Les Deux Amiraux/Chapitre I

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 5-18).



LES
DEUX AMIRAUX



CHAPITRE PREMIER.


— En ce cas, s’il était fils de mon frère, mon frère ne pouvait le réclamer et votre père, quoiqu’il ne fût pas le sien, ne pouvait le désavouer. Cela est concluant. — Le fils de ma mère donna le jour à l’héritier de votre père ; l’héritier de votre père doit en avoir les terres.
ShakspeareLe roi Jean



Les événements que nous allons rapporter sont arrivés vers le milieu du dernier siècle, antérieurement à cette lutte qu’il est à la mode d’appeler, en Amérique, — l’ancienne guerre contre la France. — La scène qui ouvrira notre histoire doit pourtant se chercher dans l’autre hémisphère, et sur la côte de la mère-patrie. Au milieu du xviiie siècle, les colonies américaines étaient des modèles de loyauté. La guerre à laquelle il vient d’être fait allusion avait été cause des dépenses considérables qui avaient porté le ministère anglais à avoir recours au système de taxes qui amena la révolution. La querelle de famille n’était pas encore commencée. Entièrement occupés d’une guerre qui ne se termina pas plus glorieusement pour les armes britanniques qu’avantageusement pour les possessions anglaises en Amérique, les habitants des colonies n’avaient peut-être jamais été plus favorablement disposés à l’égard de la métropole qu’à l’instant où notre histoire va commencer. Toutes leurs anciennes prédilections, bien loin de s’affaiblir, semblaient prendre de la force, et, de même que dans la nature on sait que le calme succède à la tempête, l’attachement aveugle des colonies à la métropole n’était que le précurseur du mécontentement et de la désunion violente qui devait bientôt avoir lieu.

La supériorité de la marine anglaise fut bien établie dans les divers combats qui eurent lieu entre 1740 et 1763 ; mais la guerre maritime à cette époque n’avait pas encore pris le caractère décidé dont elle porta l’empreinte un quart de siècle plus tard. De notre temps la marine anglaise paraît s’être améliorée en proportion de ce que celle de ses ennemis se détériorait. Cependant, en 1812, le Grec se trouva en face du Grec, — et ce fut alors que vint véritablement — le fort de la guerre. — Le grand changement qui survint dans toutes les autres marines de l’Europe fut uniquement la suite des révolutions qui envoyèrent en exil les hommes expérimentés, et qui, en rendant les armées de terre de première importance pour maintenir l’existence des différents états, laissèrent dans l’ombre les entreprises navales, pour donner au courage et au talent une direction différente et exclusive. Pendant que la France guerroyait, d’abord pour maintenir son indépendance, et ensuite pour dominer tout le continent, la marine n’était qu’un objet secondaire pour elle, car elle n’avait pas besoin de son aide pour entrer à Vienne, à Berlin et à Moscou. C’est dans cette cause et dans d’autres semblables qu’il faut chercher l’explication des nombreuses victoires remportées sur mer par les armes britanniques pendant la grande lutte qui avait lieu en Europe. Elles étaient invincibles en apparence plutôt qu’en réalité, car beaucoup de défaites bien constatées se mêlèrent même alors à ses mille triomphes.

Depuis le temps où sa population put fournir des secours de cette nature, jusqu’au jour de sa séparation, l’Amérique eut sa bonne part dans les exploits de la marine anglaise. Les colons du rang le plus distingué plaçaient volontiers leurs fils dans la marine royale et bien des pavillons flottaient, à la fin du xviiie siècle, au haut des mâts de bâtiments du roi, comme autant de symboles faisant reconnaître des amiraux qui étaient nés parmi nous. Dans le cours d’une vie fertile en événements, nous avons vu des hommes d’autant de rangs, de conditions et de caractères que qui que ce soit puisse jamais en avoir connu ; et nous nous sommes trouvé en contact avec non moins de huit amiraux anglais nés en Amérique, quoique nous n’ayons jamais eu le bonheur de voir un de nos compatriotes élevé à ce rang par son propre gouvernement. Dans une certaine occasion, un Anglais qui avait occupé la plus haute place civile dans le département de la marine, nous dit que le seul homme qu’il connût alors dans la marine, en qui il aurait une confiance entière pour lui donner un commandement important, était un de ces amiraux transatlantiques ; et la réflexion me vint inévitablement à l’esprit que cet amiral avait eu grandement raison de rester au service de l’Angleterre car, s’il avait servi cinquante ans son pays natal, il n’aurait eu d’autre récompense qu’un rang qui l’aurait mis simplement de niveau avec un colonel de l’armée de terre[1]. Combien de temps dureront encore cette politique à courte vue et cette injustice criante, c’est ce que personne ne peut dire ; mais on peut croire qu’elles dureront jusqu’à ce que quelque législateur ayant de l’influence apprenne la vérité bien simple, que la répugnance supposée du peuple à faire ce qui est juste, existe plus souvent dans les appréhensions de ses représentants que dans la réalité. — Mais venons à notre histoire.

Les brouillards d’Angleterre jouissent d’une réputation très-étendue mais on ne peut guère savoir ce qu’un brouillard peut ajouter aux beautés de la nature sans avoir vu l’effet magique qu’il produit sur un beau paysage, en y opérant les changements variés et capricieux que l’œil remarque sur les traits d’une coquette. Notre scène s’ouvre pendant un de ces brouillards si décriés ; mais qu’on fasse attention que c’était un brouillard de juin, et non de novembre. Sur un promontoire élevé de la côte du Devonshire, était une petite maison qui avait été construite pour servir à un poste de signaux de côte, afin de pouvoir communiquer avec les bâtiments qui pouvaient fréquenter la rade située dans ce voisinage. Un peu plus avant dans les terres était un village ou hameau que nous appellerons Wychecombe, et à peu de distance de ce hameau on voyait, entourée d’un petit parc, une maison construite dans le siècle de Henri VII, dans laquelle demeurait sir Wycherly-Wychecombe, dont un des ancêtres avait été créé baronnet par Jacques Ier. Il possédait un domaine susceptible d’amélioration, qui lui rapportait un revenu annuel de trois à quatre mille livres sterling, et qui lui avait été transmis par une longue ligne d’ancêtres remontant jusqu’au temps des Plantagenets. Cependant, ni Wychecombe, ni le promontoire, ni la rade, n’offraient rien de très-remarquable, car on voyait dispersés sur cette belle partie des côtes de l’Angleterre des villes, des villages et des hameaux beaucoup plus grands et plus favorisés par la nature ; des baies et des rades beaucoup meilleures pour les bâtiments qui arrivaient ou qui partaient, et il se trouvait tout le long de cette côte des stations pour les signaux beaucoup plus importantes. Néanmoins les bâtiments entraient dans cette rade quand un calme ou un vent contraire le rendait nécessaire ; le hameau avait ses avantages, et même ses beautés, comme la plupart de ceux de l’Angleterre, et la maison et le parc n’étaient pas sans prétention à une magnificence rurale. Il y a un siècle, quoi qu’en puissent dire le tableau des préséances et Blackstone, un baronnet anglais, et surtout un baronnet remontant à 1611, était un plus grand personnage qu’aujourd’hui ; et un domaine produisant quatre mille livres de revenu annuel, surtout s’il n’était pas morcelé, était trois fois plus étendu et donnait trois fois plus d’importance locale qu’un domaine qui rapporterait trois fois autant de nos jours. Quoi qu’il en soit, sir Wycherly jouissait d’un avantage encore plus important, et qui était plus commun en 1745 que dans le moment actuel : c’était qu’il n’avait pas un seul rival à quinze milles à la ronde ; et le potentat le plus voisin était un lord que son rang et sa fortune mettaient au-dessus de toute compétition, un courtisan, un favori du trône, laissant le baronnet en possession paisible de tous les hommages locaux. Sir Wycherly avait été membre du parlement, et ne l’avait été qu’une fois. Dans sa jeunesse il avait été chasseur de renards, et une petite propriété située dans le comté d’York, et qui appartenait depuis longtemps à sa famille, était une sorte de pied-à-terre où il jouissait de ce plaisir. Mais, s’étant cassé une jambe en sautant à cheval par-dessus une haie, il avait cherché un refuge contre l’ennui dans la chambre des communes, où il représentait le petit bourg voisin de son pavillon de chasse. Il se contenta d’une seule session ; car le bon baronnet prenant l’affaire si à cœur qu’il se faisait un devoir d’être présent à toutes les séances sans qu’il en résultât pour lui aucun profit, c’était une sorte de taxe sur son temps, qui devait bientôt lasser la patience d’un ancien chasseur de renards. Après avoir donné sa démission, il se retira entièrement à Wychecombe, qu’il n’avait plus quitté depuis cinquante ans ; vantant à tout propos l’Angleterre, et surtout le comté dans lequel son domaine était situé ; vomissant des injures contre la France ; n’épargnant guère plus l’Espagne et la Hollande, et passant son temps à boire et à manger. Il n’avait jamais voyagé car, quoique bien des baronnets anglais fissent des voyages sur le continent, il y a un siècle, le plus grand nombre restaient chez eux. C’étaient principalement les lords et les courtisans qui prenaient ce moyen de se former l’esprit et de donner un vernis plus brillant à leurs manières ; classe dont un baronnet ne faisait pas nécessairement partie. Pour en finir, sir Wycherly avait alors quatre-vingt-quatre ans, jouissait encore d’une excellente santé, et était garçon. Il était l’aîné de cinq frères, et les quatre puînés avaient, suivant l’usage, cherché un refuge dans le barreau, dans l’église, dans l’armée et dans la marine, précisément dans l’ordre que nous venons d’indiquer. L’homme de loi s’était élevé dans sa profession jusqu’à devenir juge, avec le titre de baron de Wychecombe. Il avait eu de sa femme de charge trois fils naturels, et il était mort, laissant à l’aîné tout ce qu’il avait gagné dans sa profession, après avoir acheté pour les deux autres des commissions dans l’armée. Le second s’était cassé le cou en chassant le renard, tandis qu’il n’était encore que desservant d’une paroisse. Il était mort garçon, et, autant qu’on pouvait le savoir, sans enfants. C’était le frère favori de sir Wycherly, qui avait coutume de dire — qu’il était mort en donnant à ses paroissiens le bon exemple des amusements de la campagne. — Le militaire avait perdu la vie dans une bataille avant d’avoir atteint l’âge de vingt ans. Enfin le marin avait tout à coup disparu de la liste des lieutenants de Sa Majesté, par suite d’un naufrage, près d’un demi-siècle avant le commencement de notre histoire. Il n’avait pourtant jamais régné une grande affection entre le marin et le chef de la famille, à cause, disait-on, de la préférence qu’une certaine beauté accordait au dernier, quoique cette préférence n’eût abouti à rien, puisqu’elle était morte fille. Grégoire Wychecombe, le lieutenant en question, était ce qu’on appelle un jeune homme jetant sa gourme, et quand ses parents l’envoyèrent sur mer, on disait généralement — que l’Océan trouverait à qui parler. — Après la mort du desservant, tout l’espoir de la famille se concentra sur le juge, et tous ceux qui désiraient la voir se perpétuer regrettèrent vivement que le baron ne se mariât pas, puisque la mort prématurée des trois autres frères laissait le domaine et les armoiries sans héritier légal connu en un mot, cette branche de la famille Wychecombe cesserait d’exister la mort de sir Wycherly, et la substitution du domaine tomberait en même temps ; car il ne s’y trouvait ni une femme ni un descendant mâle d’une femme pour prétendre à l’héritage. Il fallait donc que sir Wycherly fît un testament s’il voulait empêcher son domaine d’appartenir Dieu savait à qui, ou, ce qui était encore pire, de tomber en déshérence. Il est vrai que Tom Wychecombe, fils aîné du juge, donnait souvent à entendre qu’un mariage secret avait eu lieu entre son père et sa mère, ce qui aurait rendu un testament inutile, car le domaine était strictement substitué à tous les descendants en ligne directe masculine d’un ancien sir Wycherly ; mais le sir Wycherly actuel avait vu son frère pendant sa dernière maladie, et avait eu avec lui la conversation suivante :

— Eh bien, frère Thomas, dit le baronnet d’un ton amical et consolateur, à présent qu’on peut dire que vous avez préparé votre âme pour le ciel, par la prière et le repentir de vos fautes, nous pouvons dire prudemment quelques mots sur les affaires de ce monde. Vous savez que je n’ai pas d’enfants, — c’est-à-dire…

— C’est-à-dire que vous êtes garçon, Wycherly ; je vous comprends.

— C’est cela, Thomas ; et les garçons ne doivent pas avoir d’enfants. Si notre pauvre frère Jacques ne s’était pas cassé le cou, il serait en ce moment près de votre lit, et il nous expliquerait tout cela. — J’avais coutume de l’appeler saint Jacques, et il méritait bien ce nom.

— En ce cas ce devait être saint Jacques le Mineur.

— C’est une chose cruelle de n’avoir pas d’héritier, Thomas. Avez-vous jamais, dans le cours de votre pratique, trouvé un cas dans lequel un autre domaine se soit trouvé si complétement sans héritier que le nôtre ?

— Cela n’arrive pas souvent, Wycherly ; il y a ordinairement plus d’héritiers que de domaines.

— C’est ce que je pensais. — Mais le roi héritera-t-il du titre comme du domaine, si c’est un cas de déshérence, comme vous l’appelez ?

— Le roi, étant la source de tous les honneurs, se souciera fort peu de ce que deviendra un titre de baronnet.

— Je m’en inquiéterais moins s’il devait passer à son fils, qui est Anglais de naissance. Le domaine de Wychecombe a toujours appartenu à un Anglais.

— C’est la vérité, et j’espère qu’il en sera toujours de même. Vous n’avez qu’à choisir un héritier après ma mort, et en faisant, un testament en bonnes formes, vos propriétés ne tomberont pas en déshérence. Ayez soin d’employer le terme « à perpétuité. »

— J’étais si content quand vous étiez bien portant, mon frère ; vous étiez mon héritier naturel, et…

— Héritier appelé par la substitution, Wycherly.

— Soit, soit ! Dans tous les cas, vous étiez mon héritier, et c’était une prodigieuse consolation pour un homme comme moi, qui se fait une sorte de scrupule religieux de faire un testament. Il court un bruit sourd que vous avez épousé Marthe, Thomas. En ce cas le domaine appartiendrait légalement à Tom après nous, et il ne faudrait ni testament ni aucune autre formalité.

— Tom est filius nullius, répondit le juge, trop consciencieux pour appuyer un mensonge.

— Cependant, mon frère, Tom lui-même paraît favoriser cette opinion.

— Cela n’est pas étonnant, car cette opinion est fort en sa faveur. Mais, non, Tom et ses frères sont tous filii nullorum ; j’en demande pardon à Dieu.

— Je suis surpris que ni Charles ni Grégoire n’aient songé à ce marier avant de perdre la vie pour leur roi et leur pays, dit le baronnet d’un ton de reproche, comme s’il eût pensé que ses frères sans fortune s’étaient rendus coupables envers lui en négligeant de lui fournir un héritier, quoiqu’il eût lui-même oublié de prendre ce soin. — Quand j’étais membre du parlement, j’avais eu envie de proposer un bill pour fournir des héritiers aux célibataires, afin de leur éviter la peine de faire un testament et la responsabilité qui en résulte.

— C’eût été une grande amélioration à la loi sur les successions mais j’espère que vous n’auriez pas oublié les ascendants ?

— Non certainement ; chacun aurait conservé ses droits. — On m’a dit que le pauvre Charles n’a pas prononcé un seul mot après avoir reçu le coup de feu qui lui a ôté la vie ; mais j’ose dire que, si nous savions la vérité, nous saurions qu’il a sincèrement regretté de ne pas s’être marié.

— Pour cette fois, Wycherly, je crois que vous vous trompez. Ce n’est pas une grande consolation, en mourant, de songer qu’on laisse une femme qui va manquer de pain.

— Malgré tout cela, je voudrais qu’il se fût marié. Quand il aurait laissé une douzaine de veuves, qu’est-ce que cela m’aurait fait ?

— Cela aurait pu donner lieu à quelques questions embarrassantes sur le douaire ; et si chacune d’elles avait laissé un fils, le titre et le domaine se seraient trouvés dans une situation pire que celle où ils sont aujourd’hui, sans veuves et sans enfants légitimes.

— Tout vaudrait mieux que de se trouver sans héritier. — Je crois que je suis le premier baronnet de Wychecombe qui se soit trouvé dans la nécessité de faire un testament.

— Rien n’est plus probable, répondit le juge d’un ton sec. Je me rappelle fort bien que le dernier baronnet ne m’a rien laissé de cette manière. Jacques, Charles et Grégoire n’ont pas été mieux traités. Mais n’importe, Wycherly, vous vous êtes conduit envers nous tous comme un père.

— Je ne regarde pas à signer des mandats sur mon banquier, pas le moins du monde ; mais faire un testament, c’est à mes yeux un acte irréligieux. — Il y a beaucoup de Wychecombe en Angleterre je voudrais savoir s’il n’y en a pas quelqu’un de notre famille. On dit qu’un cousin au centième degré est un aussi bon héritier qu’un fils aîné.

— À défaut de plus proche parent ; mais nous n’avons pas de cousin au centième degré qui nous soit parent dans les deux lignes.

— Il y a les Wychecombe du comté de Surrey, frère Thomas.

— Qui descendent d’un fils bâtard du second baronnet, et qui par conséquent ne sont pas de la ligne de succession.

— Et les Wychecombe du comté de Hertford ? J’ai toujours entendu dire qu’ils sont de notre famille, et de ce côté il n’y a pas de bâtardise.

— Cela est vrai ; mais leur branche s’est séparée du tronc de notre famille en 1487, longtemps avant la création de notre titre, et ils n’ont aucun droit à la substitution. Le premier de leur ligne était fils de sir Michel Wychecombe, shérif du Devonshire, et de Margery, sa seconde femme ; tandis que nous descendons de sir Wycherly, fils du même Michel, et de Jeanne, sa première femme. Wycherly et Michel, fils du premier Michel, n’étaient donc parents que dans une ligne et ne pouvaient hériter dans les deux : or, ce qui est vrai des ancêtres l’est aussi des descendants.

— Mais nous descendons également de Michel ; shérif du Devonshire et le domaine appartenait à notre famille avant 1487.

— Cela est vrai, mon frère ; cependant la parenté dans une ligne ne peut donner droit à hériter dans l’autre ; c’est ce que dit la perfection de la sagesse humaine.

— Je n’ai jamais pu comprendre ces subtilités de la loi, mais je suppose qu’elles sont justes. Cependant il y a tant de Wychecombe dispersés dans toute l’Angleterre, que je pense encore que quelqu’un d’entre eux pourrait être mon héritier.

— Chacun d’eux a dans ses armoiries la barre transversale de bâtardise, ou ne nous est parent que dans une seule ligne.

— Êtes-vous bien sûr, mon frère, que Tom est un filius nullus ? dit le baronnet, qui avait oublié le peu de latin qu’il avait jamais su.

Filius nullius, sir Wycherly, c’est-à-dire qu’il n’est le fils de personne.

— Mais il est votre fils, Thomas ; et vous vous ressemblez comme deux chiens de la même portée.

— Je suis nullus aux yeux de la loi en ce qui concerne le pauvre Tom. Jusqu’à ce qu’il se marie et qu’il ait des enfants, il est légalement sans parents. Et je ne sais pas si la légitimité serait un bien pour lui, car il a déjà autant de présomption et de confiance en lui-même que s’il était l’héritier présomptif du trône.

— Eh bien ! il y a ce jeune marin qui a été si souvent à la station, depuis qu’il a été laissé à terre pour se guérir de ses blessures ; c’est un jeune homme plein de bravoure, et le premier lord de l’amirauté lui a envoyé une commission, en récompense de sa bonne conduite en enlevant un bâtiment français au mouillage. Je le regarde comme faisant honneur à notre nom, et je ne doute pas que, de manière ou d’autre il ne soit de notre famille.

— En annonce-t-il la prétention ? demanda le juge avec quelque vivacité ; car, en général, il se méfiait des hommes, et il pensait, d’après tout ce qu’il avait appris, qu’on pouvait avoir fait quelque tentative pour surprendre la simplicité de son frère. — Je croyais que vous m’aviez dit qu’il venait des colonies américaines.

— Sans doute : il est né en Virginie, et son père avant lui.

— Ce père était peut-être un condamné à la déportation, ou probablement un domestique qui a trouvé le nom de son ancien maître plus à son goût que le sien. On dis que de pareilles choses ne sont pas rares au-delà des mers.

— Oui, répliqua sir Wycherly d’un ton mélancolique ; s’il n’était pas Américain, je voudrais qu’il fût mon héritier. Mais il vaudrait mieux laisser tomber Wychecombe en déshérence, comme vous le dites, que de mettre un Américain en possession de mon domaine. Le manoir a toujours été habité par un maître anglais jusqu’au moment actuel, Dieu merci !

— Et s’il en a un autre, ce sera votre faute, Wycherly. Quand je serai mort, — ce qui doit arriver d’ici à quelques semaines, — il n’y aura personne qui puisse hériter de votre domaine autrement que par déshérence, ou par testament ; car vous n’aurez ni héritier naturel, ni héritier appelé à recueillir la substitution, et vous pouvez rendre propriétaire de Wychecombe qui bon vous semblera, excepté un étranger.

— Et un Américain, je suppose ; car, comme de raison, un Américain est un étranger.

— Humph ! non pas aux yeux de la loi, quoi qu’il puisse être d’après nos idées anglaises. Écoutez, frère Wycherly, je ne vous ai jamais demandé de laisser votre domaine à Tom ou à l’un de ses deux frères ; je ne l’ai même jamais désiré, parce qu’ils sont tous trois filii nullorum. — C’est ainsi que je les appelle quoique mon collègue Record prétende qu’on doit dire filii nullius aussi bien que filius nullius. — Quoi qu’il en soit, il ne convient pas qu’un bâtard soit maître de Wychecombe, et plutôt que de souffrir qu’il tombe, à titre de déshérence, entre les mains du roi, qui en ferait présent à quelque favori je le donnerais, à votre place, à l’héritier d’une seule ligne.

— Cela peut-il se faire sans testament, frère Thomas ?

— Non ni même par testament, tant qu’il pourra se trouver un héritier appelé à recueillir la substitution.

— N’y a-t-il aucun moyen de faire de Tom un filius de quelqu’un, de manière qu’il puisse hériter de moi ?

— La loi civile et la loi d’Écosse en offriraient mais il n’en existe aucun pour la loi qui est la perfection de la raison.

— Je voudrais que vous connussiez ce jeune Virginien ; — il porte mes deux noms, Wycherly Wychecombe.

— Ce n’est pas un filius Wycherly, baronnet ?

— Fi, frère Thomas ! croyez-vous que j’aie moins de franchise que vous, et que je voulusse désavouer ma chair et mon sang ? Je n’ai connu ce jeune homme que depuis six mois, depuis qu’il est arrivé au hameau de Wychecombe pour se faire guérir de ses blessures ; et je n’avais jamais entendu parler de lui auparavant. Quand j’eus appris qu’il se nommait Wycherly Wychecombe, je ne pus me dispenser d’aller le voir. Le pauvre diable fut quinze jours aux portes du tombeau, et ce fut pendant que nous n’avions encore que bien peu d’espoir de le sauver que j’appris de lui quelque chose de sa famille. Cette circonstance ferait une bonne preuve en justice, je crois ?

— En certains cas, s’il était mort ; mais comme il est vivant, il faut l’entendre sur son voir dire et après prestation de serment. — Mais que vous a-t-il dit de sa famille ?

— Fort peu de chose. Il m’a dit que son père se nommait Wycherly Wychecombe, et que son grand-père avait été planteur en Virginie. C’est tout ce qu’il paraît connaître de son arbre généalogique.

— Et probablement il ne remonte pas plus haut. Mon Tom n’est pas le seul filius nullius qui ait existé parmi nous ; et le grand-père de votre Virginien, s’il n’a pas positivement volé ce nom, l’a probablement acquis de cette manière. Quant au nom de Wycherly, il ne signifie rien. Sachant qu’il existe une ligne de baronnets de ce nom, quiconque a la prétention d’appartenir à cette famille serait disposé à nommer ainsi son fils.

Cette ligne touche à sa fin, dit sir Wycherly en soupirant. — Je voudrais pouvoir croire que vous vous trompez, et que Tom, après tout, n’est pas un filius nullius, comme vous le nommez.

Le baron Wychecombe, tant par esprit de corps que par principe moral, était un homme de la plus stricte intégrité en tout ce qui avait rapport au meum et au tuum. Il avait surtout des idées très-rigides sur la transmission des biens immeubles et sur les droits de primogéniture. Le monde avait fait peu d’attention à la vie privée d’un homme de loi et ses fils étant nés longtemps avant sa promotion au rang de juge, il passait dans l’esprit du public pour un homme veuf, ayant une famille qui donnait de belles espérances. Pas une sur cent de ses connaissances ne soupçonnait la vérité. Rien ne lui aurait donc été plus facile que de décider son frère à faire un testament pour appeler son fils Tom à la succession. Il n’y aurait pas même eu grande difficulté à ce que Tom prît le titre de baronnet, et, car il n’y aurait pas eu de compétiteur, et les officiers de la couronne n’examinaient pas d’un œil rigide les droits de ceux qui prenaient un titre qui n’apportait avec lui aucun privilège politique. Il était pourtant bien loin d’avoir un tel projet il pensait que la transmission du domaine de Wychecombe, après son décès et celui de son frère à un autre individu, devait se faire d’après les principes qui régissaient de pareilles affaires ; et quoiqu’il se soumît aux dispositions de la loi commune, qui excluait du droit d’hérédité celui qui ne pouvait y prétendre que comme parent dans une seule ligne, il voyait et il sentait qu’à défaut de descendants en ligne directe, Wychecombe devait appartenir aux descendants de Michel par son second fils, pour la raison toute simple qu’ils descendaient de l’individu qui avait acheté le domaine, aussi bien que son frère Wycherly et lui-même. S’il eût existé même des descendants de femmes, il n’aurait pas eu la même opinion ; mais comme il fallait choisir entre la déshérence et un héritier testamentaire, le parent dans une seule ligne lui paraissait avoir l’avantage. À ses yeux, la légitimité était tout, quoiqu’il eût donné le jour à sept enfants illégitimes car tel était le nombre exact de ceux qu’il avait eus de Marthe, quoiqu’il n’en restât que trois. Après un moment de réflexion, il se tourna donc vers le baronnet, et ayant pris une potion cordiale pour rassembler ses forces, il lui parla d’un ton plus sérieux qu’il ne l’avait encore fait dans cet entretien.

— Écoutez-moi, frère Wycherly, lui dit-il d’un ton grave qui fixa sur-le-champ l’attention du baronnet ; — vous connaissez l’histoire de notre famille, et je n’aurai besoin que de vous en dire quelques mots. Nos ancêtres étaient propriétaires de Wychecombe, des siècles avant que le roi Jacques eût établi le rang de baronnet. Quand notre bisaïeul, sir Wycherly, accepta les lettres-patentes de 1611, il se rendit à peine justice, car, en aspirant plus haut, il aurait pu obtenir une pairie. Quoi qu’il en soit, il fut créé baronnet, et pour la première fois le domaine de Wychecombe fut substitué, en honneur de ce nouveau titre. Le premier sir Wycherly laissa trois fils qui lui succédèrent l’un après l’autre. Les deux aînés moururent sans s’être mariés ; le troisième fut notre grand-père, sir Thomas ; le quatrième baronnet n’eut qu’un seul fils, Wycherly, notre père, qui eut cinq enfants vous qui lui avez succédé et qui êtes le sixième baronnet, moi, Jacques, Charles et Grégoire. Jacques s’est cassé le cou près de vous ; Charles et Grégoire ont perdu la vie au service du roi sans s’être mariés ; ni vous ni moi nous ne sommes entrés dans le saint état du mariage. Je ne puis m’attendre à vivre plus d’un mois, et c’est en vous seul que repose l’espoir de perpétuer la ligne directe de la famille. J’ai rendu compte de tous les descendants de sir Wycherly, le premier baronnet, et cette liste comprend tous ceux qui étaient appelés recueillir la substitution, et dont je suis le dernier. À présent remontons au-delà du temps de Jacques Ier. Les branches aînées de notre famille manquèrent deux fois entre les règnes de Richard II et de Henri VII, et deux fois la loi adjugea le domaine aux branches cadettes. Ce fut ainsi que Michel Wychecombe, syndic du Devonshire, en fut mis en possession. Michel eut deux femmes ; nous descendons de la première, et c’est de la seconde que descendent les Wychecombe du comté de Hertz. Le chef de cette branche est aujourd’hui sir Reginald Wychecombe de Wychecombe-Regis, baronnet.

— Sir Reginald ne peut avoir aucun droit à être mon héritier, puisqu’il n’est mon parent que dans une ligne, dit sir Wycherly d’un ton bref qui annonçait qu’il sentait vivement sur ce point. — Un parent dans une seule ligne n’a pas plus de droits à hériter qu’un filius nullius, comme vous appelez Tom.

— Pardonnez-moi, frère Wycherly ; car il est parent dans une ligne, tandis que le filius nullius ne l’est dans aucune. Supposons un instant que notre père se fût marié deux fois, et que vous fussiez né de sa première femme, et moi de la seconde ; n’y aurait-il pas eu de parenté entre nous ?

— Quelle question à faire à un frère !

— Mais en ce cas je ne serais pas tout à fait votre frère. Je ne serais que votre demi-frère, votre frère de père seulement.

— Qu’importe, qu’importe cela ? Nous serions nés du même père ; nous aurions porté le même nom ; nous aurions eu l’un et l’autre les mêmes sentiments fraternels ; nous serions l’un à l’autre exactement ce que nous sommes à présent.

— Fort bien, et cependant nous ne pourrions hériter l’un de l’autre. Votre domaine, après votre mort, appartiendrait au roi à titre de déshérence, n’importe qu’il fût Hanovrien ou Écossais ; jamais il ne pourrait m’appartenir.

— Vous vous amusez aux dépens de mon ignorance, Thomas, et vous faites les choses pires qu’elles ne sont. Certainement, quand même nous ne serions que frères de père, vous hériteriez de moi, si vous me surviviez.

— Oui, quant aux vingt mille livres que vous avez dans les fonds publics, mais non quant au domaine et au titre. Dans la situation actuelle, je suis votre héritier comme frère de père et de mère, et comme appelé, à recueillir la substitution.

— En supposant que nous eussions eu deux mères, qu’il n’y eut point eu de substitution, et que je fusse mort dans mon enfance, qui aurait hérité de notre père ?

— Moi, comme étant le seul fils qui lui aurait survécu.

— Là ! je le savais bien, vous avez voulu rire à mes dépens, s’écria te baronnet avec un air de triomphe.

— Pas si vite, frère Wycherly, pas si vite. J’aurais été le seul qui eût dans ses veines le sang de notre père et de tous les Wychecombe qui nous ont précédés ; mais en ce qui vous concerne, je n’aurais jamais pu être que votre demi-frère ; j’aurais pu être l’héritier légal de notre père, mais jamais le vôtre.

— En ce cas, Thomas, j’aurais fait un testament pour vous laisser jusqu’à mon dernier farthing.

— C’est précisément ce que je vous engage à faire à l’égard de sir Reginald de Wychecombe. Il faut que vous le preniez pour héritier, ou que vous choisissiez entre un filius nullius en la personne de mon fils Tom, et un homme tout-à-fait étranger à notre famille, ou que vous laissiez votre domaine tomber en déshérence, et votre titre s’éteindre ; car nous sommes placés d’une manière si particulière, que nous ne pouvons pas trouver plus d’héritiers dans la ligne maternelle que du côté de nos pères. Notre bonne mère était fille naturelle du comte de Prolific ; notre grand’mère était la dernière de sa race ; notre aïeule avait, dit-on, du sang royal dans les veines, sans que l’église s’en fût mêlée, et il serait aussi impossible qu’inutile de chercher à remonter plus haut. Oui, Wycherly, c’est sir Reginald qui a le meilleur droit moral à votre succession, quoiqu’il n’y ait aucun droit légal. Après lui viennent Tom ou un de ses frères, — un étranger — et Sa Majesté. Et faites attention qu’on ne voit guère de domaines produisant quatre mille livres sterling de revenu annuel tomber en déshérence de nos jours.

— Si vous voulez me préparer un testament, mon frère, je laisserai tout à Tom, s’écria le baronnet avec énergie. — Il ne faut pas dire un mot de filius nullius, et quand je serai mort il prendra tranquillement, ma place.

La nature fut sur le point de triompher sur le cœur du père, mais ses idées inflexibles de justice, peut-être aussi quelques doutes qu’il avait, et la connaissance acquise du véritable caractère de Tom, finirent par l’emporter.

— Cela ne doit pas être, sir Wycherly, répondit-il, — Tom n’a aucun droit au domaine de Wychecombe et sir Reginald y a le meilleur droit moral possible, quoique la loi lui soit contraire. Si Michel avait fait la substitution au lieu de notre bisaïeul, sir Reginald serait également appelé à la recueillir.

— Je n’ai jamais aimé ce sir Reginald, dit le baronnet avec un ton de dépit.

— Qu’importe ? il ne vous importunera ni pendant votre vie ni après votre mort. — Eh bien ! je vous préparerai un testament, et j’y laisserai en blanc le nom du légataire. C’est le dernier acte de ma profession que je ferai jamais, et c’est l’acte le plus convenable quand on a la mort sous les yeux.

Ainsi se termina cette conversation. Le testament fut préparé dans toutes les formes légales ; sir Wycherly l’emporta dans sa chambre pour le lire, en remplit tous les blancs du nom de Thomas Wychecombe, le signa et y mit son cachet en présence de son frère, et le remit ensuite à son neveu, pour qu’il le conservât, lui enjoignant positivement de garder un profond secret sur cette affaire jusque après sa mort. Le baron Wychecombe mourut au bout de six semaines, et le baronnet retourna chez lui, regrettant sincèrement le seul frère qui lui restât. Il n’aurait pu faire un choix plus malheureux d’un héritier ; car Tom Wychecombe était en réalité fils d’un procureur du Temple, et non celui du juge et sa prétendue ressemblance avec ce dernier n’existait que dans l’imagination de sir Wycherly.


  1. Le grade le plus élevé dans la marine américaine était celui de commodore, qui répond en France à celui d’un capitaine de vaisseau commandant une division. La marque distinctive du grade de commodore est un guidon en tête du grand mât.