Les Contemporains/Troisième série/Jean Richepin

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Société française d’imprimerie et de librairie (Troixième sériep. 313-336).

JEAN RICHEPIN[1]


Tel littérateur est un orfèvre, tel autre est un peintre, tel autre un musicien, tel autre un ébéniste ou un parfumeur. Il y a des écrivains qui sont des prêtres ; il y en a qui sont des filles. J’en sais qui sont des princes, et j’en sais beaucoup plus qui sont des épiciers. M. Jean Richepin est un écuyer de cirque, ou plutôt un beau saltimbanque — non pas un de ces pauvres merlifiches, hâves, décharnés, lamentables sous leurs paillons dédorés, les épaules étroites, les omoplates perçant le maillot de coton rosâtre étoilé de reprises, — mais un vrai roi de Bohême, le torse large, les lèvres rouges, la peau ambrée, les yeux de vieil or, les lourds cheveux noirs cerclés d’or, costumé d’or et de velours, fier, cambré, les biceps roulants, jonglant d’un air inspiré avec des poignards et des boules de métal ; poignards en fer-blanc et boules creuses, mais qui luisent et qui sonnent.


I

La carrière littéraire de M. Jean Richepin a été jusqu’ici des plus bruyantes et des plus singulières. Élève de l’École normale, fort en grec, fort en vers latins, fort en thème, fort en tout, à peu près aussi muni de diplômes qu’il se puisse, ce nourrisson de l’Université débute par un livre de vers où il célèbre les mendiants, les escarpes et les souteneurs, et où « les bornes de l’austère pudeur » sont passées à fond de train. Sur quoi, le chantre des gueux fut condamné par la justice de son pays à trente jours de prison, ce qui était parfaitement stupide, car les vers étaient de main d’ouvrier, hardis et drus, mais non pas obscènes. Et, depuis, on en a laissé passer bien d’autres. — Puis, comme le genre macabre paraît toujours aux esprits jeunes le comble de l’originalité, M. Jean Richepin donne les Morts bizarres — bizarres, en effet, et dont plusieurs semblent les inventions d’un Edgard Poe fumiste. Mais sa plus grande joie, c’est d’être un mâle et de le montrer. Ses Caresses sont assurément, de tous les poèmes qu’on ait écrits, ceux où les reins jouent le rôle le plus considérable. — Puis il tente le théâtre, et ce mâle nous montre une femelle, la Glu, une goule qui mange un pêcheur breton. La pièce ne réussit qu’à demi ; il n’en restera qu’une admirable chanson : Y avait un’ fois un pauv’ gas… Le poète, furieux et de plus en plus fier de sa virilité, traite les critiques de chapons dans un apologue oriental. — Puis le roi de Bohême épanche sa fantaisie naïve et fougueuse dans un drame qui est un conte des Mille et une Nuits : Nana-Sahib. Il a la joie suprême de monter en personne sur les planches et d’y rugir lui-même le rôle du tigre du Bengale. Cependant ses muscles inoccupés le gênent. Un besoin d’assommer et de faire du bruit le tourmente. Et le voilà qui « tombe » Dieu et les dieux dans des vers d’un athéisme carnavalesque et forain. Jamais on n’avait blasphémé si longtemps d’une haleine. Il découvre, chemin faisant, que les Aryas sont des pleutres, qu’il n’y a que les Touraniens, et qu’il est, lui, Touranien. — Soudain, après une aventure qu’on n’a pas oubliée, il disparaît. Les uns prétendent qu’il s’est retiré chez les trappistes de Staouéli ; d’autres, qu’il s’est éperdument enfoncé dans le Sahara. Point : il s’était embarqué comme matelot sur un bateau de pêche. Il en rapporte quelques milliers de rimes sur la mer, qui est, elle aussi, une indépendante, une révoltée, une gueuse, une manière de Touranienne. Entre temps, il nous avait conté l’histoire de Miarka, la fille à l’ourse, où il se peignait lui-même sous le nom de Hohaul, roi des Romanis. Au reste, il nous dit dans les Blasphèmes à quoi il

se reconnaît Touranien :

  Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite,
  Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux,
  Et massacraient gaîment, pour les manger ensuite,
  Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux…

  Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j’ai beau vivre
  En France ; je ne suis ni Latin ni Gaulois.
  J’ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre,
  Un torse d’écuyer et le mépris des lois.

  Oui, je suis leur bâtard ! Leur sang bout dans mes veines,
  Leur sang qui m’a donné cet esprit mécréant,
  Cet amour du grand air et des courses lointaines,
  L’horreur de l’Idéal et la soif du Néant.

J’aime, pour ma part, ces exubérances, cet orgueil, ces effets de muscles, cette outrance, cette manie de révolte. Je voudrais pouvoir dire que M. Richepin est, en poésie, un superbe animal, un étalon de prix, de croupe un peu massive. C’est plaisir d’assister à ses ébats et à ses pétarades.


II

Mais (et c’est ce qui, suivant les goûts, nous gâte M. Richepin ou nous le rend plus curieux à considérer) cet étalon a fait d’excellentes humanités. C’est un rhétoricien révolté contre les lois et la morale et contre la modestie du goût classique, mais classique lui-même, et jusqu’aux moelles, dans son insurrection. Ce Touranien possède tous les bons auteurs aryas. C’est le sein de l’Alma mater qu’il a tété, ce prince des « merligodgiers », et il est tout gonflé de son lait. Il n’y a guère d’écrivain dans ce siècle chez qui abondent à ce point les réminiscences ou même les imitations de la littérature classique, grecque, latine et française. Vous trouverez dans la Chanson des Gueux, parmi les tableaux crapuleux, au milieu des couplets d’infâme argot où les rimes sonnent comme des hoquets d’ivrognes, de petites pièces qui fleurent l’anthologie grecque. Un mot du divin Platon, cité en grec, revient dans le refrain d’une chanson philosophique qui explique que « nous sommes des animaux » et que la suprême sagesse est de vivre comme un porc. Sept épigraphes grecques précèdent les alexandrins où le poète célèbre la vieillesse honorée d’un Nestor casqué de soie. Dans les Blasphèmes, vous rencontrerez des souvenirs directs de Lucrèce, de Pline l’Ancien et de Juvénal (je ne parle pas des réminiscences de Musset et de Hugo), et dans la Mer, des morceaux de poésie didactique et descriptive qui vous feront songer, selon votre humeur, soit au Virgile des Géorgiques, soit à l’abbé Delille. Décidément il reste sensible que Hohaul, fils de Braguli et petit-fils de Rivno, a passé par l’École normale. Surtout M. Jean Richepin reste tout imprégné de Villon, de Marot, de Rabelais, de Régnier. Il reprend beaucoup de leurs vocables oubliés. Il y ajoute des mots populaires ou des mots spéciaux empruntés à la langue des divers métiers. Il se compose ainsi un immense vocabulaire, fortement bariolé et médiocrement homogène. S’il vous faut un exemple, relisez, je vous prie, la première page de Miarka :

… C’est qu’il faut profiter vite des belles journées au pays de Thiérache… Un coup de vent soufflant du Nord, une tournasse de pluie arrivant des Ardennes, et les buriots de blé ont bientôt fait de verser, la paille en l’air fit le grain pourri dans la glèbe. Aussi, quand le ciel bleu permet de rentrer la moisson bien sèche, tout le monde quitte la ferme et s’égaille à la besogne. Les vieux, les jeunes, jusqu’aux infirmes et aux bancroches, tout le monde s’y met et personne n’est de trop. Il y a de la peine à prendre et des services à rendre pour quiconque est à peu près valide. Tandis que les hommes et les commères ahannent au rude labeur, les petits et les marmiteux sont utiles pour les œuvres d’aide, étirer les liens des gerbes, râteler les javelles éparses, ramoyer les pannes cassées par la corne des fourches ou simplement émoucher les chevaux, dont le ventre frissonne et saigne à la piqûre des taons et dont l’œil est cerclé de bestioles vrombissantes.

Assurément ce style est savoureux, mais trop chargé, trop savant et, peu s’en faut, pédant. M. Richepin croit mieux peindre en n’employant que des mots aussi familiers et particuliers que possible. Mais ces mots, il semble qu’il les cherche et les accumule avec trop de peine à la fois et de satisfaction ; et l’impression directe des choses s’évanouit dans ce labeur de grammairien. Puis, ces mots qui nous tirent l’œil nous empêchent de voir le tableau. Ce ne sont ni les vocables curieux ni les expressions outrées qui donnent la sensation des objets : c’est, le plus souvent, un certain arrangement de mots fort simples et très connus. M. Richepin est un peu la dupe des mots : il les aime trop en eux-mêmes, pour leur figure de gueux ou de « hurlubiers ». En général, son style, remarquez-le, est amusant plutôt que proprement pittoresque. Ce bohémien fougueux a de petits divertissements grammaticaux de mandarin très lettré. C’en est un que d’avoir écrit tant de pièces en argot dans la Chanson des Gueux. Notez que la plupart des poètes parnassiens (à plus forte raison les bons « symbolistes ») considèrent M. Richepin comme un retardataire, et tantôt comme le dernier des romantiques, tantôt comme un lointain disciple de Boileau. « Ce n’est, disent-ils, qu’un normalien exaspéré. » Ils ne sauraient peut-être pas dire pourquoi ; mais ils le sentent.

Et alors voici ce qui arrive. M. Richepin a beau être un insurgé, avoir la passion des gros mots et des plus abominables crudités de pensée et de style, la perfection de sa rhétorique nous met en défiance. Nous sommes tentés de croire qu’un si savant homme, si profondément imbu des meilleures traditions littéraires, n’est pas un Touranien bien authentique ; que la glorification, dans toute son oeuvre, des gueux et des irréguliers en tout genre n’est peut-être bien qu’un jeu d’esprit. Et, en effet, ses ouvrages ont souvent, je ne sais comment, un air d’insincérité. Si l’on n’était forcément renseigné, par les journaux ou autrement, sur la personne et sur la vie de M. Richepin, il y a fort à parier qu’on dirait tout d’abord, en lisant ses livres : — Hum ! tant de goût pour la gueuserie, tant de férocité dans l’irrévérence, cela n’est pas naturel. C’est amusant, très amusant ; mais je ne frémis point du tout et ne suis point ému un seul instant, pas même d’horreur. Je suis sûr que l’auteur de ces livres truculents et magnifiquement cyniques ou blasphématoires est quelque bourgeois bien régulier, bien placide, bon père et bon époux, et Arya comme vous et moi. — Eh bien ! on se tromperait sans doute un peu ; car, si vous lisez M. Richepin sans parti pris, vous sentirez certainement, à l’origine de toutes ses inspirations, un très sincère et violent instinct de libre vie animale et de révolte contre tout, qui a sa grandeur ; mais le malheur est que la rhétorique s’en mêle ensuite, et, très visiblement, le goût de la virtuosité pour elle-même, et aussi le désir puéril d’épouvanter les philistins. Il serait peut-être intéressant de démêler, dans les principales oeuvres de M. Richepin, la part d’inspiration franche et la part d’artifice littéraire, ce qui appartient au Touranien contempteur des dieux et des lois et ce qui appartient à l’Arya enfileur de mots.


III

Ce qu’il y a d’inspiration sincère dans la Chanson des Gueux, le poète nous le dit lui-même dans sa préface :

« J’aime mes héros, mes pauvres gueux lamentables, et lamentables à tous les points de vue ; car ce n’est pas seulement leur costume, c’est aussi leur conscience qui est en loques. Je les aime, non à cause de cela, mais parce que j’ai arrêté mes regards sur leur misère, fourré mes doigts dans leurs plaies, essuyé leurs pleurs sur leurs barbes sales, mangé de leur pain amer, bu de leur vin qui soûle, et que j’ai, sinon excusé, du moins expliqué leur manière étrange de résoudre le problème du combat de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la société et aussi leur besoin d’oubli, d’ivresse, de joie, et ces oublis de tout, ces ivresses épouvantables, cette joie que nous trouvons grossière, crapuleuse, et qui est la joie pourtant, la belle joie au rire épanoui, aux yeux trempés, au cœur ouvert, la joie jeune et humaine, comme le soleil est toujours le soleil, même sur les flaques de boue, même sur les caillots de sang.

« Et j’aime encore ce je ne sais quoi qui les rend beaux, nobles, cet instinct de bête sauvage qui les jette dans l’aventure, mauvaise ou sinistre, soit ! mais avec une indépendance farouche. Oh ! la merveilleuse fable de la Fontaine sur le loup et le chien ! Souvenez-vous en, etc. »

Le ton même de cette déclaration nous montre que la Chanson des Gueux (et j’en suis bien aise) n’est point une œuvre de pitié humanitaire et révolutionnaire, à la façon des Misérables, si vous voulez. Comme il peint la plupart de ses gueux parfaitement ignobles, nous avons peu envie de nous attendrir sur eux. Et l’auteur lui-même ne perd pas son temps à s’attendrir ; ou, quand il le fait, cela sonne un peu faux. Voyez Larmes d’Arsouille, cette élégie puante et qui déshonore la mélancolie. Et quand M. Richepin, nous ayant raconté la naissance d’un gueux dans un fossé, par la neige, nous jure, « le front découvert, que l’autre (entendez Jésus) n’a pas tant souffert », nous trouvons drôle son grand geste après qu’il s’est si visiblement amusé à nous décrire en rimes triples, avec des mots furibonds, un accouchement pittoresque.

Mais, s’il ne faut lui demander ni émotion ni pitié, il peint merveilleusement ses loqueteux et les fait très bien parler.

Il y a ainsi toute une partie de la Chanson des Gueux où nous entrons sans effort et même avec un singulier plaisir, tout simplement à cause de l’instinct de rébellion qui est en nous, tout au fond — depuis le péché originel, dirait un théologien. Nous sommes tout garrottés de lois, de convenances, de préjugés : la vision d’hommes qui persistent à vivre dans la société comme des fauves dans une forêt nous cause un étonnement où se glisse une vague envie. La basse crapule même a une saveur de révolte ; c’est le retour à la vie animale, chez des êtres qui l’avaient dépassée : cette vie n’est donc plus innocente et sans signification comme chez les bêtes ; il s’y mêle la joie d’une perversité et d’une protestation contre l’ordre prétendu de l’univers. Ajoutez que, considérée par l’extérieur et avec l’œil d’un peintre, la vie des gueux a beaucoup de relief et de couleur, soit parce qu’elle est l’exception et qu’elle fait contraste avec la vie de la société régulière, soit parce que, tout y étant libre et dégagé de conventions, tout y est par là même plus expressif. Remarquez d’ailleurs que ce qui est surtout pittoresque, c’est la vie d’en haut, et celle d’en bas, la vie conçue comme une vision de Véronèse ou comme une vision de Callot.

La forte culture classique de M. Richepin a pu contribuer elle-même à développer sa passion de la vie irrégulière et insurgée. Il se trouve que quelques-uns des pères de notre littérature ont été, au XVe siècle, au XVIe et au XVIIe encore, des bohèmes accomplis. « Escroc, truand, m…, génie ! » dit M. Richepin à Villon ; et Villon, j’en ai peur, pourrait répondre : « Monsieur sait tous mes noms. » Bohème, Rabelais, si l’on en croit sa légende ; bohème, Régnier : on sait comment il vécut et où fréquentait sa muse. Sous Louis XIII et même sous Louis XIV, les antres sacrés du Parnasse français sont des cabarets pareils à celui où Gautier conduit Jacquemin Lampourde, où se drapent des « gueux » superbes qui s’appellent Théophile de Viaud, Cyrano de Bergerac et Saint-Amand. M. Jean Richepin continue dans notre siècle la tradition de ces réfractaires. Et, très évidemment, il n’a pas eu à s’efforcer pour cela, son génie naturel tenant beaucoup d’eux, notamment de François Villon et de Mathurin Régnier.

C’est pourquoi vous trouverez une sincérité, une spontanéité très suffisantes dans la plus grande partie de la Chanson des Gueux. Les « gueux des champs » disent d’admirables chansons. L’ « odyssée d’un vagabond » a de la grandeur et de la grâce parmi sa brutalité. Le poète mêle la bonne nature à la vie de ses gueux, qui prennent ainsi des airs de faunes autant que de « mendigots ».

Pour les « gueux de Paris », il faut distinguer. Après nous avoir très brillamment décrit une cour de ferme, M. Richepin nous montre une bande d’oiseaux voyageurs passant très haut sur la tête des poules, des canards et des dindons. Ces volailles sont les bourgeois ; ces oiseaux de passage sont les gueux. Les volailles s’émeuvent, et le poète les interpelle :

  Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes !…

  Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
  Ils vont, où le désir le veut, par-dessus monts
  Et bois et mers et vents, et loin des esclavages.
  L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons…

  Car ils sont avant tout les fils de la Chimère,
  Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous !…

  Ils sont maigres, meurtris, las, harassés : qu’importe !
  Là-haut chante pour eux un mystère profond.

Quand M. Richepin nous présente des gueux qui répondent à peu près à cette définition, de bons gueux, de bons bohèmes de lettres, cela va bien ; nous pouvons nous intéresser à leurs « joies », à leurs « tristesses » et à leurs « gloires ». Mais les « arsouilles » et les « benoîts » sont-ils aussi des assoiffés d’azur et des fils de la Chimère ? « Un mystère profond chante-t-il » pour eux, là-haut ? Nous avons sur ce point les doutes les plus sérieux. Que M. Richepin les croque çà et là, passe ! puisqu’ils sont pittoresques, après tout. Mais voici où commence l’artifice pur, l’exercice de rhétorique — insurgée si vous voulez, mais de rhétorique. Le poète affecte d’entrer dans leur peau, qui est une sale peau, et parle leur argot, qui est une langue infâme, dont les mots puent et grimacent, dont les syllabes ont des traînements gras et font des bruits de gargouille. La Marseillaise des Benoîts, Dab, Dos, Doche, et combien d’autres ! sont comme des pièces de vers latins faites avec le Gradus de la Boule-Noire ou du Père Lunette, le Gradus ad guillotinam. C’est amusant encore ; mais tout de même il y en a trop ; et à chaque édition le poète en ajoute. Cette complaisance et cet attardement dans de telles amusettes littéraires sont d’un virtuose un peu puéril.

Ce virtuose va s’étaler de plus en plus dans l’œuvre de M. Richepin. Ce sera le virtuose du rut, de l’athéisme nu, du matérialisme cru, et ce prestigieux versificateur sera de plus en plus comme ce personnage de Rabagas qui, s’il connaissait un mot plus cochon que « cochon », l’emploierait avec allégresse. M. Richepin cherchera souvent ce mot-là.

      *       *       *       *       *

Dans les Caresses, on ne saurait douter de la sincérité de l’inspiration initiale. Il paraît hors de doute que M. Richepin a le tempérament fougueux et les reins exigeants, et qu’il est peu enclin à l’idéalisme ou aux rêveries sous la lune. Plusieurs des pièces de ce recueil sont d’une belle, ardente et magnifique sensualité. Mais tout de suite on s’aperçoit qu’il y a dans cette sensualité une affectation, un air de défi aux bourgeois.

  L’amour que je sens, l’amour qui me cuit,
  Ce n’est pas l’amour chaste et platonique,
  Sorbet à la neige avec un biscuit ;
  C’est l’amour de chair, c’est un plat tonique.

Et ailleurs :

  Notre bonheur n’est point le fade cataplasme ;
  C’est le vésicatoire aigu qui donne un spasme…

  Vos amours, ô bourgeois, sont des fromages mous ;
  Le nôtre, un océan d’alcool plein de remous.

Voilà le ton ; et il n’est que trop soutenu. Sauf quelques fantaisies à la Henri Heine, mais de plus de bizarrerie ou de vigueur que de grâce, ce ne sont que hennissements. Il nous fatigue à la longue, cet étalon ! Sans compter qu’il nous humilie… Ou plutôt non : c’est nous, les bourgeois, qui le plaignons. La pièce qui résume le livre est intitulée le Goinfre. Horreur ! Et voici comment le poète nous peint son amour :

  C’est un goinfre attablé qui, plus que de raison,
  Enivré de vin pur, gavé de venaison,
  Ôte le ceinturon qui lui serre la taille,
  Et, sans peur d’avoir mal au ventre, fait ripaille.
  Il ne sait si demain sera jour de gala
  Et veut manger de tout pendant que tout est là…

Et l’allégorie se développe avec une brutalité croissante. Eh quoi ! c’est cela pour lui, l’amour ! Pauvre garçon ! Cette poésie est tout ce qu’il y a de plus propre à nous faire adorer les sonnets de Pétrarque ou les Vaines tendresses. Mais voulez-vous connaître le châtiment ? Quand le festin est fini, M. Richepin se croit obligé d’être triste. Or, nous ne saurions dire à quel point cela nous est égal. D’ailleurs il ne sait pas être triste. Il l’est avec des mots trop brutaux ou trop voyants. Les « sombres plaisirs d’un cœur mélancolique » lui sont interdits. Au moment où nous allions peut-être le croire et nous attendrir, la grossièreté inévitable (qu’il prend pour franchise) des mots et des images fait évanouir l’élégie commencée et nous renfonce notre émotion dans la gorge. Oh ! l’affreux poète qui, pour nous parler de la divine illusion d’amour, nous dit qu’il « a pris son fromage pour la lune » et dont le dernier mot est qu’il sera comme ces buveurs qui « restent soûls de la veille ». Et pourtant il y a des choses exquises dans ces Caresses, et qui sont d’un grand poète : la Voix des choses ; Dans les fleurs ; Berceuse ; le Bon souvenir… Quel dommage qu’il ne s’affranchisse pas plus souvent de sa rhétorique truculente et pseudo-villonesque !

      *       *       *       *       *

Elle triomphe horrifiquement dans les Blasphèmes. Là, il me semble bien qu’on ne retrouve même pas l’ombre d’un sentiment sincère, si ce n’est le besoin même d’étonner et de scandaliser, et un puéril instinct de révolte — pour rien, pour le plaisir. Je ne sais pas d’œuvre plus bizarre, plus fausse ni plus froide. Quelle singulière idée, de venir nous faire, à l’heure qu’il est, un poème athée en six ou sept mille vers ! Je comprends le De natura rerum, ce cri de délivrance, cette protestation enflammée contre d’universelles superstitions, cette première épiphanie de la science naissante. Mais ces Blasphèmes, à qui s’adressent-ils ? À quoi riment-ils ? Sommes-nous si infectés d’esprit religieux ? Il est bon, là, ce rhéteur mal embouché qui prétend affranchir nos intelligences !

Comment n’a-t-il pas senti ce qu’il y a dans ses négations de grossier, de rudimentaire, d’enfantin, d’attardé, de dépassé par l’esprit moderne ? Pas de Dieu, pas de loi morale, pas même de lois physiques : ce qu’on appelle ainsi, ce sont les habitudes des choses (ce qui revient d’ailleurs au même) : tout est gouverné par le hasard ; la Raison même, la Nature et le Progrès sont des idoles qu’il faut renverser comme les autres. Conclusion : Mangeons, buvons et ne pensons à rien. Il nous développe cela avec une allégresse et une fierté sans pareilles. Il n’y a pas de quoi ! Voilà-t-il pas de belles découvertes ! Se figure-t-il avoir expliqué tout en supprimant tout ? Les abominables suppressions ! De quels sentiments exquis ce poète nous dépouille ! Plus de foi, plus d’espérance, plus de charité, plus de vertu, plus de rêve, plus d’illusions, plus de chimères. Et si, comme Banville, « je n’ai souci que des chimères » ? Quel triste monde M. Richepin nous fait ! Je ne parle ici au nom d’aucune morale ni d’aucune religion ; je ne m’occupe pas de la vérité : je ne m’occupe que de la beauté de la vie. Les négations de M. Richepin sont plus ineptes que toutes les affirmations. Je suis honteux de voir un poète lyrique penser comme un antidéiste des Batignolles. Eh ! qui donc ne croit pas en Dieu ? Il y a tant de façons d’y croire ! Si on n’y croit pas comme le charbonnier, on y croit comme Kant ; si on n’y croit pas comme Kant, on y croit comme M. Renan, ou même comme Darwin ou comme Herbert Spencer. Ne pas croire en Dieu, c’est nier le mystère de la vie et de l’univers et le mystère des instincts impérieux qui nous font placer le but de la vie en dehors de nous-mêmes et plus haut ; c’est nier le plaisir que nous fait cette chose insensée qui est la vertu ; c’est nier le frisson qui nous prend devant « le silence éternel des espaces infinis » ou le gonflement du cœur par les soirs d’automne, et la langueur des désirs indéterminés ; c’est déclarer que tout dans notre destinée et dans les choses est clair comme eau de roche et qu’il n’y a rien, mais rien du tout, à expliquer. Or, c’est cela qui est stupide.

Mais, Dieu me pardonne ! j’allais m’indigner. J’oubliais que les Blasphèmes ne sont qu’un jeu de rimeur. Il était impossible de traiter avec moins de sérieux un sujet plus grave. Presque à chaque page, quand on est tout près de croire le poète emporté par un sentiment vrai, un mot malpropre vous éclabousse, ou une facétie lubrique, qui vous avertit que le poète s’amuse. Il nous dit en parlant des dieux :

 Et je vais leur souffler au c… pour me distraire. 

Les étoiles disent à l’homme :

  Parce que de mots creux et d’orgueil tu t’empiffres,
  Tu penses blasphémer en rotant contre nous.

Et c’est tout le temps comme cela. Il traite à chaque instant la Nature de catin, et de pis encore, et il développe en images ignobles le contenu de ces mots. Et il ne s’aperçoit pas, lui, le pourfendeur des dieux, que, tandis qu’il symbolise aussi malproprement la Nature et lui adresse des discours, il obéit à l’éternel instinct qui a créé les dieux. Ces dieux auxquels il ne croit pas, il les injurie continuellement, par une convention de rhétorique vraiment un peu trop prolongée. C’est beaucoup converser avec un pur néant. Cinquante ou soixante fois il leur crie : « Attendez un peu, misérables ! coquins ! Je m’en vais vous manger le nez et vous crever le ventre ! » Et il tend ses muscles, et il offre aux dieux le caleçon. C’est l’Arpin de l’athéisme.

On ne peut s’empêcher de sourire, après cela, des grands airs qu’il prend dans sa préface. « Je doute que beaucoup de gens aient le courage de suivre, anneau par anneau, la chaîne logique de ces poèmes, pour arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin nécessaire. » Et dans l’impayable post-scriptum à Bouchor, où il pardonne noblement à son ami d’avoir repris subrepticement goût au mauvais vin de l’idéal, des illusions spiritualistes, de la foi en l’éternelle justice : « Je ne chercherai désormais qu’en moi-même mes templa serena. Je m’envelopperai de plus en plus dans l’orgueilleuse solitude de ma pensée. » Oh là là ! si j’ose m’exprimer ainsi. M. Richepin énumère, dans cette supercoquentieuse préface, toutes les catégories d’imbéciles que choquera son poème. Je voudrais, après l’avoir lu, être rangé dans toutes ces catégories à la fois.

Cela ne m’empêche pas d’admirer fort les Blasphèmes. Ce livre absurde est supérieurement amusant, sauf vers la fin. Et la Chanson du sang, cette « légende des siècles » en raccourci, où chaque globule de son sang, légué au poète par ses ancêtres, chante sa chanson dans ses veines, est bien près d’être un chef-d’œuvre.

Il y a beaucoup plus de sincérité dans la Mer. Il me semble que c’est, avec la Chanson des Gueux, le meilleur livre de M. Richepin. Les marins, ces gueux de la mer, y sont glorifiés par quelqu’un qui les a vus de près et qui les aime ; et nous avons moins de peine à les aimer que les « gueux de Paris » ou même les « gueux des champs ». Les Trois matelots de Groix et le Serment sont de beaux poèmes, égaux pour le moins aux Pauvres gens, et où il entre plus d’humanité que M. Richepin n’en met d’ordinaire dans ses rimes. Les Matelotes sont aussi franches et aussi belles que si elles n’étaient pas l’œuvre d’un lettré. On ne saurait reprocher aux Marines que des contours trop arrêtés quelquefois, avec l’outrance superflue et l’inutile truculence habituelle au poète. Je goûte l’effort des poèmes cosmogoniques de la fin : le Sel, la Gloire de l’eau, la Mort de la mer. Qu’y manque-t-il ? Je ne sais quoi, un rien. On y voudrait plus de simplicité. On sent trop que, dans la pensée même de l’auteur, ce sont surtout des « morceaux » difficiles, des tours de force de poésie lyrico-scientifique. Ces poèmes ont aussi le tort de faire songer à M. Camille Flammarion autant qu’à Lucrèce. Avec cela je ne sais aucun poète capable, à l’heure où nous sommes, de pareilles poussées de vers alexandrins et autres.

Mais que de rhétorique encore, et qui n’est qu’amusante ! (Notez que cela est quelque chose et qu’en tout ceci, tandis que je parais condamner et juger, je ne fais que constater et définir.) Les Litanies de la mer, où le poète parvient à appliquer à la mer toutes les invocations des litanies de la sainte Vierge, n’est qu’un jeu byzantin, une surprenante « réussite » lyrique, une « patience » qui finit par mettre la nôtre à une rude épreuve. L’ode sur les Algues, qui s’ouvre de façon grandiose et somptueuse, finit, si je puis dire, en queue oratoire, par la figure que les professeurs nomment prétérition. « Comment dire tout cela, ô poète ? s’écrie M. Richepin, et d’ailleurs à quoi bon ? »

  Rentre sous les communs niveaux,
  Lamentable Orphée en délire
  Qui veut toucher la grande lyre
  Et pour auditeurs dois élire,
  En place de tigres, des veaux.

Patatras ! C’est la chute d’Icare. Et quelle idée biscornue de nous raconter, dans le rythme sautillant de Remy-Belleau chantant Avril, l’origine de la vie aux profondeurs de la mer :

  C’est en elle, dans ses flots,
        Qu’est éclos
  L’amour commençant son ère
  Par l’obscur protoplasma
        Qui forma
  La cellule et la monère.

Cela pourrait se danser ; c’est bien étrange.

Et le cynisme, la passion de l’ordure dans les mots et dans les images ne paraît point diminuer, il s’en faut. Ce n’est point ma pudeur qui est ici blessée. Lucrèce, quand il nous peint Vénus renversée dans les bras de Vulcain, ne me blesse aucunement. Un grand nombre des phénomènes de la nature semblent appeler la comparaison avec l’acte par lequel se perpétue la race humaine ; je ne sais guère de plus beaux vers que ceux où Virgile symbolise le Printemps par l’accouplement de Jupiter et de la Terre, et certes les traits du tableau ne sont point timides. Mais il y a autre chose chez M. Jean Richepin. La préoccupation des gestes et des attitudes de l’amour physique est chez lui une véritable obsession. Tout, dans l’univers, prend à ses yeux des aspects priapiques. La mer tout entière et chacune de ses vagues, la nuit et chacune des nuées du ciel, autant de prostituées qu’il nous montre à l’œuvre. Sa religion est le panchoerisme et le panphallisme. Cela rappelle la manie de Bouvard et Pécuchet qui, étudiant certains cultes hardis de l’antiquité, voient, partout des symboles obscènes, et jusque dans les brancards des charrettes normandes. Passe si ces images, encore que trop multipliées, n’étaient, chez M. Richepin, que voluptueuses ; mais, tandis qu’il les détaille, elles deviennent toujours et invinciblement grossières, viles, choquantes même aux yeux les plus païens du monde. La Nature, la Mer et la Nuit ne sont plus des déesses, mais des Macettes, des « gueuses » encore, dont il nous décrit l’anatomie de vieilles et l’abominable pantomime. L’univers tout entier lui apparaît, non pas même comme un musée secret, mais comme une maison Tellier. C’est un cas de jaunisse lyrique — et touranienne, l’indécence étant pour lui une des formes nécessaires du touranisme. Ce poète voit obscène. Je ne dirai pas où et dans quoi le coeur lui est descendu.


IV

Ce sont là de mauvaises conditions pour être ému et pour émouvoir. Qui donc a dit de Panurge qu’il semblait né de l’hymen d’une bouteille et d’un jambon ? Point de tendresse, point de larmes dans l’œuvre de M. Richepin[2]. De psychologie, tout juste ce qu’il en faut à un poète lyrique : même dans Monsieur Destrémaux, encore qu’il intitule bravement cette Nouvelle « roman psychologique » ; même dans Madame André, le meilleur de ses romans pourtant, où il a le mérite de nous faire accepter une situation hardie et où la femme (sauf le sacrifice monstrueux et inutile de son enfant) a de la grâce, de la dignité, presque de la grandeur, et aime bien comme une aînée, comme une maîtresse qui est un peu une mère ; mais Lucien Ferdolle se détache trop vite, avec une soudaineté trop odieuse, et le drame douloureux du déliement progressif est esquivé.

En revanche, M. Jean Richepin a (surtout dans ses vers, fort supérieurs à sa prose) la sonorité, la plénitude, la couleur franche, le dessin précis, une langue excellente, vraiment classique par la qualité ; et il est le dernier de nos poètes qui ait, quand il le veut, le souffle, l’ampleur, le grand flot lyrique. Il est le seul qui, depuis Lamartine et Hugo, ait composé des odes dignes de ce nom et qui n’ait pas perdu haleine avant la fin ; et en même temps ce rhétoricien a su écrire de merveilleuses chansons assonancées et qui ressemblent, à force d’art, à des chansons populaires. Grand poète, en somme : dans ses meilleurs moments, un Villon de moins d’entrailles et de plus de puissance, qui aurait passé par le romantisme ; ailleurs, un superbe insurgé en vers latins. Mais là est son malheur. Il est à la fois trop cynique et trop lettré. Pour beaucoup, son cas n’est que curieux. On dit : « C’est un Touranien civilisé, qui fait des tours comme s’il était de Montmartre. » On s’arrête comme devant un bateleur : « C’est un beau gars, et joliment adroit ; » et l’on passe.

Mais quelquefois on revient. Ce faiseur de tours en vaut la peine. Dans les portraits littéraires que j’esquisse, je ne cherche qu’à reproduire l’image que je me forme involontairement de chaque écrivain, en négligeant ce qui, dans son œuvre, ne se rapporte pas à cette vision. Or il arrive souvent que l’écrivain y gagne ; mais il y perd aussi quelquefois. Je crois que M. Richepin y perd. Il est supérieur à l’image que je vous ai, malgré moi, présentée. Ce masque s’applique assez exactement sur lui ; mais par endroits il craque. M. Richepin n’est pas un bateleur qui se hausse par moment jusqu’à être poète ; c’est un poète qui fait trop volontiers les gestes d’un bateleur. Il n’était que loyal de vous en avertir.


  1. La Chanson des Gueux, les Caresses, les Blasphèmes, la Mer, Madame André, la Glu, Miarka la fille à l’ourse, Quatre petits romans, les Morts bizarres, le Pavé, Nana-Sahib. — Maurice Dreyfous.
  2. Je ne parle pas de Braves gens, et je ne prétends pas, du reste, que M. Richepin ait dit son dernier mot.