Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 25

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 197-202).
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XXV


— Comment, tu ne connais pas ton locataire ? — dit Bieletzkï, s’adressant à Marianka.

— Comment le connaîtrais-je, puisqu’il ne vient jamais chez nous — dit Marianka en jetant un coup d’œil sur Olénine.

Olénine s’effraya soudain, rougit, et ne sachant lui-même ce qu’il disait, répondit : — J’ai peur de ta mère, elle m’a tant injurié la première fois que je suis venu chez vous.

Marianka éclata de rire.

— Et tu as eu peur ? — dit-elle en le regardant ; puis elle se détourna.

Pour la première fois, Olénine voyait tout le visage de la belle, jusqu’ici il l’avait toujours vue enveloppée jusqu’aux yeux par une écharpe. Ce n’est pas en vain qu’on la tenait pour la plus belle fille de la stanitza. Oustenka était jolie, petite, grassouillette, fraîche, elle avait des yeux bruns, rieurs, et un sourire constant était sur ses lèvres rouges ; elle riait et bavardait sans cesse. Marianka au contraire, n’était pas du tout jolie, elle était belle. Les traits de son visage auraient pu sembler trop accentués et presque grossiers, sans sa haute taille élégante, sa poitrine et ses épaules larges, et principalement sans l’expression sévère et tendre de ses longs yeux noirs entourés d’un cercle sombre, sous les sourcils noirs, et sans l’expression caressante de la bouche et du sourire. Elle souriait rarement, mais en revanche, son sourire frappait toujours. La force virginale et la santé respiraient en elle. Toutes les jeunes filles étaient jolies, mais elles-mêmes et Bieletzkï et le brosseur qui entrait avec les pains d’épices, tous, involontairement regardaient Marianka, et parmi les jeunes filles, toujours s’adressaient à elle. Marianka parmi les autres semblait être une reine fière et joyeuse.

Bieletzkï, qui durant toute la soirée, s’efforcait de maintenir les convenances, bavardait sans cesse, obligeait les jeunes filles à donner du vin, les amusait et à chaque instant faisait à Olénine, en français des remarques inconvenantes sur la beauté de Marianka qu’il appelait la vôtre, et l’invitait à faire comme lui.

Olénine se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il voulait inventer un prétexte pour sortir et s’enfuir quand Bieletzkï déclara qu’Oustenka, dont on célébrait aujourd’hui la fête, devait offrir du vin avec des baisers. Elle consentit mais à la condition qu’on lui mettrait de l’argent sur une assiette, comme il était d’usage aux noces. « Le diable m’a poussé à cette odieuse soirée », pensa Olénine ; et il se leva pour partir.

— Où allez-vous ?

— Je vais chercher du tabac — dit-il, ayant l’intention de fuir. Mais Bieletzkï le saisit par le bras.

— J’ai de l’argent, — lui dit-il en français.

« On ne peut s’en aller, ici il faut payer » pensa Olénine, et il avait du dépit de sa gaucherie. « Ne puis-je donc pas faire comme Bieletzkï ? Il ne fallait pas venir, mais une fois que je suis là, je ne dois pas gâter leur plaisir. Il faut boire selon la coutume des Cosaques. » Et, prenant la tschapoura (coupe en bois qui contient huit verres) il y versa du vin et la vida presque complètement. Les jeunes filles le regardèrent boire avec étonnement et presque avec effroi. Elles trouvaient cela étrange et inconvenant. Oustenka leur offrit encore un verre à chacun et les embrassa tous les deux.

— Voilà, mes filles, nous nous amuserons — dit-elle en secouant sur une assiette quatre pièces de monnaie qu’ils y avaient déposées.

Olénine déjà ne se sentait plus gêné, il devenait bavard.

— Eh bien ! maintenant, Marianka, toi, offre-nous le vin avec un baiser — dit Bieletzkï en la prenant par la main.

— Voilà comment je t’embrasserai ! — dit-elle en levant pour plaisanter la main sur lui.

— Oh ! le grand-père, on peut l’embrasser comme ça sans argent — dit l’une des filles.

— En voilà une qui est sage — dit Bieletzkï, et il embrassa la fille qui se débattait, — Non, offre ; — insistait Bieletzkï en s’adressant à Marianka — offre à ton locataire.

Et la prenant par la main, il l’entraîna vers le banc et la plaça à côté d’Olénine.

— Comme elle est belle ! — fit-il en lui tournant la tête de profil.

Marianka ne se débattait pas, mais en souriant fièrement tournait ses longs yeux vers Olénine.

— Une belle fille ! — répéta Bieletzskï.

« Comme je suis belle ! » semblait répéter le regard de Marianka. Olénine sans se rendre compte de ce qu’il faisait, enlaça Marianka et voulut l’embrasser. Elle bondit tout à coup, repoussa du pied Bieletzkï, renversa le dessus de la table et courut vers le poêle. Des cris et des rires se firent entendre, Bieletzkï chuchota quelque chose aux jeunes filles et soudain, toutes coururent dans le vestibule et fermèrent la porte de la chambre.

— Pourquoi as-tu embrassé Bieletzkï et ne veux-tu pas m’embrasser ? — demanda Olénine.

— Parce que je ne veux pas et c’est tout — fit-elle en fronçant la lèvre inférieure et les sourcils.

— Lui, c’est le grand père — ajouta-t-elle en souriant. Elle s’approcha de la porte et se mit à frapper.

— Pourquoi diable nous avez-vous enfermés ?

— Eh quoi, qu’ils restent là-bas et nous ici, — fit Olénine en s’approchant d’elle.

Elle fronça les sourcils et sévèrement le repoussa de la main.

De nouveau, elle lui semblait si majestueuse, si belle, qu’il se ressaisit, honteux de ce qu’il faisait. S’approchant de la porte, il se mit à la pousser.

— Bieletzkï, ouvrez ! Quelle sotte plaisanterie !

De nouveau, Marianka riait de son rire clair, joyeux.

— As-tu peur de moi ? — fit-elle.

— Mais, ma foi, tu es aussi méchante que ta mère.

— Et toi, tu préfères passer le temps avec Erochka, et tu crois que pour cela les filles t’aimeront.

Et elle souriait en le regardant droit et très près dans les yeux.

Il ne savait que dire.

— Et si j’allais chez vous ?… — dit-il au hasard.

— Alors ce serait autre chose, — prononça-t-elle en secouant la tête.

À ce moment, Bieletzkï poussait la porte et Marianka, rejetée près d’Olénine, de sa hanche lui frôla la jambe.

« Tout ce que j’ai pensé auparavant est stupide, et l’amour, et le sacrifice, et Loukachka. Il n’y a qu’un seul bonheur : celui qui est heureux a raison », traversa la tête d’Olénine. Et avec une force qu’il ne se soupçonnait pas, il saisit et embrassa la belle Marianka à la tempe et sur la joue. Marianka ne se fâcha pas, mais elle éclata de rire et courut vers ses compagnes.

Ce fut la fin de la soirée. La vieille mère d’Oustenka en revenant du travail injuria et chassa toutes les filles.