Les Deux Bacheliers

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 103-105).


FABLE III

Les Deux Bacheliers




Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur
Y travailloient avec ardeur
À se mettre en état de prendre leurs licences.
Là, du matin au soir, en public disputant,
Prouvant, divisant, ergotant
Sur la nature & ses substances,
L’infini, le fini, l’âme, la volonté,
Les sens, le libre arbitre & la nécessité,
Ils en étoient bientôt à ne plus se comprendre :
Même par là souvent l’on dit qu’ils commençoient,
Mais c’est alors qu ils se poussoient

Les plus beaux arguments ; qui venoit les entendre
Bouche béante demeuroit,
Et leur professeur même en extase admiroit.
Une nuit qu’ils dormoient dans le grenier du maître
Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
Qui, dans un rêve, pensent être
À se disputer sur les bancs.
Je démontre, dit l’un. Je distingue, dit l’autre.
Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre…
À ces mots, nos rêveurs, criants, gesticulants,
Au lieu de s’en tenir aux simples arguments
D’Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
De coups de poing bien assenés
Sur le nez.
Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
Se saisissent par les cheveux,
Tombent, & font tomber pêle-mêle avec eux
Tous les meubles qu’ils ont, deux chaises, une table,
Et quatre in-folios écrits sur parchemin.
Le professeur arrive, une chandelle en main,
À ce tintamarre effroyable :
Le diable est donc ici ! dit-il tout hors de soi :
Comment ! Sans y voir clair & sans savoir pourquoi,

Vous vous battez ainsi ! Quelle mouche vous pique ?
Nous ne nous battons point, disent-ils ; jugez mieux :
C’est que nous repassons tous deux
Nos leçons de métaphysique.