Les Contemporains/Deuxième série/Armand Silvestre

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Société française d’imprimerie et de librairie (Deuxième sériep. 67-82).

ARMAND SILVESTRE

On dit qu’il n’y a plus d’hommes de génie dans ce dernier tiers du siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en revanche — est-ce une illusion ? est-ce un effet de la perspective trop forte ? — il me semble qu’il y a beaucoup d’esprits intéressants et singuliers, et cela justement parce qu’ils sont tard venus ; parce qu’ils ont derrière eux toute une littérature accumulée ; parce que, même ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et raffinée ; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l’osé, le bizarre et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus composé d’innombrables débris de végétaux morts.

Si donc il n’y a plus guère de génies souverains, il y a des « cas particuliers ». Et c’en est un, parmi beaucoup d’autres, que celui de M. Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus mal élevés dans sa prose.


I

Les lecteurs du Gil Blas, qui se délectent deux ou trois fois par semaine aux amours de l’ami Jacques et aux aventures du commandant Laripète, ont-ils lu les Renaissances, les Paysages métaphysiques, et les Ailes d’or, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l’un des plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux sonnants parmi les lévites du Parnasse ? Se doutent-ils qu’il y eut jadis chez cet étonnant fumiste de table d’hôte, chez ce grand et gros garçon taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain d’épice, relevant le « caleçon » des lutteurs (c’est le gant de ces gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées par l’empereur d’Autriche, — se doutent-ils qu’il y a peut-être encore chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin ?

Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse — non toujours à ses pieds, pour dire vrai, — chante son chant extatique et lamentable. Rosa est magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s’enivre de la beauté des formes ; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas ! cette beauté parfaite n’a point d’âme, et c’est l’âme aussi qu’il voudrait étreindre… En attendant, le Désir du poète adore à genoux la Beauté de la femme. Qu’en dites-vous, commandant Laripète ? Tout cela très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des ressouvenirs du panthéisme indien, de l’art grec et de l’idéalisme de Platon, et çà et là, parmi l’enchantement des nobles et vastes images, le cri soudain de la chair ardente. Et cela s’appelle Sonnets païens, et c’est assurément une des plus belles « séries » qu’ait produites le « Parnasse contemporain ».

Puis le poète soupire des Vers pour être chantés, des romances où il y a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères du temps de Louis-Philippe. Mais — ô puissance de la baguette magique que tes fées ont coutume de prêter aux poètes ! puissance du seul enlacement des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace ! — elles sont adorables, ces romances où il n’y a rien que des rossignols, des lis, beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles, l’aube, le crépuscule, l’automne et le printemps et, mêlée à toute la nature au point qu’elle ne s’en distingue presque plus, l’image de la femme aimée. Et c’est là précisément la secrète et pénétrante originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces rimes caressantes : elles font couler jusqu’à l’âme l’ivresse des couleurs, des formes et des parfums, et l’amour de la vie universelle, toujours un peu triste parce qu’il est toujours inassouvi. Et, pour une fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l’effacer par des sensations moins définies et plus fortes ; et, comme ces petits vers ne sont qu’un tissu d’images et d’impressions flottantes, les mélodies de Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que recèlent d’enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je voudrais appeler des romances panthéistiques.

Ensuite le poète dit la Vie des morts, leur âme éparse dans les arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux, dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où flambent leurs anciennes passions, dans la mer, « temple obscur des métamorphoses », dans les parfums, dans le chant nocturne des voix terrestres… Et cependant ce n’est pas tout ce qui reste des morts. « Ce que m’a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que j’ai dit tout bas à la nuit, ce que j’ai vu en fermant les yeux,

Ma chair ne saurait plus l’entraîner au tombeau. »

Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les Vestales, la beauté chaste, « la fleur spirituelle dont il veut boire, après la mort, les longs parfums ». Il rêve, il adore, il pétrarquise…

Et puis… et puis c’est toujours la même chose : vague panthéisme, vague souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images, amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores — quelquefois jargon sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de M. Silvestre n’a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n’est qu’une rêverie magnifique et épandue.

Mais quelle floraison d’images, et combien belles ! Toutes éclatantes et indéterminées, et qui souvent font songer (qu’en dis-tu, Jacques Moulinot ?) aux images lamartiniennes.

    Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames :
    C’est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
   .......................
    Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés,
    Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
    Et pareils à deux lis jusqu’au sol inclinés.

(Remarquez-vous que « bras prosternés » et « frileux comme la neige » sont des expressions bizarres et douteuses, qu’il ne faut pas trop presser non plus la comparaison des lis renversés, et qu’avec tout cela — ou j’ai la berlue — ces trois vers sont très beaux ?)

    On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
    .......................
    Les charnelles senteurs des verdures marines
    Suivent le long des flots le spectre de Vénus !

    .......................
    Les voluptés du soir montent des horizons.

    Dans le recueillement des longs soirs parfumés,
    À l’heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,
    La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles…

Je crois bien que, si l’on cherchait où est décidément l’originalité de M. Armand Silvestre, c’est dans cette ampleur et cette monotonie des images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu’il faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d’autres poètes l’ont été de nos jours ; mais nul peut-être n’a eu au même degré cette uniforme et tour à tour admirable et insupportable sublimité d’imagination.

« Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal ; mais je suis sûr que Chicago est autrement vivant que Rome. » — Eh bien, moi, je ne connais pas les Védas ; mais je suis presque sûr que la poésie de M. Silvestre ressemble parfois à celle de Védas, et je suis fort tenté de croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux, débordant d’images toujours les mêmes, où tout l’univers vit d’une vie énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l’ami de Laripète :

    Comme au front monstrueux d’une bête géante,
    Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,

    Les Astres, dans la nue impassible et béante
    Versent leurs rayons d’or pareils à des regards,
   .......................
    Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière,
    Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
    Que déroule le flux éternel de la mer,
    Larme immense pendue à son orbe de pierre.

Et dans les Paysages métaphysiques :

    Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant
    D’un grand fleuve d’azur, l’Aube, parmi la brume,
    Secoue à l’horizon les blancheurs de sa plume
    Et flagelle l’air vif de son aile d’argent…

Et plus loin :

    Luisante à l’horizon comme une lame nue,
    Sur le soleil tombé la mer en se fermant
    De son sang lumineux éclabousse la nue
    Où des gouttes de feu perlent confusément…

Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien d’autres images que je pourrais citer…, alors que M. Armand Silvestre avait ces visions, est-ce qu’il n’était pas, spontanément ou par artifice, dans un état d’esprit aussi approchant que possible de celui des anciens hommes quand, essayant d’exprimer dans leur langue incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des mythes immortels ? Par malheur, d’aucuns croiront que, lorsque je compare à Valmiki l’auteur des Contes grassouillets, je ne saurais parler bien sérieusement.


II

C’est pourtant avec le plus grand sérieux que « la bonne femme Sand » écrivait à propos des Sonnets païens :

     C’est l’hymne antique dans la bouche d’un moderne, c’est-à-dire
     l’enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu’on
     pourrait appeler le spiritualiste malgré lui ; car, en étreignant
     cette beauté physique qu’il idolâtre, le poète crie et pleure. Il
     l’injurie presque et l’accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il
     donc ? De n’avoir pas d’âme. Ceci est très curieux et continue, sans
     la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de
     Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle, etc.

Elle n’a pas trop l’air de s’entendre, la vieille Lélia ; mais enfin elle admire son filleul. Hélas ! qu’aurait-elle pensé si elle avait pu lire les Mesaventures du commandant Laripète ?

Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé

Le plus triste, c’est que cette transformation n’est peut-être point un si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui répond tranquillement :

Un plaisir surnaturel ! S’étendre la nuit sur les montagnes humides de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s’enfler d’une sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu’à la moelle de la terre, repasser en son sein les six jours de la création, s’épandre avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce qu’on a d’humain et finir cette haute contemplation… (avec un geste) je n’ose dire comment.

Et c’est ainsi qu’a fini M. Armand Silvestre. Le poète des Vestales s’est mis à conter des contes de corps de garde ; l’adorateur mystique de « Rosa la prêtresse » s’est tourné vers Rosa la Rosse ; et les « paysages » où il se plaît n’ont plus rien de « métaphysique ». Et l’historiette grivoise ne lui a point suffi : il l’a voulue incongrue et mal odorante.

Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. « Ce que je montrais, ajoute-t-il, ce n’était pas le côté honteux, c’était le côté ridicule. » C’est ce dernier côté qu’étale M. Armand Silvestre avec une complaisance jamais lasse et une joie jamais ralentie. C’est le champ circulaire où il s’est délicieusement confiné. L’ampleur charnue de l’ordinaire interlocuteur de M. Purgon, l’instrument des matassins de Molière, les bruits malséants qui, d’après Flaubert, « faisaient pâlir les pontifes d’Égypte », inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien surprenantes. Ce rêveur est amoureux d’une autre lune que les romantiques. Ce poète lyrique « n’a pas accoutumé de parler à des visages ».

D’autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques, et parcourent avec agrément tous les degrés de l’impudeur. Les récits de M. Silvestre sont essentiellement scatologiques : c’est là sa marque.

Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou trois de ses procédés, qui sont gros et d’un emploi facile.

Il baptise heureusement ses personnages. D’avoir appelé un amiral Le Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c’est bien quelque chose. Puis l’auteur, dans chaque récit, proclame avec tant d’insistance, de conviction et un tel luxe d’épithètes plantureuses son goût pour les grosses femmes, qu’il se peut bien que cela devienne amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style du « Parnasse » à celui des estaminets, et de là des contrastes d’un effet sûr. Je n’en veux qu’un exemple, choisi avec une extrême discrétion :

…Ce qu’il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans l’ébène aujourd’hui traversé de fils d’argent de ma chevelure n’est comparable qu’au nombre des étoiles. J’ai été littéralement grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut certainement Héloïse qui témoigna le plus d’appétit. Je ne sais encore comment j’ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de Saint-Pétulant m’adora et me le prouva d’une façon farouche. C’était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des lions et des hanches d’un rebondi impertinent, etc.

Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les plaisanteries et les imaginations d’apothicaire ou d’égoutier, dont je ne donnerai point de spécimen. Et puis… et puis, comme dans ses vers, c’est toujours la même chose. J’ai rencontré des gens que cela n’amusait pas énormément. D’autre part, le conteur n’y met, je pense, aucune espèce de prétention. IL n’y a donc pas lieu de s’arrêter plus longtemps sur cette partie de son œuvre.


III

Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des Renaissances a pu écrire tant d’histoires faites pour divertir Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de la même main.

Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les Contes grassouillets, je laisse courir ma plume aux incongruités qui dérident les plus sévères. Je sais bien que d’aucuns me blâment de cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.

Nous voulons bien le penser aussi. D’abord il se pourrait que M. Silvestre ne jouât un rôle que dans l’un des deux cas ; et, comme il est visible que ses incongruités l’amusent le premier, c’est donc en écrivant la Gloire du souvenir et les Ailes d’or qu’il se serait moqué de nous ? On a peine à le croire : il n’aurait pas montré un goût si prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après avoir dûment empâté ses clients, d’enfiler poétiquement des perles à leur nez (ante porcos).

D’ailleurs bon nombre d’écrivains présenteraient un cas analogue au sien. Sans parler de Rabelais, « charme de la canaille et mets des délicats », Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien d’autres ! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s’explique naturellement : c’est à la fin, après la « conversion », qui au bon vieux temps ne manquait guère, qu’ils se sont avisés de rimer des vers édifiants ; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d’inexplicable ? Hé ! non, même en supposant qu’ils aient été aussi sincères dans la piété que dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela ? Nous ne sommes pas les mêmes à toutes les heures, et « je sens deux hommes en moi ».

Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est, en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus grande encore et plus surprenante entre la Vie des morts et Bertrade ou la Pince à sucre, qu’entre les psaumes de Marot et ses épigrammes. Mais, tandis que les psaumes n’appartiennent évidemment pas à la même inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière sensualité des Contes grassouillets était déjà contenue dans la sensualité raffinée des Sonnets païens.

Les contes et les sonnets, c’est, à des moments différents, la manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté génétique, c’est-à-dire de ce que la nature a mis d’attrayant dans les formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s’en tient à ce sentiment et s’y renferme, il écrit les Mariages de Jacques. Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu’elles ont de sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes ; à l’attrait génétique succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n’est en soi ni masculin ni féminin ; et la sensation primitive appelle alors et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d’idées et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le premier moment, n’est qu’instinct brutal, est poésie à son dernier terme, et cette poésie peut être si haute qu’elle fasse oublier absolument ses humbles origines. Le poète des Renaissances, c’est un satyre qui a rêvé ; et le conteur des Contes, c’est un poète qui n’en est qu’au commencement de son rêve — oh ! tout au commencement. Il faut ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous la plus magnifique floraison d’images, le pied du faune s’entrevoit çà et là, et, comme chez Hugo « crève l’azur ».

Reste une question. On comprend que le poète des Ailes d’or ait pu écrire des gauloiseries ; mais ces plaisanteries de matassin en délire ? Je pense que cela s’explique par l’association fatale d’images qui dans la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble bénéficie du voisinage de l’autre et devient plaisante parce qu’elle la rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et l’aise qu’elles apportent, par l’idée de joyeuse vie animale qu’elles éveillent dans l’esprit, et sont en même temps comiques par le démenti perpétuel qu’elles opposent à l’orgueil de l’homme, à sa prétention de faire l’ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il est seulement singulier qu’un artiste aussi recherché s’y complaise à ce point.

Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent ? Je le soupçonne maintenant d’être un primitif. Nous avons remarqué que le spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples et vagues qu’aux poètes d’il y a trois mille ans : et voilà maintenant que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu’il se délecte comme eux — et comme les enfants — au comique incongru des basses fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus dans la Tentation de saint Antoine :

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu’on se régalait de glands, de pois et d’oignons crus et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la campagne les hommes se soulageaient avec lenteur… J’étais joyeux. Je faisais rire ! Et, se dilatant d’aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps… Mais à présent je suis confiné dans la populace, et l’on se récrie, même à mon nom…

M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je ne m’en étonne plus : il est assez naturel qu’ayant, dans sa poésie savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs gaietés et se gaudisse des mêmes objets.

Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre ? J’ai tâché au moins de le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité d’avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde d’argent et la corde de boyau… (l’épithète est dans Rabelais) ; et son œuvre double n’en serait pas moins un commentaire inattendu de la pensée de Pascal sur l’homme ange et bête.