Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/Le Petit Poucet

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L’idée fondamentale de Cendrillon est aussi celle du Petit Poucet. L’histoire d’un être faible et méprisé qui arrive à la puissance et à la gloire, a dû plaire en tous lieux, et c’est pourquoi ces contes se retrouvent chez presque tous les peuples.

Ainsi dans une légende pouranique, Vischnou, sous l’apparence d’un nain, gagne une partie de jeu, reprend sa forme et franchit l’immensité en trois pas. Dans les Contes américains recueillis par M. Edward Tylor, le nain Tchakabech monte au ciel et prend le soleil dans ses lacets. Dans les contes zoulous, les Poucets africains Outhlakanyana et Umbadhlanyana, gros comme une belette, triomphent des plus gigantesques cannibales.

Sur les côtes de l’Asie Mineure, en Grèce et en Albanie, nous rencontrons Grain de poivre, Moitié de pois et Noisette ; dans les pays slaves, Maltchik-s-Paltchik, gros comme le doigt, autrement dit Pokatigaroshek, le pois roulant, qui délivre ses frères en tuant le loup et le serpent ; en Norvège, Schmierbock qui, enfermé dans un sac par une sorcière, lui fait manger sa propre fille ; en Allemagne, le Daümling des frères Grimm, qui pénètre par une fente dans le trésor royal ; en Angleterre, Tum Thumb qui, ayant eu pour berceau une coquille de noix, lutte contre les chevaliers de la Table-Ronde ; en Piémont, Piccolino ; dans le Forez, Plan-Pougnet, plein poignet et Gros d’in pion, gros d’un poing, qui, perdu avec ses frères, les ramène à la maison comme le Petit Poucet ; dans le pays Wallon, Pôcè, qui conduit le char de la Grande-Ourse, etc., etc.

Tous ces personnages n’ont pas les mêmes aventures et nous devons nous occuper ici seulement de celles qui appartiennent à notre Poucet. Les éléments de son histoire se retrouvent dans un nombre infini d’autres contes.

Et d’abord les bottes de sept lieues rappellent les rapides sandales de Persée, les talonnières d’Hermès, les chaussures d’or d’Athènè dans l’Odyssée, les souliers de vitesse avec lesquels Loki, dans la mythologie scandinave, s’échappe du Walhalla ; ceux de Jack, le tueur de géants, dans les Contes populaires de la Grande-Bretagne (Loys Brueyre) ; les patins de vitesse des Trois princesses de Blanche-Terre (Asbjörnsen et Moë, traduction Dasent) ; les guêtres de cent lieues du Poirier aux poires d’or, de Luzel ; les pantoufles du roi Poutraka, dans le recueil indien du Kathasaritsagara, par Somadeva-Bhatta, de Cachemire.

On voit des bottes de sept lieues dans les Contes kalmoucks de Siddhi-Kûr : le Prince qui crache de l’or (traduction Busk) ; dans les contes de Bechstein : le Rêve du jeune berger ; dans ceux de Grimm : le Roi de la montagne d’or ; dans ceux de Cavalius et Stephens : le Beau palais à l’est du soleil et au nord de la lune (traduction Thorpe).

Sans parler de la jument de Mahomet dont les enjambées s’étendaient aussi loin que la plus longue vue, ni du balai des sorcières, ni de l’anneau du voyageur, cité par Cyrano de Bergerac dans sa lettre pour les sorciers, ni de la jarretière qui empêche la fatigue, n’oublions pas qu’au moyen âge les magiciens vendaient des chaussures qui communiquaient aux pieds une vitesse extraordinaire.

Les ogres sont partout, à commencer par le Polyphème de l’Odyssée, et l’odeur de chair fraîche se sent dans une foule de contes : dans les Exploits de Svend, conte danois de Karit Etlar (traduction Thorpe) ; dans Shortshanks, courtes jambes, d’Asbjörnsen (traduction Dasent) ; dans Rich Peter the pedlar, Riche Pierre le colporteur (id., ibid.) ; dans les Trolls au bois de Hédale (id., ibid.) ; dans le conte irlandais les Trois couronnes, de Patrick Kennedy ; dans le conte slave les Trois cheveux d’or, de Chodzko ; dans la Princesse Tronkolaine, de M. Luzel, etc., etc.

Les petits cailloux, qui remplacent le fil d’Ariane et le peloton conducteur des contes slaves, nous remettent en mémoire la goutte de sang et la plume que, dans un conte indien, l’héroïne changée en colombe laisse tomber toutes les sept lieues ; la poignée de grains de Sourya-Bai, le joli conte du Deccan que nous avons résumé à propos de la Belle au bois dormant ; le collier de perles que dans The Rakshas’ Palace, autre récit du même recueil, une princesse égrène pour que sa sœur puisse la retrouver ; les pois que sème un prince dans un conte esthonien de Kreuzwald ; les trois sacs de millet, de lentilles et de pois, de la Maison du bois, des frères Grimm ; les trois caillots de sang de la Fille du roi sous les flots, de Campbell ; les sacs de cendres, de graines de lin et de grains de mil, des Deux Filles, conte agenais du recueil de M. Bladé, etc., etc.

Outre ces accessoires, les principaux épisodes se retrouvent en d’autres récits. J’ai déjà cité Finette Cendron à propos de Cendrillon ; il est également question d’enfants perdus au bois dans l’Oiseau rare d’Haltrich (Contes saxons) ; dans les Trois œufs, de Loys Brueyre, cités aussi dans la notice sur les Fées.

Dans Impérissable, de Chodzko, douze frères, nés de douze œufs, s’en vont sous la conduite de Niezguinek, le cadet, demander en mariage les douze filles de l’ogresse Yaga. L’ogresse les couche dans douze lits placés en face de ceux de ses filles.

Averti par son cheval, Niezguinek change les lits de place ; aussi lorsque, à minuit, au commandement de Yaga, descend le glaive enchanté, il tranche la tête des filles[1]. L’ogresse se met ensuite, dans une auge de chêne, à la poursuite des frères que sauve le plus jeune en jetant derrière eux un fleuve et une forêt.

Dans le Chevreuil d’or, de Bechstein, déjà nommé à propos de Barbe-Bleue, deux enfants s’enfuient de la maison d’un ogre dans une petite voiture en or attelée d’un chevreuil d’or. L’ogre et l’ogresse les poursuivent. Arrivés devant un grand lac, les enfants leur échappent en se faisant porter sur l’autre bord par une multitude de canards.

Dans Martin et Martine (Contes d’un buveur de bière) c’est la fille de l’ogre qui sauve le héros en le transformant tour à tour en rosier, en chapelle et en barque.

Le Géant Goulaffre de M. Luzel mêle avec d’autres les aventures du Petit Poucet, et le héros vole à l’ogre non-seulement ses bottes, mais encore la demi-lune qui lui sert de lanterne, sa cage d’or et finit par enlever le géant lui-même qui est brûlé dans une grande plaine.

Le Roi qui va dîner, du recueil de Busk (Contes romains), combine assez maladroitement le début du Petit Poucet avec les Deux Galettes, en ajoutant la baleine de Poucet et Poucette, deux contes du Pentamerone.

Mentionnons encore le récit breton d’Yvon et Finette, si spirituellement conté par M. Laboulaye dans les Nouveaux contes bleus, puis Maol a Chliobain, de Campbell, (traduction Brueyre), où le rôle du Petit Poucet est joué par une jeune fille ; enfin un conte très-informe du Bas-Languedoc, intitulé la Marastre (Revue des langues romanes, t. V, 2e livrai son, page 125).

En menant les enfants au bois pour les perdre, la marâtre leur donne des pelures de pomme. Ils oublient d’en user, sont recueillis par un charbonnier et reviennent à la maison. Ils retournent au bois, munis par leur grand’mère d’un sac de cendres ; mais le sac est épuisé à mi-chemin, et les enfants se perdent. Ce triste dénoûment est très-rare dans les contes[2].

Les deux contes que nous insérons ci-après : Hänsel und Grethel, donné par Grimm d’après différents récits hessois, et Nennillo e Nennella, du Pentamerone, ont l’air d’être les embryons du Petit Poucet. Ils sont d’une fantaisie exagérée et qui devient tout à fait puérile dans le conte allemand.

Si nous devions établir une gradation, nous regarderions volontiers la version italienne comme la première ébauche. La perte des enfants n’y est pas commandée par une nécessité absolue, et c’est le père qui a l’idée de semer des cendres pour que les pauvres petits puissent revenir à la maison.

Dans le conte allemand, le Poucet se dessine : il console sa sœur, lui promet de la sauver et le tente par le moyen connu. Il y a d’ailleurs de gracieux détails, comme celui du petit chat blanc que, pour mieux cacher son jeu, le héros feint d’apercevoir sur le toit.

La maison de pain, couverte de gâteau, est sans doute un arrangement de nourrice pour amuser les enfants à qui ce récit, qui met en scène des personnages de leur taille, a dû être conté plus souvent que les autres.

Remarquons enfin que l’ogresse y périt dans le four comme l’ogre de Finette Cendron, ce qui peut faire croire que Mme d’Aulnoy a connu cette version, ainsi que d’autres contes allemands dont elle a profité, notamment dans l’Oiseau bleu, la Chatte blanche et la Biche au bois.

La seconde moitié de Nennillo e Nennella ne ressemblant en rien au récit de Perrault, mon intention était d’abord de ne donner que la première ; mais je n’ai pas eu le courage de mutiler un conte du Pentamerone.

Ici aurait pu s’arrêter cette notice, si un savant célèbre n’était venu, sans le vouloir, m’en fournir la partie la plus intéressante.

Je n’ai fait que mentionner les Poucets slave, germanique, hellénique, etc., dont les aventures n’ont aucun rapport avec celles de notre héros. M. Gaston Paris les a pris pour thème d’une ingénieuse dissertation, où il a appliqué d’une façon plus complète que les mythologues de son école le système des symboles solaires.

Selon lui, le Petit Poucet est à l’origine un dieu aryen qui vole des bœufs célestes ; il peut être assimilé à l’Hermès enfant des hymnes homériques, et on en a fait chez les Wallons, sous la forme de la plus petite étoile, le conducteur du char de la Grande-Ourse.

Il n’entre pas dans mon plan d’examiner le système de M. Paris ; mais pour mieux l’étayer, le savant linguiste prétend que les contes sur lesquels il se fonde sont les seuls qui contiennent les véritables aventures du Petit Poucet.

Il assure que le récit français met sous son nom une histoire tout autre que la sienne, celle-là même qui fait le sujet du conte allemand de Hänsel et Grethel. Comme nous donnons ce dernier ci-après, nous laissons aux lecteurs le soin de juger s’il ressemble au Petit Poucet, à ce point que les deux récits puissent passer pour identiques.

M. Gaston Paris va plus loin : tout en déclarant que la confusion a pu être opérée en quelques endroits par la tradition, il suppose que Perrault « a recueilli le conte sans le nom, et réciproquement, et les a rattachés l’un à l’autre. »

Nous allons essayer de démontrer que M. Paris se trompe, que notre Petit Poucet n’est pas le produit d’une confusion involontaire, qu’il a son existence propre comme le Daümling allemand, et qu’enfin, si Perrault a modifié dans ses détails le récit que lui a fourni la tradition, il n’a pas été, contrairement à ses habitudes, jusqu’à fabriquer un Petit Poucet avec des éléments de diverse provenance.

Dans sa note sur Hänsel et Grethel, Grimm cite un certain nombre de versions du même conte. M. G. Paris, toujours pour fortifier son système, affirme que plusieurs de ces narrations, notamment celle de Bechstein, n’ont pas d’autre source que le Petit Poucet. Le peu que nous avons dit plus haut du Chevreuil d’or suffit pour montrer combien ce conte s’éloigne de celui de Perrault.

Il ne s’en rapproche qu’en deux points, l’arrivée des enfants à la maison de l’ogre et leur poursuite parce dernier, accompagné d’ailleurs de sa femme. Tout le reste des incidents diffère. Il faut avouer que, si son auteur a pris l’idée du Petit Poucet, il l’a singulièrement transformée.

Les autres contes mentionnés dans la note, qu’ils viennent de la Souabe ou de l’Alsace (recueil de Stœber), de la Suède (Cavallius) ou de la Hongrie (Stier), ou encore du Tyrol (Zingerle), ceux de Caroline Stahl et de Prœhle, ou enfin le Danois Pandekagehuset ne diffèrent d’Hänsel und Grethel que par de menus détails.

Grimm cite ensuite Nennillo e Nennella et Finette Cendron qui, nos lecteurs peuvent en juger, ne s’inspirent pas plus du Petit Poucet que Hänsel et Grethel. Il indique aussi un Poucet allemand qui se rapproche davantage de celui de Perrault.

Celui-ci a six frères et sœurs : obligé de peigner l’ogre, il lui saute dans les cheveux et le tourmente sans relâche ; il fait l’échange des couronnes avec les bonnets et fourre dans les bottes de sept lieues de l’argent et des choses précieuses.

Grimm ne donne pas le titre de ce récit, et ce qu’il en dit est trop vague pour que nous puissions nous prononcer sur sa provenance. Mais dans la liste de M. Paris voici qui est plus précis et plus grave.

Je veux parler du conte qu’Oberlin, le savant philologue, a inséré dans son Essai sur le patois lorrain des environs du Ban de la Roche (Strasbourg, 1775). Ce récit, qu’on trouvera plus loin avec la traduction, contient presque tous les incidents du Petit Poucet, et, plus que le Chevreuil d’or, il doit paraître à M. Paris une imitation du conte de Perrault.

Or, bien loin de partager son avis, nous ne craignons pas de présenter ce conte comme une des versions qui couraient en France au temps où Perrault écrivait ses historiettes.

Il a été publié en 1775, près de quatre-vingts ans après ceux de Perrault ; mais lisez-le attentivement et vous reconnaîtrez tout de suite qu’il a les caractères distinctifs des traditions primitives, et ne le cède pas en ancienneté à celles que les frères Grimm ont éditées trente-sept ans plus tard.

Nous avons montré dans l’Introduction, qu’en 1775 les contes de Perrault étaient dédaignés et oubliés des lettrés et surtout des savants. Les contes en vers étaient même si bien perdus, que le marquis de Paulmy eut beaucoup de peine à les exhumer l’année suivante pour sa Bibliothèque des Romans.

En 1825, dans l’avertissement des Œuvres choisies de Ch. Perrault, Collin de Plancy constatait : encore que jusqu’alors les contes avaient été négligés par la typographie, à tel point qu’il en donnait pour la première fois une édition complète et correcte.

C’est uniquement à titre d’échantillon de patois lorrain qu’Oberlin imprime la Fiaoue du Ptiat Pousset, et voici en quels termes dédaigneux il la présente, page 158, à ses lecteurs :

« Il me vient encore à propos une historiette fort naïve des contrées de Lunéville. Elle renferme quantité de mots et de phrases, dont il serait dommage de frustrer ce recueil. Cependant, ce n’est qu’un conte de vieille pour amuser les enfants. Qu’importe ? Il est question de patois, et, pour le moins, ce morceau est original, et en prose. »

Quoique ce phénomène paraisse aujourd’hui assez bizarre, il est évident qu’Oberlin ne s’est pas aperçu que son récit était le même que celui de Perrault. Plus loin, page 165, il nous avertit que ce morceau lui a été fourni par un M. Cifflé de Lunéville. Reste l’hypothèse où M. Cifflé aurait, sciemment ou non, envoyé à Oberlin une traduction du Petit Poucet.

Il suffit d’examiner le Ptiat Pousset pour voir que cette opinion est tout à fait inadmissible. Et d’abord ce n’est pas sept, c’est onze enfants que le conte lorrain donne au bûcheron. Ce chiffre de sept, que nous avons déjà rencontré tout à l’heure, Perrault l’a choisi évidemment pour qu’il n’y ait pas un trop grand écart entre l’âge de l’aîné et celui du cadet.

C’est même dans le dessein de rendre le rôle de ce dernier moins invraisemblable qu’il a imaginé que la bûcheronne « allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois. » L’aîné peut ainsi n’avoir que dix ans, quand le plus jeune en a sept.

Dans le conte lorrain, en supposant que la mère accouche chaque année, pour que le cadet ait sept ans, il faut que l’aîné en ait dix-sept. Or, quel moyen de croire qu’un pareil bambin mène des frères qui ont plus que le double de son âge ?

La version lorraine ne tient donc pas compte de la vraisemblance, et ce trait, nous l’avons souvent remarqué, est un de ceux où l’on peut reconnaître qu’un récit a été puisé directement à la source populaire.

Le cadet était si ptiat qui n’ato me pu gran qu’lo, ptiat doye : c’est pourquoi on l’avait appelé lo Ptiat Pousset. Perrault a encore corrigé ce détail, et, toujours en vue de la vraisemblance, il a permis au Petit Poucet de grandir. Pour expliquer son nom, il s’est contenté de dire que « quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce. »

M. Paris trouve que c’est là une explication insuffisante, et il en induit, nous le répétons, que Perrault « a recueilli le conte sans le nom, et réciproquement, et les a rattachés l’un à l’autre. » On voit ce que devient l’induction de M. Paris, si la fiaoue d’Oberlin est originale, comme ce dernier l’assure. Continuons de démontrer qu’elle l’est en effet.

Chez Perrault, il survient une famine qui décide la perte des enfants. Chez Oberlin, la famine est inutile : la misère ordinaire au moyen âge, surtout la misère d’un bûcheron chargé de onze enfants, suffit pour motiver la funeste résolution.

Dans Perrault, le Poucet, pour mieux entendre, se glisse sous l’escabelle de son père ; dans Oberlin, ce détail n’existe pas : une chaumière est un logis assez étroit pour que d’un bout à l’autre on y entende ce qui s’y dit même à voix basse. Habitue aux vastes salons du xviie siècle, Perrault ici s’est fourvoyé dans sa poursuite de la vérité.

Sur la foi d’une version plus brute, il a commis une faute plus grave en menant la mère au bois avec son mari pour perdre les enfants. En pareil cas une mère déclare, comme dans le conte patois, « qu’alle meurerὸ pitô qu’ de les mouënè po celet dains lo bos. Soutiendrez-vous que le conteur lorrain a corrigé Perrault en le traduisant ?

Poursuivons. Avec les dix écus du seigneur, l’homme et la femme chez Perrault commencent par se rassasier, après quoi la femme se met à geindre. L’homme seul « fait ripaille » chez Oberlin mieux renseigné ; la femme pleure et lui dit qu’il sera damné pour avoir perdu ses enfants.

Seule la femme les baise en pleurant à leur retour. L’homme la laisse faire, mais quand les deux gros écus sont mangés, il mène les gars au bois sans rien dire et attend la nuit pour les abandonner. C’est un de ces animaux farouches que peint Labruyère, une âme dure, foulée de misère et que la misère rend impitoyable.

Cette façon plus vraie de nous présenter les choses vient sans doute de l’observation inconsciente d’un narrateur placé plus près de ses personnages. Elle nous prive, du reste, il faut le reconnaître, d’un joli détail, celui des miettes de pain mangées par les oiseaux, et ici Perrault reprend la corde.

Il la garde avec le Poucet qui monte au haut d’un arbre, voit la petite lueur bien loin par de là la forêt, et, plus malin que le héros du conte patois, ne prend pas la maison de l’ogre pour la chaumière de ses parents.

Toute cette partie est d’ailleurs beaucoup trop rapide chez Oberlin. Les incidents n’y sont qu’indiqués, comme dans un fait divers ou plutôt un procès-verbal rédigé par une plume illettrée.

On voit que le conteur ignore ou dédaigne l’art de mettre les faits en scène et d’en extraire l’émotion qu’ils doivent produire. On dirait qu’il a hâte d’en finir, et il laisse dans l’encrier la dernière phrase, sans doute une formule puérile semblable à celle qui termine la version des frères Grimm[3].

C’est ici que Perrault triomphe : il a eu raison de développer tout ce passage, puisqu’il y a trouvé les effets les plus pathétiques ; mais il a eu tort de mener ensuite son héros à la cour et de lui donner le rôle de Mercure.

Ses petits lecteurs ne comprennent rien à ses plaisanteries sur le profit différent que le messager des dames tirait de ses courses, selon qu’il portait les lettres aux maris ou les poulets aux amants.

Je me rappelle que dans mon enfance cette fin, enguirlandée de galanterie, me paraissait interminable. J’ai été, quelques années après, fort surpris de voir qu’elle n’occupait guère plus d’une page.

Les enfants ont un instinct étonnant de la mesure : il leur vient en partie d’ailleurs de la difficulté matérielle qu’ils éprouvent dans leurs premières lectures.

De la comparaison entre le Petit Poucet et le Ptiat Pousset, il résulte, ce nous semble, que le premier brille par cette naïveté étudiée qui est le comble de l’art, et que le second se distingue par la naïveté à l’état brut, la naïveté avant le travail du lapidaire et qui tient à l’ignorance des procédés artistiques.

Disons, si l’on veut, que l’un est naïf et l’autre primitif, en d’autres termes, puisé directement à la source populaire, et non dans le conte de Perrault, ainsi que le prétend M. Paris.

Le recueil catalan lo Rondallayre nous offre un récit intitulé lo Noy Petit, le petit gars, qui se rapproche tout autant de celui de Perrault. Les miettes de pain s’y retrouvent comme les cailloux blancs (qui figurent deux fois), et la mère accompagne le père, quand il va perdre les enfants dans la forêt.

Seulement celui-ci ayant d’abord manifesté l’intention de les tuer, on peut supposer que la mère, qui l’en a dissuadé, le suit pour s’assurer qu’il se contente de les perdre.

Lo Noy Petit diffère du Petit Poucet en ce que les enfants ne sont que trois et que l’ogresse les cache dans une armoire. Pendant la nuit, les jeunes gars prennent les trois filles de l’ogre, les transportent dans l’armoire et les remplacent en leur lit, non sans avoir au préalable fait l’échange des bonnets et des couronnes. Le géant va ensuite à l’armoire et mange ses propres filles.

Il est évident que, si le narrateur avait connu le conte de Perrault, il aurait trouvé plus commodes les deux grands lits dans la même chambre que cette armoire où il faut que des enfants en transportent d’autres sans les réveiller. Il n’eût pas non plus fait manger les trois filles par l’ogre en une seule nuit. Ces exagérations, je le répète encore, sont le fait des conteurs primitifs qui cherchent avant tout à émerveiller l’auditoire et ne tiennent aucun compte de la vraisemblance.

À partir du moment où les enfants se trouvent perdus pour la seconde fois, le plus jeune abandonne la direction de la troupe, qui se gouverne toute seule, ce qui est d’un art peu avancé. En outre, le géant n’a qu’une botte, se posa la bota que feya set lleguas de cami a cada pas, ou les enfants se fourrent, quand ils l’ont dérobée. Cette unique botte rappelle l’auge de chêne où la vieille Yaga poursuit les douze frères d’Impérissable. Au dénoûment le Noy Petit enrichit ses parents en vendant la botte à très-bon prix.

Cette fin vaut mieux que l’action de voler cette excellente ogresse qui a si bien accueilli le Petit Poucet et sa bande ; mais les autres incidents sont d’une invention assez grossière pour qu’on puisse regarder aussi le conte du Rondallayre comme antérieur à la rédaction de Perrault.

Pour croire que lo Noy Petit a sa source dans le Petit Poucet, il faudrait avoir une bien pauvre idée de l’ingéniosité espagnole, idée que dément pour nous d’ailleurs tout ce que nous avons traduit du recueil de Francisco Maspons y Labros[4].

M. Gaston Paris conclut son étude en ces termes : « Ni en Italie, ni en Espagne, ni dans les pays celtiques je n’ai trouvé trace du conte ou du nom. Il est donc permis de croire que le conte du Petit Poucet, dans les traits essentiels que j’ai indiqués, appartient en propre aux Slaves et aux Allemands. » Nous avons vu, au contraire, qu’on trouve trace du conte ou du nom aussi bien en Italie qu’en Espagne et dans les pays celtiques. Concluons donc contre M. Gaston Paris que le Petit Poucet français, comme lo Noy Petit catalan, comme le Ptiat Pousset lorrain, est un conte indépendant du Daümling allemand ou slave, qu’il n’est nullement formé de pièces de rapport, et que, s’il n’est pas la plus ancienne forme de cette odyssée en miniature, ce qu’il me paraît impossible de décider, il existe du moins par lui-même, et est, comme l’autre, de souche populaire.

Je terminerai par une remarque qui prouve qu’on ne saurait s’avancer avec trop de précautions dans l’interprétation des mythes solaires.

M. Hyacinthe Husson trouve que les sept filles de l’ogre peuvent faire penser aux sept sœurs dont il est parlé dans le Véda comme de personnifications des lueurs matinales, ou bien aux sept rayons, aux sept flammes d’Agni, ou encore aux sept esprits du mal qui dans le Zend Avesta sont les adversaires des sept Amschaspands.

Dans le cavalier Basile et dans Grimm, les enfants ne sont que deux ; ils sont trois dans Maspons y Labros, trois de chaque côté ; onze des deux parts dans Oberlin, et douze, douze garçons et douze filles, dans Chodzko. Devant ces variantes, que deviennent les interprétations mythiques de M. Husson[5] ?


  1. i. Hygin, grammairien latin, affranchi d’Auguste, ou, selon d’autres, un grammairien du iie siècle, surnommé Gromaticus (l’arpenteur), rapporte que Thémisto, femme d’Athamas, roi de Thèbes, voulant se défaire des enfants d’Ino, sa rivale, ordonna à une esclave d’habiller pour la nuit ses fils de blanc et de noir ceux d’Ino. L’esclave, qui n’était autre qu’Ino elle-même, fit tout le contraire, et Thémisto, trompée par les apparences, mit à mort ses propres enfants.
  2. i. Nous regrettons de ne pouvoir donner ici, parce qu’elle n’entre pas tout à fait dans notre cadre, la fin d’un conte qui a pour titre : Sheem, l’enfant abandonné. (Légendes indiennes recueillies par C. Mathews chez les peuplades sauvages de l’Amérique, traduction de Mme Frappaz. Hachette, 1861.) Cette ravissante historiette met en scène un enfant recueilli par des loups. Tout en appelant son frère d’une voix lamentable et qui tourne au hurlement, le pauvre petit se transforme peu à peu en loup et achève sa métamorphose au moment où ce frère vient le chercher. Nous avons rarement lu dans le genre fantastique une page aussi belle et aussi attendrissante.
  3. i. Cette suppression est peut-être le fait d’Oberlin, qui est de son temps et ne risque pas sans trembler sa gravité de savant dans une étude sur le patois. Il craint que son travail « ne paraisse poussé trop loin à bien du monde, » il réclame l’indulgence en alléguant que « ce badinage, tout badinage qu’il est, l’a conduit sur un chemin qui n’était ni frayé, ni battu. » Il ne se doute pas le moins du monde qu’il y a rencontré un chef-d’œuvre et, s’il touche à ce chef-d’œuvre, c’est tout simplement pour en retrancher ce qui lui paraît trop indigne de figurer dans son livre.
  4. i. Le même conte se retrouve, sous ce titre, El Hijo menor, dans les Observationes sobre la poesia popular, par Mila y Fontanals, page 182. (Barcelone, 1853.)
  5. À ce propos, pour le cas où quelque mythologue aurait l’idée de chercher des symboles en nos contes flamands, nous croyons devoir le prévenir que la fantaisie personnelle y joue un plus grand rôle que dans les contes de Perrault et de ses successeurs immédiats. Les traditions qui renferment en elles le germe d’un petit drame sont beaucoup moins nombreuses qu’on ne pourrait le croire.
    Les écrivains qui, les premiers, ont exploité la mine, ont naturellement choisi les plus beaux sujets, ceux où le drame était tout indiqué. Pour que les autres devinssent œuvre littéraire, nous avons dû en modifier non-seulement les détails, mais souvent aussi le plan et les principales circonstances. C’est ainsi que tel de nos récits est formé de deux ou trois contes fondus ensemble, tel autre ne doit presque rien ou même absolument rien à l’imagination populaire et est d’invention complète. Notre intention ayant été, non de fournir des racines à la science, mais simplement d’amuser les lecteurs, nous avons cru pouvoir prendre la liberté que, du reste, — nous tenons à le répéter, car c’est une vérité qui sort de cette étude — la plupart des conteurs populaires ont prise tout naturellement par caprice, défaut de mémoire ou même, comme nous, pour mieux présenter les choses.