Les Contemporains/Troisième série/Jules de Glouvet

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Société française d’imprimerie et de librairie (Troixième sériep. 141-168).

JULES DE GLOUVET[1]

Les romans rustiques de George Sand ont merveilleusement fructifié. On trouverait aujourd’hui une bonne demi-douzaine de romanciers, jeunes ou mûrs, les uns éminents, les autres au moins distingués, qui n’écrivent guère que sur la campagne et sur ses habitants.

Ce goût n’est pas chose absolument nouvelle en littérature ; il s’est déjà rencontré dans des sociétés d’une culture raffinée, au temps de Théocrite, au temps de Virgile, chez nous au siècle dernier ; mais il est certainement plus fort et plus profond aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été.

Des professeurs vous diront que les anciens, qui ont tout connu, ont connu aussi bien que nous l’amour de la nature. Et là-dessus on cite, à la vérité, de fort beaux paysages, encore que très sobres, de Théocrite, de Lucrèce, d’Horace, de Virgile, surtout l’admirable cri des Géorgiques : « Oh ! les champs, le Sperchius, le Taygète foulé par les danses des filles de Sparte ! Oh ! menez-moi aux fraîches vallées de l’Hémus, et que je m’y enveloppe de l’ombre éployée des feuillages ! » Mais que sont ces impressions fugitives, ces brèves effusions éparses, auprès de l’enthousiasme continu et de l’immense amour qui possède l’âme entière de quelques-uns de nos contemporains ? — C’est, dit-on, le même sentiment ; ce n’est qu’une différence de degré. Mais cette différence même ne vous paraît-elle pas prodigieuse ?

Notez que cette belle passion, qui éclate à certains moments chez quelques poètes anciens, s’est tue pendant des siècles et des siècles. Elle semble se réveiller chez les poètes de la Pléiade française, mais imitée, apprise, affaiblie ; ce n’est vraiment qu’un reflet. Au XVIIe siècle, elle sommeille encore. Toujours on nous cite les trois phrases de Mme de Sévigné sur le rossignol, la fenaison et les feuillages d’automne, quelques vers de La Fontaine et l’allée de tilleuls de Mme de La Fayette : c’est peu. En réalité, l’étincelle jaillit de Jean-Jacques Rousseau ; puis la flamme grandit, attisée par Bernardin de Saint-Pierre, par Chateaubriand, par Lamartine, par George Sand, par Michelet, et aujourd’hui elle consume délicieusement les tendres coeurs de faunes et de sylvains d’ailleurs très civilisés.

Je crois que les plus récentes conceptions de l’histoire du monde, surtout la théorie de l’évolution, ont contribué à développer ce sentiment. Au lieu que le XVIIe siècle, tout imprégné de philosophie cartésienne, mettait l’homme à part de la nature, nous nous sommes replacés au milieu des choses ; nous nous sommes mieux saisis comme une partie intégrante et inséparable de l’univers visible ; nous nous sommes sentis mêlés à tout le reste par nos obscures et profondes origines, plus proches du monde des plantes et des animaux, plus proches de la terre dont nous sortons, et nous l’avons mieux aimée. Cette idée est mieux entrée en nous, que l’homme n’est que l’effort dernier, l’épanouissement de la Vie totale. Et nous avons enfin entièrement connu à quel point la terre est belle, douce, mystérieuse, maternelle et divine.

Une curiosité assez nouvelle est encore venue fortifier cet amour, l’a nourri, entretenu, l’a préservé de l’ennui et des défaillances. Beaucoup d’écrivains de notre temps se sont épris des arts plastiques ; plusieurs se sont fait des yeux de peintres et par là ils ont mieux joui de l’immense Cybèle. Il s’est trouvé des gens (et j’en connais plus d’un) qui l’ont adorée comme une maîtresse et comme une divinité, passionnément et dévotement ; des fanatiques pour qui le meilleur plaisir ou même le plaisir unique a été le spectacle de la vie de la terre, de ses formes, de ses couleurs, de ses métamorphoses ; des initiés capables de passer une journée au bord de l’eau pour voir l’eau couler, ou sous les bois pour respirer la fraîcheur féconde, pour entendre le bruissement des feuilles et la palpitation des germes et pour boire des yeux toutes les nuances du vert ; capables d’y passer même la nuit pour y surprendre des effets de lune, pour assister à des mystères, pour s’enchanter de la féerie qui se lève dans les taillis aux heures crépusculaires.

Et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont rendus si différents des hommes d’autrefois, même des hommes d’il y a cent ans, il faut tenir grand compte de celle-là, et que cet amour de la nature a profondément modifié l’âme humaine (je ne parle, bien entendu, que d’une élite). Car cet amour suscite une sorte de rêverie qui nous apaise et nous rend plus doux, étant faite d’une vague et flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie universelle. Il nous emplit d’une sensualité tranquille et qui nous préserve des emportements de l’autre. Il nous fait éprouver que nous sommes entourés d’inconnu et réveille en nous le sentiment du mystère, qui risquerait de se perdre par l’abus de la science et par la sotte confiance qu’elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pensée, dans notre pays d’origine. Il nous insinue une sérénité fataliste, qui est un grand bien ; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de nous-mêmes ; et ce qui est charmant, c’est que nous la sentons qui s’endort et que nous nous en souvenons sans en souffrir. — Il serait beau de voir un jour (et pourquoi pas ?) l’humanité vieillie, dégoûtée des agitations stériles, excédée de sa propre civilisation, déserter les villes, revenir à la vie naturelle et employer à en bien jouir toutes les ressources d’esprit, toute la délicatesse et la sensibilité acquises par d’innombrables siècles de culture. L’humanité finirait ainsi à peu près comme elle a commencé : les derniers hommes seraient, comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les membres de l’Institut d’aujourd’hui, et aussi beaucoup plus philosophes. C’est un peu le vieux rêve naïf de Rousseau et de beaucoup d’autres songeurs. Au fait, le bonheur final où la race humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conçoit bien mieux sous cette forme que sous celle d’une civilisation industrielle et scientifique. Seulement nous en sommes encore très loin. Nos faunes les plus convaincus ont des rechutes, reviennent à Paris, se laissent reprendre à l’attrait malfaisant des plaisirs artificiels, des curiosités inutiles, de la vie inquiète.

En même temps que nous aimons mieux la campagne, nous comprenons mieux les paysans. Les lettrés élégants du siècle dernier aimaient les paysans à la façon de citadins : ils en faisaient des peintures enjolivées et convenues, goûtaient surtout la « naïveté » des « villageois » à cause du contraste qu’elle fait avec la « corruption des villes ». Aujourd’hui nos artistes trouvent les paysans assez intéressants en eux-mêmes. Ils les voient comme ils sont. Ils les aiment pour leur inconscience plus grande, pour ce qu’ils ont gardé de rude et de primitif, pour la poussée, plus forte chez eux, des antiques instincts, et parce qu’ils font partie de la campagne et sont en parfaite harmonie avec elle. Même on ne trouve jamais les paysans assez paysans. On peint de préférence les plus bruts, les plus intacts ; on a des tendresses pour les « innocents » et les idiots, parce qu’ils représentent l’humanité presque toute neuve et toute fruste, et telle à peu près qu’elle dut sortir de l’âge du bronze. Là encore, dans ces préférences singulières, l’influence des découvertes ou des spéculations scientifiques est aisée à saisir et aussi ce goût de la réalité qui domine depuis trente ans dans la littérature. Comme nous regardons de plus près, nous voyons mieux l’inépuisable et divertissante variété des choses. Nos artistes ne décrivent plus, comme on l’a fait, la campagne ni le paysan en général, mais des paysans et des pays particuliers, souvent très différents les uns des autres, et avec leur caractère, leur esprit, leurs mœurs, leurs usages. Les romanciers se sont partagé la France, chacun nous peignant sa province natale ou celle qu’il connaissait le mieux ; et l’on pourrait former, en réunissant leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la patrie française. Rappelez-vous le Berry de George Sand, la Touraine de Balzac, l’Alsace d’Erckmann-Chatrian, la Normandie de Flaubert et de Maupassant, la Provence de Paul Arène et d’Alphonse Daudet, la Lorraine d’André Theuriet, les Cévennes de Ferdinand Fabre, le Quercy de Léon Cladel et de Pouvillon… Et voici le Maine de M. Jules de Glouvet, dont je voudrais parler aujourd’hui.


I

J’ai besoin de rappeler ici que la perfection littéraire d’une oeuvre n’est pas, même pour un lecteur très lettré, l’unique mesure du plaisir qu’il y prend. On est tenté de croire que le critique, lui du moins, n’a pas d’autre mesure ; mais cela ne lui est point possible, quand il le voudrait. Et, par exemple, il y a des livres qui sont d’un artiste incomplet, où il serait facile de signaler des fautes et des lacunes, et qui plaisent néanmoins par la sincérité avec laquelle ils laissent transparaître l’homme qui les a composés, son caractère, son tour d’esprit, ses habitudes, sa condition sociale. (Il faut, bien entendu, que cet homme soit intéressant et supérieur à la moyenne des esprits.) — C’est par là d’abord que les romans de M. Jules de Glouvet sont aimables. Il est fort probable qu’il y a plus de charme et de poésie dans les romans rustiques de M. Theuriet, une imagination plus robuste et plus touffue dans ceux de M. Ferdinand Fabre, un art plus délicat dans ceux de M. Pouvillon ; mais le Marinier, le Forestier, l’Étude Chandoux (sans compter, qu’il s’y rencontre des parties vraiment belles) m’amusent et me retiennent parce qu’à chaque instant je sens, je vois par qui ces romans ont été écrits. Je sens que l’auteur doit être un magistrat, un propriétaire rural, un agronome, un chasseur, un érudit-amateur et un bon humaniste. Tout cela fait à ses livres une figure à part, ce qui est l’essentiel et ce qui suffirait à me les faire goûter, quand même cet homme de loi lettré et ami des champs ne serait point, par-dessus le marché, un poète bien authentique.

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Le magistrat a l’œil lucide et le goût de l’exactitude minutieuse. Souvent il a dû, pour rétablir la scène de quelque crime, examiner des plans d’appartement, regarder de près des mobiliers, passer en revue, et méthodiquement, de menus objets. S’il compose des romans, ses descriptions devront se ressentir de cette habitude professionnelle. Et en effet, toutes les fois que M. de Glouvet décrit, on dirait qu’il s’est « transporté sur les lieux » pour en « dresser l’état ». Voyez ce fragment d’une description dans le Berger :

… Le logis occupe une moitié de la chaumine, sans communication avec l’autre, qui sert à tous usages et tient lieu de bûcher. La bergerie s’appuie perpendiculairement à cette chambre noire et se prolonge dans la direction du carrefour, terminée par un fournil aux crevasses lierrues. La barrière à claires-voies, qui donne accès du chemin dans la cour, est chargée d’un pavé massif à son extrémité fixe, de telle sorte que le battant, facilement poussé de dehors, revient tout seul à son point de départ par l’effet du contrepoids. Dans cette cour, les auges pour abreuver le troupeau, une brouette chargée de paille ; près du mur, une meule à aiguiser, et, au-dessus, un sabot cassé, servant de gaine aux lames usées. Des balais de bruyère sont debout contre la porte de l’écurie. On entend par la lucarne le bêlement d’un mouton malade. La grande fourche est piquée dans le fumier, à côté du râteau qui sert à mettre les crottes en morceau

Remarquez, outre la minutie excessive des détails juxtaposés, le luxe des explications techniques. Vous trouverez dans chacun des romans de M. de Glouvet une bonne douzaine d’inventaires de ce genre. Et ses paysages aussi sont, pour la plupart, des inventaires et n’arrivent que rarement à faire tableau : c’est la nature vue par un juge d’instruction qui a appelé le paysage « à comparoir ». Dans le Marinier, les détails abondent sur la vie du fleuve, sur la manoeuvre des bateaux, sur leur disposition intérieure, etc. : a-t-on la sensation de la Loire ? Dans le Forestier, toute la forêt nous est expliquée, et les mœurs et les métiers de ses habitants : a-t-on la sensation de la forêt ? En général, l’œil de M. de Glouvet décompose, mais ne résume pas : il nous laisse faire ce travail et se contente de nous le rendre facile. Il apporte, d’ailleurs, dans ses notations successives d’objets particuliers, une merveilleuse netteté, et qui n’est pas un petit mérite, même en littérature. — Et il va sans dire que j’exagère ici mon impression ; mais je continuerai à l’exagérer pour être clair.

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Un magistrat sait son code, a appris à se reconnaître dans les affaires embrouillées, dans les questions d’héritage et d’intérêt. Or, il est naturel de se servir de ce qu’on sait, et la science de M. de Glouvet vient d’autant mieux à propos, que la chicane tient une assez grande place dans la vie des paysans. Vous trouverez dans le Marinier et dans la Famille Bourgeois des questions d’héritage et d’argent expliquées avec tant de clarté qu’elles en deviennent intéressantes, même si vous les séparez du drame où elles jouent leur rôle. Et l’Étude Chandoux vous fera voir, dans un détail et avec une netteté qui vous rempliront d’aise, comment s’enfonce un pauvre diable de notaire, comment il lutte, à quelles manœuvres il peut recourir et comment il arrive à la banqueroute. Visiblement le romancier prend plaisir à nous exposer ces choses, et ainsi l’intérêt de la fable se double pour nous de l’intérêt qu’on prend toujours à voir élucider une affaire compliquée.

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Un magistrat, un homme dont la profession est de faire respecter la loi et de punir les méchants, doit être très préoccupé de morale et, s’il écrit, en mettre dans ses livres. Et, en effet, les romans de M. de Glouvet sont très moraux. Assurément il n’a pas la naïveté de nous montrer la vertu toujours heureuse ; mais il châtie le vice et le crime avec une infaillible régularité. Je ne prétends point que ce souci de corriger les mœurs en racontant des histoires s’étale grossièrement ; mais très souvent il se devine. Il y a dans l’histoire de Jean Renaud, qui fait tant de bonnes actions, qui nourrit son grand-père, puis une vieille pauvresse, qui sauve son ennemi d’un incendie et qui adopte un orphelin, quelque chose qui fait songer à ces livres de lecture des écoles primaires écrits pour la « moralisation » des enfants. Et je ne m’en plains pas, car ce souci d’un bon cœur n’est point incompatible avec l’art ni avec l’observation ; il implique de la cordialité, de la simplicité, de la gravité ; puis, la littérature d’aujourd’hui nous a tant déshabitués des « récits moraux et instructifs » que, lorsqu’il s’en présente un par hasard, on est tout prêt à trouver cela original, on est charmé, on est ému et on s’en sait bon gré ; on se dit comme le Blandinet de Labiche : « Mon Dieu ! que les hommes sont bons ! » et en même temps on jouit de sa propre bonté.

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Un magistrat, c’est souvent un monsieur qui possède des maisons de campagne, des fermes et des terres. Il s’occupe d’agronomie, passe ses vacances dans ses domaines, les parcourt en guêtres et en habit de chasse, cause avec les paysans, s’intéresse à leur sort, va voir l’instituteur, offre aux élèves de l’école primaire des livrets de caisse d’épargne, préside dans son canton les comices agricoles, gémit sur la désertion des campagnes et se plaint que l’agriculture manque de bras. C’est ce propriétaire rural et cet économiste éclairé qui a écrit une partie des romans de M. de Glouvet. C’est lui qui nous démontre, dans l’Étude Chandoux et dans la Famille Bourgeois, non point sèchement, mais avec quelque chose du sentiment et de la poésie de Virgile au troisième livre des Géorgiques, combien il est funeste aux familles rurales de quitter les champs pour la ville, la richesse solide et la paix de leur vie campagnarde pour les emplois de la bourgeoisie ou pour l’oisiveté vaniteuse.

La fermière Rose Chandoux vend sa ferme, s’installe en ville, veut que son fils soit notaire. Elle le met au collège, où le lourdaud n’apprend rien. On lui achète tout de même une étude ; on compte sur un beau mariage pour la payer. Tous les mariages manquent. Chandoux s’enfonce, Chandoux tripote, s’associe avec un homme d’affaires qui n’est qu’un coquin, mange la grenouille, est arrêté… Ses parents se sont ruinés pour lui, et sa sœur, à cause de lui, n’a pu épouser un brave garçon qui l’aime. Morale : si Rose Chandoux avait gardé sa ferme, son fils serait riche et n’irait pas en prison.

La vieille demoiselle Geneviève Bourgeois, propriétaire d’un beau domaine acquis par plusieurs générations de fermiers, reste seule avec les deux enfants de son frère défunt, Gustave et Adèle. Elle a le tort de les gâter et de les mettre au lycée et au Sacré-Coeur. Adèle, ambitieuse et sèche, épouse un vieux pour sa fortune, la dévore en quelques années et, après toutes sortes d’intrigues malpropres pour pousser son mari, se retrouve veuve et sans un sou, et se réfugie à Paris, où nous savons bien ce qu’elle deviendra. Gustave, moins pervers, mais paresseux et médiocre, après avoir tenté de tout, tombe dans la misère et la crapule. Tous deux ont ruiné leur tante, qui meurt de chagrin. Morale : s’ils étaient restés à la Cassoire, tout cela ne serait pas arrivé.

La thèse que soutient ici M. de Glouvet est si juste qu’il ne faut pas lui en vouloir si ces deux romans sont un peu trop conçus comme des démonstrations. En réalité, à moins d’une vocation spéciale et de circonstances exceptionnelles, un fils de paysan qui se fait bourgeois et qui embrasse, comme on dit, les professions libérales, y perd presque toujours, et de plusieurs façons. Il y perd certainement en bien-être. Puis, la vie d’un notaire, d’un avoué, d’un professeur, n’est-elle pas une vie mesquine, pleine de contraintes et de servitudes, à côté de celle d’un propriétaire rural ? De même, un ouvrier des villes est souvent moins heureux qu’un salarié de la campagne. Enfin, le travail des champs garde toujours une noblesse : il est si naturel, si nécessaire pour que l’humanité vive, qu’il en devient auguste ; c’est le travail antique, connu des patriarches et des rois. Aujourd’hui, celui qui vit sur un sol qui lui appartient est le plus libre des hommes, est vraiment roi dans son domaine. Joignez que la terre, paisible et patiente, régie par des lois éternelles, communique à ses travailleurs quelque chose de sa paix et de sa sérénité. Mais l’homme des villes, s’il exerce une « profession libérale », est bientôt marqué d’un pli professionnel et, si c’est un métier manuel, d’un pli d’esclavage. Et quoi de plus déplaisant d’ailleurs que tel ouvrier qui a lu ou que tel bourgeois à moitié lettré et à moitié intelligent ? Par contre, c’est parmi ceux qui ne savent pas lire que l’artiste a le plus de chance de trouver des paysans originaux et de grande allure, et c’est moins dans la Touraine ou l’Île-de-France que dans les provinces reculées, mieux défendues contre les « bienfaits de la civilisation ». — Et pourtant il faut bien qu’une sélection se fasse, que les classes dites supérieures soient entretenues et rajeunies par celles d’en bas. Mais peut-être n’est-il point nécessaire ou même est-il mauvais de tant aider à cette ascension : elle se fera d’elle-même, dans la mesure où il le faut.

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Un magistrat qui est quelque part propriétaire rural, presque seigneur de village, s’intéresse à ce coin de terre, à ses us, à ses traditions, à son langage. Il recherche l’origine des superstitions locales, comme fait M. de Glouvet dans le Berger. Volontiers il sera membre de quelque société d’archéologie, et linguiste ou philologue à l’occasion. M. de Glouvet a étudié le vieux français et a sans doute collectionné les archaïsmes usités dans sa province. Souvent il interrompt le dialogue pour nous donner l’étymologie d’un mot ou d’une locution :

— Et Léontine, qu’en dit-elle ?

— Pas grand’chose. On la chapitre en répétant que je suis trop ci et trop ça, pour la dégoûter. D’aucunes fois elle s’en guémente, souventes fois non.

Se guémenter, verbe très usité sur les bords de la Loire, signifie proprement : s’inquiéter. Le Tourangeau Rabelais l’a employé à plus d’une reprise. Mais on devrait écrire : quémenter, car le mot vient sans nul doute de « quément », forme primitive de l’adverbe comment ; d’où le sens littéral : « se quémenter, se demander comment[2]. »

On comprend, après cela, que M. de Glouvet n’ait point résisté à la tentation d’écrire en vieux style des contes moyenâgeux. Je sais que cet exercice est assez facile, pour l’avoir pratiqué une fois par hasard, et j’ai connu des élèves de rhétorique qui y réussissaient mieux que dans le français d’aujourd’hui. On écrit « moult, adoncques, las ! guerdon, oubliance, gente damoiselle, madame la Vierge, cuider, ardre, se ramentevoir », etc. ; on fait aller les substantifs et les adjectifs deux par deux et l’on supprime le plus de pronoms personnels et d’articles possible ; puis on y fourre la chevalerie de la Chanson de Roland, l’amour mystique du cycle d’Artus, la dévotion des Mystères et la gaillardise des Fabliaux. C’est bien simple. L’inconvénient, c’est qu’à moins d’être de la force de M. Paul Meyer ou de M. Gaston Paris, on arrive à se composer, sous prétexte de « vieil françoys », un jargon aimable, mais hétéroclite, où se mêlent la syntaxe et le vocabulaire de trois ou quatre époques différentes. Qu’importe, après tout ? Même quand on n’est pas capable d’apporter dans cet exercice l’imagination drue, robuste, copieuse, qui sauve et soutient les Contes drolatiques de Balzac, ces contes sont encore agréables à ceux qui les écrivent, et d’aventure à ceux qui les lisent, et c’est le cas des Histoires du vieux temps de M. Jules de Glouvet. On a l’illusion, lorsqu’on n’est pas un grand philologue, de lire un texte du moyen âge sans être arrêté par les perpétuelles difficultés des textes authentiques ; on goûte le charme combiné de la mièvrerie de la forme et de la simplicité des sentiments ; et, comme il est convenu que le moyen âge est naïf, comme son langage nous paraît tel (peut-être parce qu’il est en général plus lent et plus empêtré que le nôtre,) on savoure de bonne foi cette naïveté. C’est le moyen âge mis à la portée de tout le monde, un bric à brac littéraire assez semblable à celui que nous aimons dans nos mobiliers, où nous préférons parfois du faux vieux aux si jolis meubles soyeux et capitonnés qu’on nous fabrique aujourd’hui.

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Un bon magistrat est aussi un bon humaniste. Il lit les classiques latins ou même il les traduit. Il se souvient que Montaigne, Montesquieu, de Brosses ont été des magistrats. Il tourne des chansons ; il soigne sa correspondance, et ses amis disent : « Le président un tel, ah ! quel esprit charmant ! et quel lettré ! » Assez souvent il s’est formé un idéal de l’élégance du style, d’où le poncif n’est pas tout à fait absent.

M. Jules de Glouvet cite volontiers Théocrite et Virgile et il a des descriptions qui, je ne sais comment, semblent « élégamment » traduites d’une pièce de vers latins :

Le soleil dardait ses rayons brûlants sur la plaine desséchée. Les champs, limités par de maigres rangées d’ormeaux, avaient un aspect morne et grillé. De la terre poussiéreuse des effluves chauds s’élevaient ; les cigales grinçaient sous les herbes jaunies ; l’alouette planait lourdement, cherchant l’ombre. Des moissonneurs, coiffés de larges chapeaux de paille, allaient et venaient dans la vaste pièce de blé. Les faucheurs, haletants et l’échiné pliée, avaient entr’ouvert leur chemise ; la sueur coulait sur leur poitrine velue. Les faux sifflaient en cadence et les épis dorés se couchaient sous l’oblique morsure (obliquo morsu).

Les traits sont exacts, les épithètes sont justes : l’impression d’ensemble fait défaut. C’est tout l’opposé de l’ « impressionnisme » dans le style, que j’essayais dernièrement de définir[3]. M. de Glouvet n’hésite pas à écrire que le filet retient dans ses mailles « la perche vagabonde » et qu’il cueille à fleur d’eau « les habitants de la vague ». Il nous montre les peupliers « élancés » et les appelle « hôtes murmurants de la falaise ». Dans le même paragraphe, il nous parle de « fleurs mignonnes » et de « mystérieux ombrages ». C’est dire qu’il se contente d’écrire comme vous, comme moi, comme tout honnête homme de lettré peut le faire en s’appliquant.

Ailleurs il lui arrive de mêler, dans la même phrase, des archaïsmes et des locutions toutes modernes. Cela fait quelque chose d’assez hybride :

Le désert de Tessé faisait partie de son être ; mais le sentiment chez lui était passif, et ses accoutumances complétaient son cadre sans émouvoir sa pensée.

(Nous voyons dans la même page que « sa nature s’adaptait aux côtés dominants de cette vie physique. »)

Un chapitre commence ainsi : « Le berger demeura plusieurs mois dans cette griève malaisance. » Et quelques lignes plus bas nous le voyons qui « s’appesantit sous le fardeau de ses chimères inavouées ». — Tant de styles n’arrivent pas à faire un style. M. de Glouvet écrit quelquefois comme un poète ému et qui trouve sa langue sans trop y songer ; plus souvent comme un magistrat qui a des lettres.

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… Et dire que je n’aurais peut-être pas vu tout cela si je n’avais pas su que M. de Glouvet est avocat général !


II

Mais c’est assez chicaner sur son plaisir. Si M. de Glouvet n’est peut-être pas partout un écrivain accompli, il s’est montré, comme j’ai dit, poète en plus d’un endroit, et, une fois, poète puissant dans le Berger.

Je ne veux point parler de ses romans bourgeois, qui pourtant ne sont point ennuyeux, mais où je n’ai pas fait de découvertes et dont les dialogues ont quelquefois le tort de rappeler ceux de Paul de Kock. Je laisse même de côté des figures vivantes, mais d’une invention facile, telles que la fermière Rose Chandoux, la terrible mère qui veut faire un notaire de son fils, et Geneviève Bourgeois, la vieille fille héroïque, gardienne jalouse de la terre familiale, dont la vie n’est qu’un amer et silencieux sacrifice aux derniers du nom, et qui meurt sur ce cri : « Il n’y a plus de Cassoire ! »

Je ne retiens que trois figures : Jean Renaud, Marie-Anne et André Fleuse. Idéalisées ? cela m’est égal : elles pourraient être vraies, et elles sont grandes.

Les cent premières pages du Forestier sont vraiment savoureuses : l’enfance de Jean Renaud, pauvre abandonné qui n’a d’autre mère ni d’autre institutrice que la forêt ; sa communion avec les arbres et les plantes ; la poursuite du sanglier ; le désir qui le secoue, qui l’étrangle, d’avoir un fusil… C’est bien à l’enfance d’un jeune faune que nous assistons, et la pénétration de la petite créature par le milieu où elle se développe est aussi intime et profonde qu’il se peut. Plus tard on pourrait trouver, comme je l’ai déjà indiqué, que ce braconnier fait tout de même trop de bonnes actions ; mais il semble que sa bonté soit un produit naturel de sa vie en pleine nature, qu’elle soit aussi spontanée que son amour de la forêt. Son héroïsme de la fin garde ce même caractère : c’est sa forêt qu’il défend contre l’étranger.

Marie-Anne, n’étant qu’une pauvre ouvrière, a épousé un riche batelier qui l’aimait, Louis Mabileau. Le lendemain de la noce, Louis est tué sur son bateau, dans une manœuvre. « Alors elle fit le serment de ne jamais coucher dans un lit de terre ferme et de passer toute sa vie en marinier, sur cette Loire qui avait été le berceau, l’amour et le tombeau de son Louis. Elle jura aussi de garder en tout temps ses vêtements de deuil. Aucune femme n’a mieux tenu parole. » Marie-Anne est bonne, brave, fière et triste. On la calomnie, on l’insulte, car les femmes qui vivent sur l’eau sont suspectes dans le pays : elle n’en a point souci… Une fois, dans une inondation de la Loire, elle sauve au péril de sa vie des parents pauvres de son mari, des maraudeurs qui habitent une île du fleuve. Ce sont d’affreux bandits qui à la fin, tentent de l’assassiner pour avoir son bien. Un petit marinier qui l’aime sans le dire veille sur elle… ; mais elle meurt, peu après, sur son bateau.

Cette femme en deuil, immobile et vivant d’un souvenir, M. de Glouvet a su nous la faire voir. Il a su, dès sa première apparition, la fixer dans une attitude qu’on ne peut plus oublier :

     Une femme tenait la barre du gouvernail.
     Cette femme était vêtue de noir.
     Aux signaux qu’on lui adressait de la jetée elle répondit en
     agitant son mouchoir à plusieurs reprises, puis retomba dans son
     immobilité sculpturale.

M. de Glouvet a eu cette fois la chance rare de dresser en pied une figure humaine qui représente un sentiment très général et très beau sous une forme concrète et dans des conditions très particulières et très pittoresques. Marie-Anne, c’est la statue du veuvage éternel sur un bateau de Loire. Ainsi apparu, le spectre du « marinier noir » ne nous quitte plus.

Et il reste aussi dans la mémoire, André Fleuse, le grand berger. « Le grand berger s’arrête au sommet de la colline… » C’est la silhouette entrevue par Sully Prudhomme :

  Dans sa grossière houppelande,
  Le pâtre, sur son grand bâton
  Penché, les mains sous le menton,
  Est l’amant rêveur de la lande.

C’est le fantôme évoqué par Victor Hugo dans ce vague et magnifique poème, Magnitudo parvi :

  Dieu cache un homme sous les chênes
  Et le sacre en d’austères lieux
  Avec le silence des plaines,
  L’ombre des monts, l’azur des cieux…

  Le pâtre songe, solitaire,
  Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
  Il ne connaît rien de la terre
  Que ce que broute la brebis.

  Pourtant il sait que l’homme souffre ;
  Mais il sonde l’éther profond…

  La Judée avait le prophète,
  La Chaldée avait le berger…

  La foule raillait leur démence,
  Et l’homme dut, aux jours passés,
  À ces ignorants la science,
  La sagesse à ces insensés…

Ce roman du Berger est, à mon avis, le chef-d’œuvre de M. de Glouvet. Un souffle le traverse ; il a la grandeur, une poésie abondante et naturelle ; c’est une idylle tragique qui a quelque chose de fruste, de primitif et de mystérieux. Les personnages sont tout près de la terre, et de là leur beauté. On dirait qu’ils sont à peine sortis de la matrice universelle, à peine dégagés de la boue féconde des antiques déluges, et que leurs yeux viennent à peine de s’ouvrir sur le monde, tant ils y sentent d’inconnu et tant leurs idées sont simples et leurs sentiments abrupts.

Surtout la haute stature du berger domine le livre. Cet innocent qui est sorcier est grand par tout ce qu’il rappelle :

Savant dans la découverte et l’emploi des herbes, pénétré d’une confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en ligne droite du berger antique dont Virgile a chanté les croyances ? « Méris m’a fait présent de ces plantes cueillies dans le Pont, où elles croissent nombreuses. J’ai vu Méris, par la vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d’un bond les longues forêts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux ; je l’ai vu de même transporter les moissons d’un champ dans un autre. »

André Fleuse fait songer aussi aux ascètes de la Thébaïde, dont la solitude faisait des voyants, et, par delà, aux plus anciens hommes, aux pâtres chaldéens. André Fleuse connaît les herbes ; il prédit l’avenir, il jette des sorts, il « sait les mots ». Ce n’est qu’à regret qu’il écrase la mouche qui menace ses ouailles ; et quand il a pris le loup il n’ose le tuer, il le laisse partir ; car Fleuse sait que partout, dans les animaux, dans les insectes, dans les plantes, dans les choses, dans le vent, dans la nuit, il y a des âmes, des esprits inconnus auxquels il ne faut pas toucher :

Son idée, que l’analyse n’avait pas affaiblie, qui, en l’absence de toute formule, s’était changée en sentiment, vivait robuste dans ce crépuscule intellectuel : l’idée de l’homme chétif soumis à son grand gardien, l’Invisible.

J’aime particulièrement les pages où M. de Glouvet nous conte l’enfance de l’Innocent et « comment on devient sorcier » :

… Lui, cependant, qu’on évitait dans l’ordinaire de la vie, qu’on entourait d’un superstitieux respect à certaines heures, n’écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d’un ton craintif :

— Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point, té !

… Il ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus rapproché de l’inconnu, qui l’attirait, que de ses semblables, qu’il n’aimait pas ; il finit par découvrir des formes et des mouvements dans l’ombre, où les gens de la plaine passaient sans rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils causaient de lui ; écouta dans l’espace où le surnaturel parle aux âmes simples, et entendit. On le faisait voir en lui répétant ce qu’il avait vu ; on l’amenait à comprendre à force de lui expliquer ce qu’il avait entendu…

Qu’est-ce qu’il entend donc, le grand berger, et qu’est-ce qu’il voit ? L’ombre, les souffles, l’indéterminé, je ne sais quoi, rien du tout ; c’est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l’univers physique que l’enveloppe, le symbole de quelque chose d’inconnu, pressentir un abîme sous chaque forme visible, se croire entouré de forces insaisissables et inintelligibles, dégager le rêve de chacune de ses impressions, jouir des apparences et néanmoins s’apercevoir à chaque instant que nous ne comprenons rien au monde…, c’est être éminemment poète. Voilà par où cet innocent nous plaît. C’est si vrai, que nous sommes enveloppés de mystère ! La science recule un peu la limite où il commence, et par là elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons clair à deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus qu’au delà de ce cercle de lanterne c’est le gouffre, c’est l’inexpliqué… Et pourtant, quoi qu’on en ait dit, le monde que la science nous permet de concevoir n’est peut-être pas si beau que celui d’André Fleuse. Sully Prudhomme s’écrie dans son enthousiasme candide :

  Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
  Où du vrai monde erraient les fausses apparences…

  Le ciel a fait l’aveu de son mensonge ancien.
  Et, depuis qu’on a mis ses piliers à l’épreuve,
  Il apparaît plus stable affranchi de soutien,
  Et l’univers entier vêt une beauté neuve.

Je l’ai cru autrefois, et je n’en suis plus si sûr. Nous avons sur le monde des notions que les anciens n’avaient pas ; mais notre puissance d’imaginer n’est pas plus grande que la leur. Nous connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu’il y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc. ; mais le voyons-nous ? nous le figurons-nous ? Non. Eh bien ! alors, en quoi ce ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes ? Nous le savons plus grand qu’ils ne le savaient : nous ne l’imaginons pas plus grand qu’ils ne l’imaginaient. Or, la poésie n’est qu’imagination et sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout et pour qui l’univers serait parfaitement clair n’en jouirait que comme d’une machine bien agencée ; il savourerait des rapports de nombre ; il n’aurait qu’un plaisir de mathématicien : il ne rêverait jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible : nous en faisons ce que nous voulons.

Ce mystère répandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et violent, un drame de rapacité villageoise ; et ainsi M. de Glouvet a su donner pour ressorts à son âpre poème le sentiment le plus profond et la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre : la superstition et l’avarice ; l’une effarée jusqu’à l’hallucination ; l’autre exaspérée jusqu’au meurtre.

Le fermier Buré a chassé le vieux Robine, son beau-père, à qui il doit le gîte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver Fleuse ; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie, une enfant sage, naïve et droite, et qui vénère son grand-oncle le berger. Fleuse, silencieux, ramène le vieux Robine chez Buré : « Vous devez quatre mois ; faites-le souper. » Buré et sa femme geignent et réclament. Fleuse ajoute : « T’as son bien ; soigne-le. » — Mais quelques jours après le vieux Robine est trouvé pendu chez son gendre. Fleuse vient et devine que c’est Buré qui a étranglé le bonhomme, puis l’a pendu à l’une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux il découvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Buré). Et avec de grands gestes et des « mots » il maudit la maison en partant. Dès lors le malheur s’abat sur la ferme ; les récoltes manquent, les bestiaux meurent, et Buré chaque nuit voit revenir le pendu… Il vient enfin supplier Fleuse de le délivrer ; il se traîne au bord de la fosse où le berger vient justement de prendre un loup… Le loup saute par-dessus Buré fou de terreur et qui se croit changé en « garou »… Le malheureux s’adresse à Marin Longevin, un marchand de miel, un gars qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s’il « conjure le sort ». Marin échoue… Marin et Buré essayent alors, pour vaincre le grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se défend, saute sur les épaules de Marin, le chevauche dans une course éperdue… Marin se repent. Il a été le promis de Louise ; il obtient d’elle son pardon, Louise l’amène au grand berger et au bouc Noiraud, qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi… Buré vient encore supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible… Buré saisit une fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient, reconnaît son ennemi, se jette sur lui furieusement, et après une lutte fantastique le bouc, vainqueur de l’homme, le précipite dans le « Puits-à-l’Anglais ».

Je ne veux pas savoir si le crime de Buré n’est pas un bien gros crime pour un petit profit, ni si l’innocent ne fait pas preuve de beaucoup de sagacité pour un innocent dans la scène où il convainc de meurtre Buré le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui dénoue le drame redouble encore l’impression d’épouvante et de mystère : il convenait qu’un animal eût un rôle, et un rôle humain, dans une histoire d’hommes si voisins de l’animalité primitive. Et c’est aussi une idée grande et belle d’avoir fait de l’innocent un juge et un justicier, d’avoir fait briller dans ce cerveau trouble une seule lumière, la conscience, qui apparaît alors comme quelque chose de primordial, d’inexpliqué, de divin. Cet idiot a de brèves paroles qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par là le drame s’agrandit encore, revêt par endroit une majesté de poème symbolique. Vraiment le Berger est un beau livre. Je ne me demande plus du tout s’il a été écrit par un magistrat ; cela m’est devenu fort égal ; et si, avec une mauvaise foi insigne, je me suis livré à cette recherche irrévérencieuse à propos des autres livres de M. de Glouvet, c’est que peut-être ils ne sont pas à la hauteur du Berger.


  1. Le Forestier, le Marinier, le Berger, la Famille Bourgeois, Histoire du vieux temps, chez Calmann Lévy. — L’Idéal, l’Étude Chandoux, Croquis de femmes, chez Plon.
  2. Sauf erreur, se guémenter est plutôt une corruption du vieux verbe se guermenter (qu’on trouve, par exemple, dans Villon), et qui vient apparemment du latin populaire querimentari.
  3. Voir l’article sur Mme Alphonse Daudet. (Les Contemporains, 1re série.)