Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/Peau d’Âne

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L’inceste qui forme le point de départ de Peau d’Ane est regardé comme une des preuves les plus évidentes de son antiquité. Ce conte, en effet, de même que ceux qui nous intéressent aux exploits des voleurs habiles, a dû être inventé à une époque où les lois de la morale n’étaient pas encore fixées.

« On raconte, dit un auteur sanscrit, Koumârila, que Prajâpati, le seigneur de la création, fit violence à sa fille Ouschas. » Cet inceste divin, cité par M. Max Muller dans son History of sanscrit littérature, est peut-être, comme celui d’Indra et d’Ahalyâ, ou encore l’histoire plus connue de Cinyras et de Myrrha, le germe du conte de Peau d’Ane.

L’âne qui devient roi nous apparaît d’abord dans un recueil de contes indiens, qui a pour titre le Trône enchanté. Nous le retrouvons, vers le milieu du xive siècle, dans un fabliau latin de Godfrid deTirlemont, publié par M. Mone, Anzeiger, t. VIII, col. 551. Fils inconnu d’un roi et d’une reine, il épouse, grâce à son talent musical, une belle princesse qui, le soir de ses noces, est toute surprise de voir l’âne se métamorphoser en un prince charmant.

L’Histoire littéraire de France (t. XXIV, pages 431-432) qui analyse l’Asinarius vel Diadema, pense que Godfrid en devait l’idée moins aux Métamorphoses d’Apulée qu’aux fables indiennes dont il circulait en Europe des traductions latines depuis le xie siècle.

Grimm signale, dans un manuscrit latin de la seconde moitié du xve siècle, la légende d’un époux qui, ne devant point être vu de sa femme, se cache sous une peau d’âne. Ce manuscrit a malheureusement été détruit dans l’incendie de la Bibliothèque de Strasbourg, allumé par les bombes prussiennes.

En 1547, Noël du Fail, au chapitre V de ses Propos rustiques et facétieux, fait un tableau de veillée où le bonhomme Robin Chevet conte les contes de la Corneille, de Mélusine, du Loup-garou, de Cuir d’Asnette, des Fées, etc., etc. Cuir d’Asnette ne serait-il pas la même chose que Peau d’Ane ?

En 1550, Straparole nous relate (première Nuit, conte IV) l’histoire de Thibaud, prince de Salerne, qui veut épouser sa fille Doralice, laquelle semble être une Peau d’Ane à l’état d’ébauche et sans la peau traditionnelle.

En 1568 ou 1570, la quatrième édition des Nouvelles récréations et Joyeux devis, de Bonaventure des Perriers, s’augmente d’une trentaine de contes parmi lesquels se trouve (Nouvelle CXXIX) l’aventure de Pernette dont le père voulut qu’elle. « ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre au désespoir et en dégoûter son ami. »

Dans la Gardeuse d’oies près de la fontaine, des frères Grimm (traduction Baudry), la jeune fille se dérobe sous une affreuse peau noire. Dans la Vraie fiancée, du même auteur (traduction N. Martin), l’héroïne revêt successivement trois robes ; l’une ornée d’étoiles de perles, l’autre décorée de lunes d’argent, la troisième enrichie de soleils d’or, pour aller au bal se faire reconnaître de son époux. Elle enterre ses habits et ses bijoux sous une pierre et s’engage chez un paysan comme berger. La fameuse peau et les trois robes jouent à peu près le même rôle dans une version qui porte le titre de Peau d’Ane et que M. J.-F. Bladé a recueillie en Agenais.

Dans les Litauische Maerchen, de Schleicher (page 10), un roi veut épouser sa belle-fille parce qu’elle est la seule qui égale la reine en beauté : avant de s’enfuir, elle lui demande un manteau de peau de porc, un habit d’argent, un anneau de diamant et des souliers d’or.

Après ce conte lituanien, n’oublions pas de mentionner le début de la Mannekine, un des poëmes les plus répandus au moyen âge ; dans la Bibliothèque bleue, l’Histoire de la belle Héleine de Constantinople, mère de saint Martin de Tours en Tourraine et de saint Brice, son frère, et la légende de sainte Dipne ou Dympne que le jésuite Ribadeneira a narrée dans la Fleur des Vies des Saints.

Le cinquième rapport de M. F.-M. Luzel sur les contes populaires des Bretons armoricains, inséré dans les Archives des Missions scientifiques et littéraires, nous donne sous ce titre : le Roi qui voulait épouser sa propre fille, une Peau d’Ane, moins la peau habituelle. Le récit est le même que chez Perrault, sauf qu’au dénoûment le prince, afin de connaître l’héroïne, va se mettre au lit dans la ferme où elle garde les dindons, et se fait passer pour une pauvre femme malade. La dindonnière vient le voir et lui avoue qu’elle est la fille du roi d’Espagne. La Revue des langues romanes, t. V, 2e livraison, page 376, nous offre la Pel d’Ase, un récit du bas Languedoc, qui reproduit également celui de Perrault, avec cette différence que l’âne n’est pas aurifique. La fée, de plus, y donne à l’héroïne une bague qui ne peut aller qu’à son doigt et qui accomplit tous ses désirs.

On trouve une version de Peau-d’Ane, Allerleirauh, avec deux variantes dans les Contes grecs et albanais publiés par M. de Hahn. Le recueil des Contes catalans, lo Rondallayre, en contient deux, la Pell d’Ase et la Gavia d’or, la Cage d’or. Il en existe une autre sous le titre de la Pilusedda dans les Contes siciliens de G. Pitrè. La peau d’âne y est remplacée par une peau de cheval. Les Contes romains recueillis par l’anglais Busk, nous offrent Maria di legno, Marie de bois, qui voyage dans une figure de bois articulée. Les Canti e racconti del popolo italiano, de Domenico Comparera, nous présentent Zuccaccia, Citrouillette, qui, revêtue d’une robe recouverte de morceaux de citrouille, a l’air d’une énorme citrouille qui marche. Citons encore la Princesse peau de chat des Contes irlandais de Patrick Kennedy, etc., etc.

Dans ses Contes populaires de la Grande-Bretagne, M. Loys Brueyre donne, d’après MM. Chambers (Popular rhymes of Scotland) et Campbell (Highlands), deux traditions où le conte de Peau d’Ane se confond avec celui de Cendrillon. Il en induit que Cendrillon et Peau d’Ane sont deux versions différentes de la même histoire. Le dénoûment des deux versions françaises, où l’anneau et la pantoufle jouent le même rôle, semble confirmer cette opinion. Ajoutons, pour finir cette nomenclature trop longue et forcément incomplète, que le prince aux cheveux d’or de notre conte flamand, intitulé Caillou qui biques ! est évidemment un petit-cousin de Peau d’Ane[1].

De toutes ces versions, Perrault a pu connaître le récit de Desperriers et celui de Straparole, l’Histoire de la Belle Héleine et la légende de sainte Dipne.

Les Nouvelles récréations et Joyeux devis comptaient dix-sept éditions au moment où il versifia Peau d’Ane. Il avait sans doute lu les charmantes nouvelles de cet écrivain que Nodier n’a pas craint de présenter comme « le talent le plus naïf, le plus original et le plus piquant de son époque. » Il avait certainement remarqué la dernière : D’une jeune fille surnommée Peau d’Asne et comment elle fut mariée par le moyen que lui donnèrent les petits formiz ; mais il suffit de la parcourir pour s’assurer qu’elle ne lui fut d’aucun secours.

Ce récit, qui n’est qu’attribué à Desperriers et qui, dans tous les cas, est assez pauvre d’invention, a été fait avec des réminiscences de deux contes qui se sont mêlées dans l’imagination du narrateur : celui de Peau d’Ane pour la peau dont le père de la princesse veut qu’elle se couvre et, pour le boisseau d’orge que sa mère exige qu’elle lève grain à grain avec sa langue, celui des Fourmis que, dans une circonstance identique, Apulée met au service de la pauvre Psyché.

Vous trouverez d’ailleurs cette intervention des fourmis, dans lo Turzo d’Oro, du Pentamerone napolitain, et dans la Reine des Abeilles, des frères Grimm, où elle est beaucoup mieux amenée. Les fourmis du conte allemand aident le héros pour le récompenser d’avoir empêché ses frères de bouleverser leur fourmilière.

Perrault ne semble pas s’être servi davantage du récit de Straparole, qui était traduit depuis 1560 et qui, à part le déguisement de l’héroïne, se rapproche davantage de Peau d’Ane.

Thibaud, prince de Salerne, promet à sa femme mourante de ne jamais se remarier, « si l’anneau qu’elle portoit au doigt ne s’accommodoit au doigt de celle qu’il prendroit pour sa seconde femme. » Il est assez curieux que nous trouvions au début de ce conte l’anneau qui sert à dénouer celui de Perrault.

On l’essaye en vain à beaucoup de « pucelles qui en biens et en vertus n’étoient pas inférieures au prince. » Un jour, en dînant avec lui, sa fille Doralice voit l’anneau sur la table et le met à son doigt. Comme il lui va parfaitement, Thibaud conçoit « l’étrange, et diabolique détermination de l’épouser. » La jeune fille désolée confie sa peine à sa nourrice.

« Il y avoit en la chambre de sa feue mère, un beau garde-robe fort magnifiquement ouvré, où la fille tenoit ses riches accoutrements et bagues, et n’y avoit personne qui le pût ouvrir sinon cette sage nourrice, laquelle ôta secrètement toutes les robes qui étoient dedans, et mit dans ce garde-robe d’une certaine liqueur, qui avoit une telle vertu que quiconque en prenoit une cuillerée il vivoit longtemps sans prendre autre réfection, et ayant appelé cette fille, l’enferma là dedans, lui conseillant d’y demeurer jusqu’à ce que Dieu lui envoyât meilleure fortune, et que le père fut hors de cette bestiale délibération[2]. »

Le père, qui ne se doute de rien, vend la garde-robe à un marchand genevois qui l’emporte en Angleterre. Celui-ci la revend au roi du pays, qui ordonne qu’on la place dans sa chambre. Tous les matins, aussitôt que le roi est parti pour la chasse, Doralice sort de sa garde-robe, balaye la chambre, dresse le lit et le sème de roses, de violettes et d’autres fleurs odoriférantes.

Le roi, étonné, guette la mystérieuse chambrière, la surprend, lui fait conter son histoire, l’épouse et en a deux enfants. Le conte ne s’arrête pas là, comme celui de Perrault. Thibaut, « persévérant en son vilain et exécrable vouloir, » s’imagine que Doralice pouvait être dans la garde-robe. Il se met en quête du Genevois, le rencontre, l’interroge et conclut de ses réponses que sa fille est en Angleterre.

Il s’y rend déguisé en marchand de quenouilles et fuseaux d’or et obtient de la reine, en lui faisant cadeau de sa marchandise, la permission de coucher dans la chambre de ses enfants. Il les égorge avec le petit couteau que Doralice porte d’habitude à sa ceinture, remet le couteau « tout seigneux » en sa gaîne et se sauve par la fenêtre.

Convaincue d’infanticide, la reine est condamnée à être « ensevelie nue en terre jusqu’à la gorge, étant nourrie de viandes exquises, afin que, vivant ainsi longuement, les vers lui mangent la chair. »

Thibaud retourne alors à Salerne et confie son crime à la nourrice de sa fille qui, émue de pitié, part en secret pour l’Angleterre et sauve l’infortunée princesse.

Le roi d’Angleterre, pour venger sa femme, assemble une armée considérable, s’empare de Salerne, amène le prince pieds et poings liés en son royaume, le fait tirer, « comme Ganelon, » à quatre chevaux et ordonne qu’on jette ses membres aux chiens.

La seconde partie de ce récit est d’une telle férocité qu’on serait tenté de voir, ainsi que je l’ai dit, dans le conte de Straparole un premier jet de Peau d’Ane, d’où ces horreurs ont disparu quand les mœurs sont devenues moins grossières.

C’est vers la fin du xvi<samll>e siècle que Jean Oudot, imprimeur à Troyes, recueillit dans sa collection de plaquettes les petits romans connus sous les noms de Jean de Paris, Griselidis, les Quatre fils Aymon, Robert le Diable, etc. L’Histoire de la Belle Héleine a pu y entrer à cette époque, car il en existe une édition de Paris, sans date, mais en caractères gothiques.

« Le temps vint, dit l’auteur, que la reine accoucha d’une fille qui eut nom Héleine. Quand elle eut quinze ans, sa mère trépassa, et lorsque le roi eut été veuf pendant quelque temps, il eut en volonté d’avoir sa fille en mariage, car il n’en trouvoit point de si belle que sa femme et sa fille. Il lui en parla, dont elle fut ébahie, et se jeta à genoux devant son père en pleurant. »

Le père s’obstine. Hélène s’enfuit, monte sur un vaisseau, se réfugie d’abord en Flandre, à Port-l’Écluse, puis en Angleterre, comme Doralice. Le roi du pays, « qui, par bonheur, prenoit ses ébats sur le rivage, » l’aperçoit, tombe amoureux d’elle et l’épouse. Il part pour la guerre. Hélène accouche de deux enfants, « les plus beaux qu’on puisse jamais voir. » La reine mère, outrée du mariage de son fils avec une aventurière, écrit au roi que sa femme est accouchée de deux chiens, « les plus laides, plus hideuses bêtes qui furent jamais ; » elle l’engage à envoyer l’ordre de les mettre à mort, « car ce ne sont choses à garder, » etc.

Dans une des versions du Chevalier au Cygne, la jeune reine accouche de sept beaux enfants qui ont au cou une chaîne d’argent. Sa belle-mère leur substitue sept petits chiens. Semblable substitution se rencontre fréquemment dans les contes russes et italiens. L’Histoire de la Belle Héleine a été composée, comme on le voit, avec des fragments de différentes traditions, tant bien que mal assemblés. C’est là sans doute une de ces imitations de Peau d’Ane que dans le Roman comique on craint d’entendre raconter par Ragotin.

Peau d’Ane a passé presque tout entière dans la légende de Sainte Dipne ou Dympne. Cette légende se trouve dans la Fleur de la Vie des Saints du jésuite Pierre Ribadeneira, qui a paru à Madrid en 1616, qui a été plusieurs fois traduite en français, mais que les premiers travaux des Bollandistes (1643) ont complètement discréditée. La Fleur des Vies des Saints fourmille d’un si grand nombre de fables et de contes qu’Abel Servien, le célèbre diplomate, n’appelait jamais Pierre Ribadeneira que Petrus de Badinerria.

Fille chrétienne d’un roi païen d’Irlande qui veut l’épouser, Dipne demande quarante jours de délai et se recommande à Dieu. Cependant son père lui donne tous les matins des bijoux et de belles robes pour ses noces. Le délai étant près d’expirer, sur le conseil du prêtre Gerbern, elle exige, pour gagner du temps, plusieurs joyaux précieux qu’elle croit introuvables. On les lui apporte et elle se décide à prendre la fuite. Accompagnée de Gerbern, elle part, comme Hélène, pour la Flandre, elle arrive à Anvers et les fugitifs se font construire une cabane dans un bois peu éloigné.

Le roi se met à leur poursuite, débarque à Anvers, trouve dans une auberge de la monnaie d’Irlande et, guidé par cet indice, découvre la retraite de sa fille. Comme elle ne veut pas lui céder, il commande qu’on égorge Gerbern, qu’on coupe la tête à Dipne et va se pendre.

Cette légende n’est évidemment que le conte de Peau d’Ane dépouillé de son merveilleux et arrangé par un hagiographe à court d’invention. La Barbe bleue nous fournira un autre exemple de ces emprunts aux vieilles traditions, débris des religions mortes, qui font penser à ces dieux païens qu’à Rome, dans les premiers temps du christianisme, on transforma en apôtres et en martyrs.

Il est évident que Perrault ne doit rien à cette légende, pas plus qu’à l’Histoire de la Belle Héleine. L’anonyme du recueil de Moëtjens nous attestera, du reste, tout à l’heure qu’il s’est contenté de suivre pas à pas le récit des nourrices.

Le conte de Peau d’Ane est, dit-on, « un des chefs-d’œuvre du genre, un des mieux inventés, un des plus variés pour les événements. » Ainsi s’exprime M. Walckenaer. Je ne partage pas entièrement cette opinion, mais il est certain que Peau d’Ane est un des contes qui ont fait la plus grande fortune. Au xviie siècle, il était à ce point répandu que son titre servait à désigner le genre. Nous avons vu dans l’Introduction, par la phrase de La Porte et celle de Perrault, qu’on disait indifféremment des contes de Peau d’Ane ou de la Mère l’Oye. Citons encore ces expressions d’Oudin, Curiosités françaises (1649) : « Contes de Peau d’asnon, Contes aux vieux loup[3] ou Contes de ma commère l’Oye. ».

Depuis lors Peau d’Ane a perdu de son éclat. Est-ce à cause des rimes dont Perrault l’a affublée ? En revanche, Barbe bleue et le Petit Poucet semblent s’être partagé son héritage et, aujourd’hui, au lieu de : « Faites-nous des contes de Peau-d’Ane, » on dirait certainement : « Faites-nous des contes de Barbe bleue ou du Petit Poucet. » Ce résultat est dû évidemment à la prose de Perrault, et c’est le plus haut degré de gloire où puisse atteindre un écrivain.

Peau d’Ane ne paraît point avoir joui de cette suprématie chez les autres peuples. Ce qui lui a valu en France cet immense succès, ce n’est pas la situation de l’héroïne, qu’on retrouve non moins touchante dans une foule d’autres contes, ce sont ses trois robes qui font un si brillant contraste avec son horrible déguisement. L’attention s’est accrochée à ce détail pittoresque, l’imagination s’en est amusée et la mémoire l’a retenu. Quant à l’âne qui enrichit de louis d’or « sa blonde litière, » il est bien mieux à sa place dans la Table, l’Ane et le Bâton merveilleux, des frères Grimm (traduction Baudry), car au commandement de bricklebrit, on l’y voit agir sous les yeux du lecteur[4].

L’anonyme du recueil de Moëtjens a maltraité Peau-d’Ane plus encore que Griselidis. Il commence par lui chercher noise sur le manque de logique dans la déduction et de justesse dans l’expression des idées. Toutes ces critiques sont fondées, mais comme elles n’ont trait qu’au style, nous nous dispenserons de les relever : nous savons ce que vaut la versification de Perrault.

Cette querelle sur l’impropriété des termes le mène à signaler une faute plus considérable.

« J’ai lu quatre fois, dit-il, le conte d’un bout à l’autre avec assez d’attention, et cependant je n’ai aucune idée de Peau d’Asne dans son déguisement à quoi je puisse me fixer. Tantôt je me la représente barbouillée et noire comme une bohémienne, avec sa peau d’asne qui lui sert d’écharpe ; tantôt je m’imagine que la peau d’asne est comme un masque sur son visage, et qu’elle y est tellement jointe que les spectateurs la prennent pour sa peau naturelle ; quelquefois pour lui changer les traits et pour la rendre aussi dégoûtante que le veut l’autheur, je conçois qu’elle s’est fait un fard de laideur, avec de la vieille graisse et de la suye de cheminée, et qu’elle s’en est mis deux poulces d’épais sur le visage : mais après tout cela, je ne trouve pas mon compte et le poëte qui n’a pas pris soin de m’apprendre en quoi consistoit ce déguisement, détruit lui-même par quelques mots en passant tout ce que je tâche d’imaginer là-dessus. » Le critique, en un style d’ailleurs assez lâche, emploie sept pages à faire la preuve de ce qu’il avance, après quoi il conclut en ces termes :

« Quand les nourrices content Peau d’Asne aux petits enfants, elles n’y regardent pas de si près ; tout passe à la faveur de l’admiration et de l’étonnement où les mettent toutes les choses extraordinaires. Mais notre autheur a dû prévoir que Peau d’Asne contée en beaux vers trouveroit des lecteurs qui demanderoient de la justesse et de l’exactitude en son conte, comme de la raison et de la rime dans sa poésie ; il me semble que ce n’est pas trop demander d’un autheur, que de vouloir qu’il nous donne une idée distincte de son héroïne, et d’une espèce de métamorphose qui fait le ressort de toute sa pièce ; il avoit pour cela une facilité la plus grande du monde ; il n’avoit qu’à vouloir, son sujet lui auroit obéi, ayant à sa disposition tout le pouvoir d’une fée.

« N’étoit-il pas aisé… de faire de la peau tout ce qui étoit nécessaire pour le déguisement ; car, ce que fait un corroyeur pour donner de l’apprêt à ses cuirs, la fée pouvoit le faire d’un coup de sa baguette sur la peau de l’asne, et en faire un étuy pour le visage et les mains de la princesse ; il n’eût pas coûté davantage ensuite pour appliquer si juste cet étuy par art de fée, que les spectateurs eussent pris la peau grise, épaisse et raboteuse pour la véritable peau. Avec le reste, sans art et sans apprêts, la princesse pouvoit en faire une écharpe ou une palatine, et cacher autant sa qualité par ce déguisement que sa beauté sous son étuy…

« Il pourroit bien être que c’est de cette sorte que la fable se débitoit et se rendoit intelligible dans son origine ; mais comme elle est fort vieille et que la tradition en a passé au travers de plusieurs siècles par les mains d’un peuple fort imbécile de nourrices et de petits enfants, il n’y auroit rien de surprenant que le conte manquât aujourd’hui de quelqu’une de ses principales circonstances, capable de donner de la lumière à tout le reste.

« Mais il y avoit lieu d’attendre qu’un autheur aussi ingénieux que le nôtre répandroit un peu de son bon esprit sur la fable et ne la conteroit au public tout à fait aussi obscure et aussi confuse que sa nourrice la lui a contée à lui-même autrefois pour l’endormir. »

L’anonyme n’eût peut-être pas tant insisté, si l’auteur de Peau d’Ane, qui avec ses contes en prose trouvera si bien la mesure, n’avait pris, ici comme pour Griselidis, un trop grand soin d’introduire la vraisemblance dans ces récits populaires qui s’en passent la plupart du temps. Nous avons vu que deux versions italiennes cachent l’héroïne, la première, dans une figure de bois articulée, la seconde, sous l’apparence d’une énorme citrouille ; nous verrons tout à l’heure que la version allemande de Grimm se contente de couvrir ses épaules de fourrures et sa figure de suie, sans s’inquiéter si cet accoutrement et ce masque suffisent pour déguiser une princesse. Quant à la version napolitaine, avec sa métamorphose en ourse par le moyen d’un petit bâton, elle donne raison à l’anonyme au point de faire croire qu’il la connaissait.

Il y a une autre critique qu’il oublie d’adresser à Perrault. Ainsi nous comprenons très-bien dans Cendrillon qu’on se mette en quête de la ravissante inconnue qui a perdu sa pantoufle, mais à quoi bon cette recherche pour la bague de Peau d’Ane ? Le prince se doute parfaitement d’où elle vient. S’il est si malade qu’on n’ose rien lui refuser, que n’envoie-t-il tout droit chercher celle qui doit le guérir ?

Dans l’édition de 1781, près d’un siècle après la publication de Peau d’Ane, apparut pour la première fois la version en prose. L’auteur de cette paraphrase assez plate se permet d’ajouter au texte des enjolivements d’un goût douteux ; mais il a compris qu’il fallait développer ce passage et il a très-bien indiqué qu’en prenant un détour le prince a pour but de faire accepter plus facilement son étrange fiancée.

« Je n’ai point dessein, dit-il à ses parents, de faire une alliance qui vous déplaise ; et pour preuve de cette vérité, c’est que j’épouserai celle à qui cette bague ira, quelle qu’elle soit ; et il n’y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt sera une rustaude ou une paysanne. »

Plus loin il a beaucoup mieux ménagé le grand effet de la métamorphose finale. Chez Perrault l’essai de la bague se fait devant le prince, puis on veut mener la jeune fille au roi. Elle demande qu’on lui donne le temps de changer de toilette et elle entre au palais, pompeusement parée. La scène est divisée en deux parties dont la première n’est guère qu’indiquée.

Dans la version en prose, l’infante, qui a entendu le bruit des tambours et le cri des hérauts d’armes, se doute de quelque chose : elle « se coiffe plus soigneusement et met son beau corps d’argent avec le jupon plein de falbalas, de dentelles d’argent, semé d’émeraudes. » Aussitôt qu’on heurte à la porte, elle revêt vivement sa peau d’âne et suit les courtisans qui l’emmènent avec de grands éclats de rire. Étonné d’un pareil accoutrement, le prince n’ose croire que ce soit la jeune fille qu’il a vue si pompeuse et si belle.

« — Est-ce vous, lui dit-il, qui logez au fond de cette allée obscure, dans la troisième basse-cour de la métairie ?

« — Oui, seigneur, répondit-elle.

« — Montrez-moi votre main, dit-il en tremblant et en poussant un soupir. »

Alors de dessous la peau noire sort une petite main délicate, blanche et couleur de rose, ou la bague s’ajuste sans peine au plus joli petit doigt du monde ; l’infante fait un mouvement, la peau tombe, la princesse ravissante apparaît ; tout faible qu’il est, le prince se jette à ses genoux et les serre avec une ardeur qui la fait rougir.

La scène, on le voit, est ramassée en un seul point, et, malgré la faiblesse du style, présentée d’une façon très-vive. Tout n’est malheureusement pas de cette force dans cette version, et Peau d’Ane est encore à refaire ; mais qui oserait toucher à un sujet que Perrault a traité, l’eût-il d’ailleurs encore plus gâté par sa difficulté à manier le vers ?

Nous donnons in extenso ci-après les deux versions qui nous ont paru les plus dignes d’entrer en parallèle avec la version française. Chose curieuse et que nous ne retrouverons pas au cours de cette étude, le récit français est le plus compliqué. Dans Peau de toutes bêtes, le conte allemand, les mêmes effets se répètent jusqu’à satiété et presque toujours dans les mêmes termes. Cette circonstance est un argument en faveur de son ancienneté ; on pourrait y voir aussi une preuve d’intégrité, si la noix où la princesse serre ses robes et ses bijoux ne faisait supposer l’intervention d’une fée que la tradition aura perdue dans son passage à travers les générations.

Les trois fameuses robes y sont à peu près les mêmes, la noix fée vaut bien la cassette qui suit sa maîtresse sous terre, enfin le manteau de mille fourrures est d’une fantaisie plus grandiose que l’âne aurifique qui, chez Perrault, ne joue aucun rôle de son vivant. Le récit a plus de rapidité qu’on n’en trouve d’habitude dans les narrations allemandes ; mais, comme les contes anglais que nous avons mentionnés plus haut, il a le tort de se confondre beaucoup plus que le récit français avec celui de Cendrillon.

Pour le dire en passant, cette ressemblance dans les dénoûments de Peau d’Ane et de Cendrillon prouve que Perrault ne touchait pas aux grandes lignes des traditions qu’il puisait à la source populaire. Nous en rencontrerons plus loin d’autres preuves.

Le conte du Pentamerone, l’Ourse, est par le fond le plus simple des trois : âne qui fait de l’or, robes merveilleuses, bijoux, cassette, anneau, il se passe de tous les accessoires ; la métamorphose de l’héroïne en ourse lui suffit. Ce conte a dû être d’ailleurs considérablement retravaillé dans la forme. Les traits de satire à l’adresse des femmes et l’énumération du début, que Perrault a réservée pour la fin, ne sont pas des produits de l’imagination populaire, pas plus que les invocations du prince à la bête qui l’a énamouré. L’auteur n’a guère de commun avec Straparole que le détail des roses que Prétiosa sème sur son lit, et son dénoûment est amené d’une façon plus naturelle que dans les autres contes.

Au moment d’aborder le Pentamerone, nous engageons encore une fois le lecteur à ne pas s’effaroucher des excentricités du style. Le cavalier Basile est, nous le répétons, un homme d’esprit qui s’amuse : il jongle avec les métaphores comme un bateleur qui sur la place publique fait scintiller au soleil des boules de cuivre et quelquefois des boules d’or.


  1. i. On pourrait citer encore le commencement de l’épisode d’Éléonore d’Aquitaine dans le Victorial, de la légende de Santa Uliva, de la Historia del rey de Hungria, de la Figlia del re di Dacia, etc., etc.
  2. 1. Cette garde-robe pourrait bien avoir suggéré à Calderon l’idée de l’armoire dont se sert l’héroïne de son Esprit follet pour intriguer l’homme qu’elle veut épouser. Elle a pu provenir elle-même de la grande harpe où, dans les Nibelungen, Heimi enferme la prétendue fille de Sigurd et de Brynhild, en la nourrissant d’un oignon « si nutritif qu’il suffisait d’en manger pour n’avoir pas besoin d’autres aliments. » Ajoutons que, dans la suite de l’histoire, les ravisseurs de l’enfant lui donnent le nom de Krâka (corneille), lui rasent la tête, l’enduisent de poix, lui rabattent sa coiffure, la couvrent de haillons et l’occupent aux plus vils travaux afin de dissimuler sa beauté.
  3. 1. Sans doute le loup du Petit Chaperon rouge.
  4. 1. Il est à remarquer que, comme les dieux antiques, les héros de Perrault ont chacun leur attribut, un détail qui frappe l’esprit et s’impose à la mémoire. L’héroïne des Souhaits ridicules a son aune de boudin ; Peau d’Ane, sa peau et ses robes ; la Belle au bois dormant, son château enchanté ; le Chaperon rouge, son chaperon ; la Barbe bleue, sa barbe ; le Chat botté, ses bottes ; l’héroïne des Fées, ses pierres précieuses ; Cendrillon, sa pantoufle ; le Petit Poucet, ses cailloux ; Riquet lui-même a sa houppe et Griselidis aurait certainement sa chemise, si Perrault avait écrit le conte en prose.