime qu’on écrit comme on pense. Voulez-vous écrire chastement ? pensez chastement. Mais qui est maître, dit-on, de sa pensée ? Ceux-là en sont maîtres qui se croient responsables de ce qu’ils pensent, non devant le public, juge qu’on craint seulement d’ennuyer, mais devant Dieu.

On sait comment Rousseau, dans ses Confessions, raconte ses premières amours ; ce n’est certes point un pénitent qui s’accuse, c’est un romancier qui ne manque pas d’embellir beaucoup ses souvenirs. Le charme qui s’attache aux sentimens de la jeunesse se répand sur Mme de Warens elle-même et lui sert de voile ; elle en a besoin. Mme de Warens est le vrai type de la sensibilité telle que l’entendait le xviiie siècle, c’est-à-dire d’une sensibilité qui tient plutôt à la tendresse des sens qu’à la tendresse de l’ame. Rousseau a beau faire effort pour épurer la nature de Mme de Warens, cette nature perce à travers les délicieux mensonges du récit. On sent que l’amour est embarrassé et confus dans cette maison des Charmettes dont Rousseau se fait une si douce image : le plaisir grossier y prend souvent la place de l’amour, et même, il faut le dire, Mme de Warens, cette première maîtresse du cœur de Rousseau, a influé sur les héroïnes de ses romans. Julie et Sophie savent aimer ; mais il y a un genre de délicatesse qui manque à leur amour. Elles ont toute la tendresse que peut donner la nature ; elles n’ont pas celle que donne l’éducation, plus exquise que celle de la nature, mais qui n’en est que le perfectionnement. Julie sait les plaisirs de l’amour ; elle en parle, elle en raisonne. Sophie se refuse aux caresses de son époux ; c’est pour ménager la santé d’Émile, et, ce qu’il y a de pis, elle le dit. Il y a beaucoup, il y a trop de Mme de Warens dans toutes les femmes de Jean-Jacques Rousseau. L’ame de Rousseau est grande et exaltée ; mais son cœur, pour parler comme le xviiie siècle, son cœur est grossier. Il pense purement ; il sent grossièrement. Il est spiritualiste sans doute, mais c’est le spiritualiste d’un siècle libertin. Dans ses Confessions, ses récits d’amour ont ce double caractère : ils sont à la fois exaltés et grossiers, et c’est peut-être même par là qu’ils plaisent tant à la jeunesse, car ils répondent du même coup aux premières ardeurs de ses sens et aux premiers enthousiasmes de son ame.

Saint Augustin, au contraire, parle de ses amours avec une réserve mêlée de honte. Peu de récits, et dans ces récits rien qui soit mis pour donner de l’intérêt à l’aventure : l’intérêt serait un nouveau péché. Autant Rousseau met de grace et de charme dans ses descriptions, et cela à dessein, autant saint Augustin cache avec soin les tendresses de son ame. Rousseau cherche le roman, saint Augustin l’évite et le repousse ; et cependant il semble, quand on lit les Confessions, il semble qu’à travers ces récits pleins de gravité et de repentir circule je ne sais quel roman touchant et gracieux qui se devine plus qu’il ne se voit, qui peut-être même, pour être aperçu, a besoin d’yeux profanes, pareil enfin, pour ainsi dire, à la beauté de ces femmes de l’antiquité, toujours cachées au fond du sanctuaire domestique, toujours voilées, paraissant à peine, et cependant laissant entrevoir tout ce qu’elles ont de grace et parfois même de passion.

« À cette époque, dit saint Augustin, j’avais une femme ; nous n’étions pas liés par les saints nœuds du mariage. L’ardeur insensée du plaisir avait fait cette union ; mais je lui étais fidèle, et elle me l’était ; et cependant j’ai senti quelle différence il y avait entre cette union et celle du mariage, le mariage fait en vue d’une parenté et d’une famille, tandis que dans l’union illégitime l’homme ne souhaite pas d’enfans, et pourtant il est forcé de les aimer aussitôt qu’ils sont nés. »

Qu’il me soit permis d’interrompre un instant le récit pour faire remarquer la profonde vérité des paroles de saint Augustin, et comme il caractérise d’un mot les liaisons illégitimes, ces liaisons où l’homme craint d’avoir des enfans, tellement que ce qui dans le mariage est la plus douce bénédiction du ciel, devient dans ces unions un malheur et une punition. Mais ne craignez pas que le chrétien veuille faire porter aux créatures nées de son péché la peine de son crime. L’antiquité expose les enfans, la philosophie moderne les met à l’hôpital, le christianisme les nourrit et les élève, qu’ils soient légitimes ou non, peu importe. Le jour où saint Augustin reçoit lui-même le baptême, son fils marche à ses côtés et devient chrétien avec lui. Son repentir aime cet enfant comme un perpétuel avertissement de ses faiblesses, comme un devoir né de sa faute même ; et ce devoir, qu’il lui a été doux de l’accomplir ! Combien il a chéri ce fils qu’il ne pouvait pas regarder sans s’humilier à la fois et sans s’attendrir ! Comme le père s’est retrouvé dans le chrétien ! Aussi avec quelle ferveur il l’a offert à Dieu ! Dieu a trop vite accepté l’offrande ; car il l’a retiré de cette terre qu’il avait seize ans à peine, et maintenant il ne reste plus de lui au cœur de saint Augustin qu’un souvenir plein de douces et tristes émotions que la piété contient, mais qu’elle n’étouffe pas.

« Adeodat, dit-il, l’enfant de mon péché, fut baptisé avec moi. Vous aviez béni cet enfant, ô mon Dieu ! À peine âgé de quinze ans, son esprit l’emportait sur celui de beaucoup d’hommes graves et savans. Ce sont vos dons, Seigneur, que je glorifiais en lui. Il vous avait plu de changer en bien le fruit de ma faute : c’est vous qui lui aviez tout donné ; car rien n’était de moi dans cet enfant, que sa naissance, qui était mon péché. C’est vous qui m’aviez inspiré de le nourrir dans l’amour de votre loi… Vous l’avez ôté de la terre qu’il avait à peine seize ans, et maintenant je pense à lui sans inquiétude. Je ne crains plus ni pour son enfance, ni pour sa jeunesse, ni pour son âge mûr. Il est en paix dans votre sein. Qu’il me fut doux alors de le voir renaître avec moi dans les eaux de la grace ! »

Il n’y a pas, dans les Confessions, de plus belle scène que ce baptême d’Adeodat ; mais il y en a de plus passionnées. Non qu’il faille s’attendre ici à ces éclats et à ces emportemens de passion qui sont le fonds commun des romans modernes. Dans les Confessions, la passion tressaille encore parfois, mais elle n’éclate pas. Elle est calme et sévère, elle ressemble à la passion telle que l’exprimaient les sculpteurs de l’antiquité, à qui la loi du beau défendait l’emploi des grimaces et des contorsions. Sous la loi chrétienne, la passion s’interdit aussi les cris et les gémissemens, et elle trouve la beauté en se soumettant à la règle. Le bon la conduit au beau. Voyez la scène de séparation entre saint Augustin et la femme qu’il a long-temps aimée.

« Il me fallut écarter de moi la femme que j’avais habitude d’aimer : elle faisait obstacle à mes projets de mariage ; je la renvoyai donc, mais mon cœur saigna de cette rupture et redemanda long-temps le cœur auquel il était attaché. Elle retourna en Afrique, attestant le ciel qu’elle ne suivrait plus aucun homme. »

Les scènes de rupture et de séparation sont, on le sait, des scènes de roman. Ici pourtant rien qui sente l’aventure romanesque : point de cris, point d’éclats. Saint Augustin quitte la femme qu’il aime ; il la quitte malgré elle et malgré lui. Il la sacrifie à la loi du monde ; mais déjà, quoique la loi qui exige le sacrifice soit moins pure et moins élevée que la loi chrétienne à laquelle plus tard il l’eût sans doute sacrifiée, déjà le dévouement s’accomplit avec une fermeté toute chrétienne. Les victimes valent mieux que l’autel sur lequel elles s’immolent : leur sacrifice mérite et présage un dieu plus digne d’eux. Et ne vous imaginez pas, cependant, que cette séparation ait peu coûté. Pendant long-temps encore, et tant qu’il n’a pas trouvé Dieu, le cœur de saint Augustin a saigné de la rupture. Celle surtout qui a le plus souffert, quoiqu’elle se soit le moins répandue en plaintes, c’est cette femme modeste et résignée qui part, attestant le ciel que ce sera là son dernier comme son premier amour. La religion nouvelle lui aura, je l’espère, rendu facile ce vœu de sa douleur. Dans l’antiquité, la femme que l’homme renvoyait n’avait point d’asile ; elle n’avait pas même d’état ni de nom ; la Grèce et l’Italie ne connaissaient pas, sauf leurs prêtresses et leurs vestales, de femmes qui vécussent seules, en présence de Dieu, sans joie et sans amours mondaines. C’est le mérite et la nouveauté du christianisme d’avoir fait que la femme peut vivre seule avec honneur et avec respect. En préférant la virginité au mariage, sans condamner pourtant le mariage, il a donné à la femme un rang qu’elle n’avait pas. Dans le christianisme, les femmes libres, ce sont les vierges chastes et les veuves continentes ; car c’est au prix de la plus difficile de leurs vertus que le christianisme donne aux femmes la liberté et l’indépendance, sachant bien que sans cette condition la liberté n’enfante pour elles que le malheur et le mépris.

Il y a, dans les Confessions de saint Augustin, à côté d’Adeodat et de sa mère, d’autres personnages qui, quoique moins touchans, ne sont pas moins animés et moins curieux ; je veux parler de ses deux amis, Alipius et Nebridius.

Un des plus nobles sentimens de l’homme, c’est l’amitié entre jeunes gens. À vingt ans, le cœur aime à répandre les sentimens d’amour dont il est plein ; il aime à aimer, comme le dit si bien saint Augustin. Mais à cet âge l’esprit a aussi son abondance et son ardeur ; il aime aussi à se répandre et à se communiquer. L’homme, à vingt ans, commence à voir partout autour de lui des énigmes qu’il est impatient de résoudre : ici les énigmes de l’ordre social, là les énigmes de la religion. Ce n’est pas seulement, il est vrai, dans la jeunesse que nous apercevons ces énigmes ; elles nous entourent et nous accompagnent pendant toute la vie. Mais dans la jeunesse, on n’est pas encore résigné à n’en pas savoir le mot, et ce n’est que plus tard qu’on s’habitue peu à peu à vivre dans l’obscurité. À vingt ans, qui peut supporter les ténèbres de la condition humaine ? De là à cet âge tant de naïfs efforts pour les percer, tant de méditations profondes ou creuses sur ce sujet, ou plutôt, comme la méditation répugne par son calme à la nature des jeunes gens, tant de conversations entre amis, conversations à perte de vue, et qui cherchent sans fin ni cesse les pourquoi infinis de la religion et de la société.

Cette disposition à chercher ainsi le mot des énigmes est naturelle à la jeunesse ; mais il y a des époques de l’histoire où cette disposition est plus fréquente encore. Dans les époques d’incertitude et de doute, quand les sociétés sont vieilles, quand tout le monde sent que beaucoup de choses vont mourir et que quelques-uns sentent aussi que quelque chose va naître, c’est alors surtout que je conçois entre jeunes amis les longues causeries et les longues promenades. L’amitié est bonne à ces époques de misère morale, car elle soutient et elle encourage les ames. S’il méditait solitairement sur les périls de la société, l’homme tomberait dans le désespoir. L’amitié empêche le découragement en rompant la solitude. Il y a assez de tristesse peut-être dans le monde pour accabler une jeune ame, quoiqu’il en faille beaucoup pour écraser le ressort d’une ame de vingt ans ; mais je défie le monde entier, quelque triste qu’il soit, fût-ce le monde romain au ive siècle, je le défie d’avoir assez de chagrins pour attrister à la fois trois ames de vingt ans : il y en aura toujours une au moins qui restera gaie, et celle-là égayera les autres ; c’est le privilége de la jeunesse. Il faut donc s’aimer entre jeunes gens : il faut s’aimer, quelle que soit l’époque du monde où vous viviez. Si vous vivez dans des temps de doute et d’incertitude, ayez des amis, afin de vous encourager à retrouver ensemble les vérités que le monde a perdues. Ayez des amis, si vous vivez dans des temps tranquilles et calmes, afin d’examiner avec eux les règles que le monde s’est faites et de les vivifier par un peu de controverse ; car si le doute tue la morale, la routine la tue aussi. Ayez des amis enfin, ne fût-ce que pour habituer l’esprit dans la jeunesse à se répandre, à se communiquer, afin que ce ne soit pas le cœur seul qui prenne cette habitude.

Ce que j’aime dans les Confessions de saint Augustin, c’est que ses amis ont tenu une grande place dans sa vie. Livré au doute et à l’incertitude, flottant sans cesse d’une secte à l’autre ; tantôt manichéen, tantôt stoïcien, tantôt épicurien, souvent sceptique et sentant bientôt que le scepticisme ne donne pas le repos qu’il promet[3], il a eu besoin, pour ne pas désespérer de lui-même, de voir ses amis partager ses doutes et ses anxiétés. J’aime à suivre ces trois amis dans leurs longues promenades et dans leurs éternels entretiens ; j’aime à entendre saint Augustin s’écrier, au retour de ces longues causeries : « C’est ainsi, hélas ! que nos trois bouches haletantes de soif imploraient l’eau salutaire, et criaient après la vérité. Toute notre vie et toutes nos actions étaient pleines d’amertume, car lorsque nous cherchions à quoi bon tous nos soins et dans quel but nous vivions, nous ne trouvions que ténèbres et nous nous détournions en gémissant de nos vaines recherches, répétant sans cesse : Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand ! »

Pleins de cette inquiétude d’esprit qui devait les conduire à la vérité, tout était pour ces trois amis un sujet de réflexions et d’études morales. Ils interrogeaient chaque action de leur vie avec un soin scrupuleux, et jamais ames n’ont fait sur elles-mêmes un plus curieux travail. Aussi bien je ne m’en étonne pas : l’étude de soi-même est une partie essentielle de la doctrine chrétienne, et en veillant ainsi sur eux-mêmes, saint Augustin et ses amis étaient chrétiens déjà par le scrupule avant de l’être par la foi. Je citerai deux scènes de ce genre ; elles expliqueront mieux que toutes mes paroles cette disposition à méditer sur soi-même, qui dans saint Augustin et dans ses amis précédait et annonçait le christianisme. Un jour saint Augustin devait prononcer devant l’empereur Valentinien le jeune son panégyrique, genre de discours fort en usage à cette époque. « Mon cœur, dit-il, était plein de tous les soucis de l’ambition ; la pensée de réussir ou de ne pas réussir m’agitait à ce point que j’en avais une sorte de fièvre. Pour calmer un peu l’agitation fébrile de mes esprits, je sortis avec quelques-uns de mes amis. En traversant une rue de Milan, je vis un mendiant qui était ivre ; il était en joie et en gaieté, riant, sautant, criant ; et je me mis à réfléchir qu’avec tous mes soins et toutes mes peines d’ambition, avec tous mes efforts, avec toutes ces passions dont je portais péniblement le fardeau, ce que je cherchais à atteindre, c’était cette joie et ce bonheur où ce mendiant était arrivé avant moi, et où peut-être je n’arriverais jamais. Pour être heureux, il ne lui avait fallu que quelques coupes de vin : et moi, que de fatigues, que de traverses, que de détours, le tout pour arriver, comme lui, à la joie de la terre, car il n’avait pas la vraie joie du cœur ! Mais moi, avec mon ambition, je cherchais une joie plus fausse encore : il était heureux, et moi inquiet ; tranquille, et moi agité et tremblant. Pour dissiper son ivresse, il suffisait d’une nuit à ce mendiant, et moi je m’endormais et m’éveillais avec la mienne. Tristes réflexions qui m’avertissaient de mon mal, mais qui l’augmentaient ; car, si je rencontrais quelque bonheur, je répugnais à le saisir, sachant bien qu’avant même que je pusse le tenir dans mes mains, il allait s’échapper comme tous les bonheurs de ce monde ! »

L’autre scène que je veux citer, et dont saint Augustin n’est pas le héros, est plus curieuse peut-être. L’intérêt y naît aussi du scrupule, et c’est encore un mouvement de l’ame plutôt qu’une action qui est racontée ; mais, de plus, elle montre la lutte entre les idées et les sentimens de la société païenne, et les idées et les sentimens de la société chrétienne. Alipius avait renoncé aux spectacles du cirque. Un jour, à Rome, quelques amis voulurent l’entraîner au cirque pour voir un combat de gladiateurs. Il résista long-temps, mais ils le contraignirent doucement, comme on fait entre amis, et il les suivit. Arrivé dans le cirque, il prit place sur les gradins, au milieu de ses amis ; mais il fermait les yeux, et calme, indifférent, immobile, il refusait ses sens à ce barbare plaisir, quand tout à coup le peuple poussa un grand cri : c’était un gladiateur qui venait de tomber, et vaincu par la curiosité, Alipius ouvrit les yeux. « Son ame reçut une plus cruelle blessure que le gladiateur qui venait d’être frappé. La vue du sang qui coulait remplit son cœur de je ne sais quelle cruelle volupté. Il voulait détourner ses regards, il les sentit s’attacher sur ce corps palpitant. Il buvait à longs traits la fureur du combat ; il se repaissait des crimes de l’arène ; son ame s’enivrait malgré lui d’une joie sanguinaire. Ce n’était plus l’homme traîné de force au cirque ; c’était quelqu’un de la foule, ému comme elle, criant comme elle, ivre de joie comme elle, et comme elle impatient de venir jouir encore des fureurs du cirque. »

Ce récit est remarquable a plus d’un titre, car il découvre un coin de l’état moral de Rome au ive siècle, et il découvre aussi un coin du cœur humain.

Pour s’émouvoir, la Grèce n’avait besoin que des fictions de son théâtre. Il fallait aux Romains des émotions plus fortes. Qu’est-ce que les plaintes harmonieuses d’un Philoctète ou d’un Œdipe ? Rome veut de vrais cris arrachés par la souffrance ; Rome veut de vraies blessures ; Rome veut du vrai sang. Que la Grèce ait donc ses tragédies : Rome a ses jeux du cirque, c’est-à-dire des hommes se battant, se blessant, se tuant, une arène rouge de sang, un sol ébranlé sous les convulsions des mourans, de vraies agonies, de vraies morts, de vrais cadavres. Voilà l’émotion dramatique comme Rome la comprend, voilà le drame de cette société matérialiste ; et pourtant c’est au sein même de ce règne des sens que naît et grandit peu à peu une société destinée à réhabiliter le règne de l’esprit, une société qui a horreur des mœurs, des sentimens, des plaisirs même de ses devanciers. Mais les élus de cette société nouvelle retombent parfois encore malgré eux dans les erreurs de la vieille société. Tel est Alipius ; il flotte du passé à l’avenir, du cirque à l’église, des émotions du corps aux émotions de l’esprit. Sous ce point de vue, Alipius caractérise son siècle.

Il caractérise aussi le cœur humain ; car, ne nous y trompons point, cette volupté du sang qui enivra l’ame d’Alipius quand, ouvrant les yeux, il vit tomber le gladiateur, nous y sommes tous sensibles, si nous n’y prenons pas garde. Je me souviens que, causant avec un de mes amis qui avait vu en Espagne des combats de taureaux, je lui demandais si cela l’avait beaucoup dégoûté. — Oui, au premier moment ; mais dès le second coup d’œil cela m’intéressait au point que je n’en pouvais plus détacher mes regards. — Il avait raison. Quand l’homme ne s’est pas habitué par l’éducation à faire prévaloir les émotions de l’esprit sur les émotions du corps, il n’hésite pas, je le crains, entre une tragédie et une exécution, s’il a déjà vu les deux choses : il va où il est le plus fortement ému ; et ce qui est triste à dire, c’est que deux sortes de personnes sont capables de ces préférences brutales, ceux qui n’ont pas l’esprit cultivé et ceux qui l’ont trop, les ignorans et les raffinés. On commence par l’émotion grossière ; mais c’est aussi par elle, hélas ! qu’on finit.

Il reste, dans les Confessions, un personnage que je n’ai point encore montré, et pourtant c’est le plus important ; je veux parler de sainte Monique, la mère de saint Augustin. C’est elle qui veille sur lui, c’est elle qui demande à Dieu que son fils vienne à la foi chrétienne, et ses pleurs l’emportent enfin. Souvent, le voyant livré aux passions du monde ou aux fantaisies de la philosophie, inquiet, agité, mécontent de lui-même et des autres, souvent sa mère s’est affligée, parfois même elle s’est découragée : elle est allée tout en pleurs consulter un pieux évêque, qui l’a rassurée, lui disant : « Allez en paix, et continuez de prier pour lui, car il est impossible qu’un fils pleuré avec tant de larmes périsse jamais[4]. » Cet évêque croyait à la puissance des larmes d’une mère, et il avait raison. Mais Monique avait mieux que la tendresse qui donne les larmes, elle avait la tendresse qui donne la patience et la force. Lorsque saint Augustin quitte Carthage pour aller à Rome, et qu’il part sans même dire adieu à sa mère, sa mère monte sur un vaisseau et le suit à Rome. Une tempête éclate ; c’est elle-même qui rassure les matelots. Une mère qui va chercher son enfant ne fait pas naufrage. Monique n’était pas seulement pour saint Augustin une sorte de bon génie et d’ange gardien, elle était son guide dans la foi et même dans la doctrine chrétienne ; car elle avait un esprit vif et ardent, capable de pénétrer dans les plus profonds mystères de la grandeur divine, si tant est que la grandeur divine ne se comprenne pas encore mieux par l’ame que par l’esprit. Souvent, dans des conversations pleines de foi et d’enthousiasme, saint Augustin et sa mère, s’échauffant et s’éclairant l’un par l’autre, s’élevaient de concert vers Dieu, comme deux anges de lumière qui s’envolent du même essor. Il est, dans les Confessions, une de ces conversations, je me trompe, une de ces méditations qu’il est impossible d’oublier, tant elle est belle et tant elle prend de solennité par son à-propos même ; car ce fut la veille de la mort de sainte Monique. Ils étaient à Ostie ; ils allaient s’embarquer pour l’Afrique. Elle ramenait son fils dans sa patrie, et elle le ramenait chrétien. Sa mission était remplie sur la terre ; elle n’avait plus qu’à jouir. Dieu, qui l’aimait, voulut que ce fût au ciel qu’elle jouît de son bonheur. « Nous étions assis près de la fenêtre, dit saint Augustin ; sous nos yeux s’étendait un jardin, au-delà, la mer, et sur le rivage les matelots qui se reposaient de la navigation. Nous étions seuls, ma mère et moi, et nous causions doucement ; oubliant le passé et plongés dans la méditation de l’avenir, nous cherchions ce qu’était cette vie immortelle des saints, que ni l’œil, ni l’oreille, ni le cœur même de l’homme ne peuvent apercevoir, et nous demandions à Dieu de nous dévoiler quelque rayon au moins de cette impérissable béatitude. Nous élevant peu à peu des douceurs de la vie des hommes pieux à la vie des bienheureux, nos pensées arrivèrent à ces hauteurs d’où la lumière descend sur la terre, et nous montions encore pour atteindre au centre de l’éternelle félicité et de l’incomparable sagesse. Pendant que nous nous entretenions, l’ame ouverte au souffle de Dieu, nous sentions nos cœurs se remplir d’une douceur ineffable. Dieu nous avait touchés d’un rayon de sa béatitude ; nous soupirâmes alors de bonheur, et l’ame encore pleine de ces prémices de la joie céleste, nous éclatâmes en ces paroles, vains sons, hélas ! qui naissaient et mouraient sur nos lèvres, misérable écho donné à l’homme pour exprimer le verbe éternel de Dieu ! — Silence, disions-nous donc, silence aux bruits de la chair, aux images de la terre et des eaux ; silence aux cieux ; silence à l’ame elle-même, à la pensée de la vie, aux songes de la nuit et aux illusions du jour ; que toute langue se taise, que tout signe s’efface, que tout ce qui est du temps et de la minute s’évanouisse ! À quoi bon le cri perpétuel que cet univers jette à la gloire du créateur ? c’est Dieu, c’est l’Éternel qui nous a créés ! Non, je ne veux entendre que la voix de Dieu ; que Dieu parle, qu’il parle seul dans le silence universel, non avec les langues périssables de la chair, ou la voix harmonieuse des anges, ou le bruit des vents, ou l’emblème des symboles divins ; c’est lui seul que je veux entendre, et à sa voix nos ames s’élèveront, et nos pensées iront se confondre dans l’éternité de la sagesse divine ; ineffables momens d’extase pendant lesquels disparaissent les visions subalternes des hommes, et où l’ame se perd dans la joie d’une unique et immense idée ; merveilleux instans de lumière et d’intelligence que Dieu accorde à nos soupirs, brillante et sainte image de l’éternelle béatitude ! car c’est vraiment là reposer dans la joie du Seigneur ; mais que ce repos est court, ô mon Dieu ! jusqu’au jour qu’il vous plaira de l’éterniser ! »

Après ces heures d’extase, la vie d’ici-bas doit paraître petite et mesquine. Aussi Monique disait à son fils : Je n’ai plus rien à faire en ce monde ! et quelques jours après elle mourut. Saint Augustin n’eut guère à s’étonner de cette mort : les pensées de l’hymne mystique que sa mère avait soupiré avec lui n’étaient déjà plus des pensées de la terre.

Saint-Marc Girardin.

  1. Onze vol. in-8°, nouvelle édition publiée à Paris, par les frères Gaume.
  2. J’ai vu quelque part que le père de Latour, dont Saint-Simon a dit qu’il excellait par l’esprit de gouvernement, et je me hâte de dire, pour qu’on ne soit pas tenté de le prendre pour un homme d’état, que cela signifie seulement que le père de Latour s’entendait admirablement à diriger les consciences ; j’ai vu quelque part que le père de Latour disait qu’il ne fallait faire lire les Confessions qu’à ceux qui revenaient au bien, et non à ceux qui ne l’avaient jamais quitté. Le mot est juste et vrai.
  3. Tenebam enim cor meum ab omni assensione, timens præcipitium et suspendio magis necabar.
  4. M. Villemain, Élémens de l’éloquence chrétienne dans le quinzième siècle, pag. 393.