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Les Congrès catholiques

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Les Congrès catholiques
Revue des Deux Mondes3e période, tome 11 (p. 411-430).
LES
CONGRES CATHOLIQUES


I

Le 18 août 1863 s’ouvrait à Malines la première assemblée générale des catholiques. Une agitation extraordinaire régnait dans cette paisible cité, où l’herbe verdit le pavé des rues les plus fréquentées. Dès le matin, de nombreux convois avaient amené de Bruxelles et de toutes les parties de la Belgique les 2,000 ou 3,000 adhérens à l’œuvre du congrès ; à onze heures, une messe solennelle célébrée par M61, Engelbert Sterckx, cardinal-archevêque, les réunissait dans l’imposante cathédrale de Saint-Rombaut. Dans l’assistance, composée pour les trois quarts de membres du clergé séculier ou régulier, on remarquait Mgr Ledochowski, nonce du pape, le cardinal Wiseman, les évêques de Namur, de Tournay, de Gand, plusieurs évêques anglais, l’évêque de Jérusalem (du rite arménien), dont le chapeau de haute forme recouvert d’un voile violet et la longue barbe blanche attiraient tous les regards. La messe dite, les membres du congrès se formèrent en cortège pour se rendre dans la salle du petit séminaire, où l’assemblée allait siéger, les deux cardinaux en robe rouge marchant en tête, escortés d’une escouade de jeunes commissaires revêtus d’une écharpe aux couleurs papales, blanc et or, à qui était confiée la mission, aisée d’ailleurs, de maintenir l’ordre. La salle des séances, d’une architecture fort simple, mais vaste et commode, avait été ornée de guirlandes et de drapeaux aux couleurs nationales belges. Sur l’estrade réservée au bureau s’élevait un dais de velours rouge avec un christ d’ivoire ; au-dessus, un portrait de Pie IX. Un simple pupitre servait de tribune. A une heure, le cardinal-archevêque de Malines ouvrait la session du congrès par un discours, dans lequel il rappelait les services que l’esprit d’association avait rendus au catholicisme. Au milieu de cette allocution, écoutée avec un silence religieux, un incident jeta le désordre dans l’assemblée, et des esprits superstitieux en auraient pu tirer un fâcheux présage : une estrade élevée dans le fond de la salle fléchit sous le poids des spectateurs ; il s’ensuivit une panique qui s’apaisa à grand’peine. Le calme s’étant rétabli, le cardinal-archevêque termina son discours en annonçant qu’une messe serait célébrée tous les jours à l’intention des membres du congrès et en leur donnant dans la formule sacramentelle la bénédiction qu’ils reçurent à genoux : benedictio Dei omnipotentis et filii et spiritus sancti descendat super vos et maneat. M. de Gerlache, un des fondateurs de l’indépendance de la Belgique et la personnalité la plus considérable du parti catholique, qui avait accepté la présidence du congrès, se chargea ensuite de développer le programme des travaux de l’assemblée, puis celle-ci se sépara pour se rendre dans les locaux préparés pour les sections. Il y en avait cinq entre lesquelles les membres étaient libres de choisir et qui comprenaient les œuvres religieuses, les œuvres de charité, l’instruction et l’éducation chrétiennes, l’art chrétien et la musique religieuse, la liberté religieuse, publications, associations, etc. ; mais les travaux des sections ne devaient avoir qu’une importance secondaire. Tout l’intérêt allait se concentrer dans les séances publiques : en effet, la réunion comptait dans son sein plusieurs orateurs illustres, M. le cardinal Wiseman, M. Cochin, M. Adolphe Deschamps et le plus illustre de tous, M. de Montalembert, qui, rompant pour la première fois depuis douze ans le silence auquel les événemens l’avaient condamné, se proposait de développer la maxime fameuse : « l’église libre dans l’état libre. » Son discours ou plutôt ses discours, car il y en eut deux et ils remplirent les deux séances publiques du 20 et du 21, furent l’événement du congrès. Prononcés en présence d’un auditoire laïque, ils auraient eu sans doute un long retentissement ; mais, s’adressant à une assemblée composée presque exclusivement de membres du clergé, au milieu d’un appareil solennel, ils acquéraient une importance et une signification exceptionnelles, que l’attitude de l’assemblée devait accentuer encore davantage.

Salué à son entrée par des applaudissemens enthousiastes qui éclataient surtout avec une bruyante vivacité dans le fond de la salle, occupé par les simples prêtres et les élèves du séminaire, M. de Montalembert s’inclina, en s’excusant de n’apporter qu’un discours écrit et en demandant la permission de parler assis. Il déroula un manuscrit volumineux et en commença la lecture au milieu d’un silence absolu. Sa voix, d’abord hésitante, s’éleva par degrés, son accent se passionna, et, si l’on n’avait point vu les feuillets que sa main enlevait d’un geste fébrile, on aurait pu croire à une improvisation ; mais l’auditoire était plus intéressant encore à observer que l’orateur : tandis qu’une curiosité ardente et sympathique se peignait sur les visages de la foule des prêtres et des laïques, on pouvait remarquer une certaine préoccupation et une certaine gêne dans l’attitude des hauts dignitaires du clergé, et à mesure que l’orateur avançait dans sa lecture, cette différence entre l’expression des sentimens de ces deux catégories d’auditeurs devenait plus marquée. Dès les premières pages, l’ancien collaborateur de Lamennais entrait avec une âpre véhémence au cœur de son sujet :


« Les catholiques sont partout, dit-il, excepté en Belgique, inférieurs à leurs adversaires dans la vie publique, parce qu’ils n’ont pas encore pris leur parti de la grande révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples. Ils éprouvent un insurmontable mélange d’embarras et de timidité en face de la société moderne. Elle leur fait peur : ils n’ont encore appris ni à la connaître, ni à l’aimer, ni à la pratiquer. Beaucoup d’entre eux sont encore, par le cœur, par l’esprit, et sans trop s’en rendre compte, de l’ancien régime, c’est-à-dire du régime qui n’admettait ni l’égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience. Cet ancien régime avait son grand et beau côté : je ne prétends pas le juger ici, encore moins le condamner. Il me suffit de lui connaître un défaut, mais capital : il est mort, il ne ressuscitera jamais ni nulle part. »


Un véritable frémissement parcourut l’assemblée à ce début, et malgré l’attitude réservée des dignitaires de l’église l’orateur put s’apercevoir qu’il était en pleine communion d’idées et de sentimens avec l’immense majorité de son auditoire. Insistant encore sur sa pensée, comme un chirurgien qui sonde une plaie à fond, l’orateur invita les catholiques à renoncer au vain espoir de voir renaître un régime de privilège, il les engagea à se tourner résolument du côté de la démocratie et de la liberté.


« Sans doute il ne faut pas, dit-il, être idolâtre de l’esprit moderne. Je n’ai pas plus de confiance dans le suffrage universel que dans l’infaillibilité royale. Rien dans les pouvoirs d’ici-bas n’est infaillible, rien n’est absolu, rien n’est parfait ; mais l’essentiel est de reconnaître parmi les forces sociales et les principes politiques ce qui est déjà hors d’âge et hors de service, bien que toujours digne de nos respects et de nos regrets. L’essentiel, dans tous les arts, et surtout dans la politique, qui est le premier de tous, est de distinguer le possible de l’impossible, la fécondité de la stérilité, la vie de la mort. »


L’impossible, c’est la résurrection du vieux système de la protection de l’église catholique par l’état, à l’exclusion de toute autre église. Il faut renoncer à ce régime du privilège ; il faut y renoncer sincèrement et absolument :


« Et il ne suffit pas que cette renonciation soit tacite et sincère, il faut qu’elle devienne un lieu-commun de la publicité ; il faut nettement, hardiment, publiquement protester à tout propos contre toute pensée de retour à ce qui irrite ou inquiète la société moderne… Désavouons donc sans relâche tout rêve théocratique, afin de n’être pas stérilement victimes des défiances de la démocratie, et, pour mettre à couvert des orages du temps cette indépendance du pouvoir spirituel qui est plus que jamais le suprême intérêt de nos âmes et de nos consciences, proclamons en toute occasion l’indépendance du pouvoir civil… »


De nouvelles acclamations interrompirent ici l’orateur ; elles redoublèrent quand il déclara avec une nouvelle insistance que l’église ne pouvait être libre désormais qu’au sein de la liberté générale, et que, pour ce qui le concernait personnellement, il voyait dans cette solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique un progrès immense. « Je conçois très bien, reprit-il avec un accent moitié révérencieux, moitié ironique, qu’on en juge autrement et que l’on regrette ce qui n’est plus avec une respectueuse sympathie. Je m’incline devant ces regrets ; mais je me redresse et je regimbe dès que l’on prétend ériger ces regrets en règle de conscience, diriger l’action catholique dans le sens de ce passé évanoui, dénoncer et condamner ceux qui repoussent cette utopie. »

Au surplus, ajoutait-il avec un redoublement d’ardeur véhémente, il n’y a pas lieu de regretter ce passé à jamais évanoui, car l’église a toujours, en dépit des apparences, beaucoup plus souffert de la protection du bras séculier qu’elle n’en a profité. Chaque fois qu’elle a dû vivre et lutter seule contre ses adversaires, elle a retrouvé avec une merveilleuse rapidité les beaux jours de sa force et de sa jeunesse. Comme exemple à l’appui, il n’hésitait pas à citer l’époque qui suivit la concession de l’édit de Nantes :


« Aussitôt éclata cette magnifique efflorescence du génie, de la discipline, de l’éloquence, de la piété, de la charité catholiques, qui place le XVIIe siècle au premier rang des siècles de l’église. »


Louis XIV révoque l’édit de Nantes : « Tout le monde y vit le triomphe de l’église. On crut l’orthodoxie à jamais garantie et l’hérésie extirpée. Or c’est précisément le contraire qui arriva. C’est l’église catholique qui, après un siècle tout entier de décadence, se vit à la veille d’être extirpée du sol de la France. La révocation de l’édit de Nantes ne donna pas seulement le signal d’une odieuse persécution. Avec le cortège d’hypocrisies et d’inhumanités qu’elle traînait à sa suite, elle fut l’une des principales causes du relâchement du clergé, des débordemens et des profanations du XVIIIe siècle. La foi et les mœurs disparaissaient graduellement quand la révolution vint proscrire l’église. Celle-ci ne se releva que dans le sang. »


Poursuivant jusqu’au bout cette thèse, l’orateur rappelait que, sous la restauration, l’église était au pouvoir, que le ministre de l’instruction publique était un évêque, que les instituteurs de toutes les paroisses étaient nommés par les évêques, que les professeurs de tous les collèges étaient épurés par Mgr Frayssinous. Or à quoi avait abouti toute cette protection donnée à la religion ? Elle n’avait abouti qu’à lui faire atteindre les dernières limites de l’impopularité, au point qu’en 1830 les prêtres, l’abbé Lacordaire entre autres, étaient réduits à ne sortir dans la rue que sous un déguisement laïque. Sous le gouvernement sceptique et indifférent de Louis-Philippe au contraire, on voit le clergé regagner une partie de la légitime influence que les faveurs de la restauration lui avaient fait perdre. Après le 2 décembre, des catholiques imprévoyans se précipitent aux pieds du pouvoir absolu, en lui disant : « Soyez à nous, nous sommes à vous ! » Aussitôt le clergé est remis en suspicion, la situation de l’église redevient périlleuse, et l’orateur conclut par ces paroles cruellement prophétiques :


« S’il éclatait aujourd’hui une nouvelle révolution, on frémit à la pensée de la rançon qu’aurait à payer le clergé pour la solidarité illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l’église et l’empire. »


Donc plus de protection, plus de privilèges pour l’église, la liberté ! L’une et l’autre, l’église et la liberté, ont également à gagner à cette alliance sous l’inévitable règne de la démocratie. L’écueil de la démocratie, c’est la démagogie, et celle-ci conduit au césarisme. La religion empêchera la démocratie de tomber dans les abîmes de la démagogie et du socialisme, et au besoin elle résistera au césarisme. Le pape n’a-t-il pas seul tenu tête à Napoléon ? Refouler les envahissemens de l’état, consacrer le droit de propriété, respecter la liberté individuelle, établir et maintenir le droit d’association, voilà ce qu’exigent les progrès et la consolidation de la démocratie, voilà aussi ce que doit vouloir l’église, car nul n’en profitera autant qu’elle ! Il faut accepter sans retour et sans crainte les principes et les institutions de la société moderne, y compris même le suffrage universel.


« Dût-elle même n’y rencontrer qu’un perpétuel mécompte, s’y exposer avec bonne foi et avec confiance dans son droit serait mille fois moins humiliant que de tout attendre soit de la faveur d’un prince, ce qui est le plus grossier des pièges, soit de la reconstruction d’une aristocratie, ce qui est la plus chimérique des utopies. » (Très bien ! très bien !)


Enfin l’orateur faisait acclamer par cette assemblée cléricale un éloge déjà à la vérité un peu ancien des « principes de 89 » par un homme « qui est devenu, disait-il, le plus illustre de nos évêques : »


« Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres… Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 1789. Vous avez fait la révolution de 1789 sans nous et contre nous, mais pour nous, Dieu le voulant ainsi malgré vous [1]. » (Applaudissemens prolongés.)


M. de Montalembert terminait ce premier discours en transportant son auditoire au pied de la colonne commémorative que la Belgique a élevée en l’honneur du congrès auquel elle doit sa constitution libérale. Quatre statues assises au pied de ce monument représentent les libertés essentielles : la liberté de l’enseignement, la liberté d’association, la liberté de la presse et la liberté des cultes. Après une apologie passionnée des trois premières, l’orateur renvoyait à la séance suivante pour traiter de la dernière, qu’il considérait comme la plus importante et la plus nécessaire : la liberté des cultes.

Avons-nous besoin de dire combien fut grande l’émotion causée par ce discours, qui dépassait tout ce qu’on avait pu attendre de l’illustre champion de l’alliance du catholicisme avec la liberté ? Il n’y eut aucune protestation ; mais, tandis que l’affluence de la foule des auditeurs appartenant aux rangs inférieurs du clergé se trouvait encore augmentée le lendemain, on remarquait quelques vides sur les sièges réservés aux dignitaires de l’église. Une acclamation immense accueillit, à son entrée dans la salle, l’orateur qui avait traduit en un langage magnifique les aspirations secrètes de la masse du petit clergé, chez lequel les traditions libérales de 1830 étaient demeurées vivantes. On savait qu’il allait aborder des questions ardues et semées d’écueils ; une curiosité passionnée et anxieuse se peignait sur les visages. L’orateur irait-il se briser contre ces écueils redoutables, ou réussirait-il à y échapper ? En tout cas, il ne craignit point de les affronter. Comme il l’avait fait la veille, il alla droit au cœur de la question, en déclarant qu’il demandait la liberté entière, absolue, non-seulement pour les catholiques, mais encore pour tous les cultes et toutes les opinions, non-seulement pour la vérité, mais encore pour l’erreur. Que la liberté morale me donne, dit-il, la faculté de choisir entre le bien et le mal, et non le droit de choisir le mal, c’est une vérité de foi et de raison ; mais, pour éclairer et déterminer mon choix, je ne veux écouter que l’église et non l’état. Je ne veux pas être contraint par l’état de croire ce qu’il croit vrai, parce que l’état n’est pas juge de la vérité, parce que l’état, le pouvoir civil et laïque, est souverainement incompétent en matière religieuse. Sa compétence se borne à ce qui importe à la paix publique, aux mœurs publiques. Elle ne va pas au-delà. L’état n’a donc pas à intervenir dans les questions qui intéressent la liberté de conscience ; il n’a d’autre mission que d’en garantir les manifestations. Après avoir cité cette noble maxime de M. Guizot : « le principe de la liberté religieuse consiste uniquement à reconnaître le droit de la conscience humaine à n’être pas gouvernée dans ses rapports avec Dieu par des décrets et des châtimens humains, » il y ajoutait cette glose : « la force publique doit me protéger contre celui qui m’empêcherait d’aller à l’église, mais la force publique qui voudrait me mener à l’église malgré moi serait, ajuste titre, aussi ridicule qu’insupportable. » Ainsi donc plus de recours à l’état pour protéger la vérité contre l’erreur ; plus d’intervention du bras séculier, plus de loi de protection en matière de cultes, encore une fois la liberté pour tous, rien que la liberté !


« Peut-on aujourd’hui demander la liberté pour la vérité, c’est-à-dire pour soi (car chacun, s’il est de bonne foi, se croit dans le vrai) et la refuser à l’erreur, c’est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ? Je réponds nettement : non ! Ici, je le sens bien, incedo per ignes. Aussi je me hâte d’ajouter encore une fois que je n’ai d’autre prétention que celle d’exprimer une opinion individuelle : je m’incline devant tous les textes, tous les canons qu’on voudra me citer. Je n’en contesterai ni n’en discuterai aucun ; mais je ne puis refouler aujourd’hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l’exprimer après avoir lu depuis douze ans ces essais de réhabilitation d’hommes et de choses que personne dans ma jeunesse, personne parmi les catholiques ne songeait à défendre. Je le déclare donc, j’éprouve une invincible horreur pour tous les supplices, et toutes les violences faites à l’humanité, sous prétexte de servir et de défendre la religion. Les bûchers allumés par une main catholique me font autant d’horreur que les échafauds où les protestans ont immolé tant de martyrs (mouvement et applaudissemens). Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes propres lèvres et j’en frémis de douleur (nouveaux applaudissemens)… L’inquisiteur espagnol disant à l’hérétique : La vérité ou la mort m’est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : La liberté, la fraternité ou la mort (acclamations). La conscience humaine a le droit d’exiger qu’on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. » (Nouvelles et immenses acclamations.)


Au surplus, quoi qu’on fasse et quels que soient les regrets qu’inspire le passé, le passé ne peut pas renaître. L’église catholique ne peut plus prétendre qu’à la liberté. Les uns peuvent soutenir que c’est là un malheur, les autres que c’est un bonheur et un immense progrès. Ni les uns ni les autres ne peuvent nier que ce soit « un fait. » L’orateur se garde de le regretter. Il pense que le monopole est mortel à l’église, et il fait à l’appui une peinture ardemment colorée de la décadence du catholicisme, dans les pays où il a joui le plus longtemps et le plus complètement des bienfaits illusoires de la protection exclusive de l’état.


« L’Italie, l’Espagne et le Portugal sont là pour nous prouver l’impuissance radicale du système compressif, de l’antique alliance de l’autel et du trône pour la défense du catholicisme. Nulle part ailleurs, de nos jours, la religion n’a reçu de blessures plus cruelles ; nulle part ses droits ne sont ou n’ont été plus méconnus. Les gouvernemens des deux péninsules avaient prétendu y établir un blocus hermétique contre l’esprit moderne, et nulle part cet esprit n’a fait plus de ravages. Nous qui ne sommes plus jeunes, nous les avons connus avant leur chute, ces gouvernemens absolutistes et catholiques ; nous avons connu le despotisme plus ou moins éclairé, mais essentiellement clérical, de Ferdinand VII en Espagne, de Ferdinand Ier et II à Naples, de Charles-Albert en Piémont. Qu’en est-il résulté dans leurs royaumes ? Un engourdissement universel des âmes et des intelligences chez les honnêtes gens, une colère impuissante chez un petit nombre de gens zélés, chez les autres la passion fanatique du mal. On avait garrotté et étouffé l’esprit public, qui ne s’est réveillé que pour se livrer à l’ennemi. L’orage n’y a trouvé que des cœurs atrophiés par la suppression de la vie politique et incapables de suffire à des circonstances nouvelles. Le faux libéralisme, l’incrédulité, la haine de l’église, avaient tout envahi. Sous la croûte superficielle de l’union de l’église et de l’état ou même de la subordination de l’état à l’église, la lave révolutionnaire avait creusé son lit et consumait en silence les âmes dont elle avait fait sa proie (mouvement). Au premier choc, tout a croulé, tout, et pour ne plus jamais se relever. Ces paradis de l’absolutisme religieux sont devenus le scandale et le désespoir de tous les cœurs catholiques. » (Mouvement général d’adhésion. Applaudissemens.)


En regard de ce tableau, l’orateur montre les progrès que le catholicisme réalise tous les jours dans les pays où il ne peut invoquer que le bénéfice du droit commun, où il est exposé sans protection, sans privilège d’aucune sorte, à la concurrence des autres cultes, en Belgique, en Angleterre, aux États-Unis. Il fait ressortir encore la supériorité morale des triomphes de la religion catholique dans les pays « où tout est permis contre elle » sur l’empire « équivoque et éphémère » qu’elle a dû ailleurs à l’emploi de la force ; puis il conjure les catholiques de renoncer à ce système de protection décevant et funeste, il les conjure d’entrer dans la société moderne sans arrière-pensée, sans esprit de retour, et de se conduire de telle sorte que personne n’ait le droit de révoquer en doute leur sincérité.


« N’ayons pas les apparences de vouloir nous introduire dans la société moderne en arborant ses couleurs, en invoquant ses principes, en réclamant des garanties tant que nous sommes les plus faibles, afin de pouvoir nous retourner à un jour donné contre les droits de nos adversaires sous prétexte que l’erreur n’a pas de droits. Après avoir dit en d’autres temps : « L’église ne demande rien de plus que là seule liberté, la liberté de tout le monde » (Univers, mars 1848), ne nous laissons jamais entraîner à dire sous l’empire d’une protection illusoire : L’église seule doit être libre… Comment ne voit-on pas qu’agir ainsi, parler ainsi, c’est fournir aux ennemis, aux faux libéraux, précisément le prétexte dont ils ont besoin contre nous ?

« C’est colorer, je dis mieux, c’est autoriser, c’est justifier toutes les exclusions, toutes les oppressions, toutes les iniquités dont ils ne se feront pas faute pour nous empêcher d’acquérir ou de jouir pleinement et paisiblement de la liberté dont on leur annonce d’avance qu’on les privera dès qu’on sera plus fort qu’eux. (Mouvement général d’adhésion.)

« Oui, catholiques, entendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les deux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne nous l’accordera jamais : donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu’on vous la donne là, où vous êtes des esclaves. » (Applaudissemens unanimes et longuement prolongés.)


Cette brûlante apologie de l’alliance du catholicisme avec la liberté, M. de Montalembert la terminait en déclarant qu’il soumettait toutes ses expressions comme toutes ses opinions à l’infaillible autorité de l’église, mais non sans ajouter ces fières paroles empruntées au comte de Maistre : « Quand même ma respectueuse voix s’élèverait jusqu’à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y être prise pour celle de l’audace ou de l’imprudence. Dieu donne à la franchise, à la fidélité, à la droiture, un accent qui ne peut être ni contrefait, ni méconnu. » Les acclamations qui saluèrent l’orateur au moment où il se leva après avoir prononcé ces dernières paroles retentissent encore à nos oreilles. L’assemblée tout entière se leva en proie à une indicible émotion, et les cris mille fois répétés de vive Montalembert ! éclatèrent dans la salle et jusque sur l’estrade. Ce merveilleux manifeste sembla, ce jour-là et même les jours qui suivirent, avoir conquis jusqu’aux cardinaux. Mgr Wiseman prononça un discours où l’on retrouvait un écho des paroles de l’illustre apôtre du catholicisme libéral. En constatant les progrès du catholicisme en Angleterre, il fit l’apologie de la liberté dont jouissent les catholiques sur le sol britannique. Après lui, M. Cochin, dans une vive et spirituelle allocution, entreprit de réconcilier les catholiques avec la science et le progrès matériel. Il parla en d’excellens termes des chemins de fer qui avaient permis aux membres de l’assemblée de se réunir, de la télégraphie qui leur donnait les moyens de communiquer à chaque heure du jour avec leurs familles ; il n’oublia pas même la photographie, grâce à laquelle ils allaient pouvoir faire un échange fraternel de leurs portraits. Les progrès matériels, dit-il, sont la rédemption terrestre de l’humanité. Dieu moins sévère et l’homme moins faible, voilà le résultat du christianisme. Jésus-Christ, qui a effacé la distance qui séparait l’homme de Dieu, ne peut pas trouver mauvais que nous effacions les distances qui nous séparent les uns des autres. — Les votes du congrès se ressentirent de ce souille libéral. On adopta une série de résolutions ayant pour objet l’observation du dimanche, la multiplication des journaux et des associations catholiques, mais par la seule vertu de la liberté ; la résolution relative aux associations était rédigée de cette façon particulièrement significative.


« Il est de l’intérêt des catholiques comme de tous les citoyens qui veulent sincèrement la liberté de substituer autant que possible à l’intervention et à l’omnipotence de l’état l’énergie créatrice et le principe d’expansion de l’esprit d’association. »


Ces discours et ces résolutions n’eurent point cependant tout le retentissement qu’ils méritaient. Les libéraux, qui redoutaient, dans un intérêt de parti, les progrès du catholicisme libéral, affectèrent de ne voir dans le congrès de Malines qu’une démonstration excentrique sans importance et même sans sincérité ; les dignitaires du clergé qui s’étaient jetés dans cette aventure, sans en prévoir peut-être toutes les suites, se demandaient, non sans inquiétude, ce qu’on en penserait à Rome. Leurs craintes ne tardèrent pas à se trouver justifiées. Le 21 décembre 1863, le pape écrivait à l’archevêque de Munich une lettre dans laquelle, exprimant son opinion sur les congrès en général, il manifestait la surprise « extraordinaire » que lui avait causée la convocation de ces assemblées et les appréhensions de toute nature qu’il en avait ressenties. Il frappait d’un blâme formel et absolu l’audace de ces catholiques qui, « dupes de malheureuses illusions, » osent vouloir pour la science « une liberté trompeuse et très peu sincère ; » il insistait enfin sur la nécessité de ne pas borner aux articles de foi l’obéissance due au chef de l’église. Cette lettre causa naturellement une vive émotion parmi les adhérens du congrès de Malines. Elle ne les empêcha pas cependant de se réunir de nouveau en session, au mois d’août 1864 ; mais M. de Montalembert n’assista pas à ce second congrès, dont le ton n’en resta pas moins libéral. Mgr Dupanloup y prononça un éloquent discours sur la question de l’enseignement, et il n’hésita pas à déclarer, aux applaudissements enthousiastes de 3,000 ou 4,000 auditeurs, que le plus mauvais des maîtres, c’est l’ignorance. Enfin parmi les résolutions du congrès, il s’en trouvait une recommandant d’une façon toute spéciale l’introduction ou le développement de l’enseignement de l’économie politique dans les établissemens catholiques. Malgré l’abstention de M. de Montalembert, il semble que l’on n’ait pas été à Rome plus content de ce deuxième congrès qu’on né l’avait été du premier, et ce n’est pas émettre une simple conjecture que d’avancer que ces deux réunions du catholicisme libéral hâtèrent, si elles ne déterminèrent point la publication de l’encyclique Quanta cura et du Syllabus. Ces deux pièces, où toutes les propositions qui avaient servi d’étoffe au manifeste de M. de Montalembert et dont l’esprit avait inspiré les délibérations et les résolutions des assemblées des catholiques libéraux étaient condamnées, parurent le 8 décembre, trois mois après le second congrès de Malines. Nous n’avons pas besoin de rappeler l’effet qu’elles produisirent dans le monde catholique, et la consternation où elles plongèrent cette foule de membres du petit clergé qui avaient acclamé les doctrines libérales du grand orateur du congrès de Malines. Quelques catholiques libéraux opiniâtres et subtils ne perdirent pas néanmoins tout espoir. N’allèrent-ils pas jusqu’à se flatter de concilier avec ces doctrines si formellement réprouvées l’encyclique et le Syllabus ? Ce fut sous l’empire de cette illusion que les promoteurs de l’assemblée générale des catholiques convoquèrent à Malines un troisième congrès en septembre 1867. Mgr Dupanloup, M. de Falloux et le père Hyacinthe y assistèrent ; mais dès le début on s’aperçut que la situation avait changé du tout an tout. Une adresse au pape mit le feu aux poudres. L’encyclique n’y était pas nommée, et cette omission provoqua d’aigres réclamations de la part de la minorité syllabisante ; en vain le président de l’assemblée, M. Dellafaille, déclara que a nul ne pouvait douter de l’adhésion absolue et sans réserve de tous les membres du congrès à l’encyclique de Pie IX et à l’encyclique interprétée au sens de Pie IX : » il était visible que le congres ne pouvait, sans se renier lui-même, adhérer à un document qui condamnait des idées et des principes qu’il avait naguère acclamés avec un enthousiasme si ardent et si sincère. D’un autre côté, comment protester sans tomber dans le schisme ? Que faire donc ? Se dissoudre, cesser de se réunir ; il n’y avait pas d’autre parti à prendre. C’est à ce parti en effet que s’arrêta l’assemblée générale des catholiques. Le catholicisme libéral avait vécu, l’encyclique et le Syllabus l’avaient tué, et avec lui le congrès de Malines.


II

Le catholicisme libéral ayant eu ses congrès, le catholicisme syllabisaflt a voulu avoir les siens, et on peut ajouter qu’il a calqué leur organisation sur celle de cette « assemblée générale des catholiques de Malines » dont nous venons de rappeler les tristes destinées. Comme à Malines, les congrès catholiques qui viennent de tenir leur session à Poitiers et à Reims, précisément à la même époque où l’assemblée de Malines tenait la sienne, étaient divisés en sections ayant chacune une série particulière d’œuvres et de questions à étudier. Les sections nommaient des commissions et celles-ci faisaient des rapports ou présentaient des résolutions que l’on discutait et que l’on votait en séance publique ; mais là s’arrêtait l’analogie, et ce n’est pas à Poitiers ou à Reims que l’on aurait pu entendre vanter les mérites de la liberté religieuse ou même de la liberté d’enseignement. Il est assez malaisé de s’expliquer pourquoi ces deux congrès ont été tenus en même temps ; un seul aurait suffi à la rigueur, car leurs programmes ne différaient point d’une manière sensible. Toutefois, en dépit des programmes, et quoique le principe moderne de la division du travail eût pu paraître entaché d’hérésie à des gens qui veulent revenir à la société et même à l’industrie du moyen âge, chacune de ces assemblées poursuivait un but spécial : à Poitiers, on s’occupait principalement de la question de l’enseignement et des moyens pratiques de tirer parti de la nouvelle loi sur l’enseignement supérieur ; à Reims, on s’occupait presque exclusivement des œuvres ouvrières catholiques. Nous avons peu de chose à dire du congrès de Poitiers, dont nous ne connaissons d’ailleurs les travaux que par les comptes-rendus fort incomplets des feuilles religieuses. Nous savons que Mgr Cartuyrels, vice-recteur de l’université libre de Louvain, y a exposé dans un discours substantiel l’histoire de la fondation et des progrès de cette institution ; nous savons aussi que Mgr Nardi, auditeur de rote, a jugé à propos de protester contre l’enseignement libre qui a lui donne le frisson » et qu’il a assimilé à l’empoisonnement des rivières. On s’est étonné de cette protestation, dont il était permis de contester tout au moins l’opportunité. Ne venait-elle pas en effet à l’appui de cet argument d’ailleurs peu libéral de ces libéraux doctrinaires qui refusent le bénéfice de la liberté aux ennemis de la liberté ? Mais Mgr Nardi pouvait-il laisser passer sans protestation une hérésie formellement condamnée par l’encyclique et le Syllabus ? Pie IX n’a-t-il pas, dans cette dernière pièce, qualifié de « liberté de la perdition » le droit prétendu, que les citoyens posséderaient « de répandre publiquement et extérieurement leurs pensées soit par la parole, soit par la presse, soit par tout autre moyen ? » Mgr Nardi s’est borné à rappeler, en matière d’enseignement, la pure doctrine de l’église. Sa protestation n’était-elle pas en quelque sorte obligée ? En revanche, le R. P. Sambin, de la compagnie de Jésus, n’a-t-il pas été au-delà du nécessaire en faisant, dans un rapport sur l’importance et la nécessité des nouvelles facultés de droit au point de vue catholique, l’apologie du droit divin ? On a vu plus haut que M. de Montalembert avait engagé les catholiques à ne pas reculer devant le suffrage universel, sans se montrer d’ailleurs plus épris de la souveraineté du peuple que du droit divin. Selon le P. Sambin au contraire, tout le mal social dont nous souffrons provient uniquement de ce faux principe, en vertu duquel « le pouvoir ne descend plus de Dieu, sa source première, mais du peuple qui le délègue. » Où était la nécessité de cette profession de foi, personne n’ayant, que nous sachions, défendu le suffrage universel et la souveraineté du peuple au congrès de Poitiers ? A quoi bon signaler ainsi par avance les facultés de droit catholiques comme des foyers de propagande de la cause du droit divin ? N’était-ce pas trop de zèle ?

Mais ne nous laissons pas attarder au congrès de Poitiers. Il se peut sans doute que bien des choses intéressantes y aient été dites sur les moyens de mettre à profit cette « liberté d’enseignement » qu’on ne doit pas confondre avec « l’enseignement libre, » à moins de donner le frisson à Mgr Nardi ; mais rien n’en a transpiré dans les comptes-rendus de la presse religieuse, et nous sommes réduits sur ce point à de simples conjectures. Il faut croire toutefois qu’après mûres délibérations « l’œuvre des universités catholiques » n’a point paru aussi aisée qu’elle l’avait semblé d’abord, et qu’au lieu de couvrir la France d’universités catholiques, on se contentera d’en fonder une ou deux tout au plus. Nous n’y trouvons rien à redire, et nous passons au congrès des œuvres ouvrières catholiques de Reims.

Ici, nous nous trouvons en présence d’un fait nouveau, et qui mérite d’être étudié, quoique l’importance en ait été exagérée. Nous voulons parler de l’œuvre des comités et des cercles d’ouvriers, dont M. le capitaine de Mun s’est fait l’apôtre, et qui est née en 1871, au lendemain de la commune. Le but des « comités » est de fonder des cercles d’ouvriers, ainsi que d’autres œuvres d’enseignement, de prévoyance ou de charité. Un comité central établi à Paris est chargé de la direction générale de l’œuvre. Il a partagé la France en sept zones, et dans chacune des comités locaux ont été successivement institués. Chaque comité local est partagé en quatre sections comprenant, 1° la propagande, 2° la fondation et l’entretien des cercles, 3° les finances, la création et l’administration des ressources, 4° l’enseignement. Le président du comité et les chefs des sections constituent le secrétariat, qui gouverne l’œuvre d’une façon tout autoritaire, nous pourrions dire même toute militaire, car l’armée a fourni une bonne partie du personnel actif des comités. Les comités sont, comme on voit, le rouage moteur qui donne l’impulsion et la vie à toutes les autres œuvres. Il en existe aujourd’hui environ 50 qui ont fondé une centaine de cercles. Quant aux œuvres de toute sorte, actuellement en fonctions, un rapport de M. le comte Gaston Yvert nous en donne le chiffre. Elles sont au nombre de 1,127 avec un total approximatif de 136,000 adhérens. Parmi ces œuvres, les plus importantes sont les cercles et l’œuvre des conférences ou de Jésus ouvrier, consacrée à l’enseignement. Les cercles offrent quelques points de ressemblance avec les mechanics institutions d’Angleterre ; ce sont des lieux de réunion où les ouvriers affiliés trouvent des distractions destinées à remplacer pour eux celles du club ou du cabaret, toutefois en dehors de la famille, les femmes et les enfans n’étant pas admis aux réunions des cercles. Divers avantages matériels leur sont en outre offerts ; on leur délivre des diplômes qui leur servent de recommandation auprès des chefs d’industrie catholiques ; on se charge de trouver du travail à ceux qui sont sans emploi, de leur distribuer des secours en cas de maladie et de chômage, etc., etc. L’œuvre de Jésus ouvrier ne se borne pas seulement à organiser des conférences au sein des cercles ; elle répand aussi par centaines de mille des petites feuilles ou tracts sur toute sorte de sujets religieux, moraux ou économiques.

Telle est l’organisation dans laquelle il s’agit d’englober successivement la classe ouvrière en la plaçant sous une tutelle à la fois militaire et cléricale ; mais les chiffres que nous venons de citer attestent que, malgré des efforts dont on ne peut que louer la persistance, les résultats sont demeurés jusqu’à présent assez minces. Notons encore à ce propos que les « cercles » n’ont pas réuni plus d’une dizaine de milliers d’adhérens : à Paris, où ils sont au nombre de 7, ils n’en comptent pas plus de 1,100 à 1,200 ; à Lyon, il y en a 5 avec 700 ou 800 adhérens. C’est peu, on en conviendra, et les secrétaires de l’œuvre ne dissimulent pas les difficultés que l’on éprouve à surmonter les défiances et le mauvais vouloir manifeste des masses ouvrières. Cependant les rapports présentés au congrès sont empreints de l’optimisme le plus confiant, et les imaginations échauffées par les résultats acquis enfantent les plus vastes projets. Il ne s’agit plus seulement de fonder des cercles d’ouvriers, il s’agit de créer des « ateliers catholiques, » mieux encore, de ressusciter les corporations avec les confréries, telles qu’elles florissaient au moyen âge. « Ne voyez-vous pas, disait naguère le promoteur des comités catholiques, M. de Mun, dans une assemblée générale de l’œuvre, ne voyez-vous pas que tout cela est la reconstitution du vieil édifice, que tout cela, c’est le passé qui va revivre ? Et alors, quand vous entendrez les rhéteurs du jour s’écrier que la vieille France est morte et qu’elle ne peut plus renaître de ses cendres, vous les conduirez dans un de nos cercles, puis vous leur demanderez à ces rhéteurs si, alors que dix-huit mois ont suffi pour produire de tels résultats, il n’est pas vraisemblable que dans quatre-vingts ans nous aurons relevé l’édifice qu’on amis quatre-vingts ans à détruire. » Au congrès de Reims, le R. P. Marquigny s’est chargé de donner un corps à ces espérances passionnées en déposant une série de conclusions tendantes au rétablissement des corporations et des confréries.

Nous ne voudrions point certes décourager M. de Mun et le R. P. Marquigny, mais se sont-ils bien rendu compte de ce qu’était cet ancien régime industriel qu’ils se proposent de rétablir ? Ont-ils quelque idée des conditions dans lesquelles ce régime avait pris naissance et s’était développé ? Et d’abord en quoi consistait la corporation ? C’était une association, ou plutôt une coalition d’artisans ou de marchands qui s’étaient attribué ou avaient obtenu à prix d’argent le privilège, nous dirions aujourd’hui la propriété d’une branche de travail. La corporation des maîtres boulangers possédait l’industrie de la boulangerie, celle des drapiers était propriétaire de l’industrie de la draperie, et nul, hormis les maîtres faisant partie de la corporation, ne pouvait pétrir du pain ou fabriquer du drap dans l’enceinte de la cité. Mais qu’aurait valu ce privilège, s’il n’avait pas été corroboré par l’impossibilité d’introduire sur ce marché approprié du pain ou du drap fabriqué au dehors ? Il fallait donc non-seulement que chaque industrie incorporée se protégeât contre les empiétemens de ses voisins, que les boulangers défendissent aux pâtissiers de faire du pain, et que les pâtissiers, à leur tour, interdissent aux boulangers la confection des brioches, que les cordonniers surveillassent les empiétemens des savetiers, et les drapiers ceux des chaussetiers, mais encore que tous se réunissent pour entourer leur marché d’une muraille assez haute pour que ni pains, ni brioches, ni hauts-de-chausses, ni souliers, ne pussent passer par-dessus. Il est vrai qu’en ce bon vieux temps les routes n’étaient ni bien commodes ni bien sûres. Il est vrai aussi que les seigneurs châtelains, embusqués dans leurs donjons, tenaient lieu de douaniers en faisant payer aux marchands trop aventureux des droits et redevances dont leur bon plaisir fixait le taux. Voilà les conditions principales sans parler de bien d’autres dans lesquelles il faudrait replacer la société avant de songer à rétablir les corporations. Il faudrait démolir les chemins de fer et relever les donjons ! Ni M. de Mun ni le R. P. Marquigny ne reculeraient, sans aucun doute, devant ces travaux préparatoires ; mais que diraient les actionnaires des chemins de fer ? et les marchands et les gendarmes ? Ah 1 il n’est pas si facile qu’on le croit de refaire la société, fût-ce avec les intentions les plus pieuses, et nous avons bien peur que les quatre-vingts ans dont parlait M. de Mun ne puissent y suffire.

Nous ne nous étonnerons pas cependant que M. de Mun et le R. P. Marquigny entreprennent une pareille tâche. Puisque l’église ne veut pas s’accommoder de la société moderne, n’est-ii pas naturel qu’elle songe à refaire la société ancienne et à ressusciter ce moyen âge qui, toujours au dire de M. de Mun, « fut le temps de la plus grande gloire de la France ? » Seulement on peut se demander s’il y a en ce point quelque différence substantielle entre les utopistes des clubs et les coryphées des œuvres ouvrières catholiques ? Les uns et les autres ne se proposent-ils pas de refaire la société suivant leur fantaisie, et ceux qui veulent reconstruire le passé sont-ils des esprits plus raisonnables et plus pratiques que ceux qui veulent construire l’avenir ? Nous ne doutons pas des bonnes intentions des promoteurs des œuvres ouvrières catholiques ; mais en vérité nous ne voyons pas en quoi ils se distinguent des socialistes, et si le congrès de Reims non plus que celui de Poitiers n’a rien eu de commun avec le congrès de Malines, ne pourrait-il en revanche avoir un certain degré de parenté économique avec les trop fameux congrès internationalistes de La Haye, de Lauzanne et de Genève ?


III

Nous avons remarqué que le congrès de Malines avait été institué par l’initiative d’un petit groupe de catholiques se rattachant par leurs opinions et leurs antécédens politiques à cette Union des catholiques et des libéraux, de laquelle était sortie l’indépendance de la Belgique. En dépit de l’encyclique de Grégoire XVI, condamnant toutes les libertés qu’avait consacrées sous leurs auspices la constitution du nouveau royaume, ils étaient demeurés fidèles à leurs convictions libérales, et ils n’attendaient pour les manifester que des circonstances opportunes. En 1863, l’encyclique de Grégoire XVI, vieille de plus de trente ans, commençait à être oubliée, et l’on n’avait pas perdu encore toutes les illusions qu’avaient fait éclore les premières années du pontificat de Pie IX. En outre la liberté des associations et des réunions, après être demeurée pendant vingt-cinq ans à peu près stérile, venait de donner naissance à une association en faveur de la liberté du commerce, qui s’efforçait de populariser en Belgique les meetings et les autres moyens de propagande usités en Angleterre. Un congrès tenu à Bruxelles en 1856 avait inauguré une brillante campagne libre-échangiste. Ces procédés nouveaux dont le succès de la Ligue centre les lois céréales avait constaté d’une manière si éclatante l’efficacité, les catholiques libéraux voulurent se les approprier à leur tour en les employant à battre en brèche le système de la protection appliqué à la religion. En allant au fond des choses, n’y avait-il pas une analogie singulière entre les doctrines et les vues des promoteurs de la liberté commerciale et celles des partisans de la liberté religieuse ? Ce qu’ils voulaient les uns et les autres, n’était-ce pas la substitution de la concurrence au monopole ? Le système qu’ils attaquaient n’avait-il pas été appliqué par les mêmes procédés grossiers et barbares, soit qu’il s’agît de l’industrie ou du culte ? L’inquisition par exemple était-elle autre chose qu’une douane ? Les auto-da-fé qui servaient à protéger le culte privilégié n’avaient-ils pas été imités plus tard au profit de la protection de l’industrie ? Aux auto-da-fé d’hérétiques n’avait-on pas vu succéder des auto-da-fé de marchandises anglaises ? Si la prohibition religieuse et la prohibition industrielle employaient les mêmes instrumens, on retrouvait aussi les mêmes argumens dans la bouche de leurs adversaires. Quel avait été le principal argument de Cobden et de ses associés dans la campagne du free-trade ? N’était-ce pas l’intérêt bien entendu de l’industrie elle-même ? N’avaient-ils pas démontré que la faveur prétendue de la protection engourdissait et débilitait l’industrie ? Ne citaient-ils pas à l’appui l’exemple de l’Espagne que M. de Montalembert devait invoquer, presque dans les mêmes termes, contre le système de la protection religieuse ? L’analogie n’était-elle pas frappante ? Elle l’était à ce point qu’au lendemain du congrès de Malines l’organe attitré du libre-échange félicitait l’illustre orateur de sa courageuse initiative en le qualifiant de « Cobden de la liberté religieuse. »

Mais, si les deux causes procédaient du même principe, leurs destinées devaient être bien différentes. La cause de la liberté commerciale a fini par être gagnée auprès des industriels, celle de la liberté religieuse a échoué auprès de l’église. Le pape Pie IX a confirmé la condamnation portée par Grégoire XVI contre les doctrines qui tendent à séparer l’église de l’état, et à la soumettre à la loi commune. L’encyclique et le Syllabus ont mis fin à l’agitation du libéralisme catholique. Les catholiques libéraux ont dû y renoncer sous peine de tomber dans le schisme, et, comme si cette épreuve n’était pas suffisante, il leur a fallu, après avoir subi l’encyclique et le Syllabus, accepter le dogme de l’infaillibilité du pape. Quelques-uns se sont révoltés comme le père Hyacinthe, d’autres se sont soumis, comme M. de Montalembert, en se résignant à un douloureux silence ; mais les doctrines libérales du congrès de Malines ont-elles cessé de vivre dans les âmes ? Ces 3,000 auditeurs du petit clergé qui les acclamaient avec un enthousiasme si naïf et si sincère dans la bouche de M. de Montalembert ont-ils cessé d’y avoir foi ? Ils se sont soumis extérieurement ; mais ces brûlantes paroles de liberté n’ont-elles laissé aucune trace au fond des consciences ? N’y a-t-il plus de catholiques libéraux ? Il y en avait encore après l’encyclique de 1832 : il est permis de croire qu’il en est resté après l’encyclique de 1864, et on peut augurer même que la force des choses leur donnera tôt ou tard gain de cause. Ils auraient tort cependant de se bercer de l’illusion d’un triomphe prochain. Leurs devanciers avaient prudemment attendu pour commencer leur campagne libérale que la prescription trentenaire eût couvert l’encyclique de Grégoire XVI ; il n’y a guère plus de dix ans qu’a paru l’encyclique de Pie IX avec le Syllabus, et la proclamation du dogme de l’infaillibilité du pape ne date que de cinq ans. Ces déclarations et cet acte dogmatiques n’ont encore rien perdu de leur vertu. Nous sommes en pleine réaction cléricale, et qui oserait parler aujourd’hui comme on parlait au premier congrès de Malines serait tenu pour schismatique. Moins que jamais, les doctrines libérales sont en odeur de sainteté auprès du gouvernement de l’église. Depuis la proclamation du dogme de l’infaillibilité, ce gouvernement n’est-il pas devenu une pure dictature, une sorte de césarisme religieux ? Ne serait-il pas facile de retrouver aussi dans sa politique les procédés et les tendances de la politique césarienne, les coups de surprise destinés à éblouir et à entraîner les imaginations, les séductions exercées sur les masses besoigneuses par l’appât d’un accroissement de bien-être matériel ? Jamais les miracles se sont-ils plus multipliés ? Les vierges apparaissent dans les grottes, les images miraculeuses se signalent à l’envi par des guérisons qui menacent d’une concurrence sérieuse la médecine laïque, et de toutes parts les pèlerins accourent, attirés par ces manifestations surnaturelles. Ces légions dévotes ne dédaignent point toutefois d’emprunter à la société moderne ses inventions et son confort. On ne se met plus en route, pieds nus, avec l’écuelle à la ceinture et le bissac sur l’épaule. On voyage en chemin de fer, non sans avoir demandé aux compagnies la faveur du prix réduit ; la distinction des rangs et des fortunes s’est maintenue dans.ces trains pieux ; on y trouve des voitures de 1re, de 2e et de 3e classe, comme dans les trains ordinaires. Mieux encore : grâce à un perfectionnement ingénieux, on peut se faire remplacer dans ces excursions de piété et gagner des indulgences par procuration.

Aux manifestations surnaturelles viennent se joindre les « œuvres populaires » que nous ont fait connaître les comptes-rendus annuels des comités et les rapports du congrès de Reims. Le patronage de « Jésus ouvrier » a succédé à celui du prince impérial, et de même que l’auteur des Idées napoléoniennes avait rêvé une vaste enrégimentation des classes ouvrières sous la tutelle de l’état césarien, on rêve, dans les secrétariats des comités et dans les commissions des congrès catholiques, la reconstitution de l’industrie, le rétablissement des corporations et des confréries sous la bannière de l’église. Voilà par quels procédés on entreprend de ramener la foi dans les âmes et de restituer à l’église catholique la direction suprême de la société. Que cette entreprise soit vouée à un échec inévitable, que le césarisme religieux ne réussisse pas mieux que ne l’a fait le césarisme politique à imposer à la société ses rêveries rétrogrades, cela ne souffre aucun doute ; on peut s’étonner même qu’une pareille tentative soit vraiment prise au sérieux, et la crainte d’un retour au moyen âge ne fait pas plus d’honneur aux lumières, ajouterons-nous aussi à la sincérité de ceux qui la ressentent qu’à l’intelligence de ceux qui nous en menacent. Mais, si chimérique qu’elle soit, cette entreprise ne suivra pas moins son cours ; on complétera selon toute apparence, dans les futurs congrès, l’œuvre ébauchée à Poitiers et à Reims, on dressera un programme de l’enseignement du droit dans les universités catholiques, conforme aux doctrines du père Sambin, on rédigera les statuts des corporations reconstituées selon les vues du révérend père Marquigny ; de pieuses dames broderont les bannières des confréries, et on chantera plus que jamais dans les agapes des cercles placés sous le patronage de Jésus ouvrier :

Sauvons Rome et la France
Au nom du sacré cœur.

En attendant, ce qu’ont de mieux à faire les catholiques libéraux, devenus, hélas ! des schismatiques à l’état latent, c’est de prendre patience. Leur heure reviendra. Comme le disait M. de Montalembert au congrès de Malines, l’ancien régime est mort, il ne ressuscitera jamais, ni nulle part. Le jour où le gouvernement de l’église s’apercevra enfin qu’en s’attachant à ce cadavre il expose sa propre vie, il se retournera du côté des vivans, et l’alliance du catholicisme avec la liberté, qui a été la généreuse utopie de Montalembert, deviendra alors une féconde réalité.


G. DE MOLINARI.

  1. Dupanloup, De la Pacification religieuse, 1844.