Les Derniers jours de la tribu de Catriel, récits de la frontière argentine

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Revue des Deux Mondes tome 32, 1879
Alfred Ebelot

Les derniers jours de la tribu de Catriel - Souvenirs et récits de la frontière argentine

Ces études sur la conquête du désert s’ouvraient par le récit du soulèvement des Indiens de Catriel, exécuté avec une perfidie magistrale ; le destin nous permet de les clore par le tableau de leur châtiment. Il ne montre pas toujours pour venger cette pauvre morale une complaisance aussi décidée. La pointe hardie poussée jusqu’à Treycò, et qui fit tomber au pouvoir des troupes la plus grande partie de la tribu rebelle, présente d’ailleurs plus d’un côté attachant : elle va nous offrir l’occasion d’entrer à l’improviste dans une résidence indienne, de prendre sur le fait les mœurs et le genre de vie des sauvages. Nous ne les avons aperçus jusqu’à présent qu’à cheval et courant la plaine ; nous allons les visiter dans leur logis. Nous verrons en même temps à l’œuvre dès les débuts le nouveau système de guerre enfin mis en pratique dans la pampa du sud, la guerre offensive, dont tous les travaux antérieurs, — translation de la ligne, fossé, fortins, cultures [1], — n’avaient été que la patiente préparation. Tout le monde à la frontière attendait avec une fiévreuse impatience le moment où la lutte entrerait dans cette phase décisive. Les opérations actives sont toujours attrayantes pour le soldat ; elles le sont bien plus encore quand elles se présentent comme le couronnement et la récompense d’une longue période de labeurs. Le docteur don Adolfo Alsina était plus que personne pressé d’agir. Atteint d’une maladie grave, il sentait ses forces, soutenues et surmenées par son énergique volonté, menacer de le trahir. Il avait hâte de voir ses plans, mal compris encore de la plupart de ses concitoyens, porter avec éclat leurs premiers fruits. Aussi le dernier coup de pioche était à peine donné au retranchement qui couvrait la frontière, qu’il se mit en route pour Carhué. Le conseil de guerre qui s’y tint le jour même de son arrivée ne fut pas long. Toutes les éventualités que pourraient présenter ces coups de main avaient été prévues, analysées, discutées tant de fois ! C’était un sujet épuisé. La seule chose nouvelle, c’était que Catriel serait l’objet de la première expérience et qu’on partirait sous trois jours. Il n’y avait pas là matière à objections. Tout fut réglé en quatre mots.

La frontière de Puan, qui dans cette circonstance avait la bonne fortune de posséder Catriel dans son rayon d’action, enverrait deux cents hommes de cavalerie et quelques troupes auxiliaires. Celle de Carhué fut autorisée à contribuer à l’expédition avec cent hommes. C’était une faveur qu’on lui accordait, une attention destinée à lui faire prendre patience jusqu’au moment où elle se mettrait en route à son tour pour balayer la pampa en face d’elle. Elle devait aussi fournir un corps d’Indiens irréguliers. C’étaient les Indiens de Manuel Grande, dont nous avons raconté ailleurs la défection. Ils venaient de rentrer en grâce après avoir échappé non sans peine à la surveillance de leurs alliés du désert, qui, à les en croire, les avaient entraînés à leur suite non comme des prisonniers, et les retenaient depuis lors de force. Sentant bien que l’on n’acceptait que sous bénéfice d’inventaire cette explication de leurs allées et venues, ils n’avaient pas manqué de faire parade de leur fidélité de fraîche date, et de solliciter la permission de se venger de leurs persécuteurs. Il n’y avait sans doute que le vieux Manuel Grande, leur cacique, dont la révolte n’eût pas été volontaire. Seul aussi, il était de bonne foi dans ses offres, qui furent acceptées. En tout cas, lui et les siens se conduisirent fort bien pendant toute la campagne.

Le lendemain matin, au lever du soleil, je reprenais avec le commandant Garcia la route que nous avions suivie la veille pour venir de Puan. Nous emportions l’un et l’autre de cette courte visite à Carhué une satisfaction de fâcheux augure pour Catriel. Le commandant don Teodoro Garcia avait été appelé depuis peu de jours à remplacer à la frontière côté sud le commandant Maldonado, malheureusement tombé malade au bon moment. Il n’aurait pu imaginer, si on lui avait laissé le choix, une manière plus satisfaisante de prendre possession de son nouveau poste. Pour moi, qui, le fossé fini, étais sur le point de rentrer dans la vie civile et civilisée, je trouvais cet épilogue de ma longue campagne plein de saveur. Vraiment j’aurais cru n’avoir rien vu de la frontière et ne pas savoir le premier mot de ce qui la concerne, si je n’avais pas pris part à cette expédition, aussi nouvelle en son genre que toutes les nouveautés que nous avions vaillamment exécutées depuis dix-huit mois.


I

La nuit du 9 novembre 1877, qui avait été fixée pour notre départ, était à souhait pour se mettre en campagne. Elle était noire comme de l’encre. Si cette circonstance rendit laborieux le passage d’un petit ruisseau bourbeux contre lequel s’appuie le campement de Puan, elle favorisait néanmoins nos projets. Quand on a affaire à l’ennemi le plus défiant, le plus insaisissable et le plus perspicace du monde, on ne doit négliger aucune précaution pour lui dérober ses mouvemens. Rien ne prouvait que quelque espion ne rôdait point aux alentours. Naturellement nous nous gardâmes bien de suivre tout d’abord la ligne droite idéale à l’extrémité de laquelle, au dire de notre guide, se trouvait Treycò, résidence actuelle de Catriel. Ce n’eût pas été le moyen de surprendre les Indiens que de les aborder du côté où ils devaient nous attendre. Il fallait les tourner ; il fallait de plus passer à proximité des lacs d’eau douce, fort rares dans la région où nous allions entrer. Quelques-uns de ces lacs, abrités entre des collines de sable, étaient entourés de bois ; c’étaient là d’excellentes cachettes, on les avait choisies pour les grandes haltes. Quant aux terrains découverts où l’œil d’un Indien en chasse aurait pu à plusieurs lieues surprendre la marche et calculer la force de notre colonne, on s’était arrangé de manière à les traverser de nuit. Pour plus de précautions, à l’inverse des sauvages, qui font leurs incursions quand la lune est dans son plein, oh avait lancé l’expédition au moment où elle ne se montre pas dans le ciel. Les phases de la lune jouent un grand rôle dans la guerre de frontière ; le guide en joue un non moins important. C’est un type à part que le vaqueano, nous pouvons bien lui donner ici le nom générique sous lequel il est connu, et qui signifie aussi : « l’habile ; » ce n’est pas un titre usurpé.

Nous avions eu quelque mal à nous procurer le nôtre. La zone qui s’étend de la nouvelle ligne au Rio-Colorado, et dans laquelle on a refoulé les tribus, est beaucoup plus aride que les plaines récemment englobées dans le territoire de la République. A part quelques oasis, comme les abords de Salinas-Grandes, où habite Namuncurà, ce sont des champs inhospitaliers. Ils n’avaient pas été sillonnés en tous sens par les tribus comme les grasses prairies aujourd’hui perdues pour elles. Les Indiens « apprivoisés » que nous avions sous la main n’avaient pas eu l’occasion de les parcourir. Pichi-Huinca, qui était de la fête, n’y avait jamais pénétré. Ce loyal cacique, qui continuait à nourrir contre Catriel une rancune féroce, était bien assez désolé de ne pouvoir être l’instrument de sa ruine définitive. Heureusement il y avait dans le 11e régiment de cavalerie, en garnison à Puan, un soldat qui, emmené tout jeune chez les sauvages, avait vécu de longues années parmi eux, et avait fini par devenir à peu près Indien. Il avait été repris dans leurs rangs au moment d’une invasion qu’il avait accompagnée bien malgré lui, assurait-il, mais probablement sans avoir à se faire trop violence et en acceptant avec une philosophique résignation la perspective de conquérir beaucoup de chevaux dans les estancias de ses compatriotes. L’officier auquel on le conduisit devait être d’une humeur charmante lorsqu’il l’interrogea, car il feignit de trouver satisfaisantes ses explications embarrassées, et ne le fusilla point. Il fut simplement versé dans un corps de ligne. Il y avait huit ans qu’il y était, et on n’avait pas à se plaindre de lui. Après avoir été longtemps un soldat suspect, surveillé comme une bête fauve à l’attache, il était devenu un vieux soldat, un chien fidèle, et ne se distinguait de ses camarades que par un flair plus subtil, un instinct plus sûr de la pampa dans les circonstances difficiles. Bien qu’il fût complètement illettré, on l’avait fait sergent. Dans l’armée argentine, et surtout dans cette guerre spéciale, ceux que l’expérience et de romanesques aventures ont mis à même de déchiffrer le désert sont tout aussi précieux que ceux à qui la férule des maîtres d’école a rendu familiers les caractères de l’alphabet. Dans diverses occasions où il avait dû servir de vaqueano à la division côte sud ou à la division sud, car on se le prêtait d’une division à l’autre, il s’était tiré avec honneur de sa délicate mission. Il se rappelait que jadis, plus jeune d’une dizaine d’années, il avait poussé dans une chasse jusqu’à Treycò. Il croyait pouvoir en retrouver le chemin. Les renseignemens qu’il donnait sur la situation de ce point, dont le nom apparaissait pour la première fois dans le dictionnaire géographique de la frontière, s’accordaient avec ceux d’Indiens de Bahia-Blanca, qui l’avaient aussi visité, et avec les données plus modernes d’un transfuge de la tribu de Namuncurà, arrivé depuis peu à Carhué, et qui s’était rendu à Treycò en promenade depuis que Catriel l’habitait. Il est vrai que rien ne prouvait que ce prétendu transfuge fût de son plein gré parmi nous, et qu’on pût avoir en lui la moindre confiance. Il ne s’était donné cette qualité qu’après être tombé au pouvoir d’une patrouille en avant de la ligne de frontière. Nous l’emmenions à tout hasard, mais étroitement gardé.

On vient de toucher là du doigt une des difficultés les plus sérieuses de la guerre offensive, celle sur laquelle l’ennemi avait le plus compté pour paralyser l’agression, l’absence de guides sûrs. Notre sergent, en mettant tout au mieux, en le supposant aussi décidément hostile aux Indiens qu’il avait été décidément leur ami, n’avait pour se diriger que des observations déjà lointaines. Or Treycò était au moins à quarante lieues de Puan, et il fallait qu’il en déterminât la direction au jugé. L’itinéraire adopté pour s’y rendre, s’il allongeait le chemin, nous forçait à aller reconnaître des points déterminés et permettait de redresser assez vite les erreurs commises ; mais il obligeait aussi, problème compliqué, à changer sans cesse de ligne au milieu de savanes indéfinies, à travers une monotone succession d’horizons plats et uniformes. Certes l’Indien et le gaucho ont une boussole dans la tête. C’est un instinct spécial tout à fait analogue à celui qui trace au pigeon voyageur sa route à travers les airs ; c’est une faveur réservée à la vie sauvage. La civilisation oblitère cette faculté. La pratique quotidienne avait depuis longtemps émoussé chez nous les sentimens de surprise et d’admiration que provoque d’abord ce don curieux, dont nous profitions sans commentaires. Pourtant nous avions beau savoir par expérience de quoi notre vaqueano était capable, il était permis de concevoir quelques doutes sur la précision de ses souvenirs, quand il s’agissait d’une route aussi longue, où la moindre déviation devait nous rejeter fort loin de notre but, et quand ces souvenirs remontaient à plus de dix ans.

Le premier jour, tout alla bien. Nous en passâmes les heures les plus chaudes blottis dans un bas-fond discret et marécageux où les chevaux, notre préoccupation principale, purent apaiser leur soif et leur faim. Nous étions bien montés ; nous avions près de trois bêtes par homme, et elles étaient en bon état, bien que l’avancement des cultures ne permît point encore de rationner les animaux de fourrages secs. Un ensemble de circonstances heureuses avait aidé au succès des dispositions adoptées par les chefs de frontière pour donner aux chevaux cette bonne mine et cette vigueur réjouissantes. La saison était éminemment favorable. Nous étions dans la seconde moitié du printemps. C’est une période de joie et d’abondance pour les animaux des prairies sud-américaines. Les herbes, encore tendres à la dent, sont saines et nourrissantes. Plus tôt, trop aqueuses, elles sont un aliment peu vigoureux et purgatif ; plus tard, elles deviennent coriaces et aigres en pourrissant sur place. Les taons, ce fléau du bétail, qui dans le désert s’abattent sur lui par nuées et l’épuisent, ne feront leur apparition qu’à l’entrée de l’été. Les lacs, pleins jusqu’aux bords, invitent à se baigner, et ces bains fréquens valent l’étrille pour rendre le cheval dispos. Si l’animal à cette époque peut rester au pâturage pendant la nuit, dont la fraîcheur modérée lui ouvre l’appétit, on le voit engraisser à vue d’œil. Depuis le fossé, qui mettait en avant des chevaux en liberté une barrière difficile et périlleuse à franchir, on pouvait presque partout leur laisser passer la nuit dehors.

C’était là un avantage indirect du fossé et le plus secondaire assurément de ses mérites. Ce fossé, que les partisans quand même des erremens anciens avaient fait de si ingénieux efforts pour rendre plaisant, on voyait maintenant ce qu’il valait. C’était lui qui nous permettait d’aller allègrement en finir avec Catriel en attendant que vînt le tour des autres caciques ses confrères. C’était lui qui nous les livrait. Sans lui, c’eût été une imprudence de détacher deux cents hommes d’une frontière qui n’en avait pas tout à fait cinq cents pour garnir un front de vingt lieues. C’eût été une imprudence bien plus grande de la priver pendant plusieurs jours de ses meilleurs chevaux, et de réduire, en cas d’invasion, les garnisons des fortins au rôle maussade de spectateurs tandis que les sauvages franchiraient au galop une ligne ouverte. Un mécompte de ce genre advint il y a peu d’années à un général, qui voulut cavalièrement se lancer à l’attaque avant d’avoir bien assuré sa ligne de défense. Pendant qu’il marchait sur les toldos, les Indiens, ignorant ses projets, se dirigeaient de leur côté vers les établissemens de l’intérieur, qu’ils eurent tout loisir de saccager à fond, n’étant inquiétés par personne. Les horribles dégâts qu’ils commirent ne trouvèrent qu’une compensation dérisoire dans la prise de quelques femmes et la mort de quelques valétudinaires qui n’avaient pu suivre l’invasion. Encore dans ces occasions les prises n’étaient-elles pas très nombreuses. Une famille indienne avait, en ce temps-là, nuit et jour, à l’attache, de bons chevaux tout prêts en cas de surprise. Une tribu attaquée se dispersait comme une bande d’oiseaux effarouchés. Il n’en va plus de même depuis que la ligne avancée a été garnie d’un retranchement. Cette abondance de chevaux, seul luxe des Indiens, mais luxe utile et des plus fâcheux pour nous, a disparu. Ceux que nous leur prenions dans les derniers temps étaient ruinés, et, la détresse aidant, les sauvages commençaient à manger les derniers qui leur restaient : c’était renoncer à l’espoir de s’en procurer d’autres. Cela faisait la partie belle. Il aurait fallu qu’ils eussent vent de notre marche plusieurs jours d’avance pour nous échapper.

A quatre heures de l’après-midi, on se remit en route. On comptait que Guatraché, où l’on devait passer la nuit et une partie de la journée du lendemain, était à une cinquantaine de kilomètres, et l’on espérait, au petit trot sec qui était notre allure, y arriver sur les neuf heures du soir. Guatraché est une vallée profonde couverte d’une grande forêt de caroubiers et traversée par un ruisseau d’eau saumâtre. Catriel y avait séjourné peu de temps auparavant. On avait expédié de Puan une colonne légère pour l’en déloger. Il était encore mieux monté que les troupes à ce moment-là. Il avait pu détaler sans perdre beaucoup de monde. C’était un point que la division connaissait, et lorsque notre guide, après un crochet à l’ouest pour venir reconnaître un lac qui lui servait de point de repère et qui s’appelait Yallu-Yaucal, mit carrément la tête de son cheval au sud-ouest, un murmure de satisfaction circula dans les rangs. Chacun était fixé désormais. On savait où on allait, et on souperait probablement de bonne heure. A minuit, nous marchions encore. Les éclaireurs détachés dans diverses directions ne trouvaient pas la forêt et avaient quelque peine à nous retrouver nous-mêmes. Les ténèbres étaient opaques, et bien évidemment le vaqueano avait dévié. A droite ou à gauche ? Il n’en savait rien. Il avait conscience, sans pouvoir expliquer pourquoi, que Guatraché était tout près ; mais il lui était impossible de s’y diriger dans l’obscurité. On mit pied à terre, et chacun dormit à côté de son cheval, la bride nouée au poignet. Heureusement dans cette saison les nuits sont courtes. Un peu avant trois heures, le guide partit seul pour explorer les environs. Il revint presque aussitôt ; Guatraché était retrouvé.

Dans la pampa, où l’on n’est pas gâté en fait de paysages, tout ce qui sort de l’implacable uniformité de la savane plate et verte paraît aisément délicieux. Nous cheminâmes près de trois lieues sous bois, trouvant charmant ce coin du monde. Ce n’est pourtant pas un arbre bien engageant que le caroubier, avec son tronc noueux, ses branches disloquées, son feuillage grêle, ses longues épines et son air bourru, mais après tout c’est un arbre. C’est même un arbre que l’on prend en affection quand on a fait avec lui plus ample connaissance. Son bois fort dur et absolument incorruptible est un combustible remarquable et qui sur la grille d’une machine à vapeur vaut presque la houille. Les longues gousses qui pendent de ses branches renferment, outre les grains comestibles, une espèce de miel d’un goût exquis sécrété par la plante même. Pilées et soumises à la fermentation, elles fournissent une eau-de-vie aigrelette ; moulées en gâteaux, elles forment non-seulement une friandise, mais ce que les médecins appellent un aliment complet. Dans certaines provinces de la République Argentine, elles sont l’unique nourriture des gens de la campagne pendant des mois entiers. L’abondance en est si grande que les habitans dédaignent toute autre récolte et tout autre travail. Ils n’ont qu’à étendre la main pour trouver leur subsistance comme dans l’âge d’or. Cela fait plus d’honneur au caroubier qu’à ces populations indolentes. Les Indiens du sud recherchent volontiers pour s’y établir les quelques groupes qui en ont survécu, débris vénérables d’une flore arborescente beaucoup plus répandue, et qu’ils ne tarderaient pas, si on les laissait tranquilles, à faire disparaître. Guatraché portait les stigmates de leur brutale insouciance. Autour des anciens toldos, il n’y avait plus que des squelettes d’arbres noircis par la flamme. Je les soupçonne de mettre exprès le feu aux grandes herbes pour faire sécher le plus de pieds possible. La provision de bois nécessaire à leur cuisine ne coûte ainsi aucune peine ; elle ne coûte qu’une forêt.

Au point où nous fîmes halte j’eus un échantillon tout à fait significatif de leur paresse. Je m’étais installé dans une clairière qui présentait des traces évidentes de leur séjour récent. Il y avait eu là une habitation, et j’en avais conclu naïvement qu’il devait y avoir un puits tout auprès. L’eau était à une très faible profondeur ; il suffisait d’un couteau pour creuser le sol jusqu’à la rencontrer. Eh bien ! le seul puits que l’on découvrit était à un kilomètre de distance. L’explication est simple : dans la très partiale répartition des besognes de ménage, c’est l’Indien qui aurait dû creuser le puits, tandis que c’était sa femme qui allait puiser l’eau ; peu lui importait qu’elle s’exténuât à l’apporter de si loin. On a souvent parlé de l’attachement profond des Indiens pour leur famille. Quand on retient leurs femmes en otage, on est sûr de leur docilité, et l’on a vu des Indiens dont les femmes étaient prisonnières venir se livrer pour ne pas en être séparés. Je ne voudrais pas calomnier des vaincus ; mais ce détail du puits me donna fort à réfléchir, et l’on se demande après cela s’il n’y a pas au fond de ces beaux sentimens plus d’égoïsme que de tendresse. Il est possible que l’isolement ne leur fasse tant de peur que parce qu’il les oblige à se servir eux-mêmes, et que ce qu’ils regrettent si vivement dans leurs épouses ce soit moins des compagnes aimées que des bêtes de somme commodes.

Nous n’étions plus qu’à une soixantaine de kilomètres de Treycò. Les chevaux ne faiblissaient pas, bien que les vaillantes bêtes n’eussent été qu’imparfaitement abreuvées dans les eaux bourbeuses et amères qui croupissaient au fond de la gorge. Jusqu’à présent il était clair que les Indiens ne savaient rien de notre marche. Les vedettes placées sur les collines environnantes déclaraient que « le campo était tranquille. » Cela voulait dire, non-seulement que l’on n’apercevait pas, aussi loin que portait le regard, la moindre forme suspecte ; mais encore que, d’après l’allure des animaux sauvages en vue, on était certain qu’au de la de cette limite il n’y avait pas de cavaliers. Les guanacos et les venados, pour qui sait interpréter leurs mouvemens, révèlent en effet de loin la venue de l’objet constant de leur terreur, l’homme à cheval. Avant même d’avoir pu le distinguer, ils sont prévenus de son approche par les marques d’inquiétude de leurs compagnons plus rapprochés du danger. Ils les répètent, et elles se transmettent de groupe en groupe à de grandes distances. C’est le télégraphe de ces timides ruminans. Il ne s’agit plus que de surprendre la clé de leurs signaux pour en déduire l’importance de la troupe qui arrive, l’allure à laquelle elle marche et la direction qu’elle suit. Les gauchos possèdent cette langue-là sur le bout du doigt.

Ce qui était plus rassurant encore, on apercevait à une dizaine de lieues de légères fumées dans diverses directions. Il n’y en avait pas du côté de Treycò. C’était un renseignement parfaitement clair. Les Indiens chassaient. Ils étaient allés à la boleada ; ces feux indiquaient les points où « se fermait le cercle, » les points vers, lesquels chaque bande de chasseurs devait rabattre son gibier. D’aussi paisibles occupations chez nos ennemis nous ravirent. En cela, nous ne faisions pas assez honneur à leur prudence. Ils étaient sur leurs gardes, et cette chasse, improvisée par Catriel la veille, n’était pas un mauvais moyen de surveiller une vaste étendue de terrain, tout en avisant au plus pressé, à nourrir la tribu, qui était aux abois. Heureusement on n’avait envoyé personne sur le chemin par où nous venions. Comment y aurait-on songé ? Nous arrivions du côté de Salinas-Grandes, le centre des possessions indiennes. Les sauvages s’attendaient si peu à cette manœuvre que l’un d’eux, le lendemain, au moment où nous galopions vers lui, disait à sa femme éperdue : — Quel danger peut nous venir de ce côté ? Ce sont des chasseurs de Namuncurá qui auront passé la nuit ici près et ont voulu nous rendre visite. — Ce fut la femme qui nous raconta ce propos. Celui qui l’avait tenu ne contera plus rien à personne.

Nous avions eu jusque-là du bonheur ; mais dans les guerres de surprises il n’y a que les derniers momens qui comptent. Le plus ardu restait à faire. Les toldos ne sont pas agglomérés comme les chaumières de nos villages, tant s’en faut. Le laisser-aller des gens qui les habitent, leur mépris de toutes précautions d’hygiène, la nature de leurs alimens et les matériaux dont sont faites leurs demeures, tout contribue à former autour de chaque toldo des amas de matières en putréfaction. S’ils les serraient les uns contre les autres, une bonne peste serait le résultat immédiat de cette imprudence ; ils les disséminent donc et les changent à chaque instant de place. Cela ne les préserve pas des fréquentes visites de la petite vérole et de divers typhus. Ils les disséminent d’autant mieux que la dispersion des tentes rend l’engraissement des chevaux plus rapide, les larcins domestiques plus rares et, en cas de malheur, l’évasion plus facile. Nous savions d’avance que la tribu de Catriel, bien qu’étrangement réduite depuis sa défection, devait occuper une surface de plusieurs lieues carrées. Quant à la situation des habitations principales, de celle du cacique surtout, nous l’ignorions absolument. Nous pouvions dès les premiers pas trébucher sur une habitation sans importance. Il suffisait qu’un Indien, voire une Indienne, parvînt à sauter à cheval pour donner l’alarme, et toutes nos peines étaient perdues.

On fit subir un interrogatoire minutieux au transfuge qui avait visité Treycò depuis peu. Ses renseignemens, que nous étions bien forcés de trouver plausibles, n’étaient pas très favorables. Il y avait autour de la tolderia des groupes de tentes détachées qui lui faisaient comme une ceinture de grand’gardes. Nous en avions trois en face de nous, assez rapprochés les uns des autres pour qu’il fût malaisé de se glisser entre eux en trompant la surveillance de leurs chiens, assez éloignés pour qu’il ne fût pas possible de les tourner sans perdre beaucoup de temps et sans tout compromettre. Le parti le plus sage était de surprendre en passant le groupe du centre et de le cerner de manière à ne laisser échapper personne. Il était plus isolé et plus compact que les deux autres, parce que les familles qui le composaient s’étaient massées autour de trois petits lacs d’eau légèrement salpêtrée, mais potable à la rigueur pour les animaux. L’important était de savoir si le vaqueano pourrait, de nuit, nous mener en droite ligne à ces trois lacs, point peu notable et qui n’avait pas dû laisser dans sa mémoire des traces bien profondes. Il affirma que oui, et nous nous mîmes en marche.

Les dernières heures du jour furent employées à traverser les bas-fonds vaseux autour desquels s’étendait la forêt de Guatraché. On fit halte au coucher du soleil sur le revers de la dernière colline pour ne pas s’engager de jour sur le vaste plateau qui s’étendait au delà. Dès que la nuit fut tombée, on entama la dernière étape. Nous avancions rapidement dans un profond silence ; il était défendu de causer et de fumer. Notre colonne glissait sur la prairie comme l’ombre d’un nuage. On entendait à peine le roulement sourd et cadencé des pas des chevaux amortis par l’herbe. La nuit était aussi claire que peut l’être une nuit sans lune. L’atmosphère, brumeuse les jours précédens, était d’une limpidité parfaite. En regardant le firmament scintillant d’étoiles et baigné de nuances laiteuses, on songeait involontairement à ces vers, qui expriment par une image charmante la transparence et le recueillement d’une nuit d’été :

Un vague demi-jour teint le dôme éternel,
Et l’aube douce et pale, en attendant son heure,
Semble toute la nuit errer au bas du ciel.

En regardant la terre, on comprenait vite que

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles,

pour employer encore la juste expression d’un poète, était plus « obscure » que les contempleurs d’astres ne seraient tentés de le penser. Ces deux peintures de la nuit, si différentes, sont également exactes selon qu’on lève ou qu’on baisse les yeux. Malgré les tons nacrés du ciel, qui semblait déverser des nappes de lumière, j’avais de la peine à discerner la silhouette de notre guide, qui marchait à quelques pas en avant de nous.

La Croix du sud était presque en face de moi, brillant d’un si doux éclat qu’elle invitait à la contempler. Je remarquai en la regardant et fis remarquer au commandant Garcia que notre vaqueano inclinait insensiblement sur la droite. On se mit à l’observer, il ne tarda point à appuyer de nouveau sur la gauche. La direction générale restait la même sans doute malgré ces oscillations. Elles semblaient indiquer toutefois que la route à suivre n’était pas tracée dans sa tête avec la netteté ordinaire. Il n’est pas aisé de se jeter à la traverse d’opérations de mémoire, qui sont pour vous lettre close, et d’intervenir dans un travail mental dont on n’a pas la clé. On lui demanda pourtant s’il était sûr de son chemin, s’il n’éprouvait pas d’hésitation. Il n’en éprouvait aucune. Le transfuge, qu’on envoya interroger en même temps, ne savait pas de nuit suivre une direction. Il paraît que c’est le comble de l’art. Il croyait pourtant que nous faisions fausse route.

Vers dix heures du soir, nous devions nous trouver à environ une lieue des trois lacs, si nous n’étions pas égarés. On fit halte, et on envoya en avant les troupes chargées du coup de main sur les premiers toldos. Nous les suivions à un quart de lieue de distance. Quand nous les rejoignîmes, elles n’avaient rien trouvé. Cela devenait inquiétant. On détacha des éclaireurs. Ils ne rencontrèrent trace ni d’Indiens, ni de lacs. Le guide ne savait plus où il était. Lorsqu’on est une fois perdu dans la prairie, il n’y a pas d’instinct qui tienne, il est impossible de se reconnaître. En désespoir de cause, il fallait en revenir au transfuge. On lui enleva ses liens. Ils servirent incontinent à garrotter le sergent. Tout n’est pas rose dans le métier de vaqueano. Celui-ci se trouvait avoir sur les bras une affaire capitale dont le dénoûment, chose plus triste, dépendait moins de la discussion impartiale de ses torts que du résultat définitif de l’entreprise ; mais le résultat fut heureux. C’est lui qui nous reconduisit à Puan. Pour le moment, on installa le transfuge à la tête de la colonne. Le commandant D. Lorenzo Winter, qui l’avait amené de Carhué comme ressource suprême, et qui connaît à fond cette guerre et les Indiens, professe cette théorie, qu’un sauvage n’a jamais les idées aussi lucides que lorsqu’il est en péril de mort. Il l’avait donc au préalable réconforté par le dialogue suivant : « Peux-tu nous conduire chez Catriel ? — De jour, oui, bien que je ne sache pas où nous sommes ; de nuit, non. — Tu désires donc être fusillé ? — Pas de réponse. — Je te demande si tu désires être fusillé ? » Pichi-Huinca, qui servait d’interprète, ajouta quelques paroles où sans doute il le prévenait charitablement que le commandant allait le faire comme il le disait. « Je crois, reprit l’Indien avec effort, qu’il doit y avoir, non loin d’ici, un buisson auprès d’un ancien toldo. Si l’on m’y conduisait, peut-être pourrais-je de là prendre ma ligne. »

Pichi-Huinca, qui avait battu les environs à la recherche des trois lacs, avait remarqué à une demi-lieue de nous plusieurs pieds de ciguë, signe évident d’une habitation abandonnée, et quelque chose qui dans l’obscurité lui avait paru être un buisson. Il nous y conduisit. L’Indien examina le parage avec soin. « Ce n’est pas cela, dit-il. Je ne connais pas ces pieds de ciguë ; il y a longtemps qu’on a dévié. — Pourquoi ne l’as-tu pas dit ? — Je l’ai dit. D’ailleurs je ne sais pas me diriger dans l’obscurité. Au jour, je crois que je vous conduirai. — C’est pour gagner du temps. Au jour, il sera trop tard pour surprendre Catriel. Tu vas nous conduire tout de suite, si tu veux voir le jour se lever. — Je vous conduirai comme je pourrai. » Il marcha, nous le suivîmes. Le temps avait marché plus vite que nous au milieu de ces incidens : il était une heure du matin. Le commandant Garcia, silencieux et préoccupé, se pencha par un mouvement brusque et resta un moment appuyé sur le garrot du cheval, tâchant de percer les ténèbres à ses pieds. « Mais nous suivons un chemin ! » dit-il enfin. Un officier mit pied à terre et tâta l’herbe. C’était en effet un sentier à demi effacé. L’Indien fut appelé. « Tu connais ce chemin ? — Non. — Pourquoi le suis-tu ? — Je ne croyais pas suivre un chemin. — Alors c’est ton cheval qui l’a pris, et tu le laissais faire ? — Je n’ai pas changé de direction depuis les ciguës. — Tu joues gros jeu, drôle ! — Faites ce que vous voulez, je fais ce que je peux. — Halte ! pied à terre ! dit le commandant, et il se mit à se promener à grands pas. Je n’aurais pas en ce moment donné un fétu de la vie de l’Indien. Lui s’assit à terre et s’endormit. C’était un tout jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans. On a beau dire, il y a quelque chose à faire de ces gens-là. Au petit jour, il fallut le secouer pour le réveiller. Il se dressa sur ses pieds et s’orienta posément. « Maintenant, peux-tu nous conduire ? — Oui. »

Ce oui laconique était de bon augure. Il monta à cheval et partit sans hésitation, au trot, entre deux soldats qui lui servaient de gardes-du-corps. Nous n’avions pas marché une demi-heure, qu’il devint évident que nous étions sur les Indiens. La prairie que nous traversions avait été parcourue il y avait peu de temps par des chevaux en liberté. On envoya Pichi-Huinca à la découverte. Il laissa à un de ses hommes son cheval de marche tout sellé, sauta à cru sur sa bête de confiance, et disparut en un clin d’œil derrière un pli de terrain. Un seul Indien l’accompagnait. Nous ne tardâmes pas à les voir tous les deux surgir au loin et galoper de droite et de gauche. Sa troupe, qui marchait à la même hauteur que nous, mais un peu à la débandade, car il ne faut pas exiger des Indiens une bien rigoureuse tenue dans les rangs, suivait tous ses mouvemens avec une anxieuse attention. Tout à coup un des siens cria : « Il a fait tournoyer son poncho ! » et tous partirent ventre à terre, leurs longues lances en arrêt. Les Indiens de Manuel Grande les suivirent. Le vieux cacique, qu’on aurait cru tout cassé à le voir à pied, se dressa sur ses étriers en brandissant sa lance, envoya au ciel une sorte d’invocation ou d’imprécation, on ne sait trop, et se retournant vers les siens : Amu ! amu ! cria-t-il. — Amu ! amu ! répéta le chœur, et ils se lancèrent. Au même instant, sur notre gauche, résonnait le bruit clair que produisent cent sabres de cavalerie dégainés à la fois. C’était le détachement du 11e qui se mettait en branle.


II

Nous n’avions affaire encore qu’à une faible partie de la tribu. Le gros des habitations était à deux lieues de là. Tout ce que contenait cette espèce de faubourg, — hommes, femmes, enfans et bêtes, — fut à nous en un tour de main. On les avait surpris au lit ; le soleil se levait. Le premier prisonnier qu’on leur fit fut jeté en croupe d’un soldat et envoyé en toute hâte au commandant Garcia. On n’avait pas d’interprète sous la main ; on n’en eut pas besoin. Dans l’action, le commandant était merveilleusement laconique. « Catriel ? » L’Indien étendit la main et désigna le sud. Quelques ordres rapides, des aides de camp galopant de tous côtés, et nous voilà filant en droite ligne vers le sud, à travers ravins et broussailles, comme dans une course au clocher. Derrière nous, les troupes qui n’avaient pas encore donné changeaient de chevaux. Cela ne leur prit pas deux minutes. Les pelotons d’attaque, sabre au vent, allant un train d’enfer, nous atteignaient l’un après l’autre, prenaient les ordres en courant, et, s’éparpillant, couvraient la plaine de tourbillons de poussière. On avait modifié depuis peu l’équipement de la cavalerie pour l’approprier à la guerre indienne. On lui avait donné une cuirasse de cuir bouilli, et, selon les escadrons, des lances ou des revolvers. Les soldats étrennaient ce jour-là leurs armes neuves. On trouvait encore le temps, tout en jouant de l’éperon, d’admirer sous ce harnachement leur mine de lansquenets. Nous nous hâtions. La tête de la colonne était déjà au beau milieu de la tolderia.

On distinguait à l’horizon sept ou huit bouquets d’arbres au milieu desquels quelques points noirs exécutaient des mouvemens affolés ; de temps à autre retentissait un coup de feu ; les comptes se réglaient en général au sabre et à la lance. Par momens, nous passions sur des couches, de sable où les chevaux entraient jusqu’au boulet. C’est à peine alors si l’on apercevait ses voisins. Nous pénétrâmes bientôt dans une forêt de caroubiers assez vaste, mais plus maltraitée encore que celle de Guatraché. Comme nous traversions une clairière, je vois encore confusément se détacher du nuage) ; soulevé par nous un coin de la scène qui s’y déroulait, — deux ou trois sauvages essayant de jouer des boules et serrés de près par les soldats, un prisonnier que l’on garrottait, à terre un cadavre dépouillé de ses vêtemens ; plus loin, quelques sentinelles veillaient d’un air goguenard sur un troupeau de femmes en larmes ; dans le fond, au sommet d’une éminence, un officier lancé à toute bride se retournait à demi pour exciter ses hommes, dont les silhouettes se découpaient une seconde sur le ciel et disparaissaient au revers de la dune comme s’ils s’étaient enfoncés sous terre. C’est à peu près tout ce que j’ai aperçu du combat, si l’affaire peut s’appeler un combat. Peu d’Indiens songèrent à se défendre. Ils étaient ahuris. Leurs derniers bons chevaux avaient été prêtés aux chasseurs. Quelques-uns gagnaient à pied le bois. Il fallut faire une battue pour les avoir. Les femmes se laissaient prendre en sanglotant bruyamment, mais au fond n’étaient pas fâchées de l’aventure ; les plus franches l’ont avoué depuis. Tout ce monde-là mourait de faim.

Nous fîmes halte quelque temps en un point élevé et central d’où l’on dominait et d’où l’on pouvait deviner les actions partielles engagées au-dessus de nous. C’est là que l’on adressait les rapports, les demandes de chevaux frais, les prisonniers de marque. Parmi ces derniers, nous vîmes bientôt arriver un chrétien dont nous avons déjà eu l’occasion de parler, et qui avait conquis une certaine réputation à la frontière. Ses deux frères et lui étaient passés aux Indiens peu après le soulèvement de Catriel. Ils n’avaient pas su renoncer aux habitudes contractées en leur compagnie. Trouvant que les autorités étaient devenues déplorablement tracassières, ils avaient pris le parti d’aller retrouver leurs anciens camarades, et les aidaient, puisqu’on ne pouvait plus voler d’animaux à l’amiable, à s’en procurer à main armée. Ils « travaillaient » de concert avec eux. C’est le mot adopté : l’Indien ne pille pas ; il travaille. Nos trois gauchos étaient de rudes et subtils travailleurs. Audacieux, intelligens, au courant des choses militaires, car ils avaient fait diverses campagnes comme gardes nationaux et l’un d’eux avait été officier, ils avaient de plus conservé de nombreuses relations dans les ranchos mal famés de la lisière du désert. Ils y faisaient de temps en temps des voyages d’exploration. Plus d’une fois, pour éviter aux Indiens des courses inutiles et obtenir des renseignemens statistiques précis sur les troupeaux de la zone menacée, l’un des frères alla y attendre les invasions dirigées par les deux autres. Ils avaient, en un mot, tout ce qu’il fallait pour donner aux opérations de la tribu beaucoup d’élan ; mais ils s’étaient trompés de date. Le rôle des aventuriers de leur trempe dans les affaires indiennes est fini.

Celui qui arrivait là entre deux soldats, d’un air fort calme, et maniant le mauvais cheval sur lequel on l’avait mis avec l’aisance gracieuse d’un bon cavalier, réalisait bien le type de ces coquins de bonne mine dont on encombre les romans. Il avait cette distinction native si fréquente chez les gens de campagne, qui ont conservé mieux que les habitans des villes, plus sautillans et plus francisés, les traditions de la gravité castillane. Il salua le commandant sans humilité ni hauteur, d’un mouvement juste et simple qui ne sentait nullement son prisonnier. — Ne peux-tu pas mettre pied à terre devant le chef de l’expédition ? lui dit un officier de mauvaise humeur. — Il lui lança un regard empreint d’une dignité compatissante. — Comment voulez-vous que je mette pied à terre ? j’ai les pieds attachés sous le ventre de mon cheval. — Il ajouta avec un sourire : — Ce n’est pourtant pas sur cette bête-là que j’essaierais de fuir ; elle n’en peut plus pour un galop d’une lieue. — Détachez-le, dit le commandant Garcia. Où est Catriel ? ajouta-t-il aussitôt. — A Pichi-Treycò, à cinq lieues d’ici. — Depuis quand ? — Depuis hier. Il a reçu avant-hier des lettres de l’Azul, a envoyé aussitôt les boleadores sur les routes de Puan et de Nueva-Roma, puis a déménagé hier avec son frère et sa famille, nous laissant l’ordre de déménager aujourd’hui. — Où est Pichi-Treycò ? — Dans cette direction. — Qu’on envoie cent chevaux frais au lieutenant Daza et à Pichi-Huinca, qui vont de ce côté, et qu’ils ne s’arrêtent que lorsque leurs animaux ne pourront plus mettre une patte devant l’autre ou qu’ils auront pris Catriel. — Le commandant n’avait pas fini de parler que les cent chevaux étaient en route. Cinq lieues d’avance ! et nos montures venaient de marcher deux jours et deux nuits. Il y avait peu de chances de les voir atteindre le cacique. Il s’échappa en effet. On le poursuivit onze lieues, et on parvint à tuer deux ou trois hommes de son escorte. Il s’arrêta le soir à trente-cinq lieues de là. — Qui a apporté ces lettres ? reprit le commandant. — Un marchand de bœufs de l’Azul. — Où est-il ? — Prisonnier. — Ah ! ah ! et tes frères ? — Ils étaient avec moi. L’un a tâché de fuir à pied, il doit être mort. L’autre a réussi à monter à cheval. — Et il a été rejoindre Catriel ? — S’il a pu.

Le marchand de bœufs avait été pris en effet. Il était livide, mais impénétrable. On n’en put rien tirer. On trouva sur lui divers passeports qui prouvaient qu’il n’en était pas à sa première visite aux toldos. Ces passeports sollicités sous divers prétextes, les négociations pour le rachat d’une captive par exemple, lui avaient été délivrés par les autorités militaires de l’Azul. Il est probable qu’avec une impartialité transcendante il servait d’espion aux deux partis. C’eût été œuvre pie de le fusiller sans autre forme de procès. On lui accorda plus d’importance qu’il n’en avait. Cela le sauva. On voulut le mener à Puan pour que le ministre de la guerre, qui y attendait notre retour, l’interrogeât lui-même. Beaucoup d’officiers s’obstinaient à voir de la politique dans l’affaire, et soupçonnaient les mitristes, rapprochés cependant depuis peu du docteur Alsina par une réconciliation éclatante, d’avoir essayé sous main de lui jouer un mauvais tour en favorisant l’évasion de Catriel. C’était avoir non-seulement la passion, mais l’obsession de la politique. On avait bien été en ce genre jusqu’à supposer que les trois frères étaient dépêchés aux toldos par les chefs de l’opposition avec une mission secrète. Ces rusés fripons n’étaient pas fâchés de laisser s’accréditer cette croyance. Ils avaient fait jadis grand bruit de leurs opinions mitristes, à une époque où, pour le succès de certains tripotages interlopes avec les Indiens, on ne se trouvait pas plus mal d’être en politique un orthodoxe fervent. Leur foi n’avait pas varié avec leur fortune. Ils se faisaient gloire de leurs relations passées avec des personnages influons, et insinuaient qu’ils en recevaient encore les inspirations. Il est plus flatteur d’être un agent politique qu’un simple voleur de grand chemin.

Le parti mitriste n’a pas besoin d’être lavé du soupçon d’avoir protégé de sa connivence contre les armes nationales des bandits qui s’étaient mis non-seulement hors la loi, mais hors la civilisation. La seule faute en tout cela, une faute qu’il faut relever, parce qu’il s’obstine à ne pas en convenir et qu’elle pourrait quelque jour être commise de nouveau, c’est de ne pas s’être aperçu que ses énervantes complaisances envers les caciques soumis, sa manie de les tenir sous sa main, de les flatter, de les gâter et de les mêler à ses intrigues, avaient eu pour résultat d’organiser dans les anciens districts de frontières des écoles d’immoralité et de brigandage. Les vagabonds, les gens sans aveu, s’habituaient à considérer comme profitable une intime alliance avec les Indiens, afin d’avoir le bénéfice des immunités qui les couvraient. Ces étroites relations par lesquelles sauvages et civilisés se pervertissaient réciproquement, elles duraient encore. Il n’y a pas de solidarité plus difficile à rompre que celle qui résulte de mauvais coups faits en commun. Prendre la haute direction d’une guerre de rapines contre ses concitoyens, à propos du passage du ministre de la guerre à l’Azul, flairer pour la tribu un danger dans l’air et venir à franc étrier lui en porter la nouvelle, ces âmes violentes et basses avaient fini par trouver cela naturel. Voilà ce que devenait dans cette atmosphère corruptrice la notion du patriotisme. Ce sont là des résultats qui jugent le système ancien, celui de l’inaction achetée au prix d’une systématique indulgence. Ce sont surtout des précédens qu’il est utile de ne pas perdre de vue au moment où il va y avoir à loger les Indiens quelque part et à les organiser de quelque manière. Ils doivent être logés et organisés de façon à ne pouvoir ni recevoir ni donner des exemples funestes. Ils ont en eux d’acres et contagieux instincts de rapacité et de fourberie. Jusqu’à ce qu’on ait neutralisé ces instincts par un traitement convenable, il est bon que les tribus réduites soient entourées d’un cordon sanitaire.

Sur les onze heures, après avoir bien chevauché de toldo en toldo, le commandant Garcia fit sonner le ralliement à l’endroit qu’il avait choisi pour quartier général. C’était une étroite vallée, à proximité du filet d’eau qui donnait quelque fraîcheur à ces terres sablonneuses. Les flancs en étaient ombragés par des caroubiers archiséculaires. Du reste l’eau était saumâtre et l’herbe rare. C’était pourtant ce que Treycò offrait de mieux. Il fallait que les Indiens fussent bien pauvres d’animaux pour avoir choisi un semblable gîte. De nombreux troupeaux n’auraient pas pu y vivre. Ils en avaient fort peu en effet. En chevaux, nous ne leur primes pas trois cents têtes, et en général quelles haridelles ! Quant aux bœufs, comme l’heure du déjeuner arrivait à grands pas, et que cette circonstance faisait furieusement activer les recherches, on finit par découvrir trois vaches laitières et un taureau. Ces animaux avaient été conservés sans doute dans les momens de plus amère détresse à cause de leur beauté. C’étaient des durham de pur sang. Après avoir convenablement soupiré sur la nécessité d’abattre de si nobles bêtes, on réfléchit à point pour se consoler qu’on retrouverait difficilement l’occasion au milieu de troupeaux vulgaires dégoûter d’une viande aussi succulente. Comme bêtes d’élevage, je ne cite que pour mémoire une toute petite biche apprivoisée, qui devait appartenir à quelque Indien à son aise et peu chargé de famille. Elle s’obstinait à suivre mon cheval ; je dus la charger à coups de cravache pour lui faire gagner le bois et l’empêcher d’être aperçue des soldats. Qu’était devenu le temps où les négocians chiliens venaient à intervalles périodiques prendre livraison aux toldos de milliers de têtes de bétail !

On vit bientôt déboucher de toutes parts les convois de prisonniers. C’est toujours là un spectacle attristant, surtout quand les femmes et les enfans dominent. Il était rendu plus lamentable encore par la misère hideuse où croupissaient ces pauvres gens. Ils arrivaient par longues files, à peu près nus, et la nudité n’embellit pas cette race disgraciée ; mais, si les vêtemens étaient peu abondans, chacun portait à la main sa bride et sous le bras la sangle, le bât et les diverses pièces de cuir qui composent le recado. Même les enfans de quatre ans n’avaient pas oublié au milieu de la bagarre qu’ils allaient avoir une quarantaine de lieues à faire à cheval. Ces petits, avec leurs jambes grêles et leurs ventres énormes, étaient la démonstration palpable des souffrances endurées. On fit abattre quelques jumens pour nourrir tout ce monde. Peu s’en fallut qu’elles ne fussent dévorées crues. Un sergent, qui présidait à la distribution, vit ses galons arrachés, en même temps que les quartiers de viande qu’il apportait, par toutes ces mains impatientes. Quelques chiens étiques, qui s’étaient réfugiés sous bois, la queue entre les jambes, au bruit que nous menions, attirés par l’odeur du sang et rangés en cercle, se léchaient les lèvres de l’air de chiens qui n’en peuvent croire leurs yeux. Les Indiens en étaient à manger les peaux de bœuf de leurs tentes. Nous trouvions partout, enterrés sous les haillons qui leur servaient de couche, des lanières de cuir pelées avec soin et déposées dans la terre pour les ramollir. Cet aliment coriace était plus propre à tromper leur faim qu’à la satisfaire. Il avait péri beaucoup d’enfans et de femmes. Il n’est pas étonnant après de telles épreuves que les fils du désert supportent si bien la fatigue et les privations. Dans une tribu, tout ce qui ne présente pas une force de résistance étonnante meurt jeune. C’est la lutte pour l’existence dans toute sa rigueur. Il ne faut pas croire du reste que cette faculté de vivre de l’air du temps, de dormir sur la terre nue, dépasser des semaines à cheval, de braver le chaud, le froid et la soif, soit la preuve d’une grande force musculaire. C’est une vigueur négative. Les sauvages sont durs, ils ne sont pas robustes ; un travail régulier les abat en un moment. Il faut un régime confortable pour produire et pour soutenir des hommes solides, capables d’un effort continu. Cette sobriété hors nature n’est ni intéressante ni méritoire : ce n’est qu’un expédient de fainéans. Son vrai nom n’est pas force d’âme, c’est paresse mal entendue.

Il y eut bientôt un peu plus de trois cents prisonniers de tout âge entassés à l’ombre d’un bouquet de caroubiers. Sur ce nombre, les hommes en état de porter les armes, les « Indiens de lance, » étaient seulement soixante et dix. On en avait tué à peu près le double. L’ordre avait pourtant été donné d’épargner tous ceux qui voudraient se rendre, et la plupart de ces pauvres hères, qui n’y attachaient pas de point d’honneur, n’eussent pas demandé mieux, que d’être faits prisonniers ; mais les soldats mettaient une mauvaise foi ingénieuse à interpréter de travers leurs moindres gestes, et à ne voir partout que des braves décidés à vendre chèrement leur vie. Ils ont pour les indiens cette inimitié instinctive et incorrigible que les chiens éprouvent pour les chats. Sous l’œil de leurs officiers, ils la comprimaient à grand’peine. Lâchés seuls au milieu des broussailles, ils ne résistaient pas à la tentation de sabrer à tort et à travers ou d’essayer in animâ vili leurs nouveaux revolvers de gros calibre. Aussi fut-il impossible de savoir avec exactitude le nombre des morts. Chacun, au rapport, dissimulait une partie de ses prouesses ; on ne s’en faisait gloire qu’au petit comité, autour des feux de bivouac.

Parmi les prisonniers, il y avait deux capitanejos. L’un d’eux, nommé Raïlef, était remarquable autant par sa mise correcte et presque élégante que par la fermeté de sa contenance, qui tranchait sur les mines affaissées de ses compagnons. Son cas pourtant était grave. D’abord il était signalé, honneur périlleux en un tel moment, comme un des chefs indiens les plus déliés et les plus résolus ; ensuite il y avait dans son fait une circonstance aggravante. Peu de temps auparavant, profitant des solutions de continuité que présentait alors le fossé, ils était glissé avec une trentaine d’hommes en dedans des possessions chrétiennes, et, soit pour refaire ses chevaux, soit pour faire perdre sa piste et attendre à loisir un bon moment, il était resté caché dans le dédale de vallées abruptes de la sierra de Curumalan, entre les deux lignes de frontière. L’idée n’était pas mauvaise. Il n’était jamais passé personne par cette région coupée de hauts rochers, à l’écart des routes et des fortins. Justement à cette époque vint à y passer un sous-lieutenant porteur de dépêches, accompagné seulement de deux gardes nationaux. Attaqué à l’improviste, l’officier mit pied à terre et se défendit de son mieux. Il resta sur le carreau. Il avait le corps percé de cinq coups de lance, et était si profondément évanoui des suites d’un coup de boulet sur la tête que les Indiens le crurent trépassé. Ils négligèrent la précaution de lui couper la gorge pour être sûrs qu’il n’en réchapperait pas. Quand il revint à lui vers la fin de la nuit suivante, il rencontra en étendant la main le cadavre de l’un des gardes nationaux, tué plus consciencieusement. Il se traîna jusqu’à une source dont on entendait le bruit près de là, et, ranimé par quelques gorgées d’eau, il ramassa les dépêches lacérées que les Indiens avaient jetées au vent après les avoir lues, et se mit en marche aux premières lueurs du jour. Il était complètement nu. Ses blessures étaient avivées par le vent du matin et les rayons du soleil. Ses pieds surtout, promptement ensanglantés par les herbes coupantes, le faisaient beaucoup souffrir. Sa tête affaiblie se refusait à l’effort nécessaire pour reconnaître dans une contrée mal connue la direction de Puan. Il en était à plus de six lieues. Il rencontra un petit ruisseau qu’il jugea devoir être le Pighué, et en suivit les méandres. Il pouvait au moins de la sorte, après chacun de ]ses nombreux évanouissemens, rafraîchir son front et ses lèvres et mâcher des feuilles de cresson. Des Indiens de Pichi-Huinca, envoyés par hasard en reconnaissance fort loin de ce côté, le rencontrèrent le lendemain matin, n’ayant plus que le souffle, mais se traînant avec une énergie suprême vers le campement. On sera peut-être désireux de savoir ce qu’était devenu le second garde national. Il s’était sauvé au milieu de péripéties non moins dramatiques. Resté seul debout, il ne voulut pas attendre la mort les bras croisés ; il préférait la recevoir, selon la vive expression espagnole, en ayant le sang chaud. Il sauta à cheval, et se rua sur ses agresseurs en maniant la carabine comme une massue. Il rompit leur cercle et gagna un peu de terrain. Il avait reçu une dizaine de blessures quand son cheval, profondément atteint, s’abattit. Il avait alors en face de lui des rochers très raides, impraticables pour des cavaliers. Il les gravit, et, tout ruisselant de sang, attendit l’assaut. Les Indiens se concertèrent. Mettre pied à terre et aller attaquer à la lance par ces chemins aériens un homme pourvu d’une arme à feu, cela les fit réfléchir. Ils aimèrent mieux revenir piller les morts et laissèrent le vivant tranquille. Peut-être comptaient-ils sur la faim pour l’achever, et trouvaient-ils plus raffiné de l’abandonner dans ce désert aride aux angoisses d’une lente agonie. Le soldat rampa de cime en cime jusqu’au soir et, la nuit venue, coupa droit au fort qu’il avait quitté la veille. Il y arrivait au petit jour.

Le sous-lieutenant ressuscité, comme nous l’appelions depuis l’aventure, était avec nous à Treycò. Il avait reconnu son Raïlef à merveille ; les circonstances de leur première rencontre sont de celles qui gravent profondément dans la mémoire les traits d’un adversaire. S’il dédaigna la vengeance peu généreuse de s’étaler à ses regards, il vint d’un peu loin contempler dans les fers, saisissant retour des choses d’ici-bas, l’homme qui lui avait fait passer un si mauvais quart d’heure. Raïlef, qui avait l’œil et l’oreille au guet sous son air impassible, le reconnut parfaitement de son côté, et ce dut être pour lui une désagréable surprise de le trouver là. En descendant au fond de son âme indienne et en se demandant ce qu’il ferait à la place de l’officier, il dut s’avouer que certes il ne ferait pas grâce. Le résultat de ses réflexions sur cet événement extraordinaire fut de demander une entrevue au commandant. « Il avait appris des soldats, lui dit-il, qu’un sous-lieutenant de la division se plaignait d’avoir été attaqué par lui dans la sierra. C’était une calomnie qui le remplissait d’étonnement. Les Indiens de Cañumil, un caciquillo des environs, avaient fait le coup. Il n’avait pas bougé de Treycò à cette époque. On pouvait le demander à sa femme, qui était chrétienne. » C’était évidemment pour arriver à la péroraison qu’il avait préparé tout le discours. Il s’attendait à des surprises. Une chrétienne parée du titre, non de captive, mais d’épouse, cela devait amener des questions. On manderait peut-être sa femme, dont il connaissait l’éloquence. Elle pourrait faire ce qu’il sentait inutile ou dédaignait d’essayer, se jeter à genoux, supplier, attendrir. C’était une chance à tenter. Il répéta deux fois que sa femme était chrétienne ; cette déclaration ne produisit aucun effet. Il salua sans montrer de trouble et s’en alla comme il était venu, le front haut. Il avait l’air de conduire et non de suivre la sentinelle qui l’escortait.

Il se serait épargné cette démarche, la seule marque de faiblesse qu’il ait donnée sans doute en sa vie, s’il avait su combien le commandant Garcia, très disposé à se montrer humain envers les simples lances, était résolu à couper court aux complications futures en supprimant caciques et capitanejos. Il trouvait que leur autorité sur la plèbe de la tribu, funeste en principe, était d’autant plus indestructible qu’elle était basée sur une supériorité réelle. L’habitude du commandement et le poids de la responsabilité élargissent l’intelligence. Ceux que les Indiens reconnaissent pour leurs chefs sont dignes de l’être. Ils sont souvent, il est vrai, cruels et fourbes ; mais ce sont là dans le milieu où ils vivent des mérites estimés. Il n’y en a point de lâches ni de sots. Ils voient plus haut et plus loin que leurs hommes, ils sont capables de plus grandes choses : aussi les entraînent-ils toujours. Neuf fois sur dix, ils usent de leur influence pour les entraîner vers la barbarie. L’expérience est faite, et c’était facile à prévoir. Quelle caste dirigeante au monde n’a pas mis de tout temps ses intérêts au-dessus de toute autre considération ? Les Indiens ont prouvé qu’ils étaient susceptibles de docilité et de discipline. Au lieu de les massacrer pour les en punir, il vaut mieux mettre à profit cette qualité aujourd’hui gênante. On y parviendra sans peine si l’on fait disparaître cet être moral qui se nomme la tribu. C’est un faisceau bien lié et peu maniable. En rompant violemment les liens qui resserrent ses membres les uns contre les autres, en la séparant de ses chefs, on n’aura plus affaire qu’à des individus isolés, désagrégés, sur lesquels on pourra avoir de l’action. Telles étaient les idées d’après lesquelles le commandant Garcia avait résolu de régler sa conduite et qu’il avait été autorisé à appliquer. C’était un esprit studieux et réfléchi, qui, ne se forgeant pas des opinions à la légère, n’en changeait pas aisément. Deux heures après, Raïlef était passé par les armes en compagnie de l’autre capitanejo et de l’ex-habitant de l’Azul qui avait déclaré aux troupeaux de ses anciens voisins une si rude guerre.

Tous trois moururent vaillamment ; mais leur valeur dut présenter des nuances. Je ne savais point où avait eu lieu l’exécution, et le même soir, errant à l’aventure aux environs du camp, je me trouvai inopinément en face de leurs cadavres. On les avait abandonnés nus à l’endroit où ils étaient tombés. Les lèvres de Raïlef étaient encore plissées par un sourire de défi. Les traits de l’autre capitanejo exprimaient une placidité épaisse. Ceux du gaucho au contraire étaient contractés par une rage désespérée. Avait-il au dernier moment fait un retour vers le passé et songé, en présence d’une telle mort, à ce qu’aurait pu être sa vie ? Ce réfractaire de la civilisation avait une femme, née aussi parmi les chrétiens et qui l’avait accompagnée dans ses traverses. Il avait dans l’intérieur une famille que désolait son absence. Il l’aimait, paraît-il, à sa manière, et il était resté avec elle en correspondance suivie. On trouva sur le marchand de bœufs, notre prisonnier, une lettre de lui adressée la veille à une jeune cousine. Elle était bien tournée, écrite sur un ton de lutinerie affectueuse et se terminait par ces mots : « Demande à la tante Asuncion si elle ne pourrait pas envoyer quelques mantes à mon frère. Il est de fiançailles et ne sait comment payer le prix de sa fiancée, qui est de cent prendas. Ton cousin qui t’aime te tire délicatement les oreilles. » Le mot prendas, dont nous n’avons pas l’équivalent, désigne spécialement les ornemens en argent massif du harnachement du cheval et par extension, surtout lorsqu’il s’agit d’acheter une fiancée à son père, tout ce qui complète l’équipement du cavalier.

Le mariage de Raïlef avec une chrétienne n’était pas une fiction. Il avait à l’Azul épousé à la mode indienne, mais sans avoir de prendas à offrir à personne, une Argentine de la province de Mendoza venue à la suite d’un régiment de cavalerie. Les corps de ligne recrutent dans leurs pérégrinations à travers les provinces et traînent sans cesse à leur remorque presque autant de femmes qu’ils contiennent de soldats. L’état tolère et même favorise cette habitude. Il fournit à ces créatures de bonne volonté des rations dans les campemens, des chevaux en cas de voyage et s’occupe de l’éducation de leurs enfans. Ce ne sont pas des filles de joie. Leurs caprices, qui n’en a point, sont rares, et leur désintéressement est absolu. Elles n’ont qu’un mari à la fois. Il est vrai que ce n’est pas un mari à perpétuité. Elles ne le dorlotent pas moins et lui adoucissent en les partageant les épreuves de la vie de campagne. Elles se chargent de tous les menus travaux où le gaucho est malhabile. Un régiment sans femmes périt d’ennui et de saleté. Les désertions. y sont toujours nombreuses. Un chef soigneux s’alarme quand diminue le personnel féminin de sa troupe : elle peut se démoraliser. Il y a quelque vingt ans, on a vu des généraux assez ennemis du célibat chez leurs hommes pour renouveler, au moment d’entrer en campagne, l’épisode de l’enlèvement des Sabines dans les faubourgs de la ville où ils tenaient garnison. Le dernier exemple en a été donné durant la révolution de septembre 1874, à Mendoza précisément, par un chef rebelle ; mais, sauf des cas tout exceptionnels, point n’est besoin en vérité d’avoir recours à ces moyens violens pour procurer aux soldats des compagnes. Ils savent bien s’en procurer tout seuls. Une fois incorporées dans les régimens, ces recrues en jupons prennent rapidement l’esprit de corps, se plaisent à la caserne et ne la quittent plus. J’ai vu de vieilles édentées qui paraissaient remonter aux guerres de L’indépendance continuer à chevaucher, jambe de ci, jambe de là, à la suite d’une colonne en marche et être l’objet des mêmes égards que leurs jeunes compagnes, de plus d’égards peut-être ; c’étaient des vétérans. Il y a dans l’affection des soldats pour les femmes de troupes autant de camaraderie que d’arrière-pensées galantes. A part les vertes corrections qu’elles reçoivent de temps à autre, méritées souvent, rendues quelquefois, et qui ne troublent que d’une façon passagère la bonne harmonie des ménages, tout le monde s’efforce avec un empressement cordial d’écarter de leurs pas les plus grosses ronces de la vie militaire. C’est pour elles qu’est l’unique morceau de pain, la dernière pipe de tabac, le meilleur, cheval. Aussi faut-il les voir, après une des trop rares visites du commissaire-payeur, se promener fièrement dans leurs atours neufs, parées d’une paire de bottines de satin bleu tendre, d’une robe de soie verte et d’un fichu jaune et rouge ! Elles ont conscience qu’elles font honneur au drapeau et qu’elles représentent en leurs personnes toute la splendeur du bataillon.

C’est de cette race sans peur, sinon toujours sans reproche, qu’était sortie Carmen, la veuve de Raïlef. Mous reportions volontiers sur elle une partie de l’intérêt que nous avait inspiré la belle attitude du capitanejo, bien qu’il nous eût été impossible de garder notre sérieux quand elle fit transmettre jau commandant ses aigres plaintes sur le vol de douze chemises de toile toutes neuves soustraites de la garde-robe de son époux. C’étaient les chemises du sous-lieutenant, reconnues par un soldat, et rapportées à leur légitime propriétaire. On la fit appeler le lendemain et on l’interrogea paternellement sur son passé et ses vues d’avenir. Elle mit à raconter les débuts de sa liaison avec Raïlef l’audacieuse sincérité des natures primitives : « Dès que je le vis, j’en devins amoureuse. Vous savez comme il était bon vivant, gai, hardi, coquet dans son ajustement, — il l’a été jusqu’au dernier jour, — comme il jouait bien au billard et avait du goût pour la manière de vivre et les plaisirs des chrétiens. Il ne tarda pas à devenir amoureux de moi à son tour, et m’amena à son toldo. Il n’avait pas d’autre femme, il m’a donné tout le bonheur qu’il pouvait me donner. » Elle ajoutait avec un accent pénétré : « Quand la tribu s’est soulevée, il voulait me renvoyer à l’Azul. « Que feras-tu avec nous, pauvre fille ? me disait-il. Sais-tu bien ce que c’est que la vie du désert ? » Je ne voulus entendre à rien. Je l’aurais suivi au bout du monde. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. Je ne l’ai pas regretté un seul instant au plus fort de nos épreuves. Nous avons pourtant bien souffert ! Quand un détachement de Puan est venu attaquer Guatraché, des femmes se sont cachées dans le bois au lieu de fuir avec leurs maris, dans l’espoir d’être faites prisonnières. Elles sont sorties de leur cachette pour appeler des soldats qui passaient au galop. Ils n’ont pas entendu. Je n’aurais jamais fait pareille chose. Je comprenais bien pourtant dès lors que tout cela devait finir comme ça a fini. Mon mari le sentait bien lui-même. J’aurais voulu le décider à déserter pour aller nous présenter aux chefs de frontière. Il était brave, il l’a été jusqu’au bout. Quoiqu’il fût excellent pour moi, je l’aimais sans doute plus qu’il ne m’aimait, car dans nos discussions il avait toujours le dernier mot. »

On aimerait à ajouter après cette confession touchante que Carmen était belle et qu’elle est restée fidèle à la mémoire de Raïlef. Hélas ! dans le milieu où se déroulent ces récits, les jolies femmes et les sentimens éternels sont également rares. A peine arrivée à Puan, à peine réhabituée à ce vacarme de fifres et de tambours qui avait accompagné les premiers battemens de son cœur et décidé de sa carrière, Carmen, vieillie, mais non changée, se sentit prise du désir de renouer le fil de sa vie au point où elle en était avant son intermède indien. C’est un sergent dont la parole dorée la ramena dans le giron de la civilisation. Après tout, que voulait-on qu’elle fit ? Que voulait-on que fissent ces nombreuses veuves qui, montées à califourchon par grappes de deux ou trois sur nos pauvres chevaux de marche, regagnaient à notre suite le campement ? Pénétrons-nous bien de la situation de ces pauvres femmes avant de leur jeter la première pierre, si durant le voyage, entre deux bouchées et à travers leurs larmes, elles recevaient, en détournant les yeux d’une manière qui n’avait rien de décourageant, les œillades, sans doute prématurées, des soldats. Elles avaient l’air de leur dire : « Laissez-nous pleurer aujourd’hui, gens pressés et cruels que vous êtes. Eh ! mon Dieu ! nous savons bien que nous sommes butin de guerre. Ne nous forcez pas à y penser trop tôt. Nous vous en tiendrons compte, et vous verrez que nous y penserons de nous-mêmes. » L’aspect des lieux où s’échangeaient ces dialogues de prunelles leur servait de commentaire navrant. Même à une grande distance des toldos, il semblait que la malédiction du ciel eût passé sur ces champs. Pas un animal, pas un oiseau ne les égayait. Autruches, guanacos, et jusqu’à la dernière perdrix, ce qui n’avait pas été dévoré avait pris la fuite. Un pauvre lion qui n’avait pas voulu émigrer et qui vint donner sottement dans notre colonne, où il fut tué vite au milieu des hurrahs, était tellement maigre que depuis longtemps il devait se contenter de petits oiseaux ou d’infimes rongeurs. Quand les lions en étaient là, quel attrait ne devait pas avoir pour de simples femmes sauvages la certitude de repas réguliers ! Dans les premiers jours de notre arrivée à Puan, il s’accomplit bien de ces unions que nous appellerons, faute d’un terme plus correct, des mariages militaires. Il en fut de même à Carhué, où l’on envoya une partie des prisonniers. Les divisions casèrent là leurs derniers célibataires. Les Indiennes gagnèrent certainement au change. Leurs seconds maris sont plus commodes à aimer et à servir que les premiers. Quant aux soldats, ils ne perdirent pas au marché. Si leurs nouvelles compagnes ont le teint foncé, les yeux obliques et la démarche pattue, ils en trouveront difficilement de plus courageuses et de plus dévouées.

Les veuves pourvues, restaient les orphelins. On suit dans la République Argentine, après une razzia comme la nôtre, une coutume cruelle. Les enfans en bas âge dont les pères ont disparu sont donnés à droite et à gauche. Les familles distinguées de Buenos-Ayres recherchent avec empressement ces jeunes esclaves, pour appeler les choses par leur nom. Un officier de frontière ne manque pas dans ces occasions d’envoyer à sa fiancée une jeune suivante indienne. Au temps de la guerre du Paraguay, c’étaient les petits Paraguayens qui faisaient les frais de ces attentions galantes. On reconnaît là les traditions de la conquête. Depuis que la servitude est abolie, il a bien fallu trouver ce biais pour continuer à encombrer la maison de serviteurs qui ne servent à rien. Leur condition n’est pas pénible. Apporter le mate et se croiser les bras, c’est toute leur occupation. Subsidiairement les garçons apprennent à monter à cheval, les filles à coudre un peu et à s’attifer coquettement. Personne ne s’occupe de leur enseigner autre chose. Il n’y a pas dans ces talens-là les éléments d’une profession. Quelques-uns s’incrustent dans la famille où ils ont grandi, y vieillissent et y meurent. C’est le petit nombre. Les autres, traités sans rudesse, mais sans affection, comme des animaux domestiques, ne demandent qu’une occasion de prendre leur volée. Pour les femmes, cette occasion se présente d’elle-même dès que leurs charmes se développent. Il y a bien une loi sur le détournement des mineures, et le propriétaire de la fugitive ne manque pas d’en réclamer l’application, moins, au nom des bonnes mœurs qu’au nom des dépenses que cette éducation lui a coûté. La police et lui en sont d’ordinaire pour leurs peines. Dans un pays neuf, il y a tant de retraites sûres pour abriter un bonheur de contrebande ! Elles finissent presque toujours par s’établir d’une manière définitive quand trois ou quatre essais malheureux ont perfectionné leur science du monde, surtout lorsqu’elles ont le bon sens de renoncer sans retour aux mariages de luxe et d’oisiveté vers lesquels les souvenirs de leur enfance les attirent. Pour les hommes, l’émancipation est tout aussi simple et moins périlleuse. Dès qu’ils gagnent le campo, ils sont chez eux et peuvent donner un libre cours à leurs instincts errans. A tant faire que de se charger de l’éducation des gens sous prétexte qu’ils sont des sauvages, ce serait peut-être se montrer vraiment supérieur à eux que de les préparer avec une sollicitude plus éclairée aux luttes et aux devoirs de la vie.

C’étaient justement les réflexions auxquelles je me livrais en allant choisir un couple de petits Indiens que le ministre de la guerre m’avait octroyés. Je faisais comme les autres ; mais Dieu, qui voit les cœurs, a dû me rendre justice. Je voulais savoir, par une expérience personnelle, et poursuivie avec soin, de quoi est capable, prise à temps et bien dirigée, cette race déchue impropre à toute besogne utile. Il n’y a que deux mois que l’expérience dure. C’est un laps bien court, et nous en reparlerons dans dix ans. On peut dire pourtant déjà qu’elle s’annonce bien. La petite fille, qui a huit ans, n’est pas du tout sotte ; elle entend à merveille et baragouine un peu déjà l’espagnol et le français. Je suis loin d’avoir fait avec elle les mêmes progrès en langue indienne. Elle promet d’être un trésor de bonté et de docilité. On devait s’y attendre, sachant à quelle rude école d’obéissance et de travail sont élevées les femmes de la pampa. Le petit garçon donne aussi des espérances. La vieille fée qui prétendait être sa mère affirmait en même temps que c’était un parent du cacique Namuncurá. Comme le gamin n’a pas quatre ans et qu’elle en a au moins quatre-vingts, si même elle n’est pas contemporaine des sorcières de Macbeth, la fausseté évidente de la première assertion doit inspirer des doutes sur l’authenticité de la seconde. En tout cas, voilà une généalogie qui risque de n’être jamais tirée au clair. J’ai sur lui vraiment des vues bien autrement ambitieuses ! Sa laideur est sympathique, surtout depuis que son ventre baisse et que ses pauvres bras grossissent ; il comprend à demi-mot, il a la vivacité d’un singe et les câlineries d’un jeune chien. Après s’être époumoné à brailler quand il quitta son abominable duègne, ce qui est la marque d’un bon cœur, il leva sur moi des yeux déjà confians au premier chiffon de pain que je lui présentai, ce qui prouvait un estomac peu sérieusement délabré. Deux jours après, il était des nôtres. Gâté à qui mieux mieux par les travailleurs, bourré de vivres, promené à cheval à tour de rôle par mon nègre et mon gaucho, qui allaient le baigner au lac voisin, il ne voulait pas entendre parler de ses frères. Tout Indien soumis qui venait au camp lui inspirait des terreurs folles. Il lui semblait qu’il venait le chercher. Qui peut deviner ce que sera un jour ce petit bonhomme pratique ? Il est probable qu’il fera peu de cas de la philosophie spéculative et qu’il n’inventera jamais rien. Le goût de l’abstraction et la puissance créatrice paraissent refusés à sa race ; mais il pourrait se faire qu’il eût une facilité étonnante, pour s’assimiler les découvertes des autres et en tirer judicieusement parti. Combien de gens de mérite n’ont jamais fait autre chose !

La tribu de Catriel, comme tribu de guerre, n’existait plus. Quelques Indiens vinrent se livrer les jours suivans, comprenant que tout était fini. Nous avions laissé dans les toldos un vieillard et une vieille femme avec quelques vivres. Ils étaient chargés d’annoncer aux survivans que quiconque se soumettrait aurait la vie sauve et des rations. A notre arrivée, le docteur Alsina choisit parmi les prisonniers deux des Indiens dont la famille était la plus nombreuse. C’étaient des ambassadeurs dont, le retour était assuré. Il les dépêcha à Catriel avec un message où il lui enjoignait de se rendre sans conditions, s’il ne voulait pas voir les derniers restes de ses gens anéantis dans une poursuite à outrance. J’appris peu de jours après à Patagones, car je revins par mer et allai explorer les bords du Rio-Negro, la frontière future [2], que le cacique était campé près d’un poste chrétien du Rio-Colorado, à cent lieues au moins de Puan. Il avait sollicité des rations. On dut faire, pour les lui fournir, un recensement de la tribu. Elle ne comptait plus, tout compris, que cinq cent quatre-vingt-cinq âmes. Cela ne représentait pas quatre-vingt-dix lances. C’était à peu près le dixième de l’effectif qu’elle présentait deux ans auparavant, lorsque, ayant à lui distribuer des terres, j’avais eu entre les mains un état exact des membres qui la composaient. Ses tentatives désespérées d’invasion, des privations inouïes et notre récente attaque avaient enlevé à Catriel, chose effrayante ! les neuf dixièmes de ses sujets. Je me souvins alors que, dans les premiers momens qui avaient suivi leur départ de Niévas, j’avais entendu le ministre de la guerre, justement alarmé et irrité de leur défection, s’écrier qu’il la leur ferait pleurer avec des larmes de sang. Il leur avait tenu parole plus cruellement qu’il ne le pensait et, probablement qu’il ne le désirait lui-même.

Il n’y avait plus qu’à persévérer dans la voie tracée par ce beau début. Ce fut fait sans délai. De Puan même, le docteur Alsina envoya par le télégraphe l’ordre au colonel Villegas d’opérer vivement contre le cacique Pinzen, campé à l’extrême nord de la nouvelle ligne. On en nettoyait les deux extrémités avant de s’attaquer au centre, au gros morceau, au cacique Namuncurá. Le rusé Pinzen avait gagné au large. Il s’était retiré au nord-ouest, on ne savait pas au juste où il s’était réfugié. Cela ne sauva point sa tribu. Le colonel Villegas avait depuis longtemps pris pour devise et inscrivait volontiers en tête de ses instructions à ses subalternes cet axiome trop méconnu, qu’il n’y a pas de cavalerie sans chevaux. Il poussait jusqu’à la minutie les soins prodigués aux siens. Il n’eut pas à le regretter. Supérieurement monté, il put fouiller la pampa à fond, dénicher Pinzen et le surprendre. L’affaire fut à peu près une reproduction de la nôtre. Il y eut même cette analogie de plus que le cacique parvint à se sauver avec quelques lances. Dans les premiers jours de janvier 1878, et avant que les taons ne devinssent insupportables, vint le tour de Namuncurá. Attaqué par le colonel Levalle avec des forces venues de Puan, de Carhué et de Guamini, il a perdu cent hommes, et on lui a fait plus de deux cents prisonniers. La tolderia, fort vaste, n’a pu être complètement investie. Le reste de la tribu s’est enfoncé sans retourner la tête dans les profondeurs du désert.

Le triomphe contre Namuncurá a été pour le docteur Alsina un triomphe posthume. Ce voyage aux postes avancés de la ligne avait épuisé ses forces. C’est de son lit de mort qu’il a dicté les ordres relatifs à cette expédition ; en proie déjà aux premiers spasmes de l’agonie, il en demandait anxieusement des nouvelles. La maladie l’a terrassé à ce moment décisif où, mûri et apaisé par le succès, un chef de parti se transforme en chef d’état. Il dominait désormais ses adversaires d’assez haut pour pouvoir consacrer au progrès de son pays les dons qu’il avait employés jusque-là aux luttes de la politique militante. Ses rivaux même apprirent avec une stupeur consternée la fin inattendue de ce rude jouteur presque en même temps que ses dernières victoires. Le peuple, qui ne se trompe guère sur ses vrais amis, lui prodigua avec une abondance de démonstrations toute méridionale les témoignages de sa douleur. A peine eut-il rendu le dernier soupir qu’on ne put contenir les flots de la foule qui remplissait les rues avoisinantes. Des milliers d’admirateurs inconnus voulaient contempler une dernière fois ses traits. Ils défilèrent en sanglotant dans la chambre mortuaire. Un vieux nègre, jetant sur lui en passant son mouchoir trempé de pleurs, s’écria : « Je te donne tout ce que j’ai, mes larmes ! » Ses funérailles furent un deuil public. La pompe officielle, avec ses salves et ses uniformes, disparut dans l’imposante manifestation des regrets populaires. Cette émotion si profonde est le plus bel éloge du docteur Alsina et l’explication de sa puissance. On lui obéissait parce qu’on l’aimait. Là est le secret des transformations inespérées qu’il a pu réaliser à la frontière : des chefs aux soldats, elle ne contenait pas un homme dont la grande préoccupation ne fût de se demander « si don Adolfo serait content. » Là est aussi le secret de l’action irrésistible qu’il exerçait sur son parti malgré les dissentimens qui s’élevaient parfois entre lui et les siens. Il avait le tempérament d’un tribun ; mais il le mettait au service des vues élevées et persévérantes d’un homme de gouvernement. Son parti, un parti turbulent dont la discipline n’est pas le fort, n’accepta pas toujours sans une surprise revêche les déterminations inattendues de son chef. Il les trouvait entachées d’une abnégation patriotique, mais hasardeuse. Dans plus d’une circonstance grave, des protestations, des scissions même éclatèrent parmi les fidèles. Une improvisation chaleureuse les lui ramenait. Subjugués, sinon convaincus, il les entraînait où il voulait les mener. C’était l’avenir qui se chargeait de les convaincre. Pourtant le docteur Alsina n’avait pas donné encore toute sa mesure. Il meurt à quarante-huit ans, frappé à son poste comme un soldat, au cœur même de son œuvre de prédilection, la première ligne de frontière, de cette œuvre dont nous avons fait connaître les débuts et le résultat, et qui était bien sa création, sa chose, car il l’avait réalisée avec rien, à force de volonté.


Alfred Ebelot.


  1. Voir la Revue du 13 décembre 1877.
  2. On prépare en ce moment la translation de la ligne au Rio-Negro.