Les Croix de bois/À la sueur de ton front

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II
À LA SUEUR DE TON FRONT


Un tas de colis devant lui comme un éventaire de camelot, le fourrier appelait les lettres en souffrance, au milieu d’une cohue de soldats qui jouaient des coudes et s’écrasaient les pieds. C’était à notre porte, entre le lavoir communal, si petit que trois laveuses n’auraient pas tenu sous son auvent, et la maison du notaire, qui portait en sautoir une écharpe rouge de vigne vierge. Grimpés sur le banc de pierre, nous écoutions.

— Duclou Maurice, 1re section.

— Il a été tué à Courcy, cria quelqu’un.

— Vous en êtes sûr ?

— Oui, des copains l’ont vu tomber devant l’église… Il avait reçu une balle. Maintenant, hein, je n’y étais pas…

Dans le coin de l’enveloppe, au crayon, le fourrier écrivit : « Tué. »

— Marquette Édouard.

— Il doit être tué aussi, dit une voix.

— T’es pas louf, protesta un autre… Le soir qu’on dit qu’il s’est fait descendre, il est allé à l’eau avec moi.

— Alors, demanda le fourrier, il serait à l’hôpital. Mais on n’a pas reçu sa fiche.

— À mon idée, il a été évacué par un autre régiment.

— Mais non, il était blessé ; les Boches ont dû le ramasser.

— C’est malheureux, c’est toujours ceux qui ont rien vu qui ont le plus de gueule.

Tout le monde parlait à la fois dans un tohu-bohu d’affirmations contradictoires et de démentis insultants. Le fourrier, pressé, les mit d’accord.

— J’m’en fous. Je le porte « disparu »… Brunet André, 13e escouade…

— Présent pour lui.

Les autres, à mi-voix, discutaillaient toujours ; ceux des derniers rangs criaient pour les faire taire, et personne n’entendait plus rien. Bréval écoutait quand même, anxieusement, et quand un nom rappelait le sien, il faisait répéter :

— C’est pas pour moi, des fois ? Caporal Bréval…

Mais ce n’était jamais pour lui, et tournant vers nous son pauvre visage gêné, il expliquait :

— Elle écrit si mal, hein, ça n’aurait rien de drôle.

À mesure que le tas diminuait, ses lèvres se pinçaient. La dernière lettre appelée, il s’en alla, le cœur et les mains vides. Au moment d’entrer dans la maison, il se tourna vers nous :

— À propos, Demachy, c’est ton tour de corvée. Tu prendras un sac et tu iras aux distributions…

— De quoi ? Le nouveau aux distributions… Tu te fous de nous !

Et Sulphart indigné quitta son groupe de copains pour s’approcher du caporal.

— Un gars qui débarque, qui croit que les carottes ça pousse chez le fruitier, c’est tout ce que tu trouves pour envoyer aux distribes. Ah ! t’en connais des combines… Si les c… nageaient, t’aurais pas besoin de bateau pour traverser la Seine.

— Si tu veux y aller, je ne t’empêche pas, répondit posément Bréval.

— Sûrement que j’irai ! clama Sulphart. J’irai parce que je ne veux pas que l’escouade bouffe avec les chevaux de bois et que le gars m’a l’air foutu de choisir un morceau de barbacque comme moi de dire la messe.

Demachy, qui depuis son arrivée était abasourdi par les cris, les revendications bruyantes et les joies brutales du rouquin, chercha à se réhabiliter :

— Pardon, je vous assure que je saurai très bien. À la caserne…

Il s’y prenait mal. Le seul mot d’active ou de caserne suffisait à faire perdre la raison à Sulphart, qui avait passé ses trois ans à défendre fièrement la cause du droit contre des adjudants vindicatifs et des officiers mal intentionnés, qui envoyaient de préférence les bons soldats coucher à la salle de police les veilles de permission. La colère l’étrangla.

— La caserne !… Il s’croit encore à la caserne, l’autre crâne d’alouette… Ça débarque du dépôt et ça veut en remontrer à nous autres !… Eh bien ! vas-y, aux distributions, tiens, on rigolera… Les gars del’escouade sont toujours sûrs de se mettre une belle corde. Moi, je m’en colle, je m’débrouillerai pour moi.

Et pour bien montrer qu’il n’était plus solidaire d’une escouade conduite aux abîmes par un caporal incapable, il s’en alla vers l’église, en sifflotant un petit air.

On faisait l’appel des escouades lorsque Gilbert entra dans la cour où le fourrier avait fait décharger à quelques pas de la fosse à purin, les quartiers de viande frigorifiée qu’un homme découpait à coups de hachette, les pommes de terre, le singe, un sac crevé d’où s’écoulait le riz en mince filet, et les biscuits, que les gosses emportaient dans leur tablier pour faire la pâtée des cochons.

Penchés sur le tonneau de vin qu’ils tapotaient pour s’assurer qu’il était bien plein, ceux qui attendaient leur tour discutaient sur le nombre de bidons qui reviendraient à chaque escouade ; il y en avait qui criaient déjà que ça ne faisait pas leur compte. On distribua les lentilles, les patates, le café en grains. Surpris, Demachy fit remarquer :

— Mais nous n’avons pas de moulin.

Les autres le regardèrent et rirent. Derrière le groupe, quelqu’un vociféra :

— Vous pouvez vous marrer, allez ! V’là le gars qu’on envoie aux distributions pour une escouade…

C’était Sulphart, qui était venu là en curieux, rien que pour voir. Embarrassé, son képi plein de sucre, ses poches remplies de café, le fond de son sac gonflé de lentilles, Gilbert s’affolait ne sachant plus où mettre son riz. Comme on riait autour de lui et que le fourrier criait : « Eh bien ! et la mesure, tu ne veux pas labouffer », il perdit la tête et la vida n’importe où : dans son sac avec les lentilles. Alors Sulphart éclata :

— Ça, c’est plus bath… Visez la gueule du cuistot s’il s’amuse à trier son riz et ses punaises… Non, quelle armée ! Et on parle de chasser les Boches ? Laissez-moi me marrer…

Agacé, le nouveau se retourna, tout rouge :

— Fiche-moi la paix, hein ! Tu n’avais qu’à y venir tout seul.

Sulphart, sans s’émouvoir, attendait la suite du partage. Il observait le caporal d’ordinaire qui jetait les morceaux de viande, les uns d’un beau rouge frais, les autres veinés de graisse, sur une toile de tente boueuse.

— On va tirer au sort, dit le cabot.

— Non, protestèrent plusieurs escouades, y en a qui truquent… Qu’on partage d’après le nombre d’hommes.

— Nous, à la deuxième, on est quatorze, je veux ce morceau-là.

— Et nous, alors, de la première…

Tous, penchés sur l’étal, les mains tendues, se disputaient d’avance la pâture en braillant sous les regards impassibles du fourrier.

— Vous avez fini de gueuler ? dit-il enfin. Je vais distribuer. Troisième escouade celui-là… Quatrième escouade… Cinquième…

Il n’eut pas le temps d’achever, ni de désigner le quartier du bout de son bâton. Avec un rugissement, Sulphart s’était rué dans le groupe :

— Non, braillait-il, j’marche pas… Vous voulez pas qu’on la crève à l’escouade. Ils profitent que c’est ungars qui ne sait pas y faire pour nous englanter.

Les autres le huèrent, le fourrier voulut l’écarter, mais décharné, agitant les bras, il criait plus fort qu’eux tous.

— J’veux pas de ce morceau-là… Je l’dirai au pitaine, et au colon s’il le faut… C’est toujours les mêmes qui se dém… J’veux ma part… C’est à la cinquième qu’on est le plus.

— Vous n’êtes que onze…

— C’est pas vrai !… On se plaindra… Y a que des os…

Il poussait des cris tour à tour aigus et rauques, terrifiants et plaintifs, repoussant les uns, bousculant les autres. Ceux qui étaient déjà servis serraient leur part sur leur cœur, comme les mères de Bethléem devaient tenir leurs enfants la nuit du Massacre. Heureusement, le fourrier lui tendit une tranche, n’importe laquelle, et il se tut aussitôt, rasséréné d’un coup, sa colère inutile puisqu’il était servi. Il se tourna alors vers Demachy tandis qu’on continuait le partage.

— Tu comprends, lui dit-il amicalement, t’as de l’idée, mais tu gueules pas assez… Si tu veux être mieux servi que les autres, il faut gueuler, même sans savoir : c’est l’seul moyen d’avoir ton compte.

Gilbert Demachy l’écoutait sans répondre, amusé par ce grand gaillard à la barbe hérissée ; son silence attentif plut à Sulphart.

— Comme de juste, c’te bille de Bréval ne t’a pas dit de prendre le seau ou les bouteillons pour le pinard. Alors, dans quoi que tu veux l’emporter ? Dans tes grolles ? Heureusement que j’y ai pensé. V’là un seau, et j’ai pris un bidon, pour s’il y avait de l’eau-de-vie… Ça ne fait rien, un cabot qui ne va pas lui-même aux distributions, ça ne se voit qu’à la cinquième. Il est encore resté à écrire à sa bourgeoise… Peau de fesse !

Sulphart ne daigna pas se mêler de la distribution de boîtes de singe, denrée qu’il méprisait, mais il cria pourtant : « Il m’en manque une ! » simplement pour montrer qu’il était là.

— Au vin ! dit le fourrier.

Sulphart s’élança le premier et tant que dura la distribution, il ne leva pas la tête ; à mesure qu’un seau se remplissait, il geignait, poussait de petits cris, comme si ç’avait été son sang qu’on eût versé.

— Assez… Assez… criait-il… Il tient plus que le compte… Voleur !

Mais les autres, qui avaient l’habitude, subissaient les injures et gardaient le vin. Son tour vint enfin, et il fit emplir son seau jusqu’au bord, jurant qu’il était arrivé six nouveaux, que le cabot allait se plaindre, qu’on s’était déjà « mis la bride » la veille, que le pitaine…

— Tiens, et fous le camp, lui dit le fourrier exaspéré en lui versant un dernier quart. Ah ! quel métier…

Content de lui, Sulphart s’en revint en triomphateur son seau d’une main et le sac sur l’épaule. Ils traversèrent le village, où flânaient les soldats désœuvrés en quête d’un débit, et, tout en cheminant il chercha à inculquer au nouveau les premiers principes d’astuce et de mauvaise foi nécessaires à un militaire en campagne.

— Chacun pour soi, tu comprends. J’aime mieux boire le pinard des autres, que ça soye les autres quiboivent le mien… C’est jamais que les plus honteux qui perdent.

Arrêté dans un coin où il ne passait personne, il puisa avec son quart dans le seau et le tendit à Gilbert.

— Tiens, lui dit-il, bois ça, tu y as droit.

Il avait en effet composé dans son esprit, et à son usage seulement, un petit traité des droits et des devoirs du soldat où il était admis de bon accord que l’homme de corvée avait droit à un quart de vin comme récompense. Il en but un aussi, puisqu’il aidait l’homme de corvée, et repartit plus léger. Tout en marchant, il racontait des histoires à Gilbert, lui parlant à la fois de sa femme qui était couturière, de la bataille de Guise, de l’usine où il avait travaillé à Paris, et de l’adjudant Morache, un rempilé, notre bête noire. Quand ils arrivèrent au cantonnement, il déposa son seau, jurant qu’il n’avait même pas goûté le vin et offrant comme preuve de faire sentir son haleine, puis il se rapprocha de Demachy, pour qui il lui venait de la sympathie.

— Si j’avais été aux sous comme toi, lui dit-il, et que j’aie eu ton instruction, j’te jure qu’ils ne m’auraient pas vu venir au rif comme ça. J’aurais demandé à suivre les cours d’officier, je serais allé passer quelques mois au camp et on m’aurait nommé sous-lieutenant au milieu de 1915. Et à ce moment-là, la guerre sera finie… À mon idée, t’as pas su nager.