Les Convulsions de Paris/Chapitre I

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Texte établi par Hachette,  (tome 1p. 1-112).

I. — LA GARDE NATIONALE.


Le 8 février 1858, Proudhon écrivait familièrement à un de ses amis « Nous finirons par une extermination réciproque ; il y a bientôt dix ans que j’ai prophétisé le mardi gras révolutionnaire ; or il faut que les prédictions s’accomplissent, disait Nostradamus ». Cette prédiction en effet a été accomplie ; nous avons subi la tyrannie de la Commune, nous avons vu l’extermination à l’œuvre dans les rues de Paris incendié ; c’est la un acte néfaste que n’oublieront jamais ceux qui ont eu la douleur d’en être les témoins, et que l’histoire aura bien de la peine à comprendre. Le massacre, le feu porté sur nos monuments, furent le dernier effort de ce gouvernement à la fois sinistre et grotesque qui siégea à l’Hôtel de Ville après la journée du 18 mars ce fut la fin, mais, pour être moins effroyable, tout ce qui avait précédé, ne laissa pas d’être puérilement illégal et cruel.

Dés le début, le premier acte de ces « novateurs », qui prétendaient créer la société modèle, fut un retour aux plus détestables pratiques de l’ancien régime, à ces violences arbitraires qui furent une des causes déterminantes de la Révolution française. Aussitôt qu’ils se sont emparés du pouvoir, les maisons pénitentiaires deviennent des prisons d’État : maison de dépôt, maison de prévention, maison de détention, dépôt de condamnés, correction paternelle ; qu’importe ? C’est la Bastille et le For-l’Évêque ni mandat d’amener, ni mandat d’arrêt des lettres de cachet un seul mode de gouverner, l’incarcération. Aussi l’histoire des prisons est-elle l’épisode le plus important de l’histoire de la Commune. Mais, avant de pénétrer de plain-pied dans notre sujet et de rappeler les actes commis, du 18 mars au 28 mai, dans chacune de nos prisons urbaines, il est indispensable d’expliquer sommairement quelques-unes des causes immédiates de la Commune, et d’indiquer quels sont les hommes qui, agissant en vertu d’une tradition réprouvée par la conscience publique, condamnée par l’expérience, stigmatisée par l’histoire, se sont attribué la mission d’être mes pourvoyeurs des maisons pénitentiaires et les fauteurs des massacres dont elles ont été ensanglantées.

Pendant la période d’investissement, Paris manqua d’autorité : état de siège, état de guerre, vains mots, nul effet. Le pouvoir militaire, le pouvoir politique, le pouvoir administratif, se combattaient, se neutralisaient et produisaient une incohérence sans nom. On obéissait à tout le monde, au gouverneur, aux ministres, aux maires, aux chefs de corps, aux commandants de la garde nationale, aux présidents des comités et des clubs ; ces autorités multiples détruisaient l’autorité ; en résumé, on n’obéissait à personne. Bien souvent, trop souvent, l’on a comparé les États à un navire. On peut accepter ce lieu commun et dire que, si on laisse aux matelots toute licence pour la manœuvre, le vaisseau ne tardera pas à sombrer avec les passagers et l’équipage. Les députés de Paris, — tous nés en province à l’exception de MM. Picard et Rochefort, — qui recherchèrent la responsabilité de sauver la France après la journée du septembre, ne surent faire ni la paix, ni la guerre ; ils ne surent ni utiliser les forces qu’ils avaient en mains, ni mettre obstacle aux insurrections que chacun prévoyait. Ils connaissaient cependant la nature du double danger qui menaçait Paris et eux-mêmes.

D’une part, ils avaient à combattre les hommes dont l’Empire avait souvent déjoué les projets révolutionnaires de l’autre, il fallait discipliner et employer aux œuvres patriotiques une population en armes qui eût été un précieux secours contre l’ennemi, si l’on s’était sérieusement occupé de l’arracher à l’influence des meneurs de qui elle recevait le mot d’ordre. Or ce mot d’ordre, le gouvernement de la Défense nationale ne l’ignorait pas il avait, déjà été prononcé aux plus mauvaises heures de notre histoire. Le 31 mai 1793, au moment ou la Gironde et la Montagne se saisissent corps à corps, Barrère demande qu’une partie de la garde nationale de Paris soit envoyée aux frontières. Robespierre n’y consent pas : « Les patriotes parisiens ont mieux à faire ; ils ont à défendre la citadelle de la révolution et les citoyens intègres et purs qui conduisent le char révolutionnaire. » L’écho des clubs, des corps de garde, des cabarets, a répété souvent cette parole pendant la durée du siège on n’y a été que trop fidèle. On avait envoyé, cent bataillons à l’affaire de Buzenval ; une vingtaine prirent part à l’action, les autres surent y échapper en se dissimulant ; quelques-uns de ceux-ci se battirent avec énergie, au temps de la Commune, contre les troupes françaises.

Dès le mois de septembre, le gouvernement ne dut conserver aucun doute à l’égard de certains bataillons, les plus nombreux malheureusement, de cette garde nationale qui n’avait point assez de railleries contre nos soldats prisonniers. Le 19, un bataillon de mobiles de Paris destitue ses chefs, après avoir refusé de leur obéir, évacue le Mont-Valérien qu’il était chargé de garder, et revient à la débandade au moment où la tête des colonnes allemandes apparait à Rueil. Pour obvier à de tels inconvénients, exiger de chacun le service que le pays était en droit d’imposer, pour former ces récalcitrants à la discipline, pour faire des soldats avec ces hommes, une armée avec cette foule, on n’imagina rien de mieux que de laisser nommer les officiers a l’élection. « Les gardes mobiles ont tout intérêt, disait naïvement M. Jules Favre, à choisir parmi eux les plus braves et les plus capables. » Dès lors, dans la même ville, vivant côte à côte, s’inspirant de passions opposées, il y eut deux armées en présence, deux sœurs ennemies qui se haïssaient cordialement : l’une qui sollicitait d’être menée contre les troupes de la Prusse, l’autre qui se réservait pour une insurrection espérée. Tout le monde parlait à cette garde nationale ; on la grisait d’éloges, on l’enivrait de grands mots, et Dieu sait ce qu’on lui disait. « Soyez terribles, ô patriotes ! s’écriait Victor Hugo ; arrêtez-vous seulement, quand vous passerez près d’une chaumière, pour baiser au front un petit enfant endormi ! » Et cela trois jours après que ces « patriotes terribles » avaient abandonné le Mont-Valérien.

Nulle volonté énergique, nulle intelligence, pendant ces mauvais jours ; Paris, séparé de la France, s’attendait d’heure en heure à être délivré par la province[1]. Deci delà on enlevait quelques ballons, mais il n’en revenait jamais, et cette ville, où d’habitude affluent tous les bruits de l’univers, environnée maintenant de silence extérieur, s’étourdissait aux rumeurs de ses propres illusions. La nouvelle de la capitulation de Metz, apprise aux avant-postes par un chef d’ambulance pendant une suspension d’armes destinée à favoriser l’enlèvement des morts, racontée par lui à deux personnages naturellement insurrectionnels et transmise à un journaliste habituellement furibond, amena le 31 octobre : journée honteuse qui prolongea inutilement la guerre pendant trois mois et permit aux Allemands de reconnaître avec certitude le mal dont Paris était rongé. Il est à remarquer que pendant cette guerre, toutes les fois que l’ennemi nous fait une blessure, le parti révolutionnaire nous en fait une autre. Cela commence le 17 août, lorsque l’on apprend l’entrée des Allemands à Nancy ; on se rappelle l’affaire de la Villette : Blanqui avait imaginé le complot, Granger avait fourni les fonds, et Eudes, — le futur général Eudes, — avait mené sa bande à l’assassinat de quelques pompiers. Ce fait avait paru odieux ; le 31 octobre ne le fut pas moins. La population du reste n’y prit aucune part ; ce fut un essai de révolution de palais, à la mode turque ou byzantine.

Le dénoûment en fut ridicule. M. Ernest Picard s’esquiva spirituellement, alla chercher la garde et fit arrêter les énergumènes qui se promenaient sur les tables sans parvenir à émettre une idée, par la bonne raison qu’ils n’en avaient pas. M. le géneral Ducrot a dit à l’Assemblée nationale, dans la séance du 28 février 1871 : « Je ne perdrai jamais le souvenir des diversions horribles que les hommes de désordre sont venus apporter à la défense nationale, et je me sens bondir le cœur d’indignation à la pensée qu’au 31 octobre il m’a fallu quitter les Prussiens pour venir à l’Hotel de Ville, et, chose misérable à noter, pas un des chefs de ce parti, si disposés à l’insulte et à l’étalage du patriotisme, ne s’est exposé devant l’ennemi. » À la suite de cette échauffourée, les hommes du gouvernement de la Défense nationale, qui, sans exception, avaient combattu le dernier plébiscite de l’empire, firent appel à la population parisienne et en obtinrent un vote de confiance, en vertu duquel ils conservèrent le pouvoir. Ceci prouve que dans la vie politique on est parfois contraint de recourir aux mesures que l’on avait condamnées, à moins que l’on n’ait du génie ; mais le génie est une maladie rare, et jusqu’à présent peu contagieuse.

La majorité considérable et sincère qui s’était décidée à soutenir le gouvernement et à lui donner le droit, au lieu du fait en raison duquel il avait existé jusqu’alors, lui apportait, du moins pour la durée de la guerre, une force très imposante. La population, loyalement consultée et répondant loyalement, venait de dire son in manus ; elle remettait, sans restriction, son sort entre les mains de ceux qui auraient dit la diriger depuis deux mois. Les hommes du gouvernement, éclaires par l’expérience qu’ils eurent le loisir de faire à l’Hôtel de Ville pendant la soirée du 31 octobre, vont-ils tenter un effort sérieux ? Garrottés sur leur fauteuil, serrés de près, ils avaient vu parader devant eux les irréconciliables de toute légalité, les amoureux de guerre civile greffée sur la guerre étrangère, les commandants de bataillon, futurs chefs de la Commune ; ils avaient regardé le danger en face, et n’y avaient échappé que par miracle. Ont-ils compris enfin qu’il faut agir, sous peine de mort, et vont-ils chercher à condenser les forces vives de ce groupe de deux millions d’habitants qui vient de se donner à eux ? Savent-ils, comme dit Ernest Renan, que « le premier devoir d’une communauté est de tenir en bride ses éléments absurdes ? » Nullement ; tout reste dans le même état il n’y a que l’hiver qui s’approche, la famine qui s’accentue, l’espoir qui s’éloigne. Les bataillons insurgés ne sont point désarmés, les bataillons douteux ne sont point épurés, les bataillons dévoués ne sont point utilisés. À cette heure, il existait dans la garde nationale de Paris plus de 100 000 hommes aptes à faire un service excellent et à bien combattre, si l’on eût pris soin de leur donner une ébauche d’éducation militaire qui leur faisait défaut cet appoint nous était indispensable pour les tentatives de décembre et de janvier. Faute de l’avoir préparé, afin d’en pouvoir user au moment opportun, Paris désespéré est dans ses murs et a fini par se dévorer lui-même.

La défiance entre les généraux et la garde nationale était excessive ; on doit se hâter de le dire, pour expliquer ce phénomène de toute une population en armes dont on ne parvint pas à faire une armée. La garde nationale était très irritée — et les meneurs avaient soin d’entretenir son irritation — contre l’élément exclusivement, militaire, auquel elle attribuait d’une façon absolue les désastres dont nous avions été frappes dans l’Alsace, et dans les Ardennes. Elle n’avait donc aucune propension a se soumettre aux ordres qu’elle eu pouvait recevoir ; elle se tenait systématiquement en défense contre leur capacité[2] et même contrôleur patriotisme ; chez chacun des généraux elle soupçonnait quelque arrière-pensée politique, et ne se souciait pas de s’associera des projets qui du reste n’existaient que dans son imagination. Les hommes des bataillons de Paris qui échappaient à ces préoccupations, ceux qui, faisant abnégation de tout esprit de parti, ne considéraient que l’intérêt du pays, ceux qui croyaient que l’expérience militaire est indispensable pour commander des armées et même des régiments, étaient rares et appartenaient à une catégorie de monde dont la place n’est ni dans la rue, ni au cabaret. Ceux-là étaient sans action sur les foules, car ils ne s’y mêlaient guère ; sans influence sur les bataillons dont ils faisaient partie, car ils obéissaient et ne discutaient pas.

Les généraux, les officiers supérieurs, qui auraient pu discipliner la garde nationale et en faire un bon élément de résistance, n’avaient, en elle aucune confiance. Ils en redoutaient, le contact avec leurs soldats et étaient persuadés qu’elle ne ferait au feu qu’une médiocre figure. Il faut dire le mot, tout pénible qu’il soit : ils la méprisaient. Dans les 350 000 hommes dont elle se composait, ils ne voyaient que 350 000 non-valeurs qui seraient exposées à un échec certain, si on les engageait sérieusement. Ils étaient, du reste, persuadés qu’elle refuserait, de se battre contre l’Allemand, parce qu’elle se gardait intacte pour la guerre civile. Ceci ressort des dépositions recueillies par la commission d’enquête : tout ce qui a été dit à ce sujet peut se résumer par cette phrase : « J’ai entendu dire souvent : Si on s’était servi pendant le siège de ces bataillons qui se battent si bien pendant l’insurrection, que de choses on aurait pu faire ! C’est une erreur ; ces bataillons ne se seraient pas battus, ils n’ont aucune espèce de, patriotisme. Ils se sont battus, parce qu’ils s’imaginaient qu’ils pourraient être les maîtres et ne plus travailler ; mais, quant à se battre par patriotisme, ils refusaient, ils en étaient incapables[3] ! » Ce qui s’est passé semble ne pas contredire cette opinion ; mais cette opinion était préconçue chez les chefs militaires, et il est regrettable que nul effort énergique, au besoin désespéré, n’ait été même ébauché pour employer au salut commun les forces qui ont si activement travaillé à la perte commune.

Le gouvernement de la Défense nationale ne sut donc tirer aucun parti de la victoire qu’il venait de remporter à l’aide du plébiscite provoqué par lui. La population l’avait en quelque sorte acclamé, mais avec une réserve à laquelle on ne s’attendait pas et qui se révéla lors de l’élection des maires, dont le plus grand nombre fut choisi parmi les opposants systématiques. La masse parisienne s’était tenue éloignée de l’invasion de l’Hôtel de Ville, mais elle n’en paraissait pas plus sage, car le 11 novembre on constate, en conseil des ministres, que cinq arrondissements sur vingt ont seuls consenti à recevoir des gardiens de la paix chargés de veiller à la sécurité publique.

La garde nationale, déjà fort ébranlée par le service illusoire auquel on la soumettait, se désagrégeait sous l’influence de l’oisiveté et de l’ivrognerie. Chaque jour, outre la ration de l’armée, 50 000 litres de vin sont transportés aux fortifications. Le chômage a vidé les ateliers ; nul travail pour l’ouvrier, nulle rémunération ; quel que soit son âge, il coiffe le képi, il revêt la capote, on l’arme d’un fusil, il reçoit sa paye régulière, une indemnité pour sa femme, une indemnité pour ses enfants. Il s’habitue à la fainéantise, aux longues stations à la cantine il obtient facilement des distributions de vivres et de boissons pour tuer le temps, il cause politique avec les fortes têtes de la compagnie ; on lui parle de l’exploitation de l’ouvrier par le patron, de la tyrannie du capital, de l’oppression exercée sur le peuple par les classes dirigeantes ; chaque cabaret est un club, chaque corps de garde est une « parlotte », et quand on est fatigué d’avoir théoriquement renouvelé la face du monde, on va faire une partie de bouchon, que l’on commence seulement lorsque les enjeux s’élèvent a la somme de cent francs. À ce métier, les meilleurs se perdent, et bien des braves gens s’y sont perdus.

Lorsque devant ces postes, qui sentaient le vin comme un tonneau défoncé, les soldats et les gardes mobiles passaient pour se rendre a la bataille, on leur criait : « Bon courage ! Revenez vainqueurs ; vous savez, du reste, si ça ne va pas, nous sommes là ! » Ils étaient là en effet, mais ils y restaient ; si bien que les gardes mobiles et les soldats, fatigués d’être toujours menés au feu, de ne jamais voir à leurs côtés ceux qui les exhortaient à bien faire, rentrèrent plusieurs fois dans Paris ou voulurent y entrer en criant : « Vive la paix ! »

Le gouvernement s’émut, et l’on décida que la garde nationale, parmi laquelle se trouvaient presque tous les amateurs de sortie en masse et de guerre à outrance, serait mise face à face avec l’armée allemande. En somme, on était à bout de voie : les vivres étaient presque épuisés ; MM. Picard et Jules Favre adjuraient leurs collègues de ne point laisser la population parisienne sentir trop durement les étreintes de la. faim ; la mortalité par fait de maladies augmentait dans des proportions excessives (8238 décès en novembre ; en décembre, 12 885). La nécessité de la paix, d’une paix très prochaine et rapide, s’imposait à toutes les consciences ; mais nul n’osait en prendre l’initiative, car l’on redoutait ce que le conseil du gouvernement appelait « la rue », c’est-à-dire la garde nationale. On résolut alors de lui infuser des idées pacifiques, en la jetant au péril. Le général Trochu dit, dans la séance du 10 janvier 1871 : « Si, dans une grande bataille livrée sous Paris, 20 000 ou 25 000 hommes restaient sur le terrain, Paris capitulerait. » On se récria ; il reprit : « La garde nationale ne consentira à la paix que si elle perd 10 000 hommes. » Un général répliqua : « Il n’est point facile de faire tuer 10 000 gardes nationaux. » Clément Thomas, interrogé, répondit : « Il y a beaucoup de charlatanisme dans cet étalage de courage de la garde nationale; déjà, depuis qu’elle sait qu’on va l’employer, soit enthousiasme a beaucoup baissé ; il ne faut donc pas se faire d’illusion de ce côté. » Ce fut ainsi que l’on prépara le combat de Buzenval ; la garde nationale ne compta ni 25 000 morts, ni 20 000, ni 10 000, ni même 1000 morts ; mais elle perdit Henri Regnault et Gustave Lambert : ce deuil aurait dû être épargne à la France.

Le 22 janvier, quelques futurs membres de la Commune, sous prétexte de reprendre ]es hostilités et de ne signer la paix qu’à Berlin, tentèrent un coup de force pour s’emparer de l’Hôtel de Ville ; ce fut une échauffourée dont les quartiers voisins eurent à peine connaissance[4]. Paris l’ignora ; au premier coup de fusil, les insurgés se débandèrent, laissant peu de chose, sur la place. Cette journée eut des résultats lointains qui n’éclatèrent qu’aux dernières heures de la Commune. Le bataillon qui attaqua l’Hôtel de Ville fut le 101e, des environs de la barrière d’Italie ; il avait pour commandant un corroyeur nommé Jean-Baptiste Sérizier. Arrêté en flagrant délit d’insurrection et de violation des lois, il allait être jugé. par une cour martiale rapidement formée, lorsqu’il fut relâché sur l’intervention d’un des membres du gouvernement. Sa mort eut épargné plus d’une victime, car ce fut lui qui fit tuer les dominicains d’Arcueil et incendier les Gobelins.

L’armistice fut signé ; on sait au prix de quels sacrifices. À ce moment, la garde nationale, de Paris comptait 28 000 officiers. Dès que les portes de Paris furent ouvertes, l’émigration commença : émigration justifiée, mais qui n’en eut pas moins une influence détestable sur les événements dont on était menacé. On était las d’avoir été enfermé, d’avoir vécu en dehors du monde pendant plus de cinq mois ; on avait hâte d’aller retrouver les siens que l’on avait éloignés au moment du péril, on voulait sortir de cette ville tumultueuse où les clairons sonnaient à toute heure ; on croyait le danger passé, on s’était sacrifié au devoir, sans profit pour la cause que l’on avait défendue ; on voulait aller savoir pourquoi « l’égoïste province », ainsi que disait le président Bonjean, n’était pas venue sauver sa capitale. Aussi tous ceux qui pouvaient partir laissèrent la ville abandonnée sans contre-poids, livrée à elle-même, c’est-à-dire des éléments de colère, de désespoir et de désordre. Le colonel Montagut évalue à 100 000 le nombre des gardes nationaux dévoués à l’ordre qui, après l’armistice, allèrent rejoindre leur famille dans les départements. Quant l’heure de la résistance fut venue, on les chercha vainement ; ils n’étaient point de retour.

Lorsque M. Jules Favre débattait les conditions de l’armistice avec M. de Bismarck, celui-ci fit une proposition qui prouve à quel point il était renseigné sur l’état moral de Paris. Depuis cette époque, nous avons appris que chaque matin, vers cinq heures, le chancelier du futur empire d’Allemagne recevait, à son domicile de Versailles, un exemplaire des journaux qui étaient mis en vente à Paris entre sept et huit heures. Il avait pu ainsi, indépendamment des relations d’un ordre spécial qu’il avait eu l’habileté de se ménager, savoir à quoi s’en tenir sur les projets et les rêves de la population parisienne. Animé d’un bon sentiment ou de la crainte de voir les préliminaires de la paix repoussés par la garde nationale de Paris, il offrit à M. Jules Favre de désarmer celle-ci. « Je donnerai, dit-il, un morceau de pain pour toute arme entière ou brisée que l’on m’apportera ce moyen est facile et d’un succès certain. » M. Jules Favre rejeta cette proposition ; il affirma le patriotisme et l’abnégation de Paris. Depuis, répétant un mot de Danton, il en a demande pardon a Dieu et aux hommes. Il a eu tort ; la condition dictée par le vainqueur n’était pas acceptable ; mais, sans arriver à cette nécessite, on peut regretter que l’on n’ait pas pris un moyen terme.

Le 25 janvier, le général Trochu déplorait que l’on n’eût point exigé que, la garde nationale fût dissoute et réorganisée, de manière à en « éliminer les éléments perturbateurs ; car il n’y a pas de gouvernement possible avec cette garde nationale armée ». C’était bien pensé. Pourquoi n’a-t-on pas essayé cette réorganisation, qui, si elle n’eût pas complètement évité le mal, l’eût du moins atténué ? Parce que le conseil du gouvernement de la Défense nationale repoussa à l’unanimité « ce regret et cette appréciation ». Cette appréciation était cependant juste, on ne le vit que trop plus tard, et la mesure proposée était fort modérée. Mais le gouvernement sentait qu’il n’y avait qu’un maitre, et que ce maître était cette garde nationale, précieusement ménagée pour une éventualité redoutée, et qui se disposait à combattre contre tout venant afin de conserver ses armes, ses privilèges et sa solde.

À l’annonce de l’armistice, — qui était en réalité une capitulation, puisque nous livrions tous les forts sous Paris, — la garde nationale fut exaspérée ; les commandants qui s’étaient le moins battus furent ceux qui poussèrent les plus hauts cris ; il y eut des scènes pénibles chez le général Clément Thomas, et les reproches qu’il adressa à certains tranche-montagnes de cabaret ne turent pas sans influence sur la mort qui lui fut infligée le 18 mars. Les gens les plus paisibles subirent aussi un choc douloureux, et l’irritation fut vive dans tous les cœurs contre le gouvernement de la Défense nationale. Le président. Bonjean a exprimé l’opinion du plus grand nombre, lorsqu’il écrivait, à la date du 27 janvier : « Cette misérable fin d’un siège où la population de Paris a montré tant de courage et tant d’abnégation n’est due qu’à la criminelle incurie des incapables qui ont pris en main la direction de nos affaires. »

La garde nationale, elle, criait simplement à la trahison. On l’avait tant flattée, tant flagornée depuis cinq mois, elle avait reçu en plein visage tant de coups d’encensoir intéressés, qu’elle avait fini par se croire héroïque, et qu’elle ne comprenait pas que sa seule présence en deçà du mur d’enceinte n’ait pas mis en fuite les armées allemandes qui campaient au delà. À cette heure, vouloir continuer la guerre était une folie. C’était en octobre, en novembre, en décembre même, qu’il eût fallu tenter le grand effort ; mais maintenant il était trop tard, et tout était bien fini. Dans des conciliabules secrets où péroraient les prochains maîtres de Paris, Flourens, Théophile Ferré, Raoul Rigault et quelques révolutionnaires en sous-ordre, tels que Duval, Mouton, Pindy, on parlait de faire « la trouée » et de se jeter dans le Bocage, afin d’y recommencer une Vendée laïque et radicale. Cela n’était pas sérieux et n’avait d’autre but que de tenir en haleine le mécontentement public. Les inventeurs de ces projets savaient bien que l’on s’était laissé, maladroitement pour ne dire plus, acculer dans une impasse et que l’on n’en pouvait sortir que par la porte d’une paix onéreuse ; mais néanmoins ils s’en allaient criant : « Gardons nos armes ! » qu’on ne leur demandait pas, et promettaient toute victoire à des gens qui n’avaient pas envie de se battre. Ils insistaient sur l’héroïsme, — c’était le mot consacré, — déployé par la garde nationale et sur tant de souffrances vainement endurées.

Ici, il faut intervenir, avoir le courage de dire la vérité et faire à chacun le lot qui lui appartient. Oui, la population de Paris a été héroïque ; oui, elle a supporte avec abnégation la faim, le froid et les misères qui en découlent ; oui, elle a accepté tous les sacrifices, subi tous les amoindrissements de la vie, dans la croyance que notre pays parviendrait, à conjurer le sort dont il a été accablé ; mais il est criminel de faire honneur de ces douleurs et de ces vertus a la seule classe ouvrière, car c’est incontestablement celle qui a le moins pâti. Régulièrement payé comme garde national, l’ouvrier a toujours eu « le sou de poche », qui lui manque parfois dans l’existence de l’atelier ; il recevait, nous l’avons déjà dit, indemnité pour sa femme, indemnité pour ses enfants l’État ou les cantines de quartier lui distribuaient des vivres suffisants ; jamais il n’a bu plus de vin, jamais plus d’eau-de-vie que pendant cette époque de privation.

La solde était fournie avec ponctualité par le ministère des finances, et, en la répartissant, l’on n’y regardait pas de trop près. Il y eut plus d’un garde national qui appartenait à deux ou trois bataillons tous étaient mariés et il était rare qu’ils n’eussent qu’un enfant. « La solde était quelque chose de fantastique, dit un témoin[5]. Il y avait des capitaines qui se faisaient des rentes en touchant la solde de 1500 hommes quand ils en avaient à peine 800 ; il y en a qui ont dû faire fortune. » Ceci est strictement vrai. Ce qui a souffert pendant le siège, souffert sans se plaindre, c’est le petit rentier, le mince employé, c’est l’ouvrier ou le contre-maitre, empêche par une infirmité physique de faire acte de présence au poste, c’est le vieux domestique congédié, c’est l’institutrice sans salaire, la veuve ou la fille pauvre ; c’est la demi petite bourgeoisie en un mot, qui, ne pouvant acheter ni vin, ni viande, ni bois, ni charbon, mourait de froid et d’anémie. Ceux-là, oui, ils ont été héroïques, et jamais la France n’aura pour eux assez de gratitude, car c’est dans l’espoir qu’elle ne serait pas amoindrie qu’ils ont supporté leur passion.

Pendant le siège, l’Américain Burnside, qui, en nous regardant, oubliait trop volontiers la guerre de sécession, avait dit à M. de Bismarck : « Paris est une maison de fous habitée par des singes ! » Il n’eut pas raison et manquait à la vérité. Il ne parlait, et a coup sûr ne pouvait parler que de ce qu’il avait aperçu dans les carrefours et sur les places publiques ; là, certainement, il avait vu des braillards avinés chanter la Marseillaise, et exiger pour les autres un effort militaire auquel ils ne se seraient pas associés ; mais s’il eût entr’ouvert les maisons et poussé les portes, il eût reconnu à l’œuvre le vrai peuple de Paris, celui qui fait sa gloire, celui qui est son honneur ; il l’eût vu résigné, laborieux, prêt a tout endurer pour sauver sa ville, ne demandant qu’a mourir pour la racheter, et s’étonnant que son bon vouloir, son intrépidité contre le sort contraire, son désir de braver la mort, soient restés stériles. Ceux-ci, lorsque l’acte de capitulation fut signé, pleurèrent sur la patrie mutilée, sur tant d’illusions, sur tant de dévouement inutile ; les autres, — les fous et les singes, — ceux qui, après avoir été des gardes nationaux immobilisés, allaient bientôt devenir des fédères d’avant-postes, ceux-là regrettèrent les loisirs du corps de garde, les libations et les causeries socialistes, où l’on s’indignait à la pensée que l’obélisque, tout posé, revient à quatre francs la livrer[6].

Un homme d’un grand talent, qui fut partout alors où il y eut danger à courir, M. Alphonse Daudet, a donné, dans le style vif et familier qui lui est propre, une impression tellement juste, qu’il convient de la citer : « Et dire que pour certaines gens ces cinq mois de tristesse énervante auront été un évènement, une fête perpétuelle, depuis les baladeurs de faubourg, qui gagnent leur 45 sous par jour à ne rien faire, jusqu’aux majors à sept galons, entrepreneurs de barricades en chambre, ambulanciers de Gamache, tout reluisants de bon jus de viande, francs-tireurs fantaisistes et n’appelant plus les garçons qu’à coups de sifflet d’omnibus, commandants de la garde nationale logés avec leurs dames dans des appartements réquisitionnés, tous les accapareurs, tous les exploiteurs, les voleurs de chiens, les chasseurs de chats, les marchands de pieds de cheval, d’albumine, de gélatine, les éleveurs de pigeons, les propriétaires de vaches laitières, et ceux qui ont des billets chez l’huissier, et ceux qui n’aiment pas payer leur terme, pour tout ce monde-là, la fin du siège est une désolation peu patriotique. Paris ouvert, il va falloir rentrer dans le rang, travailler, regarder la vie en face, rendre les galons, les appartements, rentrer au chenil, — et c’est dur ! » — Oui, c’est dur, et si dur en vérité, que cela est pour beaucoup dans la Commune.


II. — LE COMITÉ CENTRAL.


La France et Paris avaient été si longtemps séparés que, lorsqu’ils se retrouvèrent, ils ne se reconnurent plus. Paris ne pardonnait pas à la province de n’être pas venue le délivrer ; la province ne pardonnait pas à Paris ses révolutions et l’état de surexcitation où il paraissait se complaire. Pendant que la province, épuisée par l’ennemi, aspirait à un repos qui lui permettrait de panser ses blessures, Paris, comme une sorte de Cirque Olympique, retentissait plus que jamais du bruit des armes et des appels belliqueux. Aussi, des que l’Assemblée nationale, élue « dans un jour de malheur », fut réunie à Bordeaux, l’antagonisme éclata ; Paris fut plein de défiance pour l’Assemblée, qui le lui rendait bien. L’opinion du Paris révolutionnaire fut exprimée, à la première séance parlementaire, lorsque Gaston Crémieux s’écria : « Assemblée de ruraux, honte de la France ! » Paris, fier de son titre de capitale, de ses gloires, de son renom, de sa richesse, a toujours eu la prétention de diriger les destinées de la France ; il se considère comme souverain et se trouve déchu lorsqu’il ne peut exercer la souveraineté. L’Assemblée, libre expression de la volonté nationale, représentait légalement l’autorité et n’était point disposée à partager celle-ci avec la ville usurpatrice. On pouvait être certain d’avance que la majorité parlementaire ne tiendrait aucun compte de l’état morbide de Paris ; qu’elle voudrait être obéie, comme c’était son droit ; qu’elle frapperait fort, sans trop s’inquiéter de frapper juste, et qu’elle ne reculerait pas devant telles mesures qui pourraient amener un conflit.

Ce conflit était attendu avec impatience par les chefs d’insurrection restes à Paris ou accourus de province pour utiliser, au profit de leurs rêveries, la plus nombreuse force armée que jamais minorité factieuse ait eue à ses ordres. Des la chute de l’Empire, cette minorité avait essaye de s’emparer de la garde nationale pour la faire servir à ses projets. À ces gens la guerre n’avait paru qu’un prétexte à violation du pouvoir. « Juillet 1870, dit M. Lissagaray[7], surprit le parti révolutionnaire dans sa période chaotique, empêtre des fruits secs de la bourgeoisie, de conspirailleurs et de vieilles goules romantiques[8]. » La révolution du 4 septembre n’épura guère ce personnel, mais y adjoignit les orateurs des réunions publiques et les affiliés de la société sans patrie, de l’Internationale. Peu de jours après l’installation du gouvernement de la Défense nationale, l’action d’une sorte de gouvernement occulte se faisait sentir dans Paris de prétendus conseils de famille, faisant rôle de comités de vigilance, entravaient les ordres de l’autorité, dirigeaient les élections des officiers, cherchaient à dominer dans les secteurs et formaient le groupe d’où le Comité central devait sortir en février 1871. Ce pouvoir habilement dissimulé, mais déjà très fort, ne tendait à rien moins qu’à se substituer au pouvoir accepté ; celui-ci s’avisa, un peu tard, qu’il était le maître, qu’il ne devait pas se laisser systématiquement contrecarrer, et, par décret du 10 décembre 1870, il prononça la dissolution « des comités de délégués établis dans les compagnies et bataillons de la garde nationale », et rétablit les anciens conseils de famille. Sans se disperser, les groupes s’abstinrent d’une ingérence trop directe et attendirent l’occasion de reprendre l’œuvre qu’ils poursuivaient ; cette occasion naquit de la force même des choses, après la capitulation de Paris.

Les hostilités étaient suspendues, tous nos forts se trouvaient en puissance de l’ennemi, les préliminaires de la paix n’avaient point encore été ratifiés ; on se trouvait entre un gouvernement qui n’était plus et un gouvernement qui n’était pas encore ; les administrations, ne sachant trop à qui obéir, n’osaient prendre parti dans aucune circonstance ; la désagrégation était générale et l’indécision permanente.

La ville était lamentable à voir : fantassins, cavaliers démontés, marins, francs-tireurs de toute nuance, volontaires de toute couleur, gardes nationaux, gardes mobiles, vaguaient par les rues, les mains dans les poches, le fusil en bandoulière, démoralisés par l’ivresse, la défaite, et l’inaction. D’après les conventions imposées par l’Allemagne, quelques miniers d’hommes appartenant aux troupes régulières avaient été autorisés à conserver leurs armes ; ceux-là on les choyait ; un mot d’ordre promptement répandu parmi les gardes nationaux de Belleville, de Montmartre, de l’avenue d’Italie, avait fait comprendre qu’il fallait jouer au camarade avec eux, se les rendre favorables, parce que plus tard on aurait peut-être à lutter contre eux, et qu’il était prudent de les attirer à soi. On les menait au cabaret, dans les bons endroits ; on déblatérait contre leurs généraux, on leur expliquait qu’ils avaient été trahis, et, entre deux verres d’absinthe, on leur disait : « N’est-ce pas que vous ne tirerez pas sur vos frères ? » Ils répondaient : « Jamais ! » À la journée du 18 mars, ils ont tenu parole.

Ce fut dans les premiers jours de février 1871 que l’Internationale, soufflée par Blanqui, jugea le moment opportun pour réunir en un seul faisceau les forces éparses de la garde nationale ; elle allait ainsi se créer une armée qu’elle emploierait à une œuvre perverse, mieux qu’on ne l’avait employée à la défense du pays. On imagina de fédérer entre eux les bataillons qui encombraient le pavé de Paris et de leur laisser ainsi une sorte d’initiative particulière, tout en les soumettant aux ordres d’une autorité centrale. Une réunion préparatoire, tenue le 15 février, fit connaître le but que l’on visait et posa les assises de la future association. Les statuts sont adoptés le 24 février ; 114 bataillons avaient adhéré et s’étaient engagés à ne reconnaitre d’autre autorité que celle du Comité central, qui dès cette heure est constitué, et devient dans Paris une puissance contre laquelle nul n’est plus en mesure de lutter. Une résolution, qui fut votée séance tenante à l’unanimité, prouve à quels subterfuges on avait recours pour égarer des hommes plus surexcités que malfaisants. On fit appel à leur patriotisme, on leur demanda un dernier, un suprême sacrifice pour l’honneur du pays ; ils s’offrirent par acclamation, sans même se douter que leurs chefs cachaient une arrière-pensée et les trompaient.

On sait qu’en vertu d’un article de la capitulation, l’armée allemande avait le droit d’occuper quelques quartiers de Paris, entre l’époque de la réunion de l’Assemblée nationale à Bordeaux et l’acceptation par celle-ci des préliminaires de la paix, comportant la cession de l’Alsace, celle d’une partie de la Lorraine et le payement d’une indemnité de guerre de cinq milliards. C’est sur ce fait que les rêveurs de république universelle, sans se soucier des amputations que le pays subissait, sans rougir de se révolter en présence de l’ennemi, c’est sur ce fait que le Comité central machina son stratagème. La fédération de la garde nationale et tous les malheurs qu’elle a produits ont eu pour acte de naissance cette motion proposée a la réunion générale du 24 février : « Les délégués soumettront à leurs cercles respectifs de compagnie la résolution suivante : Au premier signal de l’entrée des Prussiens dans Paris, tous les gardes nationaux s’engagent à se rendre immédiatement, en armes, à leur lieu ordinaire de réunion, pour se porter ensuite contre l’ennemi envahisseur. » Adopté à l’unanimité.

C’est là un sujet qu’il convient d’épuiser par anticipation. Que la Commune soit issue du Comité central et de la fédération de la garde nationale, que les mêmes instincts, les mêmes ambitions aient fait agir ces hommes avant comme après le 18 mars, nul n’en peut douter ; il n’est pas un de leurs actes qui ne l’affirme. Eh bien ! le premier soin des membres de la Commune, lorsqu’ils prirent la place laissée vide par les hommes du gouvernement régulier, fut d’essayer de se mettre en communication avec les chefs de l’armée allemande ; le général Fabrice et le général von der Thann pourraient en dire long à cet égard.

Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, envoie Vinot, colonel d’état-major résidant à l’École Militaire, porter an général allemand l’assurance que la Commune fait la guerre à « Versailles » et non point à l’Allemagne ; plus tard il écrit à Bergeret une lettre ainsi conçue : « Mon cher Bergeret, je vous prie, donnez un certain apparat à la démarche que nous faisons auprès du commandant en chef du 3e corps d’armée prussien. Il s’agit de savoir officiellement à quelle date les Allemands évacueront les forts de la rive droite, pour ne pas les laisser prendre aux Versaillais. C’est par un officier d’état-major, envoyé en parlementaire et suivi au moins d’une ordonnance, que la dépêche doit être remise. Salut et égalité. » Le général Von der Thann reçut en effet cette dépêche et dit simplement qu’il n’avait, sur cette question, de réponse à faire qu’au gouvernement siégeant à Versailles. Ce n’est pas tout ; lorsque, le 1er mai 1871, Rossel fut nommé délégué à la guerre, il se hâta de faire toute tentative pour entrer en relations avec les Allemands, afin de leur acheter les chevaux réquisitionnés par eux et dont il avait besoin pour improviser quelque cavalerie ; cependant on se rappelle que, devant le conseil de guerre qui le jugea, Rossel disait « C’est l’horreur que m’inspirent les capitulations et la haine que j’ai vouée à l’Allemagne qui m’ont jeté dans l’insurrection, dès le 19 mars. » Il serait facile de multiplier ces exemples ; ceux-ci suffisent à démontrer que la lutte projetée contre les vainqueurs pénétrant dans Paris était un prétexte destiné à couvrir des projets d’une autre nature. C’est aussi à l’abri du même subterfuge, c’est pour empêcher les Prussiens de s’emparer des canons de la garde nationale, que le Comité central se saisit des pièces d’artillerie, les fit hisser à Belleville, à Montmartre, refusa de les restituer à l’État longtemps après l’évacuation de Paris par les Allemands, et engagea ainsi une lutte qui ne se termina que le 28 mai.

Le Comité central intervient officiellement pour la première fois dans la nuit du 26 au 27 février en transmettant des ordres, qui furent exécutés, aux officiers de la garde nationale de service au VIe secteur ; mais il n’avait pas attendu si longtemps pour faire preuve de force et affirmer son action. C’est lui qui, par ses délégués, organisa les manifestations qui défilaient sur les boulevards, se rassemblaient place de la Bastille et circulaient en chantant autour de la colonne de Juillet. Là les gardes nationaux et les soldats débandés fraternisaient, échangeaient des bouquets d’immortelles et saluaient de leurs acclamations le drapeau rouge qu’un marin avait fiche dans la main du génie de la liberté.

Un fait qui paraitrait impossible chez une nation civilisée, si l’on ne savait que les religions, les philosophies et la morale sont impuissantes à tuer complètement la bestialité qui subsiste dans l’homme, vint démontrer tout à coup aux moins clairvoyants à quels périls Paris allait être exposé. Le 26 février, la foule s’entassait sur la place de la Bastille. Un ancien inspecteur de police, nommé Vincenzini, fut reconnu et désigné ; insulte, frappe au visage, il prit la fuite et parvint à se réfugier dans un débit de tabac de la rue Saint-Antoine ; il en fut arraché par des soldats réguliers appartenant aux 21e et 23e bataillons de chasseurs à pied, bataillons formés pendant le siège à l’aide d’éléments militaires fort douteux ramasses dans Paris. Vincenzini fut traîné jusqu’au poste, où l’officier le fit mettre en lieu sûr et ordonna de fermer les grilles. La foule se rua sur le poste, dont le chef tint bon et refusa d’abandonner son prisonnier. Celui-ci fut héroïque il dit au chef du poste : « Vous vous feriez massacrer inutilement vous et vos hommes, » et, ouvrant lui-même la grille, il se livra a la populace.

Pendant deux heures, il fut promené autour du piédestal de la colonne, et si cruellement frappé qu’il fut bientôt méconnaissable. On essaya de le pendre, et l’on n’y parvint pas. On lui lia les pieds et les mains, et on le jeta à l’eau. C’était un homme énergique ; « il fallait, a dit un témoin, qu’il eût la force et le courage d’un lion pour être encore capable d’un effort après tout ce qu’on lui avait fait souffrir. » Il réussit à se dégager de ses liens et nagea pour gagner la Seine, car il avait été précipité dans le Courant sur les deux berges, la foule l’accablait de pierres et de briques prises dans un bateau amarré au quai ; le pilote d’un bateau-mouche lui lança une bouée qu’il ne put atteindre ; il était affaibli et ne réussit pas à saisir les pieux de l’estacade ; il était prés du bord, un homme lui ouvrit la tête d’un coup de gaffe, un autre lui jeta une brique en plein visage ; le malheureux n’avait plus que des gestes inconscients, il flottait plutôt qu’il ne nageait; poussé par le courant, il s’enfonça sous les barques garées a la pointe de l’ile Saint-Louis et ne reparut plus.

On lui avait arraché sa redingote, dans la poche de laquelle on trouva un portefeuille que l’on visita curieusement. On lut des comptes de dépenses et cette pensée qu’il avait sans doute copiée dans quelque livre de morale religieuse : « Fuyez l’impie, car son haleine tue, mais ne le haïssez pas, car qui sait si déjà Dieu n’a point changé son cœur ? » On raconte que M. de Bismarck, causant avec un journaliste américain, dit « Les Français sont des Peaux-Rouges. » À quoi faisait-il allusion ? À la mort des généraux Lecomte et Clément Thomas, aux incendies de Paris, au massacre des otages ou au supplice de Vincenzini[9] ?

Une population capable de commettre ou même de supporter un tel crime est bien près de n’avoir plus la direction de son libre arbitre et a besoin d’être mise eu tutelle ; mais les tuteurs n’étaient pas là. Impuissants ou terrifiés, ils laissaient la garde nationale maîtresse de Paris, à la disposition des ambitieux interlopes qui l’exploitaient et qui n’ignoraient pas qu’elle contenait plus de 25 000 repris de justice : c’est le chiffre indiqué à la commission d’enquête par M. Cresson, préfet de police pendant le siège. Le mercredi 1er mars, quelques corps de troupes allemandes s’installèrent dans le quartier des Champs-Élysées. L’Assemblée nationale, siégeant à Bordeaux, s’était hâtée de voter les préliminaires de la paix ; les Allemands quittèrent Paris le 2 mars.

Pendant les vingt-quatre heures que dura cette occupation, qui ne fut qu’une mince satisfaction d’amour-propre, la fédération de la garde nationale et le Comité central ne donnèrent point signe de vie et n’inquiétèrent en rien « l’envahisseur », auquel on était résolu, huit jours auparavant, de livrer un combat à mort. Le tour était joué ; l’armée sociale était réunie, les canons gardés par elle étaient en lieu sûr, et l’on ne pensait même plus à la motion que le 24 février on avait adoptée à l’unanimité. On se contenta de saccager un café où des soldats allemands avaient bu et de brûler sur la place de l’Étoile le fumier laissé par leurs chevaux, ce qui fut puéril, aussi puéril que le coup de pistolet tiré sur l’Arc de Triomphe par un officier prussien.

L’Assemblée nationale n’était point satisfaite ; elle estimait que la capitale de la France se livrait, sous les yeux de l’Allemagne victorieuse, à des exercices peu compatibles avec la dignité d’un grand peuple. Elle eût voulu agir avec vigueur et remettre de l’ordre dans cette ruche envahie par les frelons ; mais elle n’avait à sa disposition aucune force sérieuse, et il était dangereux d’engager une lutte dont le résultat paraissait incertain. Ce n’est pas que les motions les plus vives n’eussent leur raison d’être ; mais lorsque l’on disait : Il faut prendre le taureau par les cornes et arrêter tous les membres du Comité central, on ne faisait que donner un conseil, sans fournir les moyens de le mettre à exécution.

La fédération de la garde nationale espérait bien que l’Assemblée viendrait siéger à Paris, ce qui eût permis de la jeter promptement à la Seine ; mais l’Assemblée, se rappelant certaines dates présentes a toutes les mémoires, décida, le 10 mars, qu’elle se réunirait à Versailles. La déception fut grande dans la tribu révolutionnaire ; comme toujours, on cria à la trahison et l’on colporta un nouveau mot d’ordre l’Assemblée est monarchiste, elle veut étrangler la république et proclamer un roi. Il n’y eut pas un fédéré qui n’acceptât cela et ne se préparât à la lutte. Le même jour, l’Assemblée adopta une loi maladroite qui prouve à quel point cite ignorait les souffrances du commerce parisien, ou combien elle était résolue à n’en point tenir compte. Une série de décrets avait prorogé l’échéance des billets de commerce ; l’Assemblée voulut que les billets échus le 13 novembre fussent exigibles le 13 mars. C’était mettre les petits négociants, si nombreux à Paris, dans l’Impossibilité de faire honneur à leur signature, et c’était en outre indisposer des gens influents dans leur quartier, dévoués à la tranquillité dont ils ont besoin, et prêts à combattre pour le maintien de l’ordre. Ce décret, dont le résultat économique le plus clair se note par un nombre prodigieux de protêts signifiés du 13 au 17 mars, vint en aide au Comité central ; s’il ne lui donna pas de partisans, il diminua du moins le nombre de ses adversaires, lorsque l’on battit le rappel dans la matinée du 18 mars.

On avait adopté déjà une autre décision non moins périlleuse : un décret du 16 février supprimait la solde à tous les gardes nationaux qui, pour la conserver, n’en feraient pas la demande avec pièces à l’appui. C’était trancher brusquement une délicate question, c’était dédaigner les leçons de notre histoire contemporaine, et oublier que la suppression subite de la paye des ateliers nationaux en 1848 nous avait valu l’insurrection de Juin. Après la guerre, en février, en mars 187l, la population de Paris était fort malheureuse ; nul travail régulier, peu d’ateliers ouverts, et des habitudes de paresse auxquelles il était difficile de renoncer du jour au lendemain. Il eût été sage, il eut été patriotique de faire un sacrifice d’argent, de continuer la solde pendant deux mois encore et de ne pas promettre la misère a des gens qui croyaient sincèrement s’être dévoues au salut du pays. C’eût été fort onéreux pour le trésor public ; mais en regard de ce que la Commune a coûté, c’eût été une louable économie. Du 18 mars au 22 mai, combien n’avons-nous pas entendu d’hommes, auxquels nous reprochions de servir cette mauvaise cause, nous répondre : « Vous avez raison ; mais il faut vivre, et j’ai ma solde ! »

Le désarmement de la garde nationale n’était qu’une question d’argent. En 1848, après la révolution de février, les blanquistes inondèrent Paris d’affiches : « Citoyens, conservez vos armes ; la réaction relève la tête, vous aurez bientôt a vous en servir contre elle. » Ces armes étaient nombreuses ; on avait pitié les casernes et désarmé les troupes. Le gouvernement provisoire fit preuve d’esprit ; il promit cinq francs par fusil, deux francs par sabre, un franc par baïonnette que l’on rapporterait aux mairies ; huit jours après, les dépôts avaient plus d’armes qu’on ne leur en avait enlevé, car beaucoup de gardes nationaux besoigneux avaient restitué les fusils que le capitaine d’armement leur avait remis pour faire leur service.

Nul doute qu’en mars t87[ la population parisienne n eut d’abord regimbé ; elle eût certainement prêté l’oreille aux ordres du Comité central; mais peu à peu la pénurie aidant, bien des fusils seraient rentrés, et des canons aussi. Le 19 mars, dans la soirée, nous avons vu acheter une mitrailleuse gardée par des fédérés pas trop cher : 75 francs ! Quelques milliers d’énergumènes se seraient refusés a toute transaction et auraient voulu « vaincre ou mourir » on les aurait vaincus avec plus de facilité et moins d’incendies. Le département de la Seine avait fourni 21 000 mobiles qui ne furent pas toujours des soldats exemplaires ; le camp de Châlons et tes avant-postes sous Paris en surent quelque chose. Le 7 mars, on leur mit dix francs dans la main, et on les congédia ; ils burent les dix francs et se réunirent aux fédères.

Par le meurtre de Vincenzini, on voyait clairement que l’on se trouvait en présence d’une population capable de tout par certains faits de révolte ouverte, on pouvait comprendre que les officiers de la garde nationale ne reconnaissaient plus qu’un seul pouvoir celui qui émanait d’eux-mêmes. Un jeune homme de vingt et un ans, nommé Lucien Henry, un peu modèle, un peu ouvrier fabricant de mannequins pour les artistes, un peu peintre, tout à fait déserteur, grand orateur des clubs du quartier Montparnasse pendant le siège, fut élu, le 11 mars 1871, chef de la légion du XIVe arrondissement. Chargé de faire de la propagande révolutionnaire dans son quartier, il s’installa en permanence dans un poste qu’il établit chaussée du Maine, n° 91. La, entouré de ses officiers et de ses gardes, ne relevant que du Comité central, il refusa de se soumettre à toute autorité constituée. Le commissaire de police, le maire, interviennent directement et vainement auprès de lui ; à toutes les observations qu’on lui adresse, il répond : « J’ai la force pour moi, et j’en userai. » Il fait afficher des placards dans lesquels il demande, au nom du peuple, que la souveraineté de la garde nationale soit maintenue dans toute son intégrité.

Un mandat d’arrestation est enfin lancé contre lui le 17 mars ; c’était bien tard. Lucien Henry ne s’en soucia guère ; il fut quitte pour doubler ses gardes et ne sortir qu’entouré d’une escorte. Le lendemain, il préside à la construction des barricades, qu’il arme de canons, et fait incarcérer les commissaires de police de son arrondissement.Cet Henry fut « le général Henry ». Son premier acte d’ingérence dans la direction des affaires publiques est à noter ; le 30 mars, il a publié l’ordre que voici : — Faire arrêter tous les trains se dirigeant vers Paris, Ouest-Ceinture ; mettre un homme énergique avec un poste, jour et nuit cet homme devra avoir une poutre pour monter la garde ; à l’arrivée de chaque train, il devra faire dérailler, s’il ne s’arrête pas. — La phrase est peu grammaticale, mais elle fut comprise, et l’on se conforma à l’ordre qu’elle contenait.

Le fait d’un chef de corps élu volontairement réfractaire et n’obéissant qu’aux injonctions d’un pouvoir occulte ne fut point isolé, et l’on pourrait citer un grand nombre d’actes semblables qui se produisirent sur tous les points de Paris depuis la formation du Comité central. C’était une preuve que bien du temps déjà avait été perdu, qu’il n’en fallait plus perdre et que l’heure était venue d’entrer en négociations ou en lutte contre un parti révolté qui se fortifiait de jour en jour. En effet, sans compter diverses places d’armes établies et bien gardées dans Paris, les quartiers élevés de Belleville et la butte Montmartre, pourvus de canons et de munitions, étaient à cette heure de véritables forteresses. La partie administrative du gouvernement semblait pleine de quiétude et regardait ces préparatifs de défense ou d’attaque comme un enfantillage sans gravité. Le secrétaire général d’un ministère disait en souriant : « Leur artillerie n’est composée que de lunettes, car leurs canons n’ont pas de percuteur. — Mais, lui répondit-on, le premier serrurier venu pourra leur en faire. — Bah ! répliqua-t-il, ils n’y penseront pas. » Ils y pensèrent, et la population de Paris commençait a s’inquiéter d’un état de choses qui entretenait l’agitation, prolongeait le chômage, et menaçait d’aboutir à la guerre civile.

Le Comité central ne s’endormait pas ; il était décidé à livrer bataille, car il sentait bien qu’il avait en main des forces inespérées. Ces forces, il les augmentait sans relâche ; il attirait à lui les soldats isolés appartenant aux corps francs qui avaient battu l’estrade en province pendant la guerre ; il se recrutait ainsi d’un grand nombre d’hommes dénués de préjugés, pour qui le temps des troubles est un temps de prédilection. Cependant quelques journaux demandaient, non sans raison, pourquoi l’on ne cherchait pas à rétablir l’ordre menace. Comme en France on excelle à la rhétorique, on appelait la butte Montmartre « le mont Aventin de l’émeute ». Ce souvenir du De viris n’éclaircissait pas la situation, qui semblait devenir de plus en plus sombre.

Les journaux révolutionnaires soutenaient un thème dont l’absurdité ne les choquait pas : « Les canons, ayant été payés à l’aide de cotisations recueillies parmi la population parisienne, appartiennent en droit à celle-ci » argumentation qui équivalait à dire que le matériel de l’État appartient à la population, parce que le matériel de l’État est payé par la population. Des articles violents étaient échangés de part et d’autre dans les journaux ; des députés harcelaient le gouvernement et le suppliaient d’en finir, coûte que conte. Les fédérés ricanaient en disant : « On veut nos canons ; eh bien ! qu’on vienne les prendre ! »

On raconte que, vers cette, époque, M. Saint-Marc Girardin, sollicité par plusieurs de ses collègues de l’Assemblée nationale, fit une démarche auprès de son vieil ami M. Thiers, alors chef du gouvernement, afin d’obtenir quelques éclaircissements sur la conduite que le ministère comptait tenir dans cette circonstance. En sortant de la conférence, qui fut assez longue, M. Saint-Marc Girardin aurait dit a ses amis « J’ai vu M. Thiers ; il ne sait pas ce qu’il veut, mais il le veut énergiquement. » Nous ignorons si cette parole a été prononcée, mais elle peint au vif l’espèce d’irritabilité indécise dont les esprits les meilleurs étaient alors atteints. Tout le monde sentait que l’heure de l’action était proche, et nul ne savait quelle action il convenait d’engager.

Enfin, après des attermoiements dont l’avenir pénétrera peut-être le mystère, on se décida à agir. Dans la soirée du 17 mars, les chefs de corps furent réunis au Louvre, chez le général Vinoy, gouverneur de Paris, et ils reçurent communication des opérations militaires qu’ils devaient diriger dans la matinée du lendemain. On connaît cette aventure dont le résultat dépassa toutes les craintes des conservateurs et toutes les espérances des révolutionnaires : engagement de troupes ; retard dans l’envoi des attelages ; premier succès immédiatement suivi de la débandade des soldats, noyés au milieu d’un flot de population que l’on n’avait pas su maintenir à distance ; assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, massacrés à Montmartre, rue des Rosiers, dans une maison où le comité de vigilance du XVIIIe arrondissement, fondé le 4 mars[10], avait souvent tenu séance.

À midi, nul espoir ne subsistait ; la journée était perdue. M. Thiers se rappelant que le feld-maréchal Windischgrætz avait repris Vienne de haute lutte en 1848, après en avoir été chassé, fit transmettre ordre à toutes les administrations d’avoir a se rallier a Versailles, où le siège du gouvernement allait s’établir en permanence. Lui-même s’y rendit après avoir prescrit l’évacuation des forts du sud et la concentration à Versailles de la brigade Daudet, ce qui impliquait l’abandon du Mout-Valérien. Cet ordre verbal fut répété et écrit par lui au moment où il allait traverser le pont de Sèvres. La retraite administrative fut rapide ; le soir, tous les services, privés de leurs chefs, étaient désorganisés Paris, sans police, sans armée, sans gouvernement, était livré aux émeutiers.

Si M. Thiers fut surpris de sa défaite, le Comité central ne fut pas moins étonné de sa victoire plus d’un vainqueur l’a dit : « Nous ne savions que faire et nous étions fort embarrassés[11].» C’était cependant le Comité centrât qui avait mené la journée. N’ayant rien prévu des événements qui le prenaient à l’improviste, il se réunit dans une salle d’école, rue Basfroi, n° 11, et l’on avisa aux mesures propres à neutraliser la tentative du gouvernement, qui livrait bataille pour reprendre des canons dont il n’aurait jamais dû se dessaisir. Bergeret, envoyé a Montmartre, Varlin à Batignolles, devaient faire leur jonction, marcher sur la place Vendôme et s’y barricader, après s’être emparés des états-majors ; Faltot, passant derrière l’École Militaire et les Invalides, avait pour mission d’occuper les ministères de la rive gauche, l’hôtel des télégraphes, et de donner la main à Varlin et à Bergeret par le Carrousel ou par la place de la Concorde, de façon à commander la rue de Rivoli ; Duval, posté au Panthéon, avait à prendre possession de la Préfecture de police, tout en laissant un détachement au parvis Notre-Dame, de façon a favoriser le mouvement de Pindy sur l’Hôtel de Ville, qu’Eudes aurait attaqué après avoir pris la caserne Napoléon, pendant que Brunet s’y aérait présenté par la rue Saint-Martin.

Ce plan réussit, non pas parce qu’il était habilement combiné, mais parce que Paris, dégarni de troupes, abandonné de ses autorités légales, ne put opposer aucune résistance. Les fédérés, tout victorieux qu’ils fussent, marchèrent avec prudence ; ils n’occupèrent l’Hôtel de Ville, la Préfecture de police, leur principal objectif, qu’assez tard dans la soirée, lorsque les chefs de service et la majeure partie des employés s’étaient déjà retirés. Il faut croire que la retraite avait été très précipitée, car un jeune officier d’état-major, resté a Paris, ne put trouver personne, le soir du 18 mars, au ministère de la guerre pour recevoir le mot d’ordre ; un garçon de bureau ; qui par hasard le savait, put le lui transmettre. Paris, déserté par le gouvernement de la France, appartenait au sans-culottisme ; « or, a dit Proudhon, le sans-culottisme est la dépression de la société. »

Dans la dernière quinzaine de février, au moment où l’on s’épuisait en manifestations tapageuses, un moraliste avait dit : « Ce peuple est malade d’une bataille rentrée ; il faudra qu’elle sorte. » En effet, elle allait sortir. La lutte fut terrible on eût pu se croire revenu aux plus mauvais jours des guerres de religion ; on cherchait moins a se vaincre qu’à s’exterminer. Vincenzini noyé, les généraux Lecomte et Clément Thomas assassinés, disaient assez a quoi l’on pouvait s’attendre. Toute prévision fut dépassée.

Quelques gardes nationaux, respectant la légalité et avant pitié de la France, des hommes paisibles, redoutant les malheurs dont Paris allait être accablé, voulurent faire un acte suprême de conciliation et arrêter l’effusion du sang qu’ils prévoyaient. Sans armes, précédés d’un drapeau tricolore, ils se dirigèrent, par la rue. de la Paix, vers la place Vendôme, occupée par les 80e, 176e et 215e bataillons, armée de canons et commandée par un certain général du Bisson, immédiatement placé sous les ordres de Bergeret. La manifestation était absolument pacifique ; elle criait : « Vive la paix ! vive l’ordre ! vive l’Assemblée ! » Elle fut accueillie par une fusillade à bout portant : treize morts et de nombreux blessés apprenaient à la partie saine de la population parisienne que tout espoir de modération était à jamais brisé. Le Comité central décréta que les assassins de la place Vendôme avaient bien mérité de la patrie, et le gouvernement réfugié à Versailles, l’Assemblée nationale, tous les honnêtes gens, furent désespérés en comprenant dans quelle voie on allait être obligé de marcher.

Paris, sûr de vaincre, Versailles, voulant affirmer sa ferme volonté de reconquérir la capitale de la France, avaient hâte d’en venir aux mains. Le 2 avril, des fédérés et des troupes de ligne se trouvèrent face a face dans l’avenue de Courbevoie. Avant d’ouvrir le feu on voulut encore, malgré tant de déceptions, essayer de ramener les insurgés à la sagesse et au respect des lois. M. Pasquier, chirurgien en chef de l’armée, revêtu de son uniforme, portant la croix de Genève au bras et au képi, s’avance en parlementaire ; il est immédiatement tué. Dès lors la guerre fut sans merci. Le 3 avril, la Commune veut marcher sur Versailles et faire cette fameuse opération dont le lieutenant de marine Lullier, un de ses généraux, a dit : « Au point de vue politique, cette sortie était insensée ; au point de vue militaire, elle était au-dessous de toute critique. » À Châtillon, le général Duval est pris et fusillé sur place ; Flourens, dont les troupes étaient en débandade, se réfugie chez un aubergiste prés du pont de Chatou ; il est découvert et reconnu au moment où il changeait de costume ; un capitaine de gendarmerie lui fend la tête d’un coup de sabre. L’armée régulière se conformait aux exemples que les fédérés lui avaient donnés. De part et d’autre, ce fut une guerre fraternelle :Et solitn fratibus odia,a dit Tacite.

On allait voir ce que peut faire un peuple sans mesure et sans instruction, lorsqu’il est livré à lui-même et qu’il se laisse dominer par ses propres instincts. L’intérêt de ceux qui avaient saisi la direction de ses destinées était de le surexciter, de l’amener à ce paroxysme inconscient où l’homme redevient la bête féroce naturelle. Comme le combat devait être à outrance, on exaspéra les combattants jusqu’au délire ; on ne leur ménagea rien, ni les mensonges, ni les menaces, ni les flagorneries, ni l’argent, ni l’eau-de-vie. Pendant deux mois Paris fut en proie à l’ivresse furieuse. Ce que le Comité central avait fait secrètement, la Commune le faisait en quelque sorte avec la sérénité que donne la satisfaction du devoir accompli. Pendant que la tourbe se ruait à des batailles auxquelles elle finissait par prendre goût, ses deux maitres se disputaient et cherchaient à s’arracher le pouvoir.

Des élections avaient été ouvertes une apparence de légalité consacrait la Commune, qui avait cru prendre la place du Comité central. Celui-ci s’était solennellement engagé à se retirer lorsque « le peuple souverain aurait parlé ». Le peuple souverain parla, — il eût mieux fait de se taire, — et le Comité central n’abdiqua ni ses prétentions, ni la direction occulte qu’il aimait à exercer, spécialement sur les choses de la guerre. Le conflit fut permanent ; on essayait de le dissimuler, il n’en éclatait pas moins. Pour mettre tout le monde d’accord sous une égale oppression, on revint, le 1er mai, à cette vieillerie du Comité de salut public. Cela n’arrangea pas les choses : comité de salut public, comité d’artillerie, comité des barricades, comité des subsistances, comité d’approvisionnements militaires, comité de sûreté générale, comité central, comité de toute nuance et comité de toute défroque, se jalousaient, se baissaient, et allaient commencer à « s’épurer », lorsque la France rentra à Paris.

Ces dissentiments eurent le bon résultat de rendre. la défense incohérente, mais ne descendirent jamais jusqu’aux fédérés, qui s’en souciaient peu et ne se préoccupaient guère que de l’abondance des distributions de vivres. « Pour une grande partie du peuple, la révolution n’est qu’un opéra. » Ce mot de Marat nous est souvent revenu à la mémoire, lorsque nous regardions les évolutions des troupes de la Commune. Le spectacle que Paris offrait alors était désespérant. En haut, des vaniteux, arrivés aux accidents tertiaires de l’envie purulente ; en bas, des êtres violents prêts à tous les méfaits ; au milieu le troupeau des moutons de Panurge, êtres indécis, mobiles, sans résistance contre les passions qui les harcèlent, sans propension au mal, sans attrait vers le bien, obéissant machinalement et ne comprenant rien aux événements dont ils sont enveloppés, sinon qu’ils ont une bonne paye, beaucoup de vin et trop d’eau-de-vie.

Les actes les moins justifiables ne soulevaient pas les consciences et trouvaient même des approbateurs. Le 19 avril, on afficha cette sanie sur les murailles de Montmartre : « Attendu que les prêtres sont des bandits et que les églises sont des repaires où ils ont assassiné moralement les masses en courbant la France sous la griffe infâme des Bonaparte, Favre et Trochu, le délégué civil des Carrières près l’ex-préfecture de police ordonne que l’église Saint-Pierre-Montmartre soit fermée et décrète l’arrestation des prêtres et ignorantins. Signé: Le Moussu. » Si la population restait indifférente à ces brutalités, elle acceptait avec confiance, et sans raisonner, toutes les sornettes qu’on lui débitait. Pour l’entretenir dans la haine de Versailles et des Versaillais, comme l’on disait alors, il n’est bourdes surprenantes qu’on ne lui ait fait avaler. L’armée, que l’on combattait aux avant-postes, était composée de sergents de ville, renforcée par les chouans de Charrette et de Cathelineau, marchant sous un drapeau blanc, aux cris de vive Henri V ! Les séminaristes et les frères de la doctrine chrétienne s’étaient enrôlés, après avoir fait vœu de rétablir le droit de jambage ; les paysans, ralliés sans exception au système communal de Paris, recevaient à coups de fourche les soldats qui se rendaient aux ordres des assassins de Versailles ; les marins avaient exterminé deux régiments de ligne à coups de hache. Pendant que l’on trompait ainsi les badauds fédérés, on ne savait qu’imaginer pour flatter leur orgueil. Félix Pyat écrivait sans rire dans le Vengeur que le Paris de la Commune était « l’Éphèse du progrès, la Mecque de la liberté, la Rome de l’humanité ». Cet encens grossier, ces cancans de portières pénétraient les esprits incultes, s’y gravaient, mettaient les haines en ébullition et ne furent pas sans exercer d’influence sur l’emportement et la durée de la lutte.

Cette lutte, nous n’avons pas à la raconter ici : cependant nous devons dire, pour en expliquer la longueur, de quels éléments de résistance l’insurrection disposait après sa victoire du 18 mars, éléments considérables qui lui permirent de soutenir deux mois de combats et la bataille des sept jours dans Paris. Son artillerie était forte de 1047 pièces, représentées par vingt-sept types différents, ce qui la neutralisa parfois en produisant des confusions dans la distribution des munitions. Défalcation faite des pièces utilisées aux postes avancés, aux forts et au mur d’enceinte, 726 furent employées dans les rues lorsque les troupes régulières eurent enfin pénétré dans Paris. La cavalerie était nulle et ne compta jamais plus de 449 chevaux ; en revanche l’infanterie était très nombreuse. Vingt légions, composées de 254 bataillons, se divisaient en portion active et en portion sédentaire ; la première mettait en mouvement 3649 officiers et 76 081 soldats la seconde formait un effectif de 106 909 hommes commandés par 4284 officiers, ce qui produit un total dépassant 191 000 hommes, d’où il convient de déduire une trentaine de mille individus qui surent toujours échapper au service. En résumé, la Commune eut une armée de 140 000 à 150 000 combattants, qu’elle dirigea tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de Paris[12].

À cette masse on doit ajouter vingt-huit corps francs, libres d’allure, agissant selon la fantaisie du moment et n’obéissant à personne. Leur contingent variable s’élevait, vers le milieu du mois de mai, au chiffre de 10 820 partisans, guidés par 510 officiers. Il y eut là des gens de toute provenance et de toute catégorie, qui choisissaient les dénominations les plus extraordinaires : turcos de la Commune, éclaireurs de Bergeret, enfants de Paris, enfants du Père Duchêne, enfants perdus, lascars, tirailleurs de la Marseillaise, volontaires de la colonne de Juillet et vengeurs de Flourens, que le peuple appelait — ô foule ingrate ! — les vengeurs de Florence.

III. — LES HÉBERTISTES.

« Quand je serai roi ! » — Arbitraire. — Les sectaires. — Un arrêté de Charles Riel. — Mise en liberté des criminels. — Divers ordres d’écrou. — Privé de nourriture. — Erreur. — Raoul Rigault. — Le jugement par les impairs. — Raoul Rigault policier. — « Bonsoir, Rigault ! » — « Je ne vous ferai pas grâce. » — La rue Hya-Michel. — « Artilleur en chambre. — Raoul Rigault à la Préfecture de police. — Procureur général de la Commune. — Intempérance. — Note de restaurateur. — Comptabitité. — Décoration projetée. — Théophile Ferré. — « Inconvénient d’une petite taille et des ridicules. » — Les origines de Ferré. — Exécuteur des hautes œuvres de la Commune. — Sa fuite, son arrestation, sa mort. — Hurler avec les loups. — Raoul Rigault et Théophile Ferré mènent le branle des cruautés de la Commune.


Au lendemain d’une insurrection victorieuse, toujours faite au nom de la liberté, nul ne se dit : « Je suis libre, mais chacun dit : « Je suis le maître. » Il y a longtemps que Lamennais a énoncé cette vérité, lorsque, dans ses Pensées, il écrivait en 1841 : « Nul ne veut obéir et tous veulent commander. Demandez au républicain son secret : son secret est le pouvoir, le triomphe de son opinion et de son intérêt ; il se dit : Quand je serai roi ! c’est là sa république. » Les gens de la Commune ont à cet égard dépassé toute limite ; chacun s’était emparé d’une portion de l’autorité brisée entre les mains du gouvernement légal, et, sous prétexte de se montrer révolutionnaire, agissait selon sa propre fantaisie. Cette part d’autorité n’était employée qu’à des actes arbitraires, à des arrestations, dont le plus souvent les motifs échappent à toute perspicacité. Cela éclate avec évidence lorsque l’on parcourt le registre d’écrou du Dépôt près la préfecture de police. Il y a émulation parmi ces maîtres ; chacun veut signer son papier, appliquer son cachet et faire acte de dictateur.

On reste surpris à voir la quantité et même la qualité des personnages qui s’arrogent le droit de supprimer la liberté individuelle. Aucun des membres du Comité central, aucun des membres de la Commune ne se faisait faute de parafer des lettres de cachet ; les délégués au ministère, le commandant de la place de Paris, les commandants militaires de chaque arrondissement, le procureur de la Commune et ses substituts, les employés de la préfecture de police, les juges d’instruction (pris dans les ateliers de menuiserie, comme Genton ; sur les bancs du collège, comme du Barral), les commissaires de police et les officiers de paix ne demeuraient pas en reste pour ces œuvres de prévarication. En outre, chaque arrondissement avait un comité administratif, distribué en comités de surveillance qui nommaient des délégués ; délégués, comité de surveillance, comité administratif, libellaient a l’envi des ordres d’incarcération. Ce n’est pas tout : la division de Paris en secteurs subsistait ; les chefs élus de la garde nationale en étaient les maitres ; non seulement ils faisaient emprisonner qui bon leur semblait dans la maison disciplinaire attribuée à chaque secteur, mais ils dirigeaient les gens arrêtés sur telle prison qu’il leur plaisait de désigner. À quelques-uns de ces chefs de légion, il n’était pas prudent de résister ; Sérizier a terrifié, pendant la durée de la Commune, la zone parisienne qui correspondait à la base du neuvième secteur ; il dominait de la sorte sur la prison de la Santé, et ce n’est pas sa faute si les otages en sont sortis vivants.

La brutalité des ordres est inexplicable. Charles Riel, chef du bureau des passeports à la préfecture de police, prend, le 17 avril, un arrêté qui est un spécimen des aberrations de cette époque : « Nous, délégué civil, agissant en vertu des pouvoirs qui nous sont confiés : attendu que la loi défend de sortir de Paris à tout individu de dix-neuf à quarante ans… Ordonnons : Tous les chefs de postes devront mettre à la disposition de nos sous-délégués toutes les forces disponibles des postes, sur un simple avis des sous-délégués… Tout individu qui voudra résister sera au besoin passé par les armes, séance tenante[13]. » Si l’on était sévère, — on vient de voir à quel excès, — pour les honnêtes gens qui fuyaient devant la nécessité de servir la Commune, on était d’une indulgence maternelle pour les malfaiteurs. — Jean-Marie Ollivier est condamné, par jugement correctionnel du 8 janvier 1871, à six mois de prison pour vol et outrage aux agents de la force publique ; l’avènement de la Commune le trouve à la prison de Sainte-Pélagie ; il en sort d’après l’ordre textuel que voici : « Ordre de lever l’écroue du nomme le Ollivier Jean Marie côndane pour avoir volle du bois de chauffage sur les boulevards, chose pour moi insinifiante. Le commandant de place : Révol. Ordre de mettre en liberté : E. Duval. (sans date). » La mise en liberté arbitraire des détenus criminels est un fait qui se reproduisit souvent pendant la Commune ; nous aurons à le signaler.

On sait que tout mandat d’arrestation doit contenir le motif d’icelle : c’est une garantie pour le détenu et une responsabilité pour l’agent de l’autorité qui ordonne l’incarcération. Sous la Commune, on a changé tout cela. Les mots sans motifs reviennent constamment sur les ordres d’écrou : parfois les motifs sont dérisoires : « Suspect, — soupçonné d’être bedeau, — affaires politiques, — a lacéré les affiches, — allait ramasser les blessés (Michel Allard, 4 avril), — a lâché les eaux de la Vanne pour noyer les gardes nationaux (Dufaux, chef égoutier), — intelligence avec Versailles. » Sibert, Nicolas, 3 avril, « venait de Tarbes et allait à Sèvres, où il demeure. » — Ganche, 4 avril, « pour avoir dit que la garde nationale battait en retraite. » — Lemoire, Arthur, « pour n’avoir pas payé son tailleur, qui ne lui a pas livré ses effets. » — Moléon, 5 avril, « curé de Saint-Séverin. » Hédeline, Alphonse, « pour avoir cousu des papiers dans le dos du gilet du neveu de M. le curé ci-dessus. » — Chrétien (Louis), 6 avril, « laissé partir son fusil par imprudence, blessé personne. »

Cette litanie d’insanités pourrait être indéfiniment continuée. Au président Bonjean, qui se plaignait d’avoir été arrêté, Raoul Rigault répondit : « Nous ne faisons pas de la justice, nous faisons de la révolution. » Eh non ! pas même ! on était inepte et méchant, voilà tout. Ce que nous venons de citer ne serait que bouffon, si les gens incarcérés en vertu de pareils ordres n’avaient cruellement souffert ; mais voici qui est odieux : « Cabinet du préfet de police ; Paris, le 3 avril 1871. Citoyen directeur (du Dépôt), veuillez mettre au secret et ne pas donner de nourriture audie détenu Lacarrière, Jean-Louis, mégissier, avant qu’il eût fait des aveux. Pour le commissaire spécial, l’officier de paix : Félix Henry. » — La Commune s’est toujours distinguée par un mépris hautain pour l’orthographe, la grammaire et la légalité les pièces manuscrites échappées aux incendies en sont la preuve.

Il se commettait parfois d’étranges erreurs, et, à ce sujet, nous prions le lecteur de nous permettre de lui parler d’un fait personnel qui vient à l’appui de notre assertion. Nous possédons une pièce ainsi conçue : « Ordre du Comité de salut public de conduire à Mazas le sieur Maxime Du Camp. Signé : G. Ranvier ; ferd. ; Gambon ; et plus bas : Ordre au directeur du Dépôt de recevoir le citoyen Ducamp, arrêté par ordre du Comité de salut public ; signé : A. Regnard. » Le tout agrémenté de trois timbres, dont deux rouges et un bleu[14]. Au lieu de mettre la main sur l’individu désigné, on s’empara, au coin de la rue de Rivoli et de la place de l’Hôtel-de-Ville, d’un membre du Comité central nommé Alphonse Ducamp, dont l’existence avait jusqu’alors été ignorée de son homonyme et qui fut écroué au Dépôt de la préfecture de police, ou Th. Ferré vint lui annoncer qu’il serait fusillé le lendemain. L’approche de l’armée française permit à ce malheureux de s’évader. Nous avons pu signaler cette erreur, dont la preuve est entre nos mains ; mais combien d’autres, qui peut-être ont eu un dénoûment irréparable, sont et resteront inconnues !

Ainsi que nous l’avons dit, chacun, jouant au dictateur, semblait tenir à honneur de remplir les geôles mais, entre tous, deux hommes, qu’il faut faire connaître, ont joué les premiers rôles dans cette tragicomédie. Tous deux, sans autre énergie que celle qui résulte d’une absence radicale de moralité, sans autre instruction que celle que l’on ramasse dans les brasseries et les cabarets, ont été les metteurs en œuvre des inégalités de la Commune. L’un est Raoul Rigault, l’autre est Théophile Ferré : deux jeunes gens de vingt-cinq ans environ, qui firent le mal par amour du mal.

Raoul Rigault était un lourd garçon, débraillé, de chevelure et de barbe incultes, solide des épaules, bas sur jambes, myope, l’œil ferme, le nez impudent la bouche sensuelle, assez épris de bon vin, partant, criant, gesticulant, se bourrant le nez de tabac, étonnant les novices par sa faconde, presque célèbre dans le quartier des Écoles et très apprécié des filles de bas étage. Demi-étudiant, demi-journaliste, sans courage au travail, sans talent d’écrivain, répétant comme vérités acquises les niaiseries ramassées dans l’Ami du peuple et dans le Père Duchêne, il passait pour fort parce qu’il était grossier, pour énergique parce qu’il était cruel, pour intelligent parce qu’il était hâbleur. Quelques condamnations « obtenues » vers la fin de l’Empire, pour des articles publiés dans une de ces petites feuilles éphémères que l’on appelait alors les journaux « de la rive gauche », lui permirent d’être un peu « martyr » et de rêver vengeance, au nom de ses principes outragés par « les sicaires de la tyrannie ».

Il était le promoteur des minces émeutes du quartier latin, des troubles d’amphithéâtre, racolait des turbulents, et, menaçant du doigt ceux qui refusaient de le suivre, il leur disait « Toi ! j’aurai ta tête. » Il avait inventé un nouveau mode de justice, qu’il appelait « le jugement par les impairs » : les pères eussent été jugés par leurs fils, les gendarmes par les détenus, les officiers par les soldats, les magistrats par les condamnés ; la guillotine lui paraissait lente et arriérée, il la remplaçait par une batterie électrique qui pouvait facilement tuer cinq cents réactionnaires en une minute. On riait de ces boutades, on croyait à trop de jeunesse qui s’épanchait en violences de langage ; ce petit homme charnu racontait tout haut ses rêves ; il a su les réaliser[15].

Il était le chef d’un groupe peu nombreux qui ne reconnaissait qu’un maître, celui qu’on appelait familièrement le vieux, c’est-à-dire Blanqui. Or Blanqui savait à quoi s’en tenir sur Rigault et disait de lui : « Comme homme, ce n’est qu’un gamin ; mais c’est un policier de premier ordre. » Le fait était vrai. Raoul Rigault avait l’intuition de la police, et il est certain que s’il eut vécu, il eût cédé sa passion dominante et serait devenu agent secret, semblable aux braconniers qui se font gardes-chasse. Il avait fait une étude particulière des inspecteurs de la Préfecture ; il connaissait ceux des mœurs, ceux de la sûreté, ceux des garnis, ceux des brigades de recherche ; il redoutait surtout ceux du contrôle dirigé par M. Marseille et excellait à déjouer ceux de Lagrange, qui était chargé du service politique de la Préfecture de police. Sa grande joie était de suivre ceux-ci, de les « filer », de lier conversation avec eux, de les conduire dans quelque brasserie du quartier et de les griser.

Il ne pouvait suffire seul aux exigences de sa propre police, il façonnait des élèves et commandait une sorte de brigade volante qui bien souvent a contrebattu la police régulière. Sa principale préoccupation était de faire connaître à ses acolytes les agents secrets qu’ils avaient à redouter ; pour cela, il fallait les leur montrer ; aussi allait-il souvent, escorté de deux amis en formation, rôder entre onze heures du soir et une heure du matin aux environs de la Préfecture, dévisageant les passants et désignant à ses élèves ceux qu’il savait appartenir à la police. Une nuit de clair de lune qu’il se promenait avec deux néophytes sur le quai des Orfèvres, il vit venir Lagrange ; celui-ci reconnut Rigault, sans même avoir l’air de le regarder, continua sa route et se dirigea vers la rue de Jérusalem. Rigault, que Blanqui jugeait bien et qui était véritablement « un gamin », ne put s’empêcher de faire une plaisanterie il réunit ses deux mains en porte-voix autour de sa bouche et cria : « Bonjour, Lagrange ! » Celui-ci pivota sur ses talons, vint droit à Rigault placé entre ses deux amis, et, feignant de le reconnaître tout à coup, il lui dit : « Ah ! c’est toi ! Je suis content de te voir ; le patron est furieux ; dépêche-toi d’envoyer ton rapport, sans cela tu n’auras pas de gratification ce mois-ci. » Puis il fit volte-face et s’éloigna. Au bout de quelques pas, il se retourna, et le spectacle qu’il vit eut de quoi le faire sourire. Rigault, renversé sur le trottoir, était roué de coups par ses deux élèves, qui le prenaient sérieusement pour un mouchard. Lagrange alors lui cria de sa plus forte voix : « Bonsoir, Rigault ! » et pénétra dans la Préfecture.

Si l’on s’abusa sur son compte, il faut lui rendre cette justice qu’il ne tenta de tromper personne ; il se découvrait tout entier et montrait orgueilleusement l’eczéma de haine qui le brûlait. Il dédaignait les subterfuges familiers aux ambitieux ; il ne parlait ni d’égalité ni de liberté, encore moins de fraternité ; il disait : « Quand nous serons les maitres… quand nous serons au pouvoir ! » Dans un des procès politiques où il fut compromis, M. Le Pelletier, avocat impérial, — qu’il appela tout le temps l’accusateur public, — le recommandait, à cause de son extrême jeunesse, à l’indulgence de la sixième chambre ; Raoul Rigault l’interrompit : « Je repousse votre indulgence, car lorsque j’aurai le pouvoir, je ne vous ferai pas grâce. » Il méprisait Robespierre, qu’il appelait « un parlotteur » ; il trouvait Saint-Just sans « énergie » et Couthon « une vieille béquille ».

Dans toute la Révolution française il n’admirait que deux hommes : Hébert et Marat, un escroc et un fou. Il aspirait à les égaler : il les surpassa. La vue d’une soutane ou d’une église le mettait en fureur ; lui aussi il eût volontiers « étranglé le dernier des prêtres avec les boyaux du dernier des rois » ; jamais il ne prononçait le mot saint ni le mot sainte ; il disait la rue « Hya-Michel » pour la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ces puérilités amusaient et lui faisaient parfois un vocabulaire difficile à comprendre, mais qui lui valait un renom d’originalité dont il se montrait fier, car il était vaniteux comme un geai. On ne sait trop de quelles ressources il vivait ; d’assez méchants bruits ont couru à cet égard dans le quartier latin, mais rien dans les documents que nous avons eus à notre disposition ne semble les justifier.

Après le 4 septembre, il put saisir son rêve et entrer à la Préfecture de police ; un peu plus tard M. Edmond Adam l’installa au service politique, précisément à la place que Lagrange avait occupée. Il était là, beaucoup moins pour aider le gouvernement de la Défense nationale que pour profiter de toute occasion propice à le renverser. Il était dans le complot du 31 octobre, fut nommé préfet de police par Blanqui, et se préparait à prendre possession, lorsque le mouvement avorta. Il fut forcé de donner sa démission ; mais il ne quitta pas son poste sans emporter des documents qui plus tard ne lui furent pas inutiles, entre autres le livre d’adresses de tous les employés de la Préfecture. Il revint à la vie privée et se contenta de pérorer dans les brasseries, au lieu de se joindre à nos débris d’armée qui luttaient contre l’ennemi aux avant-postes. Il était officier d’artillerie, comme tous les révolutionnaires, dont le rêve est d’avoir des canons pour faciliter l’application de leurs théories ; lorsqu’on lui reprochait son inaction, il répondait négligemment : « Je suis artilleur en chambre. » Ce n’est pas que cet homme fût lâche, il sut bien mourir ; mais, ainsi que tous ses congénères, il se réservait pour le grand jour des revendications sociales, c’est-à-dire pour le jour où il pourrait s’emparer du pouvoir.

Pour lui, comme pour tant d’autres, ce jour vint le 18 mars. Duval, s’étant saisi de la Préfecture de police abandonnée, en était le commandant militaire ; Raoul Rigault lui fut adjoint comme délégué civil, dès le 27 mars, par le Comité central ; mais il n’avait pas attendu sa nomination officielle, et il s’était, de sa propre autorité, installé le 20. Le 26 il est élu membre de la Commune, dans le VIIIe arrondissement, par 2175 voix sur 17 825 électeurs inscrits ; le 30 il est nommé membre de la sûreté générale le 25 avril il donne sa démission de délégué à la Préfecture de police, à la suite d’une scène assez vive au conseil de la Commune. Vésinier, Pillot, Rastoul, proposaient l’adoption de la motion suivante : « La Commune décrète, au nom du droit et de l’humanité, l’abolition du secret. » Raoul Rigault combattit le projet ; on lui dit : « Le secret est immoral ; » il répondit : « Qu’est-ce que cela me fait, si j’en ai besoin ? La guerre aussi est immorale, et cependant nous la faisons. »

Il se retira ; mais, ressuscitant pour lui une des fonctions de la Révolution française, il se fit nommer procureur de la Commune, le 27 avril, et devint de la sorte le chef hiérarchique de son remplaçant, qui fut Cournet. Rigault, après avoir quitté les appartements de l’ancien préfet de police, s’installa au parquet du procureur général près de la Cour de cassation, toujours vêtu en commandant de fédérés, et d’une tenue un peu moins débraillée depuis qu’il était « le maître ». Dans certains cas, il présidait lui-même aux recherches qu’il avait prescrites sur dix-sept perquisitions qui furent faites, pendant la Commune, au domicile de M. Zangiacomi, il en dirigea trois lui-même.

Les hommes de la Commune qui ont traversé la Préfecture de police ne se distinguaient ni par la sobriété, ni par la tempérance. Le général Duval, Raoul Rigault, Cournet, mangeaient copieusement, buvaient de même, se faisaient donner des sérénades pendant les repas du soir et oubliaient la sueur du peuple. Les comptes du restaurateur Martin, qui fournissait leur table, sont intéressants à étudier. Le 21 avril 1871, il est payé et donne entre les mains du citoyen Replan, caissier principal, reçu de la somme de dix mille huit cent cinquante-deux francs pour solde de nourriture jusqu’au 22 avril ; moyenne de 228 fr. 51 c. par jour, qui équivaut à une dépense annuelle de 83 406 francs. Suit le détail, où l’on peut lire : « Table de M. le préfet, 7541 francs. » Il en fut ainsi jusqu’à la fin.

Quelques chiffres expliqueront ces dépenses excessives : — 25 mars, déjeuner du général (Duval), 15 couverts : 74 bouteilles de vin de Beaune ; — 18 avril, déjeuner du préfet, 13 couverts : 48 bouteilles de mâcon, 2 bouteilles de « cognac » ; — 1er mai, déjeuner du préfet, 10 couverts : 49 bouteilles de mâcon, 5 bouteilles de « cognac » ; — 7 mai, pour la musique, 27 bouteilles de mâcon (ceci, bien entendu, sans préjudice des grands vins que l’on trouva en abondance dans la cave des préfets de police). Comme les autres, Raoul Rigault pataugea dans le vin et l’eau-de-vie. Il ne s’était jamais, du reste, piqué d’une grande pureté de mœurs, et il prouva, pendant les deux mois de la Commune, qu’il ne dédaignait aucune sorte de jouissance.

Il n’était point scrupuleux en matière d’argent : un garde-magasin, nommé Ernest Robert, est arrêté, le 3 avril, par Benjamin Sicard, attaché à l’état-major de la Préfecture ; on saisit en même temps chez lui une somme de quatre cent un francs. Robert est mis en liberté le 10 avril, réclame son argent, rédige une note où il relate les faits et l’adresse à Raoul Rigault, qui écrit : « Payer ]es quatre cent un francs qui sont entrés dans le tiroir de droite du bureau et qui ont servi à nos dépenses courantes. » À vue de cet ordre, le caissier paya. La comptabilité paraît n’avoir pas été tenue avec une régularité irréprochable « 8 mai 1871, Bon pour la somme de cent vingt mille francs à délivrer pour les besoins de l’ex-préfecture de police. Signé : F. Cournet. » — Deux jours après, la somme était versée par la délégation des finances elle explique une assez forte distribution d’argent qui fut faite, le 18 ou le 19, aux principaux employés lorsque l’on comprit que tout s’écroulait. Le 16 mai, Théophile Ferré prend aussi ses précautions. Voici son reçu : « Reçu du citoyen Replan la somme de six mille francs pour frais faits ou à faire. » — Est-ce sur ces fonds-là que l’on devait prélever l’argent nécessaire à la confection de la décoration que Raoul Rigault avait décidé de créer ou de décréter ? Médaille d’or ; face : la Commune reconnaissante ; revers : le triangle surmonté du bonnet phrygien ; ruban rouge traversé de la croix de Saint-André blanche.

Le rêve de Raoul Rigault était d’imiter Hébert ; le rêve de Théophile Ferré était d’imiter Rigault. Entre ces deux êtres, l’émulation du mal fut constante. Rigault avait une certaine prestance juvénile et remuante ; chez Ferré, rien de pareil : c’est un avorton chétif et mal venu, portant une tête trop longue sur un corps trop court. Ses cheveux abondants, sa forte barbe noire, ne rendaient que plus sensible encore l’absence d’équilibre de son individu; myope aussi, comme son émule et son maître, il avait des yeux noirs assez doux, un peu extatiques, semblables à ceux des aliénés théomanes, indice curieux à constater chez un homme qui fut le type de l’inquisiteur, tel que le représentent les drames du moyen âge ; son visage eût été assez régulier, s’il n’eût été enlaidi et vraiment difformé par un nez démesuré, crochu, dont les narines échancrées laissaient voir l’intérieur et qui donnait à toute sa physionomie l’apparence d’un vautour inquiet. Dès qu’il retirait son binocle, ses yeux convergeaient et lui faisaient une mine effarée qu’augmentait encore la pâleur de sa face. Atteint d’un tic nerveux qui agitait ses épaules d’un frisson perpétuel, il ne pouvait rester immobile et, malgré la raideur qu’il essayait d’imprimer à son attitude, il remuait sans cesse, comme s’il eût lutté contre une convulsion interne. C’était une torpille, m’a dit un homme qui l’a connu ; à côté de lui on avait froid. Il n’ignorait pas sa laideur, qui fut pour beaucoup dans sa violence. Un document, écrit par lui le 8 octobre 1862, alors qu’il n’était encore qu’un enfant et qui fut trouvé à son domicile, ne laisse aucun doute à cet égard et mérite d’être cité tout entier :

« Inconvénient d’une petite taille et des ridicules : J’ai le malheur d’avoir un nez passablement long ; personne ne s’imaginera jamais combien jusqu’à présent il m’a occasionné de désagrément ; mais il faut dire aussi que ma petite taille, la croissance de mes moustaches, y ont un peu contribué. Dans la rue, on se retourne pour bien m’observer, on sourit, les gamins se moquent de moi et me donnent des sobriquets ; aux écoles où j’ai été, j’ai toujours eu des surnoms tels que : Fée Carabosse, Maréchal Nez. Quelquefois je ne supportais pas ces interpellations ; alors une querelle surgissait, qui finissait par quelques horions donnés et reçus des deux côtés. Je suis aussi, chez mes parents, la risée des personnes qui viennent les voir ; chez mon patron, mon physique n’étant pas favorable, on ne peut s’imaginer que je vaille quelque chose ; ne représentant pas, on se figure que je suis sans capacité aucune. Lorsque je suis en société avec des personnes instruites, de crainte de faire des fautes de langage, je deviens timide, je ne puis parler ; alors je bredouille, ce qui n’est pas un bon moyen de prouver mon intelligence. Outre cela, je suis mal vêtu, ce qui me donne l’air emprunté et gauche ; je suis orgueilleux ; alors je me redresse et j’ai tout à fait l’air d’une caricature. Enfin, pour finir, j’ai des pensées fort au-dessus d’un jeune homme de mon âge ; je veux paraître sérieux et sévère, et tout cela ne cadre pas avec ma figure de Polichinelle. Allons, pauvre ami, sois fort, dédaigne les mauvaises paroles qu’on te dira ; aie du cœur et de l’énergie, tu parviendras et personne n’aura rien à te réclamer. Il existe un proverbe à Paris où il est dit : « Ceux qui réussissent ont toujours raison ; ceux qui n’arrivent pas, toujours tort ; » tache que la première partie d’icelui soit vraie pour toi ! »

Rien n’est plus explicite que cette confession. Ce fantoche, fatigué de faire rire, voulut faire peur ; se sachant grotesque, il rêva d’être terrible, et le fut. Il y eut des aliénés parmi ses proches, et on peut admettre qu’il n’était pas sain d’esprit. Son père, ancien cocher de bonne maison, retiré avec le fruit de ses économies, l’avait fait élever chez les frères de la doctrine chrétienne, et ensuite chez un sieur L… dont la pension fut fermée à cause de l’enseignement ultramatérialiste que l’on y distribuait. Ses « études » terminées, Th. Ferré entra comme clerc ou employé comptable chez un agent d’affaires. C’est là que la Commune le trouva. Il avait déjà quelque notoriété parmi les révolutionnaires. Lors de la manifestation Baudin, au cimetière Montmartre, il s’était juché sur une tombe et avait crié : « La Convention aux Tuileries ! La Raison à Notre-Dame ! » Le 6 janvier 1869, à une réunion au cabaret du Vieux-Chêne, rue Mouffetard, il avait dit : « La bourgeoisie vit des sueurs du peuple… La force, qui nous opprime aujourd’hui, nous pourrons avoir un jour, et nous l’écraserons ! » C’étaient là des titres ; il les fit valoir, et, dès le mois d’octobre 1870, il est à la tête du comité de vigilance, qui siège rue Clignancourt, n° 41. Il eut soin du reste de ne point exposer sa chétive personne pendant la guerre, et n’alla pas au feu une seule fois.

Il fut élu membre de la Commune et attaché, le 30 mars, à la commission de sûreté générale ; c’est en cette qualité que le 28 avril il demandait l’exécution immédiate des otages, pour « affirmer les principes ». Le 5 mai, Raoul Rigault le rapproche de lui, sous le titre de substitut du procureur de la Commune ; enfin, lorsque le fort d’Issy est occupé par nos troupes, que l’on se prépare à une résistance qui ne fera qu’augmenter la défaite, Th. Ferré est délégué à la sûreté générale, autrement dit, il est élevé à la fonction d’exécuteur des hautes œuvres de la Commune. On sait s’il fut fidèle à son mandat. Aux dernières heures de la bataille, lorsque, seul, Belleville tenait encore, Ferré coupa sa barbe, mit son petit corps en jupes, s’accrocha un chignon — réquisitionné — derrière la tête, et s’esquiva. Il fut arrêté dans la nuit du 9 au 10 juillet 1871, rue Saint-Sauveur, n° 6, dans un appartement qu’il partageait avec un ouvrier tapissier qui était son frère. Il fut hautain et railleur pendant son procès ; quoiqu’il eût assuré qu’il ne se défendrait pas, il rétorqua avec une habileté de vieux procureur quelques dépositions erronées sur le rôle qu’il avait joué à la Grande-Roquette dans la journée, du 27 mai. Au plateau de Satory, il écouta sans pâlir la lecture du jugement qui le condamnait à être fusillé, jeta son chapeau en l’air, cria : Vive la Commune ! et mourut. Un chien noir vint lécher le sang qui couvrait son visage. De sa petite et ferme écriture, il avait libellé un projet de défense qui se termine par ces mots : « La fortune est capricieuse ; je confie a l’avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance ! »

On ne peut dire que Raoul Rigault et Ferré furent les hommes de la Commune ; celle-ci n’eut point d’hommes, elle n’eut que des spectres, des fantômes perdus dans les ombres du passé, que le besoin d’imitation poussa aux violences, et qui ne surent formuler aucune idée. Mais ils en furent l’expression ; ils en représentent la sottise, la grossièreté, la vanité, la cruauté, l’ignorance et la débauche ; ces deux cabotins de la terreur firent un mal incalculable en excitant le troupeau des rêveurs aux mesures excessives. En révolution, il s’agit de crier le plus fort pour être le mieux écouté. « On a vu dans les clubs, dit Stendhal, pendant la Révolution, que toute société qui a peur est a son insu dominée et conduite par ceux de ses membres qui ont le moins de lumières et le plus de folie. » L’histoire de la Commune donne à cette vérité une force nouvelle. Sans excuser en rien l’insurrection du 18 mars et le gouvernement qui en est issu, on peut dire cependant que celui-ci comptait certains hommes sans fiel ni méchanceté ; ils sont restés impuissants. Ils n’ont pas accepté, ils ont subi les motions sanguinaires, mais il leur a été impossible de les faire repousser, et ils ont fini par obéir aux énergumènes qui rêvaient l’échafaud en permanence et la fusillade continue.

Comme au temps du despotisme jacobin, le modérantisme était un crime, et sous peine grave il fallait hurler avec les loups, hurler plus fort, afin de n’être pas dévoré par eux. La tourbe des officiers fédérés était certes prête à tous les méfaits ; les massacres lui ont semblé justes, et les incendies ne lui ont pas déplu : mais ces malheurs auraient pu être évités si les membres de la Commune n’avaient été entraînés jusqu’à la monomanie homicide par les objurgations de Raoul Rigault et de Ferré, deux sinistres drôles qui de l’histoire de la Révolution française n’avaient retenu que le souvenir des crimes et des iniquités. Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/81 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/82 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/83 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/84 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/85 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/86 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/87 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/88 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/89 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/90 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/91 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/92 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/93 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/94 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/95 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/96 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/97 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/98 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/99 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/100 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/101 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/102 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/103 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/104 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/105 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/106 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/107 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/108 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/109 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/110 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/111 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/112 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/113 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/114 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/115 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/116 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/117 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/118 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/119 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/120 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/121 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/122 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/123 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/124 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/125 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/126 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/127 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/128 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/129 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/130 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/131 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/132 Page:Du Camp - Les Convulsions de Paris, tome 1.djvu/133 contenu, qui, ralentissant les progrès de l’incendie, se répandait comme une inondation. C’était un inconvénient pour les habitants du Dépôt, qui avaient de l’eau jusqu’à la cheville ; mais c’était en quelque sorte le salut, car les plafonds saturés d’humidité, les murailles imbibées, les parquets trempés opposaient désormais à l’incendie une force de résistance considérable. Vers cinq heures du soir, un peloton du 79e de ligne, commandé par un capitaine, se présenta au Dépôt et en prit possession. On fit fête aux « pantalons rouges » que l’on attendait avec anxiété depuis deux mois, et l’on passa la nuit au milieu des buées tièdes que l’eau écoulée, chauffée par l’incendie, répandait dans les salles. Le lendemain, les pompes de Riom (Puy-de-Dôme), celles de Chartres, celles de Nogent-le-Rotrou, avaient noyé les les deux étages enflammés au-dessus du Dépôt et préservaient définitivement celui-ci.

Le 24 mars, Pierre Braquond, humilié d’être commandé par Garreau, révolté contre l’insurrection victorieuse, était entré dans la cellule du président Bonjean et lui avait dit : « J’en ai assez de ce carnaval ; je vais partir et rejoindre nos chefs, qui sont à Versailles. » M. Bonjean lui avait répondu : « Comme magistrat, je vous ordonne de ne point quitter votre poste ; comme prisonnier, je vous en prie. Si vous partez, si vos camarades partent, vous serez remplacés par des insurgés, et l’on nous maltraitera ; je vous adjure de rester pour protéger les pauvres détenus. » Braquond avait obéi ; il fut fidèle à la consigne que M. Bonjean lui avait donnée ; il sauva le Dépôt de l’incendie et sut arracher les otages, sauf le malheureux Georges Veysset, à la mort que Ferré leur avait réservée.


  1. Ce qui n’empêchait pas le général Trochu de dire, le 27 octobre : « Ce n’est pas la France qui sauvera Paris, c’est Paris qui sauvera la France. » (Rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du gouvernement de la Défense nationale, p. 50.)
  2. La défiance contre l’armée régulière était telle, que dans la séance du 13 septembre, au conseil du gouvernement, M. Étienne Arago demande la construction de barricades, pour lesquelles il faut rompre avec toutes les routines du génie militaire.
  3. Enquête parlementaire sur le 18 mars, t. II, déposition des témoins ; déposition de M. Ossude.
  4. Au moment où l’on essayait ce coup de main, Blanqui et Albert Regnard étaient au café de la Garde nationale, situé à l’angle de la place de l’Hôtel-de-Ville ; Delescluze, Arthur Arnould, Cournet, Edmond Levraud étaient rue de Rivoli, chez Lefèvre-Roncier ; Ledru-Rollin, qu’on y attendait, ne vint pas ; Razoua, avec quelques gardes nationaux de Montmartre, se tenait sur la place même. (Voir Histoire populaire et parlementaire de la Commune, par Arthur Arnould. Bruxelles, 3 vol. 1878.)
  5. Enquête, etc., t. II, déposition, p. 469. — J’ai sous les yeux les comptes d’un des arrondissements de Paris du 27 septembre 1870 au 10 mars 187l, 6 086 267 fr. 25 c. sont payés à la garde nationale. Sur cette somme la part des femmes est, du 27 septembre au 31 décembre 1870, de 210, 501 fr. et du 1er janvier au 10 mars 1871, de 573 816 fr. 75 c.; on voit la progression. La solde quotidienne fournie par cet arrondissement est donc de 36 664 fr. 25 c. Aussitôt qu’un contrôle quelconque est établi à la suite de l’arrêté ministériel du 20 février 1871 (V. Pièces justificatives, n°l), la diminution est sensible : 39 650 francs par jour en février ;31 960 en mars. La dépense totale des gardes nationales de la Seine s’élève, pour 1870-1871, à 120 627 901 fr. 38 c.; c’est, cher pour les services qu’elle a rendus. (Cour des Comptes, Rapport au président de la République sur l’exercice de 1870, p. 117.)
  6. Proudhon, Correspondance, t. Ier, p. 120.
  7. Histoire de la Commune, Bruxelles, 1876, p. 17.
  8. À propos du 4 septembre, M. Arthur Arnould dit (loc. cit.) : « Depuis six semaines, le parti républicain socialiste attendait, espérit, un mouvement. Nous faisions tous nos efforts pour le provoquer ; mais la population, tenue en bride par les députés de la gauche qui se plaçaient comme un tampon entre le peuple et l’Empire, énervée par vingt années de despotisme et de corruption savante, semblait avoir perdu la foi dans ses propres forces et jusqu’au sentiment de sa toute-puissance. »
  9. À propos de cet assassinat, M. Arthur Arnould (op. cit.) dit : « Ce ne furent pas là des actes de violence, mais des actes de justice, qui prouvaient que les citoyens avaient reconquis le sentiment de leur force et de leur droit. » Voici dans quels termes le journal l’Avant-garde rendit compte du meurtre de Vincenzini : « Place de la Bastille, il y a eu une émotion qui, parait-il, a eu de sérieuses conséquences. M. Thiers devrait savoir qu’il n’a pas le droit de surexciter une population affolée de douleur, en se servant contre elle des mouchards de l’Empire. »
  10. Ce comité avait déclaré qu’il défendrait sescanons contre tous ceux, quels qu’ils fussent, qui tenteraient de s’en emparer.
  11. Jourde a dit : « Le Comité ne se serait, jamais douté que nous puissions avoir Paris en si peu de temps ; le soir nous étions à nous demander ce qu’il fallait faire ; nous ne voulions pas nous emparer de l’Hôtel de Ville ; nous voulions faire des barricades nous avons été très embarrassés de notre autorité. » (Enquête parlementaire sur le 18 mars, déposition de M. Ossude.)
  12. D’après un renseignement que l’on peut croire exact, les arsenaux, lors du désarmement de Paris, à la fin de mai 1871, auraient reçu 285 000 fusils Chassepot, 190 000 fusils dits à tabatière, et 14 000 carabines Enfield : donc près de cent mille armes à feu et à répétition. Je ne donne ce chiffre qu’avec réserve, car toutes les armes à feu ayant été, par mesure de prudence, immédiatement expédiées en province, il est très difficile d’en connaitre le nombre positif.
  13. Voir Pièces justificatives, n° 2. Je dis ici une fois pour toutes que je ne cite pas une pièce dont je n’aie la minute originale sous les yeux ; mon travail est exclusivement fait sur documents holographes.
  14. Voir le fac-similé aux Pièces justificatives, n° 3.
  15. Le père de Raoul Rigault s’est suicidé à Paris, le 12 mai 1878.