Les Croix de bois/Le mont Calvaire

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VIII
LE MONT CALVAIRE


Du Bois des Sources, on le voyait entre les branches, où se posaient en essaims verts les premiers bourgeons. Hersée par les obus, éventrée à coups de torpilles, usée, tragique, c’était une haute butte crayeuse, hérissée de quelques pieux qui avaient été des arbres. Sur les cartes d’état-major, elle devait avoir un nom. Les soldats l’avaient appelée le mont Calvaire.

C’était l’enfer du secteur. Lorsque le régiment montait en ligne, on se demandait, anxieux : « Qu’est-ce qui prend au Calvaire, ce coup-ci ?… » Et quand on l’avait appris, les victimes grognaient :

— Toujours les mêmes… Sûr que le piston s’en fout, on ne le verra pas souvent là-haut…

Bombardé sans répit, le Calvaire fumait comme une usine. On voyait les torpilles monter du bois des Boches et tomber lourdement sur cette terre morte, où elles ne pouvaient plus rien arracher que des lambeaux d’hommes et des cailloux. La nuit, c’était là qu’on tirait le feu d’artifice : globes rouges, étoilesblanches, chenilles vertes balancées, vision splendide des nuits de guerre. Des éclairs d’éclatements y joignaient leur fracas. Et, pendant quatre jours, deux sections restaient là, guettant l’inconnu par-dessus un champ râpé, jonché de capotes bleues et de dos gris. De loin, lorsqu’on regardait le nuage jaune et vert des éclatements qui ne se dissipait jamais, qu’on voyait le panache épais des torpilles, qu’on entendait cet orage incessant, on se disait :

— C’est impossible. On ne peut pas tenir là… Il ne doit pas en revenir un.

On y tenait quand même ; on en revenait pourtant.

Notre tour était venu d’y monter. Ce n’était pas un boyau qui menait au Calvaire, mais une sorte de sentier taillé dans la craie, un chemin muletier, bordé d’étroits gourbis suintants et froids. Tout le long, c’était un navrant fouillis d’équipements, de bouteillons, de cartouches, de hardes, d’outils, tout un cimetière de choses. Et de loin en loin, des croix de bois : « Brunet, 148e d’infanterie… Cachin, 74e d’infanterie… Ici un soldat allemand… » À peine recouverts d’une couche de marne, on voyait nettement la boursouflure des corps. Il y avait plus de douze stations à ce chemin de croix.

La relève se fit plus vite, ce soir-là. On avançait, le dos bossu, l’oreille inquiète. On se poussait. Comme on distinguait, à la lueur des fusées, les courts moignons des arbres, le sous-lieutenant Berthier, qui nous guidait, fit passer :

— On approche, silence.

Conseil inutile. Pas un grognement, pas un tintement, pas un murmure. Lemoine, qui ne croyait pasau danger, retenait pourtant sa baïonnette, qui ferraillait. La même gravité nous dominait tous. Seul, Maroux était satisfait. Il avait prétendu que c’était un filon, que là-haut personne ne viendrait nous voir, que nous serions tranquilles. Mais, comme les autres, il allait la tête basse, maintenant sa gamelle qui brimbalait.

— Planquez-vous !

Deux obus sifflèrent et vinrent éclater à vingt pas, éclair rouge qui nous éblouit. Tous s’étaient écrasés, les uns dans les autres. Les éclats fouettèrent la craie.

— Faites passer, en avant…

Dans la tranchée étroite, creusée sur l’autre versant de la butte, les hommes du régiment relevé nous attendaient, impatients, sac au dos. Tout bas, à mots hachés, les sergents transmirent les consignes :

— Leur tranchée est à la lisière du bois… Un peu plus de cent mètres. Ne tirez pas sur la gauche plus loin que les bouleaux : c’est un petit poste à nous…

Brièvement, les camarades nous souhaitaient bonne chance, tout en ramassant leur barda.

— Gare aux torpilles, surtout le soir, à l’heure de la soupe. Si vous pouvez, ramenez le gars qui est dans le champ, juste devant les fils de fer. C’est un copain à nous qui s’est fait descendre l’autre nuit. Vous l’enterrerez, hein ? Un nommé Questel…

Vite, ils partirent, encaqués dans l’étroit boyau où toute la tranchée se déversait. Leur rumeur étouffée s’éloigna et se tut. Veinards…

Ils n’avaient rien laissé au Calvaire : quelques boîtes de singe, des paquets de cartouches, des boules pas entamées, un copain dans la plaine… Ils étaient partis.

Tandis que les premiers guetteurs, s’accoudant au parapet, prenaient la veille, notre section reflua sur l’autre versant du mont pour s’installer.

Un régiment de mineurs – des gars du Nord tristes et violents – avait creusé là une sorte de casemate dont l’entrée donnait sur nos lignes et les créneaux sur le bois boche. Elle comprenait une galerie assez haute, solidement étayée, flanquée à droite et à gauche d’étroits réduits, garnis de vieille paille et de journaux. Les premiers arrivés s’y jetèrent en braillant, repoussant les autres des poings et des pieds, et ce fut dans le demi-jour d’une bougie tremblotante une brusque bousculade, un tohu-bohu furieux de cris et de jurons. Sans mal, Berthier rétablit l’ordre :

— Allons, pas de pagaille, pas de dispute, ça ne sert à rien… Tout le monde aura de la place.

Avec sa lampe électrique, il fouillait les coins sombres et logeait posément les hommes. Les soldats, derrière lui, attendaient bien sages, comme des enfants que case le maître, et personne ne criait plus, pour ne pas l’ennuyer. On acceptait le coin désigné et l’on se nichait.

Bréval, en déroulant sa couverture, faisait des trouvailles dans la paille : « Un journal de chez nous ! s’écria-t-il joyeusement… Je vais lire au lit, comme dans le temps… »

Nous étions quatre dans notre soupente, bien serrés, le ceinturon défait et les molletières dénouées. Broucke avait même retiré ses chaussures et ronflait déjà, tandis que le petit Belin fabriquait avec un bout de barbelé un bougeoir ingénieux, dont la lumière ne se verrait pas du dehors.

— Ah ! on est bien, soupira Bréval en s’étirant… Pourvu que les Boches nous foutent la paix…

— Dans le fond, c’est bien ce que j’avais dit, fit Maroux, qui couchait de l’autre côté de la galerie. De loin, avec ce qui dégringole, on se fait des idées, et quand on y est, c’est pas pire qu’ailleurs.

À tout moment, pourtant, un coup sourd ébranlait la butte et la détonation entrait, avec un coup de vent, dans notre grotte dont les bougies tremblaient. Cela tombait parfois sur l’autre versant du Calvaire, devant l’entrée de notre sape, et l’on voyait flamber l’éclair sur la toile de tente.

— Trop long, disait Lemoine, rassuré par les quatre mètres de terre que nous avions au-dessus de nous.

Broucke ronflait plus que d’ordinaire, pour ne pas entendre les obus, et Bréval lisait son journal, loin de la guerre.

— Tas de dégoûtantes, grommela-t-il… Encore des femmes qu’on a arrêtées, au camp des Anglais. Et pas des catins, tu peux en être sûr : des femmes mariées… On m’a dit comme ça qu’on affichait leur nom à la mairie. Tu parles d’un coup pour leur mari, quand il apprendra ça…

Il lut encore quelques lignes, puis coléreusement froissa son journal, le jeta et se tourna contre le mur de craie humide en me disant : « Tu souffleras. »

À grands coups sourds, têtue, l’artillerie s’acharnait sur le Calvaire, tout en haut du Calvaire, là où auraient dû se dresser les trois croix. Entre deux explosions, on n’entendait rien, que parfois un pas d’homme trébuchant sur les cailloux, ou des coups de feu égarés, lubie de sentinelle.

À la clarté dansante de la bougie qui se mourait, je regardais les rondins trapus où pendaient nos équipements et nos bidons. Les musettes gonflées couvraient le mur, des baïonnettes pour patères. Sous la tête, nos sacs ; dans un coin, les fusils… Et l’on porte tout cela, des nuits, des jours, des lieues… On porte sa maison, on porte sa cuisine, et jusqu’à son linceul : la couverture brune où, bien enroulé, je vais dormir.



La nuit, lentement, semblait fondre. On eût dit que la dernière étoile se dépêchait de rentrer.

Dans le brouillard du petit jour, les choses revenaient de leur voyage au pays noir et, sagement, reprenaient leur place : l’arbre en fourche devant la tranchée, la meule brûlée contre le réseau Brun. Ce fut Broucke qui le premier vit les morts.

— Ben y eu o, dit-il. Cor un bois qui reviendro cher…

Gilbert cherchait à découvrir celui de l’autre nuit, que les camarades nous avaient demandé d’enterrer. L’aube le découvrit enfin. Il était resté à vingt mètres des fils de fer, déjà plat et fané, comme les autres. À quoi bon risquer de se faire tuer pour traîner ce cadavre plus près de la tranchée ? Une place ici ou un trou là… On avait ses papiers, cela suffisait. Sa tombe ? Quelque part, sur le front…

Avec le jour, l’artillerie s’éveilla. Une salve de shrapnells tonna d’abord, couronnant le Calvaire d’une auréole verte vite dénouée. Puis, ce fut le tour des gros.

Les premiers qui sifflèrent nous jetèrent terrés au fond de la tranchée. Ce fut un déchirant fracas, et une gerbe de pierraille retomba sur nous en lourds grêlons. Bréval poussa un petit cri, touché à la nuque par un éclat mort ou un caillou. La peau seule était déchirée, mais il saignait.

— Pas de veine, lui dit Lemoine en lui mettant un peu de teinture d’iode… Si ç’avait pu te casser un bras, hein.

— C’est pas moi qu’aurais cette veine-là, regretta le caporal.

La journée se passa ainsi, courbés sous les obus, fuyant sous les torpilles.

Vers onze heures, cela redoubla et les hommes de soupe hésitèrent un bon moment avant de s’en aller, plus à l’abri dans la sape que dans le boyau partout éboulé. Lorsqu’ils revinrent, la moitié du vin était renversé, le macaroni plein de terre et Sulphart s’étranglait à injurier Lemoine, qui n’était « pas même foutu de porter un bouteillon ».

Le rata mangé, on commença à jouer aux cartes en attendant le soir. Broucke s’était mis à ronfler ; couché près de lui, Gilbert essayait de rêver.

Soudain il se souleva et nous dit, la voix sèche :

— On creuse là-dessous.

Tous se retournèrent, cartes tombées.

— Tu es sûr ?

Il fit oui, de la tête. Je secouai brutalement Broucke, qui ronflait toujours, et Maroux, Bréval, Sulphart se couchèrent dans la galerie, l’oreille à terre. Nous autres les regardions, muets, le cœur dans l’étau. Nous avions tous compris : une mine… Anxieusement, nousécoutions, rageant contre les obus qui ébranlaient la butte de leurs coups de bélier. Bréval se redressa le premier.

— On ne peut pas se tromper, fit-il à mi-voix, ils creusent.

— Il n’y en a qu’un qui travaille, on entend bien, précisa Maroux. Ils ne sont pas loin.

Nous étions tous serrés, immobiles, regardant le sol dur. Quelqu’un était allé chercher le sergent Ricordeau. Il arriva, prêta un instant l’oreille et dit :

— Oui… Il faudrait prévenir le lieutenant.

Chacun se couchait à son tour pour entendre, et se relevait rembruni. Dans la tranchée, la nouvelle avait déjà couru, et, entre deux obus, les guetteurs écoutaient la pioche effarante qui creusait, creusait…

Le sous-lieutenant Berthier vint à la nuit, avec la corvée de soupe. Il ausculta la terre un long moment, hocha la tête, et, tout de suite, voulut nous rassurer :

— Peuh !… Ce sont peut-être des pionniers qui creusent une tranchée, et même assez loin… Cela trompe beaucoup, vous savez, ces bruits-là. Je vais demander quelqu’un du génie… Mais ne vous montez pas la tête : c’est certainement encore loin, il n’y a pas de danger…

Nous prîmes la veille. Les obus tombaient toujours, mais ils faisaient moins peur à présent. On écoutait la pioche.

Nos deux heures finies, nous remontâmes dans la grotte. Le bruit avait diminué.

— Il est raisonnable, dit Broucke. Il fo moins d’train.

Et tranquillement, il s’endormit.

On allait souffler la bougie quand le lieutenant Berthier reparut, accompagné d’un adjudant du génie. Tout le monde fut aussitôt sur pied et l’on se tassa dans la galerie. Le premier mot que nous saisîmes fut :

— Nous nous en doutions.

Fouillard eut un tic qui lui tira l’œil.

L’adjudant s’était allongé, l’oreille contre terre, les yeux fermés. Nos silences écoutaient avec lui. Il se releva, brossa d’une tape sa capote blanche de craie, et repartit avec Berthier sans rien nous dire ; pas un mot.

— C’est qu’il n’y a pas encore de danger, supposa Lemoine.

— C’est que nous allons sauter, prédit Sulphart.

On se coucha, pourtant. Et l’on dormit. Berthier revint au petit jour ; il avait un air triste, un air soucieux qu’on ne lui connaissait pas et qui nous inquiéta tout de suite. Que savait-il ? Il entendit encore piocher, sans coller son oreille à terre, car les coups, à présent, nous parvenaient plus distincts. Nous nous sentions troublés par un pressentiment vague, une crainte confuse. Berthier releva la tête :

— L’escouade de Bréval, rassemblement.

Il nous regarda tous, de son profond regard de brave homme, puis arrêtant ses yeux sur Bréval seul, qui, depuis sa coupure, portait un pansement autour du cou, comme un faux col, il lui dit :

— Comme vous l’aviez deviné, les Allemands creusent une mine. Le génie va peut-être venir pour faire une sape, mais la leur doit être bien avancée pour qu’on puisse la couper. Alors… n’est-ce pas… il estinutile que tout le monde reste ici… Vous comprenez bien ça… Alors… c’est votre escouade qui va rester, Bréval : on a tiré au sort. On va relever les deux sections qui vont se porter en deuxième ligne, et vous resterez ici avec votre escouade et des mitrailleurs… Ce n’est pas beaucoup, mais le colonel a confiance en vous : on sait que vous êtes des braves… Et puis, on n’a pas d’attaque à craindre, puisqu’ils creusent… D’ailleurs, leur mine n’est pas encore près d’être finie, vous n’avez pas à avoir peur… Il n’y a pas de danger, aucun danger… C’est une simple mesure de précaution…

Il commençait à bafouiller, la gorge serrée. Son regard fit encore une fois le tour de l’escouade, cherchant nos yeux à tous. Personne ne dit rien ; seul, Fouillard bredouilla :

— On pourra tout de même partir pour aller à la soupe.

— On vous l’enverra.

Les autres se turent, un peu pâles, c’est tout. Courage ? Non. Discipline. Notre tour était venu…

— On est bons, dit simplement Vieublé.

— Mais non, vous êtes fou, coupa vivement le lieutenant. Ne vous faites pas cette idée-là… Tenez – et il baissa les yeux, gêné – j’aurais bien voulu rester avec vous. C’était ma place. Le colonel n’a pas voulu… Allons, bonne chance.

Sa lèvre inférieure tremblait, une buée mouillait ses yeux sous le lorgnon. Brusquement, il nous donna à tous une poignée de main et s’éloigna, les dents serrées, tout pâle.

Déjà les camarades s’en allaient, en se poussant,comme s’ils avaient eu peur que la mort ne les rattrapât. Ils nous regardaient drôlement, en passant devant nous, et les derniers nous dirent : « Bonne chance. » Le cliquetis des chaînettes sur les gamelles s’éloigna, le tintement des bidons vides, les cailloux qui roulent, les voix… Nous restions seuls. Les mitrailleurs s’assirent à leur pièce. Trois de l’escouade descendirent dans la tranchée, et nous rentrâmes dans notre casemate.

— Il n’y a plus qu’à attendre, dit Demachy, qui exagérait son air indifférent.

Attendre quoi ? Tous assis sur le bord de nos litières, nous regardions la terre, comme un désespéré regarde couler l’eau sombre, avant le saut. Il nous semblait que la pioche cognait plus fort à présent, aussi fort que nos cœurs battants. Malgré soi, on s’agenouillait, pour l’écouter encore.

Fouillard s’était allongé dans un coin, la tête sous sa couverture pour ne plus rien entendre, ne plus rien voir. Bréval commença d’une voix hésitante :

— Après tout, ce n’est pas dit qu’on va sauter… Ça ne se fait pas comme ça, une mine.

— Surtout dans la pierre.

— On dirait que c’est tout près, et il y en a peut-être encore pour huit jours.

Ils parlaient tous ensemble, à présent ; ils mentaient tous, pour se donner du cœur, espérer quand même. Ce fut une discussion bruyante d’un moment, où chacun avait son histoire de mine à raconter, et, quand ils écoutèrent à nouveau, il leur parut que cela tapait déjà moins. Machinalement, on déroula les couvertures, on se coucha.
— Tu parles d’un réveil en sursaut, ronchonna Vieublé en se déchaussant.

Où la terre allait-elle se fendre ? En fermant les yeux, on croyait voir ces ignobles photographies des illustrés, ces entonnoirs béants avec des pieux, de la ferraille et des bouts d’hommes qui dépassent, mal ensevelis.

Étendus, la tête sur le sac, nous n’entendions plus que le terrible pic, régulier comme un tic tac d’horloge, qui creusait notre trou.

— Ça va en faire un bruit, murmura Belin. Tu parles d’une charge qu’il faut pour arracher une butte comme celle-là !

— Encore trois jours avant de se barrer.

— Non, plus que deux et demi : on doit être relevés le mercredi soir.

Bréval, absorbé, écrivait sur ses genoux, son sac pour pupitre.

— Tu le fais à l’émotion à ta bourgeoise, blagua Lemoine. Tu lui racontes qu’on va sauter ?

Les obus tombaient moins nombreux, cette nuit. La brève aurore des fusées naissait et mourait sur la toile de tente. La nuit était presque tranquille. Seul, ce bruit de pioche assourdi, qui nous berçait…



À minuit, je pris la veille. Il faisait froid dans la tranchée. Le vent rabattait du bois des frissons glacés et Gilbert grelottait sous sa couverture.

— Tu entends ?

— Oui, ça cogne toujours.

On ne regardait plus dans la plaine. À quoi bon ? On n’y voyait que du noir trembler dans du noir. On écoutait, on songeait.

Le premier, Demachy parla à mi-voix, avec ce petit ton persifleur qui m’irritait et que j’aimais pourtant :

— C’était trop beau… C’est vrai, c’était trop beau. Une vie d’insouciance, de joie quotidienne. Un jour, quelqu’un frappe : « Pan ! Pan ! C’est la vie. — Mais je ne vous connais pas. — … Tant pis, c’est bien votre tour ! » Elle vous a mis une pioche et un fusil entre les mains, et creuse bonhomme, et marche bonhomme, et crève bonhomme…

— Pourquoi que tu t’es engagé, aussi, lui dit Lemoine, puisque t’étais réformé ?… Surtout dans la biffe.

— Le devoir, un emballement : des bêtises…

Nous nous rapprochâmes des mitrailleurs, entassés, muets, sous leur caponnière. L’un dormait dans le fond, la tête renversée.

— Plus que deux jours et demi, hein ? nous dit le chef de pièce.

— Ils auront fini avant, dit l’autre.

Lemoine qui, sans y voir, sculptait sa canne, s’accroupit dans un coin.

— S’ils sont sûrs que ça doit sauter, fit-il, ils n’avaient qu’à nous relever comme les copains… Et pourquoi notre escouade plutôt qu’une autre, d’abord ?

Le vent fauchait les étoiles. La nuit devenait plus épaisse. Nous n’étions plus, dans la tranchée, que des tas noirs, et dans l’ombre de la caponnière on ne distinguait rien, que le point rougeoyant d’unepipe. Parfois, quelqu’un soulevait le rideau du créneau et regardait. Rien… Un frisson, un murmure : les moutons du soir broutaient les champs.

Après les trois heures de veille, nous étions rentrés gelés. Et bien serrés sous nos couvertures, nos musettes côte à côte comme des oreillers, nous nous étions endormis, d’un bon sommeil de brutes.



Au matin, ce fut un présage, une détresse intérieure qui nous réveilla. Ce n’était plus le bruit : un silence tragique, au contraire. L’escouade était muette, atterrée, penchée sur Bréval qui écoutait, couché de tout son long. Redressés sur notre litière, nous les regardions.

— Qu’est-ce qu’il y a ? chuchota Demachy.

— Ils ne cognent plus !… Ils doivent bourrer la mine.

Mon cœur s’arrêta net, comme si quelqu’un l’avait pris dans sa main. Je ressentis comme un frisson. C’était vrai, on n’entendait plus creuser. C’était fini.

Bréval se releva, un sourire machinal aux lèvres :

— Il n’y a pas à se tromper. Ils ne cognent plus. Nous regardions la terre, muets comme elle. Fouillard, blême, fit le geste de sortir. Sans un mot, Hamel le retint par le bras. Maroux s’était assis, les mains croisées entre les genoux, et tambourinait la planche de sa litière, avec ses gros talons.

— Tais-toi ! lui dit durement Vieublé. Écoute…

Nous tendîmes tous le cou, anxieux, ayant peur de nous tromper. Non ! La pioche avait bien repris. Ellecognait. Oh ! ce qu’on put l’aimer, un instant, cette horrible pioche ! Elle creusait. C’était la grâce. On ne bourrait pas encore la mine, on ne mourait pas encore…

Vieublé s’était dégagé de l’angoisse, d’un coup de collier. Blême de rage, il bondit dehors en braillant.

— Il est fou, s’écria Bréval. Qu’est-ce qu’il fait ?

On courut après lui. Il avait grimpé sur des sacs à terre, et, sorti de la tranchée jusqu’au ventre, le cou tendu, il hurlait :

— Vous pouvez creuser, tas de vaches, on vous em… On sautera peut-être tous, mais on vous em…

Sulphart l’avait pris à bras-le-corps.

— Vas-tu te taire, grand c…

Bréval aussi le tirait par le bras, mais l’autre résistait.

— Faut que j’en butte un avant de sauter… Je veux pas crever comme une lope, rugissait-il, il m’en faut un !…

On put pourtant le faire descendre et le rentrer dans la sape, où il se calma, en buvant le vieux marc de Demachy.

— C’est du bon, fit-il en connaisseur.

Toc… Toc… Toc… Elle creusait toujours… Toc, toc… Puis elle s’arrêtait. Nous écoutions alors, plus angoissés. Non. Toc… Toc… Toc…


Cela dura deux jours encore, et une nuit. Quarante heures que l’on comptait, qu’on arrachait, par lambeaux de minutes. Deux jours et une nuit à écouter, la bouche sèche de fièvre. Le dernier soir, on ne put retenir Vieublé : il partit avec quatre grenades dans sa musette, et, au bout d’une heure quatre aboiementsnous parvinrent, coup sur coup, puis des plaintes hurlées à la lisière du bois. Il avait bien distribué ses sodas.

Comme il rentrait dans la tranchée, le lieutenant Berthier arriva, précédant la relève. Déjà nous mettions sac au dos, prêts à partir.

— Ah ! je suis content, nous dit-il… Vous voyez qu’il ne fallait pas se désespérer. C’est fini.

— On n’est pas encore parti, trembla Fouillard.

— Sauter maintenant, ça serait vraiment pas de veine, remarqua posément Lemoine.

Les coups, réguliers, nous parvenaient, rassurants malgré tout. Mais ce n’était plus la pioche qu’on guettait, c’était la relève. Une rumeur assourdie nous avertit.

— La relève… Entrez dans la grotte pour dégager. Je me charge des consignes, nous dit Berthier.

Nous regardâmes passer les hommes, d’un régiment inconnu. Ils étaient dix seulement, et quatre mitrailleurs. Le dernier s’arrêta, nous ayant devinés dans l’ombre de la galerie.

— Alors, ils creusent une mine en dessous ?… On est sûrs de sauter. Tu parles, quatre jours…

Tous ensemble, nous cherchâmes à le rassurer :

— Y a pas de raison… Regarde, nous autres, on y est bien resté… C’est long, ces trucs-là… Faut pas s’en faire.

Mais, par-dessus son sac, nous guettions le lieutenant, des frémissements dans les genoux, tant nous étions pressés de partir. Fouillard, on ne sait comment, avait déjà disparu. Berthier revint enfin.

— En route !… Bonne chance, mes petits.

Et, s’étant retourné vers Demachy, il ajouta tout bas :

— Les pauvres gars, j’ai peur pour eux…

Sans le lieutenant qui allait en tête d’un bon pas, nous aurions peut-être couru. On avait peur de ce Calvaire blafard, que les fusées parfois mettaient à nu. Peur de ce danger qu’on sentait derrière soi, tout près encore.

On glissa dans le chemin crayeux, on traversa vite la passerelle sur le ruisseau, et, là seulement, on osa se retourner. Le Calvaire se détachait, terrible, sur la nuit verte, avec ses moignons d’arbres, pareils à des montants de croix.



On cassa la croûte à la sortie des tranchées. Les cuistots avaient fait du jus et l’on mangeait voracement, ne sentant plus, à l’estomac, ces doigts crispés qui vous serraient. On buvait du vin à pleins quarts : il fallait vider les seaux avant de repartir. Vantard, Sulphart racontait des histoires à ceux de la compagnie :

— Et comment qu’on les a engueulés, les Boches, avec le gars Vieublé !

Chaque homme de l’escouade avait son groupe et palabrait. Vieublé, dont la voix paresseuse et grasseyante de gouape se remarquait parmi les autres, racontait sa patrouille :

— Tu parles, si ça a gueulé… Je m’étais levé, je tenais un pieu de leur réseau de la main gauche et v’lan ! en plein dedans… J’ai même pas reçu un coupde flingue… Et vise la bath jumelle que j’ai prise à un macchabée boche, un officier…

La compagnie suivait le canal, en longue file décousue. Des gourbis des artilleurs, creusés dans la berge, une vapeur montait, et l’on enviait leurs trous humides : « Finir la guerre là dedans, tiens tu parles d’un filon… »

L’eau noire ne reflétait que de la nuit et ne vivait que d’un clapotis léger. On franchit la rivière sur un pont tanguant, fait de barques et de tonneaux. Le canal passé, on entrait dans le bois et la fraîcheur vous tombait sur les épaules comme un manteau humide. Cela sentait le printemps mouillé. Quelque part un oiseau chantait, ne sachant pas que c’était la guerre.

Derrière nous, les fusées dessinaient la ligne infinie des tranchées. Bientôt, les arbres les cachèrent et les hautes futaies étouffèrent la voix acharnée du canon. On s’éloignait de la mort.

En entrant dans le premier village, l’escouade de tête se mit à fredonner, en sourdine, et machinalement on se mit à marcher au pas.

C’est aujourd’hui marche de nuit,
Au lieu d’roupiller, on s’promène…

Alors, brusquement, venu de loin, un bruit sourd « ébranla la nuit : un bruit tonnant de catastrophe, que l’écho répéta longuement. La mine avait sauté.

La colonne, comme au commandement, s’était arrêtée. Plus une voix… On écoutait encore, le cœurserré, comme si on avait pu, de cette rive, entendre les cris. Les canons aussi s’étaient tus, interdits. Mais non, plus rien, c’était fini…

— Combien qu’ils étaient ? demanda dans le rang une voix étranglée.

— Dix… répondit quelqu’un. Et quatre mitrailleurs…