Les Contemporains/Première série/Georges Ohnet

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Société française d’imprimerie et de librairie (Première sériep. 337-355).

GEORGES OHNET

J’ai coutume d’entretenir mes lecteurs de sujets littéraires : qu’ils veuillent bien m’excuser si je leur parle aujourd’hui des romans de M. Georges Ohnet. Je ferai plaisir à tant d’honnêtes gens et je soulagerai tant de bons esprits en disant tout haut ce qu’ils pensent ! Et puis, si ces romans sont en dehors de la littérature, ils ne sont peut-être pas en dehors de l’histoire littéraire. Et s’ils ne s’imposent pas à l’attention par eux-mêmes, ils la sollicitent par l’étonnante fortune qu’ils ont eue, et qui est de deux sortes.

En quelques années le Maître de forges a eu deux cent cinquante éditions ; Serge Panine, couronné par l’Académie française, en a eu cent cinquante ; la Comtesse Sarah, tout autant ; Lise Fleuron, une centaine, et la Grande Marnière en a déjà quatre-vingts. C’est là, comme on dit, le plus grand « succès de librairie » du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste s’il ne s’estime pas le premier écrivain de notre temps.

D’un autre côté, les romans de M. Georges Ohnet ont rencontré chez les lettrés, aussi bien chez ceux qui relèvent de la tradition classique que chez les autres, la plus complète indifférence ou même le dédain le moins dissimulé. Je ne dis pas qu’il n’y ait eu parfois quelque affectation dans ce dédain ; je ne dis pas que tous ceux qui méprisent la Grande Marnière en aient bien le droit, mais je dis que parmi les artistes dignes de ce nom il n’en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. Et vous ne trouveriez pas non plus un critique sérieux qui l’ait seulement nommé, à moins d’y être contraint par les nécessités d’un compte rendu bibliographique. Cet universel silence des lettrés autour des Batailles de la vie est aussi remarquable que la faveur dont jouissent ces rapsodies auprès du grand public.

On ne manquera pas de dire que cette attitude de certains « confrères » déguise une envie noire. Franchement, je ne le crois pas. Ils peuvent éprouver un peu de cet ennui que donne l’absurdité des choses humaines aux gens qui ne sont pas très philosophes ; mais ce n’est point là de l’envie. Ils ne seraient point fâchés sans doute d’avoir autant de lecteurs que M. Georges Ohnet ; mais j’affirme que pas un ne voudrait avoir écrit ses livres.

Or le sentiment des quelques centaines de dédaigneux qui veulent ignorer M. Ohnet et le sentiment contraire des quelques millions de bonnes gens qu’il comble de plaisir s’expliquent exactement par les mêmes raisons. Le cas de l’auteur des Batailles de la vie est clair, tranché, instructif, et c’est pour cela que nous nous y arrêtons.

Jamais, en effet, on n’a pu constater un départ plus net entre le « peuple » et les « habiles », au sens où La Bruyère employait ces deux mots. On voit avec une clarté qui ne laisse rien à désirer pourquoi ces romans exaspèrent les uns et ravissent les autres, et l’on est bien sûr que ceux-ci les aiment à cause de ce qui est dedans. Tous les fidèles de M. Georges Ohnet le comprennent et le goûtent tout entier. Le fait est plus rare qu’on croit et vaut qu’on le signale. On ne le retrouverait qu’à l’autre extrémité de la littérature, si je puis dire, avec Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme et Anatole France : là encore le partage est net entre les délicats et les autres, mais à l’inverse. Les admirateurs de Silvestre Bonnard sont tout aussi sûrs de leur sentiment que ceux du Maître de forges : seulement ce ne sont pas les mêmes, et ceux-ci sont un million et ceux-là sont au plus un millier. Voyez maintenant, pour éclaircir tout ceci, un cas plus complexe et très différent. Prenez les romanciers les plus lus après M. Georges Ohnet, ce triomphateur unique : je veux dire Émile Zola et Alphonse Daudet. Pensez-vous que les neuf dixièmes de leurs lecteurs les aiment pour eux-mêmes et les comprennent entièrement ? Point ; mais les brutalités de M. Zola ont ému la curiosité des uns ; la sensibilité et tout « le côté Dickens » de M. Daudet ont attiré les autres. Ajoutez la part de hasard qui entre dans ces grands succès, puis l’habitude et la mode qui les entretiennent et les grandissent. La fortune littéraire de M. Daudet et de M. Zola ne s’explique pas tout à fait par leur talent, dont l’essence échappe au plus grand nombre.

Mais le triomphe de M. Ohnet s’explique entièrement par l’espèce de son mérite. Son œuvre est merveilleusement adaptée aux goûts, à l’éducation, à l’esprit de son public. Il n’y a rien chez lui qui dépasse ses lecteurs, qui les choque ou qui leur échappe. Ses romans sont à leur mesure exacte ; M. Ohnet leur présente leur propre idéal. La coupe banale qu’il tend à leurs lèvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu’à la dernière goutte. M. Ohnet a été créé « par un décret nominatif », dirait M. Renan, pour les illettrés qui aspirent à la littérature. S’il n’est pas un grand écrivain, ni même un bon écrivain, ni même un écrivain passable, il est à coup sûr un habile homme. Le rêve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d’une classe sociale, mais d’une classe d’esprits), personne ne l’a jamais traduit avec plus de sûreté, de maîtrise, ni de tranquille audace.

I

Son génie particulier éclate tout d’abord dans le choix même de ses sujets. Ils ont traîné partout et sont d’autant meilleurs pour le but qu’il se propose. L’effet de ces histoires est infaillible : ayant plu depuis si longtemps, elles plairont encore, au lieu qu’avec des sujets un peu nouveaux on ne sait jamais sur quoi compter. Le Maître de forges, c’est l’antique roman de la fille noble conquise par le beau roturier ; seulement, ici, la conquête commence après le mariage : c’est, au fond, le Gendre de M. Poirier, les rôles étant retournés. — Serge Panine, c’est encore, par un côté, le Gendre de M. Poirier, et, par un autre côté, Samuel Brohl et Cie. — La Comtesse Sarah, c’est la vieille histoire du monsieur qui, avec d’horribles remords, trompe son bienfaiteur, et aussi de l’amoureux placé entre deux femmes, le démon et l’ange, la coquine et la vierge (Cf. les Amours de Philippe). — Lise Fleuron, c’est la vieille histoire de l’actrice vertueuse qui n’a qu’un amant et qui nourrit sa mère, de l’innocence méconnue et de la blonde naïve persécutée par la brune perverse. — La Grande Marnière, c’est la vieille histoire, deux fois vieille, des jeunes gens qui s’aiment malgré l’inimitié des parents et du beau plébéien aimé de la belle aristocrate : c’est Mlle de la Seiglière, c’est Par droit de conquête, c’est l’Idée de Jean Téterol ; et c’est aussi le Fils Maugars, et c’est par surcroît la Recherche de l’absolu.

L’inspiration est double : bourgeoise et romanesque. Nous assistons à la victoire du tiers état sur la noblesse et de la vertu sur le vice. Le travail, l’industrie et le commerce triomphent particulièrement dans Serge Panine, le Maître de forges et la Grande Marnière ; la vertu, dans la Comtesse Sarah et dans Lise Fleuron.

Presque tous les bourgeois sont riches démesurément, et presque tous sont partis de rien : ce qui prouve l’utilité du travail. Presque tous les nobles sont plus ou moins ruinés : ce qui démontre les inconvénients de l’oisiveté et du désordre. Pourtant M. Ohnet ressent à l’endroit de l’aristocratie une sympathie secrète et lui témoigne, malgré quelques honnêtes libertés de langage, un très profond respect : c’est qu’il sait bien quel prestige elle exerce encore sur ses lecteurs. Presque tous ses ingénieurs s’éprennent de filles qui portent les plus grands noms de France, et c’est là une façon d’hommage au faubourg Saint-Germain.

La vertu, ai-je dit, n’est pas moins glorifiée dans ces histoires que l’École polytechnique. Des héroïsmes incroyables terrassent dans le même coeur des passions exorbitantes ; et en même temps les personnages vertueux ne manquent pas de l’emporter à la fin sur les coquins. Notez que, par un raffinement de conscience morale, dans ces drames où la vertu est si souvent millionnaire, M. Ohnet ne nous laisse pas ignorer le mépris qu’il a pour l’argent : quelques-uns de ses héros ont à ce sujet des apostrophes bien éloquentes. Il ose marquer de traits flétrissants les usuriers, les banquiers malhonnêtes. De cette manière, la vertu a beau être riche au dénouement, nous sommes sûrs que c’est bien au triomphe de la vertu toute seule que nous applaudissons.

M. Georges Ohnet est bien trop intelligent en effet pour ne pas s’en tenir aux dénouements agréables, aux dénouements optimistes, à ceux qu’exigent ses clients. Ceux-ci ne sauraient supporter une histoire où la vertu ne serait pas enfin récompensée. Sentiment bien naturel. Ils ont leur façon naïve d’entendre l’art ; ils tiennent à ce qu’il soit consolant ; ils veulent des fables où tout aille mieux que dans la réalité. Au contraire, les artistes, surtout dans ces derniers temps, ont un singulier penchant à peindre la vie plus triste qu’elle n’est. C’est que, pour eux, l’intérêt de l’œuvre d’art ne réside point dans le mensonge facile d’un meilleur arrangement des choses ni dans le mariage final de l’amoureux et de l’amoureuse. Ce qui est vraiment intéressant, c’est la vision du monde particulière à l’écrivain, la déformation que subit la réalité en traversant ses yeux. Ils auraient donc grande honte de séduire les foules par un vulgaire et plat embellissement de la vie humaine. Par suite, ils seraient plutôt tentés de l’enlaidir afin de s’assurer qu’ils sont bien des artistes. Si d’aventure ils content des historiettes qui finissent bien, ils auront au moins un demi-sourire et nous les donneront franchement pour des berquinades, comme a fait M. Halévy dans l’Abbé Constantin. Mais ce ne sera qu’un jeu passager. Ils auraient peur, en accueillant les dénouements agréables, de sortir de l’art, de plaire à trop bon compte, par des moyens qui ne relèvent pas de la littérature, par autre chose que par une traduction personnelle de la réalité. Joignez que l’observation un peu poussée devient nécessairement morose. Enfin ils ne sont pas fâchés de se distinguer de la foule : leur pessimisme, absolu ou mitigé, leur donne une sorte d’orgueil, comme s’il était l’effet d’une clairvoyance supérieure. Ce sont là scrupules et faiblesses d’artistes : c’est dire que M. Ohnet ne les a point.


II

Je ne lui ferai pas un reproche de n’avoir point inventé ses sujets. Tous les romans se ramènent à un petit nombre de drames typiques, et ces éternelles histoires ne se peuvent guère renouveler que par l’invention des personnages, par l’étude des mœurs ou par la forme. Mais je ne pense pas qu’on trouve grand’chose de tout cela dans les romans de M. Georges Ohnet.

Ses figures sont de pure convention, et de la plus usée et souvent de la plus odieuse.

Voici le jeune premier, le roturier génial et héroïque : un beau brun, teint ambré, cheveux courts, barbe drue, longs yeux, larges épaules, voix de cuivre. Il est sorti premier de l’École polytechnique et « il s’est fait tout seul ». Il est fier, il est vertueux, il est désintéressé, il est fort. La passion, chez lui, est brûlante et contenue ; il flambe en dedans, ce qui est le comble de la distinction. S’il est avocat par-dessus le marché, ses phrases « se balancent comme des fumées d’encens ». Philippe Derblay, Pierre Delarue, Séverac, Pascal Carvajan sont taillés sur ce patron. C’est l’idéal du héros bourgeois, c’est-à-dire l’ancien héros romantique pourvu de diplômes, muni de mathématiques et de chimie et ne rêvant plus tout haut : un paladin ingénieur, un Amadis des ponts et chaussées, l’archange de la démocratie laborieuse. D’innombrables petites bourgeoises, à Paris comme en province, l’ont vu passer dans leurs songes, et peut-être l’aiment-elles d’autant plus que c’est presque toujours aux grandes dames que le gaillard en veut. « Voyez-vous, dit le père Moulinet à deux reprises, nous autres bourgeois nous ne serons jamais les égaux des nobles. » Et toujours ces Bénédicts de l’École centrale finissent par dompter les duchesses, ce dont le tiers état est considérablement flatté et dans son orgueil et dans sa superstition.

Et voici la jeune fille noble, généralement blonde, « la taille admirablement développée », « d’une incomparable beauté », fière, hautaine, dédaigneuse. Elle commence régulièrement par haïr celui qu’elle aimera. Plus distinguée encore que le polytechnicien qui la trouble, elle brûle encore plus en dedans, avec une éruption finale de volcan sous la neige. M. Ohnet insiste beaucoup sur la finesse de ses attaches et, même quand elle est à pied, il la voit toujours en amazone, souple, onduleuse et nerveuse, une cravache dans sa petite main. Pour lui, une fille noble est plus ou moins une blonde équestre qui a la moue de Marie-Antoinette et qui épouse un industriel.

Au roturier puissant et beau s’oppose le gentilhomme viveur, plus mince et plus frêle, séduisant et impertinent, tout pénétré de « corruption slave », ce qui est aussi très distingué. Tels sont le duc de Bligny et Serge Panine. Et, de même, à la blonde fille de l’aristocratie s’oppose, bonne ou méchante, la fille de la bourgeoisie riche (Athénaïs Moulinet ou Madeleine Merlot), brune et généralement plus grasse, avec des mains et des pieds moins délicats. Et nous avons aussi, pour les imaginations exaltées, pour les fascinés de Sarah Bernhardt, la femme-sphinx, la femme-démon, la femme troublante et fatale, la comtesse Sarah, une fille de bohémiens, une gypsie élevée par une lady. Elle est complète, celle-là ! Et comment résister à une invention aussi « distinguée » ?

Et tous les autres personnages sont de cette force et de cette nouveauté. Pas un qui ne soit prévu, pas un qui ne soit construit selon les inévitables formules. Ce sont des Grandets affaiblis, des Nucingen dilués, des Poirier de pacotille. Si on nous présente un notaire, il sera cérémonieux ou plaisantin ; si un homme de chicane, il aura le regard faux et les lèvres minces ; si un cabaretier, il aura un gros ventre et une face apoplectique ; si un vieux colonel, ce sera un ours, un sanglier avec un coeur d’or. On les connaît d’avance, on les voit venir, on a le plaisir de les retrouver, on n’est jamais surpris ni dérouté par la moindre trace d’observation personnelle. Si vous avez un vieux gentilhomme possédé de la manie des inventions et qui passe sa vie dans son laboratoire, quel fils lui donnerez-vous ? Un hobereau, grand chasseur, grand buveur et grand coureur de filles, cela ne fait pas un pli ; et tel est bien Robert de Clairefond. Et si ce gentilhomme a une sœur qui soit une vieille fille, que sera-t-elle ? Si elle n’est pas la chanoinesse rêche, austère et dévote, elle sera évidemment la vieille demoiselle à moustaches, bonne, brusque et gaillarde en propos ; et telle est, en effet, Mlle de Saint-Maurice.

Dans ce monde convenu, d’où l’observation directe et sincère est absente, trouve-t-on du moins toujours la vérité relative des sentiments et la conformité des actes aux caractères ? Je n’oserais en jurer. Les personnages « sympathiques » sont d’une extrême noblesse morale, et leurs erreurs mêmes sont celles de grandes âmes. C’est égal, leur conduite est parfois bien singulière. Claire de Beaulieu nous est donnée pour une créature merveilleusement fière et loyale : or, le jour où elle apprend que l’homme qu’elle aimait doit épouser une autre femme, subitement, dans un féroce mouvement de dépit vaniteux, elle offre sa main à un bourgeois qu’elle n’aime pas, qu’elle a jusque-là dédaigné et à qui elle a résolu de ne point appartenir : tout cela n’est assurément ni loyal ni fier. Et lui, l’homme intelligent et fort, lui qui s’est vu méprisé la veille, ne voit rien, ne se doute de rien, s’étonne à peine de ce changement incroyable, accepte bonnement ce qu’on lui offre. Et plus tard, quand son jeune beau-frère lui fait demander la main de sa sœur, lui si bon et si juste, lui qui sait que les deux jeunes gens s’adorent, il refuse impitoyablement. Et pourquoi ? Pour rien, pour amener une phrase d’Octave qui apprenne à Claire qu’elle est ruinée et que Philippe l’a prise sans fortune. Vous voyez comme ici la vérité des sentiments paraît subordonnée à l’intérêt de la fable. Je sais bien que la logique des actes et leur rapport avec les caractères sont assez difficiles à établir rigoureusement, que la vraisemblance morale est chose un peu indéterminée et variable et qu’il lui faut laisser du jeu. Je crains seulement que les héros de M. Ohnet ne soient pas toujours aussi admirables qu’il le croit ; j’ai peur qu’il ne se laisse tromper lui-même par la belle attitude qu’il leur a prêtée. Cela est surtout sensible dans le Maître de forges. Mais on est tenté d’abandonner tout de suite cette querelle : que ces gens agissent ou non comme ils doivent, ce qu’ils font nous est si indifférent ! Plus souvent, d’ailleurs, l’invraisemblance n’est que dans l’héroïsme démesuré des actes ; mais cela est du romanesque le plus légitime, sinon du plus rare.


III

Si nous passons à l’exécution, nous y voyons appliquées consciencieusement, courageusement, toutes les règles de la vieille rhétorique du roman.

Lisez le début de la Grande Marnière : « Dans un de ces charmants chemins creux de Normandie…, par une belle matinée d’été, une amazone… s’avançait au pas…, rêveuse… » Le cheval fait un écart ; un étranger apparaît qui demande son chemin. Extase et réflexions de l’étranger : cette belle personne lui paraît « vivre sous l’empire d’une habituelle tristesse… » « La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle faite pour la joie ? Elle semblait riche : sa peine devait donc être toute morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l’étranger se demanda si sa compagne était une jeune femme ou une jeune fille… » Voilà du moins un tour, un style, une élégance que les enfants mêmes peuvent apprécier ! On écrit comme cela à quinze ans, en seconde, quand on est un élève « fort » sans être très intelligent, et on enlève le prix de narration française !

Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se répondent d’un roman à l’autre : « Elle avait une taille admirablement développée, d’une élégance sans pareille. » — « Sa taille élevée avait une élégance exquise. » — Quelquefois « l’harmonieuse ampleur des épaules » est « accentuée par la finesse de la ceinture ». — Il y a aussi pour le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau, imperturbablement : « Après de brillantes études, il était sorti le premier de l’École polytechnique et avait choisi le service des mines. » — « Pierre Delarue venait d’entrer le premier à l’École polytechnique et semblait promis à la plus belle carrière. » — Nous sommes dans un pays où l’on aime instantanément, dès le premier regard : c’est le régime du coup de foudre. Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les banales histoires : « Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans son secret profondément enfermé au fond de son cœur. » — « Elle eut comme un pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie. » — « Le comte s’était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté de la jeune fille. » — « Instinctivement, comme si les regards de Sarah eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la belle Anglaise : ce fut l’espace d’une seconde (sic). »

Tout y est : l’arrangement mélodramatique où s’entrevoit le doigt de Dieu (si, dans la Grande Marnière, l’idiot tombe du clocher, c’est sur la fosse de sa victime qu’il viendra s’écraser) ; — les mots de théâtre (« Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d’infamie ? Non ! Ce sera à force de dévouement ! » — « J’en appelle au monde ! — Quel monde ? Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue ? ») ; — l’artifice des pendants, les figures qui s’opposent jusque par la couleur des cheveux : Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue, Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de symétrie grossière : on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une chose dont il ne paraît pas se douter : la variété, la complexité de la vie.

Il offre à son public d’autres régals encore, car il n’a rien à lui refuser.

Quand on n’est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui s’y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute vie et nous révèle les mystères de l’élégance mondaine. Les trois quarts de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs, marquis ou comtes : dans chacun de ses romans vous trouverez la description consciencieuse d’un vieux château de famille et d’un hôtel aristocratique avec tout le détail de l’ameublement. Et vous verrez des gentilshommes monter à cheval, et vous assisterez à des rally-papers. — On n’aime pas beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet ; mais enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n’est pas un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé : M. Ohnet nous en cuisinera. Il n’a pas plus peur qu’un autre des détails vrais et familiers : « Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, d’où s’échappait une vapeur brûlante et parfumée. » Et il n’hésitera pas à nous parler des aphtes du greffier Fleury et de « ses bobos recouverts de leur taie blanche ». — On a des principes et on veut être respecté ; mais enfin on n’est pas de bois ; un roman n’est pas un livre d’heures, et on permet à l’écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu qu’il n’insiste pas trop : M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma foi, des scènes d’amour assez vives et d’agréables chutes sur les canapés. Et quel trait de génie d’avoir, dans le Maître de forges, donné pour centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d’avoir fait planer sur un drame si riche en beaux sentiments une image d’alcôve ! — Mais le sérieux continu ennuie ; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de M. Ohnet. Il est d’une remarquable simplicité et sait se passer d’esprit. Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises : « C’est un ange que cet enfant-là ! un ange immatriculé ! » Et le notaire Malézeau répétera après chaque membre de phrase : Mademoiselle ou Monsieur le marquis. « Choses et gens, mademoiselle… Tout à votre service, mademoiselle… Croyez-le bien, mademoiselle. » C’est irrésistible, n’est-ce pas ?

Maintenant voulez-vous de la couleur ? « Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l’or, on l’eût pris pour le génie du mal. » — « Ma vie intime est triste, sombre, humiliée ; elle est la noire chrysalide du papillon que vous connaissez. » — Voulez-vous du pathétique ? Pierre Delarue vient d’apprendre que sa fiancée l’a trahi : il s’agit de peindre sa tristesse de façon à émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu’un jour, quand il était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident : « Il pensait que, s’il était mort ce jour-là, Micheline l’aurait pleuré ; puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l’hypothèse (sic) était réalisée. Il voyait l’église tendue de noir ; il percevait nettement les chants funèbres… » Et en avant le catafalque et tout l’enterrement ! (On me dispensera, après toutes ces citations que je n’ai presque pas choisies,

de m’arrêter sur le style de M. Georges Ohnet). — Voulez-vous enfin de

hautes considérations de philosophie sociale ?

Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité de M. Derblay et de Préfont ? Votre mari, ma chère amie, descendant des preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière ; M. Derblay, fils d’industriels, représente un siècle unique, celui qui a produit la vapeur, le gaz et l’électricité. Et je vous avoue que, pour ma part, j’admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux hommes qui confondent, dans une intimité née d’une mutuelle estime, ce qui fait un pays grand entre tous : la gloire dans le passé et le progrès dans le présent.

Cette vision de l’ingénieur et du gentilhomme enlacés, c’est une bonne moitié de l’œuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l’autre moitié séduira particulièrement leurs épouses.


IV

Après cela, que M. Ohnet compose assez bien ses récits, qu’il en dispose habilement les différentes parties et que les principales scènes y soient bien en vue, cela nous devient presque égal. Que ces romans, débarrassés des interminables et plats développements qui les encombrent et transportés à la scène, y fassent meilleure figure ; que la vulgarité en devienne moins choquante ; que l’ordre et le mouvement en deviennent plus appréciables, — je n’ai pas à m’en occuper ici : les quelques qualités de ces romans, étant purement scéniques, échappent à la lecture.

On y trouve, en revanche, l’élégance des chromo-lithographies, la noblesse des sujets de pendule, les effets de cuisse des cabotins, l’optimisme des nigauds, le sentimentalisme des romances, la distinction comme la conçoivent les filles de concierge, la haute vie comme la rêve Emma Bovary, le beau style comme le comprend M. Homais. C’est du Feuillet sans grâce ni délicatesse, du Cherbuliez sans esprit ni philosophie, du Theuriet sans poésie ni franchise : de la triple essence de banalité.

Mais ces romans sont venus à leur heure et répondaient à un besoin. Les romanciers qui sont artistes se soucient de moins en moins des goûts de la foule ou même affectent de les mépriser ; la littérature nouvelle tend à devenir un divertissement mystérieux de mandarins ; on dirait qu’elle s’applique à effaroucher les bonnes âmes par ses audaces et à les déconcerter par ses raffinements : or il y a toute une classe de lecteurs qui n’a pas le loisir ni peut-être le moyen de pénétrer ces arcanes, qui veut avant tout des « histoires », comme les fidèles du Petit journal, mais qui pourtant les veut plus soignées et désire qu’elles lui donnent cette impression que « c’est de la littérature ». M. Ohnet est au premier rang de ceux qui tiennent cet article-là ; il est incomparable dans sa partie ; il sait ce qui plaît au client, il le lui sert ; il le lui garantit. Tout cela n’est certes pas le fait du premier venu ; mais qu’il soit bien entendu que c’est en effet de marchandises qu’il s’agit ici, de quelque chose comme les « bronzes de commerce », et non pas d’œuvres d’art. Il ne faut pas qu’on s’y trompe. Je n’ai voulu que prévenir une confusion possible.

FIN