Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 15

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 113-118).
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XV


— Alors, mais de quoi parlais-je ? — continua-t-il en réfléchissant. — Alors voilà quel homme je suis ! Je suis chasseur. Dans tout le régiment il n’y a pas de meilleur chasseur que moi ; je trouverai et t’indiquerai chaque animal, chaque oiseau, et je sais où chacun se tient. J’ai des chiens, deux fusils, des filets, des pièges, un épervier, grâce à Dieu, j’ai tout. Si tu ne te vantes pas, si tu es un vrai chasseur, je te montrerai tout. Voilà quel homme je suis ! Je trouverai la piste, je connais la bête et je sais où elle dort, où elle boit, où elle se vautre. Je m’installe sous les arbres et je veille là toute la nuit au lieu d’être à la maison ! Si l’on reste à la maison, on s’ennuie, on fait un tas de péchés. Les femmes viennent, les bavardages commencent, les gamins crient. C’est autre chose de se lever avec le soleil : on choisit un endroit, on rabat les roseaux, on s’asseoit en brave garçon, et l’on attend. On sait tout ce qui se passe dans la forêt. On regarde le ciel, les étoiles marchent et leur position vous indique l’heure. On regarde autour de soi, la forêt s’émeut et l’on pense : voilà ! le sanglier va venir se vautrer. On écoute les cris aigus des aiglons, les coqs de la stanitza y répondent, ou les oies — si l’on entend les oies, il n’est pas encore minuit. Et je sais tout cela. Si, du lointain, retentit un coup de fusil, alors les pensées viennent en masse. On se demande : qui a tiré ? Est-ce un Cosaque comme moi qui guette la bête et qui l’a attrapée, ou bien l’homme l’a-t-il manquée, et le pauvre animal laissera-t-il en vain couler son sang sur les roseaux ? Oh ! je n’aime pas cela, je n’aime pas cela ! Pourquoi esquinter la bête ? Idiot, idiot ! Ou je pense : « C’est peut-être un Abrek qui a tué un petit Cosaque, un sot ? » Tout cela traverse l’esprit. Une fois, j’étais près de l’eau, je vois qu’à la surface nage un berceau tout à fait intact, dont le bout seulement est cassé. Alors un tourbillon de pensées me vinrent en tête : À qui est ce berceau ? Probablement — me dis-je — vos satanés soldats sont venus dans l’aoul, ont emmené les femmes, et un diable quelconque a tué l’enfant, l’a pris par les jambes et l’a frappé contre un coin. Ne font-ils pas cela ? Eh ! ils n’ont point d’âme, les hommes ! Tant d’idées me venaient que j’étais triste. Je pensais : On a jeté le berceau, emmené la femme, incendié la maison, le djiguite a pris le fusil et vient piller de notre côté ! J’étais toujours plongé dans mes pensées et tout à coup, j’entends un troupeau dans la forêt, et quelque chose tressaille en moi. Petite mère, approchez ! Elle flânera, — pensais-je. — Je reste immobile, sans remuer, et le cœur bat, bat, bat comme s’il allait se briser. Ce printemps, comme ça un grand troupeau s’approchait. Je dis au nom du Père et du Fils… et déjà voulais tirer. Mais elle cria à ses petits marcassins : « Un malheur mes enfants, un homme est ici ! » et tous se jetèrent dans les buissons. Je crois que je l’aurais broyée.

— Comment ce sanglier a-t-il dit à ses petits qu’il y avait là un homme ? — demanda Olénine.

— Et toi, comment penses-tu ? Tu crois que la bête est sotte ? Non, elle est plus intelligente que l’homme, bien qu’elle s’appelle sanglier. Elle sait tout. Par exemple, l’homme marche sur une piste et ne remarque rien, et le sanglier, dès qu’il trouve tes traces, s’enfuit aussitôt, donc il a de l’esprit ; tu ne sens pas ta puanteur, et elle la sent. Et il faut dire : tu veux la tuer, elle veut rester vivante dans la forêt ; tu as une loi, elle en a une autre : c’est un sanglier, mais il n’est pas pire que toi, c’est aussi une créature de Dieu. Eh ! eh ! l’homme est bête, bête, bête ! — répéta plusieurs fois le vieux, puis, baissant la tête, il resta pensif.

Olénine, lui aussi, devint songeur. Il descendit du perron, et, les bras croisés derrière le dos, en silence, il se mit à marcher dans la cour.

Erochka, se ressaisissant, leva la tête et se mit à regarder fixement les papillons de nuit qui tourbillonnaient autour de la flamme vacillante de la chandelle, et y tombaient.

— Imbécile ! Imbécile ! — fit-il. — Où voles-tu ? Imbécile ! Imbécile !

Il se souleva et ses gros doigts se mirent à chasser les papillons.

— Tu brûleras, petite bête. Va ici, il y a beaucoup de place — ajouta-t-il d’une voix tendre en tâchant d’attraper les ailes fines entre ses gros doigts, pour laisser échapper ensuite les papillons. Tu te perds toi-même, et moi, j’ai pitié de toi.

Longtemps il resta ainsi : bavardant et buvant à même la bouteille. Olénine allait et venait dans la cour. Tout à coup des chuchotements à travers la porte le frappèrent. En retenant involontairement son souffle, il perçut un rire de femme, la voix d’un homme, et le bruit d’un baiser. Exprès, il frotta fortement ses pieds sur l’herbe et s’éloigna de l’autre côté de la cour. Mais quelques instants après la haie craqua, un Cosaque en cafetan foncé et en bonnet blanc (c’était Louka), longea la haie, et une femme de haute taille, couverte d’un châle blanc, passa devant Olénine. « Ni moi pour toi, ni toi pour moi n’avons rien à faire », semblait dire l’allure décidée de Marianka. Il la suivit des yeux jusqu’au perron de la cabane des maîtres, et même l’aperçut à travers la fenêtre enlever son châle et s’asseoir sur le banc. Et tout à coup, la conscience de sa solitude, un désir, un désespoir vague et une jalousie quelconque emplirent l’âme du jeune homme.

Les derniers feux étaient éteints dans les cabanes. Dans la stanitza, les derniers sons s’évanouissaient : les haies, le bétail dans les cours, les toits des maisons, les gracieux platanes, tout semblait dormir d’un sommeil sain, calme, réparateur. Seuls les cris perçants, ininterrompus des grenouilles, arrivaient de loin à l’oreille attentive. À l’Orient, les étoiles se faisaient plus rares et semblaient se fondre dans la lumière grandissante ; et juste au-dessus de la tête elles semblaient plus hautes et plus serrées. Le vieux, la tête appuyée dans la main, s’endormait. Le coq chanta dans la cour voisine. Olénine toujours songeur, marchait, marchait sans cesse. Les sons d’une romance que chantaient plusieurs voix arrivaient jusqu’à lui. Il s’approcha de la haie et écouta. Les voix fraîches des Cosaques s’unissaient en une chanson gaie, mais une voix forte et jeune les dominait toutes.

— Sais-tu qui chante ? — demanda le vieillard en s’éveillant. — C’est Loukachka le djiguite. Il a tué un Tchetchen et il se réjouit. Et de quoi se réjouit-il, le sot, le sot !

— Et à toi, t’est-il arrivé de tuer des hommes ? — demanda Olénine.

Le vieux, tout à coup, se souleva sur ses deux coudes et approcha son visage de celui d’Olénine.

— Diable ! — lui cria-t-il. — Que demandes-tu ? Il n’en faut pas parler. C’est difficile de faire périr une âme, oh ! difficile ! Adieu, mon père, je suis rassasié et ivre — fit-il en se levant. — Faut-il venir demain pour aller à la chasse ?

— Viens.

— Fais attention, lève-toi de bonne heure, autrement, à l’amende.

— N’aie pas peur, je serai levé avant toi, — répondit Olénine.

Le vieux sortit. La chanson se tut. On entendait des pas et une conversation joyeuse. Un peu après, la chanson résonna de nouveau, mais plus loin, et la voix forte d’Erochka se joignit aux autres. « Quels hommes, quelle vie ! » pensa Olénine en soupirant et en rentrant seul dans sa cabane.