Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/Le Petit Chaperon rouge

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Nous avons vainement cherché l’origine du Petit Chaperon rouge[1]. Suivant Collin de Plancy, on conte dans le Finistère l’histoire d’une jolie villageoise qui, ayant rencontré un inconnu, écouta ses doux propos, se laissa embrasser par lui et revint au village, la figure noire et flétrie : l’inconnu était un démon au souffle empoisonné.

Cette historiette nous mène à considérer celle de Perrault comme une allégorie, et nous avons déclaré dans l’Introduction notre répugnance pour l’allégorie en matière de conte.

Nous n’avons pas caché davantage notre peu de goût pour le symbole, et, comme il n’y a presque rien à dire du Petit Chaperon rouge, nous allons consacrer quelques lignes à exposer un des motifs de notre répulsion. Dans la version allemande que nous donnons ci-après, la fillette est retirée du ventre du loup par un chasseur.

Se fondant sur des textes traduits par M. Max Muller, M. Hyacinthe Husson prétend que le conte correspond au mythe védique de Vartikâ que les Açvins, les représentants des crépuscules du soir et du matin, arrachent à la gueule d’un loup.

Plus haut il affirme que cette adolescente, « au front couronné des lueurs de la lumière matinale, est elle-même une aurore ; » et il ajoute que, « tout en s’acheminant vers sa mère-grand, c’est-à-dire vers les aurores qui l’ont précédée, la fillette au chaperon rouge est interceptée par le soleil dévorateur sous la forme d’un loup. »

Or, chez M. Husson, les historiettes de Perrault se résolvent ainsi toutes indistinctement dans la lutte du soleil et de l’aurore. Le Petit Chaperon rouge, Peau d’Ane, la Belle au bois dormant, la Barbe bleue, le Chat botté, etc., etc., renferment un seul et unique symbole : l’aurore se dérobant à la poursuite du soleil et finissant par se livrer à l’astre triomphant[2].

Sous prétexte que, dans les mythes du Véda, le soleil et l’aurore jouent le rôle principal, M. Max Muller et son école ne voient guère que leur conflit dans les contes de toute provenance.

Je n’ignore pas que l’homme primitif ayant peu d’idées, les répète volontiers sous toutes les formes ; je sais de plus qu’il faut tenir compte des changements amenés par la tradition ; mais, de bonne foi, est-il supposable que l’humanité à son berceau ait inventé des milliers de légendes pour symboliser presque toujours le même phénomène, — un phénomène que les premiers hommes, si l’on en juge par les écrits les plus anciens, contemplaient d’un œil assez indifférent ?

D’ailleurs, ne pourrait-on pas soutenir que ce n’est point du mythe du soleil et de l’aurore que viennent les contes de l’amoureux qui poursuit l’amoureuse ; mais qu’au contraire, on a transporté dans le ciel ces histoires parfaitement terrestres ?

À ce mythe inévitable, M. Gaston Paris a tenté de substituer pour le Petit Poucet, et la chose a fait événement, un dieu aryen voleur de bœufs célestes, l’Hermès enfant des hymnes homériques ; de son côté, M. Angelo de Gubernatis en a ajouté quelques autres ; mais, nous tenons à le répéter, ce système de conjectures, quoique moins exclusif, est encore loin de constituer une science.

Toutes ces interprétations, quelquefois ingénieuses, sont en général bien confuses et, partout où leurs auteurs ne montrent point par quels intermédiaires le mythe a passé pour arriver à l’état de conte, on ne doit les accepter qu’avec une extrême prudence. C’est là surtout qu’il faut se garder du danger des rapprochements, des séductions de l’analogie.

Il serait tout aussi facile d’interpréter par un mythe solaire le roman moderne de Paul et Virginie que le vieux conte de Peau d’Ane ou celui du Petit Chaperon rouge. Virginie périt dans une tempête : quoi de plus naturel à première vue que de l’assimiler à une aurore qui, pour parler comme M. Husson, « se dérobe derrière la brume humide, échappant ainsi à la poursuite du soleil, » autrement dit de Paul ?

Il est bon de se souvenir que, dans un livre qu’on ne lit plus, l’Origine de tous les cultes, Dupuis a le premier ouvert la voie à ces aventureuses investigations, et qu’en se servant des mêmes procédés un plaisant a démontré avec la même évidence que Napoléon Ier est un mythe et n’a jamais existé que sous la forme d’un dieu solaire. Quand la science est grossie, gonflée par l’imagination, a dit quelqu’un, elle déborde et roule aux chimères[3].

Le Petit Chaperon rouge est un des rares contes (et le seul du recueil de Perrault) qui finissent mal, pour parler comme les âmes sensibles. S’arrêter à écouter un loup, prendre le chemin le plus long et s’amuser à cueillir des noisettes, était-ce un si abominable crime et qui méritait une si terrible punition ? Pourquoi donc Perrault n’a-t-il pas, avec les nourrices allemandes, sauvé la jolie petite fille et sa mère-grand ? Était-ce pour donner à son jeune auditoire le plaisir de la peur, ou serait-ce plutôt que ce dénoûment lui a paru trop invraisemblable ?

Il est permis de faire parler un loup, mais lui découdre le ventre sans l’éveiller et en tirer vivants les gens qu’il a avalés, c’est une autre affaire. Le conteur qui prend la peine d’expliquer que le loup ne commença point par manger le Petit Chaperon, « à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt, » ce conteur a dû trouver que cette opération dépassait toutes les bornes de la fantaisie.

Il est bien probable que les nourrices françaises n’ont pas eu le même scrupule, et que le conte est arrivé complet jusqu’à ses oreilles. Un de nos amis nous affirme l’avoir entendu raconter ainsi à Colmar, il y a une trentaine d’années.

Peut-être aussi Perrault a-t-il retranché la fin pour mieux amener sa morale. Il est à remarquer que, dans la version allemande, le loup n’invite pas le Chaperon à se coucher avec lui. Notre conteur a-t-il ajouté ce détail pour compléter l’allégorie, ou, s’il l’a trouvé chez les nourrices françaises, y a-t-il pris l’idée de sa moralité, le seul défaut de ce conte ravissant ?

Ces quatre-vingts lignes auxquelles on ne peut ni changer ni retrancher un mot, sont, en effet, un modèle du genre et personne ne songerait à en rapprocher là narration plus touffue des frères Grimm, quoique dans sa lourdeur elle ne manque pas de grâce.

Nous parlons, bien entendu, du premier des deux récits allemands ; le second nous semble tout à fait inutile et redondant. Le loup ayant été puni de sa gloutonnerie et le Chaperon ayant déclaré qu’on ne l’y rattraperait pas, à quoi bon lui faire prendre sa revanche ?

Cette fin parasite se retrouve d’ailleurs dans une foule de contes, entre autres dans un récit enfantin d’Hallivrell (Nursery Rhymes), l’Histoire des trois petits Cochons, que M. Loys Brueyre a traduite en son curieux recueil des Contes populaires de la Grande-Bretagne.

Pour venger ses deux frères que le loup a dévorés, le troisième petit cochon attrape trois fois le compère et finit par le faire tomber dans un grand chaudron plein d’eau bouillante, puis le mange à son souper.


  1. i. Faut-il citer, à titre de rapprochement, la fable suivante qui, dans la mythologie allemande, se rattache à la fête du printemps : Toser, le prince des géants d’hiver, a enlevé le marteau de Donar, le dieu du tonnerre, et l’a caché à huit lieues sous terre. Il ne le rendra que si on lui donne pour femme Frouwa, la Vénus germanique. Donar s’habille en épousée et, accompagné de Loki, le plus rusé des dieux, qui s’est déguisé en servante, il part pour le pays des géants. Au festin des noces, la fiancée mange à elle seule un bœuf tout entier, huit saumons et toutes les friandises destinées aux femmes. Elle boit de plus trois tonneaux d’hydromel. — Je n’ai jamais vu, dit Toser, fiancée tant manger et tant boire. — C’est, répond Loki, qu’elle jeûne depuis huit jours, tant était grand son désir de vous voir ! À ces mots, Toser, avide d’embrasser la fiancée, lève son voile, mais à la vue de ses yeux il recule épouvanté jusqu’au bout de la salle et s’écrie : — Qu’ils sont terribles, les yeux de Frouwa ! — C’est, répond Loki, que depuis huit nuits elle ne dort pas, tant est grand son désir de vous voir ! Toser alors fait chercher le marteau pour le placer, selon la coutume, sur les genoux de la fiancée. Donar s’en saisit et abat le prince des géants. (Colshorn, Deutsche Mythologie, p. 139, et suiv.) Ne dirait-on pas le premier germe du dialogue entre le loup et le petit Chaperon rouge ?
  2. i. Pour varier, la Belle au bois dormant « outre qu’elle est l’image de la lumière céleste envahie par la nuit, se prête aussi au symbolisme d’un printemps lumineux engourdi par le sommeil de l’hiver. »
  3. i. La méthode d’Ad. Kuhn est, j’aime à le reconnaître, beaucoup plus circonspecte et autrement exacte au point de vue philologique, mais jusqu’à présent son auteur ne l’a pas, que je sache, appliquée aux contes de Perrault. Voir les Mythes du feu et du breuvage céleste chez les nations indo-européennes, par F. Baudry, Revue germanique, t. XIV et XV (1861).