Les Dernières Fêtes

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Librairie Fischbacher (Collection des poètes français de l’étranger) (p. 9-72).


ALLÉGORIE

A Louis Delattre.

Je vois, dans un jardin frileux
Dont la fine ramure noire,
Sous des bourgeons roses et bleus,
S’orne d’un printemps illusoire,

Dans un grand jardin sérieux
Où, près des charmilles lassées,
Pleure en jets d’eau mystérieux
Le sang des fontaines blessées,


Au son de rebecs maladifs
Et de frêles flûtes doussaines,
Un cortège d’enfants tardifs
Promenant leurs grâces malsaines.

Ils mêlent dans un carnaval
Tous les temps et tous les costumes :
L’un à pied, d’autres à cheval,
Ou dans des carrosses posthumes.

Enfançons malingres, pliés
Sous leurs casques et leurs rondaches,
Plus petits que leurs boucliers
Et plus légers que leurs panaches !

Roitelets aux gestes hautains,
Minimes marquises espiègles
Portant à leurs poings enfantins,
Au lieu de perruches, des aigles.

Plus d’un Charlemagne exigu,
Qui s’embarrasse dans sa robe,
Joue, en riant son rire aigu,
Au bilboquet avec le globe.


Un pape aux yeux de feu follet
D’un air gamin lance une bulle
Au nez d’un grave Triboulet
Dont le bonnet tintinnabule.

Des juges lilliputiens,
Givrés de perruques sévères,
Dans des Digestes anciens
Vont effeuillant des primevères.

Et sous sa coiffe de linon,
Houlette en main, par les quinconces,
Notre-Dame de Trianon
Mène un troupeau de loups et d’onces.

Ils vont ainsi, silencieux,
Le long des fontaines blessées,
Et les rebecs mystérieux
Persiflent leurs vagues pensées.

Ils sont très jeunes et très vieux,
Charme enfantin, grâce sénile !
A la fois tristes et joyeux,
Ils ont dix ans, peut-être mille.


Ils vont ainsi, petits abbés,
Petites reines, petits princes,
Et leurs têtes aux fronts bombés
Martyrisent leurs cols trop minces.

Leurs grands yeux, leurs yeux étrangers,
Où l’or du soir palpite et sombre,
Baignent de rayons mensongers
Leurs chairs de lys éclos dans l’ombre.

J’écoute, comme un vol d’oiseaux,
S’effarer leurs éclats de rire,
Et je crois voir au fond des eaux
Danser des figures de cire.

Projets de mon cerveau lassé,
Désirs aux bottes de sept lieues,
Caprices d’un soleil glacé,
Tulipes noires, roses bleues,

Ainsi vous naissez, trop petits,
Dans ce beau jardin de mensonges,
Enfants de mes fiers appétits,
Marionnettes de mes songes !


INITIATION

Viens, mon enfant : là-bas, sous la garde d’un ange,
Trésorier des secrets du Savoir défendu,
Pour les cœurs dévoyés saigne une vigne étrange
Où siffle le serpent du Paradis perdu.

L’ange dort quand je veux. Va, mon bel enfant, mange
A folles dents la grappe où ma bouche a mordu :
Demain tu connaîtras le prix de la vendange
Et la vertu du vin que l’aîné t’a vendu.


Tu te regarderas agir, penser et vivre ;
Tu seras à la fois le lecteur et le livre
Et l’obscur écrivain de ce livre odieux ;

Et tu mourras très vieux, cultivant ta souffrance,
Pour avoir abdiqué le sceptre d’ignorance
Qui te sacrait l’égal des héros et des dieux.


LA VIERGE A LA TARASQUE

A Léon Varienne.

Ce soir, le vieux château se réveille : le maître,
Fleuri de ses plus beaux habits incarnadins,
Son perroquet au poing, s’accoude à la fenêtre
Et devise gaîment avec ses paladins.

Toute sa cour à ses côtés babille et danse :
Ses lévriers vers lui lèvent leurs yeux humains,
Et son nain, pour remplir sa sébile, en cadence,
Fait le tour des jardins en marchant sur ses mains.


Et dans les arbres bleus, parodiant les reines
Qui s’émouchent, de très petits singes grimpants,
Afin d’éventer leurs ironiques migraines,
Martyrisent la queue en éventail des paons.

Au sommet de la tour des fanfares joyeuses
Éclatent dans les plis d’un grand drapeau vermeil
Dont l’étoffe tordue en rafales soyeuses
Sous l’enflure du vent joue avec le soleil.

Et le maître soudain se dresse et ses doigts minces
Désignent, sur le flanc sablé d’or du coteau,
Un cortège lointain d’évêques et de princes
Qui dans la paix du soir s’en vient vers le château.

Celle qu’on voit là-bas, svelte parmi les palmes,
Fière comme une épée, en son fourreau d’orfroi,
Et dont les mendiants baisent les beaux pieds calmes,
C’est Tiphaine, la fille unique du vieux roi.

Un jour, quittant le doux palais de son enfance,
Ses femmes au rouet, ses fleurs, son clavecin,
Elle s’en est allée, en songe, sans défense,
Seule, le cœur gonflé d’un étrange dessein.


La voici de retour, toute pâle de joie,
Pensive, amenant vers le château pavoisé,
Au caprice léger d’un frôle fil de soie,
Le monstre éblouissant par elle apprivoisé :

La tarasque, la bête effrayante et vorace,
Ouvrant entre ses poils, semblables à des cils,
Par les trous rayonnants de sa noire cuirasse
D’innombrables yeux d’or, d’opale et de béryls.

Les singes grimaçants lâchent les paons fidèles ;
De stupeur, le bouffon retombe sur ses pieds ;
Le perroquet du roi s’envole à tire d’ailes,
Et le maître, aux abois de ses longs lévriers,

Du haut de son balcon éperdument se penche,
Soutenu par le chœur bariolé des preux,
Se pâme d’allégresse, et dans sa barbe blanche
Laisse, les bras tendus, couler des pleurs heureux.

La tarasque reluit, s’allonge et fait la belle,
Diaprant le pavé de reflets irisés,
Et d’un air alangui lèche les mains de celle
Qui la conduit en laisse au bout de ses baisers.


Et parmi les rameaux, les cris, les chants de fête,
Les carillons d’argent qui pleuvent des beffrois,
Tiphaine lentement sur le dos de la bête
Trace, d’un geste fier, le signe de la croix.

Mais la vierge tressaille : un funeste incendie
S’allume lourdement dans ses yeux d’outre-mer
Qui paraissent avec leur prunelle agrandie
Comme un cancer d’azur ronger sa jeune chair.

Et, dans le ciel saignant et malade de gloire,
Mêlant leurs ailerons aux drapeaux triomphants,
Seuls les anges du soir savent quelle victoire
Sur la crête des tours pleurent les olifants.


LES PRINCESSES

A Mme Rose Caron.

Les princesses, de sang et de gloire vêtues,
Lasses des glaives d’or et des pâles joyaux,
Ont pour l’éternité fermé leurs yeux royaux
Et leurs étranges voix à jamais se sont tues.

Elles dorment là-bas, dans un palais vermeil,
Tenant entre leurs doigts des lys de pierreries
Dont les ardents reflets et les flammes fleuries
Évoquent dans leur rêve un jardin de soleil.


Elles dorment ainsi, muettes, invisibles ;
Et nous, les derniers nés de ces siècles paisibles,
Si nous nous rappelons leur charme insidieux,

C’est qu’il nous fut donné, par miracle, d’entendre
Toutes leurs voix chanter dans ta voix âpre et tendre
Et de voir tous leurs yeux briller dans tes grands yeux !


PARODIE

Tes yeux, tes chers yeux bleus étoilés d’or naïf,
Tes yeux aux longs reflets limpides, où furtif
Et si vague, parmi de pieuses pensées
Au rythme de ton cœur ingénu cadencées,
Parfois s’allume un feu follet malicieux,
Tes yeux, portes d’azur ouvertes sur les cieux,
M’évoquent, dans un clair et fervent paysage
Où du soleil récent fleurit le frais visage,
Une procession de vierges et d’enfants
Qui, tremblants, avec des regards de jeunes faons,

Et taciturnes sous la neige des malines,
Marchent dans un brouillard de lentes mousselines,
Et qui, sur l’argent rose et lilas du pavé,
Effeuillent le sommeil des lys et des avé,
Et ne s’avisent point, ces enfants et ces vierges,
Que derrière eux, soufflant sur les âmes des cierges,
Parodiant le culte avec des airs sournois,
Un petit singe au poil frisé, croqueur de noix,
Par gageure affublé de l’étole et de l’aube,
Soulève à gestes fins le luxe de leur robe.


L’ÉTONNÉ

A Jules Destrée

Pâle et fier, dans la cour de marbre du château,
Sous un drapeau que gonfle une bouche invisible,
Mi-nu, les bras liés à l’infâme poteau,
Le bel adolescent reluit comme une cible.

Sa chair blonde et ses seins puérils et son col
Hâlé d’or qu’un sang vierge et magnifique arrose,
Jaillissent au soleil, fleurs divines, du sol
Où le rouge drapeau s’achève en ombre rose.


Devant lui, quatre archers, groupe agile et fluet,
Gantés de maillots noirs étoilés de flammèches,
Semblent prêts à danser un cruel menuet,
Plus cambrés que leurs arcs et plus fins que leurs flèches.

Sur un haut tribunal, de vieux mages tremblants,
Des princes cuirassés de bronze, des califes
S’offrent, loin du spectacle, avec des gestes lents,
D’ardents lauriers cueillis dans leurs Généralifes.

Au balcon, dans l’azur triomphal, l’œil lustré,
La Dame du supplice en ses habits de joie
Rit de sa bouche aiguë au singe préféré
Qui s’étrangle en tirant sur sa laisse de soie.

Et là-bas, tout là-bas, des paysages bleus,
Le ciel tendre, égayé de frêles tourterelles,
Où sur l’orbe enfantin d’un couchant fabuleux
Le château des sept tours aiguise ses tourelles.

Enfin, là-haut, avec leur plumage d’argent
Bleu, vert, soufre, lilas, des archanges fidèles
Aux suprêmes lueurs du soleil indulgent
Allument en jouant leur doux arc-en-ciel d’ailes.


Le bel adolescent se hérisse de traits :
Mais personne, ni les califes, ni les princes,
Ni les mages vieillots, ni les archers distraits,
Ni là-haut, dans l’azur, la Dame aux lèvres minces,

Ne regarde mûrir comme un fruit douloureux
Ce corps splendide, élu pour des amours royales,
Ni dans la cour en fête et le soir langoureux
Vibrer l’obscur essor des flèches déloyales.

Les archers, comme lui jeunes et caressants,
Ne songent même pas à punir une offense :
Ils sont simples et bons, ce sont les beaux enfants
Qui se mêlaient naguère aux jeux de son enfance.

Les mages, les docteurs, les califes, les rois,
Autour de son berceau courbèrent leur puissance,
Et venus d’Orient sur de lourds palefrois
Baisèrent ses pieds nus le jour de sa naissance.

La Dame qui sourit à ce long soir d’été
A trop soin du salut de sa vie éternelle
Et de sa gloire en Dieu pour n’avoir pas été
Envers l’enfant martyr câline et maternelle.


Et le na’if bouquet des anges dans l’azur,
Pays d’ailes, jardin de lumière, île errante,
Fait neiger et chanter à travers le ciel pur
Un trésor ingénu de joie indifférente.

Et l’âme de l’enfant caressant et soumis,
Qui ne se reprend pas quand elle s’est donnée,
Vers de futurs tourments et de nouveaux amis
S’envole, sans souffrance et sans haine, étonnée.


LA DUCHESSINA

Au léger tintement des cloches argentines,
Le jardin du couvent ouvre ses rieurs ravies,
Et voici, dans un frais parfum de jeunes vies,
Le cortège captif des nobles Florentines.

Sous le pli machinal des prières latines
Leurs lèvres de treize ans ne sont guère asservies,
Et leurs âmes d’enfant bondissent, poursuivies
Par l’irritant désir des amours clandestines.


L’une d’elles souvent, la moins belle d’entre elles,
Dont toutes à l’envi sont âprement éprises,
S’amuse à les induire en d’étranges querelles,

Et, roulant son destin dans ses prunelles grises,
A voir ces cœurs frémir de plaisir ou de peine
Apprend parmi leurs jeux le dur métier de reine.


VOCATION


Je fus longtemps, je suis encore cet enfant
Sans autre bouclier que sa fragile enfance,
Qui toujours plus enfant à peine se défend
De vous rendre en amour le poids de votre offense.

Dans quel poison lascif, dans quel miel doucereux,
Assassins caressants, trempez-vous donc vos armes ?
Car toujours plus enfant et toujours plus heureux,
Je dédie à vos fronts la gloire de mes larmes.


Je suis un espalier pour la soif et la faim
Des chercheurs de souffrance, et mes blessures fraîches,
Mangez-les, buvez-les, car je comprends enfin
L’ivresse des martyrs amoureux de leurs flèches.

O tout mon sang, toutes mes roses, mes sanglots,
Élancez-vous, ma chair ! vers les étoiles sourdes,
Et chantez mon enfance éternelle à longs flots,
Vous, les baisers futurs dont mes lèvres sont lourdes !

Soyez des inconnus, prenez-moi par la main :
Couronnez-moi de fleurs charmantes et funèbres,
Et, de vos robes d’or éclairant le chemin,
Conduisez-moi, pensifs, vers les bûchers célèbres !


LE PORTRAIT

A Iwan Gilkin.

O cher cœur ! le printemps de tes beaux yeux lointains
De ses lilas de fête embaume cette image,
Et mon vieux souvenir, courbé comme un roi mage,
Répand tous ses parfums sur tes pieds enfantins.

Car tes yeux, où fleurit la divine surprise,
Sont un ciel matinal étonné du soleil,
Et tes cheveux cendrés fleurent comme un réveil
De lavande et de thym sous un baiser de brise.


Des plaisirs neufs et fiers, au détour du chemin,
Implorent ta jeunesse en te léchant la main,
Lévriers bondissant à l’appel de leur maître.

Et voici qu’un désir étrange me pénètre :
C’est de redevenir, grâce à ta nouveauté,
Le pur et simple enfant que je n’ai pas été.


BONHEUR CRUEL

Chère âme, ton baiser m’afflige quelquefois
Jusqu’aux pleurs, et l’ivresse ineffable, l’ivresse
Qui s’exhale du vin puissant de ta caresse,
Du silence de ton regard et de ta voix,

M’accable d’une angoisse immense, et ni ta bouche
Si maternelle à la souffrance, ni tes mains
Paresseuses qui font neiger de blancs jasmins
Sur le lion blessé de mon orgueil farouche,


Ni rien de ton amour plus profond que la mer
Ne pourrait dans la paix de sa houle infinie
Adoucir le tourment de ma lente agonie
Qui descend sur ses flots comme un soleil amer ;

Et mon sang pleure et songe en ses veines lassées
Que nous avons tué l’espoir, que tout est su,
Que tout est vu, tout est prévu, qu’il est déçu
Le désir d’un bonheur nouveau, que nos pensées

Ne pourront plus jamais s’être vierges, que rien
Ne fera refleurir dans nos veilles funèbres
La rose de l’énigme et le lys des ténèbres,
Et je te pleure et je nous pleure, et je sais bien,

Toi mon dernier calice et ma douleur suprême !
Que je ne pourrais pas t’aimer mieux, ni plus fort,
Que notre fier bonheur est pur comme la mort,
Que tu le sais, que tu m’aimes et que je t’aime,

Et c’est pourquoi je souffre, et pourquoi, le cœur las,
Solitaire, et buvant ma soif inassouvie,
Je me meurs, transpercé par l’impossible envie
D’un sacrifice obscur que tu ne prévois pas !


LE MORT VIVANT

Bien loin des pleurs appris, de la douleur vulgaire,
Muré dans le silence obscur de mon caveau,
Je cherche avidement tes lèvres de naguère
En m’arrachant des vœux pour ton bonheur nouveau.

Le cher parfum de ta présence évanouie
Me caresse le front de baisers mensongers...
Mon Dieu ! servez longtemps sa grâce épanouie,
Et soyez lui clément parmi les étrangers !


Permettez, ô mon Dieu ! que le sang de mes plaies
Fasse mûrir un soir des mûres dans les haies
Que doit frôler son culte ineffable et trompeur !

Et laissez les moins fiers de vos anges descendre
Sur mon isolement, pour m’empêcher d’entendre
Les pas de ces passants qui battent dans mon cœur !


MENACE


Je vous ai bien aimés, je vous ai bien pleurés,
Loin de tous, loin de vous, et si loin de moi-même !
Je sens naître de moi des êtres ignorés
Qui m’enseignent enfin l’amour de ceux que j’aime.

Je suis déshabillé de l’orgueil, frêle et nu :
Je regarde le ciel à travers mes mains calmes
Que joint l’étrange espoir d’un bonheur ingénu
Dans un gouffre d’azur où se baisent des palmes.


Mais prenez garde, vous, ma gloire et mon souci,
Prenez garde, vous tous qui m’avez adouci
Jusqu’à cette douceur et cette peur de vivre,

De voir se révolter ce cœur qui vous enivre
Et la haine en jaillir, comme un glaive irrité
D’un fourreau de candeur, de joie et de bonté !


L’HORLOGE

L’horloge de rancœur, depuis combien d’années ! A coups retentissants, hostiles et brutaux, Découpe en souvenirs mes amours condamnées Avec son balancier hérissé de couteaux.

J’entends le poids cruel martyriser la chaîne,
Le bois fendu se plaindre, et le couteau pressé
Assassiner déjà ma volupté prochaine,
Rouge encore du sang de mon bonheur passé.


Seigneur ! l’horloge est vieille et lasse, elle se pleure ;
Elle a sonné la vie implacable : c’est l’heure
Du silence définitif et mérité.

Elle souffre : ayez la douceur d’être féroce !
Arrachez-lui le cœur, et cette peur atroce
De vivre de sa mort durant l’éternité !


TABLEAU ANONYME

Pour illustrer une heure obscène
Avec mon pinceau libertin,
Je caresse une œuvre malsaine :
Le tableau d’un cœur enfantin.

C’est une salle aux murs funèbres
Où, sous le vol mou des hibous,
Noires éponges, les ténèbres
Boivent les pleurs des flambeaux roux.


Là, dans des ombres équivoques,
Frères l’un à l’autre étrangers,
Pour moi seul des spectres baroques
Dessinent des gestes figés.

A la pourpre cardinalice
Fardant son visage haineux,
Un prélat moribond, qui lisse
Ses doigts aux bijoux vénéneux,

Ourdit avec ses yeux de proie
Et ses lents sourires cernés
La toile où dans l’or et la soie
Mourront les rois prédestinés.

Pointant sa tête ophidienne,
Un souple bravo jaune et vert
Pour sa tâche quotidienne
Affile son poignard expert.

Cœur simple, gonflé de rancune
Contre la vie et le destin,
Un long Pierrot hâlé de lune
Aspire un bouquet clandestin,


Et, pour fleurir ses yeux moroses
D’une trompeuse cécité,
Les aveugle d’étoiles roses
Aux pétales des roses-thé.

Un reître à l’âme inoccupée
Que ronge un fatal nonchaloir,
Sur le pommeau de son épée
Crispe ses gants de buffle noir.

Au fond d’une alcôve lascive,
Beau de tous les baisers subis,
La chair ambiguë et passive
Sous le sadisme des rubis,

Sur de doux coussins d’Andrinople,
Un vénal enfant de plaisir,
Un menin aux yeux de sinople
Joue avec son nouveau désir.

Et, bras tendus, une hystérique
Ploie en râlant, les cheveux droits,
Sous l’amour d’un Christ chimérique
Dont elle est, en songe, la croix.


Enfin, morne caricature,
Au centre du caveau plaintif,
Lié sur un banc de torture
Se tord un éphèbe chétif

Qui suit de ses regards farouches
Ces acteurs d’un drame ignoré,
Dont les gestes et les yeux louches
Lui versent un effroi sacré :

Chacun, ministre, menin, reître,
Pierrot, folle, coupe-jarret,
Est une image de son être,
Le dédouble comme un portrait.

Il se. dresse contre son rêve,
La conscience aboie en lui :
Illusion ! Demain, sans trêve,
Comme hier et comme aujourd’hui,

Miroir de leurs masques magiques,
Écho de leur verbe envolé,
Dans ces ténèbres nostalgiques
Il vivra, singe désolé.


Et rongé par le mal qu’il nie,
Son doux sourire desséché
Grimacera cette ironie :
Le remords avant le péché.

O tableau d’une âme enfantine
Où rôde le vice ingénu,
Ma seule œuvre, je te destine
A quelque musée inconnu.

Et pour une race plus digne
D’un art maintenant dénoncé,
Orgueilleusement je te signe
D’un cœur noir et blanc, renversé.


LES MAUVAIS ANGES

A Georges Destrée.

Du plus vague du ciel nouveau-né, roses d’aube,
Roses de soleil pâle et d’ambre rose et roux,
Les étoiles du soir dans les plis de leur robe,
Un vol d’anges descend de l’azur rose et roux,

Un vol éblouissant de flocons roux et roses,
Ailes-fleurs, à la fois roses et papillons,
Fleurs sous les papillons, papillons sur les roses,
Qui neige en s’effeuillant, roses et papillons.


Les voici, deux à deux : leurs ailes infidèles
Câlinent les lys noirs du jardin mensonger
Où leurs frères jadis abdiquèrent leurs ailes,
Les calices des lys du jardin mensonger.

Les voici, deux à deux, frêles têtes charmantes,
Mourantes sous le faste épars de leurs cheveux,
Et des vipères d’or sur le lin de leurs mantes
Sifflent très doucement dans l’or de_ leurs cheveux.

L’azur lointain se fane, et sous des lierres d’ombre
Le jour mystérieux ouvre de grands yeux blancs :
Les voici câlinant les lys du jardin sombre,
Regardés tristement par ces vagues yeux blancs.

Une étrange élégance, infirme et maladive,
Équivoque splendeur de la stérilité,
Saigne sur les boutons de leur gorge tardive
Et sur l’obscur trésor de leur stérilité.

Parfois le lierre humide et le feuillage moite,
Au son d’un cor de nacre où chante un nain joufflu,
S’ouvrent sur le soleil comme une ogive étroite,
Au son d’un cor de nacre où chante un nain joufflu.


Là-bas, c’est la laideur épique de la vie :
Des ouragans d’orgueil, des rafales de chair,
Le sommeil bestial de la force assouvie,
Toutes les lâchetés du sang et de la chair.

Les yeux déveloutés par cette horrible fête,
Les anges, dans la nuit frileuse de leur cœur,
Écoutent longuement, en détournant la tête,
Le cor du nain joufflu leur sonner dans le cœur.

Leurs ailes de regret, leurs ailes irisées,
Vers l’azur matinal désormais interdit
Palpitent sans espoir, plaintives et brisées,
Entre la vie hostile et le ciel interdit.

Et les voici frôlant de nouveau l’herbe amère
Et les lys dans la paix lascive du jardin,
Et leur front virginal ombré d’une chimère,
Interrogeant les lys mensongers du jardin.

Leurs regards ambigus, frères du paysage,
Allument leur feu morne aux richesses du soir,
Et sur les plis pensifs de leur jeune visage
Versent à lents rayons l’anxiété du soir.


Ils errent, deux à deux, suivis du nain perfide
Qui leur offre un miroir et des bijoux pervers ;
Et leurs yeux aimantés dans le miroir limpide
Se caressent aux yeux de ces joyaux pervers.

Ils s’étendent, très las, parés, dans la nuit blême,
Entrelaçant aux lys leurs mains de royauté,
Composant avec art le sourire suprême
Dont dépend leur bizarre et vaine royauté,

Et sous les lierres noirs, frêles têtes charmantes,
Écoutent vaguement dans leurs cheveux siffler,
Dans leurs cheveux épars sur le lin de leurs mantes,
Les douces langues d’or des vipères siffler.


LES RÊVE DU ROI

Ses cheveux d’ombre et d’or crénelés de serpents,
De féroces rubis cerclant sa tête plate,
Sur un trône porté par des lions rampants,
Dans l’encens rose et bleu l’idole se dilate.

Autour, le palais brûle et croule à larges pans,
Et dans la rouge crypte où l’incendie éclate
Les flammes en folie ouvrent comme des paons
Les prunelles de feu de leur queue écarlate.


L’idole m’hallucine : un farouche avenir
De meurtres monstrueux et d’amours frénétiques
S’amasse pour mon âme en ses yeux prophétiques ;

Et dans leurs gouffres noirs je regarde venir
Au devant de ma peur, du fond de leur nuit lente,
Les tragiques flambeaux de ma mort violente.


PROSTITUTION

A André Foniainas.

Ce sont tes yeux meurtris aux paupières lassées,
Tes yeux comme un combat pour un soir ténébreux,
Tes yeux sombres pareils à des fleurs offensées
Qui me sont les plus chers et les plus dangereux.

Tes yeux, et vous, son rire et ses folles gencives
Fières des baisers bus et des rêves tués,
Vous, les cruelles sœurs de mes lèvres lascives,
Vous, frères de mes yeux, ses yeux prostitués !


Regards pleins d’autres yeux, lèvres sous d’autres bouches.
Silencieux tourment de mes lèvres farouches,
Muette volupté de mes yeux envieux !

Regarder tous ces yeux dans tes prunelles vides,
Baiser tous ces baisers sur tes lèvres avides,
O l’amour de ma bouche et la peur de mes yeux !


MONSEIGNEUR DE PAPHOS

A Fernand Severin.

Primat de Chypre, prince-évêque d’Amathonte,
Patrice de Byzance à la crosse d’orgueil,
Sous les plis féminins de sa robe de honte,
Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil

Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
Au souffle d’éventails de pourpre, regardé
Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
Versent de l’or qui brûle et du soleil fardé,


Et dans ce lier décor de rubis et de laves
Qu’exaspère un désir d’être plus rouge encor,
Écoute, loin, là-bas, aux bouches des esclaves,
Sangloter et saigner des fanfares de cor.

Mais lui, le bel évêque, est morose : il repousse
D’un geste las l’enfant de chœur Hélianthus
Qui sucre de parfums sa longue toison rousse ;
Et son masque, où la fièvre allume ses cactus,

Ses regards, éperviers pour des chasses mauvaises,
Et ses lèvres de ruse aux baisers chauds et frais
Mêlant sous leur duvet des braises et des fraises,
Et ses savantes mains pleines de chers secrets,

Tout son être alangui chante l’ennui de vivre.
 Il n’a rien inventé, rien, pas même un plaisir :
La vie aventureuse est bête comme un livre.
Tout ment, et plus de proie aux loups de son désir

Qui lui lèchent le cœur avec leurs langues rouges,
Et n’étant point repus, le rongent lentement.
Mais les marins du port sont heureux dans leurs bouges !
Lassé d’être l’amour, lassé d’être l’amant,


Sous le rêve glacé de la lune aux yeux fixes,
Hier il a fait danser un ballet d’enfançons
Figurant des Sylvains, des Faunes et des Nixes,
Et se dissimulant derrière les buissons,

Sur les jeunes acteurs de ces tendres églogues,
Au signal d’un sauvage et strident hallali,
Il a soudain, chasseur cruel, lâché ses dogues,
Et le sang triomphal vers la lune a jailli !

Puis, trempant son esprit dans la splendeur des flammes,
Il a fait brûler hier, aux stèles du palais,
Enduites de résine et de poix, deux cents femmes ;
Et dans sa chaise, entre ses menins violets,

Pendant que des castrats, de leurs voix langoureuses,
Célébraient son éloge en sonnets indolents,
Il a passé, Dieu pâle, avec ses amoureuses,
Sous les gestes de feu de ces flambeaux hurlants.

Mais ni cet hallali, ni la fête romaine,
N’ont caressé sa chair ni flatté son cerveau.
En vain, lustrant ses yeux à la souffrance humaine,
Il en a fait surgir un poème nouveau,


Il se sent, force altière, ardeur inassouvie,
Trahi par la luxure et par la cruauté.
Pourtant, le monde est beau : tout célèbre la vie.
Des houles de parfums, des fleuves de clarté

Apportent puissamment sur des océans roses,
Au soleil palpitant comme un cœur orageux,
Des varechs d’hyacinthe et des îles de roses
Qu’effare un vol royal de grands cygnes neigeux.

Des Héliopolis de mensonge et de rêve
Croulent aux gouffres d’or de l’horizon charnel
La poitrine du soir se gonfle et se soulève,
Et l’amour de la terre ensanglante le ciel.

Mais l’évêque frissonne et détourne la tête.
L’horizon radieux, triste comme un festin,
Et ces villes de gloire et ces brasiers en fête,
Où s’amasse l’horreur de son âpre destin,

L’accablent lentement d’une angoisse infinie.
Monseigneur de Paphos devine que le sort,
Dans sa voluptueuse et féroce ironie,
Le condamne au tourment d’aimer jusqu’à la mort.


En vain le bel évêque épouvanté se dresse,
Et, lugubre, discute avec le destin noir,
Le grand ciel sardonique et râlant de tendresse,
Implacable, lui tend les seins rouges du soir.

Alors, aux longs reflets des lourdes draperies,
Au souffle d’éventails de pourpre, regardé
Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
Mêlent de l’or qui brûle et du soleil fardé,

Primat de Chypre, prince-évêque d’Amathonte,
Devant l’inique arrêt de ce ciel triomphant,
Sous les plis féminins de sa robe de honte,
Monseigneur de Paphos pleure comme un enfant !


AVERTISSEMENT

J’ai rencontré mon âme au détour du chemin,
Lente et grave, au milieu de très blanches ténèbres,
Sous un manteau de lune ocellé d’yeux funèbres.
Et la fleur de ma mort fleurissait dans sa main.

Ombre plus pâle encor d’une ombre pâle, un grêle
Et beau lévrier blanc la suivait doucement,
La suivait, pas à pas, d’un étrange aboîment
Dont la plainte expirait dans le silence frêle.


J’ai marché vers mon âme : elle a levé les yeux,
Elle a levé vers moi ses yeux mystérieux,
M’a regardé longtemps, mais sans me reconnaître ;

Puis, ramenant son voile aux plis chastes et froids,
Elle a fait dans le vide, avant de disparaître,
D’un long geste endormi le signe de la croix.


MARIE STUART

Le front meurtri sous une invisible couronne,
La reine encore enfant, veuve d’un jeune amour,
Pleure l’ordre reçu de quitter cette cour
Si fine et si féline où son printemps fleuronne.

Là-bas, qui dénouera ses cheveux embrasés ?
Qui sera sa patrie ardente ? Quelle ivresse
Lui verseront la haine et le ciel sans caresse
De ce peuple rigide, ennemi des baisers ?


Défaillante, elle songe à l’adolescent frêle,
Au roi de peu de nuits qui s’est éteint par elle,
Cierge mort sur lequel son haleine a soufflé ;

Et même en ses regrets déjà presque adultère,
Élit pour sa devise un beau vers désolé :
« Ce que j’ai de plus doux est couché sous la terre. »


LE MISSEL

A Maurice Desombiiutx.
Vous êtes, ô ma sœur, un missel profané,
Un missel byzantin fleuri de fleurs obscènes,
Historié naguère en des veilles malsaines,
Au fond d’un couvent grec, par un moine damné.

O missel du péché suave qui m’est cher !
Garde à mon seul désir ta caresse féline,
Ta féline caresse, astucieuse et fine,
Et le soyeux baiser de ton vélin de chair.


Garde-moi la ferveur de ton texte pieux
Où des roses de feu, saignantes et cruelles,
Mêlent avidement leurs lèvres sensuelles
Et l’haleine de leurs secrets silencieux ;

Tes bourreaux lamés d’or de la nuque à l’orteil
Qui s’enivrent de voir, sous le vol de leurs flèches,
Les seins martyrisés mûrir comme des pêches
Sur de grands crucifix d’ébène et de soleil ;

Tes anges, et leur grâce ambiguë, à genoux
Pour la communion érotique, si frêles
Qu’ils laissent retomber le luxe de leurs ailes
Sur la honte d’un spasme invisible et très doux ;

Et tes vierges marchant vers de pâles berceaux,
Levant au ciel naïf les yeux de leur faiblesse,
Sans même se douter qu’elles tiennent en laisse,
Au lieu de leurs brebis, d’équivoques pourceaux !


PENTECOTE

A Georges Lemmen.

Dans l’église nocturne et magique, aux lumières
De la nef d’argent vert et rose où les verrières
Enfièvrent la splendeur d’un peuple de joyaux,
Un groupe énigmatique et blond d’enfants royaux,
Très pâle, s’alanguit dans une longue attente.
Rien de la vie en fête autour d’eux ne les tente,
Rien du baiser soyeux des heures, rien des jeux.
Frêles servants d’un culte ignoré, l’orageux
Tourbillon d’aigles noirs de leur âme s’élance
Vers un cruel soleil d’extase et de silence,

Vers le soleil que nul n’a toisé sans mourir ;
Et fébriles dans leur attente de souffrir,
Contemplent sur l’autel impérieux et sombre
S’ouvrir et se fermer les yeux rouges de l’ombre
Au caprice vermeil des flambeaux palpitants.
Et voici que sur les étranges pénitents,
Très lointaine ruisselle une musique aiguë,
Avec des voix d’enfants dont l’ivresse ambiguë
Oppresse de tendresse et caresse le cœur,
Et que du groupe évangélique, dans le chœur,
Se lève un bel apôtre à figure de femme,
Mince, agile, ondulant et fier comme une flamme,
Un Messie aux cheveux douloureux et sanglants,
Dont les regards pensifs et les gestes troublants
Font éclore, du haut des voûtes phosphoreuses,
Un vol éblouissant de langues amoureuses ;
Et l’essaim d’or de ces abeilles du désir
Paresseusement tourne, avant d’oser choisir,
Autour des lys de feu qui fleuronnent les cierges,
Puis, effleurant le front des héros et des vierges,
Lente, chacune élit un doux enfant pâmé,
Ensorcelle sa chair du songe parfumé
D’un voyage au pays des étoiles fleuries,
Et se pose, en mourant, sur ses lèvres meurtries.


L EXTRÊME-ONCTION

C’est un morne escalier de basalte, où les ombres,
Sous un fier tourbillon de plumes de corbeaux,
Caressent lentement de leurs longues mains sombres
Les pâles cheveux d’or des nocturnes flambeaux.

Parfois une lueur oblique, en fer de lance,
D’un éclair sans espoir heurte l’escalier sourd.
L’heure sonne en mon âme, et l’écho d’un pas lourd
Comme avec une faulx moissonne le silence.


Et voici, svelte et roide en ses voiles jaloux,
Notre-Dame de la Vengeance, avec ses loups :
C’est le Saint-Sacrement de ma haine qui passe !

Elle passe, la Dame inexorable et lasse...
Les cierges ont fermé leurs yeux ; l’escalier dort.
— Seigneur 1 pardonnez-moi : quelqu’un que j’aime est mort !


ÉPILOGUE

Pauvres yeux douloureux, fatigués par les veilles,
Usés par leur folie et rougis par les pleurs,
Dont les jeunes rayons, comme un essaim d’abeilles,
Jadis de fleur en fleur se gorgeaient de couleurs ;

Miroirs éblouissants de ces fêtes étranges
Où le sang répandu se mêle aux vins cruels,
Qui gardez dans vos eaux le sourire des anges
Vaincus par la beauté des démons sensuels ;


Chasseurs vêtus d’or noir et de flammes avides,
Nuit et jour à l’affût dans les halliers païens,
Qui sur le doux gibier des prunelles candides
Déchaîniez vos mauvais regards, comme des chiens,

Pauvres yeux orgueilleux, que fleurissaient les roses,
Où les soleils couchants agonisaient plus beaux,
Vous vous êtes brûlés à la splendeur des choses
Et vous avez mûri vos suprêmes flambeaux.

L’ombre s’amasse en vous, sournoise et vengeresse,
Et du luxe aveuglant de vos plaisirs royaux
Il restera ces vers, témoins de votre ivresse,
Et vous vous survivrez dans ces derniers joyaux.