Les Convulsions de Paris/Chapitre III

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Texte établi par Hachette,  (tome 1p. 113-128).

CHAPITRE iii

LA MAISON DE JUSTICE




La maison de justice, c’est la Conciergerie, la vieille geôle du Palais, qui relève directement du procureur général et dresse sur le quai de l’Horloge ses deux tours bien connues du peuple parisien. C’est, nous l’avons dit, une prison transitoire où l’on enferme les prévenus qui sont appelés à répondre devant la cour d’assises ou devant les chambres correctionnelles des crimes ou des délits commis par eux. On n’y fait jamais un long séjour ; on y arrive de Mazas, on la quitte pour la Santé, Sainte-Pélagie ou la Grande-Roquette. Elle est assez petite, ne comporte ordinairement qu’un nombre restreint de prisonniers et est séparée en deux parties distinctes la section cellulaire et la section en commun, que l’on appelle vulgairement le quartier des cochers, parce que c’est là, dans un dortoir, dans un préau, que ceux-ci subissent les peines insignifiantes auxquelles ils sont souvent condamnés par le tribunal de simple police. Le grand guichet est une vaste halle gothique, soutenue par des colonnes recevant la retombée des arcs de la voûte ogivale, et qui, traditionnellement du moins, fut la salle des gardes du roi saint Louis. La prison n’occupe qu’un rez-de-chaussée ; les étages supérieurs appartiennent à la Cour de cassation. Un dégagement intérieur permettait jadis de sortir de la Conciergerie et d’aboutir à l’angle gauche de la grande cour, — la cour du Mai, — du Palais de Justice. On l’a souvent confondue avec le Dépôt ; la plupart des otages survivants qui ont écrit le récit des faits dont ils ont été les témoins ont presque tous raconté qu’ils avaient été préalablement incarcérés à la Conciergerie, où cependant ils n’ont jamais mis le pied.

Le directeur régulier, M. Fontaine, ancien capitaine en retraite, n’avait pu, après le 18 mars, se refuser à écrouer les détenus qui lui étaient adressés par les nouveaux maîtres de l’ex-préfecture de police. Le gouvernement de l’insurrection ayant enjoint à tous les employés d’avoir désormais à lui obéir[1], M. Fontaine crut devoir se retirer, et adressa à ses subordonnés une sorte de proclamation, dans laquelle, après les avoir remerciés du concours qu’ils lui avaient prêté pour assurer le service, il disait : « Aujourd’hui ma ligne de conduite est toute tracée, nous devons nous retirer à Versailles auprès du seul gouvernement que tout bon citoyen doit défendre. » Cette instruction porte la date du 30 mars, et les employés s’y seraient probablement conformés, si, dès le lendemain, les ordres provoqués par la lettre du président Bonjean, immédiatement expédies par M. Lecour, n’étaient venus modifier leur intention. Ils comprirent que l’administration à laquelle ils appartiennent, toujours active au bien et adoptant, sans hésiter, un compromis qui pût éviter de grands malheurs, leur imposait un devoir difficile à suivre, mais dans lequel il fallait se maintenir imperturbablement.

La situation anormale où ils se trouvaient les avait déjà préoccupés, et deux d’entre eux s’étaient rendus à Versailles pour consulter leurs chefs hiérarchiques. Dans la matinée du 30 mars, M. Durlin, second greffier, et le surveillant Génin, montèrent dans la charette du sieur Fusil, blanchisseur des prisons de la Seine et demeurant à Boulogne. Cachés sous des paquets de linge, ils purent franchir les fortifications, gagner Versailles et recevoir de la bouche même de M. Lecour, chef de la première division de la Préfecture de police, l’invitation de ne quitter la Conciergerie qu’à la dernière extrémité. Ainsi se trouvait annulé l’ordre du jour du directeur régulier. MM. Durlin et Génin revinrent à Paris reprendre leur service, réconforter leurs compagnons et se préparer à la tâche qui leur incombait.

Cette tâche fut moins pénible pour eux qu’ils ne l’avaient cru. Les dimensions assez étroites de la prison y furent pour quelque chose, car elles ne permettaient pas de l’encombrer de suspects comme l’on fit au Dépôt, à Mazas et ailleurs ; mais le directeur nommé par la Commune ne les contraria pas dans leur œuvre de préservation. Il s’appelait Deville, avait été autrefois attaché aux agences de courses et pendant le siège avait appartenu aux ambulances du XIIe arrondissement. Il était laborieux, probe et sans fierté, car il ne dédaignait pas d’inviter parfois un surveillant à boire un « verre de vin » avec lui ; il eut du zèle, de l’humanité et beaucoup de bienveillance pendant qu’il exerça les fonctions dont il ignorait le mécanisme. De toutes les prisons de Paris, la Conciergerie est celle qui fut le mieux administrée pendant la Commune ; elle le dut à son excellent personnel et aux efforts de son directeur irrégulier.

Quarante et un détenus s’y trouvaient enfermés au 18 mars ; ils appartenaient à la justice, qui les gardait sous sa main en vertu de mandats légaux ; mais l’insurrection se souciait peu de respecter la loi, et volontiers, comme disait Raoul Rigault, elle « simplifiait les formalités ». Si elle fit arrêter un grand nombre d’honnêtes gens qui ne pouvaient, sans déchoir vis-à-vis d’eux-mêmes, s’associer à ses actes, elle n’hésita jamais a rejeter au milieu de la population les coupables auxquels la justice avait appliqué ou réservé un châtiment. Cet abandon de tout intérêt pour la sécurité sociale apparaît dés les premiers jours, et le Comité central s’empresse de donner un exemple qui ne sera pas perdu.

Le 20 mars, un délégué du Comité central se présenta, muni de pleins pouvoirs, aux deux prisons militaires de la rue du Cherche-Midi et fit mettre tous les détenus en liberté. On lui objecta qu’il y avait la, non seulement des hommes punis pour des fautes de discipline, mais aussi des déserteurs, des individus accusés de crimes de droit commun : cela n’importa guère. 1100 prisonniers furent relaxés et allèrent porter dans les bataillons fédérés des exemples de paresse, d’ivrognerie et d’insubordination dont ceux-ci n’avaient pas besoin. Pendant qu’on lâchait ces mauvais sujets sur le pavé de Paris, on rendait des arrêts ridicules, et l’on s’essayait à singer les formes de la justice on décrétait « Article ler. MM. Thiers, Picard, Favre, Dufaure, Simon et Pothuau sont mis en accusation. — Article 2. Leurs biens seront saisis et mis sous séquestre jusqu’à ce qu’ils aient comparu devant la justice du peuple. »

On libérait les condamnés militaires on revenait aux mesures de confiscation si justement reprochées au régime renversé par la Révolution française ; on arrêtait des otages et, par esprit de compensation, on délivrait les criminels. Des prévenus appartenant aux lois furent relaxés ; Raoul Rigault signa quelques ordres d’élargissement mais la plupart de ceux-ci venaient du ministère même de la justice, où un avocat sans causes et sans cervelle, nommé Eugène Protot, avait été installé en qualité de délégué. Du cabinet des gardes des sceaux il avait fait une buvette, où la justice devait être surprise d’être ainsi représentée. Sur l’injonction de ce personnage, un assassin et un vilain drôle, inculpé d’un crime que l’on ne peut raconter, sont rendus à la liberté et peuvent alors se promener de cabaret en cabaret, au lieu de se voir conduire au bagne qui les réclame le 19 avril, quatre autres individus, sur lesquels pèse une accusation de crimes qualifiés, rentrent dans la vie commune et reprennent « leurs droits de citoyens », qui, pour eux, sont le droit au meurtre et au vol. L’émulation gagne les sous-ordres justiciers de la Commune les juges d’instruction s’en mêlent et signent, le 22 avril, le lever d’écrou de deux malfaiteurs. Cette justice à l’envers fonctionna régulièrement, et, du 26 mars au 24 mai, prescrivit la mise en liberté de vingt accusés détenus à la Conciergerie.

En revanche, cent quatre-vingt-six individus furent incarcérés, presque tous sur mandats de Raoul Rigault, qui, en qualité de procureur de la Commune, tenait à ne point laisser chômer la maison de justice. Parmi ces cent quatre-vingt-six personnes, une seule fut arrêtée pour vol et relâchée presque immédiatement ; toutes les autres ont été écrouées sous les rubriques que déjà nous avons relevées au registre du Dépôt : révolte, — menaces contre la Commune, — relations avec Versailles, — agent bonapartiste ; là aussi les mots « sans motifs » reviennent fréquemment. Malgré ces incarcérations et ces mises en liberté illégales, la Conciergerie eût été assez tranquille pendant cette mauvaise période, si les commandants des bataillons fédérés faisant service au Palais et à la Préfecture ne s’étaient imaginé, en trinquant le soir dans leur poste, que les caves de la prison contenaient des dépôts d’armes réservées pour les sbires de la réaction.

On venait en nombre alors, armé de lanternes, muni de pinces pour faire sauter les portes en fer que l’on ne manquerait pas de trouver, et l’on se déclarait décidé à ne quitter la Conciergerie qu’après avoir découvert ce fameux arsenal souterrain. On se promenait dans les sous-sols de la maison et du Palais, la baïonnette au fusil, dans la crainte d’une surprise ; on allait ainsi jusqu’aux anciennes cuisines de saint Louis, on sondait les murs à coups de crosse et l’on finissait toujours par mettre en perce un tonneau de vin destiné à la cantine des détenus. Les surveillants, chaque fois qu’une de ces algarades avait pris fin, s’en croyaient quittes ; mais la bêtise est tenace et ça recommençait le lendemain, au grand préjudice de la réserve de vin, qui fut promptement épuisée.

Le 13 avril, la journée avait été calme ; on n’avait eu à écrouer que cinq détenus, dont Antonin Dubost, qualifié d’ancien préfet (il fut remis en liberté le 18 par ordre de Raoul Rigault qui l’avait fait arrêter), et Joseph Oppenheim, capitaine aux Défenseurs de la République, incarcéré pour « discussion dans un dîner », lorsque vers minuit treize prêtres, escortés de fédérés et amenés dans des fiacres, firent leur entrée au grand guichet. Ils appartenaient à la congrégation des Sacrés-Cœurs, et arrivaient de leur maison de Picpus, d’où ils avaient été arrachés en exécution d’un mandat de Raoul Rigault, notifié, sans douceur, par un pseudo-commissaire de police nommé Clavier. Fatigués d’avoir subi une longue perquisition, d’avoir été insultés pendant leur voyage par quelques libres penseurs qui demandaient qu’on les étouffât sur place, ces hommes, presque tous fort âgés, — l’un d’eux avait soixante-dix-sept ans, — étaient calmes et paraissaient résignés à la mort dont on les avait menacés. On les écroua, et au lieu de les mettre au secret, comme le portait l’ordre d’arrestation, on les enferma par groupes dans les chambrées de la division en commun (quartier des cochers). Le lendemain, ils purent rester tout le jour ensemble dans le préau et discuter entre eux sur le mode de mort qu’ils préféraient. Le pain assez ferme de la prison et les légumes secs de l’ordinaire étaient durs pour des vieillards qui auraient eu à souffrir de ce mauvais régime, si Mme d’Aubignosc, directrice de la lingerie, n’avait eu pitié d’eux et ne leur avait procuré une nourriture plus substantielle et moins coriace. Cette excellente femme ne dissimula pas assez bien l’intérêt qu’elle témoignait à ces détenus qui étaient de véritables otages ; elle réussit à quitter Paris et put éviter les suites d’un mandat d’amener lancé par Raoul Rigault.

Tout en se fortifiant, en se confessant, en priant entre eux, ces prêtres souffraient d’être privés du service religieux et demandèrent au directeur d’autoriser 1'aumônier de la Conciergerie à célébrer pour eux les offices. Deville n’aurait peut-être pas demandé mieux que de satisfaire à leur désir, mais l’esprit d’intolérance qui animait une bonne partie des membres de la Commune y avait mis bon ordre. Le 25 mars, les directeurs de prison avaient reçu, à ce sujet, une dépêche de Raoul Rigault : Interdiction est faite au directeur de… de laisser dire, demain dimanche, la messe dans la prison. Cet ordre, expédié la veille du dimanche de la Passion[2], n’avait pas été révoqué et Deville avait dû s’y conformer ; car s’il était assez humain pour protéger ses détenus, il n’était pas assez inutilement énergique pour entrer en lutte contre le délégué à la sûreté générale. Les prêtres de Picpus furent donc privés de la consolation d’entendre la messe, et ils s’accommodaient, tant bien que mal, au séjour de la maison de justice que les employés s’étudiaient à leur rendre tolérable, lorsque le lundi soir, 18 avril, ils furent mis en voiture cellulaire et transférés à Mazas.

On aurait pu croire que Rigault, Ferré, Protot et les autres pourvoyeurs de geôle avaient momentanément oublié l’existence même de la Conciergerie, car du 13 avril au 19 mai elle ne reçut pas un seul détenu ; en revanche, elle eut à subir deux alertes dont il faut parler, car elles prouvent de quelle niaise crédulité les gens de la Commune étaient atteints. Le 10 mai, Edmond Levraud, qui avait usurpé les fonctions de chef de la première division de la Préfecture de police, vint vers le soir à la Conciergerie. Accompagné d’un nombreux « état-major », il visita le cachot de Marie-Antoinette, fureta un peu partout, s’arrêta longtemps à regarder à travers les planches mal jointes d’une porte qui fermait un vieux bûcher, hocha la tête et prit une note sur son calepin.

Le lendemain on fut surpris de voir arriver deux officiers fédérés escortés d’un serrurier muni d’un mandat qui lui enjoignait d’avoir à ouvrir la porte d’un caveau désigné et d’en extraire les cercueils que le citoyen Edmond Levraud y avait aperçus la veille pendant son inspection. C’était là une bonne aubaine qui ne déplut ni aux greffiers, ni aux surveillants ; ils se groupèrent autour du serrurier et attendirent le résultat de la découverte. On crocheta la porte ; les officiers se précipitèrent dans le caveau funèbre, et, au lieu des cercueils annoncés, trouvèrent un amas de vieilles bûches jetées pêle-mêle et oubliées là par mégarde. La leçon ne profita guère et n’épargna pas à la maison de justice une perquisition encore plus extraordinaire.

Vers le 14 mai on avait installé au Palais de Justice un commissaire de police nommé Bochard, qui n’était autre qu’un apprenti peintre âgé de vingt et un ans. Il se hâta de démontrer la candeur de son âge en éventant une grosse conspiration. Son cabinet n’était séparé de la Conciergerie que par une sorte de châssis de forte toile sur laquelle on avait appliqué un papier de tenture. Dès que la nuit était venue, il entendait derrière cette fragile cloison des bruits singuliers. Il lui semblait que des gens fouissaient la terre avec précaution, qu’ils parlaient à voix basse et tout à coup s’arrêtaient comme s’ils eussent soupçonné quelque danger ; puis la rumeur recommençait et parfois se prolongeait pendant une partie de la nuit. Il fit un rapport au Comité de salut public : la réaction versaillaise s’agite à la Conciergerie ; elle y creuse un souterrain ; dans quel but ? Dans le but évident de renverser la Commune ; heureusement le peuple veille, mais il n’est que temps d’aviser.

Le Comité de salut public avisa et délégua son magistrat le plus sérieux pour y voir clair dans ce complot. Le juge d’instruction qui fut chargé de cette mission s’appelait Armand-Paulin du Barral de Montaunard, ou, plus simplement, le citoyen Barral, et était précisément âgé de seize ans et demi. Dans la nuit du 17 au 18 mai, ce bambin, suffisamment accompagné de fédérés, envahit la Conciergerie, dirigea sa perquisition vers le lieu même où les conspirateurs devaient être à l’œuvre, et mit en fuite une bande de rats dont le bruit avait seul produit une si vive impression sur l’imagination du citoyen Bochard. Barral ne fut pas satisfait et estima que l’on avait compromis, en sa personne, la dignité de la magistrature.

Ces intermèdes comiques n’arrêtaient malheureusement pas l’élan de cruauté qui emportait la Commune. Le 18 mai, on reçut à la Conciergerie ordre de se tenir prêt à donner place aux otages qui devaient passer devant le jury d’accusation. Le 19, en effet, cinquante sergents de ville, gendarmes, gardes de Paris, parmi lesquels on reconnaissait le maréchal des logis Geanty, dont nous aurons à parler plus tard, arrivèrent de la Grande-Roquette, où ils étaient détenus, et furent écroués à la maison de justice ; le soir et le lendemain ils furent reconduits au dépôt des condamnés. Le lendemain, trente-quatre autres gendarmes furent amenés. Le greffier, M. Durlin, au lieu de les faire incarcérer dans les cellules où, isolés, sans communication possible, ils pouvaient être saisis un à un et enlevés sans même pouvoir faire entendre une protestation, les dirigea sur le quartier des cochers, quartier situé à l’extrémité de la prison, au bout d’une vaste galerie nommée la rue de Paris, et presque perdu au milieu des vieilles constructions embrouillées du Palais de Justice. Là du moins ils étaient ensemble. Ces vieux soldats sauraient bien, le cas échéant, ce qu’ils auraient à faire.

C’étaient, peut-on croire, des prisonniers de choix, car le 22 mai Raoul Rigault vint lui-même, vers quatre heures de l’après-midi, s’assurer qu’ils étaient à la Conciergerie. Les troupes françaises étaient dans Paris depuis la veille ; le procureur général de la Commune voulait être certain que cette proie — trente-quatre gendarmes ! — ne lui échapperait pas. Il fit sans mot dire la constatation et s’éloigna en disant : « À demain ! » Dans la journée du 23, en effet, à midi, un officier fédéré, suivi d’un peloton qui s’arrêta sur le quai, pénétra dans le greffe ; envoyé par Raoul Rigault, il était porteur de l’ordre d’extraire les gendarmes détenus à la maison de justice ; par bonheur, c’était un ordre collectif, sans indication de nombre ni de noms. On a souvent plaisanté des formules minutieuses de l’administration française ; faute de les connaître et de les avoir employées, afin de mieux agir « révolutionnairement », les hommes de la Commune ont permis de protéger plus d’une victime désignée.

M. Durlin fit preuve de sang-froid ; la fusillade qu’il entendait résonner depuis vingt-quatre heures lui faisait espérer qu’il aurait le temps de sauver ces malheureux. Il ne se trompait pas, et son vaillant cœur l’avait bien inspiré. Il prit l’ordre des mains du mandataire de Raoul Rigault et lui dit négligemment : « Nous n’avons plus de gendarmes ici. » Le fédéré galonné parut surpris. « Il y a erreur, ajouta M. Durlin ; les gendarmes ont été transférés. — Où et quand ? demanda l’officier. — Voyez dans les bureaux de la Préfecture, » répliqua M. Durlin. Le fédéré s’éloigna, revint au bout d’une demi-heure : « Nous ne trouvons rien ; les gendarmes doivent être ici. — Non, reprit le greffier ; du reste, je dois avoir l’ordre, je vais le chercher ; pendant ce temps, visitez la prison ; si vous trouvez un seul des hommes que vous demandez, je ferai les formalités de l’extraction et je vous le livrerai. » Puis, s’adressant au surveillant Génin, qui avait compris de quoi il s’agissait, il dit : « Ouvrez les cellules, afin que le citoyen délégué puisse se convaincre qu’elles ne renferment aucun soldat. »

Le délégué fit consciencieusement son devoir ; il inspecta tous les cabanons les uns après les autres, y vit fort peu de prisonniers en dehors des détenus criminels : un garçon d’hôtel, deux gardiens du passage Vivienne ; mais il n’y aperçut pas un gendarme. On se garda bien de le conduire au « quartier des cochers », dont il ignorait l’existence. Le délégué était stupéfait, mais il était bien forcé de s’en rapporter à la constatation qu’il venait de faire lui-même. « Mais les gendarmes, où sont-ils donc ? demanda-t-il en rentrant au greffe. — Il y a trois ou quatre jours, je ne me rappelle plus au juste, dit le surveillant Rambaud, qu’on les a reconduits à la Roquette. — Voici l’ordre de transfèrement, dit M. Durlin, qui passa au délégué le mandat que l’on avait mis à exécution le 19 et le 20, en transportant les premiers gendarmes amenés à la Conciergerie. Le délégué le lut : « C’est vrai, on s’est trompé. » Il se retira en saluant : « Fâché de vous avoir dérangé ! » Le directeur Deville assistait à cette scène, il savait à quoi s’en tenir et ne souffla mot ; une parole de lui eût livré les gendarmes et fait fusilier M. Durlin et les deux surveillants Génin et Rambaud, qui, au péril de leur vie, s’étaient associés à cette bonne action. Les otages étaient sauvés ; Raoul Rigault ni son délégué ne reparurent ; le lendemain, Ferré fut trop occupé, trop berné au Dépôt pour se rendre à la maison de justice ; et puis, ils comptaient tous sur l’incendie.

Ce fut par miracle que le Dépôt échappa aux flammes, c’est par miracle que la Conciergerie y a échappé ; car elle est accotée au Palais de Justice, son grand guichet est placé sous la salle des Pas-Perdus, et elle est surmontée par la Cour de cassation qui brûlèrent. Elle fut au centre même du foyer et, non sans peine, il est vrai, fut sauvée. Pendant qu’on allumait la Préfecture de police, on versait du pétrole dans les chambres du Palais, on en badigeonnait les murs et l’on y préparait un incendie plus terrible encore que ceux de 1618 et 1776. Une équipe choisie avec discernement obéissait à un homme désigné par Ferré et qui méritait toute sa confiance.

Nous savons quel était cet homme, mais nous ignorons ce qu’il est devenu : nous croyons qu’il n’a pas été inquiété pour les faits que nous avons à raconter, et, dès lors, nous ne nous sentons pas libre de prononcer son véritable nom. Nous l’appellerons Riiat. Il avait été chef d’escadron pendant la Commune et excellait beaucoup plus aux perquisitions qu’à la bataille ; il aimait les costumes voyants, avait réquisitionné son cheval, le harnachement de celui-ci, son képi à quatre galons d’or, ses bottes molles et son caban brodé ; il portait avec ostentation un sabre mexicain qu’il avait volé chez un maréchal de France dont, disait-il dans son langage qui rappelait la chiourme, « il avait barbotté la cambrouse, » c’est-à-dire dévalisé l’appartement. Il était dévoué à Ferré dont il reçut les instructions dans la matinée du 24 mai. Il se mit à la besogne et dit aux hommes qu’il commandait : « Nous allons griller la boîte aux curieux. » La boîte aux curieux, c’est le Palais de Justice. Il expédia ses incendiaires dans les diverses parties du Palais, à la grand’salle, dans les chambres revêtues de boiseries peintes, vers les greffes bourrés de paperasses, vers la bibliothèque des avocats, aux baraques des costumiers, et ils eurent ordre de ne point ménager les huiles minérales ; en guise de bouquet, il réservait la Sainte-Chapelle.

Riiat ne voulut laisser à nul autre l’honneur de mettre lui-même le feu aux mèches soufrées qui avaient été préparées. Il ne s’aperçut pas que celle qu’il allumait trempait dans le pétrole ; la flamme courut avec rapidité et atteignit un tuyau de gaz qui éclata. Riiat fut renversé évanoui par l’explosion. Ses hommes l’emportèrent ; il revint à lui dans la cour du Mai, les cheveux roussis, les yeux brûlés, le visage écorché, et tellement abasourdi que, pour mieux reprendre ses sens, il se fit conduire chez un marchand de vin de la place du Châtelet. Il y passa la journée ; lorsqu’il se souvint de la Sainte-Chapelle, il n’était plus temps de l’atteindre, elle était entourée par les flammes. Trois jours après, Riiat était remis de sa commotion et recevait de Ferré une nouvelle mission de confiance, celle d’incendier l’église Saint-Ambroise ; il en fut empêché par l’arrivée de nos troupes.

À la Conciergerie, tout le personnel de la surveillance était sur pied ; un vieux mur en pierres de taille la séparait du Palais de Justice ; il tint bon, se lézarda, mais ne s’écroula pas ; le danger vint d’autre part. La division cellulaire est munie de préaux réservés à la promenade des détenus ; chacun de ces préaux est une sorte d’allée resserrée entre deux murs et surmontée d’un toit en madriers couverts d’un revêtement de zinc. Une poutre enflammée tomba sur un de ces toits qui prit feu ; à coups de croc on le démolit, et on l’éteignit ; successivement les toitures flambèrent et furent détruites, sans péril, de la même façon.

Le Palais et la maison de justice sont chauffés par un calorifère à eau chaude dont le réservoir fut effondré par l’incendie. Comme au Dépôt, ce fut une inondation. Un rapport d’un des employés de la prison dit : « Nous étions submergés, » on aurait pu ajouter : et affamés, car on n’avait pas de vivres et nul moyen de s’en procurer. La provision de pain expédiée chaque jour par la boulangerie centrale des prisons installée à Saint-Lazare n’était point arrivée, car tout chemin était coupé de barricades ; il n’y avait pas à penser à aller chercher quelque nourriture dehors ; on était pris dans un demi-cercle de flammes ; la seule route qui ne fût pas à l’incendie était le quai de l’Horloge, que la fusillade et les paquets de mitraille rendaient infranchissable.

On avait donné la liberté de la prison aux individus arrêtés par ordres illégaux, et l’on gardait en cellule les vingt-sept détenus appartenant à la justice que la Commune avait oublié de rendre à la civilisation. Les gardiens surveillaient le Palais et se tenaient prêts à se porter au secours de toute partie de la Conciergerie qui serait attaquée par le feu. À deux heures du matin, le 25 mai, ils entendirent frapper précipitamment à la porte d’entrée ; on courut, et après avoir regardé par le judas réglementaire, on ouvrit : c’était un peloton du 69e de ligne. Au premier mot du capitaine : « Et vos otages ? » on put répondre : « Ils sont sauvés ! » Les trente-quatre gendarmes que M. Durlin avait arrachés à la mort furent dirigés sur la place du Châtelet, occupée par nos troupes, et ils furent mis sans retard aux pompes qui combattaient l’incendie du Théâtre-Lyrique.

La maison de justice ne voulut point faillir à son titre ; elle sut garder les prévenus et les condamnés qui lui avaient été confiés. Vers quatre heures du matin, M. Durlin fit l’appel des vingt-sept prisonniers dont il était responsable ; aidé par les surveillants et par Deville lui-même, il les conduisit d’abord au poste de l’Horloge, dans l’avenue du Palais ; on n’y put rester, car les obus battaient la chaussée. On se rendit alors dans les constructions de la future chambre syndicale, rue de Constantine ; les projectiles en chassèrent encore les fugitifs, qui ne trouvèrent un refuge que dans la sellerie de la caserne de la Cité. Un des détenus s’évada, traversa le Petit-Pont et fut rattrapé, sous une grêle de balles, au coin de la rue Saint-Jacques par les surveillants Génin et Rambaud. Sauver les criminels dans des circonstances semblables, à travers l’incendie et la bataille, les maintenir dans des gîtes mal fermés et les rendre à la justice comme un dépôt sacré, est un trait d’héroïsme qui est l’honneur même du devoir professionnel. Le directeur Deville s’était sans réserve associé à ces efforts ; il voulait remettre lui-même ses détenus au procureur général ; on lui fit comprendre que l’intérêt de sa propre sécurité devait l’engager à disparaître. H prit la fuite, se réfugia à l’étranger, et n’eut point à comparaître devant les tribunaux, qui se seraient certainement montrés indulgents à son égard, car il exerça d’une façon irréprochable les fonctions qu’il avait eu le tort d’usurper.


  1. Art. 1. Les employés des divers services publics tiendront désormais pour nuls et non avenus les ordres ou communications du gouvernement de Versailles ou de ses adhérents. — Art. 2. Tout fonctionnaire ou employé qui ne se conformerait pas à ce décret serait immédiatement révoque. Hôtel de Vil le, 29 mars 1871 Pour la Commune, par délégation : Président, Le Français ; Assesseurs : Ranc, Ed. Vaillant.
  2. Voici en quels termes cet ordre fut annoncé dans le Père Duchêne : « À partir d’aujourd’hui, il est interdit aux J. F. d'aumôniers, dans toutes les prisons de Paris, d’abrutir les pauvres B. de détenus par leurs sacrés oremus, et de boire des gouttes tous les dimanches matin, sous prétexte de dire la messe à des gens qui s’en f. pas mal. »