Les Deux Muses (Laprade)

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Les Deux Muses


À mon ami Ulric Guttingoer.


 


L’AVEUGLE


L’aveugle a deviné que la Muse, ô pasteurs,
Conserve encore ici deux jeunes serviteurs ;
Démêlant de vos voix l’harmonieuse trame,
Déjà dans votre accent j’ai lu toute votre âme.
Vous êtes doux et fiers ; et, puisque vous chantez,
Enfants, vous honorez les dieux et respectez
Les vieillards qu’on méprise en ces jours de délire ;
Car toutes les vertus sont filles de la lyre.
Vous m’exaucerez donc : je fus poëte aussi ;
Peut-être on sait encor mes chansons loin d’ici.
Mais, trop vieux aujourd’hui, des saintes mélodies

L’urne d’or reste close à mes mains engourdies ;
Et, par mes yeux éteints, mais non taris de pleurs,
La Muse ne fait plus sa moisson de couleurs.

Ce matin, l’air plus tiède, arrivant sous mon chaume,
Me guida vers ces prés où le zéphyr s’embaume ;
L’aveugle y vient encore, une dernière fois,
Respirer le printemps dans l’haleine des bois.
Chantez pour moi, bergers, ces beaux lieux qui vous plaisent ;
Ce n’est pas le printemps si les oiseaux se taisent.
Pour l’aveugle, chantez ! pour lui qui ne peut voir
Les cieux de rose ou d’or fleurir matin et soir.
Redonnez-moi l’aspect de la nature absente ;
Qu’aux clartés de vos vers mon âme encor la sente.
Ces bois si chers, ces prés de soleil éclatants,
Faites-les-moi revoir par vos yeux de vingt ans.
Dites-moi la nature et la saison nouvelle
Et le charme secret qui vous attire en elle.
Rendez-moi, tous les deux à ce hêtre adossés,
Ces combats si charmants, hélas ! et délaissés,
Ou les bergers, rivaux d’amour et de génie,
D’une double chanson mariaient l’harmonie.
La Muse aime les chants alternés ; les beaux vers
Sonnent mieux balancés sur deux modes divers.
Ouvrez la lutte, enfants ! pour prix de la victoire,
Je réserve au vainqueur une lyre d’ivoire,
Présent d’un dieu pasteur qui vécut parmi nous.
L’heureux vaincu prendra cette coupe de houx

Ciselée avec art, de vin vieux imprégnée ;
En un pareil combat, jadis, je l’ai gagnée.



ADMÈTE


Salut, printemps, salut ! c’est toi qui fais aimer.
Salut aux champs, aux bois que tu viens ranimer ;
Où, sous chaque rameau, la volupté palpite.
Je cherche les forêts, car l’amour les habite.
L’odeur des prés m’attire et leurs vives couleurs ;
Car j’y trouve une enfant plus douce que les fleurs.



ERWYNN


O Nature, salut ! c’est toi seule, ô ma mère !
C’est toi que je visite en ton palais charmant ;
Je n’y viens pas, épris d’une idole éphémère,
Chercher d’un autre amour l’asile et l’ornement.



ADMÈTE


Dans un sentier discret de ces taillis d’yeuse,
Rose comme une nymphe et comme elle joyeuse,
Moi, j’aperçus Myrto pour la première fois ;
J’aime depuis ce temps la campagne et les bois.



ERWYNN


Ton vrai charme, ô Nature ! est dans ta solitude ;
Quand j’erre au sein des bois sans guide et sans chemins,

Je m’y sens préservé de toute lassitude ;
J’aime avant tout chez toi l’absence des humains.

J’y dépose la vie et la charge commune ;
Tout vain désir s’y calme et cède à ton attrait ;
Devant tes doux tableaux toute image importune,
Tout fantôme d’amour s’efface et disparaît.



ADMÈTE


Aux pieds des frais buissons l’oubli des soins moroses
Se respire au soleil avec l’odeur des roses ;
Et la gaîté captive, ainsi qu’un jeune oiseau,
Chante et nargue en fuyant la cage de roseau.

Dans ces flots de parfums que l’air des prés balance,
Mon âme tout entière hors de mon sein s’élance,
Et ne songeant à rien qu’à jouir des beaux jours,
Comme une abeille aux fleurs, vole toute aux amours.



ERWYNN


Oui, plus libre en ces bois, mon âme y rompt les chaînes
Dont l’homme et les destins avaient su me lier.
Oui, l’oubli se respire avec l’ombre des chênes,
Sur les grèves des lacs… j’y viens pour oublier.

Tandis qu’au bruit des flots et des forêts que j’aime,
La voix des passions s’adoucit et se perd,

Mon âme en ces beaux lieux se retrouve elle-même,
Et grandit dans sa force en touchant au désert.



ADMÈTE


Ah ! le désert est doux pour être deux ensemble ;
J’y chéris, ô Myrto, tout ce qui te’ ressemble ;
C’est toi qui m’embellis la taille du palmier,
Et l’œil de la gazelle et le cou du ramier.

La nature me plaît, la nature est charmante !
Mais d’un charme emprunté des grâces de l’amante.
Aveugle avant d’aimer, dans mes rudes penchants,
Je ne me doutais pas de la beauté des champs.



ERWYNN


Quels yeux ont des regards profonds comme ces ondes
Sur qui le noir sapin s’incline échevelé ?
Quel front si pur de vierge a, sous ses tresses blondes,
De ces sommets neigeux l’éclat immaculé ?

Quelle voix a l’accent du flot baisant les rives ?
Quel amoureux silence est plus délicieux
Et verse un plus long rêve aux âmes attentives
Que l’entretien muet des bois silencieux ?



ADMÈTE


Au bord du lac, un jour, sous l’aune et sous le frêne,

Belle et sans voile, ainsi qu’une jeune sirène,
J’ai vu Myrto tordant l’or de ses longs cheveux :
Des perles en tombaient et ridaient les flots bleus.
La blancheur de son corps par les rameaux couverte
Rend l’eau plus sombre autour et la feuille plus verte,
Et sur ses pieds de rose arrive en surnageant
Parmi l’or d’un fin sable une écume d’argent.
De ses yeux, de son sein et de ses tresses blondes
Un reflet émané flotte au-dessus des ondes ;
Et des ombres du bain sous le roc abrité
Cette molle lueur remplit l’obscurité.
Moi, je bénis tout bas l’invitante Naïade,
Et Pan qui me cacha sous cette ombreuse arcade,
Et les ardeurs de l’air -et la fraîcheur de l’eau,
Les saules sur le bain étendus en berceau,
Tous les dieux de l’été, ces conseillers propices,
Des larcins de l’amour joyeux d’être complices,
Et par qui, sans combats, des voiles trop discrets
La beauté se désarme à l’abri des forêts.



ERWYNN


Un jour, des passions brisant la coupe amère,
Las des bonheurs humains avec ennui goûtés,
Des promesses du cœur étouffant la chimère,
J’ai fui cet air épais qu’on respire aux cités.

J’ai cherché le désert, poussé vers la Nature

Par cet attrait sans nom des parfums, ’des couleurs,
Par ce charme qui tient, malgré toute culture,
L’homme vers le soleil tourné comme les fleurs.

J’avais des vains plaisirs pris et laissé l’amorce,
Ayant usé de tout je croyais tout savoir ;
Docile au sens borné qui s’arrête à l’écorce,
Ivre de vains désirs, j’avais nié l’espoir.

Tout le néant du monde et de sa folle pompe
S’étalait dans son vide à mon œil ébloui ;
Sa sagesse qui ment et sa vertu qui trompe,
L’amour même, l’amour s’était évanoui !

Eh bien, je n’avais vu qu’un seul aspect des choses,
Avant de les sonder avec l’œil du rêveur ;
Je n’allais pas plus loin que le parfum des roses,
Je n’avais jugé rien des fruits que la saveur.

Mais quand les bois sacrés m’ouvrirent leurs arcades,
Quand sous les noirs sapins j’eus gravi les hauts lieux,
Sur les glaciers, au bruit des vents et des cascades,
L’invisible apparut et dessilla mes yeux.

Dès lors à ce soleil sans nuage et sans tache,
Mon âme voit des champs plus touffus et plus verts ;
Sous les flots et les fleurs sentant ce qui se cache,
Pour son hôte inconnu j’aime cet univers.
 



ADMÈTE


En aimant ces beaux lieux, moi, c’est Myrto que j’aime ;
J’y cueille pas à pas ses traces qu’elle y sème ;
C’est dans les champs surtout qu’absente je la vois ; ~
J’entends ses pieds courir sur la mousse des bois ;
La menthe et le rosier m’apportent son haleine ;
Ces épis en flots d’or ondulant sur la plaine,
C’est l’or de ses cheveux ; la neige a sa blancheur ;
L’alouette a sa voix, la colombe est sa sœur ;
La source est un miroir qui retient son image ;
Le soupir de la vague en mourant sur la plage,
Ces feuillages émus qui parlent mollement,
C’est, parmi nos baisers, son doux gémissement.



ERWYNN


Le magique pouvoir qui t’a soumis mon âme
N’est pas en d’autres yeux ni dans une autre main ;
Ta beauté ne tient pas aux traces d’une femme,
Ce que je cherche en toi n’est pas l’aspect humain ;

Tu ne dois rien à l’homme, et ton charme, ô Nature !
Vient d’ailleurs que des traits entre vous deux pareils
Une âme s’est écrite en ta large structure,
Une âme a pris pour corps tes fleurs et tes soleils.

Non, tu n’as pas à l’homme emprunté cette grâce,

C’est lui qui te dérobe et doit suivre ta loi ;
Il n’est beau qu’en portant imprimé sur sa face
Un peu de l’infini qui rayonne de toi.



ADMÈTE


L’homme n’est jamais seul dans les lieux solitaires ;
J’y sais mille témoins des amoureux mystères.
Chaque arbre et chaque flot a son hôte divin.
J’ai surpris dans les bois la Nymphe et le Sylvain.
Sous l’écorce, j’ai vu le Faune en embuscade
De ses longs bras tortus enlacer la Dryade.
Les Tritons argentés, lés Nymphes aux yeux verts,
Souriant au pêcheur, s’ébattent sur les mers.
J’ai vu mes gais chevreaux et mes brebis paisibles
Souvent bondir au son de pipeaux invisibles ;
Puis un Satyre, au loin, apparaissait dansant.
J’ai vu, parfois, glisser sur l’herbe, au jour naissant,
La Napée y semant le safran et la rose.
Pareils à nous, ces dieux nous donnent toute chose ;
Nous leur devons la flûte avec l’art des chansons,
Et surtout de l’amour les fécondes leçons.



ERWYNN


L’ineffable habitant qu’enveloppe le monde
Sous mille aspects divers est le même en tous lieux ;

Il chante avec la feuille et voit à travers l’onde ;
Partout présent, cet hôte échappe à tous les yeux.

Mais, si profond qu’il soit dans, sa vaste demeure,
Quoique baissés toujours ses voiles sont légers ;
A nos cœurs par les sens il s’adresse à toute heure,
Il communique à nous par mille messagers.

Les bois, les vents, les flots sont pleins d’esprits sonores ;
De vivantes odeurs voltigent sur lès prés,
L’âme luit à travers les yeux des météores.
Je sens, je vois, j’entends ces envoyés sacrés.

Un souffle, des forêts agitant les grands dômes,
Verse en moi des accords le fécondant essaim.
Dans l’or dé ce rayon des tourbillons d’atomes,
Avec l’air respires, viennent vivre en mon sein.

Au penchant du coteau, des mains aériennes
Effeuillent mon bouquet et mêlent mes cheveux,
Écrivent leur pensée ou dessinent les miennes
Sur les horizons d’or où je lis quand je veux.

A ces pouvoirs de l’air sitôt que je me livre,
Sans rien faire souvent que respirer et voir,
Je sens mes bras plus forte, mon cœur prêt à revivre,
Comme un arbre arrosé des pleurs secrets du soir.


De quelques noms divers que la langue les nomme,
Ces esprits d’une autre âme émanent chaque jour ;
Venus de l’invisible et se montrant à l’homme,
Tous me parlent ainsi d’un mystère d’amour.

Tous semblent me pousser sur une même route,
D’où le vulgaire impur s’est lui-même banni,
Sur ces échelons d’or, renversés par le doute,
Qui vont du globe à Dieu, du cœur à l’infini.



ADMÈTE


Par des liens plus doux la campagne m’attache,
J’aime en toi ce qu’on voit et non ce qui se cache,
0 Nature ! et ces dons prêts pour chaque désir,
Que dispense ta main et que je puis saisir.
J’aime ce que la fleur parfumée et vermeille
Dit aux yeux, et le chant des oiseaux à l’oreille.
J’aime, pour tous les fruits dont tu les as chargés,
Ces coteaux généreux et gaîment vendangés ;
Ce bois, parce qu’il prête une ombre harmonieuse
Au sommeil, à l’amour, à la danse joyeuse ;
Ces eaux pour rafraîchir ma coupe, et pour y voir
Rire avec moi Myrto, qui les prend pour miroir.



ERWYNN


La terre a d’autres fruits que les fruits que tu cueilles,

Plus doux que les raisins dont tu bois la liqueur,
Un breuvage, émané des rayons et des feuilles,
Sans passer par ma lèvre enivre aussi mon cœur.

L’oiseau n’a pas de chants, dans sa voix printanière.
Divins comme les bruits du silence écouté.
Les clartés que je vois en fermant la paupière
De l’aube orientale effacent la clarté.



ADMÈTE


Surtout j’aime, ô campagne ! en tes vertes retraites,
L’asile et l’ornement qu’à nos amours tu prêtes ;
Tu répands à plaisir tes parfums sur le lit
Où dorment les amours, car l’amour t’embellit.
Pour qui n’y porte pas l’image d’une amante
Les champs mettraient en vain leur parure charmante ;
De mille fleurs, en vain, le vallon est semé ;
Nulle terre n’est belle où Ton n’a pas aimé.
Mais l’amour s’est sevré de voluptés sans nombre,
S’il n’a connu jamais les bois, la mousse et l’ombre ;
Si jamais, au printemps, sous ses fraîches splendeurs,
Un vallon des plaisirs n’abrita les ardeurs.
Oui, qui n’a pas, à deux, marché par les prairies,
N’a jamais su du cœur les douces rêveries.
Oui, malgré les baisera, les pleurs, les noms touchants,
Nul ne sent bien l’amour s’il ne le goûte aux champs.




ERWYNN


Tu sers l’amour aux champs, et les champs m’en délivrent.
Si je chéris ces bois et le désert lointain,
C’est que les voluptés dont les forêts m’enivrent
M’ouvrent contre l’amour un refuge certain.
Sois bénie, ô Nature ! et reste souveraine,

Toi qui, pour des beautés que rien ne peut flétrir,
Me soufflas cette ardeur profonde, mais sereine,
La seule dont le cœur n’a jamais à souffrir.

Oui, j’ai subi l’amour, j’ai vécu de ses flammes ?
Oui, je sais qu’au désert il a mille ornements ;
Qu’il agrandit parfois les ailes de nos âmes ;
J’ai connu son délire et ses ravissements.

Mais quel tumulte, hélas ! la passion déchaîne !
N’es-tu donc rien, Amour, qu’un orage éternel ?
Amour, on te dirait toujours mêlé de haine ;
Tu t’aigris parmi nous comme un levain mortel !

Oui, le fiel est au fond de ta coupe épuisée,
Même quand deux grands cœurs se la versent entre eux ;
Tu n’es que la douleur un instant déguisée,
Qui reprend tôt ou tard ses droits sur les heureux.

Mais toi, culte paisible, amour de la Nature,

Tu n’as pas de soupçons, pas de haine à souffler ;
L’âme en te respirant se console et s’épure ;
Tes pleurs sur notre front tombent sans le brûler.

D’un lien éternel quoique tu nous enchaînes,
Jamais l’injuste ennui n’en alourdit le poids :
Amour doux à porter comme l’ombre des chênes
Dans ces chères-prisons que je demande aux bois !



ADMÈTE


La forêt n’a d’ombrage et de grottes profondes
Que pour donner asile aux amours vagabondes.
Pour qui tous ces parfums et tous ces nids charmants,
Nature, s’ils ne sont pour les heureux amants ?
Qu’importeraient les fleurs si d’une bien-aimée
Nul n’en venait tresser la couronne embaumée I
Pourquoi la mousse épaisse et la-fraîcheur des eaux ?
Pourquoi les voix de l’onde et le chant des oiseaux,
Si, de hêtres touffus discrètement couverte,
La couche au fond des bois devait rester déserte ?
Si lé flot qui murmure autour des verts tapis
N’y berce mollement des couples assoupis ;
Et si l’oiseau d’amour par son chant plus sonore
Pour des baisers nouveaux ne les réveille encore,
Tandis que l’air chargé d’enivrantes odeurs
De leur lèvre altérée avive les ardeurs ?




ERWYNN


Les ombres sur la mousse en réseaux découpées,
Les monts rayés de bois plus jaunis ou plus verts,
Les leurs qu’un art secret parmi l’herbe a groupées,
Le nuage mobile aux mille tons divers,

Les sinueux détours des flots qui se poursuivent,
Le vol des grands oiseaux, les tourbillons du vent,
Tracent au sein des airs et sur la terre écrivent,
Pour qui sait bien les lire, un langage vivant.

Ce bruit vague des airs, des oiseaux et de l’onde
Eveille mes pensées en éveillant tes sens ;
ces parfums exhalant le désir qui t’inonde
Versent aussi dans moi des désirs plus puissants.

Ces souffles, ces rayons, ces chœurs de voix lointaines
M’arrachent à ce monde, importune prison ;
Ils me font pressentir des amours plus qu’humaines
En m’ouvrant l’invisible et son large horizon.



ADMÈTE


Charme invitant des bois, douce odeur, douce brise,
Va près d’elle, ô printemps, souffle et me favorise !

Amenez-moi Myrto, sentiers qu’elle connaît,
Champs où comme les fleurs l’amour germe et renaît ;
Par votre charme il faut qu’en mes bras elle vienne,
Brûlante d’une ardeur vive comme la mienne.
0 vents, semez près d’elle, en allant y gémir,
Ces parfums qu’on ne peut respirer sans frémir !
Qu’au plus secret du bois elle coure éperdue,
M’implorant et craignant parfois d’être entendue,
Et qu’au premier abord sentant ma main brûler,
Pâle, elle me sourie et ne puisse parler !



ERWYNN


Désert, Nature, asile où l’être se transforme,
Dans tes chastes séjours reçois mon cœur lassé ;
Éloigne de mon âme, afin qu’elle s’endorme,
Et les bruits de la vie et l’écho du passé !

La plus sainte vertu que possède ton onde,
Ce que je vais chercher dans ton sein, c’est l’oubli,
Ce doux sommeil par qui s’éveille un autre monde,
Lorsqu’en ta longue paix on reste enseveli.

Parlez donc, ô désert, ô voix de l’invisible,
Bois où tout autre amour a pour moi son tombeau,
Chantez de l’infini le cantique paisible,
O Nature ! et bercez en moi l’homme nouveau.

 


L’AVEUGLE


Sur un mode inconnu ta chanson se déploie,
O pasteur ! et pourtant je l’écoute avec joie.
Avant d’être fermés au splendide univers,
Mes yeux ne l’ont pas vu tel que le font tes vers,
Mais mon âme aperçoit des régions plus belles
Surgir à la clarté de ces hymnes nouvelles.
Je vois qu’un dieu, manquant au ciel ionien,
Enrichit d’un accord ton luth aérien.
A mon cœur de vieillard cette nature est douce ;
Je connais cet ennui qui vers elle te pousse.
Il semble que ce luth, au son triste et charmant,
Je l’entendis en moi murmurer vaguement.
Sois salué, vainqueur ! c’est à toi que j’accorde,
Puisque toi seul tu peux l’enrichir d’une corde,
Ma lyre d’Ionie, antique et saint trésor,
Qu’Athènes cisela dans l’ivoire et dans l’or.
Jeune homme, elle est aussi d’origine céleste ;
Moi, je meurs ! oh ! prends-la ! le don sacré lui reste
D’imprimer aux accords d’harmonieux contours,
De tes vagues chansons plie à ses lois le cours ;
Et qu’un doigt plus soigneux sur ta toile agrandie
Brode en vives couleurs la chaste mélodie.
Toi, prends la coupe, Admète, et le don plus joyeux
Qui verse une autre ivresse et vient aussi des dieux ;

Partage-lui tes fleurs ainsi que tes caresses ;
Son bois gardera mieux les roses que tu tresses
Que le front de Myrto prête, hélas ! dès demain,
A s’orner d’un bouquet reçu d’une autre main.
Dans cette coupe, alors, près de quelque autre belle
Va boire un vin plus vieux à ton amour nouvelle,
J’aime aussi ta chanson ! j’entendais autrefois
Les flûtes des bergers la dire autour des bois ;
C’est d’un tel souvenir que coule cette larme.
Mais, d’un dieu je subis sans doute ici le charme,
Pour un autre est le prix, puisque autres sont les temps.
Je te l’aurais donné si j’avais eu vingt ans !