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Les Conversations d’Émilie/05

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Humblot (1p. 96-129).

CINQUIEME
CONVERSATION.



Emilie.

Etes-vous ſeule, Maman ?


La Mere.

Oui. Pourquoi ? Entrez donc.


Emilie.

Je n’oſe me montrer ; je vous ferais peur.


La Mere.

Peur ! Et comment ?


Emilie.

Tenez, voyez comme me voilà faite.


La Mere.

Ah !… En effet, vous voilà jolie perſonne. Une boſſe au front, le nez enflé, le menton écorché… Où donc vous êtes-vous ſi bien accommodée ?


Emilie.

Heureuſement ce ne ſera rien. J’ai beaucoup ſaigné du nez, & ma bonne dit que c’eſt une bonne marque. Je vous avoue, Maman, que je me ſuis cru tuée.


La Mere.

Vous avez donc fait une chute ?


Emilie.

Mon dieu oui. C’eſt ſingulier comme les malheurs arrivent quand on y penſe le moins. Je me promenais dans le jardin. Ma bonne était un peu derriere moi, à cueillir, je crois, du thym. Je tourne dans une allée. J’y trouve cette grande échelle qui eſt ſur des roulettes. Elle vient d’être repeinte. Elle eſt d’un verd ſi beau, ſi luiſant, quand le ſoleil donne deſſus. Ne voilà-t-il pas que, ſans rime ni raiſon, l’envie me prend d’y grimper. Je crois pourtant que je ne voulais pas monter bien haut. Eh bien, Maman, à la quatrième, ou tout au plus à la cinquième… mais ce n’était, je crois, qu’à la quatrieme marche… le pied m’a gliſſé, ou les deux à la fois. Je ne ſais pas trop comment je ſuis arrivée à terre ; mais tant y a que me voilà avec le front cogné & le viſage en compote. J’ai auſſi un genou tout écorché ; ma bonne y a mis de l’eau de boule. Je vous aſſure, Maman, que cela me fait beaucoup de mal, ſi je voulais m’en vanter.


La Mere.

Il faut apparemment que ce ſoit une choſe bien utile ou bien glorieuſe de monter ſur une échelle repeinte & luiſante, puiſqu’on s’expoſe pour cela, ſi ce n’eſt à ſe tuer, du moins à s’eſtropier ou à ſe défigurer pour le reſte de ſes jours.


Emilie.

Comment, ma chère Maman, eſt-ce que je reſterai défigurée ?


La Mere.

Vous conviendrez du moins que vous n’avez rien négligé pour vous procurer cet avantage.


Emilie.

Quel avantage !


La Mere.

J’avoue qu’il ſerait un peu fâcheux d’être obligée de porter toute ſa vie une mouche au bout de ſon nez, pour une expérience ſi peu néceſſaire.


Emilie.

Craignez-vous cela, ma chère Maman ?


La Mere.

Ce ne ſera pas du moins votre faute, ſi vous en êtes quitte à meilleur marché.


Emilie.

Mais auſſi, pourquoi ma bonne ne m’a-t-elle pas avertie ? Elle aurait tout auſſi bien cueilli ſon thym & ſa lavande après, & n’aurait pas eu la peine de me baſſiner.


La Mere.

Comment votre bonne pouvait-elle prévoir qu’une petite fille, pas plus haute qu’un chou, aurait la fantaiſie de grimper ſur une échelle ? Cela ne peut ſe deviner raiſonnablement, parce que cela n’arrive pas une fois en cent ans.


Emilie.

Mais, Maman, je ſuis trop jeune pour me garder toute ſeule, & il me ſemble que c’eſt pour cela que ma bonne eſt auprès de moi.


La Mere.

Pour vous garder ! Jamais je ne l’en ai chargée, & ſi je l’avais voulu, je crois qu’elle n’y aurait conſenti ſous aucune condition. Croyez-vous de bonne foi qu’on puiſſe garder un enfant qui ne ſe garde pas lui-même, qui n’a pas aſſez de raiſon pour ſe dire : Le plaiſir de monter ſur une échelle, quelque grand qu’il ſoit, ne vaut pas le riſque de ſe caſſer le cou ; & qui exige enfin que les étrangers prennent plus d’intérêt à lui qu’il n’y en prend lui-même ?


Emilie.

Pourquoi donc avez-vous mis ma bonne auprès de moi ?


La Mere.

Je l’ai chargée de vous avertir des dangers que vous ne connaiſſez pas, des riſques que vous pourriez courir à votre inſu. Une fois avertie, c’eſt à votre volonté, à votre prudence, à vous en préſerver. Votre ſûreté & votre conſervation ne peuvent être que votre propre ouvrage ; & fi vous négligez ce ſoin, je vous entourerais en vain de bonnes & de ſurveillantes, vous ſeriez à tout inſtant la victime des dangers qu’un enfant peut rencontrer dans ſon chemin.


Emilie.

Je vous aſſure, Maman, que je ne ſavais pas cela. Je croyais que je pouvais faire tout ce que ma bonne ne me défendait pas.


La Mere.

Vous a-t-elle jamais défendu de vous jetter par la fenêtre ?


Emilie.

Non, Maman.


La Mere.

Et pourquoi ne l’avez-vous pas tenté ?


Emilie.

Je ſais bien qu’on ſe tuerait.


La Mere.

Vous pouviez tout auſſi bien ſavoir qu’on ſe tue en tombant du haut d’une échelle.


Emilie.

Il eſt vrai que ſi je n’étais pas tombée ſur un tas énorme de feuilles, je ne me ſerais peut-être jamais relevée.


La Mere.

Et puis, je voudrais ſavoir une choſe.


Emilie.

Quoi donc ?


La Mere.

Si les jeunes perſonnes qui déſirent ſi fort qu’on les avertiſſe de ce qui peut leur être nuiſible ; qu’on leur défende ce qu’il ne convient pas de faire, ſont toujours bien diſpoſées à ſe conformer aux avis qu’elles reçoivent.


Emilie.

Eſt-ce de moi que vous parlez, ma chere Maman ?


La Mere.

Je vous le demande.


Emilie.

A vous dire la vérité, quand on me défend une choſe, je ne la fais point, mais je crois pourtant que j’ai quelquefois envie de la faire, pour voir ſi l’on m’a dit la vérité ; & ſi l’on me laiſſait ſeule, là tout de ſuite, je ne ſais ce qui en arriverait.


La Mere.

Vous voyez que la méthode de vous défendre, tantôt ceci, tantôt cela, n’eſt pas auſſi bonne que vous me l’aviez aſſuré.


Emilie.

Il eſt vrai que quand c’eſt moi qui me ſuis dit : Je ne veux pas faire cela, ma volonté eſt bien ferme, & que je n’ai pas la tentation d’y manquer.


La Mere.

De ſorte que je puis compter que vous n’aurez plus envie de grimper ſur les échelles luiſantes.


Emilie.

Ah, vous pouvez dormir tranquille fur ce point.


La Mere.

Avouez que la leçon de l’expérience eſt bien ſupérieure à toutes les leçons des bonnes. Il eſt vrai que vous auriez eu celles-ci pour rien, & que l’autre vous a valu une écorchure au genou, une boſſe au front & une mouche ſur le bout du nez.


Emilie.

Mais pas pour toujours ; n’eſt-il pas vrai ?


La Mere.

Il faut l’eſpérer. Au reſte, une leçon qui empêche qu’on ne ſe caſſe le cou de gaieté de cœur, vaut bien la peine d’être achetée un peu cher.


Emilie.

Ah, ma chere Maman, diſpenſez-moi de la mouche.


La Mere.

Si cela dépend de moi, vous ſerez diſpenſée de tout mal. Ce qui me conſolerait de votre accident, c’eſt ſi vous l’aviez mérité d’une maniere honorable.


Emilie.

Comment honorable ?


La Mere.

Oui, honorable. Par exemple, en courant au but à l’envi avec vos compagnes de promenade, ou en faiſant d’autres exercices utiles avec elles. Je ſais qu’à ce métier on peut auſſi tomber ſur le nez ; mais au moins il y a du profit & même de l’honneur au bout. On gagne le prix, on ſe dévelope, on ſe fortifie le corps ; on acquiert de l’aplomb & de l’agilité, on devient adroite & dégagée ; on apprend à éviter, tout en courant, les cailloux, les racines d’arbres, tout ce qui peut bleſſer. On apprend même à ne pas tomber ; ce qui eſt une ſcience bien ſalutaire.


Emilie.

Oui, c’eſt une belle ſcience, quand on la poſſede. Mais avec les échelles il n’y a donc rien à apprendre ? Ne faut-il pas auſſi de l’adreſſe pour grimper ?


La Mere.

Pour grimper, oui ; mais non pas pour dégringoler. Et puis, je croyais qu’Emilie ne faiſoit pas tout-à-fait les mêmes exercices que ſes freres ; qu’elle s’étoit déja apperçue que ce qui leur allait fort bien, ne lui fiait aucunement ; & que la modeſtie de ſon ſexe exigeait une décence, une retenue, qui doivent ſe remarquer au milieu de la pétulance & de l’efferveſcence du premier âge.


Emilie.

Tenez, Maman, tout mon malheur d’aujourd’hui vient de ce que vous n’avez pas pu être de la promenade ; il vous eſt ſurvenu-là une affaire bien mal-à-propos. Quand nous faiſons notre promenade enſemble, il ne me prend jamais de ces fantaiſies qui finiſſent par une mouche ſur le nez. Nous parlons, nous cauſons, nous diſons des choſes ſenſées. S’il y a par-ci, par-là, quelques cabrioles, elles ne dérangent pas la converſation. Vous prenez patience avec votre Emilie, qui a quelquefois l’air d’un haneton. Et puis, vous me faites appercevoir tant de choſes auxquelles je ne faiſais pas attention ; je vois & j’entends cent fois plus à côté de vous. Cela amuſe, cela occupe, & l’on n’a pas le temps de s’arrêter devant une échelle. Vous ſouvenez-vous, Maman,… l’autre jour… dans ce champ de luzerne… de cette perdrix qui rappelle vers le ſoir ſes petits qui ne reviennent plus. Oh, cela eſt touchant. Cette pauvre mere ! elle eſt ſi fort en peine !


La Mere.

Après avoir échapé au plomb du chaſſeur, elle ignore que ſes petits en ont été la proie.


Emilie.

C’eſt une vilaine choſe que la chaſſe ; ſi mes freres m’en croient, ils n’y iront jamais.


La Mere.

Les perdrix & les lievres ſeront fort de votre avis.


Emilie.

Eh bien, ſans vous, je ne ſavais rien de tout cela. Je ſuis perſuadée que j’ai entendu plus de vingt fois, peut-être plus de cent fois, ce cri qui me fait tant de peine à préſent ; mais je n’en ſavais rien, & c’était comme ſi j’étais ſourde. Voilà ce que c’eſt pourtant, Maman, que de nous promener enſemble. Tenez, nous devrions faire un arrangement ; c’eſt de ne nous jamais promener l’une ſans l’autre.


La Mere.

Mais cet arrangement ſubſiſte au moins à moitié. Vous ſavez bien que je ne me promene jamais ſans vous. Il eſt vrai que ma ſanté & mes affaires ne me permettent pas de partager avec vous toutes les courſes qui ſont ſi ſalutaires à votre âge.


Emilie.

Voilà le fâcheux.


La Mere.

Pour moi, qui ſuis obligée de reſter chez moi, & encore avec l’inquiétude de voir mon enfant revenir bleſſé ou eſtropié.


Emilie.

Oh, cela n’arrivera plus.


La Mere.

Non pas par une échelle ; mais n’y a-t-il que cette étourderie qui puiſſe tuer ?


Emilie.

Oh, ma chere Maman, plus d’étourderie. Je ſais à préſent qu’il n’y a que moi qui puiſſe me garder.


La Mere.

Et qu’il eſt impoſſible de garder un enfant qui ne veut pas ſe garder lui-même.


Emilie.

Ah, vous verrez tout une autre Emilie.


La Mere.

Apparemment vous ne bornerez pas votre vigilance à la conſervation phyſique de votre perſonne, mais vous l’étendrez auſſi ſur votre conduite morale.


Emilie.

Qu’appellez-vous conduite morale ?


La Mere.

J’appelle ainſi ce qui ordonne & regle nos penchans, & dirige les démarches qui s’enſuivent.


Emilie.

Je croyais, Maman, que vous vous étiez réſervée ce diſtrict-là. Vous dirigez mes occupations, mes amuſements toutes mes actions. Je m’en trouve fort bien. Que voulez-vous que j’y faſſe ?


La Mere.

Je conviens que j’ordonne l’arrangement de votre journée le mieux qu’il m’eſt poſſible ; mais diriger les actions d’un enfant qui ne veut pas ſe diriger lui-même, cela me paraît pour le moins auſſi difficile que de garder un enfant qui ne veut pas ſe garder.


Emilie.

Comment, il faut que je dirige auſſi ma conduite ? Je vois que, ſans m’en douter, je fais bien des choſes, ou du moins j’en ai beaucoup à faire.


La Mere.

Et je vais vous faire voir que toute ma direction ſerait bien inutile ſans la vôtre.


Emilie.

Voyons donc.


La Mere.

Je vous citerai un fait bien récent, puiſqu’il n’eſt que d’hier au ſoir.


Emilie.

Ah, je m’en doute un peu.


La Mere.

Vous m’avez bien prouvé que vos principes de conduite n’étaient pas d’accord avec les miens. Vous ſavez que lorſque nous ſommes tête à tête, je ne trouve jamais à redire aux ſauts & aux bonds que vous faites par la chambre, & qu’il ne tient qu’à vous de m’étourdir à force de bruit, d’importunité & de tintamarre ; c’eſt le privilege de votre âge, & je ne peux pas vous reprocher que vous n’en uſiez pas. Mais vous ſavez auſſi que cela ne convient point quand j’ai du monde ; qu’il ne faut pas alors me mettre dans le cas de m’occuper de vous ; qu’il faut encore moins détourner l’attention de la ſociété ſur vos balivernes. Auſſi je vous ai dit plus d’une fois : Emilie, à l’heure où il me vient du monde, vous feriez tout auſſi bien de paſſer dans le cabinet à côté, pour vous occuper ou vous amuſer de choſes de votre âge ; mais vous ne voulez jamais vous en aller. Vous m’aſſurez que vous ſentez la néceſſité d’être tranquille ; que vous ſerez à côté de moi ſur votre petite chaiſe comme une image ; que la converſation vous amuſe beaucoup… Cependant hier au ſoir… Il eſt vrai que je ne m’attendais pas à toutes ces viſites du voiſinage.


Emilie.

Et la converſation ne fut pas trop amuſante.


La Mere.

Vous vous échapâtes pour aller jouer au bout de la chambre avec vos freres. Vous fites preſque autant de bruit qu’eux. Un étranger qui vous regarda, avec raiſon, comme une petite fille, peut-être du village, au moins ſans conſéquence, ſe mêla de vos jeux, vous prit ſous le menton, & vous fit ſauter comme une marionette. Vous rougîtes.


Emilie.

Comment, Maman, vous vîtes tout cela ? Mais vous n’aviez pas l’air de regarder.


La Mere.

Et je penſai qu’Emilie voulait ſuivre l’exemple de ſes freres, & s’enrôler parmi les dragons.


Emilie.

Je vous aſſure, Maman, que je devins rouge comme un charbon ardent, quand ce monſieur fit mine de vouloir me faire tourner comme un toton. Qu’avait-il beſoin de ſe mêler de nos jeux ?


La Mere.

Ce n’était pas lui qui y était de trop.


Emilie.

C’était peut-être moi. Mais vous pouviez bien, ma chere Maman, lui en impoſer.


La Mere.

Cela vous était plus facile qu’à moi. S’il avait trouvé dans votre contenance cette modeſtie, cette réſerve, qui ne doivent jamais abandonner une jeune perſonne de notre ſexe, il n’eût jamais oſé ſe permettre ce petit moment de familiarité. Je ne doute pas, ſi j’avais voulu lui en faire un reproche, que par égard pour moi il n’en eût paru un peu fâché ; mais croyez-vous que mon petit reproche lui eût inſpiré pour vous un ſentiment plus reſpectueux, & qu’il vous eût autrement regardée que comme une petite fille un peu étourdie ?


Emilie.

C’eſt que j’en ai l’air quelquefois.


La Mere.

Vous voyez qu’il ne dépend pas de moi de donner aux autres une idée favorable de votre maniere d’être, ni de les obliger à avoir pour vous des égards, encore moins ce reſpect que chaque perſonne de notre ſexe doit être ſi jalouſe d’obtenir ; il faut au moins être ſecondé par votre maintien & votre contenance. Il n’eſt donc pas auſſi aiſé qu’on le dirait bien, de diriger la conduite d’une jeune perſonne qui n’a pas à cœur de la diriger elle-même & d’être ſa premiere gouvernante.


Emilie.

Mais au moins, ma chere Maman, pouviez-vous me tirer de preſſe, en me rappellant auprès de vous.


La Mere.

Il m’était fort aiſé, j’en conviens, de fixer en un moment les yeux de tout le cercle ſur votre petite imprudence.


Emilie.

Ah, de ma vie je ne me ſuis trouvée dans un plus grand embarras. Je ne ſavais comment regagner ma petite chaiſe ; elle me paraiſſait à une lieue de moi. Je crois que j’aurais donné quelque choſe pour être grondée par vous, là devant tout le monde. Au moins ce monſieur aurait vu que je ſuis l’enfant de la maiſon, & il eſt peut-être ſorti ſans s’en douter, parce que j’avais beau touſſer, vous ne voulûtes jamais rien voir.


La Mere.

C’eſt qu’il n’y avait dans tout cela rien de ſatisfaiſant, ni pour vous, ni pour moi.


Emilie.

Et pourquoi ne me dites-vous pas mon fait le ſoir, avant de m’envoyer me coucher, là, dans notre petite conférence, à voix baſſe, quand nous arrangeons nos affaires de famille, comme dit Madame de Bréon ?


La Mere.

Je n’étais pas fâchée de vous laiſſer dormir là-deſſus. Il eſt vrai que je comptais arriver avec mes remontrances aujourd’hui ; je ne prévoyais pas qu’un nez caſſé viendrait à la traverſe.


Emilie.

Et moi, Maman, j’en fus la dupe, & je me diſais entre mes rideaux : Il n’y a que demi-mal, puiſqu’elle n’en a rien vu, & que cela n’arrivera pas une ſeconde fois… Elle, c’eſt vous, je vous en avertis, quand je parle à mon bonnet… Quand je dis entre mes rideaux, c’eſt auſſi une façon de parler. Car vous ſavez bien que je n’en ai point ; vous ne le voulez pas, ce ne ſont pas vos principes ; & aujourd’hui que la lune ne me fait plus peur, cela ne me fait plus grand’choſe, excepté pourtant du côté de l’honneur.


La Mere.

Comment, n’avoir point de rideaux à ſon lit attaque l’honneur ?


Emilie.

Mais oui, Maman ; il me ſemble que cela vous donne un air trois fois plus enfant que vous n’êtes.


La Mere.

Convenez qu’il fallait l’être beaucoup pour pleurer tout haut, quand la pleine lune donnait ſur votre lit à travers les vitres. Je crois que cette petite ſottiſe a duré plus de ſix mois… Mais il ne faut pas ſe rappeller cela, ce n’eſt pas un beau trait dans votre vie.


Emilie.

Vous avez raiſon, Maman, oublions-le. Mais c’eſt que j’étais bien petite & un peu bête ; je voyais toujours là un viſage qui me faiſait des grimaces.


La Mere.

Cette lune que vous aimez tant à contempler à préſent, vous faiſait dans ce temps-là des grimaces ?


Emilie.

Mais vous ſavez bien, Maman, que notre ſéjour à la campagne & nos promenades m’ont changé les yeux.


La Mere.

Au moins ne fallait-il pas avoir la vanité d’en pleurer.


Emilie.

Comment, il y avait de la vanité à cela ?


La Mere.

Vous ſavez que la lune éclaire tout notre hémiſphere, & vous borniez ſes fonctions à faire peur à une petite fille. J’appelle cela un grand fonds de vanité dans cette petite fille.


Emilie.

Aujourd’hui que cette petite fille n’eſt plus un enfant, elle met ſa vanité à ne plus pleurer. J’en étais pourtant un peu tentée, quand je me ſuis relevée de ma chute, mais je n’en ai rien fait ; & tout en m’en revenant éclopée, je me ſuis dit tout doucement : Mademoiſelle, c’eſt votre faute ; il n’y a pas de quoi faire l’enfant, ni de quoi ſe vanter en criant.


La Mere.

Il eſt vrai que les pleurs ne remédient à rien. Mais puiſque vous avez la bonne coutume de vous parler entre vos rideaux qui n’exiſtent pas, il fallait, ce me ſemble, vous dire hier : Elle n’en a rien vu, peut-être perſonne de la compagnie n’a remarqué ce qui s’eſt paſſé ; mais le mal, s’il y en a eu, n’eſt pas demi-mal, puiſque je le ſais moi.


Emilie.

Cela eſt vrai. On n’eſt pas à ſon aiſe quand on ſait qu’il y a eu du mal par ſa faute ; mais je ſuis toujours bien contente quand je peux vous épargner une peine.


La Mere.

Je vous en ſuis fort obligée, pourvu que vous ne vous pardonniez pas trop légérement les petites fautes dans leſquelles vous pouvez tomber. Chacun doit être le juge le plus ſévere de ſes propres actions. Si vous ne redoutez pas votre blâme plus que celui de tout le monde ; ſi votre cenſure n’eſt pas plus inexorable que la mienne, j’aime mieux avoir à m’affliger avec vous de vos fautes, que de les ignorer.


Emilie.

Mon uſage, quand par malheur j’ai fait une ſottiſe, c’eſt d’aller dans un coin, de fermer les yeux bien fort, & de faire une grimace que je crois bien laide. J’y reſte plus ou moins long-temps, ſelon que je me remets, plus ou moins vîte ; quand je me ſens un peu remiſe, je quitte mon coin.


La Mere.

La bonté de cet uſage ne dépend pas de la laideur de la grimace, mais des réflexions dont elle eſt accompagnée dans ce coin.


Emilie.

Ah ! les réflexions ne viennent pas toutes à la fois, il y en a qui ne ſe montrent que le lendemain, & quelquefois huit jours après ; mais jamais ſans que j’aie envie de fermer les yeux. Trouvez-vous cela aſſez ſévere, Maman ?


La Mere.

Cette queſtion eſt trop importante pour la décider légérement. Une regle générale, c’eſt qu’il n’y a aucun danger à être trop ſévere ſur ſon compte, & qu’il y en aurait beaucoup à ne l’être pas aſſez.


Emilie.

Mais faut-il abſolument que je ſois plus ſévere que vous-même ?


La Mere.

Sans doute, ma chere amie, & d’autant plus que je ne me ſens pas irréprochable de ce côté-là. Je ne ſuis peut-être que trop diſpoſée à excuſer vos fautes, à vous voir du beau côté, du côté qui raſſure & conſole. Or, ſi nous étions deux à nous épuiſer en indulgence pour vous, nous pourrions être avec le temps loin de notre compte, & avoir pris des défauts réels pour des qualités aimables.


Emilie.

Allons, & trois ! Il faut d’abord ſavoir ſe garder ſoi-même, il faut auſſi ſavoir diriger ſa conduite morale ; & puis, vous voulez encore que je me charge de la cenſure de ma conduite.


La Mere.

Et de la cenſure la plus rigide. Si une fois vous pouvez vous dire que vous veillez avec ſévérité ſur votre conduite, vous n’avez preſque plus de danger à craindre ; au lieu que ſi vous vous en rapportez à la vigilance des autres, même à la mienne, vous courez des riſques toutes les fois que vous vous éloignez de moi, comme vous en avez eu la preuve hier & aujourd’hui. Le cenſeur ne ferme jamais les yeux ſur lui-même ; & comme il ne peut ſe quitter, il eſt toujours en füreté ſous ſa tutele.


Emilie.

J’entends, il eſt deux : d’abord ſa choſe, & puis celui qui la garde. Mais comment ſe donne-t-on un air de cenſeur ?


La Mere.

Avant d’agir, on réfléchit, après avoir agi, on réfléchit encore. Ces réflexions forment des principes ; & ces principes deviennent avec le temps des regles ſacrées & invariables de conduite & de ſageſſe, qu’aucune paſſion, qu’aucun intérêt, qu’aucun pouvoir ne ſaurait arracher de notre cœur. Alors une action équivoque ou douteuſe paraît horrible ; une action mauvaiſe impoſſible. Peu à peu le caractere ſe forme ; par l’exercice continuel de ſa force, il ſe fortifie de jour en jour ; & ce que vous appellez l’air de cenſeur lui eſt ſi naturel, que ſans aucun effort de ſa part, il diſpoſe tout ce qui l’approche à l’eſtime & à la conſidération. Or moyennant ces deux boucliers, l’eſtime des autres & le ſentiment de ſa force morale, on peut entreprendre avec confiance le voyage de la vie, qui eſt ſemé de tant de dangers pour les caracteres indécis & faibles.


La Mere.

Je crois, Maman, que c’eſt fort beau ce que vous dites-là ; mais je ne le comprends pas bien.


La Mere.

Vous avez raiſon & j’ai tort, moi. Je me ſuis un peu échauffée ; & ſans votre avertiſſement, j’allais me perdre dans des régions au deſſus de notre ſphere ; mais me voici heureuſement de retour à côté de mon Emilie.


Emilie.

Tout ce que je ſais, c’eſt que dès que je ſerai débarraſſée de ma mouche, je travaillerai à mon caractere.


La Mere.

En attendant, je vous conſeille d’aller vous faire étuver le viſage & les genoux, avant de vous coucher, car vous ne devez pas être fort à votre aiſe.


Emilie.

Oh, cela n’y fait rien ; c’eſt une leçon que j’ai cherchée.


La Mere.

Oui, & même au haut d’une échelle.


Emilie.

N’importe, ma chere Maman, le bonheur vient auſſi, comme le malheur, ſans qu’on y penſe. Je comptais paſſer une ſoirée bien triſte, & je m’en vais contente comme une reine ; vous m’avez diſtraite de mon mal par la cauſerie du monde la plus agréable.


La Mere.

Allez, & lorſque vous ſerez couchée, j’irai vous faire une viſite.


Emilie.

Ainſi ſans adieu, ma chere Maman. Mais tournez vos yeux un peu de l’autre côté ; je ne me ſoucie pas que vous voyiez ma démarche aujourd’hui.