Les Déracinés/II

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Bibliothèque-Charpentier – Eugène Fasquelle Éditeur (p. 38-58).

CHAPITRE II

DANS LEURS FAMILLES

Le reste de l’année fut absorbé par la niaise préparation des examens, où ces jeunes gens réussirent. Bacheliers, ils quittèrent définitivement le lycée pour rentrer dans leurs familles. C’était la liberté, mais non un bonheur de leur goût.

Autour d’eux pourtant, il y avait l’été, puis l’automne, si beau dans ces pays de l’Est ! Mais, Gallant de Saint-Phlin excepté, ils ne sentaient pas la nature, ne savaient pas l’utiliser. En leur fermant l’horizon pendant une dizaine d’années, on les avait contraints de ne rien voir qu’en eux.

Si cette éducation leur a supprimé la conscience nationale, c’est-à-dire le sentiment qu’il y a un passé de leur canton natal et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche, elle a développé en eux l’énergie. Elle l’a poussée toute en cérébralité et sans leur donner le sens des réalités, mais enfin elle l’a multipliée. De toute cette énergie multipliée, ces provinciaux crient : « À Paris ! »

Paris !… Le rendez-vous des hommes, le rond-point de l’humanité ! C’est la patrie de leurs âmes, le lieu marqué pour qu’ils accomplissent leur destinée.

N’empêche qu’ils sont des petits garçons de leur village ; et ce caractère, dissimulé longtemps sous l’uniforme en drap du lycée, et aujourd’hui sous l’uniforme d’âme que leur a fait Bouteiller, pourra bien réapparaître à mesure que la vie usera ce vêtement superficiel.

Rœmerspacher, Sturel, Suret-Lefort, Saint-Phlin, Racadot, Mouchefrin et Renaudin, marqués par un philosophe kantien et gambettiste, sont des éléments significatifs de la France contemporaine, mais plus secrètement, ils valent aussi, au regard de l’historien, comme les produits de milieux historiques, géographiques et domestiques. Ils ont trouvé dans leurs foyers une idée maîtresse, qu’ils prisent moins haut que les idées reçues de l’État au lycée, mais qui tout de même est chevillée encore plus fortement dans leur âme.

Maurice Rœmerspacher, qui fut avec Suret-Lefort le meilleur élève de M. Bouteiller, est né à Nomény (Meurthe-et-Moselle) où son aïeul était percepteur du roi avant la Révolution et dès l’époque où la Lorraine devint française.

C’est un esprit et un corps robustes, un gai camarade avec des cheveux roux. Il a de frappant l’ampleur de son front. Certains fronts vastes ne témoignent que d’une hydropisie de la tête ; le sien est harmonieux et plein, puissant dans tout son développement. Ce beau signe d’intelligence, des dents admirables et de larges épaules font de ce jeune Lorrain un bon et honnête garçon qui sera digne, je le jurerais, de son magnifique grand-père.

Celui-là, avec ses soixante-dix ans, c’est un type. Les alliés, en 1815, que suivaient des bandes de loups, et puis l’invasion de 1870, fournissent les thèmes de ses plus fréquentes histoires. Il conte bien, parce que, dans ses récits, on suit les mouvements d’une âme de la frontière. Quand il s’écrie : « La patrie est en danger ! » ou bien que, pour caractériser un homme, il prononce : « C’était un vrai guerrier ! » ou encore que, pour marquer un instant tragique, il déclare : « J’ai cru que j’allais cracher le sang ! » — alors il se lève et, malgré son grand âge, il tourne rapidement autour de la table de famille en tirant ses cheveux blancs à pleines mains, mais le tout d’une fougue si sincère qu’on voudrait courir à lui, saisir ses mains et le remercier en disant : « Vieillard trop rare, nul aujourd’hui ne participe d’un cœur si chaud aux souffrances et aux gloires de la collectivité ! »

C’est un enthousiaste, mais un Lorrain et, qui plus est, un homme de la Seille, c’est-à-dire qu’entre tous les Lorrains il possède un merveilleux sens des réalités. Il a pour axiome favori : « Quand on monte dans une barque, il faut savoir où se trouve le poisson. »

Oui, c’est un type, un dépôt des générations. Il qualifie, d’après des souvenirs certains, les nobles de l’ancien régime, qu’il a vus revenir après 1815 : « Ce n’était pas qu’ils fussent débauchés : de la débauche, il y en avait même moins qu’aujourd’hui, mais ils étaient trop fiers ! » Un jour, quand il avait huit ans, on l’a invité à dîner chez les hobereaux du pays ; et au dessert on a mangé du melon avec du sucre, qui, sous Louis XVIII, était cher. Alors, la demoiselle lui a dit, en lui frottant familièrement la tête : « Eh ! petit, chez toi, tu manges le melon avec du sel ! » — « Mâtin ! pensa le grand-père de Rœmerspacher. Je crois qu’elle se moque de moi ! Elle m’a touché l’oreille !… » Et, laissant son assiette, il se sauvait chez lui, refusait pour jamais de retourner au château.

Aujourd’hui, parce qu’il critique les dépenses du gouvernement, on le croit conservateur ; mais, sans qu’il le sache, c’est plutôt un radical. On jugera d’après ce trait. Au temps du « 16 Mai », faisant partie du jury, il eut à se prononcer sur le cas d’un journaliste poursuivi pour insultes au maréchal de Mac-Mahon. M. Rœmerspacher blâmait ces injures, parce que le maréchal a été un brave soldat. Mais voici que le procureur dans son réquisitoire soutint cette thèse, que le gouvernement, quel qu’il soit, doit être respecté, par cela seul qu’il est l’autorité. Or, le vieillard, qui sur son banc déjà s’agitait, dans la salle des délibérations, éclata. L’homme possède une conscience ! L’homme peut et doit juger le gouvernement !… Il voulut qu’on fît venir le président et lui déclara :

— Ce journaliste ne vaut pas cher, mais nous l’acquitterons contre monsieur le Procureur et pour protester qu’il y a avant tout notre conscience. Voilà un homme. J’aime sa figure honnête de vieux jardinier ! Il a gagné sa vie et fait sa fortune dans l’agriculture et aussi en exploitant les marais salants. Ils donnent au pays une flore et par là une physionomie particulière : en automne, les mille petits canaux qui strient la région se couvrent d’une végétation éclatante lilas. Dans ce canton, à l’écart de la vie moderne, cet aïeul habite la petite ville de Nomény. Un de ses fils est mort commandant aux colonies ; un autre sorti de l’École forestière de Nancy occupe une bonne place ; le troisième, qui est le père du jeune Maurice n’a jamais pu habiter dans les villes, il n’y respirait pas : il s’occupe sur les terres. D’accord avec l’aïeul dont l’autorité est souveraine, il voit avec plaisir que son fils sera médecin ; ils savent que le docteur Rœmerspacher, installé à Nomény, sera sans conteste l’homme important du canton.

Pourquoi donc le jeune homme s’acharne-t-il à leur affirmer qu’on ne peut faire, hors de Paris, d’études médicales sérieuses ?

François Sturel passe les vacances auprès de sa mère, dans leur maison de famille, à Neufchâteau (Vosges). Il a peu connu son père, qui est mort de rhumatismes pris aux affûts de nuit. Celui-ci n’avait souci que de ses chiens, de son fusil et du gibier. Il y a dans nos pays de Lorraine une race de vieux chasseurs, d’hommes terribles. Bien malade déjà et ne pouvant plus sortir, il disait à son domestique : « Victor, va faire gueuler les chiens ! » Victor, plusieurs fois de jour et de nuit, les fouaillait, pour que le maître dans ses douleurs s’enivrât l’imagination d’une belle chasse.

De tels traits choquaient sa très jeune femme, dont les délicatesses se retrouvent dans François. Le jeune garçon s’est plié péniblement à l’internat. Longtemps les cris de ses camarades remplirent pour lui l’univers d’épouvante. Il les craignit et les méprisa pendant des années ; et, sitôt seul, il pleurait. C’est une grande peine pour un petit enfant qui a l’âme simple de n’embrasser personne avant de se coucher. Quand cette habitude est perdue par une dure nécessité, quelque chose se dessèche dans le cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif.

François Sturel aurait, d’après des vieilles gens, hérité sa vivacité et son originalité de sa grand’mère paternelle. Celle-ci ayant placé au collège de Nancy son fils unique, lui dit, aux vacances, en regardant ses livres de classe : « Non, mon garçon, tout cela est trop bête, tu ne retourneras pas au collège. » Et c’est ainsi qu’il ne fut qu’un chasseur. En dépit de cette appréciation un peu brusque de l’enseignement universitaire, c’était une femme de tête.

On peut en juger par deux de ses sœurs, qui, veuves l’une et l’autre, vivent encore en 1880 à Neufchâteau. Ce sont des vieilles dames de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. On ne peut pas dire que Sturel apprenne d’elles des histoires intéressantes : elles n’ont pas assez vu les choses modernes pour distinguer parmi les anciennes ce qui nous semblerait particulier. Mais elles sont elles-mêmes les mœurs anciennes. Par ces bonnes parentes, il prend contact avec sa province, avec sa race, avec un genre de vie qui, si Bouteiller n’avait pas passé sur son âme, devrait, entre tous les usages qu’il y a de par le monde, lui paraître le plus naturel. Leur façon de se garder contre le froid, de soigner les maladies, de fêter certaines dates, leur cuisine aussi et leur vocabulaire contentent le tempérament de Sturel. Elles ne sont pas dévotes, à peine pratiquantes : nées sous la Révolution, elles ont été baptisées longtemps après le Concordat ; elles censurent volontiers le curé, mais elles n’imaginent pas qu’à moins d’être juif ou d’Allemagne on puisse n’être pas catholique. L’église et la cure étant la seule chose publique où la femme puisse intervenir, leur besoin de domination s’y satisfait.

Elles avaient toujours pour leur petit-neveu, quand il était tout jeune, quelque cadeau, une pomme ridée, deux grosses prunes. Elles lui disaient : « Tu retournes encore à ton collège, mon garçon ! Ah ! tout ce qu’on apprend maintenant !… Ne te fatigue pas trop !… » Aujourd’hui elles blâment Sturel, qui, de Neufchâteau même, pouvait faire son droit, puis acheter la meilleure étude de la ville, vivre heureux parmi les amis de son père, — et qui veut aller à Paris !

Il est soutenu par sa mère. Légèrement opprimée jadis par sa belle-mère, encore maintenant par les vieilles dames, elle vit dans l’intimité des pensées de son fils. Elle étouffe un peu dans cette maison qu’habite depuis cent ans la famille Sturel. Les vieilles mœurs se maintiennent mieux dans les vieux murs. Mais pour une jeune femme si jolie, de délicatesse élégante, comme il était pénible de n’avoir pas de salon ! Qui ne la plaindra, sachant que jusqu’à la guerre, on avait gardé l’habitude de veiller à la cuisine, autour de l’âtre ! Enfin elle obtint de transformer la maison. Le souvenir des batailles qu’elle dut, à cette occasion, livrer contre ses tantes, l’incline à juger raisonnable son cher fils qui se plaint de la médiocrité de Neufchâteau. — Pourtant à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine. Et dans la vieille demeure des Sturel, il n’y avait rien de beau, soit ! mais non plus rien de laid ; la parfaite appropriation des pièces et du mobilier à l’usage quotidien donnait à l’ensemble un certain style. On n’y distinguait nulle trace de ces élégances mesquines et maladroites, de ces prétentions qui risquent de donner à de très honnêtes provinciaux des allures de déclassés, et qui ne sont touchantes qu’interprétées comme un effort pour se hausser, pour échapper à un passé dont la jeune madame Sturel n’a plus le sens, — et ainsi échapper à la mort.

Suret-Lefort et Gallant de Saint-Phlin, sont du Barrois, de ce plateau qui, joint à la Lorraine, ne fut, avec celle-ci, réuni à la France qu’en 1766. Bien que voisins, les deux camarades ne se visitent jamais, à cause des distances sociales de leurs familles.

Suret-Lefort habite Bar-le-Duc. Cette jolie capitale lui parle peu. Et pourtant, qu’elles sont particulières, ces maisons de la ville haute, surtout vers l’heure où le soir tombant ramène chacun lassé sous son toit ! Les hommes, les femmes vont préparer la vie de l’avenir, puis dormir, perdre la mémoire, mais les maisons demeurées seules, à travers la rue solitaire, reprennent leur dialogue significatif. Nul ne l’entend plus. Voilà ce qui explique le délaissement, dans l’église Saint-Étienne, d’un des plus beaux morceaux de la sculpture française. Elle va s’émietter, l’œuvre tragique de Ligier Richier, emprisonnée pauvrement sous un grillage qui la défigure sans la protéger…

René de Châlons, prince d’Orange, ayant été tué à la guerre en 1544, Louise de Lorraine, sa femme, pour attester la force de son amour, le fit représenter en squelette par notre grand Lorrain Ligier Richier. C’est, en marbre blanc, un corps debout, à moitié décomposé, mais qui, de sa main, soutient, élève encore son cœur, son cœur de pourriture, prisonnier d’un cœur de vermeil. Qu’il est jeune, élégant, ce cadavre défait, avec ses reins cambrés, et tout le souvenir de son aimable énergie ! En dépit de ses jambes dont les chairs dégouttent et de sa poitrine à jour, dans cette tête pareille au crâne qu’Hamlet reçoit du fossoyeur, sa femme amoureuse aime encore le souvenir des regards et des baisers. Titania qui caresse sur ses genoux l’imaginaire beauté de Bottom me touche moins que cette Louise qui, sous la terre et tel que le ver dans le tombeau le fît, voit son ami désespéré lui tendre son cœur pour qu’elle le sauve des lois de la mort…

Chez les Suret-Lefort, dans l’humble logement de la ville haute qu’ils occupent, pour six cents francs par an, au premier étage d’une exquise maison du XVIe siècle, — un logis de la vieille France qui vaut un voyage à Bar et que les Suret-Lefort n’ont pas une seule fois apprécié, — nul n’a souci d’archéologie. On est tout à la terrible querelle du père de famille avec le président du Tribunal. Si vigoureuse et ingénieuse que fût l’intelligence de M. Suret-Lefort, il devait se briser contre un magistrat. Les propos du procureur, confirmés par l’attitude du parquet nancéien, reléguèrent au rang de courtier véreux cet homme d’affaires, qui pendant un instant avait dominé Bar. Convaincu, à force de le démontrer, qu’on se vengeait par ces indignités de ses opinions conservatrices, il éleva son fils dans la haine des opportunistes ; peu à peu, il vit les réactionnaires eux-mêmes se ranger, comme c’était fatal, avec la magistrature. Maintenant, il ne rêve plus que d’envoyer Georges à Paris, où l’on échappe au petit esprit et à la tyrannie de la province.

Ce qu’il y a d’étonnant chez Georges Suret-Lefort, c’est qu’il termine toutes ses phrases. Cette qualité se rencontre assez fréquemment chez de jeunes Parisiens. À dix-huit ans, chez un collégien de l’Est, elle est rare. Oui, ce grand garçon aux cheveux châtains, de bonnes manières, d’intelligence précise, va jusqu’au bout de ses périodes, toujours, et avec un rare aplomb. Élancé, un peu raide et pourtant agréable par un joli air de bête de proie, il semble frêle, mais à bien l’examiner, il a des bras énormes. La ville d’Oudinot, le maréchal aux trente-quatre blessures, et du maréchal Exelmans, le cavalier épique, a surtout produit des soldats. Une salle du musée est pleine de leurs portraits, souvent, faut-il le dire, des figures tristes et résignées de fonctionnaires. Suret-Lefort est autrement combatif et vaillant que la plupart de ces militaires. D’ailleurs, pour un jeune homme qui veut agir, que propose aujourd’hui l’armée ? Son volontariat terminé, il courra aux vrais champs de bataille. Les habitués du Café des Oiseaux n’admettent pas les mérites qu’ils envoient à Paris, mais ceux qui leur en viennent.

Henri Gallant de Saint-Phlin habite à mi-chemin de Bar-le-Duc et de Verdun, en pleine campagne, près du village de Varennes (Meuse) et dans un monde de grands propriétaires terriens. On y évoque les souvenirs de l’ancienne autonomie et, si personne ne la regrette expressément, — car tout Lorrain est Français sans restriction, — ce qu’il peut en rester de vestiges est soigné avec complaisance. Autant que Suret-Lefort, pourtant, Henri ignore l’archéologie, et les thèses de Bouteiller pour longtemps l’en dégoûteront, mais il sent la nature, la variété des saisons, la vie des plantes, comme ferait un homme de quarante ans après des déceptions.

Cet adolescent, qu’il ne faut pas railler, est doué d’une sensibilité telle que les bois et les jeux des nuages sur le soleil le font pleurer. Il compose des vers lamartiniens. Cela est convenable, qu’il soit né dans les bois de l’Argonne, qui prolonge la forêt des Ardennes aimée par Shakespeare. Il a autour de l’âme tous leurs brouillards du matin, et autour d’une figure mal soignée, mais charmante de sincérité, des cheveux tombants d’un blond pâle. C’est un enfant d’une parfaite bonté et d’une grande pureté morale. Ces jolies vertus, poussées à ce degré, risqueraient d’en faire un naïf. Sa grand’mère, pour y remédier, l’avait mis au lycée. Maintenant, elle juge Paris nécessaire. — Pour des hommes d’action, Henri Gallant de Saint-Phlin serait négligeable parce qu’il n’est pas encore né. Le cordon ombilical qui le relie au milieu qui l’enfanta n’est pas encore coupé. Décrire sa vie, toute intérieure, c’est décrire son pays qui seul l’anime.

Saint-Phlin, où il habite avec sa grand’mère paternelle, est un « château » et une ferme à quelques centaines de mètres de Varennes. Selon un usage assez fréquent et que l’opinion lentement ratifie, le grand-père d’Henri, M. Gallant, d’une bonne famille de propriétaires et allié par son mariage aux meilleures maisons du Barrois, a pris le nom de la terre. C’est lui qui, au début du siècle, a reconstruit le château. Le parc, véritablement beau par les effets obtenus avec la plus grande simplicité, est surtout planté de vieux tulipiers et de peupliers noirs. Tout à l’entour sont les vastes et magnifiques forêts où chaque hiver on tue le plus de loups en France.

Le souvenir de Louis XVI fuyant vers la frontière domine le pays. Le fameux Drouet le reconnut à Sainte-Menehould, il prit au court par les bois, fît vingt kilomètres tandis que l’équipage royal en parcourait vingt-huit, et arriva au bas de la côte de Varennes, dans la principale rue, vers les onze heures de nuit : « Êtes-vous des patriotes ? » dit-il en entrant au café qui, aujourd’hui, est une épicerie-librairie dans la rue de la Basse-Cour. Il convainquit quatre jeunes gens de lui prêter main-forte, il barra un pont, il réveilla le procureur de la commune, — homme timide, d’opinion « constitutionnelle » et qui, pour solution, eût trouvé de dormir, — il envoya le petit garçon de ce magistrat crier dans les rues : « Au feu ! au feu ! » et enfin, accostant la voiture qui survenait, il força, de son autorité et malgré des papiers en règle, les personnes royales à suspendre leur voyage. Par ses émissaires et au son du tocsin que propageaient au loin tous les clochers, des milliers de paysans s’ameutaient. Leurs fourches décidèrent du tout.

Par son caractère, tout un jour, et devant un Bourbon couronné, ce rustre de Drouet fut donc le chef, le dominateur. Dans la suite, tantôt divinisé, tantôt précipité dans le mépris, après une notoriété immense il dut disparaître sous un faux nom. Sa mémoire, elle-même, le long du siècle, est honnie ou exaltée, selon les régimes, et, dans le même moment, selon les milieux sociaux. Les personnages locaux de ce drame moururent tous de mort violente. Leurs enfants, qui vivent encore dans la région, y maintiennent ces grands souvenirs. Un descendant de Drouet, M. Fleurissel, fermier à Mafrecourt, venait de solliciter et d’obtenir l’autorisation de reprendre son nom. À Saint-Phlin, on le blâmait ; à Varennes, on le louait. — L’imagination d’Henri de Saint-Phlin, chargée de ces biographies où l’on voit toutes les contradictions les plus passionnées de l’opinion, se formait, à son insu, pour la philosophie de l’histoire.

On a dit justement que la calèche royale fut, à Varennes, le corbillard de la monarchie. L’acte de Drouet, qui n’a pas épuisé ses conséquences historiques, agit aujourd’hui encore sur des destinées particulières. L’infériorité, l’avilissement pour tout dire, où Drouet, le 22 juin 1791, a réduit le roi, et dont la vieille madame Gallant de Saint-Phlin garde la tradition locale, empêcheront que le jeune homme, pourtant traditionaliste, devienne jamais monarchiste, Secrètement, à Louis XVI qui voyageait sous un nom de domestique, — qui par ses absurdes lenteurs et par son équipage trop lourd se laissa prendre, — qui, à une proposition de forcer le passage, répondit : « Me garantissez-vous qu’une balle n’atteindra pas ma femme ou mes enfants ? » — qui, pour gagner un moment et permettre à Bouillé de le dégager, fit semblant de dormir, — Saint-Phlin préfère les ducs de Bar, le vieux temps où il semble que les grands propriétaires dominaient dans le pays.

… Dans la cour du musée de Bar-le-Duc, sans gloire, sans convenance, la poussière des ducs de Bar gît, mal protégée de la pluie, du vent, par une mauvaise vitre. Auprès de ce résidu est couché, également sous vitre, un squelette romain. La pluie détachant une brique archéologique mal suspendue, le Romain en eut le crâne fracassé et mêlé de verre pilé ; peu importe qu’il en arrive de même aux ducs de Bar, l’hiver prochain : déjà ces puissants seigneurs ne sont plus que vingt poignées de poussière… Le système des idées auxquelles, par les traditions et les mœurs de son monde, Saint-Phlin demeure disposé, est, lui aussi, émietté et délaissé de tous. Il n’a même plus de nom dans aucune langue. C’est un ensemble désorganisé que ne savent plus décrire ceux qui lui gardent de la complaisance. Plutôt qu’un système vivant, c’est une poussière attestant la politique féodale qui attachait l’homme au sol et le tournait à chercher sa loi et ses destinées dans les conditions de son lieu de naissance.

Henri de Saint-Phlin n’a pas une conscience nette de ces principes terriens qui le placeraient en contradiction avec la doctrine de Bouteiller. Il n’oserait renier le maître qui, pendant une année l’enthousiasma. Mais aujourd’hui ses sens impressionnables le livrent tout aux bois, aux prairies, aux saisons ; et les bois, les prairies, les saisons, créent les conditions suffisantes pour que quelque chose des doctrines féodales redevienne sa vérité propre. Avant qu’un Racadot, de Custines (Meurthe-et-Moselle), vînt s’asseoir sur les bancs d’un lycée et auprès d’Henri de Saint-Phlin, il a fallu d’immenses bouleversements.

On a tort de croire que, dès le siècle dernier, la liberté civile était établie d’une façon générale dans les provinces. En 1782, le grand-père d’Honoré Racadot naquit serf à Custines, dans une seigneurie ecclésiastique, et serf de la plus dure catégorie, « par servitude personnelle découlant d’une servitude héréditaire de l’homme vis-à-vis du seigneur ». Les serfs de cette espèce sont « si sujets à leur seigneur que celui-ci peut prendre tout ce qu’ils ont, à leur mort ou durant leur vie, et leurs corps tenir en prison toutes les fois qu’il lui plaît, soit à tort, soit à droit ».

Le 4 août 1789, l’Assemblée nationale porta un coup décisif à ce genre de propriété et l’abolit sans indemnité. Le grand-père d’Honoré Racadot avait sept ans. Son âme se développa résignée et tremblante.

… Ainsi Honoré est probablement le descendant des esclaves du monde romain ; il est possible que sa race soit tombée en servage plus récemment et par le jeu naturel des forces, mais de toute façon c’est bien le type de l’esclave rural que perpétue cet énergique et disgracié garçon à la figure sournoise. Suis-je dupe de mon imagination émue par le renseignement ? Après avoir connu des archives de Custines la saisissante et indiscutable vérité, je reconnais dans Honoré l’affranchi aussi gêné sous sa tunique de lycéen que les barbares de Mérovée sous la chlamyde romaine.

Au lycée, il travailla lourdement, sans la réussite que son effort eût méritée. Il a comme une barre en travers du front, qu’on retrouve dans son regard ; et, s’il parle, tous les jeux de sa physionomie annoncent sa violence, des colères toutes prêtes, sans flammes généreuses. À dix-neuf ans il en paraît vingt-cinq. C’est un bourru qui ne sait pas plaire. Les femmes pourtant, mais pas des plus jeunes, le distinguaient. Son grand-père et son père demeurèrent serfs d’âme : rompus à la discipline sociale, prudents, calculateurs, et craintifs de la loi et de l’autorité. Chez Honoré, des appétits violents seraient aisément suscités par la liberté presque sauvage, hors de toute discipline, qu’on peut trouver à Paris, et par des délices contre lesquelles l’hérédité n’a pas mithridaté ses sens. C’est l’affranchi classique.

Si cette famille Racadot savait se servir de son argent avec la décence des petits bourgeois, elle aurait de la fortune. Le père Racadot, pendant la guerre, a beaucoup gagné sur les bêtes qu’il vendait aux Allemands, puis en se faisant indemniser par le gouvernement français des pertes qu’il n’avait pas faites. À sa rapine il avait associé tous les siens ; et sa femme, qui était aussi sa cousine, a laissé du fait de son père quarante mille francs, somme énorme à laquelle le jeune Honoré peut prétendre dès sa majorité, mais que le père ne veut lui remettre qu’à l’heure d’acheter une étude de notaire. Pour retarder cette date, le père Racadot accepte que son fils aille à Paris, où un jeune homme se laisse facilement tenter de prolonger son stage. Mais il fait le pauvre pour ne céder qu’une pension mensuelle de cent francs.

Antoine Mouchefrin est fils d’un photographe de Longwy (Meurthe-et-Moselle), assez brave homme, mais si misérable ! connu dans toute la région comme agent électoral du député opportuniste, ce qui est un fâcheux métier. En rémunération de ses services, Mouchefrin a reçu pour son aîné Antoine une bourse à Nancy.

Ce lycéen est peu sympathique d’aspect, parce que bas sur pattes, il a une grande bouche tuméfiée de lymphatisme et une voix extraordinairement mièvre d’eunuque, parce qu’il ne se lave jamais, et qu’il a sur la tête d’innombrables épis, c’est-à-dire des mèches qui poussent en sens contraire des autres cheveux. Il tient de son père une plaisanterie de sous-rapin qu’il répète continuellement et qu’il s’efforce de justifier : « Moi, je n’ai pas d’esprit, mais je suis grossier. »

Cette famille besogneuse pense continuellement avec amertume à la fortune soudaine du village de Villerupt. Ce petit endroit, patrie de Mouchefrin père, à dix-huit kilomètres de Longwy, sur les frontières du Luxembourg, de Belgique et d’Alsace-Lorraine, est fameux par sa brusque transformation industrielle. De braves gens, qui vivaient là médiocrement de leur champ, se sont trouvés, après la guerre, subitement enrichis par la découverte de gisements de minerais de fer. Les ingénieurs n’y furent de rien ; c’est un M. Féry, cultivateur, puis courtier en grains, fort étranger à la métallurgie, qui s’étonna de la qualité des terrains, comprit la situation et osa. Il construisit lui-même un chemin de fer de Longwy à Villerupt, et la vallée bientôt se couvrait de hauts fourneaux. On y produit aujourd’hui presque toute la fonte employée en France ; le spectacle des millions si rapidement gagnés remplit d’aigreur Mouchefrin père et irrite contre lui sa femme et ses enfants : car l’imbécile, en 1872, n’a-t-il pas vendu, pour installer son atelier de photographie, son champ de pommes de terre ! Quand chaque morceau du minerai qu’aujourd’hui on en tire servirait à les lapider, les Mouchefrin ne souffriraient pas davantage.

Alfred Renaudin, fils d’un modeste contrôleur des contributions indirectes, fut soudain, en août 1880, par la paralysie de son père, placé dans la nécessité de soutenir sa famille. La pension du « rat de cave » liquidée, le jeune homme sollicita son ancien professeur et lui annonça qu’avec sa mère et une sœur de vingt ans, il émigrait à Paris.

Un jour que M. Bouteiller prenait part à l’un des fameux déjeuners de Gambetta, celui-ci lui demanda s’il ne connaissait pas un jeune homme qui voulût faire sa fortune dans le journalisme. Le professeur désigna Renaudin. Le jeune Lorrain, reçu par un secrétaire du tribun, s’entendit offrir une place au journal La Vérité. On lui expliqua qu’il suivrait les réunions publiques, qu’il se montrerait dans ses comptes rendus et surtout dans ses propos de café résolument hostile à l’opportunisme et, avec tact, favorable aux idées socialistes, qu’il fréquenterait en camarade des comités révolutionnaires et viendrait, de temps à autre, causer dans le cabinet de Gambetta.

Renaudin étonné, — on a tout de même ses dix-huit ans et son moment de fraîcheur, — prévint de ces conditions M. Bouteiller, qui l’engagea à refuser. Sans doute le distingué kantien se rappelait ce principe : « Agis de telle sorte que tu traites toujours l’humanité, soit dans ta personne, soit dans la personne d’autrui comme une fin et que tu ne t’en serves jamais comme d’un moyen. » Mais Gambetta parla au professeur. Il jugeait d’utilité patriotique qu’on fût exactement renseigné sur les partis extrêmes : ils commençaient à s’organiser, et dans leur personnel la République pouvait recruter d’excellents adhérents. Il ne s’agissait pas d’une besogne de policier. Des articles ne prévoient pas toutes les curiosités et gâtent souvent la vérité. Ce jeune homme n’a pas l’habitude d’écrire ; plus utilement, de vive voix ; il informera ceux qui doivent être au courant de l’état d’esprit du pays… Gambetta savait convaincre ; Bouteiller à son tour décida Renaudin. Portalis, directeur de la Vérité, combattait l’opportunisme, mais n’était pas fâché, dans le privé, d’obliger Gambetta ; il ne fit aucune difficulté de caser le petit provincial.

Le chef de l’opportunisme, avec le désordre habituel à ces grands meneurs, ne songea plus à utiliser son petit « indicateur », et ne le reçut aucune des fois qu’il se présenta dans son antichambre. Renaudin, par une chance inespérée, se trouva donc tout bonnement installé dans un grand journal avec de suffisants appointements. Comme son cerveau tout neuf fut pénétré par les images et par la moralité ambiantes ! Portalis devant ce mince reporter, c’était Talleyrand et Machiavel, mais un Machiavel tangible, un Talleyrand dont il avait le contact, sur qui chaque jour il entendait une histoire nouvelle ; et puis c’était le patron, l’homme qui pouvait le jeter sur le pavé et dans le cabinet de qui jamais il ne pénétrait sans angoisse. En outre, cet arrière-petit-fils du grand Portalis, c’est un gâcheur d’argent et un homme de bonnes manières. Ses allures émerveillent secrètement Renaudin qui demeure et demeurera, avec tous ses cynismes acquis, le petit Alfred, le fils du « rat de cave » élevé chichement dans trois chambres glacées.

Pour jouir de sa fortune, le reporter se tournait vers la Lorraine ; il excitait ses amis à le rejoindre. Bien qu’il en crût, il n’avait pas encore le ton parisien, il n’appréciait pas la psychologie, si fort à la mode en 1880 ; sinon, il aurait pu leur écrire : « Le premier acte de Bouteiller, à Nancy, fut de m’expulser, parce que j’avais ri quand il parlait de ma dignité morale ; son premier acte à Paris vient d’être précisément une atteinte à ma moralité. Serait-ce que les sectaires deviennent aisément des hypocrites, qui couvrent de leurs principes leurs combinaisons personnelles ? Ne serait-ce pas plutôt que cette formule qu’il nous a tant de fois répétée : « Agis toujours de telle sorte que ta conduite puisse servir de règle » est moins certaine qu’il ne croyait ? Je l’ai vu embarrassé de choisir s’il valait mieux respecter une âme ou s’il valait mieux servir l’État. »

Sturel et Saint-Phlin furent dispensés du volontariat comme fils aînés de veuve ; on ajourna Renaudin, pour constitution débile, tandis qu’on acceptait ce gnome de Mouchefrin. Avec lui, Rœmerspacher, Racadot et Suret-Lefort furent soldats.

Le service militaire devrait être une école de morale sociale ; on sait ce qu’il est, par manque de sous-officiers. Les jeunes Lorrains n’en rapportèrent que des notions sur la débauche et l’ivrognerie : rien qui pût se substituer à l’influence de Bouteiller. Dans un âge où l’on a besoin de beaucoup s’assimiler, l’image de ce maître s’enfonçait de plus en plus en eux et devenait une partie de leur chair ; elle leur commandait le plus violent désir de Paris. Enfin, leurs familles cédèrent, mais avec des sentiments bien divers. À madame Gallant de Saint-Phlin, il suffirait de se maintenir sans s’augmenter dans son petit-fils. François Sturel et Maurice Rœmerspacher ont de ces parents qui aiment à se voir agrandis, d’accord avec les transformations du siècle, dans leurs enfants. Et pour le photographe Mouchefrin, pour l’agent d’affaires Suret-Lefort, pour madame Renaudin et pour le père Racadot, le bonheur d’Antoine, de Georges, d’Alfred et d’Honoré serait que ces favorisés n’eussent absolument rien de commun avec les humbles qu’ils furent eux-mêmes. « Nous avons vécu chétivement, disent-ils ; si nos fils sont intelligents, leur existence contredira la nôtre. »

Pauvre Lorraine ! Patrie féconde dont nous venons d’entrevoir la force et la variété ! Mérite-t-elle qu’ils la quittent ainsi en bloc ? Comme elle sera vidée par leur départ ! Comme elle aurait droit que cette jeunesse s’épanouît en actes sur sa terre ! Quel effort démesuré on lui demande, s’il faut que, dans ses villages et petites villes, elle produise à nouveau des êtres intéressants, après que ces enfants qu’elle avait réussis s’en vont fortifier, comme tous, toujours, l’heureux Paris !