Les Contes du lundi/Alsace ! Alsace !

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Paris : A. Lemerre (p. 152-159).

J’ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de mes meilleurs souvenirs.

Non pas cet insipide voyage en chemin de fer dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur… La belle façon de voyager, et comme tout ce qu’on a vu ainsi vous reste bien !

Maintenant surtout que l’Alsace est murée, il me revient de ce pays perdu toutes mes impressions d’autrefois avec cette saveur d’imprévu des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent comme des rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de soleil ; où l’on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante d’un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la plaine…

Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied.

« Mossié !… Mossié ! c’est quatre heures ! » nous criait le garçon d’auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines d’hôtellerie où le feu s’allume de bonne heure, avec ces frissonnements de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en route !

C’était dur au premier moment. À cette heure-là, toutes les fatigues de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux et dans l’air. Peu à peu, cependant, la rosée froide se dissipe, la brume s’évapore au soleil… On va, on marche… Quand la chaleur devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d’une source, d’un ruisseau, et l’on s’endormait dans les herbes au bruit de l’eau courante pour être éveillé par l’élan d’un gros bourdon qui vous frôlait en vibrant comme une balle... La chaleur tombée, on se remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l’on se couchait, harassé, soit dans un lit d’auberge, soit dans une grange ouverte, ou bien au pied d’une meule, à la belle étoile, parmi des murmures d’oiseaux, des fourmillements d’insectes sous les feuilles, des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui, dans la grande fatigue, semblent des commencements de rêve…

Comment s’appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous rencontrions espacés au bord des routes ? Je ne me rappelle plus aucun nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le Haut-Rhin, qu’après en avoir tant traversé à différentes heures, il me semble que je n’en ai vu qu’un ; la grande rue, les petits vitraux encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à claire-voie où les vieux s’appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route… Le matin, quand nous passions, tout cela dormait. À peine entendions-nous remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous les portes. Deux lieues plus loin, le village s’éveillait. Il y avait un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis ; lourdement les vaches allaient à l’abreuvoir en chassant les mouches avec leurs longues queues. Plus loin encore, c’était toujours le même village, mais avec le grand silence des après-midi d’été, rien qu’un bourdonnement d’abeilles qui montaient en suivant les branches grimpantes jusqu’au faîte des chalets, et la mélopée traînante de l’école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec une plaque d’assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient, on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d’où…

Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c’est le village alsacien, le dimanche matin, à l’heure des offices ; les rues désertes, les maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant leur porte ; l’église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons mourants et roses qu’ont les cierges au grand jour, le plain-chant entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane écarlate traversant lestement la place, tête nue, l’encensoir à la main, pour aller chercher du feu chez le boulanger…

Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient se perdre dans les coins de marécage tout bourdonnant d’insectes. De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines d’herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c’était le canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée, emprisonnée d’étroites rives. Çà et là, sur la berge, une cabane d’éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l’écluse, et, dans les jaillissements d’écume, de grands trains de bois qui s’avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal.

Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous reprenions la grand-route droite et blanche, plantée de noyers aux ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa droite, le Schwartzwald de l’autre côté.

Oh ! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j’ai faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans l’herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s’appelaient d’un champ à l’autre et la grand-route qui faisait son train mélancolique au-dessus de nos têtes. C’était un juron de roulier, un grelot, un bruit d’essieu, le pic d’un casseur de pierres, le galop pressé d’un gendarme effarant un grand troupeau d’oies en marche, des colporteurs harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s’en aller dans une petite traverse bordée de haies sauvages, où l’on sentait un hameau, une ferme, une vie isolée tout au bout…

Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent, les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d’un champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s’ouvrir, les auberges pleines, et l’averse, cette bonne averse des jours d’été, si vite évaporée dans l’air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des troupeaux et jusqu’à la houppelande du berger.

Je me souviens d’un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers bois en descendant du Ballon d’Alsace. Quand nous quittâmes l’auberge d’en haut, les nuages étaient au-dessous de nous.

Quelques sapins les dépassaient du faîte ; mais, à mesure que nous descendions, nous entrions positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous fûmes pris, enlacés dans un réseau d’éclairs. Tout près de nous un sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin de schlittage, nous vîmes à travers un voile d’eau ruisselante un groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées, serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains leurs tabliers d’indienne et de petits paniers d’osier remplis de mirtilles noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du fond du rocher ressemblaient aussi à des myrtilles mouillées. Ce grand sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine Schmidt…

Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rouge-Goutte ! Quel beau feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l’omelette sautait dans la flamme, l’inimitable omelette d’Alsace, craquante et dorée comme un gâteau.

C’est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante :

Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs s’égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s’abattaient sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur, c’était sinistre, ce pillage… Debout devant son champ ruiné, un grand paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir vague, comme s’il s’était dit que sous les épis couchés sa terre lui restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre est là, il ne faut pas désespérer.