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Les Contes du lundi/Le Prussien de Bélisaire

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Paris : A. Lemerre (p. 93-100).


LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE



Voici quelque chose que j’ai entendu raconter cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner l’accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j’ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire :

« … C’était le lendemain de l’amnistie (Bélisaire voulait dire l’armistice). Ma femme nous avait envoyés, nous deux l’enfant, faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions là-bas au bord de l’eau et dont nous étions sans nouvelles depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d’emmener le gamin. Je savais que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n’en avais pas encore vu en face, j’avais peur de me faire arriver quelque histoire. Mais la mère en tenait pour son idée : « Va donc ! va donc ! ça lui fera prendre l’air à cet enfant. »

« Le fait est qu’il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq mois de siège et de moisissure !

« Nous voilà donc partis tous les deux, à travers champs. Je ne sais pas s’il était content, le mioche, de voir qu’il y avait encore des arbres, des oiseaux, et de s’en donner de barboter dans les terres labourées ! Moi, je n’y allais pas d’aussi bon cœur ; il y avait trop de casque pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu’à l’île on ne rencontrait que ça. Et insolents !… Il fallait se tenir à quatre pour ne pas taper dessus… Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai ! c’est en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés chez nous, s’appelant d’une fenêtre à l’autre et faisant sécher leurs tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que l’enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait trop, je me pensais en le regardant : « Chaud là, Bélisaire !… Prenons garde qu’il n’arrive pas malheur au moutard. » Rien que ça m’empêchait de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que je l’emmène avec moi.

« La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille et le dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça sentait le Prussien partout, mais on n’en voyait nulle part… Pourtant il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J’avais là un petit établi où je m’amusais à faire des bricoles le dimanche. Je dis à l’enfant de m’attendre, et je descendis voir.

« Pas plus tôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux et vient vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je ne comprends pas. Faut croire qu’il avait le réveil bien méchant, cet animal-là ; car, au premier mot que j’essayai de lui dire, il se mit à tirer son sabre…

« Pour le coup, mon sang ne fit qu’un tour. Toute la bile que j’amassais depuis une heure me sauta à la figure… J’agrippe le valet de l’établi et je cogne… Vous savez, compagnons, si Bélisaire a le poignet solide à l’ordinaire ; mais il paraît que ce jour-là j’avais le tonnerre de Dieu au bout de mon bras… Au premier coup, mon Prussien fait bonhomme et s’étale de tout son long. Je ne le croyais qu’étourdi. Ah ! ben, oui… Nettoyé, mes enfants, tout ce qu’il y a de mieux, comme nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi !

« Moi, qui n’avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi… Un joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme des copeaux de frêne. J’en avais les deux jambes qui me tremblaient en le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s’ennuyait là-haut, et je l’entendais crier de toutes ses forces : « Papa ! papa ! »

« Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout d’un coup : « S’ils entrent, l’enfant est perdu… ils vont tout massacrer. » Ce fut vite fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le Prussien sous l’établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.

« — Arrive…

« — Qu’est-ce qu’il y a donc, papa ? Comme tu es pâle !…

« — Marche, marche. »

« Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu’on courait, qu’on criait derrière nous. Une fois, j’entendis un cheval nous arriver dessus à grande volée ; je crus que j’allais tomber de saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. Saint-Denis était plein de monde. Il n’y avait pas de risque qu’on nous repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d’y mettre le feu, quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça pouvait lui faire arriver de la peine, ce soldat tué près de chez lui. Vraiment ce n’était guère crâne de se sauver de cette façon-là.

« J’aurais dû m’arranger au moins pour le faire disparaître… À mesure que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il n’y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au rempart, je n’y tins plus :

« — Va devant, que je dis au mioche. J’ai encore une pratique à voir à Saint-Denis. »

« Là-dessus je l’embrasse et je m’en retourne.

Le cœur me battait bien un peu ; mais, c’est égal, je me sentais à l’aise de n’avoir plus l’enfant avec moi.

« Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. J’ouvrais l’œil, vous pensez, et je n’avançais qu’une patte après l’autre. Pourtant le pays avait l’air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire ; c’étaient les Prussiens qui faisaient l’appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long des clôtures, j’aperçus le père Jacquot dans la cour, en train d’étendre ses éperviers. Décidément on ne savait rien encore… J’entre chez nous. Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses coteaux ; il y avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment, je crus que le mort allait revenir… mais non ! sa tête était lourde, froide. Je m’accouvai dans un coin, et j’attendis ; j’avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés…

« Je ne sais pas si c’est le voisinage du mort, mais elle m’a paru joliment triste, ce soir-là, la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui sonnaient trois par trois : Ta ! ta ! ta ! Une vraie musique de crapaud. Ce n’est pas sur cet air-là que nos lignards voudraient se coucher, eux…

« Pendant cinq minutes, j’entendis traîner des sabres, taper des portes ; puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler :

« Hofmann ! Hofmann ! »

« Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille… Mais c’est moi qui me faisais vieux !… À chaque instant je m’attendais à les voir entrer dans le sous-sol. J’avais ramassé le sabre du mort, et j’étais là, sans bouger, à me dire en moi-même : « Si tu en réchappes, mon petit père… tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de Belleville !… »

« Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se décidèrent à rentrer. J’entendis leurs grosses bottes dans l’escalier et, au bout d’un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de campagne. Je n’attendais que cela pour sortir.

« La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. Je redescends vivement, je tire mon Hofmann de dessous l’établi, je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de commissionnaire… C’est qu’il était lourd, le brigand !… Avec ça la peur, rien dans le battant depuis le matin… Je croyais que je n’aurais jamais la force d’arriver. Puis, voilà qu’au milieu du quai je sens quelqu’un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne… C’était la lune qui se levait… Je me dis : « Gare, tout à l’heure… les factionnaires vont tirer. »

« Pour comble d’agrément, la Seine était basse. Si je l’avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette… J’entre, j’avance… Toujours pas d’eau… Je n’en pouvais plus : j’avais les articulations grippées… Finalement, quand je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme… Va te promener, le voilà qui s’envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse… hue donc !… Par bonheur, il arrive un coup de vent d’est. La Seine se soulève, et je sens le macchabée qui démarre tout doucement. Bon voyage ! j’avale une potée d’eau et je remonte vite sur la berge.

« Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l’air d’un bachot. C’était mon Prussien qui descendait du côté d’Argenteuil, en suivant le fil de l’eau. »