Les Derniers Stuarts, impressions et pensées d’une reine

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Les Derniers Stuarts, impressions et pensées d’une reine
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 481-508).
LES
DERNIERS STUARTS

I. History of Scotland, by John Hill Burton, 2e édit., 1873. — II. Burton’s Lives of the lords Lovat and Duncan Forbes, 1871. — III. Roxburghe club, The decline of the last Stuarts. Extracts from the dispatches of british envoys to the secretary of state, Londres 1843.

On oublie trop facilement que ce merveilleux édifice politique du royaume-uni d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande s’est élevé au milieu de la tourmente, et que les convulsions d’une guerre civile furent comme la fièvre inséparable de ce laborieux enfantement. Le XVIIIe siècle a été pour l’Angleterre une époque de transition analogue à celle que la France traverse, un de ces momens pleins de péril, où le passé répudié, l’avenir ébauché, semblent tout prêts à s’entre-choquer fatalement. L’Angleterre sut passer adroitement entre tous les écueils. Voulant la liberté, elle ne marchanda pas la force à la loi, créée par elle-même, sans s’inquiéter des inconvéniens inhérens à toute institution humaine. Le parlement devint la véritable expression du pays et de ses aspirations. Dans ce cadre, nous ne voyons se dessiner aucune figure puissante d’homme d’état ou de grand capitaine : on peut trouver même qu’il y règne une médiocrité générale ; mais les rouages de l’état s’affermissent, la représentation nationale fait son devoir, et de ce concert de médiocrités s’élève une sérieuse et sévère harmonie. Sachant ce qu’elle voulait, résolue à tout subir pour arriver à ses fins, l’Angleterre domina facilement les maladies passagères qui vinrent la troubler pendant son travail d’organisation. Longtemps les cendres du parti vaincu restèrent chaudes, et pendant près d’un demi-siècle les descendans de ceux qui avaient porté la cocarde blanche, insigne des Stuarts, évitèrent de rappeler des événemens où leurs ancêtres avaient souffert. Au fond de leurs cœurs murmurait encore l’écho d’une foi vague qui leur disait que la catastrophe n’était pas accomplie ; ils pensaient par momens que le proverbe gaélique avait raison : « le droit surmontera les rochers » (theid duthchas an aghaidt non crag).

Les générations passèrent, et l’apaisement se fit. Quand celui qui devint l’écrivain le plus populaire de l’Europe, Walter Scott, publia son livre de Waverley, ce fut une sorte de révélation. En peignant avec les couleurs les plus vives un passé évanoui, il montrait toute la distance qui en séparait le présent. Le mystère cessait, le danger s’était évanoui. Les souvenirs de colère n’étaient plus que de poétiques souvenirs ; les derniers efforts des Stuarts, leurs aventures romanesques, devinrent un champ fertile pour les historiens et les romanciers. Le gouvernement ouvrit ses archives, les particuliers suivirent son exemple. Les papiers de famille des Athol, des Forbes, des Marchmont, des Lockart, furent publiés successivement par des sociétés littéraires. Les rapports secrets des espions qui entouraient les Stuarts, tous les documens relatifs à la bataille de Culloden furent mis au jour. Il semble d’abord difficile de se retrouver au milieu de ces assertions contradictoires, de ces récits passionnés, trop souvent remplis de mensonges. La haine du faible contre le fort, la colère du pouvoir outragé par la révolte, méconnaissent trop souvent la vérité. Les documens écossais sont remplis d’accusations contre les Anglais, tandis que ceux-ci témoignent à leurs rivaux un mépris insultant. L’impartialité nous est devenue facile. Rien de plus douloureux que la destinée de ces familles exilées, innocentes des fautes du passé, qui en portent le poids et l’amertume. On serait tenté de croire, en voyant leur agonie, à l’injustice de la Providence ; mais en toute chose sachons ce qui est vrai. Il ne sert pas de se voiler l’esprit pour ne pas voir la réalité, car cela ne l’empêche pas d’être. Nous n’admettons plus les victimes expiatoires destinées à souffrir et à périr, nous demandons aux hommes quelle était leur valeur, quelle fut leur volonté ; notre absolution est pour ceux qui ont courageusement supporté le poids du jour et n’ont pas plié sous le poids des grands devoirs et des lourdes destinées.


I

L’hérédité naturelle, celle du corps et de l’âme, établit une solidarité entre chaque individu et ses ancêtres. Parmi les Stuarts, cette hérédité est frappante ; les mêmes qualités, les mêmes défauts se retrouvent chez tous. Ils possèdent le charme séduisant et la dignité royale ; mais ils ont aussi l’opiniâtreté, la dissimulation, le penchant au favoritisme, la rancune, d’étranges défaillances du sens moral. La trace de tous ces défauts se découvre déjà dans Marie Stuart et dans Charles Ier. Ce sont des caractères chatoyans, pleins de grâce et de vice ; leur conscience semble fascinée par l’idée de leur droit sans qu’aucun devoir précis y réponde. Punie cruellement, cette race singulière, tour à tour traitée par la fortune avec trop de rigueur et trop de faveur, a des retours de fortune inouïs. Une restauration produite par la volonté de la nation la ramène sur le trône ; mais, incapable de se plier aux conditions qui avaient motivé ce retour, incapable même de les comprendre, elle passe vite à l’état de ces dynasties fantômes qui ne semblent plus bonnes qu’à hanter, comme les revenans de la croyance populaire, les palais qu’elles ont autrefois habités.

Lord Mahon, l’un des historiens anglais qui ont le plus étudié ce difficile sujet, regrette que Guillaume d’Orange, remplaçant Jacques II sur le trône d’Angleterre, n’ait pas été forcé d’adopter le fils du roi proscrit. Il oublie que la passion contemporaine avait créé une fable, celle de la stérilité de la reine, épouse de Jacques, et contestait la légitimité de l’enfant. Bien peu doutaient qu’il n’eût été clandestinement introduit au fond de l’alcôve royale ; la calomnie s’était généralement accréditée, et elle facilita beaucoup l’établissement de la nouvelle dynastie. Dans une révolution, la vérité n’est jamais d’un côté si absolue, si lumineuse, que le public entier puisse la reconnaître certainement : il n’a le plus souvent à choisir qu’entre des crépuscules.

Les études attentives de la critique moderne n’ont rien enlevé à ce qu’a de profondément respectable le caractère de la reine Marie de Modène. Appartenant à cette noble famille d’Esté, la plus ancienne des maisons royales après la maison de France, elle avait cette assurance de la foi qui est la force et aussi la faiblesse des derniers héritiers des vieilles souverainetés. Malgré son irréprochable conduite, elle n’avait pas su se faire aimer en Angleterre. Son catholicisme ardent l’isolait au milieu de sa cour. Sa dignité froide, un peu hautaine, éloignait ceux qu’aurait charmés sa beauté. Jusqu’à la naissance de son fils, elle avait paru plus occupée du ciel que de la terre. Elle parlait de conversion aux puritains qui lui demandaient grâce, et avait le droit de parler de conviction, car elle se montrait sévère en son détachement des choses de ce monde. Dans l’exil de Saint-Germain, cette nature se transforma ; elle resta digne et réservée, tout en se montrant encore pleine de douceur et de charité. La cour de France la voyait rarement ; lorsque les circonstances l’appelaient à y paraître, le roi Louis XIV lui témoignait des respects affectueux que n’effleura jamais un soupçon de galanterie. Dans sa manière de tenir une cour, elle lui rappelait sa mère Anne d’Autriche. Vraiment reine, elle inspirait une secrète envie à Mme de Maintenon. A travers toutes les formes de l’éloge, les lettres de la parvenue contiennent une pointe d’aigreur contre l’infortunée à laquelle elle enviait d’être reine, bien que détrônée.

La destinée n’eut pour Marie qu’une seule consolation : il lui naquit une fille, réponse à toutes les calomnies qui avaient entouré le berceau de son fils. Son existence était d’une monotonie désespérante. La plus rigoureuse étiquette se maintenait à cette petite cour, remplie d’intrigans et d’indigens. Jacques II touchait les écrouelles, se nommait encore roi d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et de France, sans que les insinuations du véritable roi de France, son bienfaiteur, réussissent à lui faire abandonner l’insolence de ce dernier titre. Il eut toujours foi dans une restauration. Tant que vécut Louvois, cette folle pensée n’égara que la petite coterie qui entourait le roi exilé ; mais, après la mort du grand homme d’état, Louis XIV céda aux instances du parti de Saint-Germain : déplorable entreprise dont l’issue était écrite d’avance ! Avant le départ de l’expédition, Jacques lança une proclamation qui agit aussi efficacement pour la cause de Guillaume d’Orange qu’auraient pu le faire la meilleure flotte, la plus puissante armée.

Le roi légitime déclarait qu’il n’avait commis aucune faute. Toutes les accusations portées contre lui étaient des calomnies de méchans, acceptées par les hommes faibles. Il s’étendait longuement sur ses droits héréditaires ; toute atteinte à ces droits était prononcée criminelle. Il ne donnait aucune promesse de laisser aux dissidens la liberté de leur culte. Au lieu d’offrir à son peuple des gages de clémence, il publiait une longue liste de proscriptions, menaçant des peines les plus sévères tous ceux qui ne se déclareraient pas immédiatement en sa faveur. Les marins anglais conservaient beaucoup de sympathies à leur ancien chef, le duc d’York, devenu Jacques II, plusieurs des amiraux appelés à commander la flotte étaient pleins de défiance envers le nouveau gouvernement ; mais, dès que la déclaration de Jacques II fut connue, elle mit fin à toute hésitation de leur part, ils se préparèrent au combat avec l’intention de vaincre ou de mourir. Malgré l’incontestable bravoure de la flotte française, Jacques put voir au combat de La Hogue les vaisseaux incendiés qui portaient ses troupes sauter en l’air ou se laisser échouer dans les ports.

Ce malheur, à tant d’égards mérité, n’ébranla pas la générosité de Louis XIV. Après sa défaite, Jacques rentra à Saint-Germain et y vécut encore neuf années de la vie d’un saint personnage. Il avait toujours souhaité mourir un vendredi ; ce vœu-là fut exaucé. Le vendredi 16 septembre 1701, il s’éteignit doucement, recommandant au roi de France sa femme et son fils, adressant un message de prière et d’adieu à la princesse Anne, sa fille hérétique et rebelle. Guillaume d’Orange mourut un an après son beau-père. La nature semblait avoir voulu montrer en ces deux hommes les contrastes où elle se complaît. Jacques fut l’homme du devoir convenu, Guillaume fut surtout l’homme du devoir réfléchi. Cette vaste tête politique ne dominait pas seulement en Hollande et en Angleterre, elle dominait en Europe. Dans sa première jeunesse, il avait résisté aux séductions de son oncle Charles II, aux avances de Louis XIV, qui voulait lui donner une de ses filles naturelles, et lui fit parvenir des offres brillantes. Jamais il ne cessa de se considérer lui-même comme le chef du parti protestant en Europe. Cette mission, qu’il avait reçue en héritage de son aïeul Guillaume le Taciturne, il y resta fidèle toute sa vie. On peut dire que cette œuvre capitale, l’établissement définitif de l’équilibre moderne de l’Europe, fondé par la paix de Munster, consolidé par celle d’Utrecht, n’a été ébranlée que par les récens événemens qui ont mis en question les résultats de l’histoire acquis depuis trois siècles.

La veuve de Jacques se retira au couvent de Chaillot, où les exercices de piété et les œuvres de charité remplirent son existence. Elle espérait marier sa fille, l’enfant née dans l’exil, au duc de Berry, le plus jeune des petits-fils de Louis XIV. La princesse ne déplaisait pas au roi ; mais la secrète jalousie de Mme de Maintenon, les désirs de la duchesse de Bourgogne, firent échouer ce projet. Pour son malheur, le duc de Berry épousa la fille du duc d’Orléans, plus tard régent de France. A l’âge de vingt ans, la jeune princesse d’Angleterre prit la petite vérole et succomba sans avoir été mariée. Enfin la mort de Louis XIV priva la reine de son unique soutien. Elle ne cessa cependant de connaître et de partager toutes les espérances, toutes les déceptions de son parti. Sa triste vie finit le 7 mai 1718 après une maladie de dix ou douze jours. « Sa vie, depuis qu’elle fut en France à la fin de 1688, dit Saint-Simon, n’a été qu’une suite de malheurs qu’elle a héroïquement portés jusqu’à la fin, dans l’oblation à Dieu, le détachement, la pénitence, les prières et les bonnes œuvres continuelles, et toutes les vertus qui consomment les saints ; parmi la plus grande sensibilité naturelle, beaucoup d’esprit et de hauteur naturelle qu’elle sut captiver étroitement et humilier constamment, avec le plus grand air du monde, le plus majestueux, le plus imposant, avec cela doux et modeste. Sa mort fut aussi sainte qu’avait été sa vie. Sur les 600,000 livres que le roi lui donnait par an, elle s’épargnait tout pour faire subsister les pauvres Anglais dont Saint-Germain était rempli. Son corps fut porté le surlendemain aux filles de Sainte-Marie de Chaillot. » Sa fille l’y avait précédée. La révolution a fait disparaître leurs tombes, sans qu’il en reste aucune trace. Le tombeau de Jacques II est à Saint-Germain, où la reine Victoria est allée le visiter pendant son séjour à Paris en 1855.


II

A la mort de Jacques II, Louis XIV avait immédiatement reconnu son fils roi de Grande-Bretagne et d’Irlande. Le jeune prétendant servit de bonne heure dans les armées françaises ; il s’y montra convenable, sans déployer de grands talens. Les princes français le trouvaient prodigieusement ennuyeux et taciturne, et le traitaient assez cavalièrement. Une des stipulations de la paix d’Utrecht fut l’expulsion du prétendant, qui prit alors le nom de chevalier de Saint-George, et alla porter à Bar en Lorraine ses prétentions et ses espérances.

Les chances de la restauration étaient encore considérables. La reine Anne d’Angleterre, cette fille de Jacques, à laquelle le roi expirant adressait un dernier message, avait vu mourir successivement ses onze enfans, sur lesquels semblait peser une sorte de malédiction. L’héritière que le parlement de la Grande-Bretagne lui avait désignée était la princesse Sophie, électrice de Hanovre, nièce du roi Charles Ier par sa mère, Elisabeth Stuart. Anne la détestait. Jamais elle ne voulut la recevoir, ni elle, ni son fils, le prince George ; jamais elle ne voulut leur permettre de venir en Angleterre. Une sorte d’instinct lui faisait préférer le frère proscrit qu’elle n’osait reconnaître, mais vers lequel une affection confuse la poussait.

Pendant la session du parlement britannique de 1713, la chambre des lords voulut exiger du duc de Lorraine l’expulsion du prétendant. Ce fut le ministre de la reine, lord Bolingbroke, qui traîna l’affaire en longueur, et qui fit secrètement insinuer au duc de Lorraine comment il serait possible d’éluder cette exigence. Lord Bolingbroke était en rapports constans avec le chevalier de Saint-George. Il lui conseillait, avant tout, d’imiter l’exemple de Henri IV, de changer de religion pour recouvrer sa couronne. La réponse du prince fut noble et digne. Il refusa de charger sa conscience d’une apostasie ; mais il promit de respecter les libertés religieuses de ses sujets ; il finissait en disant que sa fermeté devait être le gage de sa sincérité. Les partisans de la succession protestant, reconnaissant le danger, redoublèrent d’efforts. Par un revirement soudain, lord Bolingbroke fut disgracié. Cet esprit subtil, élégant, ce brillant orateur, manquait absolument de sens moral. Il avait cependant le courage de ses vices. A force de tout analyser, ces caractères-là ne savent rien créer. Tout était disposé, rien n’était achevé pour l’accomplissement de son dessein. La reine Anne voulait attendre encore ; la mort la devança, une attaque d’apoplexie l’enleva subitement. L’électrice Sophie était morte peu de mois avant elle. La proposition de proclamer Jacques III à l’un des carrefours de Londres fut écartée, les jacobites se trouvant numériquement trop faibles, et Bolingbroke s’écria douloureusement : « La meilleure cause de l’Europe est perdue par manque de résolution. »

La facilité avec laquelle s’accomplit l’avènement de la maison de Hanovre étonna même ses partisans les plus dévoués. Seize princes et princesses possédaient des droits au trône de la Grande-Bretagne plus légitimes que ne l’étaient ceux de l’électeur ; mais plusieurs d’entre eux étaient revenus à l’église catholique romaine, et le parlement, en désignant George, avait créé la fiction que ce personnage représentait le principe de la révolution de 1688, c’est-à-dire la liberté religieuse et politique.

C’était cependant un bourgeois mesquin, entiché de sa principauté allemande, ignorant les lois, les coutumes anglaises, ne parlant pas même la langue du pays sur lequel il allait régner. Il s’était débarrassé de son épouse, la belle et malheureuse Sophie-Dorothée de Brunswick, et il arrivait avec un cortège de maîtresses laides et vulgaires. L’une d’elles, insultée par la populace de Londres, cria en méchant anglais : « Je suis venue ici pour votre bien ! » — « Pour avoir nos biens, » riposta la foule. Le 20 octobre 1714, George Ier fut couronné roi de la Grande-Bretagne et d’Irlande. Bolingbroke assista au couronnement, et l’ambassadeur de France écrivait à son cabinet : « Milord Bolingbroke est pénétré de douleur. Il m’a assuré que les mesures étaient si bien prises qu’en six semaines de temps on aurait mis les choses en tel état qu’il n’y aurait eu rien à craindre de ce qui vient d’arriver. »

Cependant ni le prétendant ni son protecteur, le roi de France, ne renonçaient à leurs espérances. En pleine paix avec l’Angleterre, Louis XIV fournit des armes et des vaisseaux de transport pour 10,000 hommes. Il donna deux lettres de change de 300,000 livres pour être envoyées en Ecosse, et par des ordres au porteur, signés de Torcy et de Pontchartrain, il mit à la disposition du prince tous les commissaires de marine. Après bien des conférences, il fut arrêté que la descente aurait lieu au mois de septembre 1715 sur une petite île voisine de Newcastle. Les jacobites, c’était le nom que l’on donnait aux partisans du prince, cédant à la présomption trop ordinaire aux séditieux, se soulevèrent avant le temps dans une partie de l’Ecosse et de l’Angleterre, et proclamèrent Jacques III.

Le chevalier de Saint-George ne pouvait plus sans déshonneur garder sa retraite en Lorraine ; mais au premier mouvement qu’il fit, l’ambassadeur d’Angleterre, lord Stair, somma le roi de France de lui interdire le passage, conformément au traité d’Utrecht. En même temps l’amiral Byng réclamait les bâtimens armés pour les rebelles. Les navires furent confisqués au profit de la France, qui fit encore quelques démarches peu sérieuses pour essayer d’arrêter le prétendant. En deux endroits, des assassins, probablement soudoyés par le gouvernement anglais, avaient été postés sur sa route. Le chevalier dut la vie à la présence d’esprit de la maîtresse de poste de Nonancourt. En le faisant passer par des routes détournées, cette courageuse femme le garantit des embûches qui l’attendaient à divers endroits du chemin.

Le plus dangereux ennemi du prétendant, ce fut lui-même. Arrivé à Saint-Malo, il commit une faute irréparable. Au lieu de s’embarquer, il envoya le duc d’Ormond à sa place essayer les dispositions du pays. Il promena lentement ses incertitudes sur 200 lieues de rivage français, tandis que de l’autre côté de la Manche on s’égorgeait pour lui. A la fin, il se décida à partir de Dunkerque, et descendit le 2 janvier 1716 à Peterhead en Ecosse.

La triste grève de Peterhead, devenue aujourd’hui le rendez-vous de ceux qui s’embarquent pour les navigations boréales, a déjà les aspects mélancoliques, les lignes fuyantes, la verdure sombre des rivages polaires. Le prétendant, en touchant cette baie funèbre, put croire descendre chez les morts. L’aspect de la patrie lui dit peu de chose : rien ne put l’élever au-dessus de son naturel étroit et défiant. Après des semaines perdues en vaines parades, et lorsque la nécessité d’agir ne put être éludée, il se rembarqua brusquement sans avoir combattu, sans même avoir vu l’ennemi. Arrivé trop tard, reparti trop vite, le prétendant laissa deux fois douter s’il avait cédé à ses propres craintes ou à l’empire de ses favoris, espèce d’hommes qui ne se croient jamais flatteurs plus habiles que lorsqu’ils conseillent des lâchetés.

Le 22 février 1716, il descendit à Gravelines. N’osant reparaître en Lorraine, il se glissa furtivement en France ; il semblait vouloir cacher au monde un front humilié. Une nature si commune n’était pas capable de comprendre la dignité que le malheur ajoute aux grandes âmes. Louis XIV n’était plus. Le duc d’Orléans, régent pendant la minorité de Louis XV, devait se décider entre l’alliance de l’Espagne ou celle de l’Angleterre. Le souvenir des affronts qu’il avait reçus en Espagne, l’influence de Dubois, l’entraînèrent vers la Grande-Bretagne malgré les supplications du parti de Saint-Germain. Le prétendant n’avait plus rien à espérer. Reçu à Paris avec une hauteur humiliante, il partit pour Avignon, d’où il gagna Rome. A son passage à Turin, il eut une entrevue avec son cousin le duc de Savoie, alors roi de Sicile ; mais il n’en reçut que de vaines promesses. A Rome, le pape lui remit 20,000 écus. « Hors de là, dit Saint-Simon, il ne reçut rien que des honneurs et des complimens. » Une dernière hallucination le porta vers l’Espagne. Il y fut bien reçu par Philippe V et par la reine Elisabeth Farnèse ; on lui donna une petite armée de 6,000 hommes, qu’on plaça sous les ordres du duc d’Ormond.

En secourant le prétendant, l’Espagne voulait se venger de l’alliance anglo-française. Un intrigant, comme il s’en trouve toujours sur les pas des princes dépossédés, vint promettre l’appui de la flotte anglaise, qui croisait sur les côtes d’Espagne. Il est certain que l’amiral Byng, qui la commandait, reçut des propositions. S’il ne les accepta pas, il ne les dénonça pas non plus. Cette circonstance peut avoir eu une influence funeste sur le procès qui lui fut intenté après son échec de Port-Mahon et sur sa condamnation en 1757. Aux époques de troubles civils, le doute et l’hésitation se rencontrent plus fréquemment que la fermeté des convictions et des principes. Cependant la flotte espagnole, qui portait l’armée du prétendant, rencontra une effroyable tempête près du cap Finistère ; elle fut obligée de rentrer dans les ports. Ainsi chaque lueur d’espérance était suivie d’amères déceptions.

Pendant que le prince se trouvait en Espagne, un mariage avait été négocié pour lui. Ses amis lui choisirent Marie-Clémentine Sobieska, petite-fille de Jean Sobieski, le libérateur de Vienne. La mère de la jeune princesse était sœur de l’impératrice, épouse de Léopold Ier. Sa famille était retirée en Silésie, et elle passait pour être l’héritière d’une grande fortune. Dès que la cour d’Angleterre eut vent de ce projet, elle s’en émut et demanda le secours du cabinet de Vienne. Malgré les liens de parenté, la princesse, se rendant à Rome, fut arrêtée à Inspruck, conduite dans un couvent, où elle resta étroitement gardée pendant plusieurs semaines. Les prières, les réclamations qu’elle adressa à sa tante restèrent sans réponse. Le dévoûment d’un serviteur fidèle sut la délivrer à l’aide d’un déguisement. A travers les neiges du mois de décembre, elle traversa à cheval les défilés du Tyrol, et atteignit enfin Bologne, où son mariage fut célébré par procuration. Le prince l’y rejoignit plus tard, et tous deux se dirigèrent vers Rome pour y mener une vie auprès de laquelle l’existence la plus humble eût été digne d’envie.

Rome était alors le plus étrange des tombeaux. Cette petite coterie d’exilés portait d’ailleurs en son sein toutes les rivalités, toutes les prétentions qui remplissent les cours les plus brillantes. Les émigrés venaient y apporter leurs regrets, leurs espérances, leurs dénonciations. Le favoritisme, toujours funeste aux Stuarts, écartait les sommités du parti jacobite. Lord Bolingbroke, qu’il était si important de ménager, fut accusé de trahison. Il avait accepté le titre de secrétaire d’état ; il s’en démit bruyamment, se plaignant d’une ingratitude qu’il ne croyait pas mériter.

L’un des membres les plus distingués de l’épiscopat anglais, Atterbury, évêque de Rochester, qui, à la mort de la reine Anne, avait voulu proclamer Jacques et souffrait pour lui les peines de l’exil, fut écarté, humilié ; il mourut à Avignon, non sans des reproches amers. Enfin la vieille princesse des Ursins, qui, après avoir gouverné l’Espagne sous la première femme de Philippe V et en avoir été chassée, s’était retirée à Rome, achevait de tout brouiller. Il ne fut pas difficile de séparer les deux époux. Devant l’influence croissante des favoris et des favorites, Clémentine se retira dans un couvent où elle acheva sa vie désolée. Une année avant de mourir, elle écrivait à l’une de ses parentes : « Lassé et malheureuse, je succombe sous le poids. » Elle n’avait que trente-trois ans.

Jacques, lui, vécut de longues années. Il fut de tous les princes de sa maison celui qui atteignit la vieillesse la plus avancée ; il mourut en 1766 à l’âge de soixante-dix-huit ans. Irascible, mesquin, égoïste, il ne sut jamais dominer les circonstances ni en profiter. Il découragea tous ses partisans en voulant rester inébranlable dans un principe idéal qui n’avait plus d’application, et qui, pour comble de malheur, ne sut créer chez lui ni le courage ni la vertu.


III

Il est rare qu’une grande cause ait le succès de mode auquel l’absurde et le faux arrivent souvent, si elle n’est représentée par quelque personnalité sympathique. Le médiocre chevalier de Saint-George eût enterré sans honneur la vieille dynastie pour laquelle tant d’âmes dévouées avaient souffert. Grâce à son fils, ces nobles victimes eurent dans l’histoire et la légende une vie et une voix. Charles-Edouard, né le 30 décembre 1720, était à tous égards l’inverse de son père. Beau et bien fait, d’une taille élancée, il excellait à tous les exercices du corps. Chasseur intrépide, marcheur infatigable, il semblait né pour les entreprises hasardeuses. Son abord était saisissant. Au lieu de porter une perruque, selon la mode du temps, il laissait flotter librement ses beaux cheveux bouclés. Dans sa jeunesse, la noblesse de son maintien, la grâce de ses manières, lui donnaient un charme inexprimable. Il possédait encore le talent, si rare dans sa caste, d’adapter sa conversation aux goûts et aux intérêts de ses interlocuteurs. Tous ces dons n’avaient malheureusement pas été cultivés par une éducation solide. Son gouverneur, sir Thomas Sheridan, appartenait à une famille distinguée d’Irlandais poussant leurs croyances catholiques jusqu’au fanatisme le plus exalté. On serait tenté d’accuser ce digne homme de trahison, si sa vie entière n’avait été un modèle de dévoûment. Il laissa son élève dans la plus complète ignorance, ne lui enseignant ni la législation, ni l’histoire de sa patrie, faisant toujours rayonner devant ses yeux la théorie absolue du droit divin. Le prince apprit de lui que les services les plus éminens, les dangers affrontés, l’abnégation la plus entière, n’étaient que des sentimens rigoureusement dus à sa personne. Entretenant toujours des espérances téméraires, il admettait que chaque sujet doit à son prince le sacrifice de sa vie. Il avait lui-même le mépris du danger, une fermeté rare qui dégénéra trop souvent en obstination. Il poussait le point d’honneur jusqu’à la folie. Un jour de bataille en Ecosse, il ne voulut pas tirer parti des avantages que lui offrait le terrain, trouvant plus chevaleresque de se mesurer avec l’ennemi à conditions égales. Il perdit la bataille. Cette sorte d’orgueil exaspéré dicta sa conduite absurde et provoquante après la paix d’Aix-la-Chapelle. En d’autres circonstances, sa générosité mérita tous les éloges. Envers les prisonniers, il usait d’une clémence admirable, ne voulant jamais appliquer la loi du talion à ceux même qui avaient attenté à sa vie. Lorsque sa tête fut mise à prix, il déclara toujours qu’en aucun cas il ne pourrait être permis de faire du mal à l’électeur de Hanovre.

Charles-Edouard était sincèrement catholique, sans la bigoterie de son père et de son grand-père. Il tenait à la bénédiction de son père plus qu’à celle du pape. Un jour de Pentecôte, il écrivait : « J’ai fait mes dévotions, je me suis recommandé particulièrement à la sainte Vierge pour me guider, pour me conserver toujours les mêmes sentimens, qui sont de souffrir plutôt que de manquer à mon devoir. » Tandis que son père écrivait avec une élégance et une pureté remarquables, Charles-Edouard écrivait mal, difficilement. Tout ce qu’il dictait était confus et embrouillé. Son orthographe est curieuse : cooto de chas signifie sous sa plume « couteau de chasse. » En anglais, il ne sait même épeler le nom de son père James, qu’il travestit en Gems. L’épée, dont il se servait si bien, s’appelle chez lui sort au lieu de sword. Il aurait appris avec facilité ; mais le plus vulgaire enfant avait été, en fait d’éducation, favorisé auprès de lui.

Il servit de bonne heure dans l’armée espagnole, au siège de Gaëte, fier de se montrer digne fils des Stuarts et des Sobieski. Peut-être était-il plutôt soldat que général. Cependant plus d’une fois pendant la guerre d’Ecosse il fit preuve d’un coup d’œil juste, qui lui faisait entrevoir mieux que personne l’issue d’une manœuvre ou d’un mouvement stratégique. Toutes ces qualités brillantes jetèrent un grand éclat sur sa jeunesse ; plus tard l’orgueil et la douleur changèrent en obstination la fermeté et la noblesse de son caractère. Alors, dans ses saillies de colère, son langage devenait absurde. « Je vous ordonne, écrivait-il, d’exécuter mes ordres ou de ne jamais revenir, » sans réfléchir à tout ce que la dernière alternative pouvait amener de résultats fâcheux. Craignant toujours qu’on ne songeât à lui manquer parce que sa cause était malheureuse, il n’écoutait que son indignation, aimant mieux souffrir que de supporter le sacrifice de ce qu’il regardait comme sa dignité.

Après le siège de Gaëte, il s’ennuya de son inaction ; il avait vingt-quatre ans. Quelques partisans étaient venus lui parler vaguement d’une expédition en Ecosse : il se décida à tenter l’aventure. La pusillanimité, la jalousie de son père le retenaient. Il parvint cependant à les vaincre, et le 9 janvier 1744 il quitta Rome. Pour dérouter les espions, il affecta d’aller chasser à Subiaco, tourna brusquement vers le nord et atteignit Savone. Un petit navire l’y attendait. Il esquiva une escadre anglaise, débarqua heureusement à Antibes, d’où il courut à cheval jusqu’à Paris, qu’il atteignit le 20 janvier. Il croyait être reçu à bras ouverts ; il ne put même parvenir à faire sa cour à Louis XV. De tous les ministres du roi, le cardinal de Tencin fut le seul qui lui montra des égards. Quelques émigrés, chefs ou membres de son parti, vinrent se grouper autour de lui. Mécontens de la position qu’on lui faisait à Paris, ils l’engagèrent à s’éloigner. Il gagna Gravelines, dans le plus strict incognito, sous le nom de chevalier Douglas.

Plusieurs lettres écrites à son père durant cette période de retraite intéressent par leur naturel. « Je me trouve dans une situation très particulière. Personne ne sait qui je suis, on ne sait ce que je suis devenu. Je dois dire que la contrainte est grande. Souvent je suis obligé de ne pas quitter ma chambre, de crainte d’être reconnu. Vous ririez de bon cœur en me voyant moi-même acheter mon poisson, marchandant un sou ou deux. Tous les jours, j’ai à répondre à de gros paquets de lettres. J’en reçus une hier qui me coûta à répondre sept heures et demie. » — « Il faut une grande dose de patience, écrivait-il encore, pour supporter les mauvais traitemens de la cour de France et les tracasseries de nos amis. Ni envers la cour ni envers nos amis la patience ne me manque. Il n’y a pas d’autre parti à prendre. » — Un autre jour : « Quoique je souffre, je ne le regretterai pas le moins du monde, si cela peut servir mon grand projet. Si c’était nécessaire, je me mettrais dans un tonneau comme Diogène. » Le moment semblait propice pour tenter une entreprise. L’Europe était en feu. Les troupes anglaises se trouvaient sur le continent ; leur victoire à Dettingen précédait une retraite ; la France préparait une entreprise navale. Charles-Edouard alla rejoindre la flotte française, commandée par l’amiral Roquefeuille, et s’embarqua sur le même navire que le maréchal de Saxe ; mais une flotte anglaise plus nombreuse, commandée par l’amiral Norris, vint se présenter devant Roquefeuille. Celui-ci se retira, Norris voulut la poursuivre ; une tempête dispersa les deux escadres en faisant beaucoup plus de mal aux Français qu’aux ennemis.

L’expédition navale abandonnée, Charles-Edouard retourna à Gravelines. Il y avait convoqué les chefs jacobites, et leur proposa d’abord de prendre du service dans l’armée française. Keith, lord-maréchal d’Ecosse, plus tard l’un des amis les plus intimes de Frédéric II de Prusse, s’opposa à ce projet, qu’il trouvait impolitique, et qui fut abandonné. Le prince alors prit hardiment son parti. Il demanda à tous les chefs présens de s’embarquer avec lui, de faire une descente en Ecosse, d’appeler à eux leurs partisans et d’opérer un soulèvement. Ce projet avait plus de chances de succès que celui qui fut tenté l’année suivante. Ce fut encore le lord-maréchal qui s’y opposa et entraîna les autres gentilshommes. Charles-Edouard en conçut contre lui une aversion profonde, qui ne s’effaça plus.

Depuis l’échec de la flotte, le gouvernement français ne cessait de promettre, sans jamais rien faire. D’Ecosse, on faisait savoir qu’une entreprise n’était pas possible sans un secours auxiliaire d’au moins 6,000 hommes et sans un subside de 30,000 louis d’or. Ce message, qui aurait dû ôter tout espoir, atteignit Charles-Edouard au château de Navarre, près d’Évreux, jadis retraite chérie de son aïeul Henri IV, et qui alors appartenait au jeune duc de Bouillon ; celui-ci témoignait à l’exilé une touchante amitié. Loin d’ajourner ses espérances comme on le lui conseillait, Charles-Edouard se décida pour un brusque départ. Il écrivit à son père une lettre d’adieux, voulant, disait-il, vaincre ou mourir. Il ne donna pas connaissance de ses projets à Louis XV ; mais il en écrivit au roi et à la reine d’Espagne. On était aux jours les plus longs de l’année. Charles-Edouard partit du château de Navarre la nuit, gagna la Loire et atteignit Nantes, où l’attendaient les deux petits navires qu’il avait frétés, la Doutelle et l’Elisabeth.

Ce fut sur la Doutelle qu’il s’embarqua à Saint-Nazaire le 8 juillet 1745, faisant voile vers l’Ecosse, et suivi du second navire. Le troisième jour de la traversée, une frégate anglaise leur donna la chasse. Le navire l’Elisabeth, qui portait les armes et quelques petites pièces de canon, accepta le combat, reçut de considérables avaries, et fut obligé de rebrousser chemin. Le prince voulut se mêler à la lutte ; mais le commandant Walsh s’y opposa, réussit à s’esquiver, et mouilla heureusement dans un petit port de l’archipel des Hébrides.

Charles-Edouard touchait enfin cette terre d’Ecosse, berceau de sa maison, où il avait espéré trouver un accueil enthousiaste. Des jacobites vinrent en effet le rejoindre, mais pour lui déclarer que son entreprise touchait à la démence. Il fut étonné, indigné, et songea un moment à repartir. Seul, son ancien gouverneur, Sheridan, l’engagea à poursuivre. Ces conseils, tout-puissans sur son esprit, conformes d’ailleurs à ses propres sentimens, l’emportèrent sur toute opposition ; il quitta les îles, et débarqua sur le continent d’Ecosse, à Loch Nanuagh. La plage où abordait Charles-Edouard appartenait à la partie la moins civilisée du pays dont il se croyait souverain légitime. Mœurs, langage, costume, tout était à part dans cette population, qui n’avait plus d’analogue en Europe. Divisée en quarante tribus ou clans, elle ne dépassa jamais 100,000 âmes, formant ainsi la douzième partie de toute la population écossaise. La vieille vie celtique primitive se continuait encore chez ces tribus, refoulées aux extrémités des terres habitables, et que n’avait pas atteintes l’influence, partout si profonde, de l’empire romain.

Chacun de ces clans composait une seule famille ; tous les membres portaient le même nom, occupaient une partie distincte du pays, sans qu’entre eux il existât des contrats ni des stipulations. Les volontaires, qui de temps en temps venaient grossir leurs rangs, prenaient le nom du clan, devaient accepter son genre de vie. Le clan était gouverné par un chef qu’on appelait « la tête de la famille » (kean kinnhe). Au-dessous du chef se trouvaient ses lieutenans, les cadets de sa famille. Il y avait encore les gentilshommes (doaine-uailse), descendans des chefs passés ou parens des chefs présens, puis le peuple. Ce n’était pas une race d’hommes paisibles. La tradition leur apprenait que jadis les terres des plaines, lowlands, plus riches et plus fertiles, leur avaient appartenu : ils en prenaient le droit d’aller y chercher leur butin. De là une lutte continuelle contre ces voisins qui les avaient poussés dans la montagne, une aversion profonde contre les lois du gouvernement, auquel ils n’étaient soumis que nominalement. Autant d’hommes adultes, autant d’hommes armés, professant le mépris de la vie sédentaire. Des rivalités, des querelles fréquentes éclataient entre eux ; elles entretenaient les habitudes guerrières en les forçant à se tenir sur un qui-vive perpétuel, pour prévenir ou pour repousser les attaques auxquelles ils étaient exposés.

Telle était la situation du pays au moment de l’arrivée du prince, au mois de juillet 1745. Sur cette terre encore à moitié sauvage, la nouvelle de son arrivée causa une sorte de stupeur. Des chefs de clans vinrent le trouver, mais pour lui représenter de nouveau l’imprudence de son entreprise et les dangers qui l’attendaient. Il les écouta, n’accepta aucune de leurs objections, se déclarant prêt à jouer sa vie. Le trouvant inébranlable, ses fidèles finirent par se soumettre. Le premier qui promit de marcher fut père d’un maréchal de France, il s’appelait Mac-Donald. Son éducation l’élevait au-dessus de ses pairs. Destiné à devenir prêtre, il s’était formé au collège de Saint-Omer, y avait appris le latin, le français, l’anglais, sans oublier son idiome gaélique que le prince ne parlait pas. Mac-Donald devint son interprète, son secrétaire, se rendit indispensable. Sept chefs, qu’on appela « les sept hommes de Moidart, » du nom d’une de leurs premières étapes, commencèrent sa périlleuse entreprise. Ils se hâtèrent d’envoyer des lettres à d’autres chefs. Tous ne répondirent pas à l’appel ; mais ceux qui arrivèrent et qui virent le prince subirent la fascination qu’il savait exercer. Les armes et le peu d’argent qu’il avait apportés furent déchargés et distribués à la petite troupe. Charles fit ses adieux à la Doutelle, remettant au commandant Walsh une lettre pour celui qu’il appelait le roi Jacques à Rome. Il promit à Walsh le titre de comte. « De braves gens viennent me rejoindre, écrivait-il, je m’y étais attendu. Comme je n’ai pas encore déployé mon étendard, je n’en saurais dire le nombre. Quoi qu’il arrive, nous gagnerons un immortel honneur en faisant ce que nous pouvons pour délivrer notre pays, pour ramener notre maître, ou en périssant les armes à la main. »

Malgré la difficulté des communications, le gouvernement établi ne pouvait ignorer longtemps de pareilles menées. On surveilla, on arrêta plusieurs jacobites, en particulier l’un des plus importans, le duc de Perth ; mais il réussit à s’évader et à rejoindre le prétendant. Ces mesures hâtèrent l’explosion : avant le jour fixé par Charles-Edouard la guerre civile éclata.

Le succès couronna les premiers efforts des insurgés. Devant les attaques furieuses, devant les hurlemens sauvages des Écossais, les troupes régulières étaient saisies d’une sorte de panique et s’enfuyaient. Sir John Cope, qui commandait les forces anglaises le plus maladroitement du monde, ne sut pas arrêter les progrès du prétendant. L’armée écossaise, grossissant à vue d’œil, arriva devant Edimbourg ; une surprise habilement ménagée en ouvrit les portes, la citadelle seule resta au pouvoir des troupes du roi George. C’était là un succès moral plus considérable que la conquête en elle-même. La royauté de Jacques VIII y fut proclamée. Dans son palais de Holyrood, où le prince tint sa cour, il put croire à une restauration durable. Il donna des banquets et des fêtes pendant que la garnison de la citadelle lançait quelques boulets inoffensifs. La honteuse conduite des troupes régulières devant ses bandes lui faisait croire que l’armée refusait de se battre contre son roi légitime, et en fuyant devant lui le reconnaissait.

Malheureusement le succès mit la désunion entre les chefs. Les deux principaux, le duc de Perth et lord George Murray, se trouvaient en rivalité constante. Le duc appartenait à l’une des familles jacobites les plus fidèles. Jeune encore, il avait été emprisonné, exilé, gracié, puis emprisonné de nouveau pour la cause de la légitimité. Il était catholique et fort aimé de Charles. L’armée au contraire ne le tolérait qu’avec peine ; plusieurs fois on demanda au prince de lui ôter son commandement et d’éloigner de ses conseils tous les catholiques. Lord George Murray avait fait ses premières armes en 1715 ; il avait l’expérience que donnent les années, et n’avait pas perdu le courage et l’audace ; mais il ne savait ni faire manœuvrer ses troupes, ni dresser habilement un plan de campagne. Murray d’ailleurs était douloureusement frappé de l’ignorance du prince en ce qui concernait la constitution et les lois de son pays. Il s’en plaignait amèrement à Sheridan, qui se sentit blessé, devint son ennemi et indisposa Charles contre lui.

Un des conseils donnés au prétendant avait été de convoquer à Edimbourg un parlement écossais, de lui exposer la situation en demandant de l’argent et des hommes. Des difficultés matérielles firent abandonner ce projet. A mesure que les combattans quittaient leurs foyers, que l’armée des insurgés s’éloignait, l’autorité régulière reprenait le dessus, et ce parlement improvisé n’aurait rien représenté, n’aurait procuré ni hommes ni argent. On demandait au prince une déclaration publique en faveur de la réforme et contre le catholicisme. Il hésita, donna des réponses évasives, et se contenta de lancer deux proclamations, le 9 et le 10 octobre 1745. La première défendait à tout citoyen anglais ou écossais de siéger au « soi-disant parlement appelé par l’électeur de Hanovre à Westminster. » La seconde, longue et diffuse, révoquait l’acte d’union entre l’Ecosse et l’Angleterre, protestait contre l’usurpation de l’électeur de Hanovre, acceptait les dettes contractées pendant le règne des usurpateurs, tout en les nommant illégales et onéreuses. Le prétendant finissait par se défendre contre toute ingérence de la France ou de l’Espagne en son entreprise. « Tandis que l’armée entière de l’usurpateur est composée d’étrangers, de Hollandais, de Danois, de Hessois, de Suisses, lui, Charles, ne mène avec lui que les loyaux sujets de son père. »

Il fallait opter entre les deux partis, marcher en avant, ou se contenter de conserver les positions acquises. Le second avis était celui du duc de Perth. Lord George Murray prétendait que la rapidité pouvait seule amener les succès des mouvemens. Il l’emporta. L’armée écossaise, forte de 6,000 hommes, s’avança, rencontra l’ennemi près de Preston ou Gladsmuir, et le culbuta. Dans ce moment, quelques navires français apportèrent des armes, mais sans amener de troupes auxiliaires. Un sieur de Boyer, fils d’un procureur au parlement d’Aix, se faisant appeler marquis d’Éguilles, vint présenter une lettre de félicitations de Louis XV. Le prince le fit passer pour un ambassadeur accrédité près de lui, et le reçut en grande cérémonie ; il espérait faire croire que cette armée française, toujours espérée, arrivait enfin à son secours.

A Londres, la situation était des plus singulières. On n’aimait guère la famille de Hanovre, on ne connaissait plus les Stuarts. On attendait les événemens sans enthousiasme, sans colère, presque sans inquiétude. L’un des hommes marquans de l’époque, Horace Walpole, écrivait dans ce moment-là : « Aucun des deux rois ne vaut la peine de se dévouer pour lui. S’il existait un parti de la constitution, celui-là vaudrait la peine de sacrifier sa vie. » Le roi George était à Hanovre quand l’insurrection éclata. Il revint à Londres en toute hâte. Il affectait une grande sécurité, traitait de folie l’entreprise du prétendant ; mais il n’en faisait pas moins emballer en secret les papiers et les trésors de sa maison.

Charles Stuart avait quitté l’Ecosse ; il touchait le sol de l’Angleterre. Les habitans des campagnes le voyaient venir avec une ardente curiosité ; on se pressait autour de lui pour le voir, sans s’enrôler sous sa bannière. La ville de Carlisle lui fermait ses portes ; cependant l’arrivée d’une seule batterie menaçant les remparts effraya le maire et les habitans, qui capitulèrent. Le prince y fit une entrée triomphale. C’était le duc de Perth qui avait amené la batterie et qui recueillit la gloire de cette affaire, ce qui indisposa de nouveau lord George Murray. On atteignit Manchester, qui ne fit pas de résistance : 200 hommes y furent recrutés et formés en régiment sous le nom de régiment de Manchester ; c’était là un faible renfort, l’armée fondait de jour en jour par la désertion ; les montagnards écossais réclamèrent le retour dans leurs foyers. Le ciel s’assombrissait. Sur les derrières, les villes écossaises se soulevaient, toute la bourgeoisie proclamait son attachement au régime constitutionnel. Edimbourg même rouvrait ses portes aux troupes hanovriennes de la citadelle. Toutes ces funestes nouvelles atteignirent Charles pendant sa marche en avant sur Londres, qu’il voulait atteindre à tout prix.

Ces campagnes en plaine sont toujours l’écueil des bandes de paysans et de montagnards qu’on réussit à enrôler autour d’une cause légitimiste. On marcha sur Derby. La difficulté de trouver des vivres pour l’armée augmentait à mesure qu’on avançait vers le midi. La population, jusque-là indifférente, devenait hostile. La misère, le découragement, allaient en croissant. Un sombre jour d’hiver, lord George Murray, à la tête de plusieurs officiers, vint annoncer au prince que les Écossais étaient au bout de leurs sacrifices, qu’ils avaient atteint le centre de l’Angleterre sans y trouver ni secours ni renforts, qu’il était donc impossible d’avancer et qu’il fallait retourner en arrière. Charles se récria. Lord George ajouta que, si le prince pouvait montrer une seule lettre d’un personnage important en Angleterre qui engageât l’armée écossaise à marcher sur Londres en promettant son appui, il était encore prêt à avancer, mais que dans leur dénûment, dans leur isolement, diminuant tous les jours, ses soldats ne pouvaient se mesurer avec les armées ennemies. La retraite devenait donc un devoir ; il fallait prendre les quartiers d’hiver en Ecosse. Charles écoutait avec une rage concentrée, ne répondit rien, renvoya lord George et ses officiers. Il essaya de négocier avec chacun d’eux en particulier ; il les trouva tous décidés à retourner chez eux. La guerre de montagnes leur plaisait, ils y étaient habiles ; mais cette longue marche dans un pays inconnu, au milieu de populations indifférentes ou hostiles, répugnait à leurs inclinations et ne leur présageait aucun succès. On entrevoyait déjà des chances d’indiscipline et de révolte. Un conseil de guerre fut assemblé. D’une voix que l’indignation rendait tremblante, Charles annonça que l’armée allait retourner sur ses pas. La déclaration faite, il s’écria : « Que ne suis-je à vingt pieds sous terre ! »

La retraite commença dès le lendemain. Pendant les premières heures de la marche, au milieu de l’obscurité, les soldats croyaient encore se porter à la rencontre de l’armée du duc de Cumberland. Lorsqu’ils découvrirent leur erreur, il y eut parmi eux des mouvemens de rage et d’indignation. Bien plus que l’officier, le soldat aimait le prince, aimait sa cause, qui lui représentait un passé chéri d’indépendance nationale.

On se demande quel aurait pu être le résultat de la marche sur Londres, d’une victoire remportée sur les armées ennemies. Écoutons lord Manon : « Nous croyons, dit-il, que, si le prince avait poursuivi sa marche, il aurait pu toucher au trône de l’Angleterre ; mais nous ne croyons pas qu’il eût pu le conserver. Élevé dans le principe absolu du droit divin, professant la religion catholique romaine, bientôt il aurait porté atteinte aux privilèges d’un peuple jaloux de ses libertés, aux droits d’une église tenace et hautaine. Son caractère généreux, mais violent, ne le disposait pas à la patience. Les honneurs et les faveurs auraient été prodigués à ses partisans, et la nation en aurait été offensée. Bientôt les Anglais auraient constaté les dangers et les vices de ce gouvernement, et nous devons reconnaître comme un bienfait signalé de la Providence que cette longue suite de désastres qu’entraîne la nécessité d’une nouvelle révolution nous ait été épargnée par le fait de la retraite de Derby. »

En apprenant que les Écossais avaient atteint Derby, le duc de Cumberland fit un mouvement rétrograde pour couvrir Londres. Il y eut alors parmi les amis de la maison de Hanovre un véritable mouvement d’effroi, et le vendredi 6 décembre 1745, où l’on apprit à la fois l’arrivée du prétendant à Derby et la retraite du duc de Cumberland, fut appelé longtemps « le noir vendredi. » La crainte d’une invasion française, tant rêvée par les jacobites, ajoutait à ces terreurs. Or ce même 6 décembre l’armée écossaise battait en retraite. Un grand changement se fit alors dans la tenue de l’armée. Elle se sentait humiliée ; elle devint mécontente, les liens de l’obéissance et de la discipline se relâchèrent ; les soldats se livrèrent fréquemment à des actes de vol et de pillage. A leur retour à Manchester, ils furent assaillis par une populace furieuse, qu’ils eurent de la peine à disperser. La contenance du prince contribuait au découragement des soldats. Plein de douleur et de ressentiment, il voulait témoigner qu’il ne commandait plus l’armée. Au lieu de se montrer, selon sa coutume, le premier le matin à l’avant-garde, il ne quittait plus ses quartiers qu’à huit ou neuf heures, retardait l’arrière-garde, étalant aux yeux de sa troupe son chagrin et son mécontentement.

Il avait voulu laisser reposer son armée à Manchester. Lord George s’y opposa, hâtant la retraite. Au sortir de la ville de Wigan, il y eut une tentative d’assassinat contre le prince ; les meurtriers blessèrent à sa place un Irlandais appelé O’Sullivan. On chercha, on ne trouva pas les criminels. « Ils n’auraient pas eu grand mal à souffrir, dit un contemporain. On connaissait si bien la clémence du prince que les ennemis ne se gênaient pas de montrer leur malice ; mais l’armée, irritée par la fréquence des crimes, montra moins de patience. Personne ne voulut plus aller à pied ; on prit les chevaux partout où il fut possible de les trouver. Rien de plus curieux que de voir nos highlanders montant sans pantalons, sans selles, sans étriers, avec des brides confectionnées avec de la paille. C’est ainsi que nous quittâmes l’Angleterre. »

A peine le duc de Cumberland avait-il pris position pour couvrir Londres, qu’il eut connaissance de la retraite du prétendant. Cette retraite changeait toute la situation. Il se décida aussitôt à la poursuite et lança sa cavalerie, à laquelle vint se joindre un détachement du maréchal Wade, qui, n’ayant pas réussi à tourner l’ennemi, se trouvait oisif dans le Yorkshire. Malgré tous ces efforts, Cumberland ne parvint à atteindre son adversaire que dans le comté de Westmoreland. Depuis le crime de Wigan, Charles avait consenti à rejoindre l’avant-garde, où les tentatives d’assassinat semblaient moins à craindre. Lord George couvrait la retraite. Retardé par les bagages, il fut atteint au village de Clifton, près de Penrith, par des détachemens de cavalerie, que dispersa une charge du régiment de Glengarry. Deux régimens furent détachés pour soutenir lord George. L’obscurité commençait quand les troupes se rencontrèrent. Lord George s’élança à la tête des régimens de Stuart et de Macpherson, criant : Claymore ! L’impétuosité des montagnards repoussa l’ennemi. L’obscurité fit croire à des masses nombreuses, et le gros de l’armée anglaise ne donna pas. L’armée écossaise put repasser l’Esk et regagner l’Ecosse.

Pendant l’hiver de 1745 à 1746, la cause du prétendant connut encore quelques succès. La cavalerie et l’artillerie ennemies ne pouvaient pénétrer dans les highlands. Les montagnards, connaissant tous les sentiers, tous les défilés, surprenaient facilement les détachemens envoyés contre eux, et disparaissaient dès qu’ils rencontraient des forces supérieures. Cependant la misère, les privations étaient grandes ; le prince les partageait avec ses soldats. Il couchait sur la neige, n’avait que les grossiers alimens de la troupe, quittait rarement ses habits. Se battant quelquefois, souvent poursuivi, il semblait un fantôme ; son armée paraissait et disparaissait comme par enchantement. Il eut à certains momens jusqu’à 9,000 hommes sous ses ordres ; mais dès que l’envie leur en prenait, ces mêmes hommes rentraient chez eux, ne lui laissant qu’une petite troupe, qui ne le quittait pas. L’hiver fut rude. Le prince n’avait jamais quitté le doux climat de l’Italie, où il était né ; mais jamais une plainte n’effleura ses lèvres. Ce furent là ses beaux jours. Ce qu’il y avait de meilleur en lui, son courage, son abnégation, l’espèce de stoïcisme qui appartient aux races défaillantes, trouvait à se révéler ; il put faire l’illusion d’être un héros.

Le duc de Cumberland avait atteint Edimbourg, et s’était établi au palais d’Holyrood, dans les appartemens mêmes qui avaient été occupés par le prétendant quelques mois auparavant. Cumberland n’était ni beau, ni chevaleresque ; ses manières étaient rudes et déplaisantes, mais il possédait des qualités sérieuses : il était honnête, fidèle à sa parole, à ses amis, et il pouvait passer pour avoir des capacités militaires à une époque où l’Angleterre était singulièrement pauvre en mérites de ce genre. Sans être inhumain, « il traitait les rebelles comme on traite les loups, » disent les contemporains, et ces mêmes contemporains lui ont donné le surnom de « boucher, » tant il usa de cruauté envers des malheureux coupables d’avoir, par un sentiment de fidélité, fait un acte de folie.

Tel était l’adversaire qui se porta au-devant du prétendant au mois d’avril 1746. Charles-Edouard sentait lui-même qu’un coup décisif était inévitable. Son chétif trésor était réduit à 500 louis d’or ; il était obligé de payer ses soldats avec de la farine, et cette maigre pitance n’était pas même toujours suffisante et certaine. Quand les deux armées se rapprochèrent l’une de l’autre, celle du prétendant ne comptait que 5,000 hommes, plusieurs des chefs, avec leurs clans, n’ayant pu le rejoindre. Le duc de Cumberland avait 8,000 hommes d’infanterie, 900 cavaliers, une artillerie infiniment supérieure. Le Spey, torrent grossi par les pluies et les neiges, séparait les combattans. Les Écossais, connaissant les gués du torrent, avaient essayé de les défendre en élevant des batteries qui furent bientôt démontées par l’artillerie de l’ennemi. Le 15 avril 1746, lord Elcho, qui avait été envoyé en éclaireur, vint apprendre aux Écossais que le duc de Cumberland fêtait à Nairn l’anniversaire de sa naissance. Lord George Murray fut d’avis d’essayer une surprise. On marcha toute la nuit. Des circonstances fâcheuses amenèrent des retards, et le camp ennemi ne put être atteint qu’au point du jour. Charles voulait attaquer malgré le jour. Un avis contraire prévalut. Les troupes rentrèrent dans leurs quartiers, fatiguées par douze heures de marche nocturne et à jeun. Le prince lui-même ne put obtenir qu’un peu d’eau-de-vie et de pain. Murray voulait se retirer derrière la rivière de la Nairn, pour reposer les troupes. Charles et le duc de Penh s’y opposèrent. Sheridan déclarait « qu’un miracle se ferait pour le roi légitime. » On attendit donc l’ennemi, et ce fut ainsi, dans les circonstances les plus défavorables, que, le 16 août à onze heures du matin, commença la bataille de Culloden.

Les troupes anglaises avaient entièrement surmonté l’espèce de panique que produisaient d’abord sur elles les attaques furieuses des montagnards. La supériorité de leur artillerie leur assurait le succès. L’artillerie ouvrit le combat. Pour s’y soustraire, les highlanders s’élancèrent en avant ; ils furent reçus par une fusillade terrible ; la confusion se mit dans leurs rangs : les régimens, les clans se trouvèrent mêlés les uns aux autres. Il y eut encore des élans sublimes, des attaques d’un courage inouï, suivies de défaillances et de fuites. Du haut d’une éminence, où il s’était posté pour diriger le combat, Charles vit la déroute. Lord Elcho courut vers lui et lui proposa de se mettre à la tête des Macdonalds, qui tenaient encore, et d’essayer une dernière charge. Charles, muet, tournait son cheval pour le suivre, quand Sheridan, le saisissant par la bride, lui cria qu’il était trop tard, qu’il fallait se retirer. Conseil funeste ! Si Charles était mort, une gloire immortelle couronnait sa fin, éclairait la descente au tombeau de la race déchue. Se détournant avec une exclamation d’amer ressentiment, lord Elcho jura que jamais il ne reverrait le visage de celui qui ne savait pas mourir, serment qu’il garda toute sa vie.

Les insurgés prirent la fuite dans deux directions. Les uns, sous les ordres de Murray, se dirigèrent sur Ruthven, les autres sur Inverness, où, sommés par Cumberland, ils déposèrent leurs armes. Un cinquième de l’armée avait péri. Tout ce qui n’était pas étranger fut traité avec une cruauté féroce. On rechercha les blessés pour les achever, on en brûla dans les cabanes et dans les granges où ils s’étaient réfugiés. Une récompense de 30,000 livres sterling fut promise à celui qui livrerait le prince Charles. Murray réussit à gagner Ruthven, où il reçut un message du prince, le remerciant de son zèle, lui recommandant de songer à sa propre sécurité, à celle de sa troupe, et promettant de revenir avec des troupes françaises ! Lord George licencia donc ses soldats et réussit lui-même à gagner la Hollande, où il vécut jusqu’en 1760 sous le nom de Valigni. Le duc de Perth et Sheridan s’embarquèrent pour la France ; Perth expira pendant la traversée. La fatigue, la douleur morale, abrégèrent sa vie. Sheridan alla à Rome rendre compte de sa désastreuse expédition au père de son élève. Les reproches qui l’assaillirent l’affectèrent si vivement qu’il tomba malade et mourut.

Quelques fidèles accompagnaient le prince les premiers jours de sa fuite. Sa première étape fut le château de lord Lovat, partisan douteux qui ne dissimula pas sa terreur et qu’il fallut bientôt quitter. Charles-Edouard atteignit alors le château d’Invergarry, où il put se reposer quelques heures. Ce fut là qu’il se sépara de ses amis et qu’il dépêcha à lord Murray son dernier message. Pendant cinq mois, d’avril à septembre, chaque jour eut pour lui son danger, sa misère et son alarme. Plusieurs centaines de personnes, hommes et femmes, furent dans le secret de sa fuite, personne ne le trahit. Quant à lui, on l’entendit toujours déclarer « que ses misères et ses dangers ne signifiaient rien, mais que son cœur se brisait en songeant aux braves gens qui souffraient pour lui. » Il avait réussi à gagner les îles qui entourent l’Ecosse. Chaque hameau, chaque cabane était fouillée par les Anglais. Le général Campbell, chargé de la poursuite, alla jusqu’à l’île de Saint-Kilda, qu’on peut bien appeler l’extrémité du monde habitable. Là, les habitans n’avaient qu’une notion vague des luttes qui désolaient le pays. Ils croyaient à un différend de leur chef Mac-Leod. avec une princesse du continent, écho vague des luttes que soutenait à cette époque Marie-Thérèse d’Autriche. Chaque île était successivement entourée d’une flottille qui devait empêcher toute évasion. Échapper à de telles poursuites semblait impossible ; le courage et la résolution d’une femme accomplirent ce miracle.

Flora Mac-Donald, jeune et belle fille de vingt ans, avait été hostile au prétendant jusqu’au jour où elle le sut proscrit. Alors la générosité innée des races celtiques se réveilla, et fit d’elle une héroïne. Ayant réussi à se procurer un passeport pour quitter l’île, elle s’y fit porter comme accompagnée d’un domestique et d’une femme de chambre, Betty Burke. Le rôle de cette dernière devait être rempli par le prince, dont les beaux cheveux bouclés et les mains délicates vinrent en aide au déguisement. Les trois fugitifs purent gagner Skilbridge dans l’île de Skye, où Flora avait une parente et une amie. Lady Margaret Mac-Donald était seule chez elle quand Flora vint lui confier son secret et lui demander aide. Le premier mouvement de lady Margaret fut l’effroi. Elle savait combien son mari était hostile à la rébellion ; mais elle se remit bien vite, et les deux femmes cachèrent le prétendant chez un membre de leur famille, lequel se chargea de le mener plus loin. Le prince reprit les habits d’homme et fit ses adieux à sa courageuse libératrice. Il regagna la terre ferme, et, se glissant entre les lignes de sentinelles qui gardaient la côte, il se cacha dans une caverne, repaire de voleurs et de contrebandiers. Aucun de ces hommes ne le trahit, malgré la somme promise pour le livrer. Au contraire ils faisaient des sorties fréquentes pour rapporter au proscrit des friandises dont ils le supposaient désireux. L’un d’eux se risqua un jour à entrer à Fort-Auguste pour acheter du pain d’épices ; un autre attaqua le domestique d’un officier, lui vola son porte manteau pour rapporter au prince du linge et des habits. Un dévoûment plus sérieux vint à son aide. Le fils d’un joaillier d’Edimbourg, Roderick Mackenzie, lui ressemblait un peu. On le prit pour le prince, on l’arrêta. Roderick savait qu’il y allait de sa vie, mais il savait aussi qu’en se faisant passer pour Charles-Edouard il lui donnait des chances de salut. Pendant qu’on le poursuivait dans les landes de Glenmorriston, la surveillance avait cessé. Roderick fut pris. Il s’écria en mourant : « Misérables, vous tuez votre prince ! »

Le véritable prince réussit à s’embarquer au mois de septembre 1746 à l’endroit même où un an auparavant il avait posé le pied sur la terre écossaise, que ni lui ni sa famille ne devaient plus jamais revoir. Flora Mac-Donald fut arrêtée et conduite à la Tour de Londres, mais elle n’y resta pas longtemps. Quand les portes de sa prison se rouvrirent, elle fut accueillie avec enthousiasme par les restes du parti jacobite, qui la combla d’honneurs et de cadeaux. Elle épousa son cousin, celui-là même qui avait aidé à sauver le prince, et son nom est resté légendaire. La persécution donna l’auréole du martyre à un parti qui aurait fait le malheur de la nation, s’il avait réussi, et la poésie a couvert de ses fleurs le souvenir de la lutte et de la défaite.

IV

Débarqué à Morlaix, Charles se rendit immédiatement à Paris. Le roi Louis XV, qui n’avait jamais voulu le recevoir jusque-là, l’accueillit gracieusement. Le public parisien l’applaudit chaleureusement à l’Opéra. La sympathie que la nation française refuse rarement au courage malheureux lui fit croire que le roi et son gouvernement, qui admiraient les exploits de Charles, qui plaignaient son infortune, allaient lui offrir des secours efficaces. Il n’en fut rien. Ses prières, ses importunités, obtinrent quelques grades dans l’armée française pour ceux de ses partisans qui voulurent servir, et la somme de 40,000 livres pour secourir les plus pauvres d’entre eux. Jamais il ne put arracher autre chose, et l’on se lassa vite d’un prétendant incommode. Le cardinal de Tencin fut le seul qui lui resta toujours fidèle. Il était le confident de ses espérances. Lui parlant un jour d’une entreprise possible dans l’avenir, le cardinal lui proposa en cas de réussite de s’engager à céder l’Irlande à la France en échange de la couronne de la Grande-Bretagne qu’on l’aurait aidé à conquérir. Le prince s’écria vivement : « Non, non, monsieur le cardinal, tout ou rien ! point de partage. »

Voyant qu’il n’avait rien à espérer de la France, il songea à l’Espagne et courut à Madrid. Il y trouva la cour paralysée par la terreur que lui inspirait la flotte anglaise, croisant sur les côtes. On le reçut en secret, la nuit, en lui recommandant de partir au bout de quelques heures. Après ce nouvel échec, ses dernières espérances se tournèrent vers le roi de Prusse, Frédéric II. Il expédia à Berlin un serviteur fidèle avec une lettre au roi, lui demandant son appui et le priant de lui accorder la main d’une princesse de la maison royale de Prusse. « Je désire épouser une princesse de la religion réformée, écrivait-il, afin de concilier mes sujets, de leur prouver ma tolérance et mon équité… Je m’adresse à votre majesté comme au souverain le plus instruit, le plus sage, le plus habile d’Europe. » Il écrivit en même temps, et malgré son antipathie, à ce lord maréchal Keith qui l’avait tant impatienté jadis, et qui, devenu l’ami, le commensal de Frédéric II, exerçait quelque influence sur lui. La concession de la religion était un fait inouï pour un Stuart ; mais elle avança peu les affaires. Keith répondit froidement. Frédéric II rejeta la proposition avec une expression de raillerie amère.

Qui pouvait prendre au sérieux cet esprit de tolérance au moment où le prince Henri Benoît, son unique frère, se faisait prêtre à Rome, était presque aussitôt nommé membre du sacré-collège et cardinal ? Les deux frères s’étaient tendrement aimés. L’aîné exerçait sur le cadet une sorte de protection tutélaire. Henri était venu à Paris pour se rapprocher du prétendant, pour se mettre à sa disposition. Pendant une des courses fréquentes de Charles, il reçut des ordres secrets de son père, s’éloigna furtivement et retourna à Rome. Le croirait-on ? Le vieux prétendant était jaloux de son fils aîné. Il le blâmait presque toujours, l’entourait d’un réseau d’intrigues mesquines et même révoltantes. Il préférait Henri-Benoît, et, en le poussant vers les dignités ecclésiastiques, il voulait sans doute procurer au fils chéri de sa vieillesse une retraite assurée. Charles ne se fit aucune illusion sur le tort que ce cardinalat ferait à sa cause. Il savait que jamais ni l’Ecosse ni l’Angleterre ne consentiraient à voir un de leurs princes devenir le sujet du pape. Il refusa de recevoir son frère, d’écouter ses explications ; leur union, qui avait été intime et tendre, fut à jamais brisée, et le cardinal d’York tâcha de se venger plus tard des outrages qu’il croyait avoir reçus d’un frère qui valait mieux que lui.

En 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle vint pacifier le monde. La cour de France, voulant en finir avec un prétendant incommode, proposa de l’établir à Fribourg en Suisse. Elle promettait de lui faire une pension annuelle suffisante pour tenir sa cour ; il devait avoir une compagnie de gardes et une position digne de son rang. Charles repoussa ces offres bienveillantes et refusa de quitter Paris, ne voulant pas, disait-il, « obéir aux ordres de la maison de Hanovre. » Plus la fortune lui devenait contraire, plus il voulait se montrer fier. Prières, raisonnemens, menaces, tout fut essayé : à la fin, la cour de France perdit patience. Un soir que le prince se rendait à l’Opéra, sa voiture fut arrêtée ; il se vit entouré d’archers, essaya de se défendre, fut saisi, garrotté, transporté à Vincennes, enfermé dans un donjon obscur : véritable abus de pouvoir et que rien ne saurait justifier envers un prince malheureux ! Il ne resta que peu de jours en prison et fut conduit sous escorte à Pont-Beauvoisin, à la frontière de Savoie, où on lui rendit sa liberté.

Pendant les années qui suivirent cet événement, la vie de Charles est entourée de mystère. Il se rendit d’abord à Avignon, disparut, reparut à Venise, en Allemagne, en Pologne. Plusieurs fois il revint en cachette à Paris, où on voulut bien l’ignorer. Un vieux jacobite l’entraîna même à repasser la Manche. Déguisé en valet, se faisant appeler Smith, il partit pour Londres. Son guide l’introduisit dans la salle obscure d’une taverne de faubourg. Les conspirateurs avec lesquels il devait se mettre en rapport y étaient rassemblés ; aucun d’eux ne lui était connu. « Voilà le personnage que vous attendez, » leur dit son guide, puis il disparut. Se trouvant seul dans cette étrange assemblée, il n’eut pas un moment de trouble. « Messieurs, leur dit-il, disposez de moi ; ma vie est entre vos mains. Je ne vous demande qu’une seule promesse. Si vous réussissez, la famille actuellement régnante en Angleterre doit vous être sacrée ; qu’elle soit renvoyée en Allemagne, sans qu’on lui fasse aucun mal. » Paroles vraiment nobles, mais que ne soutenait pas une nature suffisamment forte, livrée qu’elle était à des mouvemens incohérens de caprice, de violence et d’obstination !

Toujours errant, il se dérobait à ses amis les plus fidèles. Il était pauvre et craignait de montrer sa misère. Ses meilleurs jours se passaient chez le duc de Bouillon, dans un château des Ardennes, où il chassait le loup et le sanglier. Ces exercices violens parvenaient seuls à le distraire. Il n’avait presque pas de relations avec son père ni avec son frère le cardinal.

Pendant les misères de sa campagne d’hiver en Ecosse, il avait pris goût aux liqueurs fortes. Ce goût devint une habitude funeste. Enfin sa liaison avec miss Walsingham mit le comble à ses malheurs. Il avait fait la connaissance de cette méchante femme en Ecosse. Elle le suivit, s’attacha à ses pas, acquit sur lui une influence déplorable. La cour d’Angleterre la prit à sa solde, et en fit son espion. Les amis du prince en acquirent la preuve, la lui fournirent en le conjurant de chasser la misérable. Il examina froidement les pièces, ne montra aucune émotion, lui, si violent par momens, et se contenta de déclarer qu’il n’était pas amoureux de miss Walsingham, mais qu’il n’accordait à personne au monde le droit de contrôle sur les actes de sa vie privée. L’ami fidèle qui s’était chargé de la tâche ingrate de lui ouvrir les yeux s’écria dans un transport de douleur : « Qu’a fait votre malheureuse famille pour attirer sur elle la vengeance du ciel à tous les âges et sur chacun de ses membres ? »

A la mort de son père, le pauvre prétendant retourna en Italie ; les deux frères se revirent pour se disputer les lambeaux d’un triste héritage. Le brillant Charles-Edouard, qui partait plein d’espérances en 1744, n’existait plus. Son humeur était devenue sombre et farouche ; il se montrait défiant, entêté jusqu’à la démence. Cependant à cinquante-deux ans il se décida à se marier, et il épousa en 1772 une belle jeune fille de vingt ans, la princesse Louise de Stolberg. Cette union fut aussi malheureuse qu’elle était mal assortie [1]. Les premières années du mariage se passèrent à Florence. Une cour d’admirateurs se pressait sur les pas de la princesse, irritait l’humeur chagrine de Charles-Edouard. Les bruyantes querelles du mari brutal et de l’épouse infidèle défrayèrent la malignité du public. Poussée à bout, la princesse s’adressa à son beau-frère le cardinal, qui lui donna raison pour se venger de son frère. Il lui procura les moyens de se sauver. Ce scandale public acheva de briser Charles-Edouard. Sombre, aigri, maladif, il s’enfonça dans la retraite, n’admettant près de lui que sa fille naturelle, miss Walsingham, qu’il créait duchesse d’Albany.

Malgré tous ses malheurs, il ne perdit jamais l’espérance d’une restauration. Les prophéties de Nostradamus étaient sa constante étude : il y cherchait l’énigme de cet avenir qu’il rêvait toujours et qu’il ne savait pas créer. Sous son lit, une cassette contenant 12,000 sequins d’or devait lui fournir le moyen de partir à toute heure, au premier signal. Cette intelligence affaissée avait encore des réveils lumineux lorsqu’on lui rappelait son expédition d’Ecosse. Il savait alors s’exprimer avec la clarté et l’éloquence de sa jeunesse ; mais l’effort de ces souvenirs évoqués provoquait ensuite des crises de sanglots, une espèce de délire. Un jour qu’il se trouvait en proie à l’une de ces crises, sa fille accourut. « Ah ! dit-elle à la personne qui se trouvait près de lui, il vous a parlé de l’Ecosse. Ces souvenirs lui donnent son accès. » Elle y était habituée.

Trois ans avant sa mort, le désir de sa fille le ramena à Rome. Sa santé déclinait, et son intelligence devenait obscure. Rien de plus sombre que cette fin. Une atteinte de paralysie le saisit au mois de décembre 1787, et il expira le 30 janvier 1788, jour anniversaire de la mort de Charles Ier, un siècle après la révolution qui avait irrévocablement exilé sa famille. Son frère le cardinal vécut obscurément jusqu’au commencement de ce siècle. C’est dans la basilique de Saint-Pierre à Rome que se trouvent les tombeaux des deux frères. Sur leur cercueil est écrit : « Charles III, Henry IX, rois de Grande-Bretagne et d’Irlande. »

Par la révolte étouffée, par la victoire et la pacification, la famille de Hanovre s’établit définitivement en Angleterre. Sûre du présent, elle fonda l’avenir et passa du terrain du fait dans la sphère plus élevée du droit. Ce passage, en général plein de périls pour les gouvernemens nouveaux, s’accomplit facilement, et si George II avait su allier la clémence au succès, rien ne manquait à son triomphe. Il représentait la liberté politique et la liberté de conscience. La légitimité des Stuarts n’était qu’une fleur morte qui ne pouvait se transformer en fruit.

Les trois Stuarts, Jacques II, le prétendant son fils et le prince Charles-Edouard, crurent avant tout à leur droit. En douter leur paraissait un crime, admettre des concessions était une faiblesse à leurs yeux. Ils eurent le tort de croire qu’avec cela seul on sauve un pays. C’étaient des fanatiques, et les deux premiers n’avaient pas l’élan qui souvent transforme les fanatiques en héros. Le meilleur fut Charles-Edouard. Si une éducation vigoureuse avait développé son caractère et son esprit, s’il avait été homme avant de se sentir prince, ses qualités remarquables pouvaient l’amener au but vers lequel tendait sa foi ; mais, ce but atteint, il nous parait impossible qu’il eût conservé le pouvoir. Ses partisans seraient devenus ses fléaux. Sa foi l’isolait au milieu de sa nation. Il est bien remarquable que l’Irlande catholique ne fît aucun effort en sa faveur. L’Ecosse, séparée du reste du pays par l’organisation de ses clans, par l’absence de routes et de communications, lui conserva seule une fidélité traditionnelle. Entre l’Angleterre et lui il y avait la mort de Charles Ier. Les nations pardonnent rarement les crimes qu’elles ont commis. C’est un vice de l’humanité de ne pas aimer à se rappeler ceux auxquels on a infligé un mal irréparable.

En général, la politique est égoïste ; elle s’éloigne presque toujours de ceux qui succombent, elle veut les croire coupables et seuls coupables. Rarement ils le sont seuls. Si nous nous sentons disposés à condamner ceux qui, pour des motifs personnels, ne craignent pas d’infliger à leur patrie le pire des fléaux, celui de la guerre civile, nous devons nous dire que les hommes comme les choses ont plusieurs faces. Ce que l’on blâme, ce que l’on repousse à certains égards peut à d’autres égards être profondément respectable et respecté. Il y a au fond de cet univers un mystère qu’en vain l’homme cherche à pénétrer. Il n’est donné à qui que ce soit d’arrêter l’esprit humain dans son mouvement. Tôt ou tard la lumière se fait, elle pénètre à travers les préjugés les plus épais, et un jour arrive où l’état de l’intelligence a changé par une lente et secrète action des lois de l’intelligence même.

Voilà pourquoi l’Angleterre fit bien de ne pas s’attacher uniquement à un dogme de légitimité absolue, supposant implicitement que le monde est immuable, que ce qui a été bon à tel ou tel siècle est encore bon de nos jours. La fortune fut pour l’Angleterre libérale et parlementaire, car elle avait raison. Ce qui semblait devoir la perdre fut pour elle une chance heureuse. La liberté charme les Anglais comme la gloire charme la France. Ce fut un coup de maître d’avoir su accepter au nom de la liberté et à cause de la liberté une dynastie étrangère dont le mérite était pour le moins contestable, qu’on sut rendre nationale, et qui dans la suite porta le pays qui l’avait adoptée à un degré inouï de puissance et de grandeur.



  1. La Revue nous a donné, par la plume élégante de M. Saint-René Taillandier, une biographie de la princesse qu’on appela plus tard comtesse d’Albany ; aussi ne nous arrêterons-nous pas longtemps devant cette image.