Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 25-32).
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IV


La partie du cours du Terek sur laquelle sont disposées les stanitza de Grebensk, quatre-vingts verstes de longueur environ, présente le même caractère et la même population sur toute son étendue. Le Terek, qui sépare les Cosaques des montagnards, roule rapidement ses eaux troubles, mais ici son lit est déjà large et tranquille et il dépose sans cesse du sable gris sur sa rive droite, basse et couverte de roseaux, en même temps qu’il creuse sa rive gauche escarpée, pas très haute, où se voient des racines de chênes centenaires, des platanes qui commencent à pourrir et de jeunes arbustes. Sur la rive droite sont situés les aouls pacifiés mais encore un peu turbulents, et sur la rive gauche, à une demi-verste de l’eau et à une distance de sept à huit verstes l’une de l’autre, sont disposées les stanitza. Autrefois la plupart de ces stanitza étaient sur la rive même, mais le Terek la creuse en s’écartant chaque année, au nord des montagnes, et maintenant, là, on ne voit plus que de vieilles habitations couvertes de plantes, des jardins délaissés avec des poiriers et des tilleuls, mêlés de mûriers et de pampres sauvages.

Personne n’y habite plus, et, dans le sable, on ne voit que les traces des cerfs, des loups, des lièvres et des faisans qui recherchent ces endroits. D’une stanitza à l’autre, à la longueur d’une portée de canon, une route est tracée dans la forêt. Le long de la route sont établis des cordons où stationnent les Cosaques. Entre les cordons, sur les points d’observation, se tiennent les sentinelles. Une langue étroite de terre forestière fertile, de trois cents sagènes [1] environ, forme le domaine des Cosaques. Au nord, commencent les terres sablonneuses des steppes des Nogaï ou de Mozdoksk qui montent loin au nord et se confondent, Dieu sait où, avec les steppes de Troukhmen, d’Astrakhan et Kirgiz-Kaïsatzk ; au sud du Térek, la grande Tchetchnia, la chaîne Kotchkalosovski, les Montagnes-Noires, encore une autre chaîne, et enfin les montagnes de neige qu’on aperçoit seulement mais où personne ne fut encore jamais. Dans cette langue fertile, forestière, riche en plantes, vit, depuis des temps immémoriaux, la population russe, guerrière, belle, riche, vieille-croyante, qu’on appelle les Cosaques de Grebensk.

Il y a très longtemps, leurs ancêtres, des vieux-croyants, s’enfuirent de la Russie et s’installèrent derrière le Térek parmi les Tchetchenzes, sur le Greben, première chaîne montagneuse forestière de la grande Tchetchnia. Vivant parmi les Tchetchenzes, les Cosaques se lièrent de parenté avec eux, adoptèrent leurs coutumes, leurs mœurs, mais conservèrent en toute sa pureté ancienne la langue russe et la vieille religion. Une tradition, encore très vive de notre temps parmi les Cosaques, dit que le tzar Ivan le Terrible étant venu au Terek, fit appeler les vieillards de Greben, leur donna des terres sur l’autre côté du fleuve et les exhorta à vivre en amitié en leur promettant de ne les obliger ni à prêter serment, ni à changer de religion. Et jusqu’ici les Cosaques se considèrent comme parents des Tchetchenzes, et l’amour de la liberté, de l’oisiveté, du pillage et de la guerre, sont les traits principaux de leur caractère.

L’influence de la Russie ne s’exerce que par le côté désavantageux ; par l’oppression dans les élections, par la suppression des cloches et par les troupes qui tiennent garnison et passent là-bas. Par instinct, le Cosaque a moins de haine pour un Djiguite [2] montagnard qui tue son frère, que pour un soldat qui habite chez lui pour protéger sa stanitza, mais qui empoisonne de tabac sa cabane. Il respecte l’ennemi montagnard, mais il méprise, comme un étranger et comme un oppresseur, le soldat. Pour les Cosaques, le vrai moujik russe est un être absolument étranger, sauvage et méprisable, ils le jugent d’après les marchands ambulants et les émigrants petits russiens que les Cosaques appellent avec mépris chapoval. L’élégance du vêtement réside pour eux en l’imitation du Tcherkesse. Chez les montagnards se trouvent les meilleures armes, on achète et on vole chez eux les meilleurs chevaux. Un brave Cosaque se vante de connaître la langue tatare, et quand il est bien disposé, il la parle même avec les siens. Malgré cela, cette petite population chrétienne, figée sur un coin de terre entouré de peuplades et de soldats, mi-sauvage, mahométane, se considère comme très éclairée, ne reconnaît comme hommes que les Cosaques et regarde avec mépris quiconque ne l’est pas. Le Cosaque passe la plus grande partie de son temps au cordon, aux expéditions, à la chasse ou à la pêche. Il ne travaille presque jamais à la maison. Son séjour à la stanitza est une exception et c’est qu’alors il fait la noce. Tous les Cosaques ont du vin à eux et l’ivrognerie n’est pas tant le penchant commun à tous qu’une coutume dont l’abstinence serait considérée comme une apostasie. Le Cosaque regarde la femme comme un moyen de bien-être ; il ne permet qu’à la jeune fille de s’amuser et de ne rien faire, mais il force la femme mariée à travailler pour lui, de la jeunesse à l’extrême vieillesse, et, la traitant en Oriental, il lui demande la soumission et le travail. Le résultat, c’est que la femme se développe beaucoup physiquement et moralement, car malgré sa soumission apparente, comme il arrive en Orient, elle a incomparablement plus d’importance et d’influence dans la famille qu’en Occident. Son éloignement de la vie sociale et l’habitude d’un travail lourd, masculin, lui donnent d’autant plus d’autorité et de force dans la famille. Les Cosaques qui, devant les étrangers, croient inconvenant de parler tendrement ou, plus simplement, de parler à leur femme, malgré eux, sentent sa supériorité quand ils restent avec elle en tête à tête. Toute la maison, tous les biens, toute l’installation, sont acquis par elle et ne se conservent que par ses travaux et ses soins. Bien que fermement convaincu que le travail est humiliant pour un Cosaque et ne convient qu’à un ouvrier nogaï ou à la femme, cependant il sent vaguement que tout ce dont il profite et qu’il appelle « le sien », provient de ce travail et qu’il est du pouvoir de la femme, la mère ou l’épouse qu’il considère comme sa servante, de le priver de tout ce dont il jouit. En outre, le travail perpétuel, masculin, lourd, et les soucis qui lui incombent ont donné à la femme du Greben, un caractère particulier, indépendant et viril, et ont admirablement développé en elle, la force physique, le bon sens, l’adresse et la fermeté du caractère. Les femmes sont pour la plupart plus belles, plus fortes, plus intelligentes, plus développées que les Cosaques.

La beauté de la femme de Greben est surtout étonnante, c’est l’union du type le plus pur du visage circassien à la corpulence large et puissante de la femme du nord. Les femmes cosaques portent l’habit tcherkesse : la chemise tatare, le bechmet [3] et les tchouviaki [4], mais elles attachent le fichu à la russe. L’élégance, la propreté, la grâce dans le vêtement et dans la décoration de la cabane, sont l’habitude et la nécessité de leur vie. Dans leurs relations avec les hommes, les femmes et surtout les jeunes filles, jouissent d’une entière liberté. La stanitza Novomlinskaïa était considérée comme le centre des populations des Cosaques de Greben, et là plus que dans toute autre stanitza étaient conservées les mœurs des anciens habitants de Greben, en outre, les femmes de cette stanitza avaient depuis longtemps, dans tout le Caucase une réputation de beauté. Pour moyens d’existence, les Cosaques ont un verger, un potager, une vigne, un champ de melons et de courges, la pêche, la chasse, le maïs et le millet et les tributs militaires.

La stanitza Novomlinskaïa, distante de trois verstes du Térek, est séparée de lui par une épaisse forêt. D’un côté de la route qui traverse la stanitza, se trouve le fleuve ; de l’autre, on remarque les vignes vertes, les jardins fruitiers, et, au loin, les bancs de sable de la steppe des Nogaïs. La stanitza est entourée d’un rempart de terre et de buissons épineux. On en sort et on y entre par une haute porte surmontée d’un petit toit de roseaux ; à côté, sur un affût de bois, se dresse un canon, tout défoncé, pris jadis par les Cosaques, et duquel, depuis cent ans, ne sortit pas un coup. Un Cosaque en uniforme, armé d’un sabre et d’un fusil, monte parfois la garde, parfois ne la monte pas ; parfois rend les honneurs à un officier qui passe, parfois ne les rend pas. Sous le toit de la porte une planchette blanche porte écrit à l’encre noire ; « 266 maisons, 877 personnes de sexe masculin, 1,012 de sexe féminin ». Les maisons des Cosaques sont toutes surélevées sur pilotis à une archine [5] de terre et quelquefois davantage ; leurs pignons élevés sont soigneusement recouverts de roseaux. Si toutes ne sont pas neuves, en tous cas elles sont droites, propres, avec de hauts perrons étroits de formes diverses ; elles ne sont pas accolées les unes aux autres, mais dispersées largement et d’une façon pittoresque dans des rues larges et des ruelles. Devant les claires et grandes fenêtres de beaucoup de maisons, derrière le potager, se dresse plus haut que la cabane, un acacia tendre au feuillage clair, aux fleurs blanches odorantes, et, à côté même, les tournesols étalent insolemment leurs fleurs jaunes et le pampre et les liserons grimpent. Sur la vaste place, il y a trois petites boutiques de cotonnade, de graines de tournesols, de pain d’épices et de gâteaux ; derrière une haute grille, à travers de vieux arbres, on remarque une maison plus large et plus haute que toutes les autres avec les fenêtres à deux battants, c’est celle du chef du régiment. Dans les rues des stanitza, surtout l’été, les jours de travail, il y a toujours peu de monde. Les Cosaques sont au service, au cordon ou à l’expédition militaire, les vieillards sont à la chasse, à la pêche, ou travaillent avec les femmes dans les jardins et les potagers. Seuls, les très vieux, les enfants et les malades restent à la maison.

  1. Une sagène vaut 2m134.
  2. Djiguite, cavalier,
  3. Bechmet, habit des Tatares.
  4. Tchouviaki, bottes caucasiennes.
  5. Une archine vaut 0 m 71 c.