Les Copains/Chapitre 7

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Nouvelle Revue Française (p. 215-228).
VII


DESTRUCTION D’ISSOIRE


L’après-midi de ce même jour, entre trois heures et quatre heures, la matière d’Issoire subit des changements profonds.

Elle se contracta et acquit en densité ce qu’elle perdait en volume.

Les maisons de la périphérie se vidèrent d’abord ; les portes faisaient un à un des hommes vêtus de noir, comme une chèvre fait ses crottes, et jusqu’à épuisement. Cette espèce d’envie gagna les maisons de proche en proche. À quatre heures toutes s’étaient soulagées.

Une fois dehors, les hommes se mettaient en marche. Il n’y avait qu’un sens et qu’une vitesse.

De carrefour en carrefour les itinéraires convergeaient. Il se formait ainsi des rues de plus en plus épaisses, de plus en plus lentes.

Cependant que, vers le centre de la ville, la place Sainte-Ursule gonflait comme un biniou.

À quatre heures Issoire était devenu la place Sainte-Ursule.



On allait inaugurer au milieu de la place la statue équestre de Vercingétorix.

La chose avait traîné longtemps. Une première souscription nationale, organisée sept ans plus tôt, n’avait produit que la somme de soixante-seize francs vingt. Avec cette somme, le Comité d’initiative fit établir un modeste terre-plein sur la place Sainte-Ursule.

La vue de ce terre-plein finit par provoquer, au bout d’un an, l’ouverture d’une souscription régionale. L’élan de la région fut tel que l’on recueillit huit cent trente-deux francs. Avec cette somme, le nouveau Comité fit construire sur le terre-plein un socle de granit.

La vue de ce socle eut le meilleur effet sur un riche entrepreneur de démolitions, originaire du pays, et qui passait à Issoire un mois de vacances. Il offrit à la ville un cheval de bronze qui provenait de la démolition du Palais de l’Industrie.

Le cheval de bronze fut amené à Issoire aux frais du donateur. Il ne manquait plus que Vercingétorix. En attendant, on logea le cheval à l’Hôtel de Ville, dans la salle des mariages.

Et voilà qu’au commencement même du mois d’août un jeune sculpteur parisien, qui se disait « admirateur passionné du héros arverne », avait écrit au conseil municipal pour lui proposer de parachever le monument, et de donner au cheval un cavalier digne de lui. Il ne voulait aucun salaire. L’honneur lui suffirait.

C’était une aubaine. Les journaux locaux se montrèrent enthousiastes. On forma hâtivement un Comité d’honneur et un Comité d’action. Dans une seconde lettre, le jeune sculpteur annonça que son œuvre, ébauchée depuis plusieurs mois, ne réclamait plus que quelques jours d’un travail fiévreux. On l’avait invité à se rendre à Issoire « pour prendre des mesures ». Il répondait que c’était inutile ; qu’au cours d’un voyage « incognito », il avait examiné de près le socle et le cheval de bronze ; qu’il possédait à ce sujet, des notes abondantes et précises, et que tout irait parfaitement. Il se bornait à demander qu’on installât d’avance le cheval sur son socle, pour qu’il n’eût pas à s’en occuper. La veille, ou le matin de l’inauguration, Vercingétorix serait apporté place Sainte-Ursule, par les soins mêmes de l’artiste, et fixé sur sa monture. Un voile recouvrirait l’ensemble de la statue jusqu’à l’heure des discours. Le maire avait offert au sculpteur l’hospitalité de sa maison pour la durée de son séjour à Issoire. Il remerciait avec beaucoup de politesse. Il préférait descendre chez un sien ami, dans la demeure de qui il trouverait des commodités particulières pour certains apprêts techniques de la dernière minute.

De fait tout avait bien marché. On avait installé, non sans peine, le cheval sur son socle. Le socle était un peu petit, mais solide. Pour aiguiser la curiosité publique, on avait jeté une bâche sur le cheval.

Le jeune sculpteur parisien était arrivé à Issoire, mais si discrètement que personne ne l’avait vu. On n’avait pas remarqué davantage que le chemin de fer eût livré une caisse ou un ballot de taille à contenir Vercingétorix. Mais on n’en conçut que plus d’estime pour un artiste qui aimait moins le bruit que la besogne.

Le dimanche de l’inauguration, vers midi, quand les rues sont vides, un camion chargé était venu s’arrêter place Sainte-Ursule, contre le terre-plein. Trois aides, en blouse blanche, avaient hissé rapidement Vercingétorix sur son cheval, sans le sortir de l’appareil qui le protégeait : une sorte de châssis de bois qu’une toile recouvrait de toutes parts. Vercingétorix échappait ainsi aux yeux des hommes et au contact de la toile.

— Vous comprenez, dit un des aides aux quelques badauds rassemblés, la dorure n’est pas encore bien sèche, et la toile, en frottant dessus, ferait du dégât.



À quatre heures, la place Saint-Ursule avait accaparé la substance d’Issoire, et la soumettait à un ordre nouveau.

Le centre d’Issoire, le nombril du monde, le siège de la divinité, c’était la statue.

On ne la voyait pas encore, mais on l’imaginait. Tous les esprits projetaient au même point une vision de Vercingétorix à cheval, dix mille fantômes s’entre-choquaient, se pénétraient, s’identifiaient.


En face de la statue voilée, une petite tribune, tendue d’étoffe tricolore, prenait racine dans l’épaisseur d’une musique militaire.

Autour de la statue, en rangs concentriques où la musique militaire faisait comme une nodosité, les notables, vêtus de leur costume d’enterrement, les fesses épatées sur des chaises.

Autour du disque noir des notables, une zone mince et transparente : les enfants des écoles, sur des bancs.

Autour d’eux, un cercle de gens debout, des invités de seconde classe : une espèce de remblai en terre bien tassée.

Autour des gens debout, un cordon de fantassins, l’arme au pied.

Derrière les fantassins, la foule amorphe.

Au plus obscur de la foule amorphe, Bénin, Broudier, Huchon, Omer, comme un calcul dans un rognon.

Omer chuchotait :

— Ça ne peut pas réussir. Personne n’y coupera une minute.

Broudier répondait :

— Pas sûr, mon vieux ! Il a fait ce métier-là dans les baraques foraines, du temps qu’il battait la purée.

Huchon essuyait ses lunettes.



Le programme de la cérémonie comportait, d’abord :

La Marseillaise, par la musique militaire ;

Le Soleil d’Espagne, chœur, par les enfants des écoles ;

Tic, toc, tin, tin, tin, pas redoublé avec chants, par la musique militaire.

Dans les halliers, chœur, par les enfants des écoles ;

Puis les discours.

La série en était ouverte par M. Cramouillat, député d’Issoire et conseiller général, président du Comité d’action. C’était même à la fin de son premier mouvement oratoire, sur les mots : « Te voici, Vercingétorix ! » que la statue devait soudain apparaître aux yeux.

On avait dressé comme un treuil, derrière la statue. Il suffirait qu’un manœuvre tirât sur une corde pour que le léger appareil qui cachait l’effigie s’enlevât d’un coup et vînt se poser sur le sol. Les notabilités ne laissaient pas d’admirer ce dispositif, qui leur remettait en mémoire les trucs les plus fameux du théâtre de Clermont.

Après le dernier refrain de Dans les halliers, et quand se furent éteints les bravos de la foule, M. Cramouillat prit la parole.

Il commença par quelques souhaits de bienvenue aux autorités et notabilités. Puis il rappela la longue gestation du monument. Il le montra, sortant du sol de la place Sainte-Ursule, grandissant d’année en année avec force et patience, comme un chêne d’Auvergne. Il salua au passage toutes les initiatives, tous les dévouements, toutes les générosités, qui se partageaient le mérite de cette œuvre presque décennale. Et c’est alors seulement qu’il s’écria :

— Te voici, Vercingétorix !

La corde grinça ; l’appareil s’enleva ; Vercingétorix apparut.

La foule fit un vaste applaudissement.

Vercingétorix éblouissait les regards ; il luisait comme un chaudron neuf. On ne voyait que cela, d’abord.

Vercingétorix avait une pose simple, mais belle : la main gauche sur la cuisse, la main droite tenant les rênes de son cheval.

Vercingétorix était nu. Il avait pour tout équipage un bouclier, pendu à son dos ; une sorte de sac, de musette gonflée, sur le flanc gauche ; et des brodequins.

Vercingétorix avait une tête martiale, certes, mais singulièrement poilue ; sa barbe lui remontait jusque sous les yeux, lui inondait les joues, et confluait avec une épaisse tignasse.

Il avait le corps poilu comme la tête ; la toison longeait le sillon de la poitrine, s’épandait sur le ventre, et foisonnait plus bas. Cheveux et poils, d’ailleurs, parfaitement imités.

Son sexe, bien étalé sur l’échine du cheval, frappait à la fois par sa grosseur et par son naturels Les dames, et plus d’une jeune fille, n’en finissaient pas de l’admirer.

Bref, l’impression était excellente. Chacun disait :

— Ce que c’est réussi ! Ce que c’est vivant ! Ce que c’est craché ! Il ne lui manque que la parole !

M. Cramouillat reprit :

— Te voici, Vercingétorix ! Désormais ta noble stature va dominer notre forum. Tu contempleras d’un œil bienveillant nos tra vaux et nos luttes. Du haut de ton cheval, tu nous mèneras au bon combat. Ah ! il me semble que j’entends les exhortations que tu nous adresses, les conseils que tu nous donnes. Il me semble que j’entends ta voix rude. Tu nous dis : « Enfants d’Auvergne ! Mes enfants ! j’ai peiné, j’ai souffert, je suis mort pour la liberté, pour les droits du peuple. Avec ma sueur, avec mon sang, j’ai cimenté les bases de la démocratie. J’ai… »

Alors, il se produisit quelque chose de si effrayant, de si miraculeux, de si impossible que chacun douta de sa raison, et pâlit.

La statue ouvrit la bouche, la statue cria :

— C’est pas vrai !

Elle se tut, puis cria encore :

— J’ai jamais parlé de ça ! Et d’abord, je te défends de me tutoyer ! C’est pas devant moi qu’il faut sortir tes boniments. Vieille lope ! Tête de chou ! Fatigué ! Tu vas me faire rendre ma nourriture ! Fous le camp ! que j’te dis ! Fous le camp ! plus vite que ça !

Sur ces mots, Vercingétorix, fouillant dans sa musette, en tirait quelque chose qu’il lançait violemment sur la face ronde de Cramouillat.

— Et vous autres ! Qu’est-ce que vous avez à me regarder ? Parce que je n’ai pas de redingote ni de tuyau de poêle ? Tas de bouffis, va ! Attendez que vous décolle le cul de vos chaises !

Il sortit de sa musette d’autres pommes cuites, et des deux mains il en mitraillait les notabilités.

Le saisissement général devint épouvante, l’épouvante, panique. Tous n’eurent qu’une idée : soustraire leur personne périssable à cet événement surnaturel.

Cramouillat dégringola de la tribune ; les notabilités s’enfuirent en renversant les chaises ; les enfants des écoles, avec des cris perçants, se précipitèrent sur le rempart des invités debout, qui s’éboula en un clin d’œil. Le cordon de fantassins fut rompu et se débanda. La musique militaire partit au pas gymnastique.

La place Sainte-Ursule éclata dans tous les sens, projetant au loin les morceaux de la foule. Issoire était pulvérisé, anéanti par sa propre explosion.

Vercingétorix avait encore une pomme dans son sac, mais pas un être humain ne restait à portée du coup.

Il la mangea.