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Les Dernières Colonnes de l’Église/Le Mendiant prie au seuil de l’Église

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Mercure de France (p. 217-222).


Le Mendiant prie au seuil de l’Église…


Seigneur Jésus ! J’aimerais mieux que vous n’eussiez pas de maison. Regardez ces colonnes qui ne permettent même pas qu’on vous aperçoive de loin sur votre autel.

C’est vrai que je suis fameusement audacieux de vous parler de la sorte, puisque je suis un pécheur et que c’est à peine si j’ai le droit de lever les yeux.

C’est vrai aussi que je suis pieds nus et que je n’ai ni bourse ni besace. Mais n’est-ce pas ainsi que vous envoyâtes vos disciples, en leur recommandant avec mystère de « ne saluer personne en chemin » ?

Vous me ferez cette justice que j’ai salué peu de gens depuis si longtemps que je suis errant parmi les hommes, à la façon d’un désespéré, ayant choisi d’être compagnon du Vagabond éternel.

Je crie donc vers vous, Seigneur. Est-il croyable que vous habitiez encore une demeure que ces misérables disent la vôtre et qu’ils prétendent soutenir comme des piliers inébranlables ?

Donnez-moi la force d’un Samson pour jeter une bonne fois par terre cette caverne de voleurs et d’imbéciles plus impitoyables que des assassins.

Alors, ô Saint Sacrement, vous irez par les chemins et par les champs, porté dans les cœurs brûlants et pantelants de quelques lapidés qui seront vos pauvres et à qui vous déléguerez votre pouvoir. Et, comme l’heure est proche où le Paraclet doit enfin venir, jamais on n’aura rien vu d’aussi beau !

En ces jours espérés depuis tant de siècles par tous ceux qui souffrent, ce sera si épouvantable d’être riche qu’il y en aura qui voudront avaler leur or liquéfié pour le cacher dans leurs intestins ! Ah ! si les chrétiens avaient le respect de votre Parole, rien que le respect, il y a plus de mille ans que ce serait leur coutume de jeter à la voirie les carcasses des millionnaires et de pratiquer les funérailles de leurs épouses au milieu des excréments et des charognes d’animaux immondes.

Votre Maison sur ces colonnes, derrière ces colonnes, ô douloureux Maître !

Hier, dans une paroisse de Paris, on refusait le baptême à un enfant de pauvre qui allait mourir, parce que « ce n’était pas le jour » (!!!). Aujourd’hui, j’entends, ici, le glas des morts pour une canaille millionnaire.

Et voilà que cela dure depuis des éternités et que même, en ce moment où l’on veut abolir le christianisme, votre indigne peuple se cramponne éperdument à une demi-douzaine de Coppée ou de Brunetière, avocats ou très-humbles serviteurs du Riche !

Ne pensez-vous pas qu’il faut en finir ? Encore une fois, je vous prie, mon Dieu, et plus humblement, de me compter parmi les pauvres en petit nombre que vous utiliserez effroyablement pour votre gloire, quand votre Face de tonnerre sera lasse d’être souffletée.


Lagny, 20 août, fête de saint Bernard.