Les Contemporains/Troisième série/Le duc d’Aumale

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Société française d’imprimerie et de librairie (Troixième sériep. 189-218).

LA JEUNESSE DU GRAND CONDÉ

D’APRÈS M. LE DUC D’AUMALE[1]

Ce doit être une chose agréable que d’être prince, non pas roi ou empereur (ceux-là ont de trop lourdes servitudes, s’ils ont peut-être des joies d’orgueil plus intenses), mais grand seigneur porteur d’un grand nom historique, prince en retraite dans une démocratie et, si vous voulez, vaguement prétendant. D’abord, il y a des chances pour que l’on soit heureusement doué et, par les qualités physiques et intellectuelles, au-dessus de l’ordinaire. Je n’irai pas jusqu’à dire avec La Bruyère que « les enfants des dieux se tirent des règles de la nature, que le mérite chez eux devance l’âge et qu’ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l’enfance ». Il s’est rencontré des princes d’une nullité incontestable, même aux yeux de l’observateur le plus respectueux. Mais enfin une vieille race est, dans son ensemble, une sélection qui s’est poursuivie pendant des siècles. Les hommes tout à fait médiocres de cœur et d’esprit y sont, je crois, l’exception ; et les moins doués ont encore un orgueil du sang, un sentiment de la tradition, qui leur permettent de garder quelque tenue. Et quant à ceux, en plus grand nombre, qui naissent intelligents et distingués, on dirait qu’on leur en sait plus de gré qu’aux autres hommes, sans doute parce qu’ils pourraient mieux se passer de ces dons ; et il semble aussi qu’il leur soit plus facile qu’à nous d’user de cette intelligence pour se composer une vie élégante et délicieuse à souhait. En outre, ce ne doit pas être un mince plaisir, et c’est tout au moins une raison de vivre, que de savoir que l’on continue une race célèbre, de retrouver son nom mêlé partout à l’histoire, de reconnaître des aïeux dans les conducteurs de peuples et parmi les premiers acteurs qui ont joué publiquement leur rôle sur la scène du monde. Nous autres, nous continuons une foule anonyme, et c’est une foule anonyme qui nous continuera. Nous sommes, pour ainsi dire, coupés du passé, et ce n’est guère que dans le présent que nous avons des intérêts. L’inutilité de la vie nous apparaît plus aisément, à nous qui, si nous représentons quelque chose, le représentons avec des millions d’autres êtres. Eux, ils n’ont qu’à se laisser vivre pour faire partie de l’histoire. Ce que les autres hommes n’obtiennent que par un génie, une fortune ou un effort exceptionnels : le souvenir de la postérité, la mention de leurs noms dans les annales futures, les princes en sont sûrs par cela seul qu’ils sont venus au monde, et si tout est vanité, comme je n’en doute point, cela est pourtant une des vanités les plus recherchées des mortels. Enfin un respect les entoure, presque involontaire chez ceux qui le leur témoignent ; ils lisent presque à chaque instant, dans les yeux, dans les gestes, dans toute l’attitude de ceux qui les approchent et même des personnes les plus considérables, qu’ils sont d’une espèce supérieure et privilégiée.

Mais ce doit être aussi une chose bien désagréable d’être prince. Leur nom les opprime autant qu’il les soutient. Ces respects qu’on leur rend, ils ne savent point s’ils s’adressent à leur sang ou à leur personne. S’ils ont leurs orgueils que nous ne connaissons pas, il est aussi des fiertés dont ils ne pourront jamais goûter la joie d’une âme parfaitement tranquille. Quel que soit l’éclat de leurs mérites personnels, on ne le distingue jamais nettement de celui qu’ils tirent de leur naissance. S’ils sont d’une Société savante, ils ne sauront jamais au juste si c’est pour leurs livres ou pour leur nom. Ils sont les moins libres des hommes. Il y a tels sentiments qu’ils doivent avoir, telles opinions qu’ils doivent professer, et cela quand même dans leur for intérieur ils en auraient de toutes différentes. Mais cela même ne leur est guère possible, et le plus souvent les convenances impérieuses de leur position façonnent jusqu’à leurs pensées intimes. Les limites dans lesquelles leur sens propre peut s’exercer et se mouvoir publiquement sont fort étroites, et, comme cette contrainte est inséparable de leur grandeur et même la préserve, ils s’y résignent facilement ou plutôt n’ont point à s’y résigner, car ils ne la considèrent pas comme une contrainte. Mais en réalité, et quoiqu’ils ne s’en aperçoivent pas toujours, ils sont véritablement, corps et âme, les esclaves de leur nom. Cette servitude énorme s’ajoute pour eux aux servitudes qui pèsent toujours sur les jugements humains.

Ce n’est guère que sur les mœurs qu’ils pourraient s’accorder quelque liberté, et jadis ils laissaient volontiers leur corps prendre la revanche des esclavages de leur esprit ; mais beaucoup d’entre eux se refusent aujourd’hui cette consolation. — Ils vivent enfin dans un monde très restreint ; ils ne se trouvent de plain-pied qu’avec un très petit nombre d’hommes : ils ne peuvent donc connaître les hommes qu’imparfaitement. Ils ne les voient pour la plupart que sous un angle très particulier et très étroit, et dans une attitude de respect ou de défiance. Un prince ne peut pas vivre en pleine mêlée humaine, vivre dans la rue, aller où il lui plaît, frayer tranquillement avec des gens de toute classe. Presque partout il gêne ou est gêné. — Un prince ne peut, à vingt ans, publier des vers. Il n’a ni la liberté ni les moyens d’écrire des romans naturalistes, impressionnistes, pessimistes, analytiques ou autres. Il ne peut faire de la critique. Le malheureux ne peut écrire que sur l’économie politique ou sur l’histoire diplomatique ou militaire, et là encore il n’a jamais ses coudées franches.

Oui, cela est triste d’être prince. On vit et on meurt isolé de l’immense humanité. On ne voit guère, de la grande comédie, que des fragments arrangés. On n’a de visions un peu curieuses, on ne découvre à plein les hommes qu’en temps d’émeute et de révolution. En somme, s’il est vrai, comme je le pense, que la vie la plus digne d’être vécue est celle qui nous permet de connaître l’humanité à tous ses étages, sous tous ses aspects, par tous ses côtés pittoresques et dans tous ses recoins moraux, le mieux est d’être né du peuple, et du plus petit. Car d’abord c’est le seul moyen de voir de près les mœurs, les sentiments, les âmes des humbles et la lutte pour l’existence sous ses formes les plus simples et les plus tragiques. On voit ainsi la vie à nu et l’on se fait un cœur compatissant. On apprend en même temps ce qu’il peut y avoir quelquefois d’originalité intellectuelle et morale sous la misère et l’humilité des apparences. Et de là, si l’on a un peu de bonheur, on peut monter, traverser tous les mondes ou même y séjourner successivement, connaître les bourgeois, les marchands, les bohèmes, les artistes, les politiques et ceux qu’on appelle les gens du monde. Et il n’est pas mauvais non plus d’avoir été élevé par les prêtres, puis par l’Université, d’avoir reçu une éducation tour à tour religieuse et purement laïque : cela vous aide dans la suite à comprendre un plus grand nombre de choses. On peut, à ce compte, recueillir des impressions précises et variées surtout ce que la réalité offre d’intéressant, et on le peut encore plus aisément si l’on a eu soin de se conserver libre et d’éviter le mariage, qui, comme dit La Bruyère, « remet chacun dans son ordre ». Mais ce voyage philosophique à travers les compartiments de la société humaine n’est possible, comme j’ai dit, que si l’on part du plus bas. Le voyage en sens contraire ne se fait point. L’écrivain ou le dilettante né du peuple peut quelquefois hausser son observation jusqu’aux grands en parcourant toute la région intermédiaire : un grand ne sort point de sa classe, sauf en des occasions extraordinaires et trop rapides, et est condamné à une assez grande ignorance, à une pauvreté relative d’impressions. Heureux ceux qui ne sont d’abord qu’une tête dans la foule, quand il est donné à cette tête de circuler librement dans cette foule, d’en visiter les replis et de la refléter tout entière ! Prince ne puis, bourgeois ne daigne, curieux suis.


I

Pourquoi ces réflexions, dont les unes sont peut-être justes et les autres assurément excessives, m’ont-elles été suggérées par les deux nouveaux volumes qui viennent de paraître de l’Histoire des princes de Condé ? Car elles n’y ont, je l’avoue, que peu de rapport.

Tout ce qu’il est permis de dire, c’est d’abord que certaines parties de l’Histoire des princes de Condé ont forcément plus d’intérêt pour l’auteur que pour nous. Il n’était point possible de séparer leur histoire de celle de notre pays, car ils y ont tous été mêlés en vertu même de leur naissance ; mais ils y ont été mêlés à des degrés et avec des mérites fort inégaux. Dès lors qu’arrive-t-il ? S’il s’agit du Condé de la Ligue ou du grand Condé, à la bonne heure ; ils sont assez considérables pour servir de centre à une histoire politique et militaire de leur temps. Mais si c’est le père du duc d’Anguien qu’on nous présente, nous sommes un peu fâchés de voir le récit d’une partie de la guerre de Trente ans tourner autour de ce médiocre personnage. Que sera-ce quand M. le duc d’Aumale en viendra au fils et au petit-fils du vainqueur de Rocroy ?

Encore leurs figures pourraient-elles être intéressantes malgré l’insignifiance du rôle qu’ils ont joué, si l’auteur pouvait marquer leurs traits avec une liberté entière. Mais (et c’est là mon second regret) on sent trop, à certaines timidités, à certaines habiletés aussi, que l’histoire de ces princes a été écrite par leur cousin et leur héritier, qu’il leur est attaché par les liens du sang et de la reconnaissance. Je sais bien que cela même double l’effet de plusieurs passages du livre. Lorsque M. le duc d’Aumale lut à l’Académie le récit de la bataille de Rocroy, l’auditoire fut traversé d’un frisson qu’il n’aurait probablement point senti si le lecteur n’avait pas été un descendant de Henri IV. Je sais aussi que M. le duc d’Aumale ne dit jamais que la vérité, et que son histoire n’a point le ton ni l’allure d’un panégyrique. Mais dit-il toujours toute la vérité ? ou, si vous voulez, la voit-il toute ? Vous me direz qu’il est arrivé à des bourgeois, écrivant sur les rois et sur les princes, d’apporter dans leur étude un respect beaucoup plus superstitieux et d’être beaucoup plus éblouis par le nom de leurs héros que M. le duc d’Aumale. Mais il ne s’ensuit pas que le noble historien se soit trouvé lui-même dans les meilleures conditions pour nous faire une peinture absolument fidèle du grand Condé. — Je ne nomme que celui-là, car c’est lui qui remplit la moitié du troisième volume et tout le quatrième. Il est, d’ailleurs, de beaucoup, le plus grand homme de sa race. Je m’en tiendrai donc à lui. Aussi bien je n’ai pu parvenir à m’intéresser à la personne de Henri II de Bourbon.

Or, le portrait gravé qui est dans le quatrième volume me met déjà en défiance. La tête de Condé est bien connue ; mais, par un surcroît de conscience, je suis allé consulter les estampes de la bibliothèque Victor Cousin. Il y a là une trentaine de portraits de Condé, depuis l’enfance jusqu’à l’âge mûr. Deux de ces portraits, l’un de Poilly, l’autre de Nanteuil, sont des merveilles d’exécution et sont aussi, on le sent bien, d’une entière fidélité. Car, outre qu’ils se ressemblent entre eux, ils ressemblent au buste anonyme, d’une vérité si brutale, qui se trouve au musée de la Renaissance. Il n’y a pas à dire, le grand Condé était laid, si la laideur consiste dans un éloignement par trop audacieux des proportions moyennes du visage humain. Un nez démesuré ; de grands yeux qui devaient être beaux, mais à fleur de tête ; pas de joues : deux profils collés ; une bouche vilaine, soulevée par les dents obliques ; en somme, un nez et deux yeux, et presque rien avec ; une laideur puissante, fascinatrice si l’on veut, qui devait s’illuminer et devenir superbe dans les moments de passion ou dans l’ivresse des batailles. Si l’on avait à imaginer quelque chef de bande idéal, le type même de l’aventurier et de l’homme de proie, c’est bien cette tête-là qu’on lui mettrait sur les épaules. C’est là proprement une tête d’aigle, comme celle de Mirabeau est une tête de lion, celle de Robespierre une tête de renard, celle de Louis XVI une tête de mouton. Eh bien ! cette tête magnifique, extraordinairement expressive, M. le duc d’Aumale en a eu peur, et cela n’est pas bien pour un amateur et un collectionneur de tableaux. Il est allé chercher je ne sais quel portrait officiel peint par Stella, et il en a fait faire, sous la direction et avec la complicité de M. Henriquel Dupont, une gravure adoucie et affadie qui lui arrondit les joues, qui lui donne un menton, qui lui façonne une bouche aimable, qui l’enjolive et l’éteint, qui le passe tout entier à la pierre ponce et qui, finalement, le fait ressembler à Mlle Bartet : bref, un portrait flatté, souriant, convenable, à l’usage de la famille.

II

Ces adoucissements et ces atténuations, je crains que M. le duc d’Aumale ne les ait fait subir aussi au portrait moral de son héros. Ce n’est là qu’une impression ; mais, me souvenant quel terrible homme a été le grand Condé, je comptais voir son caractère se dégager, dès son enfance, avec un tout autre relief. Or, j’assiste à une enfance comprimée, studieuse, sérieuse et docile de jeune prince qu’on chauffe et qu’on pétrit de bonne heure et durement pour son rôle futur. Mais peu ou point de traits originaux et significatifs. Ce Condé enfant, ce Condé adolescent, je les vois mal et je suis un peu déçu. Sans doute j’avais tort d’attendre autre chose que ce qu’on me donne : c’est apparemment qu’il n’y a rien de plus. Et, après tout, cette histoire du dur dressage d’un enfant à son métier de prince et de général est fort intéressante en elle-même, et M. le duc d’Aumale nous la raconte avec beaucoup de vivacité et de charme et dans un style qui a en même temps de la tenue et de la grâce.

J’ai lu, pour ma part, avec une sorte d’admiration mêlée de pitié ce récit de l’éducation d’un prince. À peine né, son père l’enlève à sa mère, craignant pour lui l’air de Paris et plus tard « l’influence de ces femmes élégantes dont Madame la Princesse était toujours entourée », et l’envoie au château de Montrond, en Berry, sous la garde de mercenaires. À quatre ans et demi, le petit duc fait son entrée à Bourges pour y être baptisé. Il trouve aux portes de la ville la noblesse, le clergé, les officiers de justice, quatre mille bourgeois sous les armes, et conçoit nettement, une fois pour toutes, qu’il n’est point de la même pâte que les autres hommes. Et il entend cinq discours, héroïquement, sans broncher, sans dormir, déjà redressé et roidi dans son rôle de prince — à quatre ans et demi ! Peu après commence pour le pauvre petit, sous la direction d’un Père jésuite et d’un vieux gentilhomme, une éducation impitoyable, à haute pression, que je remercie le ciel de m’avoir épargnée. Il semble avoir été d’une surprenante précocité. À sept ans, il jouait au soldat en latin ; à onze ans, il avait terminé sa rhétorique (au collège Sainte-Marie, de Bourges) et « maniait le latin comme sa propre langue ». M. le duc d’Aumale nous donne quelques-unes des lettres latines qu’il écrivait à son père à cette époque. Elles sont d’une terrible « élégance ». J’y prends une phrase au hasard : Interim hæc rudimenta devoveo primi mei in rhetorica tirocinii, quæ, tametsi impolita sint atque inculta, habebunt tamen veniam, quia tironis sunt, et fortasse parient delectationem, quia sunt filii. (En attendant, je vous dédie ces premiers essais de ma rhétorique. Vous n’y trouverez ni art ni politesse ; mais vous les lirez avec indulgence, parce qu’ils sont d’un apprenti, et peut-être avec plaisir, parce qu’ils sont de votre fils.) Voilà qui n’est point mal pour un enfant de onze ans ; mais mon insupportable méfiance me suit partout. Je songe à ce que nous dit M. le duc d’Aumale du recueil de poésies latines que le duc d’Anguien offrait à son père en termes si élégants, et j’ai peur que recueil et dédicace ne soient partis des mêmes mains. « Le Père Pelletier, nous confesse avec esprit M. le duc d’Aumale, eut peut-être plus de part que son élève à la composition du recueil. Cependant il n’y travailla pas seul ; l’écriture change souvent, et dans tout le volume il y a tant d’emprunts à l’antiquité et à la fable, une si grande abondance de figures de rhétorique, une telle variété de rythmes depuis l’hexamètre jusqu’à l’ode tricolos tétrastrophos, le tout mêlé à une si profonde horreur de l’hérésie, qu’on peut attribuer l’œuvre au corps enseignant de Bourges. »

Puis le duc d’Anguien apprend la philosophie et les sciences. « Toutes ces études furent poussées à fond. » Pousser à fond l’étude des sciences et de la philosophie entre onze et treize ans, cela est tout à fait remarquable. À la fin de chaque division du cours, il soutient des thèses qu’il fait imprimer et distribuer aux ministres, aux principaux magistrats, aux chefs du clergé, à Paris, en province et jusqu’à Rome. Puis c’est le droit et l’histoire où il s’applique avec beaucoup d’ardeur, considérant expressément les grands personnages historiques comme des maîtres et des sortes de prédécesseurs dans un rôle qu’il jouera à son tour. « C’est un esprit auquel il faut de l’emploi », disait fort justement son précepteur le P. Pelletier. Joignez à cela les exercices physiques, la danse, la paume, l’équitation, la chasse, à laquelle il paraît dès lors s’adonner furieusement. Ici se placent deux de ces anecdotes que recherchaient Bouvard et Pécuchet méditant une Vie du duc d’Angoulême. Un jour, il donne tout son argent à deux paysans ruinés par les recors. En revanche et avec plus d’entrain, j’en suis sûr, il défend contre une émeute un procureur fiscal.

À quinze ans il vient à Paris faire sa révérence au roi, se rend à Saint-Maur auprès de sa mère, « qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de voir souvent », et va rejoindre son père dans son gouvernement de Dijon, où il complète ses études. Il revient à Paris, entre à l’Académie royale, qui était une sorte d’École militaire, et commence à aller dans le monde, à l’hôtel de Condé et à l’hôtel de Rambouillet, où il rencontre une foule de jolies personnes et notamment cette touchante Marthe du Vigean dont il devient quelque peu amoureux. Pourquoi, sur ces amours, M. le duc d’Aumale nous renvoie-t-il à Victor Cousin ? N’a-t-il point d’autres documents ?

M. le Prince avait d’ailleurs fixé le nombre et la durée des visites que le duc d’Anguien pouvait faire à sa mère. Mais la princesse, blessée par ces prescriptions, peut-être aussi trouvant que son fils « ne faisait pas d’assez bonne grâce son compliment aux dames », lui dit « qu’il n’était pas nécessaire de venir souvent ». Il est vrai qu’elle se ravise un peu après. C’est égal, la tendresse manque singulièrement dans cette éducation. À quinze ans, le duc d’Anguien n’avait pour ainsi dire pas vu son père ni sa mère. « En apprenant, en imposant le respect à son fils, dit M. le duc d’Aumale, Henri de Bourbon négligea de faire naître, de développer dans cette jeune âme certains sentiments délicats, de toucher certaines cordes qui n’ont jamais vibré dans le grand cœur de Condé. » À la bonne heure ! Mais quelles « cordes » ? Au moins l’apprendrons-nous dans les volumes suivants ? Trop de litotes et de prétéritions. Un jour, M. de Benjamin, directeur de l’Académie royale, se met d’accord avec le P. Pelletier pour empêcher le jeune duc d’aller à un divertissement chez sa mère : M. le duc d’Aumale a le courage d’avouer que « cette conspiration contre d’innocents plaisirs ne fut pas du goût de M. le duc » et que « pendant quelques jours M. de Benjamin n’eut pas à se louer de lui ». Mais tout de suite il ajoute, craignant d’en avoir trop dit : « Ce fut de courte durée. »

À dix-sept ans, le duc d’Anguien va prendre possession du gouvernement de Bourgogne en l’absence de son père. Il est vrai « qu’il fut réglé que le jeune gouverneur ne prendrait résolution sur aucun objet important sans l’avis d’un conseil dont son père avait nommé tous les membres ». Ce qui n’empêche point M. le duc d’Aumale d’attribuer pieusement à ce gouverneur de dix-sept ans tout le mérite des mesures qu’il prend et des rapports qu’il signe. Ici, bien que son père l’entretienne maigrement et refuse même un habit neuf au gouverneur de Bourgogne, le pauvre enfant respire un peu. Il va dans les bals, dans les mascarades, il joue, il « passe joyeusement son temps ». Son père avait eu soin de le flanquer d’un nouveau jésuite, le P. Mugnier ; mais ce jésuite était un brave homme qui calmait M. le Prince quand le petit duc avait trop perdu au jeu et qui avait pour son élève d’assez grandes tolérances, comme on le voit par ce passage impayable d’une de ses lettres : « Quelques scrupuleux de Dijon, même de nos Pères, m’ont reproché tels divertissements (les mascarades) à cause du masque. Je me suis défendu par bonnes raisons dont l’une est la modestie que M. le duc m’a promis de garder en telles actions. » Et M. le duc d’Aumale ajoute, non moins plaisamment : « Il y a lieu de croire que M. le duc tenait sa promesse. » Vous pensez bien que, pour moi, je me garderais bien d’en douter.

Mais ce bon temps ne dura guère. Son père, en homme avisé, lui fait épouser Mlle de Brézé, une petite fille chétive et insignifiante, mais nièce du tout-puissant cardinal. Heureusement le duc d’Anguien s’en va peu après comme volontaire au siège d’Arras. Dès la première rencontre, il se bat éperdument. « Après avoir tiré à bout portant ses deux pistolets, il désarme de sa main et fait prisonnier un capitaine de cuirassiers de l’empereur. » Nous savons par les témoignages des contemporains qu’il donnait toujours de sa personne dans la mêlée, que le combat l’enivrait et le transfigurait, et qu’il apparaissait alors, les yeux flamboyants, tout rouge de sang, « pareil au dieu Mars ». Mais tout de suite après ce furieux noviciat, il tombe dangereusement malade. « Un instant on le crut fou. » Il en réchappe ; il vient à Paris. Son père, qui continuait à le surveiller de fort près, l’arrache à la société des petits-maîtres : « Ils feront de mon fils un joueur et un libertin. » Il n’aimait pas la femme à qui on l’avait marié. Mme la Princesse note dans une lettre, comme un fait digne de remarque, qu’il s’est laissé embrasser par sa femme et lui a fait quelques caresses. Richelieu, qui avait un œil dans l’alcôve du duc d’Anguien, prenait fort mal sa discrétion calculée à l’égard de la duchesse. C’est sur tout cela que nous voudrions avoir quelques détails. Après la tyrannie paternelle, la tyrannie du cardinal s’appesantissait sur le fougueux adolescent. Une fois, à Lyon, il se dispense d’aller rendre ses devoirs au vieil archevêque, frère du grand ministre : Richelieu l’oblige à aller faire, tout frémissant de rage, amende honorable au bonhomme. Pourtant le cardinal l’appréciait et l’aimait. Il le recommande avant de mourir, au roi qui, mourant lui-même, lui donne un commandement en chef.

Enfin ! il allait donc pouvoir dépenser librement l’extraordinaire somme de vie et d’énergie qui était en lui et que tout avait comprimé jusque-là. Nous avons été étonnés de le trouver, après tout, si docile ; mais quelle revanche il prendra ! Son éducation prépare de deux manières le Condé que nous connaissons. D’abord elle est dirigée tout entière en vue du premier rôle qu’il doit jouer, et cette idée lui a toujours été présente, en sorte que sa fierté même a pu être intéressée à se plier aux rudes programmes qu’on lui imposait. De plus, cette éducation a été absolument sans tendresse ; elle n’a pu développer en lui que l’orgueil et la force de la volonté. Durement élevé, il manquera de douceur. Longtemps contraint, dès qu’il sera libre il éclatera ; il fera des choses héroïques et superbes, et bientôt il en fera de monstrueuses ; son éducation, par ce qu’elle a de spécial, nourrit son orgueil, et, par ce qu’elle a de tyrannique, en prépare le débordement.


III

À vingt et un ans, il se révéla grand homme de guerre, par la science déjà, mais surtout par un instinct merveilleux, par un don de nature. La guerre était évidemment, de tous les travaux humains, celui où ses facultés essentielles et le fond de fougue animale qu’il portait en lui trouvaient le mieux leur emploi. Il fit la guerre avec allégresse et, l’on n’en saurait douter, avec génie.

Jadis, quand j’étais beaucoup plus jeune, je concevais mal ce génie-là ; je n’en saisissais point la beauté propre. Un grand poète me semblait un être infiniment supérieur à un grand général. Je me disais : « Je vois bien qu’un chef d’armée doit avoir une certaine lucidité et une certaine force d’intelligence. Il s’agit, en effet, de combiner, pour un but précis, des éléments multiples et qui soutiennent entre eux des rapports compliqués. Rien que pour mettre en branle un régiment, que de choses dont il faut tenir compte : le nombre des hommes, leur état physique et moral, la vitesse de leur marche, la forme des terrains, la nature du sol, les chemins, la température, les mouvements possibles de l’ennemi ! Et, ce qu’on ne sait pas, il faut le deviner. Et il faut, en outre, leur assurer la subsistance et combiner avec leur marche celle des convois de vivres. Quand on doit faire ce travail pour un certain nombre de régiments ou de groupes plus considérables et lier entre elles et subordonner les unes aux autres des évolutions déjà si complexes en elles-mêmes, le calcul devient étrangement difficile, mais enfin l’effort intellectuel qu’exige cette opération ne diffère pas essentiellement de celui que fait un bon joueur d’échecs. Il s’agit, ici et là, d’avoir à la fois sous les yeux, de retenir en même temps dans le champ de son attention une grande quantité de mouvements accomplis et de mouvements projetés et leurs relations actuelles et futures. Or, cela ne suppose qu’une aptitude particulière qui peut d’ailleurs s’allier à une foncière médiocrité d’esprit. Les hommes de guerre ne m’éblouissent point. Plusieurs, du reste, n’ont même pas eu cette sorte d’intelligence que je viens de dire : le hasard a presque tout fait pour eux, et il y a eu plus d’une bataille gagnée à l’insu de celui qui commandait. Dans tous les cas, les facultés dont est composé le génie d’un soldat sont presque toujours d’une espèce assez humble ; le degré seul en est quelquefois éminent. »

Ainsi raisonne-t-on à l’âge heureux où l’on a toutes les impertinences. Mais, à mesure qu’on vit, on acquiert un sens plus exact des réalités. Ce qui met tout de suite une énorme distance entre le joueur d’échecs et le général d’armée, c’est que ce dernier opère sur des éléments concrets, changeants, fuyants, variables, et sur une matière vivante. Les pièces de son échiquier sont des groupes d’hommes faits de chair, d’os et de nerfs, et d’une âme agissante et sentante. Il y a toujours dans ces masses une terrible somme d’inconnu, une continuelle menace de surprise. On ne sait jamais ce qu’il en sortira, ni ce qui dort dans cette âme collective, si capricieuse, sujette à des mouvements inexpliqués et contagieux. Il faut certainement un don spécial, une volonté, une confiance peu communes pour agir directement sur ces masses obscures. Il faut un ascendant, un je ne sais quoi d’assuré et de dominateur, qui s’impose de lui-même à ceux qui servent d’intermédiaires entre ces multitudes vivantes et vous. Après avoir osé décider, il faut oser commander. Si vous croyez que cela n’est rien ! Je m’en sens si profondément incapable que je commence à admirer ceux qui ont cette puissance en eux.

À la terreur qu’on doit éprouver au moment de mouvoir ces masses mystérieuses, joignez le sentiment d’une responsabilité formidable. Ce qu’on ordonne ainsi, c’est la mort de milliers de créatures humaines, et c’est une prodigieuse quantité de tortures physiques et de souffrances morales. Et, par delà le champ de bataille, ce qui est en jeu, ce dont on décide d’un mot, d’un geste, c’est l’intérêt, l’honneur, le bonheur de plusieurs millions d’autres hommes aujourd’hui et dans l’avenir. Aucun acte humain n’a des conséquences ni si immédiates, ni si lointaines, ni si sérieuses, que celui d’un général en chef. Jugez quelle force d’âme il exige et de quel tremblement intérieur il doit être accompagné !

Et c’est par là que le rôle de l’homme de guerre devient d’une incomparable grandeur. Il fait l’histoire non pas, comme le politique ou l’écrivain, par des préparations et influences éloignées ; il fait l’histoire directement, sur place ; il y met la main, sans métaphore. Ce qu’il taille dans de la chair, ce qu’il pétrit dans du sang, c’est la destinée d’un peuple. La guerre est l’action par excellence. Qu’est, auprès de celle-là, l’action du poète ou de l’artiste ? Leur oeuvre même dépend au fond de celle du soldat. Et voyez : la part que le hasard a toujours dans le succès des batailles et qui me semblait tout à l’heure diminuer le mérite des chefs d’armée, rend, au contraire, leur fonction plus tragique et plus solennelle. Ils sentent que ni les calculs de la prudence, ni le courage, ni la rapidité et la vigueur de la décision ne suffisent ici et que, faisant l’histoire, ils la font avec quelqu’un qui ne se montre pas, qui est peut-être contre eux, et qu’ils collaborent avec un grand inconnu. Il me semble qu’ils doivent frissonner par moments, être saisis d’un effroi mystique. Aussi tous les grands hommes de guerre ont-ils eu besoin de croire à leur étoile, c’est-à-dire à une volonté divine, plus forte que tout, et qui leur donnait la victoire.

Un de mes amis qui a fait la campagne de 1870 en qualité de lieutenant, qui depuis est entré dans l’Université, et que je n’hésitais point à juger beaucoup plus intelligent que les trois quarts de nos commandants de corps, me disait l’autre jour : « Je n’ai jamais commandé plus de deux cents hommes. Or, je sais bien que la première fois que j’ai dû m’en servir devant l’ennemi, j’étais diablement ennuyé. Je m’en suis tiré parce que je n’avais guère à faire preuve d’initiative ; mais un bataillon de mille hommes m’aurait fort gêné, si j’avais dû le faire manœuvrer. Et cependant j’avais plus d’une fois commandé un bataillon… sur le champ de manœuvre. »

C’est bien cela. Ce qui fait la grandeur d’un général en chef, outre l’intelligence calculatrice et organisatrice qu’il doit posséder à un degré remarquable, c’est qu’il doit agir, et dans les conditions les plus terribles, les plus propres à paralyser la volonté. Il y faut un génie particulier qu’il serait puéril de juger inférieur, par la qualité, à celui du grand peintre ou du grand écrivain. Et de fait, cette espèce de génie-là ne se rencontre pas plus fréquemment que les autres. C’est, du reste, un don moral autant qu’intellectuel. Cela n’est point, je pense, pour le diminuer. Ce don, le duc d’Anguien l’avait évidemment, et peut-être même n’y a-t-il point d’autre grand général chez qui ce don ait éclaté plus purement, ait moins été mêlé à d’autres.


IV

À vingt et un ans il gagne la bataille de Rocroy. Cela est unique, car Alexandre et Napoléon avaient du moins quelque vingt-cinq ans quand ils gagnaient leurs premières batailles.

Oui, c’est bien lui qui eut le principal honneur de la journée : il est impossible d’en douter après le récit de M. le duc d’Aumale. Dans ce récit fort bien fait, très clair, malgré la multiplicité des détails, emporté d’un beau mouvement et comme traversé d’un souffle de joie héroïque, le duc d’Anguien est toujours en scène, toujours au premier plan ; c’est lui qui fait tout, et tout tourne autour de lui. Et c’est bien lui qui, au milieu de la bataille, a l’idée du fameux mouvement qui nous valut la victoire. Vous vous rappelez les commencements de l’action ? Pour dire les choses tout en gros, chaque armée a son infanterie au milieu et sa cavalerie sur les ailes. Tandis que notre aile droite, avec le duc d’Anguien, culbute l’aile gauche des ennemis et s’avance même par delà la première ligne de leur infanterie, leur droite met notre gauche en déroute. Ici, écoutez le narrateur :

… Du point où le duc d’Anguien avait fait halte pour rallier derrière la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne pouvait saisir les détails de ce tableau ; mais la direction de la fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie d’Alsace, l’attitude de l’infanterie ennemie, tout lui montrait, en traits terribles, la défaite d’une grande partie de son armée. Il n’eut pas un instant d’accablement, il n’eut qu’une pensée : arracher à l’ennemi une victoire éphémère, dégager son aile battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs. Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont suffi pour arrêter le plan d’un nouveau combat, conception originale dont aucune bataille n’offre l’exemple. Laissant Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance ou plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui tournent le dos.

Voilà qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j’ai sous les yeux une autre étude sur la bataille de Rocroy, écrite aussi par un homme du métier et d’après des documents authentiques, et j’y lis cette description d’un autre mouvement non moins décisif :

… Mais, au moment où la situation était le plus critique, où le duc d’Anguien se démenait sur place contre l’infanterie wallonne (cela, c’est le mouvement de tout à l’heure), où la droite ennemie, dirigée par Melo, s’apprêtait pour un dernier effort, il se produisit, dans les derniers rangs une oscillation étrange, suivie d’une vaste clameur, d’un cri général de Sauve qui peut ! C’était Gassion qui, en poursuivant l’ennemi, était arrivé au delà de la deuxième ligne espagnole (les tercios wallons), c’est-à-dire sur un terrain plus élevé que celui où se trouvait la masse des combattants. De là il avait pu voir ce qui se passait à la gauche française. Alors, par une inspiration digne d’un grand capitaine, il avait arrêté ses escadrons, les avait reformés, puis, tournant brusquement en arrière de l’armée espagnole, était venu prendre en queue leur aile droite triomphante.

Pas un mot de cela dans M. le duc d’Aumale. Ce mouvement de Gassion, la seule trace que j’en découvre, c’est peut-être dans ce bout de phrase qu’on a lu : « Laissant Gassion à droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, Anguien », etc. Rien de plus. Je recueille, à travers le long récit de M. le duc d’Aumale, les quelques phrases qui concernent Gassion : elles ne lui attribuent qu’un rôle effacé et tout subalterne. Au commencement de la bataille, « tous les escadrons sont sur une seule ligne ; Gassion en conduit sept et prend à droite, Anguien à gauche, un peu en arrière avec huit ». Puis, après le mouvement tournant, « les fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont ramassés par Gassion ou par les Croates ». Six pages plus loin, Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du nord, guettant l’armée de Luxembourg, car Beck peut encore survenir. Enfin « Gassion s’est rapproché avec ses escadrons ». Et c’est tout. Sirot joue un bien autre rôle que Gassion. On pourrait retrancher toutes les phrases où celui-ci est nommé sans enlever au récit rien d’essentiel. Ainsi, pour M. le duc d’Aumale, Gassion n’a rien fait ; pour d’autres, c’est lui le véritable vainqueur. Qui croire ?

Je n’ai ni la prétention ni les moyens de trancher la question. Je ne puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir compte, car elles ne sont pas d’un grand homme de guerre ni même d’un curieux suffisamment renseigné. Mais je lis encore dans le mémoire favorable à Gassion : «… Quant au duc d’Anguien, il n’est pas en arrière de son infanterie, à l’endroit d’où l’on domine l’action, mais en avant de l’un des escadrons, comme un simple capitaine d’avant-garde. Il part bravement à la tête de ses hommes, sans s’occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s’acharne à combattre sur place, laissant à ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le tirer d’affaire. » La dernière phrase est sévère et sans doute injuste ; mais j’avoue que j’avais été moi-même un peu surpris de voir un général en chef s’engager à fond de train, dès le début, à la tête d’un escadron, et se mettre ainsi dans l’impossibilité d’embrasser l’ensemble de l’action, de la diriger et de parer aux surprises. Au reste, en dépit des panégyristes officiels, et si nous en croyons Gui Patin, le bruit courut, à Paris, dans les salons, que le duc d’Anguien avait montré trop de jeunesse et que, si le combat s’était terminé à notre avantage, l’honneur en revenait uniquement à M. de Gassion. L’ingénieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laissé sur les batailles de cette époque une série de gravures presque toujours fort exactes, représenta le combat au moment même où Gassion exécute son mouvement tournant. Et le nouveau secrétaire d’État, Michel Le Tellier, écrivit à Gassion cette lettre que M. le duc d’Aumale ne cite pas et n’avait pas à citer, et dont les termes me paraissent très significatifs :

Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la bataille de Rocroy a été publiée si hautement et est si connue de tout le monde, qu’il n’a pas été besoin que vos amis se soient mis en peine de faire savoir à la reine de combien de valeur et de prudence a été accompagnée la conduite que vous avez tenue en cette occasion si importante, etc.

Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient Gassion dans la narration de M. le duc d’Aumale : or, avant de commencer son récit, M. le duc d’Aumale nous fait un portrait de Gassion beaucoup plus développé que celui des autres généraux, très coloré et très vivant :

Gassion était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec lui. Et d’ailleurs, qui alors ne connaissait « le colonel Gassion », favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par Richelieu ? Homme de guerre autant qu’on peut l’être, n’ayant rien du courtisan ni de passion que pour son métier, également prompt à la repartie et à l’action, on ne rencontre guère de figure plus originale… Depuis le 10 décembre 1641, il était mestre de camp général de la cavalerie avec autorité sur les autres maréchaux de camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible « dégâtier », comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, usant force chevaux, très habile à manier ses armes, mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et presque carré, ses traits, son regard, annonçaient l’audace et la résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de cavalerie complet.

Il est vrai que M. le duc d’Aumale ajoute : « Il n’avait pas l’étoffe d’un général en chef. » Il n’y en a pas moins une disproportion évidente entre ce portrait et le rôle presque nul que le narrateur prête à Gassion pendant la bataille. Et d’autre part, après avoir ainsi escamoté Gassion, M. le duc d’Aumale nous dit, dans les réflexions qui terminent son chapitre : « Ainsi que Sirot, Gassion sut presque deviner la pensée de son chef et lui donner le concours le plus intelligent et le plus énergique. » Qu’est-ce à dire : « sut presque deviner » ? S’il sut deviner la pensée de Condé, c’est donc que Condé ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu’elle est bien de lui, Gassion. Mais « deviner presque », voilà une nuance que j’ai du mal à saisir.

Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que « prendre à droite » et « ramasser les fuyards », le duc d’Anguien demande pour lui, avec insistance et dans plus de dix lettres, le bâton de maréchal. On lit dans ces lettres, qui font le plus grand honneur à Condé : « Je m’adresse à vous pour vous supplier de vouloir faire reconnaître les services que M. de Gassion a rendus en cette occasion d’une charge de maréchal de France. Je puis vous assurer que le principal honneur de ce combat lui est dû. » — « Je vous supplie de considérer qu’on en a fait d’autres (maréchaux) qui n’avaient pas gagné des batailles si avantageuses que celle-ci : il est vrai qu’il ne commandait pas l’armée, mais il a si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de l’honneur que j’ai eu. » Et Espenan et le duc de Longueville parlent exactement de la même façon.

« Gassion aussi, dit M. le duc d’Aumale, avait écrit à Mazarin ; dans sa lettre, courte d’ailleurs, il avait trouvé moyen de ne parler que de lui-même. » Voyez-vous percer la malveillance ? Si Gassion ne parle que de lui, c’est peut-être qu’il eût été fort empêché de faire de son général en chef un éloge sans réserves.

Au surplus, je me contente d’émettre des doutes. Il me suffit que la bataille de Rocroy ait été gagnée. Qu’elle l’ait été par Condé ou par Gassion, cela m’est assez égal, car j’aime autant l’un que l’autre. Mais cela, visiblement, n’est pas égal à M. le duc d’Aumale : c’est bien naturel, et c’est tout ce que je voulais dire. Il serait ridicule et j’espère qu’il serait inutile de vouloir diminuer la gloire militaire de Condé. Qu’à vingt ans et à sa première action il ait commis quelques fautes, quoi de surprenant ? Il n’en a pas moins « gagné la bataille », lui aussi, par la confiance qu’il sut dès l’abord inspirer aux soldats, par son ascendant sur tous ceux qui l’approchaient, par la flamme qui était en lui, par le bonheur de son étoile. Cela vaut souvent une tactique impeccable. Du reste, au siège de Thionville, à Fribourg, à Nordlingen, nous ne trouvons plus de ces méchantes querelles à lui faire. On se représente ordinairement le grand Condé comme un capitaine d’un génie tout spontané et qui devait plus à l’inspiration qu’à la science : M. le duc d’Aumale s’applique à nous montrer qu’il fut aussi un excellent tacticien, un ingénieur habile et savant, et nous le croyons sans peine.

L’Histoire des princes de Condé s’arrête à la bataille de Nordlingen : la partie la plus intéressante de la vie du duc d’Anguien reste donc à raconter. C’est là que nous attendons M. le duc d’Aumale avec impatience. J’avoue que je lui ai fait çà et là un procès de tendance ; mais j’ai si grand’peur qu’il ne cède à la tentation d’embellir ou d’adoucir les traits du caractère de son héros ! L’intérêt de son œuvre y perdrait, et je ne vois pas ce qu’y gagnerait le grand Condé. Car on n’en fera jamais un très bon homme ; mais, de plus, arrangé, il serait moins original ; et, d’autre part, notre défiance, mise en éveil, irait plus loin que la vérité. Si donc M. le duc d’Aumale conclut un jour, comme Bossuet, que la qualité essentielle de son héros fut la bonté, nous ne demandons pas mieux ; mais que ce soit à bonnes enseignes !


  1. Histoire des princes de Condé pendant les XVIe et XVIIe siècles par M. le duc d’Aumale, t. III et IV. (Calmann Lévy.)