Les Désirs de Jean Servien/33

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Calmann-Lévy (p. 232-235).


XXXIII


Le surlendemain, un fiacre, dont chaque portière laissait passer un canon de fusil, s’arrêta devant la boutique du relieur. Les deux gardes nationaux, qui en sortirent en trébuchant, demandèrent le citoyen Jean Servien, lui remirent un pli cacheté et lui firent signe d’ouvrir la porte toute grande et de les attendre. Ils reparurent bientôt avec un portrait en pied.

C’était celui d’une femme de quarante ans environ, avec un visage jaune, très long et beaucoup trop grand pour surmonter le corps infirme et malingre que revêtait une robe noire de façon modeste. Elle avait l’air triste et soumis. Ses yeux gris exprimaient l’humilité et l’effarement, ses joues pendaient et son menton lui descendait jusqu’à la gorge. Cette figure faisait peine à voir : Jean l’examinait sans y pouvoir rattacher aucun souvenir. Il ouvrit la lettre et lut :

« Commune de Paris. État-major général.
Ordre de remettre au citoyen Jean Servien le portrait de Mme Bargemont.
Le colonel, commandant les souterrains de la Commune,
Tudesco. »

Jean voulut demander aux gardes nationaux ce que cela signifiait, mais déjà le fiacre s’éloignait avec ses deux portières armées de baïonnettes. Et les passants, que rien n’étonnait plus, le suivaient de l’œil un moment.

Jean, resté seul en face du portrait de Mme Bargemont, se demandait pourquoi l’inquiétant Tudesco le lui avait envoyé.

— « Le malheureux, se disait-il, aura arrêté Bargemont et pillé son appartement. »

Mme Bargemont le regardait avec ses vilains yeux de victime. Elle avait l’air si malheureux que Jean fut pris de pitié.

— « La pauvre femme ! » dit-il.

Il retourna la toile contre le mur, et sortit.

Le relieur revenu à son établi eut, bien que nullement curieux, l’idée de regarder ce grand tableau qui encombrait la boutique. Il imagina, en se grattant la tête, que ce pouvait bien être la tragédienne aimée de son fils. Il songea qu’il fallait qu’elle fût bien éprise du jeune homme pour lui envoyer un portrait si grand et si richement encadré. Il ne lui trouvait rien de séduisant.

— « Enfin, se dit-il, elle n’a pas l’air d’une mauvaise femme. »