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Les Derniers Anthropophages - Occupation de l’Archipel Viti par l’Angleterre

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Les Derniers Anthropophages - Occupation de l’Archipel Viti par l’Angleterre
Revue des Deux Mondes2e période, tome 36 (p. 566-589).
LES DERNIERS
ANTHROPOPHAGES

OCCUPATION DE L'ARCHIPEL VITI PAR L'ANGLETERRE
MOEURS INDIGENES.

I. Berthold Seemann’s Forschungen auf den Fidji-Inseln, in der Zeitschrift für allgemeine Erdkunde, 1860-1861. — II. Mittheilungen aus Justus Perthes Anstalt, 1861. — III. The Journal of the Royal Geographical Society of London, 1857.

L’Angleterre vient d’ajouter à son riche réseau de colonies océaniennes les îles Viti ou Fidji [1], qui forment le plus important des archipels secondaires de l’Océanie. Ce groupe d’îles n’a pas seulement sur les Sandwich et Taïti l’avantage d’une plus grande étendue ; il possède des ports naturels, un climat salubre, des produits abondans et variés. Sa situation, à distance égale de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, dans la direction de l’Amérique, prendra une importance considérable lorsque l’isthme américain sera ouvert à la navigation, ou même lorsque des steamers sillonneront d’une extrémité à l’autre, en services réguliers, tout le Pacifique.

Les circonstances dans lesquelles l’Angleterre s’est trouvée conduite à faire cette riche acquisition sont assez singulières. Elle entretient depuis quelques années un consul dans cet archipel, où se sont en même temps établis des missionnaires méthodistes qui exercent une salutaire influence sur l’esprit farouche des indigènes. Le consul, M. Pritchard, fils du missionnaire du même nom, avait acquis une grande autorité sur l’esprit de l’un des principaux chefs, appelé Takombau, qui réside à Mbau, ville principale de Viti-Levou, la plus grande île du groupe. Les Anglais lui donnèrent ou lui laissèrent prendre le titre de Tui-Viti, équivalant à roi des Viti, ce dont il eut bientôt à se repentir, car les Américains, ayant à se plaindre de quelques dommages subis par leurs nationaux, s’adressèrent au chef portant le titre de roi pour en obtenir la réparation pécuniaire. Celui-ci répondit que son titre ne comportait pas une responsabilité aussi étendue, et que beaucoup des faits qui se passaient dans l’archipel échappaient à sa juridiction. Les Américains ne jugèrent pas cette raison satisfaisante ; ils attirèrent sur un de leurs bâtimens Takombau, et le malheureux chef se vit dans l’alternative ou de reconnaître la dette, ou d’être pendu. Il préféra naturellement le premier parti. La somme réclamée montait, avec les intérêts, à 10,000 liv. sterl. ; mais Takombau était dans l’impossibilité la plus absolue de l’acquitter, attendu qu’aucune espèce de numéraire n’est en usage dans l’archipel, et que les échanges s’y font directement avec des marchandises, Dans cet embarras, il consulta son ami Pritchard. Celui-ci l’engagea à se placer avec ses îles sous le protectorat anglais, à la condition que l’Angleterre se chargerait de la dette, et lui-même partit pour Londres afin d’y exposer l’affaire. Il portait à la chambre de commerce de Manchester des échantillons d’un coton venu dans les terrains d’alluvion que dépose à son embouchure le Nawua, un des cours d’eau de la grande île, et qui furent jugés d’excellente qualité. Ces démarches, qui avaient lieu en 1859, n’amenèrent pas un résultat immédiat, parce que le gouvernement anglais ne pensait pas que Takombau eût autorité pour céder tout l’archipel, et qu’il désirait prendre connaissance en détail des avantages et des ressources d’une telle acquisition. Si. Pritchard retourna donc à son poste pour concilier au protectorat anglais un autre chef puissant, Kuriduada, qui partage avec Takombau la domination de la grande île. Un officier supérieur, le colonel Smythe, fut en même temps envoyé pour étudier les avantages que pouvait offrir l’occupation. Un botaniste hanovrien connu par ses beaux travaux, M. Berthold Seeman, lui était adjoint dans cette exploration, et leurs rapports favorables décidèrent l’Angleterre à déclarer, dans le courant même de l’année 1861, qu’elle acceptait la cession que les chefs vitiens lui ont faite de l’archipel.

Les Viti prennent donc place désormais sur la liste déjà si riche des colonies anglaises en Océanie. C’est un beau résultat pour la politique coloniale de l’Angleterre. En même temps les recherches et les études qui ont précédé cette annexion nous apportent quelques renseignemens pleins d’intérêt sur la physionomie de cet archipel et sur les grands changemens moraux qui s’y produisent, grâce au généreux dévouement et aux efforts infatigables des missionnaires. M. Berthold Seeman a publié dans des recueils allemands et anglais des fragmens à l’aide desquels nous pouvons le suivre dans l’intéressante exploration qu’il a faite à travers les régions les moins connues de la grande île ; mais il est nécessaire de réunir d’abord quelques notions d’ensemble, pour mieux éclairer le théâtre sur lequel va nous conduire le savant voyageur.


I

Deux cents îles ou îlots composent l’archipel Viti ou Fidji. De ces îles si nombreuses, deux seulement ont une véritable importance : ce sont Vanua-Levou et Viti-Levou. Elles ont l’une et l’autre de trente-cinq à quarante lieues de long. La première est étroite, la seconde presque ronde et à peu près aussi longue que large, c’est elle par conséquent qui est la plus considérable. Elles s’étendent du 177e au 180e degré de longitude est de Paris, et du 16e au-delà du 18e parallèle sud. C’est en latitude une position intermédiaire à la Nouvelle-Calédonie et à Taïti. Autour des deux îles principales s’en trouvent quelques autres, d’étendue beaucoup moindre, mais peuplées cependant, telles que Vanua ou Taviouni, Goro ou Koro, Ango, Ovalou, Kandabon, Yendua. Ensuite s’étend un véritable semis d’îlots et de rochers, et l’archipel entier est enveloppé de ces récifs de corail qui rendent si dangereuse la navigation à travers les archipels de l’Océanie.

L’archipel Viti a été classé dans la Mélanésie, à l’extrémité de laquelle il forme une pointe avancée vers la Polynésie, et ce n’est pas en vertu d’un caprice géographique et par une ligne arbitrairement tracée qu’il est entré dans cette délimitation ; c’est parce que sa population présente des caractères très distincts de ceux des races polynésiennes. Elle semble, d’après ses traits physiques et par certains indices du langage, provenir d’un mélange de Malais et de Papous. Les individus qui la composent n’ont pas la beauté régulière des indigènes de la Nouvelle-Zélande, des Sandwich et de Taïti ; mais ils n’ont pas non plus le caractère d’abjection des Mélanésiens purs de l’Australie et de la Nouvelle-Calédonie. Ils sont grands, agiles et vigoureux ; le haut du visage est large, le nez gros et aplati, la bouche grande ; les yeux farouches sont surmontés de forts sourcils, les lèvres sont épaisses, les dents blanches, les cheveux abondans et crépus. Le ton de la peau est d’un noir jaunâtre, assez semblable à la fumée et très différent de la teinte cuivrée des Polynésiens. Tel est le type général ; toutefois beaucoup d’indigènes en diffèrent par la coupe de la figure, la couleur de la peau et l’élégance de leur personne : ce sont des métis issus des relations des habitans polynésiens de l’archipel de Tonga avec les femmes vitiennes ; car les vents, soufflant de l’est durant dix mois de l’année, poussent les migrations de l’est en ouest dans cette partie de l’Océanie.

Le chiffre de la population de l’archipel a été très diversement évalué : on l’a porté à 300,000, ce qui est à coup sûr exagéré. Les calculs les plus raisonnables, appuyés sur les observations des missionnaires, le fixent à 150,000, ce qui donne encore l’agglomération aujourd’hui la plus considérable d’indigènes océaniens.

Les îles se présentent aux navigateurs sous le plus riant aspect. Tous les visiteurs en ont vanté les beaux bois, les cimes verdoyantes, le climat, où l’excès de la chaleur est tempéré par l’élévation du sol et les brises de la mer. La nature leur a libéralement départi les richesses des tropiques. Autrefois elles étaient couvertes de bois de sandal qui eût pu devenir, par de sages exploitations, une source de revenus durables ; mais les jonques chinoises à la recherche de bois rare pour les cercueils des mandarins, les sandalers australiens et les autres déprédateurs de ces mers se sont jetés avec fureur sur ces précieuses forêts, et les ont tellement dévastées qu’elles sont épuisées pour bien longtemps, sinon ruinées à jamais. L’archipel compte encore parmi ses productions importantes l’huile de coco, l’écaille de tortue, le palmier sagou, les holothuries, ces vers si recherchés des Chinois et qui forment un objet de commerce assez actif. On appelle aussi ces vers dans l’archipel du nom français de biches de mer.

Par un singulier contraste, ces îles si bien douées de la nature ont servi de demeure aux sauvages les plus redoutables et les plus farouches de toute l’Océanie. Pendant deux siècles, les Fidjiens ont été renommés pour leurs sanglantes luttes et leurs inimitiés envers les étrangers. Il était d’usage, chez eux, d’après des superstitions religieuses, de considérer comme une victime offerte par les génies, de tuer et de dévorer quiconque, étranger ou indigène, était jeté par la tempête sur les récifs de l’archipel. Cette coutume était tout récemment encore pratiquée, et il s’en est produit, il n’y a pas plus de douze ans, un exemple cité par le capitaine Erskine, qui explorait l’Océanie en 1849 sur le bâtiment le Havannah. Un bateau appartenant à une localité voisine de la capitale Mbau, et qui lui payait un tribut de poisson, était sorti avec quatorze hommes pour pêcher de quoi acquitter sa redevance. Il fut jeté par un coup de mer sur les coraux et brisé près d’un lieu appelé Weva, touchant à Mbau même, et sur lequel était établie une station de missionnaires. Son équipage fut aussitôt saisi par les habitans comme une proie, Les missionnaires étaient absens, mais leurs femmes se trouvaient chez elles, et deux des naufragés furent égorgés assez près d’elles pour qu’elles entendissent leurs cris. Elles sortirent ; à l’aspect de l’affreuse boucherie, elles coururent à Mbau, forcèrent l’entrée de la hutte de Tanoa, père de Takombau, ce qui, suivant les idées du pays, est un sacrilège, et demandèrent la vie des malheureux. Le chef, qui dès cette époque usait d’égards envers les Anglais, l’accorda ; mais le dévouement des généreuses femmes ne profita qu’à bien peu de victimes : dix avaient déjà été égorgées.

On voit quelle force d’âme et quel courage il a fallu aux missionnaires et à leurs compagnes pour s’établir au milieu de ces épouvantables sauvages. Les habitans des Viti sont en effet de tous les indigènes océaniens ceux qui sont restés attachés le plus longtemps et avec le plus d’obstination à l’usage des repas de chair humaine. Ils ne rattachaient pas, comme les sauvages des Marquises et de la Nouvelle-Zélande, cette pratique à des idées religieuses : ils étaient par goût franchement cannibales ; mais ils ne procédaient pas non plus avec la brutalité grossière des sauvages de la Nouvelle-Calédonie se jetant sur la chair de leurs semblables faute d’autre nourriture : ils cuisaient ouvertement la chair dans des fours communs, la distribuaient en public, et semblaient presque traiter l’anthropophagie comme une institution nationale. Cependant ils savent demander à la terre d’autres alimens, ils entretiennent avec beaucoup d’intelligence et de soin des cultures d’ignames et de taros. À ces ressources ils joignent celle de la pêche, et sont, avec les indigènes des Samoa, les meilleurs navigateurs de ce coin de l’Océanie. Dumont-d’Urville a beaucoup vanté leur habileté comme marins, la finesse et la légèreté de leurs pirogues. On leur connaît aussi des dispositions manifestes pour les travaux de l’industrie : ils savent fabriquer des tissus et de très remarquables poteries.

En face de ces hommes redoutables et farouches, mais non inintelligens, sont venus s’installer vaillamment quelques missionnaires méthodistes, il y a de cela vingt-cinq ans. Les premiers se sont établis dans quelques îlots autour de la grande Viti-Levou, à une époque où déjà l’archipel voisin de Tonga subissait l’influence de l’éducation chrétienne. Dans le principe, ils furent très mal accueillis, maltraités, souvent menacés dans leur vie et dans leurs biens ; mais ils firent preuve d’une persévérance que rien ne lassait, et qui a fini par être récompensée., à la suite d’opiniâtres efforts et de dépenses qui ne sont pas évaluées à moins de 80,000 livres sterl., les ministres wesleyens parvinrent à établir d’une façon solide leur influence sur une grande étendue de l’archipel. On porte à plus de trente mille le nombre d’indigènes qu’ils ont faits chrétiens, et il est certain qu’ils ont en grande partie réussi tout récemment à supprimer les repas de chair humaine. On sait quelle est l’austérité de leur enseignement religieux ; il consiste dans les lectures pieuses, les cantiques, les prédications et les prières ; il ne comporte ni fêtes, ni cérémonies, et s’adresse à la raison plus qu’à l’imagination et au cœur. Les sauvages l’ont cependant assez bien accueilli ; beaucoup d’entre eux possèdent des bibles traduites dans leurs dialectes, et que quelques-uns savent lire. Quand la cloche de l’office les appelle, ils se rendent au temple et écoutent attentivement le teacher ; c’est le nom que les missionnaires donnent à des indigènes plus anciennement convertis, dont ils se servent comme d’auxiliaires pour transmettre l’enseignement aux nouveaux néophytes. Généralement ces disciples privilégiés croient bien faire en exagérant encore la rigueur et l’austérité de leurs maîtres : le ton monotone de leur parole, l’immobilité de leur regard, la raideur de leurs gestes, jettent comme une atmosphère de froideur et de tristesse sur le public agenouillé qui s’efforce, autour d’eux, de se conformer à leurs préceptes.

C’est une preuve bien manifeste de la flexibilité du caractère de ces sauvages que l’on ait pu réunir, parmi des hommes longtemps indisciplinés et turbulens, des auditeurs sérieux et graves pour des sermons bibliques, si étrangers à leur histoire, à leurs croyances et sans doute inintelligibles pour beaucoup. Une amélioration réelle s’accomplit-elle dans leur esprit, ou bien sont-ils simplement frappés de la nouveauté du spectacle, et ne risquent-ils pas d’échanger, comme tant d’autres peuples océaniens, leurs vices franchement sauvages contre les vices souvent plus méprisables d’une civilisation avortée ? Rien de semblable n’est à craindre tant qu’ils seront sous la direction des missionnaires ; mais il est à redouter pour eux qu’une foule envahissante d’aventuriers, de colons, d’industriels, ne vienne leur apporter les corruptions sous lesquelles dépérissent tant d’autres sauvages. Les missionnaires accomplissent en ce moment au milieu d’eux une œuvre méritante et salutaire ; mais ils auront besoin, pour la poursuivre et la mener à bien, de beaucoup de fermeté et de persévérance, si l’archipel est destiné à être envahi par un flot d’immigrans avides et peu scrupuleux à l’exemple des autres possessions anglaises de l’Océanie.

C’est en l’année 1643 que l’existence du groupe Viti a été pour la première fois signalée. Tasman, un des plus illustres explorateurs de l’Océanie, se trouva engagé avec ses deux vaisseaux dans ce labyrinthe d’îles, de bancs, de bas-fonds et de rochers. Il était entré par le nord-est dans l’archipel et n’entrevit que les îlots qui entourent Vanua-Levou, auxquels il donna le nom de Terre du Prince-Guillaume. Cook, dans ses deux voyages en 1774 et 1777, visita plusieurs petites îles de l’archipel. Bligh le traversa en 1789 sur la chaloupe où l’avait jeté la mutinerie de ses équipages. L’Anglais Wilson rapporta un des premiers quelques notions d’hydrographie exactes. La carte dressée par Krusenstern en 1824 n’était qu’une ébauche incertaine, et celle même que notre compatriote Dumont-d’Urville a jointe au voyage de l’Astrolabe et de la Zélée, publié en 1842 [2], ne donne encore avec exactitude qu’une très petite portion de l’archipel. C’est aux auteurs de recherches toutes récentes que revient le mérite d’avoir enfin réuni les notions à l’aide desquelles M. Petermann a dressé, dans l’excellent recueil des Mittheilungen, une carte assez complète de la plus grande partie de l’archipel, que nous allons parcourir maintenant sur les pas de M. Seeman.


II

C’est par l’île Taviouni, située au sud-est de Vanua-Levou, que le naturaliste allemand commença de visiter l’archipel Viti. Il descendit en un point appelé Somosomo, où un Anglais, qui y exploitait depuis quelques années une fabrique d’huile de coco, lui offrit l’hospitalité. Taviouni, la plus considérable du groupe après les deux grandes îles et longue d’environ dix lieues, est formée d’une arête montagneuse qui court du nord-est au sud-ouest, et s’élève de deux cent cinquante à trois cents pieds anglais à ses points culminans. Elle est couverte de cocotiers et présente partout une riche végétation et un riant aspect. Le voyageur mit a profit le court espace de temps qu’il passa dans cette île pour en explorer les hauteurs. La femme du chef de Somosomo, qui l’avait reçu amicalement, voulut, pour lui faire honneur, l’accompagner dans cette excursion avec les femmes de son entourage. Au point du jour, une troupe de beautés indigènes se trouva donc réunie au bord d’un petit cours d’eau d’où partait l’expédition. Leur costume était des plus simples : la reine portait autour des hanches une pièce de calicot blanc, sur la tête des feuilles fraîches de fougère, des roses de Chine dans des trous percés aux oreilles, des colliers et des bracelets de coquillages. Ses compagnes s’étaient dispensées du calicot, et n’étaient vêtues que de feuilles fraîches de cocotiers et de bananiers.

Les femmes vitiennes sont de taille moyenne et bien faites ; mais elles sont loin, pour la figure, de la beauté régulière et gracieuse des Polynésiennes de Nouka-Hiva et de Taïti. Elles ont plus de retenue que celles-ci, et ne se livrent pas aussi facilement aux étrangers. En général, le christianisme amène sur les points où il s’est établi quelques améliorations, au moins extérieures, dans les mœurs. Dans une île des Samoa, archipel voisin des Viti, les missionnaires ont eu l’ingénieuse idée de conserver les pratiques d’interdiction que l’on appelle en Océanie tabou et de les appliquer à la personne des femmes, en sorte qu’elles répondaient, en repoussant les avances des matelots : « Tabou ! tabou ! » ce qui signifie : il ne faut pas toucher ; mais en même temps elles leur désignaient avec complaisance une tribu voisine dont les femmes, n’étant pas encore chrétiennes, n’ont pas les mêmes causes de retenue. Les Vitiennes vont nues jusqu’à ce qu’elles soient nubiles ; elles prennent alors une ceinture en fil de coco ou en tissu d’hibiscus qui ne couvre qu’une bande étroite du corps. De même, les hommes ne se couvrent du maro qu’à l’âge de puberté. La polygamie est en pleine vigueur dans les populations de l’archipel qui n’ont pas encore adopté le christianisme, et certains chefs ont un très grand nombre de femmes ; mais en général les gens de condition médiocre, appartenant aux classes de cultivateurs, d’industriels et de pêcheurs, n’ont qu’une femme, et ils ont souvent des dispositions remarquables à la vie de famille. Il a été longtemps d’usage de tuer les femmes sur la fosse de leurs maris. Cet usage était encore en vigueur en 1856 dans le district de Soloira, sur le cours supérieur de la rivière Rewa. De même aussi on faisait périr les gens accablés par l’âge et ceux qui étaient atteints de maladies réputées incurables ; mais ces pratiques tendent chaque jour davantage à s’effacer sous l’influence de l’éducation nouvelle. La condition des femmes ne semble pas malheureuse, car elles sont gaies, et on les entend souvent rire et causer quand elles sont réunies.

Celles qui accompagnaient notre voyageur lui servaient de guides et lui faisaient très bon accueil. Leur léger costume n’entravait pas leur marche, et elles escaladaient lestement les hauteurs, attendant de temps en temps leurs compagnons en brisant des noix de coco et en fumant des cigarettes de feuilles sèches de bananier. Lorsque le soleil se mit à redescendre, elles témoignèrent le désir de retourner dans les terres basses, et il n’en resta pas une seule quand l’astre s’éteignit dans la mer, car elles craignent les esprits des forêts et s’imaginent que, s’ils les rencontraient la nuit par les bois et les montagnes, ils les emporteraient comme des victimes.

Les hauteurs se terminent par un large cratère éteint, transformé en un lac dont une partie présente un phénomène végétal bizarre ; une espèce d’algue s’entasse en masses épaisses, assez semblables à de la gélatine, dont la surface forme sur l’eau une sorte de croûte à peu près solide, sur laquelle on marche, non cependant sans quelque péril, parce que les parties qui n’ont pas assez d’étendue cèdent et s’enfoncent. L’aspect verdâtre.de ces algues leur donne à première vue l’apparence de graisse de tortue. Cette idée même a prévalu dans l’esprit des indigènes, et ils racontent qu’un des génies habitans de leurs îles s’occupe, chaque nuit, d’aller puiser dans les estomacs la graisse de tortue qui a été consommée pour la porter dans ce réservoir. En dehors de ces entassemens d’algues, l’eau du cratère changé en lac est claire et fraîche.

De Taviouni, M. Seeman se transporta à Port-Kinnaird, dans cette petite île Ovalou que visita Dumont-d’Urville, et qui fait face à la côte orientale de Viti-Levou. Elle a un très bon port, que l’expédition française de Dumont-d’Urville a relevé, Levouka, où un certain nombre d’étrangers étaient fixés dès cette époque. C’étaient des aventuriers de tous pays : il y avait une douzaine de matelots, déserteurs anglais et américains, deux indigènes de Taïti et des Sandwich, un nègre, un Bengali, et ils se donnaient le nom de colonie européenne. Chacun d’eux avait plusieurs femmes ; ils s’étaient bâti des cases assez comfortables, possédaient des fusils et vivaient en bonne intelligence avec le chef d’Ovajou, qu’ils aidaient de leurs mousquets dans ses guerres. Depuis ce temps, d’autres expatriés, des convicts même, échappés de l’Australie, sont venus grossir ce noyau ; mais ils ont souvent excité des plaintes par leur mauvaise conduite : plusieurs d’entre eux ont entièrement adopté la vie sauvage, et commis des meurtres et des excès que les indigènes ont quelquefois châtiés durement. Il y a quelques années, Takombau, croyant que ces étrangers étaient favorables à un chef de ses ennemis, les fit déporter à la côte de Vanua-Levou ; mais en 1850 il leur permit de revenir à Levouka, et leur nombre, avec les femmes et les enfans, dépasse aujourd’hui deux cents. L’annexion anglaise a pour résultat de les faire entrer sous la domination immédiate de la Grande-Bretagne. Ils fournissent à ses bâtimens des interprètes et des pilotes pour la difficile navigation de l’archipel.

À Ovalou, M. Seeman trouva le consul anglais, M. Pritchard, et tous deux passèrent sur la grande terre pour en étudier diverses parties, vierges encore de toute exploration. En juillet 1860, ils descendirent à Mbau, qui est la ville principale des états du tui Takombau ; elle est composée de quelques centaines de huttes, bâties sur un îlot très voisin de la côte. Les maisons fidjiennes ne sont pas de mauvaise construction : elles ont de la solidité et quelquefois dans les détails une certaine élégance ; de plus, elles sont tenues proprement, ce qui est bien rare chez les sauvages. Des nattes servent de siège et de lit ; on y voit des poteries d’une fabrication vraiment remarquable, de toutes formes, de toutes dimensions, couvertes d’un vernis ; il y a aussi des plats en bois sculpté. Le long du mur de la case, des armes sont suspendues, lance, arc, flèches, quelquefois un fusil de vieux modèle. Les casse-tête sont de deux formes, grands et petits ; ces derniers ne sont pas les moins redoutables : ils n’ont pas plus de 40 centimètres de long, sont faits d’un bois très dur, arrondis à une extrémité, pointus à l’autre, et souvent enrichis de sculptures et d’ornemens. On voit quelquefois aussi dans un coin de la hutte des instrumens de musique, des tambours faits d’un tronc d’arbre couvert d’une peau de requin, et des flûtes, bambous longs de dix-huit pouces, ayant un diamètre d’un pouce et demi, et percés de trois ou cinq trous. Le musicien applique l’embouchure de cet instrument sous les narines, et en tire un son doux avec quelques modulations peu variées.

Jusqu’en 1854, Mbau, qui possède aujourd’hui un vaste établissement religieux, se montra rebelle aux efforts des missionnaires, et les fours dans lesquels on cuisait les victimes humaines ne refroidissaient pas. Aucun missionnaire ne fut mangé, mais beaucoup sont morts victimes de leur zèle et de leurs fatigues. Depuis cette époque, de meilleurs succès ont récompensé leur persévérance ; ils ont réussi à faire adopter le christianisme au chef Takombau après de longues hésitations de sa part. Cet exemple a trouvé beaucoup d’imitateurs ; les autels élevés aux génies sont alors tombés. À peu de distance de la ville, dans un endroit retiré, s’élevaient quatre murs surmontés d’un toit et enveloppés de plantes grimpantes : c’était l’abattoir des victimes humaines. Un temple l’a remplacé, et le soir, au dehors des cases indigènes, on entend des prières et des hymnes chantés en chœur.

De Mbau, les explorateurs gagnèrent le Nakelo, petit cours d’eau relié à la grande rivière de Rewa par un canal qui est un des plus anciens et des plus remarquables ouvrages du pays. Il atteste une population considérable au temps où il fut construit, car les grands déblaiemens qu’il a nécessités ont été opérés à l’aide seulement de corbeilles et d’outils de bois. Les indigènes disent que ce travail est fort ancien et qu’il a servi à des opérations militaires. En remontant ce canal, on s’engage dans le vaste delta de la Rewa, et l’on arrive à la ville du même nom, que les avantages de sa position, à l’entrée d’une rivière large et profonde qui coupe en deux la grande île, feront probablement préférer à Mbau comme siège principal de la colonisation anglaise. De plus, la rivière Rewa a été très complètement étudiée et reconnue en 1856 par une expédition anglaise sous la conduite de M. Macdonald, chirurgien du Herald, auquel était adjoint M. Waterhouse, missionnaire wesleyen, établi depuis longtemps dans l’île. Un grand canot double, pareil à ceux dont les indigènes font usage sur les rivières, et plusieurs embarcations plus petites remontèrent la Rewa, que l’on appelle plus fréquemment dans le pays Wai-Levou, grande eau, dans un espace de 146 kilomètres, jusqu’en un point appelé Motivaitala. La rivière est large, profonde, souvent coupée de bancs et de rapides que cependant l’on peut franchir. Elle fait de nombreux détours, reçoit plusieurs affluens de quelque importance et traverse un pays riche, bien cultivé, et couvert de villages où se presse une nombreuse population. Toute la rive droite du petit fleuve, jusque vers le rivage méridional de l’île, est couverte de bois que l’on appelle forêts des Dammaras, et dont la proximité de la mer et du cours d’eau rend l’exploitation facile et avantageuse. Un grand nombre de tribus soumises à des chefs différens se partagent le territoire qui s’étend sur les deux bords de la rivière ; elles étaient alors constamment en lutte. Tant de combats avaient été livrés sur la Rewa, que dans une grande étendue de pays on l’appelait « la rivière de sang. » Les Na-Seivan venaient d’être exterminés par la population de Namusi, qui a pour chef ce Kuruduadua dont il sera bientôt plus amplement question. Non-seulement la tribu, mais aussi les cocotiers, les arbres à pain et les plantations d’ignames et de taros avaient été bouleversés et détruits. Dans la tribu des Soloira, il y avait une troupe de guerriers qui prétendaient s’être rendus invulnérables par certains enchantemens ; en effet, quand ils se présentaient au combat corps à corps, leurs ennemis, frappés de terreur, fuyaient toujours devant eux, et on leur accordait généralement ce titre d’invulnérables, vaka kalou vatu. L’introduction des fusils ruina leur prestige : à l’attaque d’une place, sept hommes de cette troupe prétendue invincible ayant été successivement tués, le reste se dispersa honteusement. La plupart des grands arbres portent suspendus à leurs branches les ossemens des cadavres qui ont été dévorés ; au bout d’un certain temps, il y croît des mousses et une petite espèce particulière de fougère. Quand une tribu parvient à faire une incursion heureuse sur le territoire d’une tribu ennemie, elle ressaisit ces hideux trophées et les emporte pour leur donner soigneusement la sépulture.

De Rewa, MM. Seeman et Pritchard se dirigèrent par un sentier, le long de la mer, vers un lieu appelé Nawua, qui est une des possessions et des résidences de Kuruduadua, chef de Namusi. Le consul avait su conquérir peu à peu une grande influence sur l’esprit de ce sauvage ; il lui fit demander l’autorisation de visiter, avec son hôte, le territoire de sa tribu, et celui-ci s’empressa d’accéder à ce désir. Ce chef, qui est un des plus puissans de l’île, et qui tenait à justifier sa réputation en cette circonstance, déploya toute la pompe de l’étiquette vitienne. Il attendait les étrangers dans sa principale demeure, entouré de sa cour, conseillers et serviteurs. Quand ils parurent, leur interprète, adressant la parole au chef, lui dit que le consul demandait à lui présenter un seigneur, qui désirait étudier son pays et devenir son hôte pour quelques jours. Après un moment de silence, le principal orateur de la compagnie prit la parole au nom de Kuruduadua, et dit que les étrangers étaient les bienvenus, que leur présence honorait la ville de Nawua, et que la tribu entière allait être avertie de leur arrivée par les roulemens du tambour. Quand il eut parlé, tous les hommes présens frappèrent dans leurs mains en criant : Mana, mana, mana ! et le tambour résonna. Les yeux du chef brillaient, et ses traits étaient animés d’un sourire qui ne manquait pas de fierté, pendant que les étrangers prenaient place sur les nattes qu’il faisait étaler devant eux.

On allait procéder à un repas de bienvenue, quand l’interprète, avisant une grande marmite de fer où plus d’un membre humain avait cuit, eut la fâcheuse idée de débiter en fidjien un speech sur l’infamie de cette nourriture. Les sauvages écoutèrent impassiblement cette exhortation ; mais le consul et son compagnon ne se sentirent plus en grand appétit lorsqu’on leur offrit un cochon rôti tout entier probablement dans un des vases qui avaient servi à cuire des victimes humaines. Des ignames et du taro accompagnaient le mets principal ; en même temps on servait le yagona. C’est une boisson faite des sucs de la racine mâchée du poivrier de la Mer du Sud, et qui ressemble assez à un mélange d’eau de savon, de jalap et de magnésie. Les corbeilles d’ignames et de taros étaient apportées par des jeunes filles conduites par la favorite du chef, et qui se traînaient par respect sur les mains et sur les genoux. Un usage particulier à ces îles interdit au maître de la maison de prendre place à côté de ses invités ; mais il préside à leur repas. Kuruduadua veillait à ce que rien ne manquât à ses hôtes ; de demi-heure en demi-heure, on servait le yagona. Une pièce d’artillerie de très petit calibre, qui était placée près de la porte d’entrée comme pour la protéger, fut tirée, et le tambour ne cessa de retentir en signe de réjouissance. Les lits pour la nuit consistaient en nattes superposées et en un para-mouches long de vingt pieds fait de papier d’écorce de mûrier. Au matin, en se levant, le consul offrit au chef des haches, des couteaux, des étoffes, et ces présens furent l’occasion de nouvelles protestations de foi et de bonne amitié.

Les étrangers furent conviés à une grande fête nationale qui devait avoir lieu dans les jours suivans : le fils aîné de Kuruduadua entrait dans l’âge de puberté, et il allait revêtir le maro. Une cérémonie accompagnée d’épisodes terribles signalait ordinairement cette fête. On égorgeait un grand nombre de coupables et de prisonniers mis en réserve pour cette circonstance ; cette fois même il avait été question de massacrer les cinq cents habitans d’une ville rebelle. Les cadavres devaient être ramassés en un vaste monceau sur lequel était jeté un esclave vivant. Le jeune initié, nu jusque-là, car les hommes seuls portent un lambeau de vêtement, se séparait de ses compagnons d’enfance, escaladait l’épouvantable échafaud de cadavres, et, les pieds sur la poitrine de l’esclave vivant, il agitait un glaive ou un casse-tête, pendant que les prêtres invoquaient sur lui la protection des génies, et les priaient de le faire sortir vainqueur de tous les combats. La foule avait coutume de mêler à ces imprécations d’horribles applaudissemens. Ensuite deux oncles du prince escaladaient à leur tour le monceau des victimes ; c’étaient eux qui avaient mission de le ceindre du maro, ceinture de tapa, étoffe du pays, blanche comme la neige, large seulement de six ou huit pouces, mais longue de 200 mètres, en sorte qu’il en était complètement enveloppé.

Telle était la cérémonie qui devait avoir lieu. Les cinq cents malheureux destinés à cette boucherie attendaient leur sort dans une profonde terreur, quand les étrangers s’avancèrent auprès du chef et lui demandèrent de vouloir bien les agréer pour remplir l’office des oncles. Kuruduadua témoigna quelque hésitation, et se retira pour consulter le peuple. Après quelques momens de délibération avec les chefs et la multitude, il revint, accordant ce qui lui avait été demandé. Alors le consul et son compagnon s’approchèrent du jeune homme entièrement nu, qui, au milieu de la foule des curieux, brandissait sa massue ; ils l’enveloppèrent de trente aunes de coton de Manchester, pendant que le peuple et les prêtres invoquaient pour lui les génies. Le consul prit la parole, engagea le jeune homme à faire au milieu de son peuple de meilleures actions que ses ancêtres, à chercher la gloire dans les chemins de la civilisation, qui lui étaient ouverts. La cérémonie se termina par des chants nationaux.

Cette scène avait été concertée à l’avance entre les Européens et le chef, de plus en plus docile à leurs conseils. Elle avait une grande importance, puisqu’elle marquait la fin d’une des plus sanglantes coutumes, et qu’elle apportait dans cette occasion le salut à cinq cents victimes. La foule ne l’accueillit pas mal ; elle était très émue. Le vieux Kuruduadua lui-même ne pouvait s’empêcher de verser des larmes, et il racontait que, quand il avait pris le vêtement viril, bien du sang avait coulé.

De Nawua, qui est sur le bord de la mer et à l’extrémité d’un delta dont les terres d’alluvion sont, il paraît, très favorables à la culture du coton, les Européens purent remonter vers l’intérieur et explorer le Woma, pic dont la hauteur atteint près de cinq mille pieds anglais, et qui est un des points culminans des montagnes de l’archipel. Aucun Européen n’en avait encore fait l’ascension. Tous les Anglais qui se trouvaient en ce moment dans cette partie de l’île prirent part à l’expédition. C’était, outre MM. Seeman et Pritchard, le colonel Smythe, envoyé par le gouvernement : pour étudier l’état politique et les ressources de l’archipel, et le missionnaire, M. Waterhouse. Kuruduadua en personne fit à l’expédition l’honneur de l’accompagner, dans une partie du trajet, jusqu’à sa capitale Namusi. Il emmenait avec lui un grand nombre de serviteurs, et de plus un personnage qui s’est fait aux îles Viti une singulière destinée. C’est un aventurier, nommé Henri Danford, que des transactions peu honorables ont fait surnommer par ses compatriotes Harry le Juif. Après avoir passé sa jeunesse à Londres, ne pouvant se faire ni au commerce ni au métier de matelot ; il s’arrêta, il y a une quinzaine d’années, aux îles Tonga, où il passa une année dans la plus profonde misère, durant une famine qui désolait cet archipel. Il parvint à gagner Rewa, et essaya d’y créer un établissement de pêche d’holothuries, de concert avec un autre aventurier ; mais il ne s’entendit pas avec cet associé et mécontenta les indigènes, qui incendièrent son établissement. Il était de nouveau sans ressources ; alors il conçut le projet d’aller trouver Kuruduadua. Ce chef ne tarda pas à le prendre en faveur à cause de la vivacité de son esprit et parce qu’il lui faisait raconter les histoires des états et des souverains de l’Europe. Danford réussit aussi à se concilier les indigènes par ses mérites de conteur. Ces sauvages ont une imagination vive et une grande curiosité des récits merveilleux. Eux-mêmes racontent des espèces de légendes dans lesquelles figurent les nombreux génies dont la tradition populaire a peuplé les montagnes et les forêts de leurs îles. L’aventurier, qui avait lu les Mille et Une Nuits qui en avait retenu quelques épisodes, acquit une grande réputation en les racontant, et se vit généreusement récompensé. Ayant réussi à se familiariser avec la langue des indigènes, il transportait dans le dialecte vitien, tant bien que mal, les contes arabes. Aladin ou la Lampe merveilleuse, disait-il, lui avait valu deux cochons gras du prix d’au moins huit dollars, et les Quarante Voleurs n’avaient pas obtenu un moindre succès. Ce Danford était ainsi devenu un personnage de quelque importance : son protecteur lui avait donné des femmes, des champs de taros et d’ignames. Ses fonctions, outre celles d’amuseur du chef, consistaient dans l’entretien des mousquets de la tribu. De plus, comme il avait passé quelques mois, dans sa jeunesse, chez un pharmacien, il se chargeait souvent de soigner les sauvages. Sous le rapport moral, il laissait beaucoup à désirer, mais il était intelligent et usait assez libéralement pour ses compatriotes de l’influence qu’il avait acquise sur le chef.

Pour pénétrer dans l’intérieur, les Européens remontèrent le Nawua sur un canot. Le paysage autour de la petite rivière était charmant : sur une rive, des bois de cocotiers ; sur l’autre, des rochers escarpés, hauts souvent de sept ou huit cents pieds. Toute cette contrée est riche et bien cultivée ; l’industrie agricole des naturels est vraiment remarquable. Ils parviennent, à l’aide d’instrumens encore très primitifs, à former de petits carrés en terrasses, tous de niveau, entre lesquels ils font circuler l’eau dérivée de la rivière, par des canaux bien distribués qui baignent partout les racines du taro. Pour la culture de l’igname, ils creusent des trous assez espacés sur la surface du sol, et y déposent à la fois deux ignames, qui rapportent ordinairement quatre fois la semence. Les tiges sont relevées avec soin sur des pieux fichés en terre. Il faut de sept à huit mois pour que la récolte arrive à maturité.

En certains endroits, le petit fleuve était interrompu par des chutes quelquefois très raides ; l’eau était basse à cause de la saison, et il fallait une grande dextérité aux conducteurs des canots pour franchir les obstacles. À plusieurs reprises, on fut obligé de tirer la flottille avec des câbles ; un canot chargé de bagages coula dans un passage difficile. On arriva ainsi devant Nagadi, village bâti sur le sommet d’une colline. Les flancs du monticule servent de cimetière. Les Vitiens ont pour leurs morts un grand respect : ils creusent dans le roc des chambres sépulcrales où les corps sont couchés sur le dos, la tête tournée vers l’ouest. Il y a dans cette localité, comme dans toutes les plus importantes de l’archipel, un lieu appelé le mburé [3] : c’est une sorte de maison hospitalière destinée à donner asile aux gens qui ont été appelés par une fête ou par quelque autre circonstance, et qui sont loin de chez eux. Ces maisons publiques rappellent les tambos de l’Amérique du Sud, et présentent une grande analogie avec celles que les Polynésiens ont instituées sous le nom de « maisons des étrangers. »

Les hôtes de Kuruduadua devaient passer la nuit en ce lieu ; mais, comme le mburé était très sale et se trouvait encombré de visiteurs, car la présence des papalangis (c’est le nom qu’on donne aux étrangers) attirait beaucoup d’indigènes, les Européens préférèrent s’étendre simplement sur leurs nattes. À peine y étaient-ils installés qu’une foule considérable se pressa autour d’eux, apportant des porcs, des ignames, des taros rôtis à la façon polynésienne, plus une grande quantité d’un pudding de bananes cuites dans du lait de noix de coco avec de la canne à sucre râpée. Cette masse de provisions fut offerte au chef, qui accepta par l’intermédiaire de son orateur, et qui les offrit à son tour aux étrangers. Ceux-ci durent alors les transmettre à la foule avec le même cérémonial, en gardant seulement leur part. Ce fut Danford, familiarisé avec les usages indigènes, qui se chargea de recevoir et d’offrir ces présens.

Vers le soir, on apporta le bol de kava. Déjà nous avons eu l’occasion, à propos des îles Marquises [4], de mentionner ce narcotique particulier aux archipels de la Mer du Sud et d’en décrire les effets. Aux Viti, la préparation diffère en ce que, pour manipuler la racine, on emploie souvent la râpe. Cependant les vrais amateurs préfèrent la racine mâchée, et trouvent ainsi à ce suc plus de saveur. Pris avec une extrême modération, le kava n’amènerait qu’une somnolence accompagnée de rêveries ; mais il est aussi difficile de s’arrêter sur la pente de cette ivresse que sur celle de toute autre, et les malheureux qui s’y abandonnent, non moins maltraités que les buveurs d’opium, sont, au bout de peu de temps, abrutis et couverts de hideuses maladies de peau. Beaucoup des aventuriers européens qui viennent chercher dans l’archipel des moyens d’existence se livrent à cette funeste passion.

Aux Viti, la distribution du kava, quand c’est un chef qui l’offre, comporte un certain cérémonial : celui-ci commence par goûter la préparation pour s’assurer qu’elle est bien faite ; ensuite un serviteur verse la liqueur dans un coco qu’il tient à la main, et debout, le bras tendu vers le chef, il attend ses ordres ; alors l’orateur du roi dit quelques mots signifiant que le kava est versé, et le roi répond par le nom de la personne à qui il veut que le vase soit offert. L’ordre dans lequel les noms viennent dans la bouche royale indique le degré d’honneur et de faveur dans lequel chacun est auprès du chef. Quand il y a des étrangers, c’est à eux que les premiers vases sont présentés ; mais il est rare que des Européens acceptent un liquide préparé d’une façon si révoltante pour leur goût.

Nagadi, dont la population n’est pas encore chrétienne, a un temple indigène. C’est une construction de vingt-cinq pieds de long sur quinze de large, entourée d’une haie de bambous. Dans un coin, un espace isolé par une rangée de roseaux forme l’autel du génie qu’on y adore ; mais il n’y a pas d’idole. Des racines de kava, des feuilles, des branchages pendent du toit. Le prêtre avec sa famille habite cette hutte. Dans les cérémonies religieuses, il tire quelques sons d’une rangée de bambous creux et inégaux. Un des visiteurs lui fit cadeau d’une trompette qui faisait autrement de bruit, ce qui lui causa une grande joie.

La religion indigène des Vitiens, qui, sur certains points de l’archipel, s’efface en ce moment devant les conquêtes du christianisme, présente des caractères assez indécis ; elle n’est pas l’idolâtrie, car on ne lui connaît pas d’images figurées. Admet-elle un être supérieur ? C’est ce qu’il est assez difficile de décider. Le culte ne s’adresse guère qu’à des génies variables suivant les localités, et qui souvent paraissent se confondre dans les idées des indigènes avec les esprits des morts. Ces génies se rattachent aussi quelquefois par des traditions et des fables à des phénomènes naturels. Ainsi, à l’entrée du Ndaveta, canal qui unit la côte près de Mbau à la Rewa, se trouve un immense bloc de corail, de la forme d’un rayon de miel, miné par l’eau et les variations de l’atmosphère, perforé en tous sens par des insectes, fendu par une large fissure verticale, couvert d’une maigre végétation et couronné par deux cocotiers rabougris. Les indigènes racontent que le puissant génie Ndengei envoya les génies nocturnes inférieurs Lando Aleva et Lando Tangane pour fermer le canal Ndaveta. Ceux-ci n’eurent pas le temps de terminer leur ouvrage dans la nuit ; surpris par les premiers rayons du jour, ils furent changés en cette masse de corail que depuis on a appelée Vaka Tangka ni sai-sai, ce qui veut dire la place où l’on dépose les outils de pêche, parce que Rambeuli, autre génie, y déposa son sni-saiy sorte de harpon, en remontant au ciel après s’être livré à la pêche, son occupation favorite. Ce Rambeuli est la terreur des marins ; son nom signifie littéralement « le briseur de rames, » et c’est à lui qu’on attribue les accidens qui frappent les pirogues.

Il n’y a guère de localités de quelque importance où l’on ne trouve un temple semblable à celui de Nagadi, et que l’on appelle Kinaboulé, la maison de l’esprit. On rencontre aussi le long des chemins des espèces d’autels faits de roseaux et d’étoffes du pays ; ils sont consacrés à la mémoire des morts et destinés à nourrir leurs esprits. On les couvre d’alimens dont les animaux et les passans s’emparent sans qu’on y trouve à redire. Les prêtres sont censés communiquer avec les génies par l’inspiration ; de là leur grande autorité sur l’esprit populaire dont les missionnaires savent se faire les héritiers parmi les tribus qui s’ouvrent au christianisme.

Parvenus par eau jusqu’auprès de Namusi, les voyageurs quittèrent leurs canots pour franchir les hauteurs.qui les séparaient encore de cette localité. Le paysage était de toute beauté : au fond de la vallée, dominée par de hautes montagnes, court un ruisseau bordé de plantations de taros, d’ignames, de bananiers ; l’oranger, l’arbre à pain, le coco, mêlent leurs feuillages ; le climat est tempéré, et il n’y a pas de doute que cette riante vallée ne devienne le centre des cottages quand les Anglais seront définitivement installés dans la grande île. C’est là que Danford s’est établi ; sa maison est une des plus considérables de Namusi ; ses plantations ont de l’étendue, ses serviteurs, peut-être ses esclaves, sont nombreux. L’aventurier, devenu grand personnage vitien, s’est entouré de tout ce qu’il a pu réunir de comfortable européen.

Les voyageurs se préparèrent après une courte halte à escalader la montagne Woma, qui se dressait devant eux. C’est un des points culminans de l’île, dont le sommet atteint entre quatre et cinq mille pieds anglais au-dessus du niveau de la mer. Les pentes sont raides et difficiles, et la chaleur ajoutait à la fatigue. Les guides usèrent d’une singulière façon de se rafraîchir : ils s’élancèrent au sommet des cocotiers pour s’y balancer dans l’espace. Les flancs de la montagne sont semés de rochers quelquefois perpendiculaires et couverts d’arbres. Ce n’est qu’à la hauteur de deux mille cinq cents pieds que commence la forêt vierge. La flore n’y est plus la même que dans les régions inférieures. Les arbres s’y trouvent chargés à une végétation parasite de mousses, de lichens, d’orchidées écarlates. D’innombrables variétés de fougères y prennent quelquefois des dimensions antédiluviennes. Une espèce de cannelier porte une écorce dont les indigènes parfument leur huile de noix de coco, et dont ils usent aussi comme de sudorifique.

À mesure qu’on s’élève, les animaux disparaissent, les oiseaux deviennent plus rares ; un vaste silence ajoute à la majesté du paysage. Quand on est parvenu au sommet, les deux tiers de l’archipel se déroulent sous les yeux comme une carte : Motoruki, Batuki, Benga, Kantavu et une foule de moindres îlots se détachent nettement sur la surface transparente de la mer. Trois des explorateurs seulement étaient arrivés au sommet, le colonel Smythe, MM. Pritchard et Seeman. Kuruduadua et M. Waterhouse étaient restés à Namusi, et Danford avait fait halte à mi-chemin. Les guides indigènes allumèrent des feux pour instruire Namusi du succès de l’ascension, et ils emplirent les corbeilles de plantes rares, tandis que les Européens relevaient à la boussole les points les plus importans. De retour à Namusi, M. Seeman va nous introduire daris une assemblée politique de Vitiens et réunir des notions neuves sur l’affreuse pratique des repas de chair humaine.


III

Pour donner aux étrangers une haute opinion de sa puissance, et peut-être aussi pour traiter des questions pendantes avec eux, Kuruduadua avait convoqué les chefs placés sous sa dépendance et les plus riches propriétaires des territoires de sa domination. Une foule considérable d’hommes, de femmes et d’enfans étaient venus des environs. La réunion eut lieu en plein jour, par un beau temps, sur une grande place, à l’ombre des cocotiers et des orangers, au bord de la rivière et devant le mburé de Namusi. Quand l’ouverture de la séance eut été signifiée, tout le peuple s’assit, à l’exception des femmes et des enfans, qui s’écartèrent avec respect. Cette assemblée, composée d’hommes nus et d’un aspect farouche, présentait le plus singulier spectacle. Les visages, passant par toutes les teintes du noir au rouge jaunâtre, étaient zébrés de lignes et tatoués de dessins divers ; mais ce qui surtout présentait un aspect étrange, c’étaient les chevelures, les unes crêpées en ballon, les autres symétriquement roulées, plusieurs rougies par des infusions d’huile de coco. Les ornemens consistaient en bracelets et en colliers de coquillages, de dents de poissons, de dents de porcs, quelquefois de dents humaines. De tous les colliers, le plus prisé, c’est celui de dents de. cachalot taillées en poires. Les dents de cachalot sont l’objet le plus recherché des indigènes, celui que, dans leurs échanges, ils prennent le plus volontiers et qu’ils paient le plus cher. Tous ces hommes avaient le cartilage de l’oreille percé d’un trou, et ne portaient d’autre vêtement que le maro ; leurs corps étaient couverts de tatouages consistant en brûlures et en incisions qui produisent des coutures en relief.

Kuruduadua avait pris place sur les degrés d’un petit escalier conduisant à la porte du mburé. Il portait un turban de tapa blanc comme neige et une ceinture pourpre de même étoffe avec deux bandes traînant à terre. À sa droite étaient assis ses frères et ses conseillers, parmi lesquels on remarquait Danford. Une place particulière était réservée aux étrangers, et tout le peuple frappa des mains en criant : Mana ! mana ! quand ils s’y présentèrent. Les motifs pour lesquels l’assemblée avait été convoquée furent alors exposés, et la discussion commença. Ces sauvages étaient très parleurs, mais en même temps fort convenables. Nul ne prenait la parole qu’il ne l’eût obtenue ; ils prononçaient de longs discours qui étaient attentivement écoutés ; tous les yeux suivaient l’orateur, les physionomies reflétaient avec intelligence les impressions produites par le discours ; l’orateur parlait avec calme, d’une voix sonore, sans chercher ses mots, et s’accompagnait de gestes sobres et très convenables ; de temps en temps, après une longue période, il s’arrêtait quelques instans, comme pour laisser place aux applaudissemens ou aux interruptions, et la foule s’écriait : Binaka ! saka ! bien ! bien ! écoutez !

Quand on eut ainsi discuté les intérêts intérieurs et extérieurs, un orateur, prenant la parole au nom du chef, monta sur les degrés du mburé, et expliqua à la population quelle était la marche que le gouvernement comptait suivre. On l’écouta avec beaucoup d’attention, et les assistons semblèrent approuver ses paroles.

La réunion se termina, comme il était naturel, par un banquet. Les femmes qui, durant la discussion, s’étaient tenues discrètement à distance, sous un petit bois de palmiers, furent conviées à revenir. Alors une file de cent soixante jeunes filles, ayant pour tout vêtement des ceintures de fil d’hibiscus de couleurs variées, jaunes, blanches, rouges, s’avancèrent, portant chacune une corbeille de taros rôtis. Elles rompirent la file pour se réunir par groupes suivant les couleurs de leurs ceintures. Arrivées devant le mburé, elles déposèrent leurs corbeilles dans les mains des jeunes gens, qui en réunirent le contenu en un monceau ; les corbeilles se succédaient avec tant de rapidité que le tas fut en un moment considérable. Après s’être acquittées de leur office, les filles se retirèrent dans l’ordre où elles étaient venues. Alors des jeunes gens apportèrent sept cochons cuits qu’ils placèrent sur les taros, puis on procéda à la distribution, et tous firent honneur au festin.

Après l’assemblée, les Européens repartirent pour la côte, à l’exception de M. Seeman, qui obtint l’autorisation de prolonger son séjour dans les environs de Namusi, et qui en profita pour recueillir des observations intéressantes sur les habitudes des indigènes. Il n’y avait alors (août 1860) que quatre mois que M. Pritchard était parvenu à obtenir de Kuruduadua de ne. plus manger de chair humaine. Ce chef avait été jusque-là un franc cannibale. MM. Macdonald et Waterhouse en avaient pu juger lors de leur visite en 1856 ; ils lui avaient vu jeter vivant dans une chaudière d’eau bouillante un prisonnier d’une tribu ennemie ; on avait fait ensuite rôtir la victime, et plusieurs chefs s’en étaient partagé la chair. M. Waterhouse lui avait fait sur ce sujet de longues remontrances qu’il avait écoutées avec une certaine honte en promettant de s’abstenir de ces repas, et depuis il s’était caché pour les renouveler. Cette fois sa conversion était-elle plus sincère ? C’est ce qu’il serait difficile d’affirmer ; mais ce qui est certain, c’est que la hideuse pratique des repas de chair humaine a publiquement cessé, et que le parti qui depuis longtemps la combattait parmi les indigènes eux-mêmes prend entièrement le dessus. Il ne faut pas croire en effet que, dans les peuplades qui ont, comme les Viti, quelques principes d’organisation sociale, tous les indigènes indistinctement soient anthropophages. Les pauvres gens, les faibles, ceux qui avaient le plus de chances d’être victimes en cas de luttes et de discordes, formaient le fond d’un parti à la tête duquel se plaçaient quelques chefs sous l’influence des missionnaires, qui leur présentaient les habitudes anthropophages comme indignes de tout être intelligent et civilisé. La plupart des chefs, surtout les plus puissans, ne renonçaient pas avec tant de facilité au vieil usage, ils aimaient la chair humaine par goût, et prétendaient que manger les ennemis était le meilleur moyen d’en tirer vengeance. Parmi les amateurs les plus obstinés de ces festins se trouvaient un frère de Kuruduadua, gouverneur de Namusi, et un de ses voisins, chef de Naitasiri dans les montagnes, Naulu-Matua. Celui-ci était un homme haut de deux mètres, d’une force extraordinaire ; le lieu qu’il habitait était un de ceux où l’on avait le plus consommé de cadavres ; un arbre placé à l’entrée de Naitasiri recevait une incision chaque fois qu’on introduisait dans la ville un mbokola (c’est le nom qu’on donne aux corps destinés à être dépecés et mangés), et l’écorce, depuis les feuilles jusqu’au bas du tronc, était couverte de ces incisions. Naulu-Matua se fit un jour servir devant les étrangers deux cuisses rôties, désossées, bien disposées dans de larges feuilles de bananier. Quant au gouverneur de Namusi, il était entouré de conseillers qui cherchaient à le détourner de ses habitudes. Sa femme favorite faisait tous ses efforts pour obtenir ce résultat. Il est à noter qu’aux Viti les femmes n’ont jamais été dans l’usage de partager cette horrible nourriture. Danford adressait aussi des remontrances au frère de Kuruduadua ; il lui présentait cette pratique comme tout à fait nuisible à sa santé, car il paraît que la chair humaine est très indigeste, et que tes cannibales les plus vigoureux sont deux ou trois jours malades et pesans après un repas de chair humaine. Il est vrai qu’ils y font de larges excès.

Namusi, malgré la conversion de Kuruduadua, imitée par la plupart de ses sujets, possédait encore tout l’attirail usité pour la préparation des victimes : fours dressés sur la place avec un assortiment de vases de diverses grandeurs. Ces instrumens ne devaient plus servir qu’à cuire des porcs. Quand les cadavres, mbokolas, étaient apportés à la ville, on faisait une marque, suivant l’usage adopté à Naitasiri, et l’on jetait pour chaque victime une pierre dans un lieu attenant au mburé. M. Seeman en compta quatre cents, encore lui dit-on qu’un débordement de la rivière en avait récemment enlevé une partie. L’usage avait été de saler des provisions de chair que l’on assaisonnait avec diverses variétés d’herbes et de légumes. Il est remarquable que, tandis que toute autre nourriture se prenait avec les doigts, la chair humaine ne se mangeait qu’avec des fourchettes d’un bois très dur, auxquelles on donne des noms quelquefois obscènes, et qui passent dans les familles de génération en génération. Les propriétaires de ces fourchettes les gardent avec soin, et deux indigènes, qui cependant avaient cessé d’être anthropophages, ne se dessaisirent que difficilement des leurs pour la collection ethnologique du voyageur. C’était aussi un usage à Namusi de suspendre aux arbres les os rongés, et le vent entrechoquait ces lugubres trophées.

Par bonheur, tout cela disparaît en ce moment. Sans doute il serait encore prématuré d’affirmer que le goût et l’usage de la chair humaine soient partout également supprimés ; mais l’appareil public qui accompagnait les préparations et la distribution de cette horrible nourriture n’existe plus, et la consommation en devient difficile, au moins dans les parties de l’archipel qui ont subi l’influence des missionnaires. Les habitans d’ailleurs lui attribuent généralement les affreuses maladies de peau dont beaucoup d’entre eux sont frappés. Les partisans de l’adoucissement des mœurs demandent en outre que l’on épargne les femmes dans les guerres et les querelles, prétendant qu’il est aussi lâche d’égorger une femme qu’un enfant. À cela les défenseurs des anciennes habitudes répondent que ce sont les femmes le plus souvent qui excitent les querelles, qu’il est juste qu’elles en soient punies, que de plus une vengeance n’est complète que lorsqu’on a tué à un ennemi sa femme, et que toute crainte et tout respect disparaîtront dans le bas peuple quand on cessera de le manger.

Voilà où en est en ce moment aux Viti la question de la chair humaine. On voit qu’une révolution profonde s’opère dans les mœurs de ce peuple si affreusement sauvage. Ces changemens ont lieu sous des influences étrangères ; ils sont dus surtout au zèle et au dévouement des missionnaires. Cependant il est à remarquer que les populations vitiennes ne les acceptent pas avec une passivité indifférente ; elles les discutent, ce qui est un bon signe, car ces discussions, malgré l’horreur du sujet, attestent que c’est en connaissance de cause, par conséquent de bon gré et pour n’y plus revenir, que ces hommes abandonnent leurs hideuses pratiques. En général, les insulaires vitiens se sont montrés, dans leurs relations avec les étrangers, supérieurs à ce que l’on croyait pouvoir attendre d’eux. Les Européens n’abordaient qu’avec, répugnance cette terre farouche, si prodigue de sang humain, et ils ont été surpris d’y trouver des sociétés pourvues d’une certaine organisation, des gens industrieux, dociles aux enseignemens européens, prompts à s’approprier quelques-unes des améliorations morales de la civilisation ; ce fait ressort des observations des récens voyageurs, et particulièrement de celles de M. Seeman. Celui-ci n’accorde que des éloges à la bienveillance et aux bons procédés que lui témoignaient les indigènes pendant sa présence au milieu d’eux, aux regrets qu’ils manifestèrent à son départ. Il vante leurs qualités sociables, leurs affections de famille, affirme qu’en Europe nous ne les connaissons que par leurs côtés pittoresques et terribles, que sous ces sauvages il y a des hommes, et qu’ils peuvent être relevés.

C’est là une généreuse espérance. Elle trouve encore une confirmation dans le respect de ce peuple sauvage pour la parole et le raisonnement ; nous avons vu les assemblées pacifiques où il sait discuter ses intérêts sans que le casse-tête intervienne comme réplique dans les argumens. Ce maniement des idées, cet usage intelligent de la parole ne sont-ils pas, entre tous, le signe providentiel qui distingue l’être humain des créatures inférieures, et n’attestent-ils pas que, grâce au zèle des hommes qui se sont voués à leur amélioration, quelques débris de ces sauvages pourraient se former en sociétés régulières et tenir quelque jour une place honorable à côté de nous ? Pour que ces espérances pussent être réalisées, il faudrait que ces hommes, qui ne font que commencer à se prêter aux enseignemens de la morale et de la religion, fussent laissés longtemps encore sous la direction prudente des maîtres qu’ils ont acceptés. Par malheur, le colon anglais peut venir, et nous ne savons que trop, par l’exemple de la Nouvelle-Zélande et des autres terres océaniennes, qu’au nom de sa supériorité il disputera à l’indigène le champ où celui-ci cultive paisiblement, en vertu de la transmission héréditaire, ses ignames et son taro ; alors se présenteraient aussi les iniquités, les spoliations légales, la lutte du fort contre le faible, les inimitiés inexpiables. Dans un tel tumulte, la tâche des missionnaires deviendrait impraticable ; ils seraient frappés d’impuissance par leurs compatriotes mêmes : au lieu de la civilisation graduelle, lentement mûrie, qu’ils eussent développée par l’éducation, l’exemple, l’exercice des facultés, l’archipel envahi verrait une société avide, pressée, détruisant tout ce qui ne peut pas marcher du même pas qu’elle, et ses habitans périraient misérablement comme les Havaïans, comme les nobles Maoris de la Nouvelle-Zélande, comme ces derniers infortunés indigènes de la Tasmanie qui, déportés sur un rocher, y sont, il n’y a pas longtemps, morts de souffrance et de faim.

Voilà ce qui n’est que trop à redouter, à en juger par des exemples tout présens dans l’Océanie, si l’Angleterre ne prend pas de sages et prudentes mesures pour assurer la sécurité des indigènes sur le territoire desquels elle va cette fois encore s’établir. Rien ne lui est plus facile, et ses intérêts n’en souffriront pas, car c’est surtout comme entrepôts de commerce, comme station bien placée dans le Pacifique, que les Viti lui peuvent servir. Le territoire de ces îles a trop peu d’étendue pour exciter la convoitise des settlers et des squatters, qui trouvent dans l’Australie et la Nouvelle-Zélande des espaces bien assez vastes. Il faut laisser aux habitans des Viti, avec leurs territoires, leurs moyens de subsistance ; il faudrait aussi les pousser doucement dans la voie d’amélioration où ils viennent si heureusement de s’engager. Ne fût-ce qu’au point de vue scientifique, ce serait une curieuse expérience que de s’assurer si ces sauvages, hier cannibales, ne peuvent point, par les procédés sages et mesurés de la religion, de la morale, des bienveillans conseils, être conduits à un niveau supérieur. Il y a dans le cœur des disciples de Wesley assez dévouement et de charité pour bien tenter cette entreprise, et ce serait un beau spectacle que de voir une famille humaine, épargnée lorsque tant d’autres périssent, marcher vers les progrès et les perfectionnemens dont elle est susceptible sous l’abri désintéressé d’une grande nation européenne. C’est à ces conditions que l’Angleterre peut ôter à son occupation des îles Viti un sujet sérieux d’inquiétude, et se dégager en même temps d’une grande responsabilité. Il faut qu’elle y songe : au moment où elle en prend possession, l’archipel des Viti compte 150,000 âmes qui se tournent avec confiance vers elle et ses missionnaires, et l’avenir sera en droit de demander à la Grande-Bretagne ce qu’elle aura fait de tous ces êtres humains.


ALFRED JACOBS.

  1. Fidji est le mot employé dans le dialecte de l’archipel voisin de Tonga. Viti est le véritable nom, bien que l’autre semble préféré par les écrivains anglais et allemands.
  2. Le voyage de circumnavigation de Dumont-d’Urville date aujourd’hui de vingt ans. Les circonstances dans lesquelles il visita les îles Viti méritent d’être rappelées. Après avoir relevé un très grand nombre de petites îles qui forment la partie sud-est de l’archipel Viti, il s’arrêta à la pointe extrême est de Viti-Levou, à un îlot appelé Péva, pour tirer vengeance d’un chef qui, quelques années auparavant, avait pillé et pris un petit bâtiment de commerce français, l’Aimable-Joséphine, et en avait massacré l’équipage. C’était de ce crime que le capitaine Dumont-d’Urville avait à tirer vengeance. Le chef qui l’avait commis, nommé Nakalassé, continuait de gouverner la tribu de Péva. À l’approche des vaisseaux, instruit par un réfugié anglais, qui lui servait de conseiller, du sort qui l’attendait, il chercha, avec les hommes de sa tribu, un refuge dans les montagnes. Deux compagnies, formant un corps de quatre-vingts officiers et soldats, débarquèrent, et, ne pouvant suivre le chef ennemi dans des montagnes et des bois inextricables, elles mirent le feu aux cases et détruisirent le village de fond en comble. L’officier français, après cette exécution, s’arrêta quelque temps à la côte de l’Ile Ovalou, où il put voir et étudier les habitudes des indigènes ; puis il quitta l’archipel en longeant une partie de la côte méridionale de Vanua-Levou.
  3. Les lettres M et N placées devant un grand nombre de noms, Mbau, Mburé, Mbi, Mbalangé, Ndengei, Ndaveta, Ndeké, Nga, etc., constituent un fait philologique particulier au dialecte vitien.
  4. Voyez la Revue du 1er septembre 1859.