Les Creux de maisons/Première partie/4

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CHAPITRE IV

LE MALHEUR DES BERNOU


— Delphine ! Oh ! Delphine ! lève-toi !

La demie après trois heures venait de sonner, et, de son lit, Francille Pitaude, des Grandes-Pelleteries, appelait pour la deuxième fois sa chambrière.

— Si c’est possible ! grommela-t-elle en se tournant vers son homme. Les volailles seront égaillées dans l’aire avant que le feu soit allumé ! En mon temps, lorsque je devais aller à la foire, ma marmite chantait un joli moment avant l’aubette ; mais les jeunesses d’aujourd’hui ne sont point ce que nous étions.

— Pour sûr ! dit Pitaud ; c’est mou, ça dort comme des rats-lérots. Elle avait pourtant l’air content d’aller à cette foire, celle d’ici ; et je ne dis pas que ça m’étonne : c’est sa première sortie depuis le malheur.

C’était du malheur des Bernou qu’il voulait parler. À la Petite-Rue, en effet, la mort et la ruine étaient passées.

Dans les premiers temps de son mariage, Bernou, à force de travail, avait amassé quelques sous ; un notaire les lui vola.

Sa mauvaise fortune avait voulu qu’il fût lie d’amitié avec ce notaire ; leurs pères s’étaient connus, et eux, dans leur jeunesse, avaient pêché ensemble, vers la in de l’été, quand l’étudiant était revenu des écoles. Une fois mariés, ils continuèrent à se fréquenter. Le mois de juin ne passait pas sans qu’on vît arriver au moulin une belle voiture d’où descendaient, après le notaire, une jolie dame qui sentait bon et deux fillettes ouvertes de dentelles.

Les Bernou étaient flattés. On pêchait ; les enfants se roulaient dans le foin. La dame, une Parisienne, n’était point rogue et dédaigneuse comme les autres bourgeoises du pays. Bien qu’elle habitât la campagne depuis plusieurs années, elle s’amusait de toutes petites choses, ce qui faisait dire à Auguste qu’elle était sotte. Elle courait avec les enfants ou bien elle embrassait Delphine et s’extasiait sur ses yeux.

— Charles ! Charles ! disait-elle, viens donc voir les yeux de cette petite ; quels beaux yeux ! quels beaux yeux d’eau !

Le notaire, pendant tout ce temps, causait avec Bernou. Affable, lui aussi, il ne dédaignait pas le patois pour bien marquer qu’il ne reniait point son origine paysanne. Son air tranquille, la simple clarté de ses yeux honnêtes, disaient d’ailleurs cette origine. Il était le scrupuleuse lignée ; il avait derrière lui des siècles le droiture. Bernou lui confia son argent, sept mille francs. Six mois après, plantant là femme et enfants, le notaire filait avec une drôlesse.

Ce fut un gros scandale dans le pays ; ce fut la ruine pour une cinquantaine de familles. Le notaire emportait deux cent mille francs raflés dans des tiroirs de pieds-terreux et de pile-mojettes, deux cent mille francs économisés liard par liard, on ne sait comment, grâce à d’incroyables et presque honteuses privations.

Bernou reçut le coup en homme fier qui ne laisse rien voir ; sa femme aussi tint bon ; s’ils pleurèrent personne n’en sut rien. Simplement, ils continuèrent à travailler. Entre eux, par une entente tacite, ils ne parlaient jamais de cette perte : les enfants ne l’apprirent que plus tard par des voisins.

Mais, à dater de ce jour, les Bernou eurent toutes les malchances possibles. Dès l’année suivante, une épidémie vida l’étable, et il fallut emprunter ; puis des chevaux se blessèrent sur la carriole, les poulinières avortèrent ; des vétérinaires vinrent, et des empiriques, et des sorciers de village : il fallut emprunter encore.

Enfin le moulin et la terre qui en dépendaient furent vendus, et le nouveau propriétaire éleva tout de suite le prix de ferme : ce fut le coup de grâce. Bernou arriva à ne plus pouvoir payer le maître. Dès lors, il se découragea. Toujours jovial avec les pratiques, il avait, à la maison de muettes tristesses. Il s’enfermait en son moulin et il y remâchait sa détresse, son chagrin immense d’abandonner cette maison où ses anciens avaient travaillé, où il avait espéré voir travailler son gars. Car il faudrait s’en aller, il faudrait vendre ; il n’y avait plus moyen d’éviter cette honte. Il faudrait avouer les dettes si soigneusement cachées à tous, même aux enfants ; et ces enfants n’allaient point faire des reproches pour n’avoir pus été avertis plus tôt ?

La Bernoude trouvait souvent son homme assis sur des sacs, les épaules mornes et la tête basse. Elle s’efforçait en vain de le consoler.

— Voyons, Bernou, disait-elle, pourquoi te donner tant de tourments ? Tu verras que tu tomberas malade.

Il tomba malade, en effet. Il prit l’habitude de s’acagnarder devant l’écluse entre deux vergnes haut ébranchés qu’il avait vus tout petits ; silencieusement, il regardait l’eau moirée, l’eau toujours jeune dont le soleil faisait scintiller les rides.

Quand les beaux jours furent passés, il garda le lit et ses forces déclinèrent très vite. Un matin, il dit à Auguste :

— Arrête le moulin, mon gars ; il ne virera plus pour moi, et pour toi il ne virera guère ; arrête le moulin, mon bon gars.

Le moulin se tut et seule l’eau chanteuse, l’eau toujours jeune, accompagna les prières des morts ; accompagna les prières des morts d’une rumeur en sourdine, aussitôt qu’elle eut cessé de travailler.

« Il ne virera plus pour moi et pour toi il ne virera guère. »

Bernou était mort pour avoir trop pensé à cet abandon qu’il jugeait inévitable. Après lui, ses enfants essayèrent bien de lutter, mais les dettes étaient trop grosses ; le loyer des deux dernières années n’avait pas été payé ; le régisseur fit vendre. Les créanciers furent remboursés, mais il ne resta rien. Auguste et Delphine durent se gager ; quant à la Bernoude et à la grand’mère, elles allèrent s’installer dans une petite maison, meublée sommairement à crédit ; elles y furent suivies de leur chagrin et de deux chats, libres animaux que l’on n’avait point su vendre.

L’année suivante, Auguste se maria ; depuis assez longtemps, il avait pour bonne amie une cousine orpheline. Elle se gageait comme lui. Bien qu’elle eût quelques sous, elle ne retira point ses amitiés quandles Bernou furent vendus.

À la Saint-Michel, le jeune ménage prit une borderie de cinq hectares aux Arrolettes ; et comme il y avait là plus de travail qu’il n’en fallait à un homme, la mère Bernou et l’aïeule allèrent habiter avec Auguste. Peu de temps après, l’aïeule mourut.

Quant à Delphine, elle resta chez les Pitaud, qui l’avaient gagée dès son départ de la Rue.

Comme elle avait été un peu gâtée chez elle, on avait cru qu’elle s’habituerait mal à servir les autres. Il n’en avait rien été ; elle s’était mise bravement au travail. Moins forte que certaines filles de ferme, elle se rattrapait par son adresse, et les Pitaud s’étaient attachés à cette servante, dont le travail n’était Jamais à refaire ou seulement à finir. Elle les charmait aussi par son humeur égale et sa docilité gaie.

Elle n’avait ni le temps ni le goût d’aller aux foires de jeunesse et aux assemblées où l’on danse. Le dimanche, elle revenait tôt de la messe.

L’été, par les beaux soirs de fête, les filles s’en vont par les chemins pleins d’ombre et de poussière ; parfois, elles ne rentrent qu’à la nuit tombante avec des yeux de fièvre.

Delphine revenait tôt de la messe et gardait la maison.

Pourtant, elle ne fuyait pas les jeunes gens, comme font les sottes et les hypocrites, et on n’avait point manqué de lui prêter, à elle aussi, quelques galants. Il est vrai que plus d’un gars aurait voulu l’avoir pour bonne amie, car elle était toute gracieuse. Des fils de gros fermiers même, des gens ayant des champs au soleil, avaient tourné autour d’elle, et l’idée d’un mariage avec cette servante, fille de gens ruinés, était peut-être venue à quelques-uns. Mais, sans dire non tout à fait, elle les avait tous reçus avec son joli rire de malice et ce rire les avait un peu déconcertés.

Par moments, elle s’étonnait elle-même de ses exigences.

Elle était fine, en vérité, de renvoyer de braves garçons dont aucun n’était aussi pauvre qu’elle ! Elle avait vingt-quatre ans ; bientôt elle enlaidirait et devrait se résigner à être toujours, toujours servante. Pourtant, elle ne pouvait pas dire oui ; elle sentait qu’elle ne le dirait jamais. Parfois elle pleurait. Un jour, Pitaud lui dit :

— Si tu veux venir à la foire Saint-Jacques, Delphine, il y aura une place pour toi dans la voiture. C’est une belle occasion pour trouver un amoureux.

— Trouver un amoureux, patron : Faut-il aller à Bressuire, pour cela ?

Elle accepta d’ailleurs et se retourna aussitôt, car elle se sentait devenir très rouge.

Bressuire ! la foire Saint-Jacques ! Tous les jeunes gens des environs s’y rendaient à cette foire. Séverin y avait été vu l’année précédente ; sûrement, il y serait encore cette fois. Séverin ? Eh bien ! oui, Séverin ! Autant se l’avouer à soi-même bien franchement : elle avait toujours pensé à lui ; c’est pourquoi elle n’avait pas pu écouter les autres, et c’est pourquoi elle ne les écouterait jamais ! Maintenant, elle voyait bien clair en elle. C’était pour Séverin qu’elle voulait aller à cette foire. Elle se trouverait sur son passage, et il lui parlerait, peut-être ; s’il ne parlait pas, elle resterait vieille fille, voilà !

Pour s’être ainsi décidée, elle se sentit joyeuse. Elle se mit à attendre, un peu énervée à cause des jours qui n’en finissaient pas de couler.

Enfin, un soir, elle se dit en se glissant au lit :

— C’est demain ! Dépêchons-nous de dormir. Mais elle était trop enfiévrée pour cela. La nuit d’ailleurs était moite ; la chambre avait gardé toute la chaleur du jour. Elle entendit sonner onze heures et pensa :

— Si je ne dors pas, demain je serai laide.

Elle fit le silence en elle et s’appliqua à suivre le tic tac de l’horloge qui, dans la pièce voisine, battait comme un pouls tranquille. Onze heures et demie, minuit. Tant pis ! elle ne dormirait pas. Elle rejeta les couvertures qui la brûlaient. La poitrine gonflée d’une ivresse nouvelle, elle tendit les bras dans la chambre obscure, et ses lèvres murmurèrent :

— Tu viendras, toi que j’aimais déjà quand j’étais petite, toi que j’aime depuis toujours…

— Delphine ! ho ! Delphine !

Elle se dressa vivement, demi-nue ; déjà l’heure du lever ! elle ne faisait que s’endormir ! Tout de suite elle se souvint et sourit à sa pensée.

— Debout ! et vite, pour avoir bien le temps de s’habiller.