Les Derniers Jours du Canada français

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les Derniers Jours du Canada français
Revue des Deux Mondes5e période, tome 33 (p. 873-897).
Les derniers jours du Canada français à propos d’un livre récent


Dans la campagne suburbaine qui prolonge au nord la ville de Québec, parmi des édifices confortables et largement espacés, des bouquets d’arbres, des champs clôturés de palissades en bois, le long d’une voirie aux lignes perpendiculaires, que sillonnent des tramways électriques, le visiteur lettré du Canada ne peut manquer de faire la classique promenade dite des Champs de bataille ; si la bonne fortune lui échoit d’être guidé par un de ces érudits Canadiens pour lesquels c’est là comme le « tour du propriétaire, » il gardera le souvenir toujours vivant de ce pèlerinage à travers des souvenirs vieux aujourd’hui d’un siècle et demi : là en effet, dans la plaine d’Abraham, fut décidé en 1759 et 1760 le sort du Canada ; le traité de Paris, qui termina, en 1763, la guerre de Sept Ans consacra les faits accomplis, par l’abandon à l’Angleterre de ce qui avait été le Canada français.

Il faut rendre aux Canadiens cet hommage qu’ils aiment passionnément leur histoire, toute leur histoire :

O notre histoire, écrin de perles ignorées,
Je baise avec amour tes pages vénérées,

s’écrie le poète Louis Fréchette, dans le prologue de sa Légende d’un peuple. Sans doute, le plus dramatique des historiens du vieux Canada est un Boston nais, Parkman, dont les études embrassent le XVIIe siècle, et le XVIIIe jusqu’à la chute du Canada français ; mais, à part cette exception notable, c’est en Canada même que cette histoire a trouvé ses plus pieux serviteurs. Le gouvernement fédéral du Canada, voulant posséder chez lui les titres de son passé, fait laborieusement copier en Europe tous les manuscrits qui l’intéressent : il fut un temps où nos Archives des Colonies, logées dans les combles du Ministère de la Marine, avaient pour cliens assidus, souvent solitaires, des employés du gouvernement canadien ; et l’inventaire sommaire de leurs trouvailles, qui était annuellement publié là-bas, était le seul répertoire qui facilitât tant soit peu les recherches à travers ces mines de documens, si riches et si peu connues en France même. Cette œuvre de patience et de persévérance, aujourd’hui presque achevée, fut dirigée par le regretté Douglas Brymner, archiviste fédéral, dont le nom mérite de survivre à côté de ceux des historiens dont il fut ainsi un collaborateur essentiel.

Récemment, MM. A. Doughty et G. W. Parmelee ont publié, aux frais du gouvernement canadien, un intéressant ouvrage intitulé : le Siège de Québec et la bataille des plaines d’Abraham, qui ne compte pas moins de six forts volumes, luxueusement édités avec plans, portraits et gravures [1]. Des discussions s’étaient élevées en Canada, pendant l’année 1898, sur la détermination de l’emplacement précis où le général Wolfe était mort, le 13 septembre 1759, dans sa victoire des plaines d’Abraham ; diverses personnes eurent l’idée de rassembler de tous côtés les pièces de ce procès ; il se trouva que la plupart, et non les moins importantes, n’avaient jamais été publiées, voire que l’existence en était ignorée ; de là est né le livre de MM. Doughty et Parmelee ; destiné d’abord à n’éclairer que la question du champ de bataille, il a été ensuite, par le progrès même des fouilles, amené à traiter plus généralement du siège de Québec en 1759, ainsi que de la vie de Wolfe et de son vaillant adversaire français, Montcalm. Encore devons-nous remarquer qu’une partie seulement des documens retrouvés a été ainsi mise au jour, et qu’on nous promet de nouvelles séries.

Il ne faut pas s’attendre à trouver là une thèse méthodiquement composée ; même les trois premiers volumes, qui sont divisés en chapitres, ne dominent pas d’assez haut le sujet ; de longues pages donnent simplement, d’après les lettres et relations produites dans les trois derniers volumes, un journal du siège de Québec ; c’est en somme un répertoire plutôt qu’un travail d’histoire achevé, mais un répertoire extrêmement précieux par le soin et la conscience que les auteurs ont apportés à le rédiger : plus de cent cinquante pages, dans le tome VI, sont consacrées à une bibliographie du siège de Québec en 1759, et l’on peut juger par la copieuse « littérature » de livres, manuscrits, plans et gravures qui y est classée, combien cet événement capital de l’histoire canadienne a été discuté et commenté en Amérique et dans l’ancien monde. Un index de tous les noms propres cités pousse le scrupule jusqu’à la minutie : il s’ouvre par « Abélard et Héloïse, » signalés en passant, dans une lettre de 1761, comme fondateurs d’un monastère à Belle-Ile !

Les histoires antérieures du Canada subsistent, dans tous leurs traits principaux, après la publication de ces six volumes ; celle de Garneau, judicieuse et loyale, qui donne si exactement la note canadienne, les livres pittoresques et vrais de Parkman, (Montcalm and Wolfe), le récit clair et vivant de l’abbé Casgrain sur Montcalm et Lévis ; et nous ne disons rien des études plus spéciales que les Ernest Myrand, les Ernest Gagnon, les Benjamin Suite, et tant d’autres travailleurs intelligens ont publiées depuis une vingtaine d’années, et qui font honneur notamment à la Société historique de Québec. Mais MM. Doughty et Parmelee apporteront à l’histoire, sur des points particuliers, des précisions nouvelles ; ainsi l’endroit où Wolfe fut frappé à mort paraît définitivement fixé ; le mérite du coup de main audacieux qui livra Québec aux Anglais revient bien à Wolfe lui-même, et non à ses brigadiers ; le rôle de la marine anglaise, qui coopéra si utilement aux opérations devant Québec, est justement mis en lumière ; par contre, les auteurs sont peut-être trop durs pour Vaudreuil, gouverneur général du Canada en 1759-1760, car il ne fut, semble-t-il, que le titulaire d’un malheur inévitable, étant donnés la détresse du pays et l’abandon de la métropole. Tout dernièrement, le major W. Wood, des troupes canadiennes, a condensé l’essentiel des documens recueillis par MM. Doughty et Parmelee, en un volume intitulé The Fight for Canada [2] ; cet officier insiste particulièrement sur la stratégie navale qui prépara la victoire de Wolfe.

Nos auteurs, qui rendent pleine justice à Montcalm, et par là même glorifient Wolfe, son heureux vainqueur, écrivent en anglais ; ils ont obtenu parmi les Canadiens anglais et français, ainsi qu’en dehors du Canada, des collaborations précieuses et multiples : leur préface adresse des remerciemens à des ministres et hauts fonctionnaires, tels que MM. Louis Jette, Marchand, Parent, Charles Fitzpatrick, à l’un des doyens de l’Université Laval, Mgr Laflamme, aux bibliothécaires de Paris, de Londres, de Boston, de Washington ; des pièces ont été recueillies et copiées dans des collections publiques ou particulières, en Amérique, dans le Royaume-Uni, en France et jusqu’en Russie ! Mais l’indication la plus curieuse est la dédicace de ces six volumes à… lord Roberts, dont le portrait, placé en tête du tome premier, fait face à une inscription que nous traduisons littéralement : « Au field-maréchal le très honorable comte Roberts, etc.. Cet ouvrage, qui expose les hauts faits d’un général anglais jadis victorieux est dédié respectueusement, avec permission. » Si les auteurs ont voulu par là prédire aux Boers de l’Afrique australe la fortune qui est aujourd’hui, sous le drapeau britannique, celle des Canadiens français, l’allusion serait piquante ; nous ne sommes pas très sûr que telle ait été leur pensée, et nous nous permettrons de contester discrètement le goût de ce frontispice.

Mais il est inutile d’insister sur ces menues chicanes, laissons-nous aller sans résistance au plaisir de lire ces pages où le document, à peine interprété dans le récit, s’impose par son impersonnalité même ; n’en veuillons pas aux auteurs si, tel l’antique Hérodote, ils nous promènent d’une marche un peu vagabonde à travers leur sujet, s’ils interrompent la narration des faits militaires pour nous fournir des renseignemens, d’ailleurs utiles, sur la marine anglaise au XVIIIe siècle, et les origines des régimens engagés au Canada. Attachons-nous plutôt au sentiment général qui les inspire ; une très délicate anecdote, racontée en manière de conclusion du chapitre intitulé « Le choc des armes [3], » nous donne la mesure de leur patriotisme canadien, qui ne sépare pas le passé à jamais clos d’un présent unanimement accepté : en 1717, une jeune Canadienne d’une grande beauté, Mlle de Repentigny, ayant vu mourir son fiancé, entra au couvent des Ursulines de Québec ; là, devant une statue de la Vierge, elle plaça une lampe votive qu’elle-même entretint toujours allumée de longues années durant ; cette religieuse mourut peu de temps avant la bataille des plaines d’Abraham ; mais son frère, dont un fils servait à l’armée sous Montcalm, fit au couvent une donation de trois cents livres afin que la petite flamme brûlât à perpétuité… Elle brille aujourd’hui, dans la chapelle même où la fit jaillir, voici près de deux siècles, la jeune fille, veuve en son cœur ; et c’est le symbole d’une séparation après laquelle une vie dure encore, l’humble et lumineux raccourci de toute l’histoire du Canada.

Il n’entre pas dans le plan de cet article de refaire l’histoire de la guerre qui a donné le Canada français à l’Angleterre ; nous voudrions seulement, profitant de l’occasion qu’en offre la publication de MM. Doughty et Parmelee, replacer dans leur cadre historique les événemens de cette mémorable année 1759 et faire ressortir combien le Canada contemporain est intimement lié à celui de l’époque de Wolfe et de Montcalm.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, le Canada ne comptait encore qu’une population de 60 à 70 000 âmes, avec un petit nombre de villes ; l’admirable route du Saint-Laurent, chemin creux foré à travers les Laurentides, avait été la voie suivie par la colonisation française ; Québec, au point où la nature a marqué la place de la citadelle du fleuve, Trois-Rivières, Montréal, posées en amont sur des confluens, étaient les cités principales, ou plutôt les seules agglomérations urbaines ; tout autour, des défrichemens avaient fait reculer peu à peu la foret séculaire ; les environs de Québec, en particulier, étaient couverts de paroisses rurales, où les « habitans » des « côtes » cultivaient les céréales, élevaient du bétail et vivaient sous une sorte de régime féodal très large, autour de seigneurs et de curés différant fort peu d’eux-mêmes. Le Conseil souverain de Québec, composé de notables des plus distingués, n’avait pas renoncé à l’habitude patriarcale de régler ses travaux sur les loisirs de la vie des champs ; les magistrats tenaient à surveiller, peut-être à faire eux-mêmes, leur moisson.

Montréal, moins agricole que Québec, était la bourgade où aboutissait tout le commerce des pays d’en haut, entrepôt insulaire ainsi préservé contre les incursions des sauvages ; les Iroquois, proches voisins de Montréal, avaient renoncé aux pillages et aux cruautés qui les faisaient considérer par les Canadiens du XVIIe siècle comme des incarnations démoniaques ; mais la paix même, avec eux, restait toujours incertaine et les « coureurs de bois, » explorateurs et négocians des régions d’amont, menaient une existence quasi-militaire ; c’étaient les intermédiaires des relations entre l’Europe et les sauvages, les fournisseurs des pelleteries, qu’exportait le Canada, et les marchands de ces alcools, qui empoisonnaient les indigènes et stérilisaient parmi eux, disaient les missionnaires, tous les efforts de la propagande chrétienne. Depuis les deux gouvernemens de Frontenac (1672-1682 ; 1689-1698) et les découvertes de La Salle, du Lhut et consorts, des forts avaient été construits, en des points bien choisis de la région des Grands Lacs, autour desquels rayonnait l’influence française : c’étaient le fort Frontenac, sur le lac Ontario (aujourd’hui Kingston), le fort Duquesne, sur l’Ohio, devenu Pittsbourg ; d’autres encore à Michillimackinac, sur les bords du Saut Sainte-Marie, et jusque sur les rives occidentales des Lacs Supérieur et Michigan, laissant deviner la grandeur future de Port-Arthur et de Chicago. En 1744, La Vérandrye et ses deux fils, s’enfonçant toujours plus loin, vers l’Ouest, avaient atteint les Montagnes Rocheuses. D’autre part, des communications régulières étaient assurées, par les vallées de l’Ohio et de l’Illinois, entre le Canada et les pays du Mississipi, vaste possession française alors désignée sous le nom commun de Louisiane.

Quelques districts agricoles sur le bas Saint-Laurent, de minces lignes de postes partant de là vers l’ouest et le sud-ouest, tel était alors le Canada français, dispersé sur une étendue immense et sans proportion avec le chiffre de ses habitans. A côté de lui avaient grandi les colonies de la Nouvelle Angleterre, beaucoup plus compactes et plus peuplées, et qui lui disputaient la suzeraineté des tribus iroquoises ; dès la fin du XVIIe siècle, les Américains avaient attaqué directement le Canada ; l’amiral bostonnais Phips était venu par le Saint-Laurent, en 1690, mettre le siège devant Québec, qui l’avait repoussé ; mais par l’intérieur, en avançant de proche en proche, les Américains dessinaient un mouvement de progrès incessant vers les établissemens français ; ils avaient fondé un poste sur le lac Ontario, en face du fort Frontenac ; ils en avaient d’autres sur la route qui, par les vallées de l’Hudson et du lac Champlain, conduit de New-York sur Montréal et Trois-Rivières. Inquiétés par leurs menaces perpétuelles, les Canadiens n’avaient cependant fortifié que Québec, où la nature avait fait largement les premiers frais, puis palissade Montréal après un terrible incendie qui consuma presque toute la ville, en 1721. Mais ils comptaient beaucoup sur l’île Royale, qui commande l’entrée du Saint-Laurent, et où une citadelle, Louisbourg, avait été élevée dans les dernières années du règne de Louis XIV.

Malheureusement la colonie française était trop faible pour subsister sans l’assistance de la métropole, tandis que les colonies anglaises voisines pouvaient se passer d’une semblable assistance ; jusqu’au moment où William Pitt prit la direction de la guerre contre la France, l’Angleterre se soucia de ses colonies américaines presque aussi peu que la France des siennes ; mais le traité d’Utrecht (1713) avait négligemment abandonné à nos rivaux les avant-postes du Canada, la baie d’Hudson, Terre-Neuve, où nous avons hérité d’un litige résolu tout récemment, l’Acadie enfin, où déjà prospérait une race française vigoureuse, acclimatée, dont le concours eût plus que doublé la valeur stratégique de l’île du Cap Breton. Le Canada, qui est aujourd’hui l’un des greniers de la Grande-Bretagne, importait de France et d’Irlande la farine et les viandes salées nécessaires à sa consommation ; la nourriture des citadins, sinon celle des habitans vivant sur leurs terres, se composait de biscuit, de lard et de conserves, comme celle des matelots en pleine mer : coupé de la métropole, le Canada n’avait plus qu’à mourir de faim. La paix, cependant, y porta ses fruits naturels de prospérité ; de la mort de Louis XIV au commencement des hostilités avec l’Angleterre (1715-1744), on estime que la population doubla ; des relations régulières, dont profitaient surtout des armateurs ou négocians de la Rochelle, Rochefort, Bordeaux et Bayonne, développaient dans le pays l’aisance et le goût du luxe ; outre les pelleteries, on commençait à exporter des bois, des prospecteurs venaient chercher des mines, de belles maisons en pierre remplaçaient les cabanes en bois d’autrefois, à Québec et même à Montréal. Mais, malgré des rapports décisifs et par endroits prophétiques, le gouverneur La Galissonnière ne pouvait réussir à secouer l’indifférence élégante des ministres de Louis XV.

La guerre de la succession d’Autriche, qui nous remet aux prises avec l’Angleterre, nous engage maladroitement dans une politique trop exclusivement continentale. Laissé à ses propres forces, le Canada ne peut défendre le Cap Breton contre les efforts combinés des colonies anglaises d’Amérique : Louisbourg, qui n’a qu’une garnison de 1 500 hommes, mal payés, contraints souvent à déserter pour trouver du pain, capitule devant le colonel Pepperell et l’amiral Warren, venus l’un du Massachusetts, l’autre d’Angleterre (juin 1741) ; dans l’armée des assaillans figuraient de nombreux marchands de la Nouvelle-Angleterre, miliciens improvisés, qu’affolait la piraterie ou du moins la contrebande dont Louisbourg était le refuge ; leur succès fut célébré avec enthousiasme en Amérique, tandis qu’on semble avoir peu goûté, en Angleterre, une victoire dans laquelle les coloniaux revendiquaient la meilleure part. Les colons et soldats de l’Ile Royale furent transportés à Brest mais, lorsque fut signée la paix d’Aix-la-Chapelle, cette colonie nous fut rendue, à la furieuse indignation des gens de New-York et de Boston ; deux ans après, en 1750, la population française y était revenue et montait à près de 6 000 habitans. La concession de l’Angleterre s’explique par le fait qu’elle jugeait la menace de Louisbourg utile, pour réfréner les ambitions déjà très apparentes de ses sujets américains. Mais le gouvernement français ne sut pas tirer parti de cette rivalité naissante.

A peine la paix d’Aix-la-Chapelle fut-elle observée en Amérique ; des partis de sauvages, alliés des Canadiens ou des Bostonnais, tinrent la campagne tous les ans, pillant les fermes écartées, étendant un véritable désert entre les centres des deux colonies. Cependant La Galissonnière, qui n’avait cessé d’exercer les milices et de tenir en haleine nos auxiliaires indiens, est rappelé en 1748 ; son successeur, Jonquières, est un incapable, qui meurt après un court gouvernement, et l’autorité réelle tombe aux mains de l’intendant Bigot, homme certainement laborieux et intelligent, mais dont le souci fut de faire sa fortune au lieu de ne penser qu’aux intérêts publics. Dès 1751, des escarmouches ensanglantent la vallée de l’Ohio ; une troupe américaine attaque par surprise un officier français, Jumonville, et, dans les rangs de nos adversaires, figure ce jour-là le futur frère d’armes de Lafayette, Georges Washington. Les Anglais dispersent les Acadiens, demeurés Français de cœur malgré le traité d’Utrecht. Après d’inutiles pourparlers avec Londres, le ministère de Louis XV se décide enfin à envoyer au Canada un nouveau gouverneur général, Vaudreuil, avec un renfort de 3 000 hommes.

La guerre ne fut officiellement déclarée, entre la France et l’Angleterre, qu’au printemps de 1756 ; mais, dès l’année précédente, les hostilités entre les colonies voisines ne s’étaient plus bornées à de simples randonnées : les Français avaient remporté un avantage décisif sur l’Ohio, tandis que, plus près du Canada proprement dit, sur le lac Champlain, les Bostonnais de Johnson leur avaient infligé une rude défaite, dont celui-ci ne sut heureusement pas profiter pour descendre jusqu’au Saint-Laurent ; le roi d’Angleterre n’en honora pas moins sa victoire en lui décernant le titre de baronnet, et la Chambre des Communes, suivant une tradition toujours en vigueur de l’autre côté de la Manche, lui vota une dotation de 5 000 livres sterling. C’est alors pour la dernière fois, que la France envoie des renforts au Canada : Montcalm, avec le titre de maréchal de camp, arrive à Québec au mois de mai 1756 ; en comptant les compagnies venues avec lui, il dispose d’environ 4 000 hommes de troupes réglées, plus 5 à 600 soldats de marine ; quant aux milices canadiennes, qui comprennent tous les hommes valides de quinze à soixante ans, elles peuvent donner au maximum 14 000 combattans. Or, en 1756, les colonies de la Nouvelle-Angleterre avaient sous les armes plus de 25 000 hommes ; il leur était facile d’en trouver deux ou trois fois plus, dans leur propre population et, cette fois, Pitt ayant pris le pouvoir en Angleterre, la métropole allait intervenir énergiquement pour aider les Américains ; la partie n’était donc pas égale. Dès 1758, le Canada français trouvera en ligne contre lui plus de soldats qu’il n’a d’habitans, femmes et enfans compris.

Un court résumé d’ensemble des campagnes de 1756 à 1760 est nécessaire pour l’intelligence facile des détails concernant plus particulièrement l’une d’entre elles, celle de la prise de Québec (1759). Dans l’été de 1756, des soldats et des miliciens, sous les ordres de Montcalm, enlèvent aux Anglais le fort Oswego, sur la rive droite du lac Ontario. En 1757, les colonies de la Nouvelle-Angleterre dessinent sur Louisbourg (Ile Royale) un mouvement vite arrêté ; Montcalm éloigne encore une fois les Américains du lac Champlain, par la prise et la destruction du fort William-Henry. La campagne de 1758 nous est partiellement favorable mais, tandis que les forces considérables des Américains sont dispersées à la bataille de Carillon, près du lac Champlain, nos adversaires remportent, en marge de nos principaux établissemens, des succès qui restreignent de plus en plus le champ de bataille ; le Canada se voit décidément coupé de la métropole par la chute de Louisbourg, de la Louisiane par la destruction du fort Duquesne, que brûlent ses défenseurs en retraite, du haut pays des Lacs, enfin, par la prise du fort Frontenac qui compense, et bien au-delà, les avantages de Montcalm à Oswego. Fin 1758, le Canada français est réduit aux deux rives du Saint-Laurent, de Montréal à Québec, avec une pointe de territoire au sud du fleuve, le long du lac Champlain.

En 1759, à l’instigation de Pitt lui-même, les colonies anglaises, appuyées par leur métropole, combinent un effort général : à l’est, une armée britannique remontera le Saint-Laurent pour s’emparer de Québec, c’est celle de Wolfe ; à l’ouest, Johnson partira du lac Ontario et descendra le fleuve en balayant les Français devant lui ; au centre, le général Amherst attaquera par le lac Champlain. Ces deux derniers corps firent peu de besogne ; mais les troupes de Wolfe, après un siège de trois mois, s’emparent de Québec (juin-septembre) ; Wolfe a péri dans sa victoire et Montcalm, blessé à mort, lui survit seulement quelques heures. Lévis, qui prend alors le commandement des Français, se retire sur Montréal. C’est de là qu’il tente, au printemps de 1760, un dernier effort ; descendant le fleuve, il vient mettre le siège devant Québec, où la garnison anglaise avait beaucoup souffert des privations et du froid ; mais l’arrivée d’une flotte d’Angleterre l’oblige à reculer ; les troupes britanniques s’avancent derrière lui, soumettent sans hâte toutes les « côtes », tandis que des renforts leur arrivent par le haut fleuve et par le lac Champlain ; Montréal, investi de toutes parts, sans vivres, sans munitions, capitule le 8 septembre. Le traité de Paris (10 février 1763) consacre notre déchéance en Amérique : c’en est fait du Canada français.

Telle est la rapide analyse du drame ; il vaut la peine maintenant de revenir en arrière pour en étudier de plus près le cadre, les principaux personnages et les épisodes essentiels.

L’énumération des faits militaires qui précède ne doit pas faire illusion ; les campagnes, si importantes qu’en aient été les suites, ne duraient pas plus de quelques semaines par an, et seules, les opérations devant Québec se prolongèrent au-delà de ce terme moyen. En hiver, on peut dire que le Canada n’avait rien à craindre ; dès la fin de novembre, jusqu’au milieu d’avril, le Saint-Laurent est obstrué par les glaces, toutes relations sont donc fermées avec l’Europe ; c’est la saison des transports sur la neige durcie, à travers les bois, celle des longues expéditions de trappeurs à la poursuite des bêtes à fourrures, de l’association la plus intime, la plus diffuse entre les coureurs de bois et les sauvages. En hiver, des groupes de partisans canadiens ont souvent dirigé des expéditions de pillage contre les fermes anglaises les plus voisines de la frontière ; nos établissemens ne craignaient pas de représailles avant la fonte des neiges : moins habitués à des froids rigoureux, plus lourds, plus exigeans pour leur nourriture, moins habiles aussi à manier les indigènes, les colons anglais, pas plus que les troupes en garnison parmi eux, n’avaient coutume de s’aventurer en des équipées de ce genre ; les pratiques de cette petite guerre déconcertaient même les officiers français, nouvellement débarqués au Canada ; nous en avons, par les papiers mêmes de Montcalm, des preuves nombreuses.

Miliciens robustes, courageux, excellens pour de courtes démonstrations de guerre, intercalées entre leurs occupations rurales, les Canadiens n’étaient pas faits pour se plier à la vie de garnison, à la discipline des troupes européennes. Si la métropole l’avait alors compris, elle ne les eût pas exposés à porter, aussi lourd que les soldats eux-mêmes, le poids des charges militaires ; elle eût compris qu’ils avaient à s’inquiéter, aussi, de leurs familles et de leurs moissons, donc qu’il était nécessaire de pourvoir à la défense du pays sans compter sur eux que comme appoint d’exception aux troupes régulières ; or celles-ci n’étaient pas en nombre suffisant. Si l’on ajoute le dédain trop fréquemment témoigné par les officiers de carrière à leurs camarades des milices, on comprendra que par toutes ces causes, des rivalités, des malentendus aient souvent divisé les défenseurs français du Canada. N’avons-nous pas vu, après la guerre du Transvaal, les soldats du contingent canadien se plaindre en termes parfois très vifs des officiers anglais que l’on avait mis à leur tête et qui prétendaient les commander comme des recrues du Royaume-Uni ?

Dans les dernières années du Canada français, le gouverneur général Vaudreuil représentait l’élément canadien, Montcalm l’élément français ; l’accord entre les deux chefs en fut souvent troublé. Vaudreuil était né en 1704, à Montréal, où son père était alors gouverneur général ; lui-même avait gouverné la Louisiane, de 1743 à 1755, avant d’être nommé au Canada ; c’était un colonial, fait par toutes ses habitudes, par tous ses intérêts à des idées et à des façons d’agir que l’éducation toute différente de Montcalm ne pouvait admettre sans surprise. Montcalm était issu d’une famille militaire ; dès l’Age de quinze ans, il avait commencé son apprentissage des guerres européennes ; il avait servi avec distinction en Bohème, en Italie, avait obtenu à vingt-neuf ans la croix de chevalier de Saint-Louis, et deux ans plus tard le grade de colonel. Lorsque le ministre d’Argenson le désigna pour le Canada, il reçut le titre de major général et le roi, par une délicate attention, lui substitua son propre fils à la tête du régiment qu’il commandait. Les instructions données à Montcalm spécifient en termes très nets qu’il est placé sous l’autorité du gouverneur général Vaudreuil.

Le nouveau général des « troupes françaises de l’Amérique » ignorait tout du pays où il était appelé à se rendre ; pour se renseigner, il se mit à lire l’histoire de la Nouvelle-France du P. Charlevoyx, qui avait paru depuis une dizaine d’années et qui n’est qu’une compilation médiocre, d’ailleurs intéressante. Le roi lui avait adjoint deux officiers de haut mérite, le chevalier de Lévis et M. de Bourlamaque, qu’il avait promus à cette occasion l’un brigadier et l’autre colonel. Bougainville, le futur explorateur du Pacifique, faisait aussi partie de l’expédition. Parti de Brest le 3 avril 1756, Montcalm n’entra à Québec que le 13 mai, après une traversée très mouvementée. Il fut aussitôt accueilli, en une réception somptueuse, par l’intendant, François Bigot ; il se montre étonné du luxe déployé par son hôte et remarque que sans doute la place d’intendant de la Nouvelle-France doit être assez bonne. Peu de jours après, Montcalm montait à Montréal, pour se présenter à Vaudreuil, et la première impression, s’il faut en croire la correspondance officielle du gouverneur, lui fut très favorable. Mais la bonne entente ne devait pas durer longtemps.

Entre Vaudreuil et Montcalm, le dissentiment dut être à peu près du même ordre que dans plusieurs de nos colonies d’aujourd’hui, entre fonctionnaires et colons ; les uns ne résident qu’en passant, leur existence est rarement enracinée dans le pays, et beaucoup n’aspirent qu’au congé libérateur ; en attendant, ponctuels dans l’accomplissement de leur tâche, ils ne pénètrent guère dans la société plus sédentaire des colons, ils vivent entre eux, avec une gaieté souvent plus bruyante que fastueuse, mais qui n’en agace pas moins autour d’eux les habitans astreints à une vie plus dure, sauf à en toucher les justes profits. En Canada, les soldats pouvaient paraître oisifs une bonne partie de l’année, ce qui n’empêchait pas que, pendant les quelques semaines d’une campagne, leurs officiers prenaient le pas sur ceux des milices. Vaudreuil n’aurait pas voulu d’un général métropolitain, pour commander les troupes du Canada ; il demandait, dès 1755, ce que les Canadiens viennent seulement, en 1904, d’obtenir de la libérale Angleterre : le droit pour un Canadien d’exercer le commandement suprême en son pays. Sans doute, Montcalm lui était subordonné par les instructions reçues du ministre, mais en fait, placé à la tête des troupes royales, il était le véritable chef militaire, ses hommes les vrais soldats, et les miliciens locaux de simples auxiliaires.

Montcalm, un expert en matière de bravoure, admirait fort le courage des Canadiens, mais il ne pouvait s’habituer à leur manière de combattre en plaine : s’avançant en désordre, au pas de course, ils tiraient leur coup de fusil, puis brusquement se jetaient par terre pour se dissimuler dans l’herbe et recharger leur arme ; dans les bois, ils retrouvaient leur supériorité, habiles à se défiler derrière les moindres obstacles, faisant la guerre comme la chasse et manquant rarement leur but ; toutes différences dûment relevées entre deux natures de sol qui ne ressemblent guère, nous dirons qu’ils se battaient à la manière des Boers et montraient la même insouciance des formations et de la discipline européennes. Tout cela, Vaudreuil le savait par expérience et Montcalm lui-même s’en instruisit peu à peu ; mais le gouverneur ne paraît pas avoir jamais pris la peine de raisonner avec le général sur ces particularités ; il se borne à lui chercher des chicanes, il s’attarde en de vaines querelles de préséance ; esprit sans doute étroit, volonté faible, il ne sait ni imposer sa direction, ni souffrir qu’un autre dirige à côté de lui. Telle est pourtant, après de longues années écoulées, la force du sentiment canadien que l’honnête historien Garneau fait ressortir les aspérités du caractère de Montcalm ; au contraire, MM. Doughty et Parmelee seraient tentés de charger Vaudreuil, comme par un inconscient désir de critiquer les ancêtres de ces Français d’Amérique dont l’un est, aujourd’hui, premier ministre du Canada.

Aussi bien la mésintelligence entre Montcalm et Vaudreuil n’a-t-elle pas été la cause d’une défaite que tant d’autres raisons rendaient inévitable. Montcalm demanda plusieurs fois son rappel, mais seulement jusqu’au jour où la détresse irrémédiable du Canada lui commanda de demeurer au danger, c’est-à-dire dire au devoir : ce jour-là, c’était en 1758, à la veille de la chute de Louisbourg et du fort Frontenac, il insiste pour être maintenu : « Nous nous ensevelirons, s’il le faut, écrit-il au ministre, sous les ruines de la colonie. » Vaudreuil, de son côté, semble n’avoir rien négligé pour assurer de son mieux la défense du Canada : de sorte que ces querelles intimes ont fait, en somme, peu de tort à l’intérêt public ; dans les momens critiques, les animosités personnelles s’effacent devant l’urgence de l’union pour le combat.

Il n’est pas jusqu’à l’intendant Bigot lui-même qui n’ait rendu alors de réels services, tout en faisant prospérer ses affaires particulières. Certes, il gagnait beaucoup d’argent ; associé à un boucher de Montréal, Joseph Cadet, qui était devenu en 1757 le « munitionnaire » de la colonie, c’est-à-dire l’adjudicataire général de toutes les denrées achetées en France, Bigot s’entourait à Québec d’un luxe princier ; il tenait maison ouverte, donnait des bals et des comédies, au grand scandale de l’évêque, à l’étonnement un peu narquois des « habitans », jaloux de ces frivolités de fonctionnaires. Montcalm, qui voulait garder son rang et n’avait du roi que vingt-cinq mille livres par an, s’essouffla vite à suivre ce train et ne laissa peut-être pas de s’égarer en quelques intrigues féminines. Mais, malgré toute la folie de cette vie mondaine, parmi les soupers et les parties de cartes, Bigot trouvait moyen de faire venir de France les vivres et les provisions nécessaires ; la flotte du « munitionnaire » trompa toutes les croisières anglaises jusqu’en 1750, immédiatement avant l’arrivée des vaisseaux anglais dans le Saint-Laurent… Après le traité de Paris, Bigot fut jeté à la Bastille, puis condamné au bannissement ; Cadet subit la même condamnation, mais le roi lui fit grâce, afin sans doute de recouvrer plus facilement une partie des six millions que le fisc lui réclamait. Nous ne savons si Cadet s’acquitta jamais ; toujours est-il qu’en 1778, près de vingt ans après la perte de Québec, Vaudreuil écrivait au ministre Maurepas pour lui recommander l’ancien « munitionnaire » et faire valoir en sa faveur les extraordinaires difficultés du ravitaillement pendant les dernières campagnes. Nous serions donc disposé à croire que, dans ces tristes momens, tous firent leur devoir ; peu importe que chacun y ait apporté, suivant son caractère, plus de raideur, d’indulgence ou de désintéressement.

Autant que le service dans les milices le permettait, les travaux des champs continuaient pendant la guerre : d’après un témoignage anglais, l’île d’Orléans, qui s’étale dans le Saint-Laurent, au pied de Québec, était au moment du siège remarquablement cultivée ; on y comptait plus de neuf cents fermes, et dans tous les bourgs la parure des églises disait à la fois la richesse et l’esprit religieux des habitans. Les rigueurs des Anglais en firent un désert. Aussi, aux alentours des villages de l’île, et le long des côtes du Saint-Laurent, pendant toute la durée du siège, des tirailleurs français harcelèrent les postes anglais ; les curés de ces paroisses rurales, qui volontiers, pendant la paix, retroussaient leur soutane pour labourer, allaient avec les jeunes gens faire le coup de feu, tout heureux de tirer en même temps sur des maraudeurs et des hérétiques ; celui de Port-Neuf, pris dans une escarmouche, fut passé par les armes ; un autre, un jésuite, tomba un jour aux mains des Anglais avec un officier de milice, un groupe de cultivateurs et cent cinquante femmes de toutes conditions. Ces prêtres de la campagne, vivant la vie de leurs ouailles, étaient justement populaires, ils s’inquiétaient fort peu des disputes de préséance auxquelles l’évêque était souvent mêlé ; c’étaient des habitans et non des fonctionnaires ; ils aimaient la terre canadienne d’un amour de paysan. Leur action persistante, continuée sous le régime anglais, a beaucoup contribué au maintien, à l’exaltation de la nationalité française en Amérique. Aujourd’hui encore, on voit dans la province de Québec des prélats rédiger des mandemens sur l’éminente dignité de l’agriculture, et des ecclésiastiques se réunir en des conférences spéciales qui sont de véritables comices agricoles. Ainsi les armées royales ont été chassées du Canada, mais le vieil esprit français y a survécu.

Quelles étaient, en présence de cette population et de la petite armée campée au milieu d’elle, les forces des Anglais ? Pendant toutes ces campagnes, le rôle des Américains a été médiocre ; ou bien, n’ayant pas confiance dans les opérations menées par les troupes métropolitaines sur le front maritime, ils se réservaient, de crainte d’être isolés ensuite parmi les Français vainqueurs, ou bien ils préféraient n’intervenir qu’à titre accessoire, et laisser aux Anglais la charge et même la gloire des exploits les plus disputés. Toutes les victoires remportées par Montcalm dans le haut pays, à Oswego, sur le lac Champlain, ont montré, du côté américain, une certaine mollesse des soldats et une réelle insuffisance des chefs. C’est que les colons britanniques fixés dans la Nouvelle-Angleterre formaient un peuple aussi peu militaire que possible ; Washington lui-même s’en aperçut, au cours de la guerre de l’Indépendance ; ces gens, opiniâtres au travail, prodigues de leur effort comme du bien qu’ils accumulent, sont rebelles à l’idée d’une hiérarchie ; on les avait vus, en 1690, concerter une campagne contre le Canada ; New-York et Boston devaient agir ensemble, l’une par terre, l’autre par mer ; 5 à 6 000 hommes avaient été réunis à cet effet ; mais l’armée de New-York dut se borner à brûler quelques fermes au sud de Montréal, et les Bostonnais de Phips, qui s’imaginaient surprendre Québec par le fleuve, furent repoussés avec de grandes pertes. Cette campagne est caractéristique, parce qu’alors l’Angleterre n’avait pas plus envoyé de renforts à ses colonies que Louis XIV au Canada : c’étaient exactement les deux sociétés coloniales qui se trouvaient aux prises.

Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, les deux colonies grandirent pacifiquement ; lorsque la guerre éclata, la Nouvelle-Angleterre, sans cesse renforcée par l’afflux des émigrans, était beaucoup plus peuplée que le Canada, dont la population n’avait progressé que de sa propre substance. On a vu pourtant que les succès furent balancés, tant que l’Angleterre n’intervint pas avec des forces considérables. Le plan de campagne de 1757 avait été arrêté à Boston, au mois de janvier ; il comportait essentiellement l’attaque de Louisbourg par une armée américaine, avec le concours d’une flotte anglaise : celle-ci ayant été dispersée par une tempête, on n’obtint aucun résultat. En 1758, au contraire, Pitt s’occupe personnellement d’activer et de diriger les préparatifs anglo-américains ; bientôt le général Abercromby, dans la Nouvelle-Angleterre, dispose de 22 000 hommes de troupes régulières ; des vaisseaux anglais arrivent d’Europe et, dans l’attaque heureuse, cette fois, de Louisbourg, Wolfe se distingue par l’opportunité d’une manœuvre hardie et décisive, l’occupation d’un rocher escarpé d’où ses troupes protègent le débarquement du corps principal.

Né en 1727 dans le comté de Kent, fils d’un colonel, Wolfe s’était embarqué avec son père, dès l’âge de treize ans ; il s’était battu en Flandre, puis en Ecosse, contre les Jacobites ; las des besognes de la vie de garnison, vexé par certaines promotions de camarades, peu riche, il fut enfin remarqué par Pitt, en 1757, à l’occasion d’une démonstration navale contre Rochefort, qui d’ailleurs échoua : lui seul, paraît-il, aurait fait preuve de qualités militaires en cette circonstance ; officier de troupes, il passait pour tenir ses hommes avec un soin particulier d’ordre, de discipline et d’entraînement ; colonel en 1757, il avait été promu brigadier pour servir en Amérique sous le général Amherst, que Pitt avait rappelé d’Allemagne pour lui confier l’expédition contre Louis-bourg. De retour en Angleterre après cette campagne, il rapportait l’impression que le Canada n’était pas difficile à enlever. La prise de Louisbourg, disait-il, est un coup très sensible à la marine française, qui n’a plus de point d’appui dans le golfe du Saint-Laurent ; et cependant Wolfe ajoute que le succès des armes anglaises devant cette place est, à son opinion, inattendu et immérité. « Nous avons perdu beaucoup de temps pendant le siège, après le siège surtout, et d’un bout à l’autre de cette campagne n’avons accumulé que des fautes. » (Lettre du 1er décembre 1758.) Puis Wolfe avait dû, sur l’ordre d’Amherst, détruire les filets et brûler les cabanes des pêcheurs français : « Nous avons fait beaucoup de ruines, écrivait-il à ce général ; nous avons répandu sur tous les bords du golfe la terreur des armes de Sa Majesté, mais nous n’avons rien ajouté à leur gloire. » Aussi, plutôt que de retourner en Amérique, était-il disposé à servir en Allemagne dans la cavalerie, bien qu’il n’eût rang que de colonel en Europe.

Le choix de Wolfe pour diriger, l’armée suivante, l’armée envoyée contre Québec est encore dû à Pitt. Le ministre avait reçu des rapports où était irréfutablement démontrée la faiblesse du Canada ; dans sa correspondance, et certainement aussi dans des conversations dont Pitt dut entendre l’écho, Wolfe assurait qu’il eût été facile d’emporter Québec, si l’on avait fait diligence après la chute de Louisbourg. Les instructions du roi Georges datées du 5 février 1759 sont adressées « à notre fidèle et bien-aimé James Wolfe, brigadier général de nos forces dans le Nord Amérique, major-général et commandant en chef d’un corps de nos forces de terre, destiné à une expédition contre Québec par la voie du fleuve Saint-Laurent ; » elles spécifient la nomination du contre-amiral Saunders « comme commandant en chef d’une escadre de nos navires pour agir de concert avec lesdites forces de terre ; » elles ajoutent qu’en principe, Wolfe est placé sous les ordres du brigadier général Amherst, commandant en chef des forces anglaises dans l’Amérique du Nord, mais qu’il reste libre, si les circonstances l’exigent, de disposer de ses troupes comme il l’entendra. Louisbourg est désigné comme point de concentration de l’armée et de la flotte réunies contre Québec. Par là, Pitt se montre un des initiateurs de la remarquable méthode adoptée par les Anglais pour leurs guerres coloniales, il a conquis le Canada en trois bonds, procédant l’un de l’autre, comme plus tard lord Kitchener le Soudan égyptien.

Il ne semble pas que l’opinion, en Angleterre, ait suivi avec beaucoup d’attention les préparatifs de l’expédition contre Québec ; fort peu d’Anglais, alors, connaissaient le Canada, et l’impression de ceux qui n’avaient fait qu’y passer pendant les campagnes précédentes était peu faite pour rendre populaire un pays où l’on abordait, au printemps, parmi la débâcle des glaces, tandis qu’en été la chaleur est souvent très vive, et les moustiques insupportables. Seul, Pitt paraît avoir deviné la valeur de sa future conquête ; peut-être, soupçonnant les difficultés qui devaient bientôt surgir dans la Nouvelle-Angleterre, désirait-il assurer une forte position à la métropole, sur le flanc de ses colonies déjà récalcitrantes. On ne saurait trop admirer sa prévoyance, surtout lorsqu’on la compare avec l’inertie de la cour de France, où Bougainville, pendant l’hiver de 1758-1759, ne pouvait obtenir que des croix et de platoniques encouragemens. Les troupes île Wolfe appartenaient à des régimens d’élite, spécialement à ces Highlanders, dont le costume pittoresque semble indiquer le mépris des armes défensives, et qui manœuvraient sur le champ de bataille comme à la parade, frappant d’estoc et de taille avec leur terrible épée courte. Et cependant, malgré l’excellente qualité de ces troupes, malgré les soins presque minutieux des préparatifs, Wolfe n’avait pas confiance ; il craignait la navigation du Saint-Laurent, il s’attendait à la résistance de Québec, prévenue de ce qui la menaçait ; la maladie pouvait atteindre ses hommes ou lui-même ; ses lettres le montrent inquiet et mélancolique. Ses pressentimens ne le trompaient pas : le succès de la campagne contre Québec, très longtemps incertain, fut dû à un concours tout à fait exceptionnel de circonstances, comme si le destin avait voulu faire ressortir la complicité de sa force irrésistible contre les Français.

« Rien ne m’a paru si beau et si magnifique que la situation de Québec, écrivait le comte de Frontenac en 1672, dans sa première lettre du Canada ; cette ville ne saurait être mieux postée, quand elle devrait devenir un jour la capitale d’un grand empire. » Québec est bâtie, en effet, sur un promontoire de la rive gauche du Saint-Laurent, enfoncé comme un coin entre le grand fleuve et la rivière Saint Charles ; la falaise de ce promontoire tombe en chute brusque, d’une centaine de mètres, sur des plages étroites que découvre la marée ; en face de la ville, au-delà du fleuve est posé sur des hauteurs semblables le village aujourd’hui appelé Lévis ; le Saint-Laurent coule, assez rapide, entre ces deux murailles sombres ; vers le Nord, en aval, il s’enroule autour des belles prairies de l’île d’Orléans, tandis que sur sa gauche, après le confluent de la rivière Saint-Charles, il borde d’un peu plus loin des escarpemens coupés de vallées ravinées ; la partie la plus basse des côtes est cultivée, les hauteurs sont encore couvertes de bois, à travers lesquels se pressent de jolies rivières à cascades ; la côte de Beauport, la première au-dessous de Québec, s’arrête à la rivière Montmorency, qu’un saut de 100 mètres précipite en nappe d’écume au niveau du fleuve.

En amont, vers le sud-ouest, le relief général s’écrase de plus en plus ; le Saint-Laurent déroule sa vallée, encore inachevée, sur les marches d’un escalier géant, dont les Grands Lacs occupent les étages supérieurs ; aussi la navigation n’est-elle pas sans dangers : c’est un jeu, aujourd’hui, sur les vapeurs somptueux des compagnies fluviales, de « sauter les rapides ; » au temps de Frontenac, voire de Montcalm, des barques seules affrontaient ces eaux tumultueuses, de Québec à Montréal. Quant à la partie maritime du fleuve, elle n’offre pas encore toute la sécurité désirable ; les assureurs maritimes sont plus exigeans pour Québec que pour New-York, et M. Tarte, l’un des anciens collègues du Premier canadien actuel, sir Wilfrid Laurier, avait naguère entrepris une campagne et fait commencer des travaux encore en cours pour l’aménagement régulier du bas Saint-Laurent. Pour juger de la valeur militaire de la place forte qu’allait attaquer Wolfe, il suffit de se placer sur l’admirable terrasse Dufferin, qui borde la falaise de la ville haute, à quelques pas précisément du monument commun élevé à la mémoire de Wolfe et de Montcalm.

La première chance de la flotte anglaise fut d’arriver sans encombre, par le Saint-Laurent, jusque devant Québec ; dès la fin de mai, Montcalm et Vaudreuil étaient descendus de Montréal et avaient hâtivement organisé la défense ; beaucoup de femmes, de vieillards, d’enfans, avaient été envoyés dans l’intérieur ; on avait armé des batteries dans la haute ville et sur le port, barré la rivière Saint-Charles, et disposé le camp au-delà de celle-ci, jusqu’à la rivière Montmorency ; quant à la face arrière de Québec, sur le plateau d’Abraham, on s’en était à peine occupé, car on considérait comme impossible l’escalade des falaises qui tombent de là sur le fleuve. Donc, Québec attendait certainement l’approche des Anglais, mais nul ne pouvait croire que Wolfe remonterait si facilement ; tous les officiers étaient d’avis que le Saint-Laurent n’est praticable qu’à des navires conduits par des pilotes du pays et l’on ne pensait pas, les côtes' ayant envoyé tous leurs hommes valides sur Québec, que les Anglais pussent en découvrir : « Ce chenal, dit un document anglais contemporain du siège, peut être justement regardé comme le meilleur ouvrage extérieur de Québec. » Or les Anglais, sur le point d’entrer dans l’estuaire, se saisirent d’un bateau français, arrière-garde d’un convoi qui les avait heureusement devancés ; ils trouvèrent à bord une collection de cartes du fleuve. Le 25 juin, sans un seul accident, la flotte de Wolfe mouillait à la pointe de l’île d’Orléans ; elle portait, sous les ordres du général en chef, les trois brigades de Townsend, de Monkton et de Murray ; avec les matelots de l’amiral Saunders, et les renforts reçus à diverses reprises par le fleuve, de Boston et de New-York, on peut estimer à 25 000 hommes les forces anglaises envoyées contre Québec.

Wolfe s’aperçut bien vite que le siège serait long et pénible ; dès le 30 juin, maître de l’Ile d’Orléans et de la rive droite du fleuve, il fit hisser de l’artillerie sur celle-ci, et commença à bombarder la ville ; plus tard, il tenta de forcer le passage de la rivière Montmorency, mais sans succès ; le 31 juillet, un débarquement en masse sur la côte de Beauport fut aussi repoussé avec pertes. Tout le mois d’août se passa alors en escarmouches inutiles ; Wolfe, malade, s’abandonne au découragement, ses brigadiers lui soumettent un plan nouveau qu’il discute avec mauvaise humeur ; brusquement enfin, s’inspirant sans doute de l’idée de ses lieutenans, mais en modifiant l’exécution par une innovation décisive, il se jette avec une sorte d’ardeur morbide dans l’aventure infiniment périlleuse où son armée trouve la victoire et lui la mort.

Les onze semaines du siège furent, pour les deux armées en présence, une période d’angoisses, ou plutôt d’énervement. Dans Québec, on manquait de tout : « Je suis persuadé, écrivait l’intendant Bigot à Bougainville, que vous ne ferez donner de chaussures qu’à ceux qui en auront grand besoin, » car les magasins du roi étaient presque vides. En août, des miliciens furent dirigés sur les champs des côtes, pour faire les moissons, battre et rentrer les grains ; on leur adjoignit des soldats, car il fallait aller vite ; de Montréal descendaient par le fleuve quelques barques chargées de provisions, que l’on arrêtait très loin en amont de Québec, pour les soustraire aux tentatives de l’ennemi. Cependant le bombardement continuait, incendiant chaque jour des maisons, et tuant quelques hommes ; des centaines d’édifices furent ainsi détruits, la plupart à l’est de la ville ; les artilleurs anglais tiraient à la cible sur Québec, par désœuvrement, dans l’intervalle des reprises d’un bombardement plus méthodique. Au camp de Beauport, sous la forte chaleur coupée de pluies torrentielles, les miliciens s’agaçaient, toutes les menues querelles s’exaspéraient dans cette inaction décevante, et les désertions furent nombreuses.

Du côté anglais, même spectacle : « C’est une guerre de la pire espèce, écrit le brigadier Townsend à sa femme ; je n’ai jamais servi dans une campagne aussi désagréable. » Les troupes, entassées à bord des bateaux, vivaient dans une gêne de tous les instans ; essayait-on de leur donner de l’air, par des promenades dans l’île d’Orléans, d’insaisissables ennemis, Canadiens ou sauvages alliés, les décimaient, enlevaient les isolés, scalpaient les blessés. Plus le temps passait, plus Wolfe se montrait renfrogné, capricieux ; ses brigadiers se plaignaient de n’avoir plus sa confiance, les hommes mêmes murmuraient et les désertions, ici non plus, ne furent pas rares. De temps en temps, on suspendait les hostilités ; des officiers de l’un et de l’autre parti échangeaient des visites, parfois des cadeaux ; Montcalm et Bougainville entretenaient une correspondance des plus courtoises avec les chefs ennemis, qui leur communiquaient les nouvelles arrivant d’Europe. Mais la mutuelle lassitude était telle que, de part et d’autre, les mauvais procédés étaient plus ordinaires. Montcalm dénonce à Amherst, chef nominal de Wolfe, l’incendie systématique de Québec par l’artillerie ; toutes les fermes de l’île d’Orléans, avaient été brûlées par les patrouilles anglaises et souvent des prisonniers massacrés de sang-froid ; Townsend s’apitoie, pensant à sa propre famille, sur le sort des femmes et des enfans qui sont ainsi les innocentes victimes de la guerre. Quant aux Canadiens, accompagnés de quelques sauvages, ils tiraillaient dans la campagne, en enfans perdus, enragés par les insultes des Anglais à leurs propriétés privées… Cependant les jours fuyaient ; quelques semaines encore et, l’hiver venant, Québec eût été sauvée.

Wolfe alors, impatienté, veut jouer une partie dernière. Ses brigadiers lui avaient suggéré de débarquer en force sur la rive méridionale du Saint-Laurent, de passer le fleuve assez avant en amont de Québec, et de revenir de l’ouest sur la place. Bougainville avait été détaché par Montcalm assez loin sur cette berge pour s’opposer à ce débarquement, que laissaient prévoir divers mouvemens de l’ennemi, dans les premiers jours de septembre. Le 3, déguisé en simple soldat, Wolfe a remonté le fleuve, au-delà de la ville, et soigneusement inspecté les rochers qui portent le plateau d’Abraham ; il y a relevé une crique et un ravin par où, de l’Anse à Foulon, l’escalade ne lui paraît pas impossible : c’est par là qu’il attaquera Québec. Il prend ses dispositions dans le plus grand mystère, ne s’étant ouvert de ses projets, semble-t-il, qu’à des officiers de la flotte ; ses brigadiers, jusqu’au dernier moment, ne reçurent que des instructions brèves et peu explicites ; comme ils s’en étonnaient dans une lettre collective, Wolfe leur écrivit sèchement, dans la soirée qui précéda la bataille, qu’il était seul responsable et qu’il n’était pas d’usage de donner aux lieutenans des renseignemens plus précis sur les intentions du chef.

Montcalm, qui ne pensait pas être attaqué si près de la ville, n’avait placé à l’Anse à Foulon que quelques sentinelles, et sur le haut du sentier, barré par des broussailles et des troncs d’arbres, un petit poste d’observation. Le 13 septembre, à six heures du matin, il venait à peine de reposer quelques heures après une inspection des gardes, lorsqu’il apprend que l’armée anglaise, débarquée par l’Anse à Foulon, se formait en bataille sur le plateau d’Abraham : la chance de Wolfe voulut, en effet, que les sentinelles de l’Anse attendissent, précisément pour cette nuit-là, un convoi de vivres descendant de Montréal ; trompés par un marin anglais, qui répondit en français à leurs Qui vive ! ces hommes sont surpris et tués ; aussitôt un peloton choisi de soldats d’élite, — tous ces détails avaient été combinés avec soin, et là est le vrai mérite de Wolfe, — s’élancent à l’assaut des rochers ; au bout de quelques instans, le poste du haut est enlevé presque sans combat, le sentier déblayé livre passage à des canons et peu à peu, dans un ordre admirable, amenés avec une précision mathématique par les navires de la flotte, les régimens débarquent et grimpent à leur tour ; avant huit heures, cinq mille Anglais étaient rangés à moins d’une lieue en arrière de Québec.

Montcalm a rassemblé en hâte tous les hommes qu’il peut rallier ; il franchit la rivière Saint-Charles et se presse vers le plateau, tandis que Vaudreuil, trop calme, demeure en arrière, et que le gouverneur de Québec, Ramzay, refuse de lui envoyer de l’artillerie. Aux francs-tireurs qui les inquiètent d’abord, les Anglais opposent l’immobilité la plus complète, mais Wolfe, dans ces engagemens préliminaires, est blessé à mort. Ses brigadiers, confians maintenant, prennent ses ordres et s’y conforment exactement : les soldats attendent, l’arme au bras ; au moment où nos troupes, difficilement retenues par Montcalm, chargent avant d’être solidement appuyées sur leurs derrières, une volée terrible, partie de tout le front anglais, brise leur élan ; une seconde volée met le désordre dans leurs rangs, et bientôt tout fuit, vers la ville ou vers la rivière Saint-Charles ; Montcalm est blessé à mort, lui aussi, en essayant de rallier la retraite ; l’action décisive n’a duré que quelques minutes.

Townsend, qui avait pris le commandement des Anglais, n’était pas, malgré la victoire, en facile posture : Québec en face de lui, Vaudreuil sur son flanc gauche, Bougainville arrivant sur sa droite, il pouvait être cerné rapidement, malgré le concours de la flotte, qui divisait les défenseurs de Québec ; Lévis, descendant de Montréal avec des renforts, approchait à marches forcées. Mais la résistance avait perdu son chef : Bougainville et Lévis étaient hors de portée encore, de sorte que l’armée régulière et la flotte des Anglais n’avaient devant elles d’autres adversaires immédiats que Vaudreuil et Ramzay ; la mort de Montcalm fut donc, pour les Anglais l’atout suprême. Vaudreuil n’ose pas livrer une nouvelle bataille, et va se joindre à Bougainville ; Ramzay, découragé, capitule le 19 septembre, alors que Lévis n’était plus qu’à une journée de Québec. Les Anglais pénètrent dans la ville, qu’ils trouvent en ruines : ils font prêter serment de fidélité aux habitans, auxquels une proclamation de Monkton garantit la possession de leurs biens et l’exercice de la religion catholique ; les soldats prisonniers, ainsi qu’un certain nombre d’habitans, sont renvoyés en France. Murray, nommé gouverneur de Québec, y installe une garnison d’environ huit mille hommes. Pour les derniers Français du Canada, la lutte n’était plus possible ; il eût fallu que des renforts arrivassent de France, ou tout au moins que les Anglais fussent coupés de la métropole ; Lévis, comme nous l’avons dit plus haut, ne put que sauver l’honneur et briser son épée, le jour de la capitulation finale, celle de Montréal. Ce sent, on ne saurait trop le répéter, les troupes venues d’Angleterre qui ont arraché le Canada à la France, Il faut faire, dans leur succès, la part très large des circonstances favorables : d’abord, une navigation extraordinairement facile sur le Saint-Laurent, ensuite l’énervement et la maladie même de Wolfe, qui déterminèrent le général à une hardiesse presque folle puis, au jour de la bataille, la méprise des sentinelles de l’Anse à Foulon, enfin la mort de Montcalm, à un moment où il n’eût pas été trop tard encore pour craindre de sa part une prompte revanche. Mais on doit noter aussi, à leur éloge, l’exacte discipline des régimens au feu, l’entente parfaite entre les officiers de vaisseau et ceux des troupes, qui fut peut-être la raison déterminante de la victoire des plaines d’Abraham ; enfin, à la gloire de Wolfe, la maîtrise de soi-même et le jugement qui lui permirent, une fois sa résolution prise sous l’empire d’une émotion maladive, de ne rien laisser au hasard de ce qu’il pouvait raisonnablement lui enlever. La bravoure des Canadiens, leur amour pour leur pays ne font pas de doute, et se sont affirmés pendant cette guerre fatale, comme depuis le traité qui les a livrés à l’Angleterre ; mais, en face de leurs milices, trop peu renforcées par des soldats de France, les troupes anglaises régulières ne pouvaient manquer de triomphera la fin ; il ne suffit pas que les hommes les plus courageux du monde se rassemblent, pour constituer une armée et vaincre en bataille rangée ; longtemps après les Canadiens, mis comme eux en face des régimens de l’Angleterre, d’autres en ont fait la triste expérience ; et le moment ne paraît pas venu encore où, pour défendre l’habitant, on pourra se passer du soldat.

Une lettre de Montcalm à un ami, envoyée de Québec le 24 août 1759, décrit les événemens qui vont suivre avec une telle précision que l’on se demande si ce document n’aurait pas été remanié par un annotateur ; après la victoire anglaise en Canada, dit-il, les Américains vont chanter l’air de la liberté ; ils n’ont pas oublié les principes républicains de leurs ancêtres ; ils sont peu portes à la soumission ; l’Angleterre sera-telle capable d’envoyer à cette distance cent ou deux cent mille hommes, pour les maintenir ses sujets ? N’est-il pas à penser que des ennemis de l’Angleterre, en force, viendront en aide à ces insurgés ? — Et en effet, vingt-deux ans à peine après la chute du Canada, les États-Unis se constituaient, grâce au concours de la France ; les Canadiens, surveillés par les garnisons anglaises, ne bougèrent pas. Ils ont su, par contre, imposer au vainqueur le respect de leur langue et de leur religion, qui sont les deux élémens essentiels de leur nationalité ; ils se sont si bien multipliés, ils restent si fortement unis, que, dans le grand Dominion canadien d’aujourd’hui, malgré les efforts longtemps soutenus d’une émigration anglaise intense, ils sont devenus les collaborateurs indispensables des conquérans.

En face des ambitions de la puissante République voisine, les Canadiens français seront les derniers champions de la suprématie britannique dans une partie de l’Amérique du Nord ; car ils savent qu’ils seraient noyés dans l’Union Américaine, tandis que dans le Canada tel qu’il est, colonie en droit, république autonome en l’ait, un avenir indépendant leur appartient ; si, dans la crise du XVIIIe siècle, la semence française jetée là-bas faillit être étouffée, elle a depuis lancé vers le ciel de magnifiques rejetons. Sans récriminer contre des faits accomplis, sans rêver de retours impossibles et même peu désirables, on peut hardiment affirmer qu’il subsiste, là-bas, quelque chose de nous. Cent cinquante ans après la mort de Montcalm et de Wolfe, le Canada demeure une des réserves précieuses de la race française dans le monde.


HENRI LORIN.

  1. Québec, Dussault et Proulx, 1901.
  2. Westminster, Arch. Constable, 1904, avec une carte.
  3. Tome III, p. 188-189.