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Les Déracinés/VIII

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Bibliothèque-Charpentier – Eugène Fasquelle Éditeur (p. 215-235).

CHAPITRE VIII

AU TOMBEAU DE NAPOLÉON

Le 5 mai, avant deux heures, Rœmerspacher, Sturel, Saint-Phlin, Racadot, se rejoignirent à la grille des Invalides. Le jeune soleil du printemps, qui n’avait pas encore donné de feuillages aux arbres, répandait sur l’esplanade nue la fatigante inquiétude des premières journées chaudes. Racadot, toujours sale et sombre, se taisait ; Rœmerspacher et Saint-Phlin, bien que s’expliquant mal ce lieu de rendez-vous, ne songeaient pas à plaisanter Sturel dont la jeune figure, plus pâle, trahissait l’énervement. Auprès des grilles dorées et dans ce style pompeux de Louis XIV, qui, avec le style romain, l’espagnol de Philippe II et l’impérial, donne à un si haut degré le sentiment du génie administratif, ce groupe d’adolescents aux vêtements d’hiver fatigués, paraissait chétif et peut-être bohème ; mais, précisément, un véritable administrateur, apte à juger le vrai mérite, n’eût pas jugé négligeables ceux qu’assemblait un projet si extraordinaire. Enfin Suret-Lefort déboucha de la rue Saint-Dominique, se hâtant depuis le Palais. Avec sa serviette de cuir noir sous le bras et malgré des pantalons trop courts, il avait, ce marcheur fatigué, une saisissante allure, toute faite des mêmes qualités d’aplomb, de netteté et d’impertinence polie qui créaient son autorité oratoire. Bien qu’il n’eût guère de romanesque, il ne montra aucun étonnement de cette convocation. C’est qu’il n’y cherchait pas plus loin qu’une pensée de groupement : il l’eût mieux compris sous forme de conférence hebdomadaire, mais, tel quel, cela satisfaisait son instinct de légiste ambitieux.

Les cinq jeunes gens, à travers les longues cours, se dirigèrent vers la chapelle majestueuse qui possède le cadavre du héros.

À l’ordinaire, le visiteur, soudain prenant conscience de son anonymat, s’intimide de l’écho que son pas sur ces dalles sonores éveille dans les vastes espaces du dôme funéraire. Mais ces jeunes pèlerins-ci ne s’imaginent pas troubler le repos de celui dont ils viennent solliciter la leçon exaltante : ils courent saluer l’Empereur qui s’achemine le long des siècles. Et tout ce bruit de leurs talons résonnant, c’est pour leurs nerfs frémissants un prolongement de celle formidable acclamation qui, jamais interrompue, montait des peuples massés sur le passage du héros et l’empêchait de dormir, tandis qu’il parcourait l’Europe dans sa berline de voyage.

Le tombeau de l’Empereur, pour des Français de vingt ans, ce n’est point le lien de la paix, le philosophique fossé où un pauvre corps qui s’est tant agité se défait ; c’est le carrefour de toutes les énergies qu’on nomme audace, volonté, appétit. Depuis cent ans, l’imagination partout dispersée se concentre sur ce point. Comblez par la pensée cette crypte où du sublime est déposé ; nivelez l’histoire, supprimez Napoléon : vous anéantissez l’imagination condensée du siècle. On n’entend pas ici le silence des morts, ; mais une rumeur héroïque ; ce puits sous le dôme, c’est le clairon épique où tournoie le souffle dont toute la jeunesse a le poil hérissé.

Penchés sur ce puits où les architectes, qui désespéraient de lui dresser un trône suffisant, laissèrent s’enfoncer le trop lourd cadavre, les sept Lorrains, tous petits-fils des soldats de la grande armée, sentent leurs poitrines de jeunes mâles s’élargir, se gonfler amoureusement contre la balustrade de marbre, à vingt mètres de l’objet en qui ils reconnaissait leur pareil, mais plus beau qu’eux-mêmes. Ils s’enivrent de l’espoir de respirer, à travers le triple cercueil, des miasmes de mort qui seraient pour eux des ferments d’immortalité.

Ce qui repose sur l’oreiller, dans le cercueil de plomb, nous eu avons des documents certains… Les floches de France portent les traces de leurs battants qui sonnaient ses victoires ; rien d’étonnant que son cœur qui battit trente ans d’épopée ait déformé l’homme d’airain. Sur ce cadavre sont imprimés par un petit signe tous les grands instants de sa vie, la maladie de Toulon, le soleil d’Égypte, l’émotion de Brumaire, l’orgueil de son cœur au sacre, la gloire d’Erfurt, le baiser de Marie-Louise d’Autriche, les neiges de Russie, le froid matin de Fontainebleau, les cris : « Blücher ! Blücher ! » à Waterloo, ses songeries à Sainte-Hélène. Dans Sainte-Hélène, îlot sans arbres et sous le climat des tropiques, il était le roi Lear, proscrit, persécuté par ses filles. Ses filles, c’étaient ses idées, le souvenir de ses grandes actions. Il était fou de son génie. C’était un terrible roi Lear, obèse avec un grand chapeau de planteur. Et voilà la dernière forme, le vieux Corse autoritaire que l’on a mis dans le cercueil.

Mais ce César-cadavre marqué des cicatrices, et des injures innombrables de la vie, c’est tout de même un des plus beaux parchemins à déchiffrer. À ses rides, se vérifieraient tant d’images de Napoléon accumulées dans les musées, dans les bibliothèques, dans la légende.

Son iconographie physique et morale semble ne pouvoir être dressée complète, tant les numéros en sont nombreux. Tous les spécialistes des sciences sociales ont incarné en lui l’idée que chacun d’eux se compose de la plus haute compétence. C’est ainsi que nous connaissons le Napoléon des tacticiens, des diplomates, des légistes, des politiques. Ce sont des aspects exacts de l’empereur, des détails de son ensemble. Il fut également le corsaire de Byron, l’empereur des Musset, des Hugo, le libérateur selon Heine, le Messie de Mickiewicz, le parvenu de Rastignac, l’individu de Taine. Aucun de ses grands hommes ne s’est mépris. Les peuples non plus ne se trompèrent pas, — Français, Allemands, Italiens, Polonais, Russes, — quand chacun d’eux crut Napoléon né spécialement pour l’électriser : car cela est exact qu’il a tiré de leur léthargie les nationalités. Toutes les nationalités en Europe et, depuis un siècle, chaque génération en France ! Aux libéraux de la Restauration, aux romantiques de 1830, aux messianistes de 1848, aux administrateurs du second Empire, aux internationalistes qui rêvent d’obtenir du prolétariat européen l’empire de Charlemagne, — à ces Sturel, préoccupés d’allier l’analyse à l’action, il donne la flamme. Pour chaque génération de France, comme il fît avec sa garde, sur la fin du jour, dans le suprême effort de Waterloo, il forme lui-même les premières lignes des combattants et, quand tout le régiment passe, il leur adresse une courte allocution en leur montrant de l’épée les positions à enlever.

« Quoi ! dira-t-on, tant de Napoléons en un seul homme !… » — Nuages, qui colorez diversement le ciel et dont l’ensemble peut faire le ciel même, vous symbolisez magnifiquement le sens universel qu’a pris dans une époque où il ferme tous les horizons cet homme singulier. Les nuages se plaisent à changer, et leur action se déploie tantôt en une demi-sphère magnifique, tantôt en figures innombrables. Ce rapport constant qui s’établit entre la terre et le ciel par les vapeurs qui s’élèvent pour retomber en pluies bienfaisantes, je le retrouve entre l’empereur Napoléon et l’imagination de ce siècle… Napoléon, notre ciel, par une noble impulsion, nous te créons et tu nous crées !… Dès l’abord, les regards ardents de son armée lui donnèrent son masque surhumain, comme une amante modifie selon la puissance de son sentiment celui qu’elle caresse. Et depuis un siècle, dans chaque désir qui soulève un jeune homme, il y a une parcelle qui revient à Bonaparte et qui l’augmente, lui, l’Empereur. Dans sa gloire s’engloutissent des millions d’anonymes qui lui règlent sa beauté. Comme sa force était faite, en juin 1812, au passage du Niémen, des hourras de 475,000 hommes, le plein sens de son nom est déterminé par les plus puissantes paroles du siècle. Les Sturel, les Rœmerspacher, les Suret-Lefort, les Renaudin, les Saint-Phlin, les Racadot, les Mouchefrin qui, le 5 mai 1884, entourent son tombeau et viennent lui demander de l’élan, lui apportent aussi leur tribut. Sous tous les Napoléons de l’histoire, qu’ils ne contestent pas, mais qui ne les attacheraient pas, ils ont dégagé le Napoléon de l’âme.

Sans parti pris social ni moral, sans peser les bénéfices de ses guerres ni la valeur de son despotisme administratif, ils aiment Bonaparte : nûment. Sa plus belle effigie, à leur gré, c’est de Canova, à Milan, dans la cour de la Brera, son corps de héros tout nu avec sa terrible tête de César.

Oui, nûment et sans circonstances ! Nul excitant ne le vaut pour mettre notre âme en mouvement. Elle ose alors découvrir sa propre destinée. C’est la vertu profonde qu’il se reconnaissait, disant : « Moi, j’ai le don d’électriser les hommes. » Ce Napoléon-là, celui qui touche, électrise les âmes, qu’il soit l’essentiel, on le vit bien à son lit de mort, quand il eut prononcé les dernières paroles que lui imposait sa destinée : sa volonté prolongée par-delà son souffle fit sur ses traits un superbe travail de vérité ; après avoir flotté un moment, comme s’ils cherchaient leur type pour l’immortalité, ils se rapprochèrent de l’image consulaire. — Aux heures du Consulat, et quand s’élargissaient les premiers feux de sa gloire, on voyait encore un Bonaparte songeur, farouche, avec le teint bleuâtre des jeunes héros qui rêvent l’Empire. Monté au rôle de César, ce capitaine de fortune adoucit sa fierté amère, il garnit en quelque sorte le dur, le coupant de ses traits, il prit l’ampleur, la graisse de l’empereur romain… Puis ce furent les dégradations du martyre. — Mais quand on eut sur son visage essuyé les sueurs de l’agonie, on vit réapparaître l’aigu de sa jeunesse, l’arc décidé des lèvres, l’arête vive des pommettes et du nez. C’était cette expression héroïque et tendue qu’il devait laisser à la postérité comme essentielle et explicative. Le jeune chef de clan du pays corse, le général d’Italie et d’Égypte, le Premier Consul, voilà en effet le Napoléon qui ne meurt pas, celui qui a soutenu l’Empereur dans toutes ses réalités, et qui supporte sa légende dans toutes les étapes de son immortalité.

Et comme il convenait que, par-dessus tous les stigmates de la vie et les aspects de son génie, son dur profil de médaille se dégageât pour marquer définitivement son corps où la vie avait clos le cycle de son activité, de même il est nécessaire qu’au bout de toutes les transformations de la légende on aboutisse à ceci : Napoléon, professeur d’énergie.

Professeur d’énergie ! telle est sa physionomie définitive et sa formule décisive, obtenues par la superposition de toutes les figures que nous retracent de lui les spécialistes, les artistes et les peuples. De tant de Napoléons, les traits communs nous représentent un excitateur de l’âme. Quand les années auront détruit l’œuvre de ce grand homme et que son génie ne conseillera plus utilement les penseurs ni les peuples, puisque toutes les conditions de vie sociale et individuelle qu’il a envisagées se seront modifiées, quelque chose pourtant subsistera : sa puissance de multiplier l’énergie. Que l’élite de l’humanité, pour en user selon ses besoins, le reconnaisse et l’honore comme tel. Par une formule saisissante, on dit en Russie : « Il n’y a d’homme puissant que celui à qui le tzar parle, et sa puissance dure autant que la parole qu’il entend. » Alors même que la parole de Napoléon ne durera plus, quand elle aura cessé d’être une chose positive, quand son code, ses principes de guerre, son système autoritaire auront perdu leur vitalité, une vertu de lui émanera encore pour dégager les individus et les peuples d’un bon sens qui parfois sent la mort et pour les élever à propos jusqu’à ne pas craindre l’absurde.

On le voit bien, ce 5 mai 1884, que son contact encore a la puissance de grandir les âmes. Cette mystérieuse réunion présente les caractères d’une transfiguration. Ces enfants, tout à l’heure quelconques sur l’esplanade des Invalides, ont maintenant l’aspect d’une bande de jeunes tigres. Mouchefrin, avec des yeux changeants, brillants, va et vient de cinq ou six pas le long de la balustrade en boitant à cause de ses chaussures. Seul Renaudin fait un peu le ricaneur, mais tout de même, pour venir, il a abandonné un rendez-vous d’où dépendait une affaire de publicité.

Si quelqu’un des étrangers qui visitaient la coupole eût examiné ce groupe de jeunes gens tous divers, mais chauffés au degré impérial, chaque observateur les eût interprétés d’une façon différente, comme les commentaires varient sur tous les poèmes, mais chacun en eût été ému. C’est que littéralement ils évoquaient les morts.

Quand le héros de l’Odyssée selon les rites de la vieille nécromancie a versé le sang chaud des brebis, les âmes des trépassés montent en essaim de l’abîme : jeunes femmes, adultes, vieillards, toutes ces ombres se pressent et voltigent autour de lui avec une immense clameur. Par la seule vertu de la fièvre que Napoléon met dans leurs veines, Sturel, Rœmerspacher, Suret-Lefort, peuplent de fantômes les fastueux espaces des Invalides. D’abord les membres de sa famille ensevelis dans les pays les plus divers selon des coutumes différentes ; au premier rang, ces êtres tragiques : le duc de Reichstadt à Schœnbrunn, Napoléon III à Chislehurst, le Prince Impérial qui tomba dans le kraal d’ltyotosy. Aux Napoléonides se joignent les vrais associés de son œuvre et de son âme, ses généraux, meneurs d’armée, Masséna, Lannes, Soult ; ses braves, ses fougueux, Augereau, Ney, Murat, Lassalle ; ses financiers, Gaudin, Mollien ; ses politiques, Portalis, Tronchet, Cambacérès, Montalivet, Chaptal ; et encore une foule d’où s’élève une magnifique louange : c’est que par la force de leur imagination nourrie de livres, les Sturel, les Rœmerspacher, les Suret-Lefort, les Saint-Phlin mêlent aux Napoléonides, les poètes, qui depuis un siècle sont les voix du grand homme. Et voici qu’eux-mêmes, jeunes bacheliers, ils appuyent de leurs accents cette symphonie triomphale du cortège toujours grossissant de César.

De quels termes ils usaient, je ne puis le dire exactement, mais je connais les sentiments qui les emplissaient ; j’entends leur parole intérieure, et si je veux l’exprimer, je dois en hausser l’expression : car, au contact de Napoléon, des mouvements lyriques bouleversent l’âme, qui ne peuvent avoir que des traductions lyriques. Tous lui disaient le mot des vingt-quatre mille conscrits de la jeune garde en 1815, dans l’héroïque dessin de Raffet : « Sire, vous pouvez compter sur nous comme sur votre vieille garde. » Enfants qui saisissent maladroitement leurs fusils, mais possèdent la force morale !

Et sans nul doute, par la puissance du lieu et par la contagion qui sous le nom de « napoléonite » sera classée parmi les principaux ferments de notre siècle, tout adolescent placé dans cet atmosphère se fût enfiévré comme ceux-ci, aurait eu leur geste de fierté, de tête levée, leur regard confiant sur l’avenir, quand Sturel leur jeta :

— Ce n’était d’abord qu’un jeune homme dépourvu !…

Instinctivement ils l’entraînèrent plus à l’écart, dans la chapelle du roi Jérôme et lui dirent :

— On sait sa biographie d’empereur, sa gloire, mais sa formation ? Et sa candidature à la gloire, comment la posa-t-il ?

— Dans leur île, à la fin du dernier siècle, les Bonaparte, mes amis, c’était une famille de petite noblesse, sans moyens d’action, mais tenace et ardente à se maintenir et augmenter. La mère, une femme magnifique de caractère et selon la grande tradition corse. Dans les rudes sentiers du Monte-Rotondo, la jeune femme héroïque, âgée de vingt ans, est enceinte de Napoléon quand elle fuit avec des patriotes qui ont essayé de défendre leur indépendance contre l’envahisseur français. Paoli, qui symbolisait devant l’Europe le héros vertueux, le sage qui tenta de réformer sa patrie en se conformant aux mœurs traditionnelles, cédait à la fortune et se réfugiait en Angleterre. Les Bonaparte s’accommodèrent des conditions nouvelles, et ils tiraient tout le possible des vainqueurs de leur pays. Pour Napoléon, quand il eut neuf ans, ils obtinrent une bourse à l’École de Brienne, et toute la famille, une foule d’amis solidaires l’accompagnèrent sur le môle avec orgueil, parce qu’il allait devenir un officier. Il connaissait le sentiment de l’honneur.

« Ah ! se disaient les jeunes Lorrains écoutant Sturel, quand on nous a conduits au lycée, notre père, notre mère étaient seuls, par une triste soirée, et nous ne nous sentions délégués d’aucun clan, mais soumis à des nécessités lointaines, mal définies et qui nous échappaient… »

— À neuf ans, au collège d’Autun, puis, de sa dixième à sa quinzième année, écolier à Brienne, il tressaillit et trembla de rage, dans son isolement d’étranger qu’on raillait, et il prenait tout avec exaltation, jusqu’à vomir quand ses camarades ou ses maîtres le voulaient humilier. Mais il supportait sans médiocrité cette épreuve ; elle ajoutait encore à l’image qu’il se formait de sa patrie ; il s’efforçait d’être digne de l’injure de « Corse ».

« Nous aussi, pensent ces anciens élèves de Nancy, on nous raillait ; nous souffrîmes de l’isolement ; mais nous n’avons pas su dégager notre idéal et nous tendions à nous renier pour devenir pareils à nos insulteurs… »

— À quinze ans, continue Sturel, le jeune Bonaparte, élève de l’École militaire à Paris, par sa raideur prétend signifier à ses camarades, de grandes familles, que la fortune ni la naissance ne lui imposent. Petit noble, sans argent ni relations, il juge tout et tous, et il affiche du mépris pour l’esprit et les frivolités. En même temps qu’il s’affirme devant les autres, en secret et avec passion il se découvre dans Rousseau et dans les chroniques de la Corse. — À seize ans, il fut officier… Chambres de Valence, d’Ajaccio, de l’Hôtel de Cherbourg à Paris, de Seurre et d’Auxonne, cabinets de lecture où s’amassait l’esprit révolutionnaire, promenades fiévreuses de la route des Sanguinaires, vous connûtes ces mêmes tempêtes dont les bois de Combourg venaient d’être témoins ! C’est René, ce petit officier qui assiste avec toutes les souffrances des nobles adolescences à la formation de son génie. Dans l’hiver de sa dix-huitième année, il écrit la page sublime sur le suicide : « Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la sincérité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd’hui ? Du côté de la mort. »

« Ô notre Bonaparte, — songeaient-ils, d’un même élan — c’est nous tous que tu tuerais avec toi !… »

— À nulle époque la nature ne produisit en plus grand nombre le type bien connu, le César, l’animal né pour la domination. Qu’à se faire reconnaître il trouve trop d’obstacles, sa plainte sera le principe du romantisme. Bonaparte pouvait être l’un de ces enfants divins qui exprimèrent avec une force contagieuse ce délire mélancolique des grandeurs. Sans doute, Corse francisé, il ne disposait pas des moyens héréditaires d’expression d’un Byron, d’un Chateaubriand, mais la vigueur de son âme aurait bien su imposer un rythme à ses rédactions.

« D’ailleurs, un Bonaparte est un plus bel animal que les Byron et les Chateaubriand. Ce sont des frères nourris par le sol riche et puissant des provinces à la fin du dix-huitième siècle et issus de races féodales analogues ; leurs trois noms fameux sont représentatifs d’états d’esprit également nobles ; mais tout de même le nom de Bonaparte évoque un système d’idées infiniment plus logiques et réalistes que ne furent jamais les caprices passionnés de René et le byronisme. Quelle qu’ait été la sincérité de Byron et de Chateaubriand, leurs sentiments déjà nous semblent artificiels. Ils se disaient isolés, se plaignaient des hommes, se cherchaient à travers le monde une patrie. À la fois aristocrates, révolutionnaires, utopistes et nihilistes, ils apparaîtront, de plus en plus, à mesure que l’humanité cessera de produire leur genre de sensibilité, comme un incompréhensible amas de contradictions. Bonaparte, lui, n’était pas homme à flotter. Ce grand homme, naturellement créait de l’ordre ; il usa de ses propres passions suivant la méthode scientifique qui, en présence de caractères constatés, les ordonne et les relie par une forte hypothèse, de manière à constituer une unité.

« Jeune et solitaire, il se persuada qu’il ne devait pas à quelque qualité mystérieuse de l’âme sa répugnance à s’accommoder de sa vie, mais qu’il serait heureux seulement dans la Corse libre et après avoir accompli le relèvement national rêvé par Paoli. Grâce à cette interprétation patriotique qu’il se donnait de son vague, il devint sur le sol français un véritable exilé, tandis que Byron et Chateaubriand sont des exilés imaginaires. Ce personnage d’insulaire mécontent, qu’il faisait de toute bonne foi, lui fut des plus favorables. Cet heureux expédient laisse déjà pressentir l’homme d’État doué pour installer les hommes dans une situation ou dans une opinion qui leur facilite de vivre. En effet, dès qu’il devint à ses yeux un exilé, il put appliquer son esprit à des réalités ; sa mélancolie, loin d’être un épuisant, le stimula ; son amour pour son pays lui fit un centre où tous ses sentiments se rattachaient. Tandis que Chateaubriand et Byron, à chercher partout le bonheur, usent et dégradent leur énergie, lui, l’affermit autour de son idée fixe. Habitant comme eux du monde idéal, il n’y caresse pas des chimères sans forme : il cherche à soutenir son clan, à organiser sa patrie.

« La force du rêve chez lui peut dès l’abord se transformer en action. Plus tard, sans doute, cédant à cet orgueil d’occuper les hommes que nous avons reconnu au principe de la mélancolie romantique. Chateaubriand confessera le catholicisme, et Byron, le libéralisme ; mais eux-mêmes douteront toujours de leur mission, d’autant qu’ils ont énervé de la tristesse des débauchés cette première sauvagerie qui faisait leur ressort… Bonaparte, lui, ayant su trouver le but le plus convenable à son ardeur, s’y réserva tout entier, jusqu’à se refuser de distraire en faveur de l’amour rien de sa résistance secrète.

« Sa passion ainsi concentrée, il la munit des expériences de l’histoire, pour connaître le caractère des hommes et les lois des sociétés. Enfin, ayant un métier, il se préoccupe d’y exceller et il analyse les campagnes des grands capitaines pour se familiariser avec le génie. On possède la liste des travaux que méthodiquement il s’imposa. Ils valent non point par l’étendue, mais par la puissance de sa réflexion utilisée avec constance dans le même dessein. Une méthode au service d’une passion, voilà Napoléon à vingt ans !

« S’attacher à des réalités ! se placer dans des conditions vitales ! » se répètent ces jeunes gens subitement éclairés sur l’art de vivre. Et, dans cet examen, dans cette vision concrète du jeune Bonaparte, leur vigueur trouve sa prise comme s’ils sortaient des sables mouvants où ils s’épuisaient pour mettre pied sur le vrai sol.

— 1789 ! La tempête soulève l’aigle, le force à s’élever. De grands rôles pouvaient devenir disponibles : il se jeta en Corse, son milieu naturel, le seul où il eût une raison d’être. C’est lui qui, à vingt ans, distribua la cocarde tricolore à Bastia… Redoublons ici d’attention…

« Trouver un but à son âme, lui fournir un idéal où elle relie tous ses désirs, et qui leur donne du ressort, voilà une besogne nécessaire. Mais ne soyons pas dupes de nos inventions ! Profondément, une âme n’a pas d’autre but qu’elle-même. Il ne faut pas que nous désertions notre propre service pour nous attacher à nos idoles. On a vu des esprits notables, égarés ainsi dans l’artificiel, se dévouer à une cause qui n’était plus la leur et, soit par goût du succès, soit par impuissance de réflexion, contredire leur principe. C’est pour avoir su toujours se conformer à sa destinée, se ramener sous sa loi, que Napoléon nous est un magnifique enseignement.

« Il avait été amené à diviniser Rousseau et Paoli, et il s’était résolu de collaborer à leur œuvre, mais il sut voir un jour que, pour rester fidèle à sa nature, à soi-même, il devait s’écarter de ces deux maîtres, se différencier du premier et même combattre le second. Vers sa vingt-deuxième année, il fit ce suprême effort de sa formation psychique. L’apprentissage se terminait.

« En s’associant à Paoli, que suivait la Corse entière, il eût manqué à sa destinée. Il retira de ce chef populaire son idéal, pour le réincarner dans la France. Notre pays, jusqu’alors, aux yeux de Bonaparte, avait été l’ennemi parce que l’ensemble de nos institutions entravait ses aptitudes au commandement, tandis que la Corse, où Paoli avait régné, se prêtait à la dictature bienfaisante d’un patriote ; aujourd’hui, en face de la France qui aspire à s’organiser, et de la Corse qui se fait conservatrice, Bonaparte, fidèle à ses besoins, n’hésite pas à bouleverser les habitudes de son esprit. Il se résigne à être « voué à l’exécration » par sa patrie et par son héros Paoli. Bien qu’il ne goûte pas la démagogie jacobine, il se range avec ce parti qui possède alors la France. — À ce signe, reconnais César ! Il a fait le geste des Maîtres… Il nous donne la suprême leçon d’énergie que tant de fois, dorénavant, il répétera : dans une situation déterminée, il n’y a pas à subir, mais toujours à délibérer. La Fortune, elle aussi, dans un tel homme, reconnaît l’espèce qu’elle aime à servir. Quand, le 13 juin 1793, n’ayant pas vingt-quatre ans, il débarque avec les siens, tous proscrits de Corse, ruinés et honnis, elle l’attendait au rivage de Toulon.

Ainsi parle à peu près Sturel, soutenu, commenté par ses pairs. Mais que le bruit des syllabes restitue mal tous les mouvements d’émulation et de gloire que viennent de subir leurs âmes !… D’un tel Napoléon, pas un trait n’échappe à ces délégués de la jeunesse s’entretenant de l’Imperator à quinze pas de son cadavre : car, à leur âge et pleins de beaux désirs, ils ont précisément ce qu’il appelait « l’esprit de la chose », l’intelligence particulière. Nulle nécessité qu’ils traduisent sur l’heure en formules serrées les admirables raisonnements intérieurs que nous essayons de fixer dans une théorie impériale de l’énergie : cette réunion près du tombeau, c’est plus qu’un dialogue ; une action. Tout d’abord, portés par la fièvre qu’exhale un tel caveau, ils s’étaient élevés d’un haut vol et se comparaient au héros pour leur âpreté et leur ardeur ; mais peu à peu il leur échappe et, à chaque coup d’aile, la distance plus grande les fait plus petits. Maintenant, comme des misérables, ils sont à la fois fiers qu’un tel homme ait vécu et désespérés du temps qu’ils ont perdu. Ils se reconnaissent comme des frères. Ils se serrent les mains. Des interjections brûlantes s’échappent de leurs lèvres. Soumis au jeu de forces si puissantes, échauffés par l’admiration et par la solidarité, ils sont prêts pour accueillir une parole décisive…

— Et Nous, dit Sturel, allons-nous déjà glisser sous la vie ?…

Ils laissent Napoléon, ils reviennent à eux-mêmes dont ils sont chargés. C’est assez dire : l’Empereur ; et son grand nom, qui crée des individus, les force à dire : Moi. Nous.

— Nos études vont se terminer. Nous contenterons-nous d’exploiter nos titres universitaires ? Serons-nous de simples utilités anonymes dans notre époque ? Rangés, classés, résignés, après quelques ébrouements de jeunesse, laisserons-nous échoir à d’autres le dépôt de la force ? Dans cette, masse encore amorphe qu’est notre génération, il y a des chefs en puissance, des têtes, des capitaines de demain. Si quelque chose nous avertit que nous sommes ces élus de la destinée, ne cherchons pas davantage, croyons-en le signe intérieur : camarades, nous sommes les capitaines ! Au tombeau de Napoléon, professeur d’énergie, jurons d’être des hommes !

— Nous le jurons ! s’écria le petit Mouchefrin qui s’était glissé au premier rang.

— Soit ! dit Racadot.

— Étonnant ! murmura Suret-Lefort, dérouté de de se sentir ému.

— Il était temps ! ajouta Renaudin qui, depuis deux ans, cherchait à faire de ses amis une coterie d’action.

— J’approuve Sturel, dit Saint-Phlin, mais Bonaparte et Loyola, qu’il aime à citer, dominaient les hommes parce qu’ils savaient en faire — l’Empereur des héros — et Loyola, des saints.

— En même temps, Renaudin disait :

— Bonaparte eut Paoli. Quel est l’homme national que nous pourrons servir pour le lâcher en temps voulu ?

— Pas si vite ! intervint Rœmerspacher. Examinons la question de principe. Tu m’étonnes, Sturel, de croire aux grand hommes. Certes, rien de plus intéressant que les biographies ; on y trouve du dramatique et surtout elles simplifient l’histoire. Mais ne sens-tu pas que l’individu n’est rien, la société tout ?…

— C’est bien, dit Sturel très nerveux : M. Taine t’a fait panthéiste. Tu regardes la nature connue une unité vivante ayant en elle-même son principe d’action. Moi, j’y vois un ensemble d’énergies indépendantes dont le concours produit l’harmonie universelle.

— Et moi, dit Saint-Phlin, je tiens l’univers pour une matière inerte mue par une volonté extérieure… Napoléon a été voulu par Dieu.

— Rappelez-vous, messieurs, — dit Renaudin en assujettissant son monocle, — qu’il n’aimait pas l’Idéologie, c’est-à-dire les abstractions en l’air.

— Au fait, donc ! reprit Sturel. Toutes nos théories sont excellentes, si chacun de nous y trouve son motif d’action. Et notre ami Saint-Phlin est fort heureux d’avoir une conception du monde qui lui permet d’espérer qu’un jour il pourra être un homme providentiel. Réservons la discussion du rôle des individus. Dans quelle mesure appartient-il à un César, je veux dire à une tête, à un chef, de modifier l’humanité, ce n’est point en cause aujourd’hui. Où Rœmerspacher a-t-il entendu que je lui proposais d’inventer quelque nouveauté touchant les institutions et les gouvernements, les codes, les religions, la littérature, les beaux-arts, l’agriculture, la patrie, la propriété, la famille ? Ce sont toujours, je ne le conteste pas, de vastes collaborations inconscientes et anonymes qui jettent, à la façon de l’océan sur la grève, les idées révolutionnaires. Mais les grands hommes se chargent de ramasser, de trier ces richesses. Voulons-nous être ces endosseurs, ces audacieux qui prennent des responsabilités devant leurs contemporains ? Telle est la position exacte du beau problème qu’en nous réunissant ici j’ai voulu soulever.

Mouchefrin, qui suivait avec passion ce débat, trouva, dans son émotion, une pensée vigoureuse :

— Votre Napoléon était préparé pour présider à la réorganisation de la France sur table rase, parce qu’en son âme d’étranger et d’homme supérieur, aucune des institutions de la monarchie n’avait jamais été une chose vivante. Il pouvait être représentatif des nouveaux préjugés, parce qu’il ne ressentait aucun des anciens. Eh bien ! pour tout l’ordre social moderne, ressentons-nous rien d’autre que du mépris et de la haine ? Nous sommes désignés pour le détruire.

— Craignons, — dit Saint-Phlin choqué, — de demeurer négatifs : Napoléon à toutes les minutes eut un sentiment très vif de son devoir.

— De sa destinée ! rectifia Sturel.

— De sa culture ! interrompit Rœmerspacher.

« Il y a des mots déterminants, dit Pascal, et qui font juger de l’esprit d’un homme » : destinée, devoir, culture, voilà bien les trois termes où Sturel, Saint-Phlin, Rœmerspacher, se devaient résumer. — Suret-Lefort, lui, pensait à paraître ; Racadot et Mouchefrin, à jouir ; Renaudin, à manger.

— Eh bien ! dit Suret-Lefort, peu importent les mobiles : en quoi consiste la tâche que nous allons entreprendre ?

— En effet, dit Renaudin, précisons.

Il y eut un silence anxieux. Tous ces jeunes gens craignaient d’être des incapables. La question si simple demeura quelques minutes sans réponse, — et nul ne s’en étonnera si l’on veut bien considérer le terrain qu’offrait à des déracinés inquiets de leur état la France en 1884.